Emeutes du Trocadéro: Après le mariage,… l’émeute pour tous! (Paris riots: It’s just the fun and the adrenaline, stupid !)

https://i2.wp.com/www.dreuz.info/wp-content/uploads/black-1.jpgContre un chèque à six chiffres, aucune star ne résiste à l’aller-retour à Doha. L’Express
J’ai participé aux émeutes, j’ai renversé une voiture, fracassé la Banque de Montréal, les arrêts d’autobus… Une grosse soirée! Sienna St-Laurent (14 ans)
Je ne sais pas, je voulais me sentir cool. Sienna St-Laurent
Tous sur les Champs, on va tout casser. Cris de casseurs du Trocadéro
Paris est à nous ! Cris des émeutiers du Trocadéro
Manuel Valls montre progressivement son vrai visage: celui d’un ministre partisan, sévère avec les familles lorsqu’elles sont de droite, inerte avec les délinquants protégés par la culture de l’excuse de la gauche. Geoffroy Didier (co-leader de la Droite forte)
Pour Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie-Officiers, «le renseignement a peut-être péché par excès d’optimisme» (…) La prévision dont le préfet dit avoir eu connaissance était de «quelques centaines» de trublions susceptibles de passer à l’acte, comme la veille donc. Or, a-t-il confié, pressé des questions, ils ont été «des milliers» lundi soir. (…) Les premiers incidents ayant éclaté la veille sur l’avenue des Champs-Élysées à l’annonce de la victoire du PSG à Lyon étaient pourtant un premier coup de semonce. Un «tour de chauffe» des casseurs qui aurait dû inciter les forces de l’ordre à davantage de prudence et d’anticipation. (…) Le préfet parle de sept à neuf unités mobilisées (600 à 700 hommes). Et encore, pas toutes concentrées sur l’événement, puisqu’il fallait protéger aussi les palais nationaux, l’Élysée, Matignon. Si les prévisions s’étaient avérées justes, cela aurait correspondu à deux agents par casseurs. Mais lundi soir, les casseurs étaient peut-être trois fois plus nombreux que les policiers. Les vingt-sept patrouilles de brigades anticriminalité appelées à la rescousse n’ont pas suffi à colmater les brèches du dispositif. (…) Le Trocadéro avait été choisi pour trouver un cadre prestigieux à ce qui devait être une fête et ce malgré l’alerte de la veille. A-t-on sacrifié les impératifs de la sécurité à l’image d’une remise de coupe avec la tour Eiffel en ligne de mire? Les Champs-Élysées avaient été refusés aux organisateurs. Et les Qatariens, propriétaires du PSG, voulaient un lieu symbolique. La publicité donnée à ce fiasco n’en a été que plus retentissante. (…) Le préfet de police a lui-même reconnu qu’il ne fallait pas provoquer les ultras présents dans la foule par une présence policière trop ostentatoire. «Les autorités en étaient encore à privilégier la logique festive au début des incidents, alors qu’il eût fallu d’emblée montrer sa force pour éviter d’avoir à s’en servir, comme au temps de Pierre Ottavi, grand directeur de la sécurité publique parisienne dans les années 1990», estime Bruno Beschizza, conseiller régional UMP de Seine-Saint-Denis et ancien syndicaliste policier. Le Figaro
Débordés par un groupe qui s’enfonce avenue Kléber, en direction des Champs-Elysées, les CRS décident à 20 h 30 de quitter, sirènes hurlantes, la place du Trocadéro, livrant cette dernière aux émeutiers. Chauffés à blanc et privés de leur adversaire, près de 800 casseurs se retrouvent seuls sur la place où les bris de verre et débris en tout genre jonchent le sol. Pendant vingt longues minutes, les mutins vont émietter les abris-bus, saccager les vitrines des magasins, briser les devantures des cafés de la place à coups de chaises balancées avant d’en piller certains. Certains renversent les scooters, cassent des voitures à coups de bâtons et en brûlent une. A 20 h 50, les compagnies de CRS et de gendarmes réinvestissent la place et délogent les émeutiers en moins de trois minutes. Le Monde
La France doit arrêter ses conneries, les élites politiques françaises doivent arrêter de ne voir que des Noirs dans les banlieues. Lors des émeutes de 2005 au lieu de voir ça comme un grand mouvement d’insurrection sociale, ils y ont vu un mouvement de protestation de Noirs, d’Arabes etc. (…) [Dans Noirs de France vous dites que, étant jeune, vous étiez indépendantiste…] Pas seulement jeune, je le suis encore. (…) Moi je n’ai pas un discours indépendantiste, j’ai une pratique militante indépendantiste, ce n’est pas la même chose. J’ai vécu en clandestinité. Tous les deux jours je devais changer de lieu, tout en trimbalant un bébé de deux mois. J’ai pris des risques, mon époux a été en prison pendant un an et demi. Mes autres camarades ont été emprisonnés. Donc ce n’est pas une question de discours, c’est une pratique politique. Ça c’était jusqu’en 1982. Pourquoi ? Parce qu’en 1981, quand la gauche est arrivée au pouvoir les Guyanais ont dit qu’ils laissaient tomber les histoires d’indépendance. Les gens n’étaient pas indépendantistes mais ils acceptaient le débat. Régulièrement ici, le gouvernement emprisonnait les indépendantistes et les gens étaient solidaires. Ils n’étaient pas d’accord mais ils étaient solidaires. En 1981, ils ont dit: « C’est bon, la gauche ce n’est pas colonial, c’est fini ». On a tenu pendant un an et en 1982 moi j’ai arrêté de militer. Ce n’est pas une question de discours chez moi. (…) Il y a un mouvement indépendantiste, il va plus souvent aux élections que moi: vous parliez de contradictions ? En 1992 lorsque je me lance dans la campagne des législatives, c’est parce que les gens ont organisé un mouvement populaire autour de moi, me demandant d’aller me présenter. La première fois de ma vie que j’ai voté, c’était pour moi en 1993. J’étais indépendantiste, anti-électoraliste. Mais quand on a une demande d’un peuple… J’aurais pu dire « je suis indépendantiste, j’ai raison, je reste chez moi ». J’étais directeur de société avant d’être élue député. Je n’ai pas besoin de notoriété. Je donnais des conférences internationales. Je venais de signer un contrat de professeur-chercheur avec l’Université de Montréal. Je ne suis pas dans une contradiction politique. En 1992 cela faisait dix ans que nous avions arrêté de militer. Christiane Taubira (06.12.11)
J’ai, à cet égard, une position constante depuis une quinzaine d’années. La reconnaissance légale de la traite et de l’esclavagisme en tant que crimes contre l’humanité est une grande réparation solennelle. L’article 2 sur l’enseignement de cette histoire, à tous les niveaux, primaire, collège, lycée et université, est aussi une belle réparation. Il y a une action publique à mener dans la lutte contre le racisme, la déconstruction du racisme, à ses racines. Faire en sorte que les pays d’Europe qui, aujourd’hui, portent en leur sein les traces de cette histoire comprennent qu’ils sont pluriels et que la diversité de leur population est l’héritage de cette histoire-là. Les survivances de cette violence, ce sont aujourd’hui les discriminations et le racisme. On doit lutter résolument contre cela, de la même façon que les esclaves, les marrons, et les humanistes ont lutté contre le système esclavagiste. Il y a en outre deux sujets spécifiques, qui concernent les territoires d’outre-mer et l’Afrique. En outre-mer, il y a eu une confiscation des terres ce qui fait que, d’une façon générale, les descendants d’esclaves n’ont guère accès au foncier. Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d’une action publique qui consisterait à acheter des terres. En Guyane, l’État avait accaparé le foncier, donc là, c’est plus facile. Aux Antilles, c’est surtout les descendants des « maîtres » qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en œuvre. Christiane Taubira (ministre de la justice, 11 mai 2013)
On nous demandait de ne citer aucun prénom. C’était considéré comme trop stigmatisant. Communicant sous Jospin
Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires. Lucienne Bui Trong
A Paris, on s’alarme de trois courses-poursuites dans les rues de la capitale, mais chez nous les règlements de compte entre bandes sont très, très fréquents, pour ne pas dire quotidiens. On a rarement des courses-poursuites comme il y en a eu à Paris. Les jeunes ont largement dépassé ce stade-là, puisqu’ils en sont carrément au règlement de compte avec armes de guerre. D’une certaine manière, on est content quand ils règlent leurs comptes en dehors de chez nous. Loïc Lecouplier (secrétaire du syndicat Alliance en Seine-Saint-Denis)
En s’attaquant à la mémoire des millions de Français descendants d’esclaves, à l’identité des milllions d’étrangers issus de territoires mis en coupe réglée pendant 350 ans, au crime contre l’humanité que la République a décidé de nommer par la loi Taubira de 2001, le député Vialatte franchit une ligne rouge inacceptable pour un représentant du peuple français et l’image de la Nation. La Fédération du mémorial de la traite des noirs a décidé de porter plainte contre le député Jean-Sébastien Vialatte pour fausses accusations, diffamation et incitation à la haine raciale. Une plainte sera déposée au procureur de la République du Var, au président de l’UMP, ainsi qu’au président de l’Assemblée nationale et au Président de la République. Fédération du mémorial de la traite des noirs
La population qui joue au football aujourd’hui est à 75% issue de banlieue. En 2010, quand ont eu lieu les événements de Knysna, le fait que l’équipe de France était menée par ce type de « leaders racailles », qui correspondaient à la définition donnée par Nicolas Sarkozy 5 ans plus tôt, a sauté aux yeux du grand public. (…) En 1998, tout allait bien, c’était l’extase nationale. La France était un modèle d’intégration. Même à l’étranger, tout le monde en parlait comme d’un exemple. En préparant le livre, j’ai été stupéfait de relire les déclarations des hommes politiques de l’époque, de droite comme de gauche, qui mettaient en avant une France « phare du monde » avec son universalisme républicain. Jean-Marie Le Pen était fini, et avec lui l’extrême droite en France. On connait la suite. Jean-Marie Le Pen arrive au second tour en 2002 et quelques années plus tard le débat sur l’identité nationale éclate. On remarque aujourd’hui que la plupart des gens n’éprouvent aucune sympathie particulière pour l’équipe de France précisément à cause du « code racaille » de ses joueurs. (…) La hiérarchie est clairement définie. Les joueurs qui viennent de banlieue s’imposent toujours aux autres. Il y a les « boss » et les « bolosses » : Franck Ribéry c’est le « boss », et Yohan Gourcuff est le « boloss ». Gourcuff n’a pas les codes et ne peut donc pas s’intégrer. Il a été repoussé comme on repousse n’importe quel étranger qui essaye de s’intégrer dans un cercle aussi fermé. Ce cercle, aujourd’hui en équipe de France, c’est la banlieue et ses codes : la virilité, l’argent, le bling-bling, etc. (…) Tous les clubs doivent faire avec cet état de fait. Chacun essaye de se débrouiller comme il peut. J’ai rencontré des dirigeants qui en ont réellement marre de s’occuper de cela et d’autres qui tentent à leur manière de régler les problèmes. (…) Des présidents ont instauré des quotas officieux de musulmans, d’africains ou même de jeunes de banlieue. Quand Mediapart a révélé cette affaire, ils n’ont pas trouvé bon d’adresser le vrai problème et ont préféré rester dans cette posture moraliste qui les caractérise. La vérité c’est que nous avons ghettoïsé le football en pensant que les costauds étaient noirs et que les petits joueurs techniques étaient maghrébins. Forcément, nous sommes allés chercher ces profils là où ils se trouvaient. Je me rappelle d’une phrase d’un dirigeant français : « Chez nous, il suffit de secouer une tour pour qu’ils tombent tous » ou même d’un recruteur de Lens qui cherchait absolument des « grands noirs » quitte à leur « redresser les pieds » si les qualités footballistiques n’étaient pas au rendez-vous. Les racailles du football, ce sont aussi celles en col blanc ! Ces raisonnements simplistes sont allés trop loin. Les clubs se sont fait manger par les « joueurs racailles » et aujourd’hui, après l’affaire de la Coupe du monde 2010, tout le monde se réveille. Cependant, les réponses apportées par les dirigeants sont parfois très maladroites. Chacun fait ses petits quotas, son petit bazar. A Rennes, des joueurs ont été dégagés l’été dernier car il y avait trop de musulmans. A Saint-Etienne, on passe la consigne aux recruteurs de ne pas trop recruter d’Africains. Nous sommes passés d’un extrême à l’autre. Autre exemple : les affiches publicitaires pour l’équipe de France après 2010. Les instances ont demandé aux photographes de les « blanchir », de mettre en avant les joueurs blancs, alors que la tendance marketing est souvent au multiculturalisme. (…) Le problème vient effectivement de l’évolution de notre société depuis mai 68 et de la mentalité libérale-libertaire qui s’est imposée. L’autorité est mal vue dans notre système d’éducation nationale et cela s’est propagé dans nos centres de formation, jusqu’au sein de l’équipe de France. (…) De plus, en ce qui concerne l’équipe de France, nous avons abandonné tous les symboles nationaux au Front national au début des années 80. Il ne faut pas s’étonner du fait que des joueurs comme Karim Benzema mettent un point d’honneur à ne pas chanter la Marseillaise maintenant. Le sentiment anti-français est très répandu en banlieue, et cela, ce n’est pas le foot qui l’arrangera. Daniel Riolo
La notion des années 1960 selon laquelle les mouvements sociaux seraient une réponse légitime à une injustice sociale a créé l’impression d’une certaine rationalité des émeutes. Les foules ne sont toutefois pas des entités rationnelles. Les émeutes de Londres ont démontré l’existence d’un manque de pensée rationnelle des événements du fait de leur caractère tout à fait spontané et irrationnel. Les pillards ont pillé pour piller et pour beaucoup ce n’était pas nécessairement l’effet d’un sentiment d’injustice. Au cours des émeutes danoises il y avait d’un côté un sens de la rationalité dans les manifestations de jeunes dans la mesure où ils étaient mus par une motivation politique. Cependant, les autres jeunes qui n’étaient pas normalement affiliés à  l’organisation « Ungdomshuset » se sont impliqués dans le  conflit et ont participé aux émeutes sans en partager les objectifs. Ils étaient là pour s’amuser et l’adrénaline a fait le reste. Les émeutes peuvent assumer une dynamique auto-entretenue qui n’est pas mue par des motifs rationnels. Lorsque les individus forment une foule, ils peuvent devenir irrationnels et être motivés par des émotions que génèrent  les émeutes elles-mêmes. L’aspect intéressant des émeutes  de Londres était de confirmer l’inutilité du traitement du phénomène de foule par  une stratégie de communication. La méthode rationnelle n’aboutit à rien contrairement à la forme traditionnelle de confinement. Cela montre bien qu’à certains moments, la solution efficace est de ne pas gérer les foules par le dialogue. Christian Borch

Après le mariage,… l’émeute pour tous!

Vitrines brisées, magasins pillés, voitures calcinées, arrêts de bus saccagés, agression des forces de l’ordre et des journalistes…

Au lendemain d’un énième épisode de guérilla urbaine …

Qui, entre les millions à nouveau des pompiers-pyromanes qataris et des forces de police  soudainement (après avoir tant brillé contre les jupes plissées et les lodens des anti-mariage pour tous et malgré le coup de semonce de la veille) dépassées, a cette fois vu le saccage du quartier du Trocadéro …

Et alors que, trois jours après la proposition de la ministre noire de service du gouvernement et maitresse es lois liberticides de « rendre leurs terres aux descendants d’esclaves » (avant, on suppose, les Cathares, protestants, chouans et autres Vendéens ?), nos pleureuses professionnelles nous ont ressorti comme explication les habituelles excuses de la misère supposée desdites populations et fustigé comme il se doit le seul responsable politique ayant osé pointer la dimension à nouveau évidemment raciale (pardon: ethnique) des émeutes du moment …

Comment ne pas voir avec le chercheur danois Christian Borch et contre les sophismes de nos sociologues qui, depuis les années 60, nous bassinent avec la prétendue rationalité de « mouvements sociaux » censés répondre à un sentiment d’injustice …

La criante évidence du goût spontané et irrationnel de la violence pour la violence comme l’entrainement mimétique du phénomène de foule générant lui-même les émotions et l’adrénaline nécessaires ?

Mais aussi, comme l’ont montré les émeutes londoniennes, danoises ou d’ailleurs, l’inefficacité dans nombre de cas des méthodes de contrôle basées sur le dialogue avec les émeutiers ?

Riots Create Irrational Behavior

Christian Borch

Apr. 30, 2013 — Participants of group riots have since the end of the 1960s been viewed as rational individuals driven by a sense of injustice. But in today’s world this is misleading, concludes sociologist and PhD Christian Borch in a newly published doctoral thesis, and he encourages the police to take the destructive behaviour of some participants into account when dealing with groups of rioters.

During the so-called ‘UK Riots’ in the summer of 2011, discontented young people set the streets of London alight and looted shopping centres. The initial strategy of the police which was to communicate with rioters soon failed. Instead they resorted to using batons and containment. Within a Danish context, the violent reactions to the clearance of ‘Ungdomshuset’ in 2007 show that a revolt can develop into serious criminal actions.

According to Christian Borch, these examples illustrate that group rioting are not solely based on righteous indignation and considered planning:

« The notion of the 1960s that social movements happened as a legitimate response to social injustice created the impression of riots as being rational. Crowds however do not have to be rational entities, » says Christian Borch.

In a new doctoral thesis « The Politics of Crowds: An Alternative History of Sociology » from University of Copenhagen, Christian Borch analyses the historical development of the concept of crowds in a sociological context.

« The riots in London demonstrate the existence of a lack of rational thought processes as the events had an entirely spontaneous and irrational character. People looted for the sake of looting, for many this was not necessarily born out of a sense of injustice, » says Christian Borch who has analysed the strategies of the Metropolitan police in connection with the London riots.

Danish riots attracted violent supporters

The riots surrounding the clerance of « Ungdomshuset » at Jagtvej 69 in Denmark illustrate that demonstrations are capable of creating a self-perpetuating sense of dynamics which accenture the irrational elements. Thus, setting cars alight and breaking windows became part of the rioting.

« During the Danish riots there existed on the one hand a sense of rationality within the young people’s protests, in so far as they were drive by a political motivated interest. However, other people who were normally not affiliated with ‘Ungdomshuset’ became a part of the conflict and participated in the riots without any shared purpose. They were having fun and the adrenalin kicked in, » says Christian Borch.

It is inner group dynamics which fuel pointless behaviour.

« Riots can assume self-perpetuating dynamics which is not driven by rational motives. When individuals form a crowd they can become irrational and driven by emotion which occur as part of the rioting, » says Christian Borch.

Inspiration to police tactics

Thinking of crowds as rational entities has since 2000 affected the way in which the British police have handled riots. The UK Riots serve as an example of this. The police worked on the promise that they were dealing with rational individuals with sensible objectives which is why their plan of action was based on communication rather than containment. This however, did not work in practice.

« The interesting aspect of the London riots was to ascertain that it was pointless to address the crowds through a communication strategy. The rational way of regarding the crowds came to nothing whereas the traditional form of containment did. This shows that at certain times a successful solution is not to handle crowds based on dialogue-orientated efforts, » says Christian Borch.

In addition to the police, Christian Borch encourages town planners, sociologists and economists to apply a more critical approach when dealing with the concept of crowds.

Voir aussi:

Émeutes du Trocadéro : c’est la faute à Barjot !

Les casseurs du PSG vus par les penseurs du PS

Théophane Le Méné

Causeur

15 Mai 2013

La grand-messe organisée par le PSG qui devait avoir lieu sur le Trocadéro avant-hier soir a donc viré à l’émeute. Au lieu d’une démonstration festive, censée couronner la victoire du club parisien, certains supporters se sont livrés à une toute autre manifestation : vitrines brisées, magasins pillés, voitures calcinées, arrêt de bus saccagés, agression des forces de l’ordre et des journalistes… Dès le lendemain, les banderilles des élus de droite commençaient à pleuvoir sur les responsables de ce fiasco. En première ligne, le député-maire du XVIème arrondissement, Claude Goasguen, a demandé la démission de Manuel Valls, lui reprochant de ne pas avoir anticipé la sécurité des personnes alors même que ces débordements semblaient prévisibles. Nadine Morano lui a emboité le pas, fustigeant un ministre « incapable d’anticiper et d’assurer la sécurité ». François Fillon s’est, lui, adressé au président de la République en demandant sans plus tarder des sanctions à l’endroit des casseurs.

La réaction de la gauche ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur a affirmé qu’un important dispositif de sécurité avait été déployé et a condamné le comportement des fauteurs de troubles, promettant tous les moyens disponibles pour les identifier. Plus prompt encore à se prévaloir de ses propres turpitudes pour s’exonérer d’une quelconque responsabilité, Jean-Christophe Cambadélis [1] a évoqué une « connexion » entre les auteurs des « incidents » lors de la Manif pour tous et les hooligans : comprenez quelques nervis d’extrême droite réactionnaires, pressés d’en découdre avec les forces de l’ordre.

La comparaison est osée. S’il est au moins une chose dont n’ont pas à rougir les organisateurs de la Manif pour Tous, c’est bien du pacifisme dont ils ont fait preuve. Des poèmes de Péguy et d’Aragon, à la lueur des bougies, dans l’obscurité des Invalides, aux comptines entonnées dans les cortèges de poussettes, le mot d’ordre a toujours été l’apaisement malgré la brutalité des forces de l’ordre et la surdité du gouvernement. En sept mois de manifestations, jamais un policier ou gendarme n’a été blessé ni une dégradation constatée. On ne peut plus nier un deux poids deux mesures en matière de maintien de l’ordre. Quand, le 15 avril dernier, soixante-sept veilleurs étaient envoyés en garde à vue pour avoir lu Eluard et chanté du Baden Powell, sagement posés dans l’herbe, on a eu avant-hier trois gardes à vue pour bris de vitres, vol en réunion et dégradation volontaire par incendie. Geoffroy Didier, co-leader de la Droite forte, s’en est d’ailleurs ému : « Manuel Valls montre progressivement son vrai visage: celui d’un ministre partisan, sévère avec les familles lorsqu’elles sont de droite, inerte avec les délinquants protégés par la culture de l’excuse de la gauche.»

Dans les agapes douloureuses d’avant-hier soir, difficile en effet de débusquer des opposants acharnés au mariage pour tous. Au milieu de supporters heureux, c’était surtout une partie de la jeunesse de banlieue que l’on pouvait rencontrer. Ceux-là venaient moins célébrer la victoire que jouer les casseurs. On avait assisté aux mêmes scènes de guérilla urbaine en marge des manifestations contre le Contrat Premier Embauche (CPE) en 2006, et place de la Bastille en mai 2012, après l’élection de François Hollande.

Lors de la manifestation contre le mariage gay le 24 mars dernier, le premier secrétaire du PS, Harlem Désir, avait dénoncé des « groupes extrémistes cherchant des affrontements » tandis que le député PS du Cher, Yann Galut, reprochait à Laurent Wauquiez de « défendre les casseurs du GUD s’en prenant aux CRS ». De deux choses l’une : soit certains groupuscules factieux se sont soudain ouverts aux banlieues, soit la barbarie n’est pas l’apanage de l’extrême droite.

[1] Jean-Christophe Cambadélis: http://www.lepoint.fr/politique/psg-violences-a-paris-cambadelis-pointe-le-climat-installe-par-les-manifs-anti-mariage-gay-14-05-2013-1666349_20.php

Voir également:

PSG – Paris : violences au Trocadéro, pourquoi c’est (très) grave

Le Point

14/05/2013

Derrière les hooligans se cachaient des « jeunes » venus de tous les horizons qui n’avaient rien à faire là. Et s’ils préparaient le « grand soir » ?

Jérôme Béglé

Sans préjuger de l’enquête en cours, il y a deux interprétations possibles des événements qui ont gâché lundi soir la remise officielle du titre de champion de France 2012-2013 au PSG. La première fait peser la faute sur les supporteurs. Les ultras chassés du Parc des princes sous la présidence de Robin Leproux afin de rendre possible une cession du club aux Qatariens se seraient vengés. Aidés de quelques casseurs professionnels et avinés, ils ont rappelé au propriétaire du club qu’ils existaient et que bien qu’interdits de stade, il fallait compter sur eux pour changer l’or en plomb.

La deuxième interprétation dédouane les instances dirigeantes, mais elle est plus inquiétante. Beaucoup plus inquiétante. Elle reprend une thèse maintes fois évoquée notamment par Éric Zemmour ou Alain Finkielkraut, celle de ces hordes provenant des banlieues qui, un jour, débarqueraient dans les villes. Les (graves) incidents de lundi ne seraient que la répétition générale de ce grand soir qui terrorise tout le monde. Une jeunesse découragée, humiliée, sans espoir ni perspective que de se rappeler bruyamment au mauvais souvenir de la classe politique, rode une lutte finale pour rappeler qu’elle existe, qu’elle est parquée en banlieue et que rien n’y personne n’a pu lui redonner foi en la vie et en l’avenir. Elle y ajoute un discours d’exclusion et des slogans revanchards. Des témoins et des images montrent déjà des drapeaux algériens, marocains, tunisiens brandis par des « supporteurs » qui préféraient entonner des chants de guerre plutôt que des refrains de victoire.

Des interdictions qui marginalisent un peu plus les supporteurs

La version hooliganisme des violences du Trocadéro se soldera par des mises en examen et quelques incarcérations parmi les 21 personnes interpellées. Elle s’accompagnera d’un contrôle encore plus sévère des accès au Parc des princes et sans doute par des interdictions de garnir les gradins du Kop de Boulogne ou de celui d’Auteuil. On jugera tout cela suffisant, oubliant que pour beaucoup de ces jeunes, le football est un exutoire, presque une raison de vivre, et que les interdire de stade constitue une vexation, une humiliation supplémentaire, et contribue un peu plus encore à les marginaliser.

La version « crise des banlieues » est évidemment effrayante et annonce des lendemains dramatiques. Personne ne veut y croire, et le débordement des forces de l’ordre, l’incapacité des renseignements généraux à anticiper ces violences pourtant probables montrent à quel point Paris et la France n’ont pas mesuré qu’un tel scénario n’est pas une fiction, mais est entré dans le champ des possibles.

On reparlera souvent de cette triste soirée du 13 mai 2013. Soirée au cours de laquelle les Qatariens ont voulu montrer au monde entier que Paris était à eux. Que c’étaient eux autant que Beckham, Ibrahimovic et Ancelotti qui avaient apporté un titre de champion à la ville lumière. La mise en scène de leur victoire au pied de la tour Eiffel, puis la descente de la Seine devaient offrir des images en mondovision. Piteusement, BeIn Sport et Al Jazeera, leurs chaînes de télévision à rayonnement mondial, ont dû interrompre leur direct. Ils ont frôlé le ridicule et écorné une image qu’ils construisent à coups de milliards de dollars. Si ce n’est que cela, c’est un moindre mal…

Voir encore:

Incidents au Trocadéro : le dispositif de sécurité critiqué

Le Monde.fr avec AFP

14.05.2013

Alliance, le second syndicat des gardiens de la paix, accuse les autorités d’avoir sous-estimé l’ampleur de la cérémonie.

Une trentaine de blessés, une dizaine de commerces pillés, dix-huit voitures vandalisées, deux bus de la RATP dégradés… Les scènes d’émeutes urbaines qui ont éclaté lundi 13 mai au soir place du Trocadéro autour de la cérémonie de remise du titre de champions de France au PSG auraient-elles pu être évitées ? C’est le sentiment de deux syndicats de policiers proches de la droite, Alliance et Synergie-officiers. Sous le feu des critiques, le préfet de police de Paris défend un dispositif important, avec 800 agents mobilisés. Selon des sources interrogées par Le Monde, le fiasco du Trocadéro pourrait être dû à un problème de coordination.

Syndicats de police : « Nous avons été débordés »

Les débordements de lundi soir étaient-ils prévisibles ? Ils sont en tout cas loin d’être inédits. Le 23 juin 2010, des violences avaient accompagné la diffusion au stade Charléty d’un match de la Coupe du monde opposant les Etats-Unis à l’Algérie. Plus de deux cents jeunes avaient alors dévasté le quartier. Et dimanche, quelques heures à peine après la victoire du PSG à Lyon, qui lui assurait le titre, des violences avaient déjà eu lieu sur les Champs-Elysées.

Alliance, le second syndicat des gardiens de la paix, accuse ainsi les autorités d’avoir sous-estimé l’ampleur de la cérémonie. « Nous avons été débordés » alors que « nous savions tous ce qui aurait pu se passer », assure le secrétaire national, Fabien Vanhemelryck.

Patrice Ribéiro, de Synergie (second syndicat d’officiers) pense également qu’il y avait eu « sous-estimation du risque » et « de la dangerosité » des présumés auteurs des incidents, qui « avaient déjà agi dimanche sur les Champs-Elysées ». Ce sont des « casseurs venus de banlieue, on savait qu’ils allaient revenir (…). Reste à déterminer les responsabilités », note le syndicaliste.

Préfet de police de paris : « Un dispositif conséquent »

En face, le préfet de police de Paris, Bernard Boucault, défend un « dispositif conséquent » : sept unités de forces mobiles, renforcées rapidement par deux compagnies de CRS et des équipages des brigades anticriminalité (BAC). Au total, 800 agents étaient mobilisés, a annoncé le préfet de police, en soulignant qu’il y avait des milliers de casseurs. « Il n’y aura plus de manifestation festive sur la voie publique pour le PSG », a-t-il ajouté.

Portrait : Bernard Boucault, un ‘haut fonctionnaire de gauche’ préfet de police

Une réponse que certains jugent insuffisante. « Je ne vois pas comment le préfet de police, qui n’en est pas à son premier échec, peut être maintenu dans ses fonctions », a notamment déclaré le chef de l’opposition, Jean-François Copé. « Je considère que le préfet de police a failli à sa mission », a lancé le député, reprochant à Bernard Boucault ses explications « très embarrassées », la veille, avec « en particulier cette idée » selon laquelle « une fête n’est plus une fête si on met trop de policiers sur place ».

Au total, trente-neuf personnes ont été interpellées, dont trente-huit placées en garde à vue pour jets de projectiles, vols, dégradations, violences, recel de vols, et participation à un attroupement armé. Des arrestations ont eu lieu jusqu’en Seine-Saint-Denis, à Noisy-le-Sec, où trois personnes ont été prises avec des vêtements volés sur les Champs-Elysées.

Un problème de coordination

Selon plusieurs sources interrogées par Le Monde, il semble que ce soit davantage, comme le 24 mars ou lors de la manifestation salafiste devant l’ambassade des Etats-Unis, le 15 septembre 2012, la coordination entre le renseignement, les forces mobiles et les policiers de sécurité publique qui a échoué. Les participants ont ainsi pu assister, vers 20 h 30, à une scène un peu surréaliste, avec des CRS quittant précipitamment le Trocadéro, pourtant encore en proie à des bandes violentes, pour les Champs-Elysées, où d’autres commençaient à sévir. « Le dispositif n’a pas fonctionné, on ne peut pas dire le contraire, et il va y avoir un débriefing », souligne l’entourage du ministre de l’intérieur, qui reconnaît que les manifestations quotidiennes et imprévisibles des opposants au mariage pour tous « commencent à peser sur les forces mobiles ».

La vidéoprotection pour identifier les casseurs

Les bandes de vidéoprotection seront mises à la disposition des enquêteurs pour « identifier » les casseurs qui ont sévi à Paris, a déclaré dans la soirée le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, confirmant que trente personnes ont été blessées. « Une minorité de participants, pour partie composée de supporteurs de la mouvance ultra et pour partie de groupes de jeunes casseurs, ont provoqué bousculades et mouvements de foules », déplore-t-il.

Lire les réactions : La droite accable Valls, le PS pointe la responsabilité du PSG

« Je tiens à saluer le travail du préfet de police et des forces de l’ordre qui, en concertation avec la Ligue de football professionnel et le club, ont rapidement ramené l’ordre à Paris et maîtrisé les débordements », a déclaré de son côté la ministre des sports, Valérie Fourneyron, dans un communiqué.

« C’est dommage qu’il y ait eu une poignée de perturbateurs, les débordements ont été contenus, la fête n’a pas été gâchée », a par ailleurs estimé lundi le maire de Paris, Bertrand Delanoë, venu remettre le trophée avec le président de la Ligue de football professionnel (LFP), Frédéric Thiriez, et du président du club de la capitale, Nasser al-Khelaïfi.

Voir enfin:

Racaille Football Club : comment le foot s’est-il ghettoïsé ?

Atlantico

8 mai 2013

Le journaliste Daniel Riolo sort cette semaine un livre polémique sur la ghettoïsation du football français et sur l’impuissance (ou l’incompétence) de nos instances sportives face à ce phénomène.

Atlantico : Vous sortez cette semaine un livre intitulé « Racaille Football Club » dans lequel vous dénoncez notamment la ghettoïsation du football français. Comment définiriez-vous ce terme racaille ?

Daniel Riolo : J’ai choisi le mot « racaille » par rapport à la perception que les gens en avaient. Une définition publique, et même présidentielle, a été donnée par Nicolas Sarkozy en 2005. Il s’agit de manière schématisée du « mec de banlieue qui pose des problèmes ». C’est tout cet amalgame entre la capuche, le casque pour la musique, le rap, etc.

La population qui joue au football aujourd’hui est à 75% issue de banlieue. En 2010, quand ont eu lieu les événements de Knysna, le fait que l’équipe de France était menée par ce type de « leaders racailles », qui correspondaient à la définition donnée par Nicolas Sarkozy 5 ans plus tôt, a sauté aux yeux du grand public. En partant de ce constat-là, j’ai voulu remonter tout le fil depuis 1998.

En 1998, tout allait bien, c’était l’extase nationale. La France était un modèle d’intégration. Même à l’étranger, tout le monde en parlait comme d’un exemple. En préparant le livre, j’ai été stupéfait de relire les déclarations des hommes politiques de l’époque, de droite comme de gauche, qui mettaient en avant une France « phare du monde » avec son universalisme républicain. Jean-Marie Le Pen était fini, et avec lui l’extrême droite en France.

On connait la suite. Jean-Marie Le Pen arrive au second tour en 2002 et quelques années plus tard le débat sur l’identité nationale éclate. On remarque aujourd’hui que la plupart des gens n’éprouvent aucune sympathie particulière pour l’équipe de France précisément à cause du « code racaille » de ses joueurs.

Ces joueurs-là ont imposé selon vous un « esprit de clan » au sein de l’équipe de France, et des clubs français en général. Comment expliquez-vous cela ?

La hiérarchie est clairement définie. Les joueurs qui viennent de banlieue s’imposent toujours aux autres. Il y a les « boss » et les « bolosses » : Franck Ribéry c’est le « boss », et Yohan Gourcuff est le « boloss ». Gourcuff n’a pas les codes et ne peut donc pas s’intégrer. Il a été repoussé comme on repousse n’importe quel étranger qui essaye de s’intégrer dans un cercle aussi fermé. Ce cercle, aujourd’hui en équipe de France, c’est la banlieue et ses codes : la virilité, l’argent, le bling-bling, etc.

Comment les dirigeants français adressent-ils ce problème ?

Tous les clubs doivent faire avec cet état de fait. Chacun essaye de se débrouiller comme il peut. J’ai rencontré des dirigeants qui en ont réellement marre de s’occuper de cela et d’autres qui tentent à leur manière de régler les problèmes.

Le championnat de basketball américain, la NBA, a su régler ce problème en donnant, ironiquement, un grand coup de kärcher… Le langage des joueurs, leur code vestimentaire, et leurs attitudes sont maintenant surveillés étroitement, et de manière très stricte, par les instances du sport. En France, le président de l’équipe de Rennes, Frédéric de Saint-Sernin, a essayé d’interdire les sacoches Louis Vuitton par exemple.

La NBA a réagi en multinationale. Elle a été capable de tout régler elle-même. En France, cela n’existe pas. Chacun règle les dysfonctionnements à son petit niveau. Et c’est à partir de là que certains problèmes sont apparus.

Des présidents ont instauré des quotas officieux de musulmans, d’africains ou même de jeunes de banlieue. Quand Mediapart a révélé cette affaire, ils n’ont pas trouvé bon d’adresser le vrai problème et ont préféré rester dans cette posture moraliste qui les caractérise. La vérité c’est que nous avons ghettoïsé le football en pensant que les costauds étaient noirs et que les petits joueurs techniques étaient maghrébins. Forcément, nous sommes allés chercher ces profils là où ils se trouvaient. Je me rappelle d’une phrase d’un dirigeant français : « Chez nous, il suffit de secouer une tour pour qu’ils tombent tous » ou même d’un recruteur de Lens qui cherchait absolument des « grands noirs » quitte à leur « redresser les pieds » si les qualités footballistiques n’étaient pas au rendez-vous. Les racailles du football, ce sont aussi celles en col blanc !

Ces raisonnements simplistes sont allés trop loin. Les clubs se sont fait manger par les « joueurs racailles » et aujourd’hui, après l’affaire de la Coupe du monde 2010, tout le monde se réveille. Cependant, les réponses apportées par les dirigeants sont parfois très maladroites. Chacun fait ses petits quotas, son petit bazar. A Rennes, des joueurs ont été dégagés l’été dernier car il y avait trop de musulmans. A Saint-Etienne, on passe la consigne aux recruteurs de ne pas trop recruter d’Africains. Nous sommes passés d’un extrême à l’autre.

Autre exemple : les affiches publicitaires pour l’équipe de France après 2010. Les instances ont demandé aux photographes de les « blanchir », de mettre en avant les joueurs blancs, alors que la tendance marketing est souvent au multiculturalisme.

De nombreuses réunions sur ce problème sont organisées dans tous les clubs. L’idée que l’attitude est aussi importante que la technique du joueur est maintenant très répandue dans le milieu du foot français. Mais si le cadre posé par les clubs était aussi stricts que celui du club allemand du Bayern de Munich par exemple, nous n’aurions même pas besoin de nous préoccuper de la couleur ou de l’origine de nos joueurs.

Ce manque d’encadrement et d’autorité, n’est-il pas un problème de société plus large ? Les dirigeants du football français peuvent-ils vraiment y faire quelque chose ?

Beaucoup de sociologues ont parlé de cela avant moi, même s’ils sont automatiquement taxés de conservatisme… Le problème vient effectivement de l’évolution de notre société depuis mai 68 et de la mentalité libérale-libertaire qui s’est imposée. L’autorité est mal vue dans notre système d’éducation nationale et cela s’est propagé dans nos centres de formation, jusqu’au sein de l’équipe de France. Ensuite, Nicolas Sarkozy a amorcé une fracture terrible avec son mot sur les racailles. Et puis, la manière dont il a géré son quinquennat en chef de gang n’a pas arrangé les choses.

Quand Raymond Domenech sort un livre pour dénoncer le comportement de ses joueurs, cela me fait sauter au plafond ! Je veux bien qu’il fasse son mea culpa et qu’il nous révèle ce qui se passait vraiment dans les vestiaires. Mais pourquoi les a t-il alors soutenus ? Pourquoi ne les a t-il pas sanctionnés ? En 2010, de nombreux dirigeants et entraîneurs voulaient que tout le monde soit banni. Nous avons raté à ce moment-là une excellente opportunité de tout remettre à plat. Finalement, nous avons une nouvelle fois victimisé les joueurs en insistant sur le fait que ce n’était pas de leur faute, et que finalement, c’est la société « qui les avait abîmés »…

De plus, en ce qui concerne l’équipe de France, nous avons abandonné tous les symboles nationaux au Front national au début des années 80. Il ne faut pas s’étonner du fait que des joueurs comme Karim Benzema mettent un point d’honneur à ne pas chanter la Marseillaise maintenant. Le sentiment anti-français est très répandu en banlieue, et cela, ce n’est pas le foot qui l’arrangera.

Propos recueillis par Jean-Benoît Raynaud

Voir par ailleurs:

Between Destructiveness and Vitalism: Simmel’s Sociology of Crowds

Entre destructivité et vitalisme : la sociologie des foules de Georg Simmel

Christian Borch

This article studies Georg Simmel’s contribution to the sociology of crowds. The aim of the article is (1) to demonstrate the importance Simmel ascribed to the crowd topic, (2) to illustrate how his early view on crowds was inspired by the work of the major crowd theorists of his time, and (3) to reconstruct a vitalist image of crowds from Simmel’s later thought. The first part of the article portrays Simmel’s general perspective on the crowd as it appears in some of his key writings. The following parts are based on less familiar material, not least Simmel’s book reviews of Gustave Le Bon, Scipio Sighele, and Gabriel Tarde. Thus, the second part of the article analyzes Simmel’s discussions of Tarde and Le Bon. The third part demonstrates how Simmel’s explanation of destructive crowd behavior was inspired by his reading of Sighele’s work. Finally, the fourth part of the article examines the crowd in the light of Simmel’s essays on the metropolis and sociability. It is argued that this part of Simmel’s work allows for a vitalist interpretation of crowds, which differs greatly from what Le Bon, Sighele, and Tarde suggested, and which anticipates Elias Canetti’s theory of crowds.

Introduction

1At the end of the nineteenth century a comprehensive scholarly interest in crowds and their allegedly destructive nature emerged. This was in many respects an attempt to come to terms with the French Revolution and its aftermath as well as with recent mass phenomena such as urbanization. The crowd psychologists whose work arguably received the widest attention was Gustave Le Bon. In his seminal 1895 study of The Crowd, he argued that modern society was on the verge of an entirely new social order, one in which the crowd was the main defining feature. In Le Bon’s famous words, ‘[t]he age we are about to enter will in truth be the ERA OF CROWDS’ (1960: 14, emphasis in original). Le Bon was not the only scholar to stress the societal importance of this new mass phenomenon. Other key theorists belonging to this ‘first generation’ of crowd theory included the sociologist Gabriel Tarde (1892; 1893) and the criminologist Scipio Sighele (1897). The research agenda promoted by these scholars described crowds and crowd behavior in almost exclusively negative terms and often associated them with feminine, socialist, and barbarian traits. Moreover, crowds were seen as essentially unruly and irrational entities that hypnotized their members to commit acts they would never carry out under normal circumstances, i.e., when not under the spell of the crowd and especially its leader. Related to this, crowds were believed to have de-individualizing effects; they suspended any individual traits and subsumed the crowd members under a collective identity.

2While Le Bon and Sighele only belonged to the margins of sociology in the sense that the latter’s work mainly revolved around criminological debates and that the former was never really accepted by the sociologists of his time, things were quite different for Tarde. Thus, even if several of his contributions to crowd debates had a criminological framing, he was a highly respected sociologist and he managed to demonstrate the sociological significance of taking the crowd topic seriously. Although the sociological debates on crowds started out as a predominantly French affair, they soon spread. In the USA, for example, Robert E. Park became a crucial advocate of the sociology of crowds or collective behavior, as he and Ernest W. Burgess would later call it. Yet crowds were also discussed among central German sociologists, including Georg Simmel, whose view on crowds I shall discuss in this article.

3Besides demonstrating the importance Simmel attributed to the crowd issue, the article has two objectives. First, I wish to illustrate how Simmel’s early analysis of crowds was developed in close dialogue with the work of Le Bon, Sighele, and Tarde. As mentioned above, these scholars characterized the crowd as a destructive, irrational entity, and Simmel’s early analyses largely subscribed to that image, which expressed a fear or anxiety of crowds. This changed in his later work where, even if he retained his interest in the crowd issue, his general approach to it was modified. This was related to a rupture in his thinking where he moved beyond his evolutionist perspective of the 1890s. In line with this, the second objective of the article is to demonstrate that, contrary to the negative view on crowds that Simmel expressed in his early discussions of the topic, it is possible to derive an alternative and much more positive account of crowds from Simmel’s subsequent writings. This alternative account, which I identify in Simmel’s work on sociability, is characterized by a vitalist impulse, and it is one that anticipates Elias Canetti’s vitalist theory of crowds.

4The two objectives point to the double-sided character of the article. On the one hand, it offers a historical contextualization of Simmel’s analyses of crowds in the sense that it shows how these analyses were deeply embedded in the discussions of his time. This historical contextualization should not be confounded with the historical approach presented by scholars such as Rudé (1959) and Thomson (1971) who have analyzed specific crowd occurrences. Rather, the article aims to contribute to the understanding of particular aspects of a more general history of sociological crowd semantics, i.e., the history of the theoretical, conceptual, and analytical frameworks and ideas on crowds that emanated in France in the late nineteenth century and were then disseminated and modified in social theory throughout the twentieth century. That is, the article offers an attempt to understand how Simmel is situated in this semantic history. On the other hand, the article also has a more theoretical ambition in that it wishes to draw some implications from Simmel’s work that might inform current debates on crowd behavior.

1 Another exception is Frisby (1984a: 83–5) whose discussion of Simmel’s sociology of crowds is very (…)

5Whereas the crowd theories of Le Bon, Sighele, and Tarde have been thoroughly analyzed in the past (Barrows, 1981; Borch, 2005; 2009; McClelland, 1989; Nye, 1975; Stewart-Steinberg, 2003; van Ginneken, 1992), only little attention has been paid to the place that the notion of crowds occupies in Simmel’s thought. One notable exception is Fransisco Budi Hardiman (2001: Ch. 1) who discusses Simmel’s contribution to crowd theory at length.1 Beginning with Simmel’s famous excursus, in Soziologie, on the possibility of society, Hardiman develops a Simmelian argument on the epistemological possibility of crowds. Somewhat surprisingly, however, Hardiman ignores a number of Simmel’s explicit engagements with the crowd issue. Although Hardiman’s exposition is both original and interesting, the present article will pursue a different analytical strategy. Specifically, I will emphasize a part of Simmel’s work which is not that well known, namely his book reviews of Le Bon, Sighele, and Tarde.

6The article has four parts. To set the stage I begin by illustrating some of the general characteristics Simmel attributed to crowds. Here I do not distinguish between the various phases in his work. The following two parts analyze in more detail how Simmel explained crowd behavior in his early work. I draw here on his book reviews of Le Bon, Sighele, and Tarde and show how the ideas expressed in these reviews corresponded to ideas Simmel developed in his evolutionist treatise Über sociale Differenzierung from 1890. Finally, in the fourth part of the article, I examine the status of the crowd in the light of Simmel’s later essays on the metropolis and sociability. It is in this part of his work that I identify a vitalist theory of crowds.

Simmel’s General Characterization of Crowds

7Contrary to Le Bon, Sighele, and Tarde, Simmel never devoted an entire article or book to the study of crowds. Yet the crowd topic does appear in his work, e.g. in Soziologie (1992) and in Grundfragen der Soziologie (1999e). On the very first page of Soziologie, for example, the first edition of which was published in 1908, he placed the very ‘problem of sociology’ in the context of the masses. Simmel described the advent of the science of sociology as a theoretical reflection of the transformation of the power relation between masses and individuals during the nineteenth century. During that century, he argued, the masses experienced a significant rise to power, visible in the fact that people from the lower estates now appeared not as singular individuals but as a ‘unitary mass’ vis-à-vis the higher estates (Simmel, 1992: 13). This acknowledgement did not take Simmel in a Marxist direction, although the opening page of Soziologie did refer to the notion of classes. Here as elsewhere, Simmel was not really concerned with class struggles but rather with sociation (Vergesellschaftung), social forms, and the reciprocal effects (Wechselwirkungen) among individuals. The investigation of these matters must, Simmel believed, pay great attention to crowds and other mass phenomena. Indeed, he asserted, the crowd was a perfect entry to the study of sociality.

8This became clear in the second chapter of Soziologie, where Simmel discussed the topic of crowds. The chapter analyzed how social life in groups was affected by the group size. Having studied the sociological structure of small groups, Simmel turned to larger ones, and one of the larger groups that showed some unique qualities was the crowd. When the mass is not dispersed but as a crowd is characterized by psychical proximity, a peculiar situation unfolds:

innumerable suggestions swing back and forth, resulting in an extraordinary nervous excitation which often overwhelms the individuals, makes every impulse swell like an avalanche, and subjects the mass to whichever among its members happens to be the most passionate. … The fusion of masses under one feeling, in which all specificity and reserve of the personality is suspended, is fundamentally radical and hostile to mediation and consideration. It would lead to nothing but impasses and destructions if it did not usually end before in inner exhaustions and repercussions that are the consequences of the one-sided exaggeration. (Simmel, 1950c: 93–4; 1992: 70)

9This image recalled the picture of the crowd and its de-individualizing effects that had been advanced previously by Le Bon, Sighele, and Tarde and which further emphasized that the crowd’s intellectual level was lower than that of isolated individuals (Le Bon, 1960; Sighele, 1897; Tarde, 1892; 1893).

10Several other quotes may substantiate Simmel’s observations from the passage just cited. At one point, for example, Simmel asserted that ‘[i]n a crowd, therefore, the most ephemeral incitations often grow, like avalanches, into the most disproportionate impulses, and thus appear to eliminate the higher, differentiated and critical functions of the individual’ (1950c: 227–8; 1992: 206). This, Simmel believed, implicitly referring to Le Bon, Sighele, and Tarde, was the reason for the ‘innumerable observations concerning the “stupidity” of crowds’ (1950c: 228; 1992: 206). In another context he argued that the crowd, like any large group, is based on a social bond of negativity (1950c: 396 ff.; 1992: 533 ff.). Similarly, in his 1917 essay on Grundfragen der Soziologie, Simmel listed a number of examples of how mere physical proximity allegedly produced ‘an extreme intensification of feeling’, and he reported a Quaker description of how ‘by virtue of the members’ unification into one body, the ecstasy of an individual often spreads to all others’ (1950b: 35, 36; 1999e: 98).

11It may be argued that, in spite of his general fear of crowds, Tarde’s conception of sociality as imitation-suggestion proposed a perspective according to which the crowd constitutes the most intense form of sociality (Borch, 2005). Simmel made a similar assertion when claiming that sociality is best observed in crowds. In Simmel’s terminology the crucial notion was not imitation but reciprocal effects. According to Simmel, it is in the crowd that ‘the purest reciprocal effects take place’ (1989: 211). ‘It is’, he claimed in Grundfragen der Soziologie, ‘one of the most revealing, purely sociological phenomena that the individual feels himself [sic] carried by the “mood” of the mass’ (1950c: 35; 1999e: 97–8, emphasis added). So, far from being a marginal social phenomenon, the crowd was conceived by Simmel as the social entity par excellence: In the crowd we face the most intense reciprocal impulses. Simmel was aware that the ‘extraordinary nervous excitation’ of the crowd (see quote above) made it a rather unstable entity. This extreme intensity of crowds explained, he believed, the ‘often immense effects of passing stimulations’ which were said to be visible in crowds and which implied that ‘the slightest impulses of love and hate’ could ‘swell like an avalanche’ (Simmel, 1989: 212).

12It is well known that Simmel was an eclectic writer, famous for not offering many details about his sources and for often not being very explicit about the theoretical sources he drew upon and reacted to in his work. This is also true of his discussions of crowds. Outside his book reviews there is no mention of Tarde, Le Bon, and Sighele in Simmel’s analyses of crowd behavior. I will therefore center the following discussion upon these reviews so as to make clear both that Simmel was well-acquainted with the work of these scholars and how his own perspective gained substantial input – but also diverged – from these.

Simmel on Tarde and Le Bon: The Primitivism of Crowds

2 Simmel also followed Tarde’s subsequent work as is evident from a letter he sent to Tarde in 1894, (…)

3 Simmel would later use the competition example to explain the difference between form and content (…)

13Simmel showed the greatest respect for Tarde and his Laws of Imitation.2 In his review of the first edition of this book, published in 1890, Simmel characterized it as ‘thoughtful’, ‘stimulating’, ‘creditable’, and ‘original’, and he emphasized the ‘very interesting manner’ in which Tarde had demonstrated ‘that imitation [is] a kind of hypnotic suggestion’ (Simmel, 1999a: 248, 250). He further praised Tarde for, as he put it, distinguishing between the form and content of imitation. Imitation has a general form which can be analyzed independently of the various ways in which it appears in practice. This quality, Simmel (1999a: 249) said, is equal to competition, for instance.3 A final laudatory remark regarded the relation between psychology and sociology. According to Simmel, Tarde had successfully demonstrated how ‘individual psychology’ had to be supplemented with an understanding of the events taking place in ‘the social group’ (1999a: 250). Simmel’s review of Tarde was not all backslapping, however. For example, he criticized Tarde for not giving adequate attention to opposition and antagonism, an objection which was not entirely unjustified in the case of Laws of Imitation but which was not warranted with respect to Tarde’s subsequent work (most notably, Tarde, 1999a).

14One may argue that, on the topic of crowds, Tarde’s Laws of Imitation is far less important than some of his essays devoted explicitly to the subject. However, Simmel’s review of this book is nevertheless interesting because it demonstrates that at this point (i.e., 1890–91) Simmel was very fascinated with the idea of hypnotic suggestion, which would soon constitute the theoretical cornerstone in the European crowd debates. This fascination was about to change. As it will be demonstrated below, Simmel later became skeptical about this notion.

15The next famous crowd scholar to have his work scrutinized by Simmel was Le Bon whose The Crowd he reviewed when it was published in 1895. Simmel found the explanatory horizon of the book superficial in several respects and he argued that Le Bon did not clearly distinguish between the various forms of crowds that he described. In spite of this, and even if Simmel misjudged the political impact of The Crowd when asserting that ‘[t]he book in itself is not very important’ (1999b: 354), he praised the book for being ‘one of the rare attempts to make a psychology of the human being as a mere social creature’ (1999b: 354). I will pinpoint four elements from Simmel’s discussion of Le Bon that I find important. First, he noted Le Bon’s emphasis on suggestion (1999b: 354), and he did so with no further qualification, which suggests that in 1895 he was still not critical of this vocabulary. Second, Simmel briefly praised the crucial sociological value that could be gained (even beyond crowd theory) from Le Bon’s observations on the ability of the crowd leader to lead through prestige (Le Bon, 1960: 129–40; Simmel, 1999b: 355).

4 Simmel did not seem to be aware that this explanatory framework was surprisingly akin to Le Bon’s (…)

5 In Grundfragen der Soziologie Simmel described the hierarchy between feelings and intellect in the (…)

16Third, Simmel emphasized Le Bon’s idea that crowds are characterized by lower intellectual and ethical capabilities than the individual crowd members if left to themselves. Simmel accepted this idea – calling it the ‘sociological tragedy as such’ (1950b: 32; 1999e: 94) – but offered his own explanation of the alleged primitivism of crowds, an explanation which, he believed, was based on a ‘deeper psychological’ foundation (1999b: 356). Thus, Simmel asserted in a partly evolutionist argument, the psychological qualities that are common to different persons are always only the lower ones and the ones which have been transmitted hereditarily (see also Simmel, 1950b; 1999e: 90–1).4 This presumed a hierarchy between lower qualities (e.g. feelings and instincts) and higher qualities (e.g. intellect and civility) which ultimately cast crowds as a threat to everything that civilization had accomplished. When a large and diverse group of people act in unity, it is only the primitive and lowest psychological qualities (e.g. feelings and instincts in contrast to intellect and civility) which are certainly present in every member of the group/crowd.5 It is therefore only these primitive qualities that can be the foundation of the crowd’s action, Simmel thought (1999b: 356–7). Consequently, the crowd’s action is never a reflection of the average qualities of the singular crowd members (i.e., the average of higher and lower qualities); rather, the crowd reflects the common denominator which will always be lower than the average.

6 The argument being that, if crowd behavior is mainly to be explained through suggestion, then the (…)

7 Or to be more precise, this would most often be the case, but Simmel did observe a few exceptions (…)

17It is interesting that Simmel accepted the basically Le Bonian view of the intellectual and ethical inferiority of crowds and simply advanced his own explanation. For, just as one may argue against Le Bon that the great interest in the alleged intellectual primitivism of crowds is not necessarily consistent with the importance attributed to hypnotic suggestion,6 so may one find Simmel’s explanation equally inadequate in this respect. Be this as it may, Simmel drew two consequences from his argument. First, educational strategies would matter little vis-à-vis the intellectual and ethical derangement of crowds. Even the most skilled group of individuals will fall back on the lowest common denominator.7 Enlightenment and civilization seemed in other words to face their limits in crowd action. Second, Simmel agreed with Le Bon that the ‘crowd regime’ should be strongly condemned and that it was warranted to ‘speak of the idiotic, blunt, insane [unzurechnungsfähigen] crowd without these attributes thereby being valid for any of its members’ (1999b: 358).

8 There is also a more theoretical explanation, though, as Simmel considered hypnotic suggestion a t (…)

18The potential theoretical inconsistency between suggestion and the intellectual inferiority of crowds might in Simmel’s case be explained by the fact that he had developed the idea of the lowest common denominator before he began to associate crowd action with suggestion (and that he did not subsequently realize that the suggestion doctrine potentially undermined his evolutionist scheme).8 Thus his 1890 treatise Über sociale Differenzierung (1989) anticipated several of the remarks he would later make in his review of Le Bon. In this book, Simmel developed his evolutionist argument that only the lower qualities are common to everybody and that joint action will always be based on precisely these lower traits. He quoted Schiller’s epigram affirmatively, that everyone is clever on his or her own, but an idiot when acting in concert (Simmel, 1989: 205). And he even applied his evolutionist idea to explain that, ‘[w]hen a crowd acts in unity this always happens on the basis of the simplest possible ideas’ (1989: 206). Also, Simmel’s argument on the inability to change the nature of crowds through education was already developed in Über sociale Differenzierung: since crowds are characterized by lower rather than higher qualities, and since ‘feelings belong without doubt to a phylogenetically lower level than thinking’, crowds cannot be governed through ‘theoretical convictions, but rather essentially by appealing to their feelings’ (1989: 210). In other words, crowds do not react to rational arguments but only to those feelings that correspond to their lower qualities.

9 Similar arguments about the diminishing individual responsibility that were said to follow from a (…)

19The fourth and final point from Simmel’s discussion of Le Bon that I will draw attention to here regards the ‘diminishing feeling of responsibility’ which the individual, according to Simmel (1999b: 358), experiences while being in a group. Simmel’s considerations on this matter are interesting because they demonstrate how he extended the apparent qualities of the crowd to a wider range of social phenomena, specifically the relations between individual and group. Illustratively, the examples he referred to were not taken from the realm of crowd behavior in any traditional sense. He argued, for instance, that the introduction in American cities of regulative boards, constituted by several members to take care of specific administrative duties, made every single member feel less responsible for actions taken in common.9

20As a last remark on Simmel’s review of Le Bon I would like to return to his claim that Le Bon did not present a satisfactory distinction between the different forms of crowds that he analyzed. While this was a fair objection, it was nevertheless somewhat surprising given the fact that Simmel himself was even more reluctant to provide classificatory precision. Thus, Simmel’s notion of crowds remained rather abstract although it usually referred to situations of physical co-presence.

Explaining Destructive Crowd Behavior: The Inspiration from Sighele

10 A similar point has recently been made by Teresa Brennan in her brilliant study of the Transmissio (…)

21Simmel offered two somewhat interrelated explanations of the behavior of crowds in Über sociale Differenzierung (1989: 214 ff.). The first was based on a bio-social argument. When people are in close physical proximity to one another, they experience so many stimulations that each person feels an ‘inner nervous excitement’. Simmel did not advance any biological reductionism here. Quite the opposite, he was simply emphasizing the ‘enhancement of the nervous life which is caused by sociation’ (1989: 214).10 This explanatory horizon might suggest that the ability to gather physically was to blame for the irrational insurrections produced by crowds and that face-to-face encounters in large groups therefore had to be prevented. This would not really touch the deeper logic of crowd behavior, however. For in addition to the physiological explanation, Simmel proposed a more sociological, and to him ‘more important’ (1989: 214), account based on the notion of imitation.

11 It is very hard not to see in Simmel’s discussion of imitation a strong influence from Tarde whose (…)

22According to Simmel, imitation is a fundamental feature of social life. We instinctively imitate others’ behaviors, ways of dressing, etc. Even if imitation has this instinctive character and thus counts as ‘one of the lower intellectual functions’, in social life imitation is ‘of great, and in no way sufficiently accentuated, importance’ (1989: 216). This becomes very obvious in the crowd where, Simmel claimed, the urge to imitate others is significantly magnified and where we are likely to imitate not only the acts of others but even their affective states (1989: 215). If our fellow crowd members express a certain feeling (love, hate, anger, etc.), then we are apt to imitate, and hence subscribe to and further intensify, that feeling. It is important to stress that this Simmelian explanation relied on a purely sociological understanding of imitation and that, for Simmel (as well as for Tarde), imitation did not require physical proximity. Yet while imitation (and the transmission of affect) is certainly possible at a distance, there is no doubt that it is more likely to take place when people are physically close to one another. In this sense the two explanations offered by Simmel – the one focusing on physio-psychological aspects, the other on imitation – were interconnected.11

23The interrelatedness of the physiological and social (imitative) factors did not seem to become clear to Simmel before reading the Italian criminologist and crowd theorist, Scipio Sighele’s book on criminal crowds. Simmel reviewed the German translation of this book, Psychologie des Auflaufs und der Massenverbrechen, when it was published in 1897. The review began very critically and it did so on a somewhat surprising ground. Simmel rejected explanations which take recourse to phenomena such as ‘human nature’, ‘force’, or the ‘milieu’. But, he continued, the tendency of his time to explain various incidents through suggestion was equally problematic. Indeed, he claimed, suggestion had turned into a ‘magic formula’, it signified ‘superficialities’, and was applied mainly by ‘dilettantes’ (Simmel, 1999c: 389). What disturbed Simmel in the case of Sighele was precisely that the latter used suggestion as the principal, even universal, explanation of crowd behavior, and that he subsumed other important concepts, such as for instance imitation, into that of suggestion (Simmel, 1999c: 394). The reason why this critique appears astonishing is that, as noted above, a few years earlier Simmel had applauded Tarde for describing imitation as ‘a kind of hypnotic suggestion’ (1999a: 248). Yet Simmel had not completely changed his mind on suggestion. He did not intend to dismiss the notion entirely, but merely wanted to reserve it to one specific group of events. Rather than referring to any influence or stimulation of one person on another, a proper definition of suggestion should, according to Simmel, point only to situations where the power of ideas, feelings, etc. of ‘one soul leads to the same emotions in other souls’ (1999c: 395, emphasis added). Thus defined, suggestion could be relevant to the study of crowds.

24Even if Sighele, due to his broadly conceived notion of suggestion, counted as a dilettante in Simmel’s eyes, the latter nevertheless felt that Psychologie des Auflaufs und der Massenverbrechen was concerned with ‘such a great number of the most important problems in social philosophy’ (1999c: 390) that it merited a careful investigation. One point in particular attracted Simmel’s attention and it concerned the abovementioned relation between physiological and sociological dimensions. Simmel repeated his argument from Über sociale Differenzierung that people tend to imitate one another instinctively and that the affective state of one person may be transmitted to others through imitation. The original suggestion of Sighele was now, Simmel claimed, that ‘mild, conciliatory, moral’ affects are expressed less energetically and less impressionably than ‘bad, wild, and corrupt’ ones (1999c: 396). The underlying argument was that, ‘[w]hile the physiognomy and the gesticulations of a mild and peace-loving individual are quiet, contained, and discrete, hate, brutality, and offensive impulses produce greatly conspicuous gestures, noises, and violent transformations of the physical nature’ (1999c: 396). Since, so the argument went, aggressive affects are stamped more easily on our facial expressions and are more easily represented in physical gestures, they are also more likely to be transmitted to and reproduced by others than are caring and friendly feelings. It was this relation which, according to Simmel, explained why in ‘a crowd, which is dominated by suggestions, the influence of violent and brutal personalities has an extraordinary lead’ over mild and pleasant ones (1999c: 396). It was in other words not least because of these bio-sociological factors that crowds tended to be violent and destructive rather than peaceful (see also Sighele, 1897: 93 ff.).

Metropolitan Crowd Sociability: Anticipating Canetti’s Vitalism

25While Simmel’s early sociology of crowds came very close to ideas developed by major contemporary crowd theorists such as Le Bon, Sighele, and Tarde, Simmel’s later work was characterized by a new and different conception of crowds. Rather than focusing on the alleged primitivism and destructiveness of crowds, he gradually opened up for a more positive view of crowd behavior. Before arriving at this positive account, however, it is important to examine Simmel’s analysis of metropolitan life – the spatial setting of crowds.

26This spatial-metropolitan setting is interesting because Simmel’s emphasis on the bio-social side of crowd behavior may suggests that crowd phenomena are predominant in metropolises where many people are in close physical proximity with one another. It is, one may argue, especially in cities that the suggestions of crowds are likely to give rise to ‘an extraordinary nervous excitation which often overwhelms the individuals’ (1950c: 93; 1992: 70). The metropolis seems in other words to provide the material background for a mental life that is particularly predisposed for crowd behavior (Frisby, 1984a: 131). While this claim would fit well with Tarde’s analysis (Borch, 2005), Simmel argued for an understanding of metropolitan life that seemed to run counter to this assertion about the urban crowd disposition. In his famous 1902–03 essay on ‘The Metropolis and Mental Life’ Simmel thus described how the metropolitan individual is constantly exposed to the city’s ‘rapidly changing and closely compressed contrasting stimulations of the nerves’ (1950a: 414). Because of these stimulations – the numerous and constantly changing impressions – the individual eventually relaxes his or her nervous system, and evermore radical impressions are therefore required to wake him or her from the state of indifference. As a result, Simmel said, the metropolitan individual develops a blasé attitude toward things, but possibly, one might speculate, also toward crowd phenomena. Indeed, the metropolitan individual might gradually develop inhibitions against the suggestive influences of crowds. Or to put it differently, the crowd has to exert an extremely intense suggestive force in order to attract the attention of, and then hypnotize, the metropolitan individual.

27Moreover, Simmel (1950a: 410) claimed, the metropolis has a more intellectual and sophisticated nature than the village, the mental life of which is characterized by feelings. In a sense, this idea was also at odds with the hypothesis about the urban disposition to crowd behavior. For does not the crowd produce eruptions of feelings, rather than intellectual deliberation? One might see in Simmel’s (1950a: 410) opposition of the ‘head’ of the metropolis and the ‘heart’ of the village a reiteration of a classical antagonism between civilization and affect/passions. But one may also interpret it more specifically as yet another indication of the exceptional and de-individualizing nature of crowds. After all, while intellectuality is a way for the individual to protect him or herself ‘against the threatening currents and discrepancies of his [or her] external environment’, and which thereby ‘preserve[s] subjective life against the overwhelming power of metropolitan life’ (1950a: 410, 411), the crowd signifies an outburst of passions that undermines the intellectuality and personality of the crowd members.

28On closer inspection, however, the metropolitan attitude is not entirely concomitant with intellectualism; it includes an affective dimension as well. Thus, argued Simmel, the metropolitan individual develops a distance, a reserve to other people. On the one hand, this distance has something cool and impassionate about it, but on the other hand,

the inner aspect of this outer reserve is not only indifference but, more often than we are aware, it is a slight aversion, a mutual strangeness and repulsion, which will break into hatred and fight at the moment of a closer contact, however caused. (1950a: 415–6, emphasis added)

29So the blasé attitude toward things, which is developed in order to cope with the numerous nervous stimulations in the metropolis, is combined with a reserve to other people, which itself is based on an underlying fear of being touched physically. Our social reserve to other people in other words operates in tandem with a physical distance that cannot be violated without producing anxiety. Simmel here touched upon an important theme which would later be further developed by Elias Canetti in his Crowds and Power (1984; see also Hardiman, 2001: 55). Canetti famously opened this book by emphasizing our ‘repugnance to being touched [which] remains with us when we go about among people; the way we move in a busy street, in restaurants, trains or busses, is governed by it’ (1984: 15). According to Canetti, this fear of being touched is suspended in crowds. Contrary to Canetti’s account, in which this fear is seen as an anthropological constant, Simmel argued that it is intimately related to a particular metropolitan attitude. That is, in Simmel’s sociological analysis it is the urban environment which incites the repugnance to being touched by others. And this repulsion requires an exceptional occurrence to disappear, an occurrence like the formation of a crowd.

12 This idea runs counter to the approach advanced by Rudé, Thomson, and other historians of crowd be (…)

30One might point to an additional parallel between Canetti’s crowd theory and Simmel’s sociology. In a paper presented in 1910 Simmel developed his notion of sociability (Geselligkeit). Simmel did not explicitly address the crowd issue in this essay. I will nevertheless claim that several of the ideas he put forward in this essay can be applied to the study of crowd behavior. Most importantly, Simmel identified ‘an impulse to sociability in man’ and argued that associations [Vergesellschaftungen], whatever their specific purpose, ‘are accompanied by a feeling for, by a satisfaction in, the very fact that one is associated with others and that the solitariness of the individual is resolved into togetherness, a union with others’ (Simmel, 1971: 128). It may be argued that this impulse to come together with others is an important driving force behind crowd behavior, as the individual is here relieved of his or her loneliness and people are brought together in multiplicity. The crowd might be associated with specific purposes such as, for instance, revolutionary intent. Yet, following Simmel’s analysis, it appears that irrespective of these purposes the crowd’s primary function is ‘the satisfaction of the impulse to sociability’ (1971: 130). More simply, the fundamental feature of the crowd is its sociability; it is formed to bring people together and is only subsequently endowed with an external objective (e.g. improvement of the social conditions through revolutionary action).12 And by acquiring such external objectives, the crowd ‘loses the essential quality of sociability and becomes an association determined by a content’ (1971: 131).

31Simmel’s analysis suggests that the crowd in its pure sociable form can be seen to create ‘an ideal sociological world’ where ‘the pleasure of the individual is always contingent upon the joy of others’ (1971: 132). So rather than constituting a threatening alternative to a rational, civilized social order (as Le Bon, Sighele, and Tarde used to argue), the crowd may give vent to an affective cohesion of rare purity. In addition, this ideal social order held great democratic potential. According to Simmel,

This world of sociability, the only one in which a democracy of equals is possible without friction, is an artificial world, made up of beings who have renounced both the objective and the purely personal features of the intensity and extensiveness of life in order to bring among themselves a pure interaction [Wechselwirkung], free of any disturbing material accent. If we now have the conception that we enter into sociability purely as ‘human beings,’ as that which we really are, lacking all the burdens, the agitations, the inequalities with which real life disturbs the purity of our picture, it is because modern life is overburdened with objective content and material demands. Ridding ourselves of this burden in sociable circles [including crowds, CB], we believe we return to our natural-personal being and overlook the fact that this personal aspect also does not consist in its full uniqueness and natural completeness, but only in a certain reserve and stylizing of the sociable man. … If association itself is interaction [Wechselwirkung], it appears in its purest and most stylized form when it goes on among equals. (1971: 132–3, emphasis in original)

32This quote contains crucial parallels to Canetti, who argued that the crowd provides the individual with the opportunity to rid him or herself of the inequalities of everyday life, the ‘burdens of distance’ in Canetti’s terminology. In the crowd ‘distinctions are thrown off and all feel equal’, Canetti stated (1984: 18, emphasis in original). This has a double effect: an ideal democratic entity is created in which no-one is above the others; and by being freed from the burdens of distance and inequality, each individual acquires the ability to transform him or herself. As Canetti put it, ‘[i]n the crowd the individual feels that he [sic] is transcending the limits of his own person’ (1984: 20). This basically emancipating aspect is also present in Simmel’s account of sociability. However, as both Simmel and Canetti were aware, no full and independent liberating transformation is possible – in Simmel’s eyes because the sociable being is itself socially mediated (stylized), in Canetti’s eyes because the crowd only exists momentarily, soon after its discharge the individuals return to their homes and to their burdens of distance.

33There is one more parallel between Simmel and Canetti to be emphasized. Thus the impulse to sociability that Simmel refers to, and which, I have argued, can be identified in crowd behavior, signifies a vitalist urge. It points to a desire to gather for the purpose of celebrating life itself (on Simmel’s vitalism, see also Lash, 2005). This vitalist dimension marks a clear contrast to the view of Le Bon, Sighele, and Tarde who tended to see crowd behavior as a threat to life. Serge Moscovici has analyzed the vitalist dimension in Canetti very convincingly. As Moscovici makes clear, Canetti’s vitalist account plays both on the sheer life-producing joy of the crowd and on the vitalism that is associated with its destructive actions. Whereas the former element has to do with the freedom that the crowd offers (the suspension of the burdens of distance), the latter element is explained by the (alleged) fact that by acting destructively and violently – by ultimately destroying life – the crowd confirms its own vitality. As Moscovici puts it, ‘[i]f body-to-body contact with a living individual frees us of our fear of being touched in the crowd, body contact with a lifeless individual frees us of the fear of death’ (1987: 53).

34The recognition of this vitalist interpretation of crowd behavior suggests two tensions in Simmel’s work. First, there seems to be a tension between the vitalist urge and the fear of being touched in the metropolis. The impulse to sociability tends to bring people together, whereas the fear of being touched works in an opposite direction. What then is the stronger tendency? One of Simmel’s reflections on space suggests that the sociability is likely to be predominant. In Soziologie, Simmel thus argued for an intimate relation between a crowd’s suggestibility and its spatial setting:

The suggestive and stimulative effects of a great mass of people and their overall psychological manifestations, in whose form the individual no longer recognizes his or her own contribution, increase in proportion to the crowdedness and, more significantly, the size of the space that the crowd occupies. A locality that offers the individual a breathing space of an unaccustomed size through a dense crowd, necessarily favours that feeling of an expansion extending into the unknown and that heightening of powers which is so easily instilled in large masses, and which occurs only occasionally among exceptional individuals in the narrow, easily surveyed confines of an ordinary room. (Simmel, 1992: 704; 1997: 145)

35What are the implications of this observation? Simmel here indicated that particularly urban squares, or other open urban spaces, are likely to stimulate crowd formation. Contrary to narrow streets, these squares endow people with a ‘breathing space [Luftraum]’ which ‘gives people a feeling of freedom of movement, of an ability to venture into the unknown’ (Simmel, 1992: 704; 1997: 145). Besides the almost Sloterdijk-like (2004) emphasis on the atmospheric role of the breathing space, this suggests that the metropolitan crowd produces a double liberation: one which is related to sociability and one which is spatial in character. In sum, therefore, the metropolitan fear of being touched is counteracted or neutralized by the urge to gather as a crowd in urban space.

36The second tension concerns Simmel’s theoretical proximity to the crowd scholars of his time and the argument, which I have derived from his later work, that people may have a desire to form crowds, a desire driven by joy and the celebration of life (and, one may add, of the freedom of movement). This tension is not easily reconciled, and perhaps one should not even attempt to do so. In fact, it may be argued that Simmel’s major contribution to the sociology of crowds lies precisely in his sensitivity to both the vitalist dimension and to its opposite, destructive side. This sensitivity is also central to Canetti’s theory of crowds which, as I have tried to demonstrate, finds an early precursor in Simmel (for an analysis of this double sensitivity in Canetti, see Moscovici, 1987).

13 For a recent discussion which embarks on such an endeavor by combining Simmel’s notion of sociabil (…)

37 It is not my intention here to compare the Simmelian position with current theorizing on collective behavior. Suffice to say that John Lofland’s 1982 complaint about the ‘long-standing neglect of collective joy’ (1982: 379) seems to apply just as well to the present situation. In order to ‘bring joy back into the study of collective behavior’, as Lofland (1982: 355–6) called for, one may take as a theoretical starting point a Simmelian vitalist conception of crowd sociability.13 Rather than pursuing this theoretical debate any further, however, I would like to end with a brief historical contextualization. It thus seems as if the double-sided nature of the crowd might be reflected in Simmel’s views on World War I. Similar to many other intellectuals at the time, Simmel was very excited when the war was announced. In a lecture from November 1914, delivered in Strasburg to where he had just moved to take a position as professor, Simmel expressed how the outbreak of the war filled him with hope (see Liebersohn, 1988: 156–8). The title of the talk, ‘Deutschlands innere Wandlung’ [‘Germany’s inner transformation’] (Simmel, 2003), clearly articulated the expectations he had for the war: While recognizing the obviously terrible and destructive (outer) sides of the war, Simmel was primarily occupied with the idea that, in terms of its inner edifice, ‘Germany is once again full of a great opportunity’, namely the possibility of creating ‘a new man [Menschen]’, a new attitude (2003: 283). In particular, Simmel argued, this new German attitude would grow out of the new ‘point of unity and unconditional solidarity’ that the war was believed to evoke (2003: 275).

38Simmel’s reflections are important for several reasons. First, they could be seen as promoting, on a general societal or national level, the kind of transition toward de-personalized unity and cohesion that his sociological work ascribed to the crowd and its sociability. Second, the vitalist, individual transformation that would result from this sociability was dependent on a destructive event, namely the war. Third, the new cohesion would take place in a context where physical proximity was no longer essential. On the contrary, the entire nation would be captured by the new unity. This amounted to a semantic transformation that would later be more fully developed by other scholars, namely the transformation from crowd to mass: The features typically associated with crowds of co-present individuals were said to suddenly seize the entire nation which therefore emerged as a mass.

39Interestingly, Simmel’s war enthusiasm did not last. In 1917, he thus published a book entitled Der Krieg und die geistigen Entscheidungen which contained the 1914 essay on ‘Deutschlands innere Wandlung’, but which also included subsequent and much more skeptical analyses (Simmel, 1999d). In other words, Simmel here had a personal experience to confirm his theoretical point that no complete transformation is possible.

Conclusion

40This article has focused on a part of Simmel’s work that has only received little attention previously, namely, his contribution to the sociology of crowds. I have demonstrated how centrally he placed the crowd in his sociological work, both in the early and later phases, thereby legitimizing the topic as sociologically relevant, if not outright indispensable. I would like to end by emphasizing, and summarizing, three dimensions that Simmel shared with the major crowd scholars of his time. To begin with, he was wary and even fearful of crowds adopted a very frightened notion and described the crowd as a state of exception that ‘arouses the darkest and most primitive instincts of the individual, which ordinarily are under control’ (1950d: 228; 1992: 206). This, second, was related to the fact that the crowd is subject to dynamics of hypnotic suggestion. In the crowd, ‘there emerges a hypnotic paralysis which makes the crowd follow to its extreme every leading, suggestive impulse’ (1950d: 228; 1992: 206). This pointed to the crowd’s de-individualizing capacity but also to the reciprocal effects (Wechselwirkungen) which was the notion in Simmel’s theory that tended to subsume that of hypnotic suggestion. Third, Simmel agreed that the crowd was not merely a sum of individuals. ‘It is a new phenomenon made up, not of the total individualities of its members’, but rather, and this was of course Simmel’s own contribution, ‘only of those fragments of each of them in which he coincides with all others’, namely ‘the lowest and most primitive’ fragments (1950b: 33; 1999e: 95–6).

41While these three dimensions suggest a strong agreement between Simmel and Le Bon, Sighele, and Tarde, Simmel’s conception of crowds also differed from that of his contemporaries. Most importantly, I have argued, the vitalist interpretation of crowds that I have derived from Simmel anticipates Canetti’s point that crowds may actually express enjoyment, democracy, and liberation. And this is where Simmel’s major contribution to the sociology of crowds and collective behavior lies: in this combined awareness of the crowd’s destructive potential and the recognition of its ability to promote life.

42Acknowledgements

I am grateful to the Editor, anonymous reviewers, and Thomas Basbøll for valuable comments. Research for this article was funded by a grant from the Carlsberg Foundation.

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Notes

1 Another exception is Frisby (1984a: 83–5) whose discussion of Simmel’s sociology of crowds is very brief, though.

2 Simmel also followed Tarde’s subsequent work as is evident from a letter he sent to Tarde in 1894, writing that he looked forward to receiving the latter’s La logique sociale (Simmel, 2005: 135; Tarde, 1999b). Simmel’s review of Laws of Imitation is mentioned by Köhnke (1984: 411–2), who goes through a number of Simmel’s early book reviews, depicting the great variety in Simmel’s theoretical interests. However, Köhnke only discusses Simmel’s reviews of books published from 1884–92 and thereby excludes Simmel’s appraisals of the work of Le Bon and Sighele. All three reviews (of Le Bon, Tarde, and Sighele) are discussed instead by Frisby (1984b: 116–7; 1992: 34–5).

3 Simmel would later use the competition example to explain the difference between form and content in his discussion of ‘the problem of sociology’ (Simmel, 1992: 26). See also Frisby (1984b: 117).

4 Simmel did not seem to be aware that this explanatory framework was surprisingly akin to Le Bon’s (1960: 82, 83) emphasis on racial and hereditary factors.

5 In Grundfragen der Soziologie Simmel described the hierarchy between feelings and intellect in the following manner: ‘If one arranges psychological manifestations in a genetic and systematic hierarchy, one will certainly place, at its basis, feeling (though naturally not all feelings), rather than the intellect. Pleasure and pain, as well as certain instinctive feelings that serve the preservation of individual and species, have developed prior to all operation with concepts, judgments, and conclusions.’ (1950b: 34; 1999e: 96–7, emphasis in original)

6 The argument being that, if crowd behavior is mainly to be explained through suggestion, then the intellectual height of the crowd should be analyzed on the level of the person from which this suggestion radiates.

7 Or to be more precise, this would most often be the case, but Simmel did observe a few exceptions to this general tendency. He thus granted very ‘noble and intellectual personalities’, characterized by truly decent and honorable traits, the ability to suppress the inferior elements and to adhere strictly to their higher ones, ethically as well as intellectually (1950b: 38–9; 1999e: 101–2). Further, in Le Bonian style he argued that, in spite of the ethical derangement of crowds: ‘[m]ass excitement … also has its ethically valuable aspect: it may produce noble enthusiasm and an unlimited readiness to sacrifice. Yet this does not eliminate its distorted character and its irresponsibility [see also the fourth point in my discussion of Simmel’s Le Bon review, CB]. It only stresses our removal from the value standards that individual consciousness has developed, whether practically effective or not.’ (1950b: 36; 1999e: 99)

8 There is also a more theoretical explanation, though, as Simmel considered hypnotic suggestion a two-way rather than a unidirectional phenomenon. In a discussion, which echoed Tarde’s remarks from L’opinion et la foule on the mutual influence of a journalist and his or her public (Tarde, 1989: 41), Simmel claimed that this reciprocal influence was visible not least in the case of journalists: ‘The journalist gives content and direction to the opinions of a mute multitude. But he is nevertheless forced to listen, combine, and guess what the tendencies of this multitude are, what it desires to hear and to have confirmed, and whither it wants to be led. While apparently it is only the public which is exposed to his suggestions, actually he is as much under the sway of the public’s suggestion.’ (1950c: 185–6; 1992: 164–5, emphasis in original)

This was merely one illustration of a general fact, to be detected even in hypnotic suggestion in its pure form: ‘in every hypnosis the hypnotized has an effect upon the hypnotist’, hence hypnotic suggestion too ‘conceals an interaction [Wechselwirkung], an exchange of influences, which transforms the pure one-sidedness of superordination and subordination into a sociological form’ (1950c: 186; 1992: 165, emphasis in original).

9 Similar arguments about the diminishing individual responsibility that were said to follow from a quantitative enlargement of groups were developed in more detail in Simmel (1989: Ch. 2).

10 A similar point has recently been made by Teresa Brennan in her brilliant study of the Transmission of Affect (2004).

11 It is very hard not to see in Simmel’s discussion of imitation a strong influence from Tarde whose Laws of Imitation he reviewed the same year as Über sociale Differenzierung was published. However, he opposed the Tardean model in one important respect by rejecting the idea of searching for almost natural laws in the social realm (Simmel, 1989: 217 ff.). This ran counter to Tarde’s (1962) wish to describe the course of imitation as following specific logical and extra-logical laws.

12 This idea runs counter to the approach advanced by Rudé, Thomson, and other historians of crowd behavior who have argued that crowds are rational and moral responses to social injustices and hence characterized by clear objectives. The Simmelian point is that such a perspective underplays the independent attraction of forming a social collective.

13 For a recent discussion which embarks on such an endeavor by combining Simmel’s notion of sociability with Michel Maffesoli’s theory of postmodern tribalism, see de la Fuente (2007).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christian Borch, « Between Destructiveness and Vitalism: Simmel’s Sociology of Crowds », Conserveries mémorielles [En ligne], #8 | 2010, mis en ligne le 25 septembre 2010, Consulté le 14 mai 2013. URL : http://cm.revues.org/744

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Auteur

Christian Borch

is an Associate Professor at the Department of Management, Politics and Philosophy, Copenhagen Business School, Denmark. His research interests include architecture, urban theory, crowd theory, economic sociology, and politics. His articles on crowd theory have appeared in journals such as Acta Sociologica, Distinktion: Scandinavian Journal of Social Theory, Economy and Society, European Journal of Social Theory, and Theory, Culture & Society. He is currently completing a book on the history of crowd semantics.

Christian Borch est Professeur associé au Département de Management, Politique et Philosophie à la Copenhagen Business School au Danemark. Ses intérêts de recherche sont notamment l‘architecture, les théories des villes, les théories des foules, la sociologie économique et la politique. Ses articles sur la théorie des foules ont été publiés dans des revues telles que Acta Sociologica, Distinktion: Scandinavian Journal of Social Theory, Economy and Society, European Journal of Social Theory et Theory, Culture & Society. Il complète présentement un livre sur l‘histoire des sémantiques de la foule.

Voir également:

La Foule. Réflexions autour d’une abstraction

The Crowd. Reflexions around an Abstraction

Vincent Rubio

En reconstituant, à partir de l’antiquité grecque, le cheminement qu’a suivi le thème de la foule au long de la modernité occidentale, en examinant, par ce biais, le traitement intellectuel dont il a été l’objet, on s’aperçoit que la « chose foule » a toujours été envisagée comme une abstraction. Quelles que soient les disciplines particulières qui s’y sont intéressées (philosophie, littérature, psychologie, sociologie, etc.), la foule a été systématiquement présentée comme un être sui generis, un (être) en-soi.

Cette assertion n’a rien d’anodin. Pour s’en convaincre, il est nécessaire d’en revenir au texte de Psychologie des foules publié par Gustave Le Bon en 1895. Sans qu’il soit ici question d’examiner la question de l’originalité qu’il est possible de lui reconnaître, on peut dire que cet essai est un parfait « modèle réduit », non seulement de la psychologie des foules et de l’ensemble des travaux qui ont précédé l’apparition de cette discipline au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, mais, au fond, de ce qui pourrait être qualifié de « théorie des foules ». Or, sa lecture laisse apparaître un raisonnement tautologique tel que, sans le moindre doute, « c’est la foule qui fait la foule », « c’est la foule qui, subrepticement, se fait elle-même ».

Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que la foule serait dénuée de toute existence empirique. Les difficultés théoriques qu’elle pose invitent néanmoins à reconsidérer la question de son statut et de sa nature en tant que fait social.

1C’est au cours de la dernière décennie du 19e siècle, en France et en Italie, que vit le jour un champ disciplinaire consacré à la foule. Malgré la relative effervescence qui en accompagna l’apparition, son existence fut éphémère. Entré dans l’histoire sous le nom de psychologie des foules, il demeura en marge de l’Université. Pour autant, sa postérité – disons « en sous-main » – ne peut être que difficilement ignorée aujourd’hui. De la sociologie à la science politique, en passant par les théories des médias de masses, les vases communicants avec cette « science maudite » ne manquent pas. Le fondateur de la théorie des représentations sociales et initiateur de la psychologie sociale en France, Serge Moscovici, sera l’un des seuls – sinon le seul – à reconnaître cette filiation1. De son côté, après son « épisode freudien », la foule, sans jamais tout à fait disparaître, s’effacera au profit de concepts qui marqueront le 20e siècle. Ainsi le public, la masse et, bien entendu, la « toute-puissante » opinion publique.

2Juristes ou médecins de formation, l’Italien Scipio Sighele et les Français Henry Fournial, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon sont les principaux acteurs de cette singulière page de l’histoire des idées. Chacun à leur manière, plus ou moins ponctuellement, ils contribuent à son émergence. Le premier, né en 1868, a achevé ses études de droit en 1890. Elève d’Enrico Ferri et disciple de Cesare Lombroso, il publie en 1891 La Folla Delinquente. Traduit en français l’année suivante sous le titre La foule criminelle, cet ouvrage peut être considéré comme le premier consacré à la psychologie des foules. C’est en cette même année 1892 qu’Henry Fournial, jeune étudiant à la Faculté de médecine de Lyon sous la direction d’Alexandre Lacassagne, fera paraître un volume extrait de sa thèse : Essai sur la psychologie des foules : Considérations médico-judiciaires sur les responsabilités collectives. Peu original, très inspiré des travaux de Sighele notamment, ce livre n’apportera ni reconnaissance ni carrière à Fournial qui disparaîtra presque aussitôt de la vie intellectuelle française. De son côté, malgré le succès de La foule criminelle, le juriste italien n’intégrera jamais les rangs universitaires qu’au titre de conférencier invité.

3Plus âgés que leurs jeunes confrères, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon sont également moins anonymes lorsque les dernières lueurs du siècle apparaissent. Leur destin n’est pas du même acabit non plus. Né en 1843, Tarde jouit déjà d’une solide réputation dans le domaine de la criminologie. Il n’est pourtant que « simple » juge d’instruction à Sarlat jusqu’en 1894 et sa nomination à la Direction de la statistique judiciaire du Ministère de la justice. Fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1895 avant d’être choisi de préférence à Henri Bergson pour la chaire de philosophie moderne au Collège de France en 1900, il est intronisé cette même année membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Entre « Les crimes des foules », communication réalisée en 1892 au Troisième Congrès international d’Anthropologie criminelle, et L’opinion et la foule qui paraît en 1901, il multiplie les études consacrées à la foule.

4Lorsqu’il publie Psychologie des foules en 1895, Gustave Le Bon est pour sa part l’auteur d’un grand nombre d’articles et d’ouvrages. De l’étude des générations spontanées à l’alcoolisme, en passant par l’hydrothérapie ou encore les phénomènes volcaniques, il ne compte pas les incursions dans les domaines les plus divers. Ayant débuté une carrière dans le milieu médical grâce au soutien de Pierre-Adolphe Piorry, il se fit même remarquer en 1892 pour son ouvrage sur L’équitation actuelle et ses principes2. Psychologie des foules, qu’il publie à l’âge de 54 ans, sera quant à lui un véritable succès de librairie international. Cet essai assurera une audience grandissante et une renommée aussi importante que parfois peu enviable à son auteur, polygraphe « touche à tout » qui, malgré ses multiples tentatives, verra les portes de l’Université comme celles de l’Académie lui rester à jamais fermées.

Itinéraires

5Incontestablement, c’est le nom de Le Bon qui est resté attaché au thème de la foule et à la psychologie des foules, comme si, d’une certaine manière, le « célèbre docteur » en était à la fois le précurseur et le dépositaire. De toute évidence, cette image est en trompe l’œil. Sighele, Fournial et Tarde ont bien l’antériorité sur Gustave Le Bon. En un certain sens, l’essentiel du travail de l’auteur de Psychologie des foules consista à reprendre et à synthétiser – voire à plagier stricto sensu – les propos de ses prédécesseurs sur le sujet (en particulier Scipio Sighele et Gabriel Tarde). Sa manière de les ignorer dans l’ensemble de son ouvrage – si ce n’est pour les « dénigrer » -, dépasse ainsi le simple manque d’élégance3.

6Sur un ton plus ou moins vif, mais sans ambages, l’historienne américaine Susanna Barrows, les sociologues Yvon-Jean Thiec et Jean-René Tréanton, ou, plus récemment, le politiste et historien Olivier Bosc par exemple, ont tous souligné cet aspect des travaux menés par Gustave Le Bon sur la question des foules4. Le fait que son nom ait été si fortement associé à la psychologie des foules n’est pas resté sans effets ni conséquences en tout cas. Le discrédit dans lequel s’est vite trouvée rejetée cette discipline renvoie ainsi pour une large part aux liens étroits qu’elle entretient avec le nom de Le Bon, personnage et intellectuel controversé s’il en est.

7Pour autant – et sans qu’il faille voir là une forme d’apologie bien entendu -, on peut se demander si, en reprenant à son compte les analyses de ses prédécesseurs, Gustave Le Bon ne fit pas, au fond, que leur emboîter le pas. Ni plus ni moins. Certes, manifestement coutumier du fait, Le Bon semble avoir le plus souvent opéré de manière subreptice. Mais, qu’il s’agisse de Scipio Sighele ou de Gabriel Tarde – et à plus forte raison d’Henry Fournial -, ses « collègues » ont eux-mêmes abondamment « emprunté » aux nombreuses hyperboles historiques et littéraires (médicales dans une certaine mesure également) qui parcourent l’ensemble du 19e siècle et qui, d’une façon ou d’une autre, prennent la foule pour personnage principal en la mettant en scène.

8Susanna Barrows a ainsi montré comment l’ensemble de la psychologie des foules – Sighele et Tarde les premiers – avait refondu le message des Origines de la France contemporaine de Taine et du Germinal de Zola dans un moule analytique. On le sait, ce message est celui du danger incarné par le peuple et son pendant, la foule ; message qui, de diverses manières, faisait écho aux peurs d’une société encore sous le choc de la violence collective ayant rythmé (et qui rythmerait encore) le 19e siècle. Ainsi, selon Barrows, « la documentation et la vision fournies par ces deux œuvres demeureront au cœur des ouvrages à venir, mais à la description et à la narration succèderont la théorie, et à l’observation l’axiome » (1990 : 103).

9Taine et Zola ne sont d’ailleurs que les deux faces visibles de l’iceberg si l’on peut dire. Par la violence de leur propos et la force des images qu’ils mettent en œuvre, leurs textes constituent les références les plus évidentes de la psychologie des foules. Ils sont ainsi explicitement mentionnés – voire cités stricto sensu – par Sighele et Tarde5. Il n’en reste pas moins que, sans conteste, un nombre bien plus important d’auteurs pourrait (devrait) être sollicité pour reconstituer la source originelle au sein de laquelle les pionniers de la psychologie des foules ont communément baignés.

10Ainsi, les Réflexions sur la Révolution de France de Burke ou l’Histoire de la révolution française de Michelet regorgent de descriptions de la foule aussi métaphoriques qu’inquiétantes6. Chez les écrivains, le « serpent aux mille couleurs » que constitue pour Balzac la population parisienne gisant « dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et des basses œuvres », sortant de ses « alvéoles [pour] bourdonner sur les boulevards », est tout à fait remarquable à cet égard (1998 : 352-358). Tout autant que l’image de la nuit et la métaphore océanique du peuple comme masse en fusion chez Hugo, ou bien encore son exclamation à l’intention des vainqueurs des Trois glorieuses dans son Dicté après juillet 1830 des Chants du crépuscule : « Hier vous n’étiez qu’une foule : Vous êtes un peuple aujourd’hui » (1963 : 108 ; 1964 : 821). Sur l’eau, dans lequel Maupassant pourfend la foule et son âme « envoûtante », pourrait compléter une liste assurément non exhaustive.

11Le constat posé par Barrows reste juste cependant, presque trop peu sévère en réalité si l’on s’en tient aux termes dans lesquels il vient d’être exposé. Car non seulement les pionniers de la psychologie des foules se sont-ils inspirés de la littérature qui mobilisa le sujet au long du 19e siècle (citant régulièrement Taine ou Zola, cela vient d’être dit), mais, plus loin, leurs « théories » et leurs « axiomes » consistent pour l’essentiel en une stricte paraphrase. Le propos de cet article est tout autre, mais, disons-le sans appréhension ni mauvaise intention, la complexification, le « raffinement » et le caractère scientifique croissant de la forme, du vocabulaire et des illustrations propres au discours de la psychologie des foules, semblent n’être avant tout qu’une poudre jetée aux yeux de lecteurs n’en demandant pas tant7.

12Aussi, si Gustave Le Bon a sans aucun doute puisé dans les travaux de Sighele et de Tarde pour élaborer ses propre recherches, si, de ce fait, sa psychologie des foules est en grande partie la stricte imitation de celles proposées par le juriste italien et le magistrat français, il faut souligner en parallèle que ces derniers n’ont probablement pas procédé autrement ; en partie tout au moins et avec des « sources » que l’on qualifiera de « plus diversifiées ». Le Bon peut ainsi être considéré comme le « simple » point d’acmé – disons mieux, la figure emblématique – d’un mouvement dont il ne serait finalement qu’un des acteurs.

13Sur le fond, on peut donc dire que la « science des foules » élaborée par Sighele et Tarde, puis « reprise » par Le Bon, ne se distingue en rien des récits historiques ou des métaphores littéraires qui mobilisèrent le personnage de la foule au cours du 19e siècle. Tout juste en constitue-elle une excellente synthèse. Que, à suivre les analyses de Susanna Barrows, l’histoire et la littérature dont il est ici question aient elles-mêmes mobilisé une multitude de lieux communs et autres stéréotypes à l’endroit des couches populaires, ne peut bien entendu qu’aiguiser les interrogations – oserait-on dire les « soupçons » ? – sur la scientificité de la psychologie des foules. De ce point de vue, si, pour reprendre à nouveau les mots de Barrows, « tous les rudiments de la psychologie des foules sont dans les Origines de la France contemporaine, à l’exception de l’hypnotisme » (le mot lui-même tout au moins) (1990 : 79), c’est alors toute « la fabrique » de la psychologie des foules qui exigerait d’être revisitée en réalité. Mais tel n’est pas notre propos ici, nous l’avons dit.

14On comprend en tout cas sans difficulté que les emprunts au discours médical – et, plus largement, au registre des sciences de la nature – aient joué un rôle majeur dans les modalités de la « reformulation scientifique » en quoi consiste la psychologie des foules. Ainsi les références aux phénomènes d’hypnose, de contagion et de suggestion qui – par-delà l’explication de la manière dont un ensemble d’individus quelconque est censé se transformer en une foule dotée d’une âme collective (ou, plus exactement, la « sophistication » de cette explication) -, assureront à la psychologie des foules une caution et une légitimité scientifiques, certes provisoires, mais non dénuées d’efficacité (au moins dans un premier temps). En la matière, les travaux de Jean-Martin Charcot sur l’hystérie, ceux d’Hippolyte Bernheim sur la suggestion, mais également les analyses d’Alfred Espinas dans Des sociétés animales par exemple, seront abondamment mis à contribution.

Un être sui generis

15A défaut de ce qui serait une tradition constituée, il est donc possible de parler de l’existence d’une seule et même « théorie des foules » ; à tout le moins d’une singulière récurrence sur le sujet. En la matière, la psychologie des foules incarnerait une forme d’accomplissement, comme le degré ultime d’élaboration formelle. « Théorie » ou « récurrence d’idées » que, d’une certaine manière, l’ouvrage de Gustave Le Bon « parachève », et dont, à bien y regarder, il est possible de faire remonter « l’origine » à la Grèce antique. Ainsi, le questionnement soulevé par Platon au sujet du nombre et/ou de la quantité, et, plus encore peut-être, la distinction entre Plethos et Démos que souligna en son temps Aristote (c’est-à-dire la masse grégaire, bestiale et irrationnelle d’un côté, et l’agrégat de consciences citoyennes unies dans l’amour de la liberté et de l’ordre de l’autre)8.

16Pour le dire simplement, cette « théorie » est composée d’un intangible triptyque. Ses éléments constitutifs sont « l’être de la foule », le triple phénomène hypnose-contagion-suggestion, et, enfin, la figure du meneur. Le principe général que développe cette « théorie » est que la foule représente un impérieux danger ; y compris lorsqu’elle incarne la possibilité d’un avenir radieux (c’est-à-dire la perspective de la mise au jour du peuple constitué et souverain). Aussi, elle est un être à la physionomie monstrueuse, animé et mis en branle par la force irrésistible de la contagion, et au cœur duquel se développe, toujours, l’action suggestive et hypnotique de meneurs (le plus souvent) malintentionnés.

17Le point le plus remarquable de cette approche est assurément que la foule apparaît systématiquement sous les traits de ce qui pourrait être qualifié d’être en soi. Qu’il s’agisse de la notion de contact physique qui en définit la situation et lui donne corps, son assimilation au peuple – plus exactement à l’individu du peuple – qui lui donne à proprement parler un visage, ou bien encore ses diverses pathologies qui en font l’équivalent du pire de l’homme, si ce n’est de l’animal, tous ces éléments tendent à faire de la foule un être sui generis. Le Bon et « l’ensemble de ses prédécesseurs » sont unanimes sur ce point. Du Plethos d’Aristote au « monstre aux millions de têtes » d’Hippolyte Taine (Taine, 1986 : 295) ou au « volcan » de Jules Michelet (1979 : 137), du« fauve innomé et monstrueux » de Gabriel Tarde (1972 : 324) au « sphinx » de Gustave Le Bon (2002 : 59), etc., la foule est un vaste et grand être aux apparences des plus effroyables9.

18En réalité, ce qui se dessine sous la plume de ces auteurs, ce n’est rien d’autre qu’une métonymie anthropomorphique ; métonymie anthropomorphique par le truchement de laquelle, le contenu se métamorphosant en contenant, la foule devient, à l’image de l’homme, un être doué d’un corps, de sens, et (si l’on peut dire) d’un esprit. Si Susanna Barrows a montré avec justesse que, de Taine à Le Bon, le peuple avait été (arbitrairement) assimilé à la foule, et, ainsi, « discrédité », il faut donc souligner de manière symétrique que, de l’antiquité grecque à nos jours, la foule a tout autant été assimilée au peuple, très exactement à l’homme du peuple, plus loin même, à un animal, et qu’elle est ainsi devenue un être sui generis.

19Cette « métamorphose » peut d’ailleurs être envisagée comme avantageuse si l’on considère l’extrême difficulté de la tâche consistant à établir une définition (objective) de la foule à partir du raisonnement alternatif, c’est-à-dire relevant, non pas de l’abstraction, mais de la mesure. Le paradoxe du tas de sable cher aux logiciens de l’antiquité grecque est révélateur à cet égard. Le problème est bien connu. En substance, on peut le présenter de la manière suivante : A partir de combien de grains de sable y a-t-il un tas de sable ? Si l’on ôte un grain au tas de sable, le tas est-il encore un tas ? Ainsi, à partir de combien de grains ôtés, le tas n’est-il plus un tas ? Nul besoin d’expliciter plus avant le parallèle pour souligner les difficultés devant lesquelles on se trouve dès lors pour penser la foule.

20Quand bien même d’ailleurs, tenterait-on d’y échapper en en ramenant les termes à une autre variation sur le même thème de la mesure ; en l’occurrence au rapport entre quantité (ou nombre) et espace (disponible), ainsi que l’a fait Daniel Stokols. Dans la perspective du psychologue américain, si la foule ne réside plus dans une sorte « d’individu ajouté » (ce qui est bien le cas dans la situation du tas de sable décrite à l’instant, puisque, si 99 individus ne font pas foule et que 100 la font, alors c’est bien en un seul et unique individu que, précisément, réside la foule), si la foule ne réside donc plus dans une sorte « d’individu ajouté », son essence ne peut alors se trouver autre part que dans un mètre carré supplémentaire d’espace disponible, un « mètre carré ajouté » en somme (bien que, en toute logique, le mètre carré en question soit plus certainement ôté qu’ajouté ici). Il est même plus probable encore que, dans ces conditions, l’essence de la foule renvoie à une combinaison « d’individu(s) ajouté(s) » et de « mètre(s) carré(s) ôtés ».

21Il est ainsi toujours question, dans l’un ou l’autre de ces cas, d’un supplément ou d’une diminution de quantité ; qu’il s’agisse d’une « quantité d’humain », d’une quantité d’espace, ou de ces deux quantités rapportées l’une à l’autre. Et c’est à chaque fois entreprise bien vaine que de chercher à identifier une limite au-delà ou en deçà de laquelle il y aurait foule. En un mot, il n’existe pas de seuil, quel qu’il soit, à partir duquel on pourrait objectivement affirmer qu’il y a (ou qu’il n’y a pas) foule. De ce point de vue, le raisonnement faisant de la foule un être sui generis semble bien présenter de tout autres potentialités heuristiques.

Un raisonnement tautologique

22Pour apprécier la réelle pertinence de cette assertion, il est nécessaire d’en revenir au texte même de Psychologie des foules en tant que « modèle réduit » de la « théorie des foules ». Malgré le caractère aride de cette entreprise, c’est aux occurrences de la définition de la foule qu’il conviendra d’être attentifs. L’essentiel du raisonnement de Le Bon en la matière se trouve dans le premier chapitre intitulé « Caractéristiques générales des foules. Loi psychologique de leur unité mentale ». On y relève deux propositions visant à définir la foule et à expliquer le processus de sa genèse.

23La première définition de la foule que formule Le Bon est la suivante :

Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, une agglomération d’hommes possède des caractères fort différents de ceux de chaque individu qui la compose. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction, il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que, faute d’une expression meilleure, j’appellerai une foule organisée, ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules (2002 : 9).

24Le mécanisme de formation de la foule semble clair. Le phénomène débute par la dislocation de la personnalité consciente des individus. C’est là le point de départ du processus. Les sentiments et les idées de tous sont alors orientés dans une même direction. C’est ainsi qu’ils fusionnent unanimement dans une âme collective au sein de laquelle les frontières individuelles sont abolies. Cette âme collective possède des caractères propres, distincts de ceux de chacun des individus qui lui appartiennent et qui composent la foule. C’est elle qui donne naissance à la foule dans toute sa singularité.

25Gustave Le Bon explique le passage (décisif) de la « simple » dislocation de la personnalité consciente des individus, à la fusion de tous leurs sentiments et idées dans une même direction, par les caractéristiques de l’état inconscient dans lequel ils sont alors plongés. Car « dans l’âme collective, les qualités inconscientes dominent ». La particularité de cet inconscient réside dans le fait qu’il est commun à tous les individus appartenant à la foule. C’est ce que Le Bon nomme la même race. En effet, « c’est surtout par les éléments inconscients composant l’âme d’une race, que se ressemblent tous les individus de cette race ». Et, poursuit-il, « les qualités générales du caractère, régies par l’inconscient et possédées à peu près au même degré par la plupart des individus normaux d’une race, sont précisément celles qui, chez les foules, se trouvent mises en commun » (Le Bon,2002 : 12)10.

26C’est donc à partir d’une sorte de fonds commun spécifique à un peuple, nommé âme de la race, et sous l’effet de la contagion imitative, que l’âme collective de la foule s’érigerait11. Autrement dit, c’est bien dans cet « inconscient collectif » que l’âme collective et la foule puisent (conjointement) leur substance. De quelle matière est donc constituée cette âme de la race ? La réponse à cette question se trouve dans l’ouvrage que Le Bon publia en 1894, Lois psychologiques de l’évolution des peuples. Y sont mentionnés les éléments principaux de la position qu’il soutient sur les thèmes de la race et de la civilisation, pierre angulaire de toute sa théorie de l’homme et des sociétés. L’existence de différentes races pouvant être ordonnées et classées suivant une échelle hiérarchique stricte – échelle fonction du « degré de civilisation » de chaque race -, représente le cœur de cette étude. Pour Le Bon, « l’inévitable problème de la race domine tous les autres » (1919 : 141).

27Dans cette démonstration particulièrement confuse, il est fait mention des « caractères moraux et intellectuels dont l’évolution d’un peuple dérive ». On apprend alors que c’est « l’ensemble de ces caractères qui forme l’âme d’une race », et que l’âme d’une race est « la synthèse de son passé, l’héritage de ses ancêtres, les mobiles de sa conduite ». En réalité, « chaque race possède une constitution mentale aussi fixe que sa constitution anatomique […] La majorité des individus de cette race possède toujours un certain nombre de traits psychologiques communs, aussi stables que les caractères anatomiques permettant de classer les espèces. Comme ces derniers, les caractères psychologiques se reproduisent par l’hérédité avec régularité et constance » (Le Bon, 1919 : 23-24).

28Une race est donc un ensemble d’individus possédant un fonds psychologique commun, fait de couches d’éléments moraux et intellectuels lentement sédimentées par hérédité. Ce fonds psychologique est doué d’une grande stabilité, d’une puissante force d’inertie, et repose sur trois grands piliers : « sentiments communs, intérêts communs et croyances communes» (Le Bon, 1919 : 28-29). Bien sûr, un regard critique et distancié doit être porté sur cet aspect des travaux de Gustave Le Bon. Les réguliers et (souvent) subreptices amalgames qu’il opère entre le psychologique et l’anatomique, le culturel et le biologique, constituent en particulier autant d’éléments à questionner.

29Mais ce qui doit retenir en priorité l’attention ici, c’est que l’idée de l’existence d’un fonds commun, d’une âme de la race, ou encore d’un « inconscient collectif », si nébuleuse soit-elle sous la plume de Le Bon, permet de comprendre, au moins sur le plan théorique, la métamorphose d’un certain nombre d’individus en une foule soumise à la loi de l’unité mentale. Car si ces derniers disparaissent, se perdent et, dans le même temps, se (re)trouvent au sein d’une âme collective, ce n’est en vertu de rien d’autre que de cet inconscient qu’ils partagent ; inconscient qui, en l’occurrence, remplit une fonction de ciment dans la genèse de la foule. Aussi, est-il aisé de saisir dans quelle mesure la foule n’est pas, « au point de vue psychologique » dira Le Bon, une réunion d’individus comme une autre.

30De la même manière, la topographie ou l’architectonique de la foule et de son schéma d’analyse apparaît clairement. Si l’âme collective est le fondement de la foule, sa substance même, l’âme de la race représente, de son côté, le socle sur lequel repose cette âme collective. Ainsi, la race et son âme constituent le sol sur lequel la foule psychologique s’enracine à partir de l’effet suggestif et contagieux du nombre. Reformulant sa première proposition de définition, Le Bon confirmera le rôle essentiel tenu par ces éléments : « C’est uniquement à cette phase avancée d’organisation [de la foule] que, sur le fonds invariable et dominant de la race, se superposent certains caractères nouveaux et spéciaux » (2002 : 11).

31À bien y regarder cependant, une zone d’ombre demeure ici. En examinant avec attention la définition initiale proposée par Gustave Le Bon, on ne peut que rester étonné devant le caractère pour le moins énigmatique des « certaines circonstances données » dans lesquelles « une agglomération d’hommes possède des caractères fort différents de ceux de chaque individu qui la compose ». Incontestablement, ces mystérieuses circonstances nécessitent éclaircissement. Un élément à ce point déterminant du processus de constitution de la foule, ne saurait rester aussi flou. Car ce n’est de rien d’autre que des conditions originelles de l’apparition de l’âme collective de la foule dont il s’agit.

32D’ailleurs, le lecteur attentif de Psychologie des foules ne manque pas de s’interroger lorsqu’il découvre la suite du texte. Ainsi, la reformulation de la première définition dévoile une incohérence au sein de la démonstration. Pour saisir parfaitement les modalités du problème qui se pose alors, il est nécessaire de citer dans sa totalité le passage contenant cette reformulation : « C’est uniquement à cette phase avancée d’organisation que, sur le fonds invariable et dominant de la race, se superposent certains caractères nouveaux et spéciaux, produisant l’orientation de tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Alors seulement se manifeste ce que j’ai nommé plus haut, la loi psychologique de l’unité mentale des foules » (Le Bon, 2002 : 11).

33Si l’on suit le raisonnement développé ici, il ne fait aucun doute que ce sont bien les caractères nouveaux et spéciaux qui provoquent l’orientation de tous les sentiments et des pensées dans une même direction. Or, dans la première proposition de définition, c’est bien parce que les sentiments et les pensées de tous étaient orientés dans une même direction, qu’apparaissaient les caractères nouveaux et spéciaux de la foule. En d’autres termes, se pose la question de savoir si ces caractères spéciaux propres à la foule sont le produit de l’orientation des idées et des sentiments de tous dans une seule et même direction (et, au préalable, de l’évanouissement de la personnalité consciente de chacun de ces individus), ou s’ils sont plutôt le moteur de cette fusion des sentiments et des pensées dans un même sens ? Dans un cas, Le Bon opte pour la première possibilité, dans l’autre, il choisit la seconde, ne laissant pas de se contredire à quelques pages d’intervalle.

34À ce stade de l’analyse, on ne sait donc plus très bien ce que sont ces caractères, présentés d’un côté comme « nouveaux », « très nets » et « fort différents de ceux de chaque individu » composant la foule, et, décrits, de l’autre, comme « nouveaux et spéciaux ». Ne pouvant se fier au choix du vocabulaire utilisé par Le Bon en la matière – manifestement révélateur d’un « flottement » sémantique -, on est amené à se demander s’il parle vraiment des mêmes caractères dans l’une et l’autre de ces assertions ?

35Ainsi, ne pourrait-il pas s’agir, dans la première proposition, des caractères de la foule et de son âme collective, et, au sein de la seconde, des caractères de l’individu en foule, en pleine métamorphose, en pleine « fusion » avec les autres ? L’interrogation est surprenante, son sens sujet à caution. En réalité, il n’est pas certain qu’y répondre éclairerait plus avant la démonstration de Le Bon (en particulier sur le point tout à fait essentiel des modalités de l’apparition de la collectivité qu’est la foule) ; démonstration qui, pour tout dire, devient de plus en plus difficile à suivre.

36Le Bon ne fournit d’ailleurs aucun élément qui permette d’esquisser la moindre tentative de réponse à cette question La seule information tangible dont le lecteur dispose à cet instant, et à laquelle il lui est possible de se raccrocher, est que, dans l’un et l’autre des deux énoncés, il ne semble pas être fait mention des mêmes « sentiments et pensées orientées dans une même direction ». Dans le premier, les sentiments et pensées sont ceux « de toutes les unités », alors que dans le second, il s’agit de ceux « de la collectivité ». Étonnant glissement qui oblige à repenser la signification du propos lebonien, en tentant de concilier ces deux propositions divergentes.

37En effet, ne se trouverait-on pas alors devant le schéma suivant : Dans des circonstances particulières, la personnalité consciente des individus s’évanouirait. Plongeant dans une certaine forme d’inconscient collectif, ces individus verraient leurs sentiments et leurs idées orientés dans une même direction, formant ainsi une âme collective douée de caractères très nets et différents de ceux de chacun des individus composant la foule. Dans une ultime phase, ces caractères produiraient « l’orientation de tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique ».

38C’est à nouveau la stricte identité des « caractères nouveaux » mentionnés dans la première et dans la seconde proposition, qui constitue ici le principe général. Mais alors, une nouvelle question ne manque pas de se poser. Elle concerne l’ultime phase orientant tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Pourquoi donc orienter dans une même direction, des sentiments et des pensées qui sont déjà ceux de la collectivité, qui sont déjà ceux d’une collectivité dont la nature d’être en soi ne fait aucun doute ? Car l’âme collective existe déjà à cette étape du processus, et, par conséquent, la foule est (déjà) devenue « un seul être ». Autrement dit, ces sentiments et ces pensées sont, par définition, déjà fondus dans une seule et même direction. Il semble donc pour le moins déroutant de devoir les fondre dans un même ensemble.

39On le voit, à mesure que l’on parcourt et que l’on tâche de comprendre de manière rigoureuse le raisonnement tenu par Le Bon, les interrogations et les contradictions se multiplient de façon exponentielle. À tel point d’ailleurs, qu’on n’est plus même certain d’y saisir le moindre argument, la moindre articulation logique, et, au fond, la moindre idée claire et cohérente. Surtout, le mécanisme de genèse de la foule semble singulièrement s’obscurcir, rendant ainsi nécessaire de s’interroger sur ce qui crée les mystérieux caractères nouveaux dont il vient d’être question. Car ce sont bien eux qui se trouvent au centre des difficultés.

40Il faut alors avancer dans la lecture du texte. Mais, autant le souligner dès à présent, l’étonnement et la perplexité ne se dissiperont nullement. Bien au contraire même, montrant peut-être par là que les questions soulevées jusqu’ici ne constituent en fait que les symptômes d’un « mal plus profond ». Ainsi, découvre-t-on la seconde définition de la foule : « Le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le seul fait qu’ils sont transformés en foule les dote d’une sorte d’âme collective » (Le Bon,2002 : 11).

41En rapportant cette définition à la première, on s’aperçoit que, si dans celle-ci, c’était « l’âme collective qui faisait la foule », dans celle-là, c’est « la foule qui fait l’âme collective ». Aucune autre signification ne peut être donnée à ce passage : « Le seul fait qu’ils sont transformés en foule les dote d’une sorte d’âme collective ». C’est donc bien la transformation en foule qui, ici, fond les individus dans une seule et même âme collective. En d’autres termes, si, dans un cas, l’âme collective fait la foule, et si, dans l’autre cas, la foule fait l’âme collective, alors force est de constater que, à chaque fois et in fine, c’est la foule qui fait la foule, c’est la foule qui se fait elle-même pour ainsi dire. Formulation bien maladroite qui n’a d’autre fondement que le caractère tautologique de toute la rhétorique lebonienne, et pour autre issue que l’impasse des analyses en termes de mesure.

42Et ceci, quelle que soient le rôle et l’action précis des phénomènes suggestifs et contagieux (et, plus précisément encore, de la suggestibilité des hommes en foule) ; véritable force motrice initiale de l’effacement des cloisonnements individuels et, ce faisant, de la fusion des individus sur le mode de l’inconscient collectif12. Car ces phénomènes sont eux-mêmes pris dans la tautologie de la démonstration lebonienne. Ainsi, cet autre passage de Psychologie des foules :

L’individu plongé depuis quelque temps au sein d’une foule agissante, tombe bientôt – par suite des effluves qui s’en dégagent, ou pour toute autre cause encore ignorée – dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de l’état de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur […] Tel est à peu près l’état de l’individu faisant partie d’une foule. Il n’est plus conscient de ses actes. Chez lui, comme chez l’hypnotisé, tandis que certaines facultés sont détruites, d’autres peuvent être amenées à un degré d’exaltation extrême. L’influence d’une suggestion le lancera avec une irrésistible impétuosité vers l’accomplissement de certains actes (Le Bon,2002 : 13-14).

43Si, en s’en tenant strictement aux mots utilisés par Le Bon, c’est bien la suggestibilité de l’individu qui rend ce dernier susceptible de fusionner avec les autres au sein de l’inconscient collectif – et, par suite, rend possible la création de l’unité mentale de la foule -, il ne fait pas le moindre doute que, dans le même temps, c’est la foule elle-même qui, « en amont », rend l’individu suggestible (car hypnotisé) ici. Ce faisant, une fois encore – et abstraction faite des « effluves qui se dégagent de la foule », expliquant le pouvoir hypnotique de la foule sur l’individu, et peu convaincantes d’un point de vue argumentatif -, on peut dire que Gustave Le Bon suppose bien que c’est la foule qui fait la foule. Le mécanisme de la suggestion, qui explique le passage de l’individuel au collectif, qui explique la création de l’âme de la foule et, ce faisant, la foule elle-même, est donc lui aussi « englué » dans la construction tautologique de la démonstration composant le cœur de Psychologie des foules.

44À l’image de ses prédécesseurs, Gustave Le Bon « explique » donc la foule par elle-même. Non pas comme le social s’explique par le social, ainsi que le dira Emile Durkheim, mais bien plutôt comme l’éruption d’un volcan s’expliquerait par elle-même, en dehors de l’ensemble des mouvements du globe terrestre, ex nihilo en somme. Cette tautologie, en vertu de laquelle les « certaines circonstances données » déterminant la foule ne sont donc rien d’autres que la foule « préexistant subrepticement à elle-même », permet à Le Bon et à la psychologie des foules d’éviter la délicate question : « Comment l’âme collective, qui fait la foule, se crée-t-elle (autrement que par la foule elle-même) » ? Comment passe-t-on d’une somme d’individus quelconque(s) à un être collectif doué d’une âme de la même nature ?

45On saisit ainsi mieux pourquoi, par exemple, Psychologie des foules sera consacrée aux seules foules dans la «phase de leur complète organisation » (Le Bon,2002 : 11). De la même manière, Le Bon étendra le vocable de foule à tous les groupes (sociaux), quelles que soient leur taille, leur structuration, leur durée de vie, etc., de manière (notamment) à ne pas se contredire et à ne pas laisser dévoilées les contradictions qui gangrènent de toute part son propos, et, par extension, celui de toute la psychologie des foules.

Ouvertures

46Cette analyse n’a rien d’une discussion stérile sur les mots. Les insuffisances de la forme trahissent l’étonnante fragilité du fond. Car ce que révèle le caractère tautologique et purement rhétorique de la démonstration lebonienne, c’est bien que l’idée de la foule en soi constitue une proposition aussi fascinante que fragile. En d’autres termes, pour ce qui est de « saisir la chose foule », la logique de l’abstraction n’est pas plus « efficace » que la logique de la mesure.

47Il ne s’agit pas de dire par-là que la foule serait dépourvue de la moindre existence empirique. Bien entendu. Les difficultés théoriques qu’elle pose invitent néanmoins à reconsidérer la question de son statut et de sa nature en tant que fait social. Aussi, plutôt que de chercher vainement un objet que l’on qualifiera de « définissable », ne serait-il pas plus pertinent de raisonner ici en termes de mythe, de figure mythique ; figure mythique qui, au moins en partie on le sait, échappe toujours à l’enclosure définitionnelle et/ou conceptuelle ?

48Trois éléments donnent crédit à cette hypothèse, invitant, croyons-nous, à l’explorer plus avant. Les deux premiers ont été mentionnés au cours des lignes qui précèdent. Il s’agit, pour le premier, de la récurrence d’un même récit à l’endroit de la foule, et, pour le second, de l’apparition systématique de cette dernière sous la forme d’un être en soi, d’une (pure) abstraction. Ce retour cyclique à l’identique, ce « recyclage palingénésique » d’un discours prenant les apparences d’un récit originel qui met en scène un même personnage, est évidemment troublant ; en particulier, bien sûr, parce qu’il permet à la foule d’emprunter les traits d’un personnage à part entière (et pour le moins inquiétant s’il en est). Le lien particulièrement lâche que ce récit entretient avec le réel ne suscite d’ailleurs pas moins le trouble. On peut parler à ce sujet d’un étonnant entrelacement du réel et du fictionnel. Il s’agit là du troisième élément cité ci-dessus.

49Une nouvelle fois, les recherches de Susanna Barrows sont d’un grand intérêt en la matière. Elles ont en effet permis de mettre au jour combien les descriptions et les analyses de la foule (en particulier celles du 19e siècle, bien entendu) étaient parfois farfelues et, au fond, relevaient bien souvent de l’ordre du fantasme. L’historienne américaine a parlé très justement de miroirs déformants à ce propos. Au cours du 20e siècle, différents historiens ont montré l’important décalage existant entre la « réalité de l’histoire » et les récits hyperboliques sur la foule. Il est par exemple apparu que les violences (de la répression) subies par cette dernière étaient souvent bien plus réelles que les exactions dont elle s’était elle-même rendue coupable13. Plus loin, à l’image de la castration de Maigrat inventée par Zola en 1885 pour Germinal – castration dont on retrouvera de manière saisissante nombre de traits au cours de la défénestration de l’ingénieur Watrin à Decazeville l’année suivante -, on peut même se demander dans quel sens précis réel et imaginaire s’interpénètrent ici.

50Mais le temps n’est pas à ces développements qui exigeraient de nombreuses pages. Il n’est peut-être pas inutile de souligner cependant que, dans une telle perspective, c’est à « l’efficacité symbolique » du mythe de la foule qu’il conviendrait de s’intéresser. Autrement dit, ce qui deviendrait central, c’est le rôle, la fonction remplie par cette singulière figure. Cela ne fait pas mystère, toute civilisation, toute société repose sur une mythologie spécifique, sur un récit légendaire qui forme un ensemble d’idées, d’images et autres symboles auxquels (auquel) elle croit, et qui lui permet(tent) de construire une vision cohérente du monde, d’y introduire un certain ordre et, finalement, de s’y situer.

51Évanescente, labile et insaisissable, objet de toutes les peurs, voire fantasmée, la foule pourrait incarner l’un des personnages principaux de « l’histoire fictive » sur laquelle notre monde moderne s’est construit. Elle en autoriserait alors une autre lecture, en creux. Une lecture qui, à la lumière de l’évidente « coïncidence » existant entre l’éclosion d’un intérêt prononcé pour la foule et les tentatives de constitution de la modernité politique (elle-même fille de l’antiquité grecque ; autre « moment » où tente de s’instituer un monde organisé autour des valeurs de l’Individu et de la Raison.), ne saurait être tout à fait étrangère aux interrogations que soulève l’essence même de la démocratie et de l’idée républicaine.

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Notes

1 Voir à cet égard l’ouvrage publié par Moscovici en 1981, L’âge des foules. Un traité historique de psychologie des masses.

2 Si l’on suit Benoît Marpeau, il semblerait que Le Bon n’ait en fait jamais effectué des études de médecine complètes. Le titre de docteur en médecine qu’il porte dès 1866 – ne se faisant plus appeler autrement que « le Docteur Gustave Le Bon » – est donc manifestement usurpé (Marpeau, 2000 : 33-34).

3 Dans Psychologie des foules, les noms de Sighele et Tarde apparaissent à une seule reprise (deux pour Tarde en réalité), à l’occasion d’une note de bas de page en toute fin d’introduction. Le Bon y souligne les limites de leurs travaux strictement criminologiques, ainsi que le caractère peu « personnel » de La foule criminelle (qu’il nomme, en l’occurrence, Les foules criminelles !). Enfin, il prend soin d’en distinguer ses propres « conclusions sur la criminalité et la moralité des foules », qu’il définit comme « contraires » à celles de ces « deux écrivains » (Le Bon, 2002 : 6). À n’en pas douter, Sighele et Tarde connurent des hommages plus élogieux.

4 Au sujet de la thèse du plagiat, la meilleure présentation en a sans doute été réalisée par Susanna Barrows dans ses Miroirs déformants (1990 : 145-168).

5 A titre d’exemple, notons que dans la première édition française de La foule criminelle, Scipio Sighele cite Taine à huit reprises et Zola deux fois.

6 Voir par exemple Burke, 1980 : 12-16 ou 146-147, et Michelet, 1979 : 305 ou 344.

7 Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à nos travaux : Rubio, 2008.

8 On lira notamment sur cette question Les Lois et La République chez Platon, et Les Politiques et la Constitution d’Athènes chez Aristote.

9 Aristote avait quant à lui comparer les vertus de la foule à celles de l’homme (Aristote, 1993 : III-XI/1281b-1282a et VII-I/1323b).

10 Ces qualités générales du caractère sont celles qui, chez l’homme, ne relèvent pas de l’intellect, de la raison.

11 Le Bon utilise indifféremment les termes race et peuple, montrant par là qu’il les considère synonymes.

12 Selon Le Bon, il existe en effet trois grandes causes à l’apparition de l’âme de la foule : « La première est que l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eût forcément réfrénés ; […] une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminer chez les foules la manifestation de caractères spéciaux et en même temps leur orientation. La contagion est un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore, et qu’il faut rattacher aux phénomènes d’ordre hypnotique […] Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux à ce point que l’individu sacrifie facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif ; une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, […] est la suggestibilité, dont la contagion mentionnée plus haut n’est d’ailleurs qu’un effet » (Le Bon, 2002 : 13). S’il y a donc trois causes à la mise en commun de l’âme de la race par les individus composant une foule, seule la suggestibilité semble véritablement déterminante. Elle est en effet la cause de la contagion, mais également, on peut le supposer, décisive dans l’apparition du sentiment de puissance, tout sentiment étant contagieux dans une foule selon Le Bon.

13 À côté des travaux de Barrows, on pourra par exemples consulter sur ce point les recherches de Michelle Perrot (Les ouvriers en grève. France 1871-1890, 1974), ou encore celles de George Rudé (La foule dans la révolution française, 1982).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Vincent Rubio, « La Foule. Réflexions autour d’une abstraction », Conserveries mémorielles [En ligne], #8 | 2010, mis en ligne le 25 septembre 2010, Consulté le 14 mai 2013. URL : http://cm.revues.org/737

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Auteur

Vincent Rubio

est chargé d‘enseignements en Sciences Sociales de l‘Université Paris Descartes. Il est également chercheur au sein de l‘Unité de Recherche en Sciences Humaines et Sociales de l‘Institut de cancérologie Gustave Roussy – Canceropôle Ile de France (URSHS/IGR). Ses thèmes de recherche sont la sociologie de la maladie et de la santé, la sociologie politique et la sociologie de l‘information et de la communication. Il a publié La Foule. Un mythe républicain ? (2008) de même que plusieurs articles sur la théorie des foules.

Vincent Rubio is Lecturer in Social Sciences at the Université Paris Descartes. He is also researcher at the Unité de Recherche en Sciences Humaines et Sociales de l‘Institut de cancérologie Gustave Roussy – Canceropôle Ile de France (URSHS/IGR). His research interests are sociology of health and illness, political sociology and sociology of information and communication. He has published La Foule. Un mythe républicain ? (2008) as well as numerous articles on crowd theory.

Foules, espaces publics urbains et apprentissage de la co-présence chez les adolescents des quartiers populaires d’Ile de France

Crowds, urban public spaces and learning co-presence: the Case of the Adolescents residing in the popular districts of the Ile-de-France

Nicolas Oppenchaim

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Citation | Auteur

Résumés

Français English

Cet article porte sur le rapport qu’entretiennent les adolescents à la foule urbaine et sur la manière dont ils apprennent à y trouver une place. Pour ce faire nous procéderons en trois temps. Nous exposerons tout d’abord en quoi, s’appuyant sur les travaux de R. Park et G. Tarde, Isaac Joseph fait du passage de la foule au public une des caractéristiques majeures des sociétés contemporaines. Ce passage concerne à la fois l’espace métaphorique des mobilisations collectives, mais également l’espace urbain : le propre des villes contemporaines n’est pas les grands rassemblements de foule dominés par les émotions, mais les espaces publics, lieux de co-présence organisés autour de l’inattention civile. Ces espaces offrent ainsi des possibilités de rencontre tout en garantissant un droit à l’intimité.

Cependant nous montrerons dans un second temps que cette perception apaisée des grands rassemblements dans la ville ne va pas de soi, notamment à l’adolescence. Il est donc nécessaire d’introduire la problématique de l’apprentissage dans les réflexions sur les espaces publics urbains. Ainsi, une partie des adolescents des quartiers populaires d’Ile de France ont une perception de ces lieux de co-présence très proche de celle développée dans les discours du 18ème et 19ème siècle sur la peur des foules urbaines. Plus largement, les adolescents de quartiers populaires se différencient dans leurs discours par quatre grandes positions idéal-typiques vis-à-vis des foules urbaines : « foule source d’animation potentielle », « foule indifférente », « foule menaçante », ou « foule espace public ».

Nous verrons alors dans un troisième temps que ce rapport différencié des adolescents à la foule est à mettre en relation avec le lien entretenu avec le quartier de résidence et les modalités d’apprentissage de la mobilité.

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Entrées d’index

Mots-clés :

foule, espace public, apprentissage, quartiers populaires, mobilités quotidiennes, adolescents

Keywords :

crowd, public space, learning, popular districts, daily mobility, teenagers

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Plan

De la foule au public

Les arènes publiques et les espaces publics urbains

La coopération interactionnelle est-elle naturelle ?

Foule lieu de tension potentielle, d’indifférence, de menace ou d’anonymat ?

La « foule tension »

La « foule indifférente »

La « foule menace »

La « foule espace public »

Le rapport au quartier et l’apprentissage de la mobilité : deux variables clés pour comprendre le rapport des adolescents à la foule urbaine

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De la foule au public

1Les sociétés modernes se caractérisent par le passage de la foule au public. Telle est la thèse centrale qu’identifie Isaac Joseph dans deux ouvrages publiés au début du 20ème siècle, L’opinion et la foule de Gabriel Tarde en 1901 et La foule et le public de R. Park qui paraît trois ans plus tard.

2Le sociologue français défend ce point de vue dans un article publié en 2001, « Tarde avec Park. À quoi servent les foules ? » (Joseph, 2001). Ces deux auteurs ont en commun selon Joseph de rejeter une psychologie collective consistant à concevoir un « nous » existant en dehors et au dessus des esprits individuels. Ils œuvreraient au contraire à la naissance d’une psychologie sociale dont l’objet de recherche serait les interactions et influences réciproques entre individus. La plus simple de ces influences est ainsi la conversation. À partir de ce point de départ, Tarde isole deux grands types d’influence et d’action réciproque, la foule et le public qu’il oppose terme à terme :

la foule est une forme d’actions réciproques régie par la proximité spatiale. Elle est un lieu de contagion psychique basée sur les contacts physiques, et est par là proche de l’agrégat animal.

le public est au contraire une « foule dispersée, où l’influence des esprits les uns sur les autres est devenue une action à distance, à des distances de plus en plus grandes » (Tarde, 1901 : 7). Il s’agit donc d’une forme évoluée des interactions réciproques : les associations entre individus dans le public se font par simultanéité des convictions, par des contacts impersonnels comme la lecture d’un même journal et non par la proximité physique.

3Alors que la foule est la forme d’action sur autrui du passé, le public est au contraire une forme adaptée à l’évolution de nos sociétés contemporaines de plus en plus hétérogènes et traversés par des clivages divers. Trois traits caractéristiques du public expliquent cette adéquation : d’une part, comme dit précédemment, il rassemble des personnes issus d’origines géographiques et sociales différentes ; d’autre part ce rassemblement repose sur une base impersonnelle et non sur une proximité physique ou affective ; enfin il tolère non seulement les particularismes en son sein, mais bien plus les intensifie. Les dissidences partielles prennent ainsi la place des oppositions manichéennes et des grands dualismes.

4Robert Park reprend lui aussi cette idée d’une meilleure adéquation du public à nos sociétés contemporaines par rapport à la foule. Comme chez Tarde, cette dernière est une entité mouvante dans laquelle les individus fusionnent les uns avec les autres, l’influence mutuelle des émotions formant une émotion collective s’imposant à chacun des membres. Au contraire, le comportement d’un public est le résultat d’un ensemble de discussions dans lesquels les individus ont des opinions différentes. La scène publique est alors analogue à un dispositif théâtral : l’identification à des personnages publics permet d’endosser symboliquement un rôle dans le drame social et de se situer par rapport à d’autres acteurs dans une intrigue ou un scénario.

5Cette idée, commune à Tarde et Park, d’un passage d’une forme d’influence mutuelle à une autre, de la foule au public, se développera par la suite dans deux directions : d’une part l’étude des engagements collectifs dans le domaine public métaphorique des arènes publiques et d’autre part celle des interactions dans l’espace public urbain. Si cette double dimension est moins présente chez Tarde, elle est centrale dans l’œuvre de Park, dont on connaît le rôle tenu dans le développement des travaux de l’Ecole de Chicago sur la ville : qu’il s’agisse de rassemblements métaphoriques des opinions lors d’un débat au Parlement ou de la fréquentation d’un parc, le public constitue une même forme d’organisation de l’attention. Celle-ci ne repose pas sur un contenu émotionnel s’imposant au groupe mais sur une organisation raisonnée des conduites.

Les arènes publiques et les espaces publics urbains

6Nous ne développerons pas le destin qu’a eu cette distinction entre foule et public dans l’étude des mobilisations collectives. Cette filiation a en effet été fort bien résumée dans un ouvrage récent (Cefaï, 2007). Dans cette tradition, dont la figure centrale est le philosophe pragmatiste John Dewey (1927 [2003]), l’opinion publique n’est plus façonnée par le tumulte de la foule, mais par l’échange raisonné dans des arènes publiques. Ces arènes sont le lieu de confrontation de différents acteurs pour résoudre une situation problématique. L’objectif des mobilisations collectives est en effet de faire émerger des problèmes dans le domaine public afin de pouvoir y échanger des arguments raisonnés. Cet objectif suppose tout un travail de mise en forme d’une situation perçue comme problématique et d’organisation de l’attention de l’opinion à ce sujet :

Le point de départ est la confrontation à une situation problématique où des personnes éprouvent un trouble indéterminé et perçu initialement comme relevant de la vie privée. Le public n’est pas donné d’avance avec la positivité d’un corps civique ou d’une audience médiatique. Il émerge à travers le jeu des interactions entre ces personnes qui se constituent comme un collectif d’enquêteurs, d’explorateurs et d’expérimentateurs qui vont monter des dispositifs de mobilisation pour définir leur trouble, l’ériger en problème d’intérêt public et interpeller les pouvoirs publics en vue de le résoudre. (Cefaï et Pasquier, 2003 : 11).

7Nous souhaitons pour notre part nous attarder sur la seconde filiation qu’a eu cette distinction dans l’étude des villes contemporaines. La figure centrale de cette filiation n’est plus John Dewey mais Erving Goffman. Ce dernier réussit le tour de force théorique de ne plus concevoir la ville et les rassemblements de personnes qu’elle occasionne (« gatherings » dans son vocabulaire) comme le lieu de la foule anonyme, dominée par le tumulte des émotions telle qu’elle a pu être décrite par la psychologie des foules à la fin du 19ème siècle. En effet, ces rassemblements dans l’espace urbain ne s’organisent plus autour d’une émotion commune. Ils perdent leur aspect menaçant pour devenir le lieu d’élaboration en commun d’une coopération civile malgré les tensions et incidents mineurs qui marquent la vie urbaine. Cette coopération est soulignée par l’importance des rituels réparateurs comme les formules de politesse. Le tournant opéré par le sociologue américain dans l’étude des villes est alors d’ « abandonner la foule sans pour autant quitter la rue » (Joseph, 1998 : 43).

8Les lieux emblématiques de cette coopération entre citadins sont les espaces publics urbains. Espaces de circulation, ils sont régis par un droit de visite et ne relèvent pas de l’appropriation individuelle. Mais ils sont également des espaces de communication entre individus, régis par un droit de regard de chaque citadin (Joseph, 1992 : 210-217). Nous espérons alors que le détour théorique opéré précédemment autour de la distinction entre la foule et le public est dès lors plus compréhensible par le lecteur : de manière similaire à l’espace public métaphorique, l’espace public urbain n’est pas le lieu de la foule compacte et indifférenciée, mais au contraire le lieu d’exposition des différences, et par là de toutes les tensions et autres épreuves de la civilité ordinaire. Le citadin n’est pas englouti dans une foule urbaine, son individualité s’en extirpe au contraire pour se confronter à celle des autres citadins et pour participer en commun à l’élaboration d’une coopération visant à assurer la sauvegarde de l’interaction.

La coopération interactionnelle est-elle naturelle ?

9Le passage d’une vision des espaces urbains comme lieu d’une foule compacte et indifférenciée à un lieu d’exposition des différences est subordonné à l’importance des possibilités de mobilité dans la ville contemporaine : le citadin est avant tout selon Isaac Joseph un « être de locomotion » qui passe d’un espace public à un autre et est donc confronté à la co-présence avec les autres utilisateurs de ces espaces. C’est cette importance de la mobilité dans les villes contemporaines qui nous a amené à nous intéresser au cas des adolescents de quartiers populaires d’Ile de France. Ces adolescents sont bien souvent présentés, à tort, comme immobiles et ne sortant guère de leurs quartiers. Nous avons donc souhaité mieux comprendre le rapport aux espaces publics urbains et à la mobilité de ces adolescents. Pour cela, nous avons mené un travail ethnographique d’une dizaine de mois dans une maison de quartier d’une « zone urbaine sensible » (ZUS) de la grande couronne parisienne ainsi que des projets avec cinq établissements scolaires de banlieue parisienne (deux classes de seconde générale, une de seconde professionnelle et deux de troisième). Ces projets articulaient soixante-quinze entretiens semi-directifs d’une heure et des ateliers thématiques sur la mobilité (photographies, écriture de textes et réalisation de questionnaires par les élèves autour de cette thématique). Ce dernier matériau nous a ainsi permis d’accéder aux populations adolescentes fortement mobiles et n’étant guère présentes sur le quartier de résidence. Dans la présentation de cet article, nous avons privilégié les longs extraits d’entretien, afin de faire entendre ces voix qui sont si peu présentes dans les caricatures souvent véhiculées sur ces jeunes.

10Or, parmi les résultats principaux de ce travail, nous avons constaté qu’une partie de ces adolescents décrivent les espaces publics franciliens en utilisant le vocabulaire de la foule anxiogène tel qu’il pouvait être employé au 19ème siècle dans la psychologie des foules. Certains énoncent notamment une crainte de perte de singularité dans l’anonymat urbain et le peu de goût pour la diversité qui s’exprime dans les espaces publics. L’emploi de ce vocabulaire avait déjà été signalé par d’autres auteurs comme Vincent Rubio, pour qui « il est effectivement saisissant de constater à quel point les individus qui composent notre société sont imprégnés de cette théorie de la foule née dans l’antiquité grecque dont Le Bon a élaboré la parfaite synthèse il y a à présent plus d’un siècle » (2008 : 81).

Là où je vais c’est Cergy et La Défense. J’aime pas trop aller à Châtelet, là bas y’a trop de monde, c’est la foule, j’aime pas la foule. Je sais pas, y’a trop de monde, ça vient dans tous les sens, à droite, à gauche, j’aime pas, y’a des mecs qui font de la tecktonik et tout…Paris j’aime pas trop, c’est des mecs bizarres. Alors qu’à La Défense ou Cergy, c’est que des mecs de quartier qui y travaillent(…) En plus le samedi y’ a moins de monde, y’a des endroits où on peut se poser derrière, on est pas obligé d’être dans la foule (Lycéen, 17 ans).

Moi j’aime pas aller à Rosny pour traîner comme ça, parce que moi j’aime pas traîner, si j’ai quelque chose de concret je vais le faire, mais je vais pas aller traîner comme ça, galérer dans un endroit debout, j’aime pas ça, c’est une perte de temps à rester comme ça debout, donc je vais jamais à Rosny, Châtelet (…) J’aime pas trop la foule, ça dépend dans quel contexte, mais la foule j’aime pas trop. Dans les soirées, ça c’est normal, ça ça va, mais en pleine journée, des gens qui sont là, qui n’ont rien à faire…J’aime pas Châtelet, déjà les gens de là bas, à s’habiller n’importe comment et à faire leur intéressant pour rien, les gens tecktonick tout ça, nous on veut pas voir ça, donc on préfère éviter. Je connais un ami il va à Châtelet, mais c’est pour acheter, traîner non, jamais (Lycéen, 17 ans).

11Percevoir les espaces publics centraux et les rassemblements de personnes qui s’y trouvent comme un espace de collaboration où il est aisé de trouver une place est donc loin d’être naturel. Le risque d’effondrement de la coopération interactionnelle se situe certes toujours en arrière-fond des travaux de Goffman : malaises occasionnés par les contacts mixtes entre normaux et stigmatisés, embarras éprouvé régulièrement par un des acteurs de l’interaction… Néanmoins, à de rares exceptions près (Breviglieri, 2007), le thème de l’apprentissage est complètement absent des travaux sur les espaces publics urbains. Constater l’emploi d’un vocabulaire anxiogène vis-à-vis de la foule chez certains adolescents n’est alors qu’une première étape de recherche. Celle-ci doit alors être complétée par la compréhension du non usage de ce vocabulaire par les autres jeunes Plus largement, comment expliquer le rapport différencié entretenu par ces adolescents aux rassemblements de personnes dans les espaces publics urbains ? Nous avons une acception large de ces espaces publics, qui incluent selon nous autant l’espace des transports en commun que des lieux de mobilité divers (notamment Châtelet, les Champs Elysées, les grands centres commerciaux de banlieue comme Rosny ou La Défense). Les deux extraits d’entretien cités précédemment montrent ainsi bien que l’emploi du terme de « foule » par les adolescents peut porter sur des rassemblements urbains variés. Le jugement porté sur ces rassemblements dépend ainsi très fortement de la fréquentation et des qualités des lieux où ils prennent place. La perception qu’ont les adolescents des différents lieux fréquentés, dans leur matérialité et leur sensorialité, devra donc être examinée avec soin.

Foule lieu de tension potentielle, d’indifférence, de menace ou d’anonymat ?

12Les adolescents de quartiers populaires d’Ile de France développent quatre grandes perceptions idéales typiques des rassemblements de personnes dans les espaces publics urbains. Certains adolescents se caractérisent tout d’abord par une vision de la foule urbaine et de son anonymat comme une source d’animation et de tension potentielles qu’ils opposent à la « galère » régnant sur le lieu de résidence. L’invisibilité qu’elle procure permet une confrontation plus ou moins conflictuelle avec les autres adolescents (séduction, raillerie, agression plus ou moins bon enfant), sans trop risquer d’être contrôlé voire interpellé par la police. D’autres adolescents développent pour leur part une véritable phobie vis-à-vis des foules urbaines. Ils considèrent cette foule et la présence massive d’inconnus comme une menace, à la fois d’agressions potentielles, mais également de perte d’identité. Une troisième catégorie est constituée d’adolescents se déclarant indifférents aux foules urbaines. Ils privilégient la fréquentation de lieux fermés ou moins fréquentés, dans lesquels ils ont leurs habitudes. Ils ne voient d’intérêt à la fréquentation des foules urbaines que dans des occasions spécifiques comme les grandes festivités du Nouvel An. Enfin, une partie des adolescents utilisent le vocabulaire de l’espace public pour décrire ces rassemblements. Ils valorisent ainsi la présence d’un anonymat et d’une diversité auxquels ils n’ont pas accès sur leur lieu de résidence. Ils aiment se perdre dans la foule, qui leur offre des possibilités de contact, moins conflictuel que pour le premier groupe, avec d’autres adolescents inconnus.

13Ces différentes perceptions des foules urbaines différencient très fortement les adolescents de ZUS. Elles sont cependant en partie contingentes à l’âge, aux conditions de la mobilité ainsi qu’aux qualités des lieux fréquentés. Le retour biographique dans les entretiens et l’évolution de certains jeunes durant l’enquête ethnographique montrent ainsi que ces perceptions peuvent évoluer dans le temps avec très souvent un passage de la « foule tension » à la « foule espace public ». De même, certains adolescents utilisent, dans un même entretien, le vocabulaire de la « foule tension » ou de la « foule espace public » selon les lieux qu’ils fréquentent ou selon qu’ils se soient déplacés en groupe ou non.

La « foule tension »

14Nous désignons tout d’abord par le terme « foule tension » un rapport particulier aux rassemblements urbains chez des adolescents qui y recherchent une animation, qu’ils ne trouvent pas sur le lieu de résidence. Cette recherche d’animation passe en grande partie par la confrontation plus ou moins tendue avec les autres adolescents présents dans ces rassemblements urbains :

Généralement à Rosny on rentre pas dans les magasins. On va au centre commercial, on marche mais on rentre pas trop dans les magasins, celui qui veut acheter un truc il va rentrer avec deux autres personnes, les autres nous on reste dehors. Mais la différence avec notre quartier, c’est que là bas y’a quelque chose à faire, tu galères pas, chez nous c’est la galère t’es posé et tu dis « ben on fait quoi ? », alors que quand tu te déplaces voilà quoi peut- être qu’il y aura une embrouille ou n’importe quoi… Y’a de l’animation.

L’animation elle commence à Rosny ou dès le trajet de bus ?

Non, dès le trajet de bus. Y’a rien de spécial, mais je sais pas, y’a celui qui fout la merde, celui qui… C’est pas tout le monde et c’est gentil, c’est plutôt avec des jeunes de mon âge. Y’en a un qui voit une fille, il va la voir et après il se mange un vent, après voilà. (…) Dans le centre commercial c’est pareil, des fois y’a des embrouilles, si y’a quelqu’un qui fait problème ben on y va. Généralement c’est le regard, mais j’ai des potes ils cherchent un peu, ils marchent à côté du gars, ils le collent lui mettent un coup d’épaule, ils lui rentrent dedans comme ça si le mec il répond…On provoque d’autres mecs de cité, généralement c’est toujours comme ça, on provoque d’autres jeunes. (…) Ca part vite, dès que la première patate elle part c’est bon on rentre dans le délire. Mais bon ça arrive pas trop souvent quand même, ça se passe pas trop souvent, ça arrive pas à chaque fois qu’on y va on va dire. Après les vigiles ils arrivent, ils contrôlent. Des fois après on recroise des groupes avec qui on s’est embrouillé, ben on les regarde et c’est tout. (Collégien, 15 ans).

15Cette recherche d’animation concerne alors la confrontation à trois catégories de jeunes : les filles, les adolescents qui vont être catégorisés « jeunes de cité » et enfin ceux qui vont être catégorisés comme « parisiens » ou « bolos », c’est-à-dire craintifs, exploitables et ne répondant pas aux provocations. Or, cette confrontation ne sera pas la même selon la nature des rassemblements urbains où elle a lieu : les espaces à proximité du quartier de résidence, les grands rassemblements festifs comme le Nouvel An ou le 14 Juillet, dans les grandes centralités commerciales de Paris intra-muros comme Châtelet.

16Le premier type de rassemblements urbains fréquentés par ces adolescents prend place dans des lieux jugés accueillants en raison de leur fréquentation par des jeunes de même origine ethnique et sociale. D’autres caractéristiques rendent également, selon eux, ces lieux hospitaliers : type d’enseigne et de restaurant présents, architecture, présence de personnes du quartier y travaillant. Ces lieux peuvent se situer aux portes de la capitale (marché aux Puces de Porte de Clignancourt, Foire du Trône) mais sont le plus souvent les grandes centralités commerciales situées à proximité du quartier de résidence : Rosny 2 à Rosny, Belle Epine à Thiais, Parinor à Aulnay, les Trois Fontaines à Cergy (Saint Pierre, 2002). Ces centres commerciaux sont fréquentés par de nombreux adolescents du département, qu’ils soient issus des classes moyennes ou des quartiers populaires. Ils offrent alors des occasions de séduction entre filles et garçons, mais également de provocations d’autres adolescents catégorisés comme « jeunes de cité » :

Tu t’es déjà embrouillé pour passer le temps ?

Oui, des fois à Rosny. Je sais pas, quand y’a beaucoup de gens, des fois y’ a quelqu’un il regarde mal, ou y’a quelqu’un il pousse, même sans faire exprès… C’est toujours avec des mecs de cité, parce que les autres, ils font pas ça. Les tecktonick tout ça, ils font pas ça, ils passent, ils calculent pas, ils sont dans leur délire. Les mecs de cité, eux ils calculent. Mais on fait ça quand on est en bande, quand on est tout seul on fait pas. Je sais pas, on voit une autre bande, mais on sait à qui on s’attaque en fait, on va pas s’attaquer à des grands de deux mètres cinq, balèses et tout, on sait à qui on s’attaque en fait, après y’en a un qui pousse…Mais ça a jamais dégénéré, juste quelqu’un une fois il s’est pris un coup de matraque électrique. Par un surveillant de Rosny 2. Souvent, ils nous attrapent avant qu’on fasse, parce qu’on dirait ils ont des caméras dedans, parce qu’ils nous guettent et comme avant de faire ça on fait d’autres trucs, y’a quelqu’un il va dans un magasin et il rigole, ben après on se fait attraper. C’est un peu un jeu, des fois on fait ça juste ça pour les emmerder. Ca passe le temps. Par exemple, quelqu’un il veut acheter des trucs, il a pas de sous, il voit quelqu’un passer il lui dit « t’as pas des sous », et si l’autre il veut pas, ben ça va se battre (…) Ben, si ils ont des grands frères, ben on est là, ils viennent dans la cité, ben on est là et ça part. Soit ils reviennent tout seul et on revient tout seul, soit ils reviennent avec leurs grands frères et nous avec les grands frères. Mais c’est jamais arrivé, parce qu’en général ils savent pas de quelle cité on vient, parce qu’à Rosny y’a tout le monde qui y va, on sait pas de quelle cité ils sont non plus, on va dire on se retrouve jamais (Lycéen 16 ans).

17Cette appropriation ludique des rassemblements urbains situés à proximité du domicile pour en faire des lieux d’animation et de provocation concerne alors également les transports en commun. C’est particulièrement le cas sur les lignes joignant le quartier de résidence et les centralités commerciales à proximité. En effet, sur certains tronçons de lignes et à certains horaires, les jeunes savent qu’ils ont peu de risque de se faire contrôler et investissent le lieu en nombre. Ce savoir est d’ailleurs partagé par l’opérateur de transport et les autres usagers plus âgés, qui bien souvent évitent de prendre le transport à cet horaire :

J’aime bien aller à Rosny avec mes potes, c’est marrant dans le bus, on y va à 10,11, on prend la moitié du bus, le chauffeur il pête un câble parce qu’on fait trop de bruit, on parle fort et tout, on met la musique, des fois on chante, des fois y’en a même qui danse… C’est marrant, c’est la fête, à chaque fois c’est comme ça. C’est marrant y’a même des fois des gens ils nous connaissent pas ils viennent ils dansent aussi. On rigole, j’aime bien, à l’aller et au retour c’est la même chose. Chaque fois qu’on rentre dans un bus, même si c’est juste pour une station, c’est obligé qu’on mette de la musique (Collégien, 15 ans).

18Le second type de rassemblements urbains dans lesquels ces adolescents aiment à trouver de l’animation sont les grands rassemblements festifs organisés dans les rues de Paris pour la Fête de la Musique, le Quatorze Juillet ou le Nouvel An. L’invisibilité procurée par la foule à cette occasion permet des relations de séduction ou de provocation avec des jeunes d’autres milieux sociaux, sans trop risquer d’être contrôlé voire interpellé par la police ou les vigiles :

Notre délire dans la foule en général, c’est foutre la merde. Pas trop foutre la merde, mais c’est pour s’amuser bien comme il faut. C’est pas bien ce qu’ils font, mais y’en a qui vont casser les couilles aux gens dans le métro, leur poser des questions qu’ils ont pas le droit de poser, y’a des filles ils vont aller la faire chier « ouais donne- moi ton numéro ». Puis après quand on arrive au concert à la fête de la musique, ben on embête des gens, on leur lance des trucs, de l’eau… comme n’importe quelle bande de potes quoi. (…) C’est plutôt les jeunes comme nous qu’on embête, pas les victimes, eux on les laisse tranquille, ou sans ça les filles. Les adultes, nous on les laisse de côté. On drague et on embête. Des fois, on commence à draguer et dès qu’elle commence à foutre un vent, ben là ça commence à devenir embêter. Le mec il va se manger un vent, ben il est pas content de se manger un vent, alors il va l’embêter, pour pas dire casser les couilles. (…) On regarde le spectacle, on danse, y’en a qui vont draguer, nous on rigole, y’en a un il va se manger un grand vent on va rigoler. (…) Par exemple, la nouvelle année avec les potes on a tout fait, vraiment le bordel. On crie « bonne année » partout, on jette des bouteilles… C’est bon enfant, ça a jamais trop dégénéré… Bon après y’a toujours des bagarres, si après y’a un autre groupe de jeunes qu’est chaud, ben on va pas rigoler avec eux (Lycéen, 17 ans).

Le premier Janvier on est allé sur les Champs. J’aime bien, y’a une bonne ambiance, tu peux taper de partout, après y’a tellement de monde qu’ils savent pas c’est qui, ça fait rigoler. Même si par exemple tu te manges un coup par derrière, t’es tellement heureux comme c’est le premier janvier qu’ils disent rien. Dès que je me mangeais un coup nous on le coursait mais y’avait des gens ils disaient rien, c’était les gens de Paris et tout, ils étaient là on mettait des coups par derrière et ils disaient rien, ils rigolaient, ils étaient heureux. C’était marrant, c’était des vrais coups, on leur mettait des coups par derrière, ils tombaient par terre et ils rigolaient. Ils étaient sous l’effet de…, ils étaient bourrés, ils étaient mal quoi. C’était des gens de Paris ça se voyait, avec les vestes longues et tout. Ils étaient en train de danser au milieu de la rue, ils dansaient et on leur mettait des coups de pompe, après ils tombaient par terre et après ils se relevaient ils dansaient. Ils s’énervaient pas, on dirait ils avaient peur, ils voulaient pas venir alors qu’ils savaient très bien que c’était nous, ils rigolaient. Nous on marchait, on marchait, en fait on a fait tous les Champs en marchant. (Lycéen, 16 ans).

19Cette invisibilité procurée par ces grands rassemblements festifs tranche selon eux avec le sentiment qu’ils ont habituellement de ne pas être les bienvenus dans les grandes centralités de Paris intra-muros. Ce sentiment concerne prioritairement le centre commercial des Halles et ses environs :

Je me sentais pas à ma place à Châtelet. J’avais vraiment l’impression que ça se voyait trop que je venais pas d’ici. En fait quand je marchais dans la rue et que je regardais les gens autour de moi, j’avais l’impression que sur ma tête y’avait marqué que je venais pas d’ici. Peut être que ça se voyait pas, mais c’était une impression que j’avais… Je me sentais pas forcément mal à l’aise, mais ça me faisait bizarre, déjà les gens ils me regardaient bizarrement, j’avais cette impression là. Y’en avait certain ça se voyait dans le regard, on avait vraiment l’impression qu’ils savaient qu’on était pas d’ici (Collégienne, 15 ans).

20Contrairement à d’autres adolescents (voir supra), ils ne sont pas sensibles et ne se reconnaissent pas dans la diversité de styles vestimentaires présente dans ces lieux :

J’aime pas traîner là-bas c’est tout. A Châtelet, si t’es pas gothique ou tecktonick, ben les mecs ils te regardent bizarre. C’est quoi ces conneries ? J’y suis allé il y a deux semaines, j’ai vu trente gars gothiques qui marchaient comme ça. C’est pas que j’aime pas, ils font ce qu’ils veulent, mais je préfère les éviter, je vais pas là-bas (Lycéen, 17 ans).

21En conséquence, ces adolescents développent une cartographie des rassemblements urbains extérieurs au quartier reposant sur une vision d’un monde urbain clivé. Ils distinguent ainsi les lieux fréquentés par des jeunes de même origine géographique, sociale et ethnique qu’eux, et les lieux fréquentés par les autres citadins, en particulier les adolescents de Paris intra muros. Il est d’ailleurs symptomatique qu’ils décrivent de la même manière les « parisiens » et les « bolos » (expression qui désigne au départ les personnes étrangères à la cité venues s’y fournir en drogue ou en vêtements) : craintifs, exploitables et ne répondant pas aux provocations. Ils trouvent des indices de ce clivage dans le style vestimentaire et le comportement :

Les jeunes aussi là-bas ils s’habillent bizarre. Ils ont des manières bizarres de s’habiller. Comme à Châtelet, y’a les gothiques et tout, on dirait qu’ils ont tous un problème dans leur tête en fait. Dans les cités il va passer pour un débile le mec avec les jeans serrés, les longues coupes on dirait des filles.

Comment tu vois qu’un mec il vient de cité ?

La manière de s’habiller. Dans les cités c’est un peu large et à Paris c’est serré, ils se prennent pour des filles je crois (rires). (Lycéen, 16 ans)

Quand vous bougez à Paris, comment tu vois les autres jeunes ?

C’est des bolos on va dire.

Comment tu vois qu’un mec c’est un bolos ?

Je sais pas, sa tête, la manière de parler, façon de s’habiller, tout ça quoi. Tout ce qui est tecktonick par exemple. Voilà bolos c’est des gens ils ont peur de parler, par exemple y’en a un qui marche, il répond pas c’est « vas y casses toi bolos », tu le provoques il répond pas (Collégien 15 ans).

22Cette conscience forte des clivages entre jeunes dans les rassemblements urbains recoupe deux phénomènes : d’une part un fort sentiment d’appartenance au quartier de résidence, en raison notamment de la forte sociabilité amicale qui y règne ; mais d’autre part une conscience aigue de la ségrégation, entendue ici comme une concentration résidentielle dans leur quartier d’adolescents de même origine ethnique et sociale. Cette conscience s’actualiserait alors dans leurs déplacements lors d’interactions avec des citadins d’un autre milieu social. Ces derniers leur feraient sentir qu’ils ne sont pas forcément les bienvenus, en raison du triple stigmate, social, ethnique et d’âge, dont ils sont porteurs. Différents indices leur font sentir cette hostilité : regards désobligeants, jugement agressif sur le comportement en particulier l’écoute de musique et l’appropriation du train, refus de s’engager dans des interactions :

On pourrait pas débarquer avec ma bande de potes à Paris. Ca c’est clair et net. Ca serait mal vu, une bande de six noirs et arabes, qui ont des capuches alors qu’il pleut pas, ça serait mal vu. En plus avec des baggys, ou avec des joggings, ils se disent…voilà quoi.

Si c’est par rapport aux vêtements, ce regard négatif il peut venir de personnes noires également ?

Ca serait plus des blancs qui diraient ça, mais même si je rencontre des noirs à Paris forcément, les noirs ils ont l’air vraiment « bien », ils marchent normalement, ils parlent bien, ils sont bien habillés…donc c’est pas des noirs de cité, y’a une grosse différence.

Toi tu te sens plus proche de qui ?

Clairement « noir de cité ». C’est encore par rapport aux blancs on va dire. Un « noir de Paris », un blanc il passe à côté il continue comme ça (NDLR : mime une trajectoire rectiligne), alors qu’avec un « noir de cité », ils passeront comme ça (NDLR : mime l’évitement), le blanc il le regardera comme ça, il le regardera mal. Même encore à cinq kilomètres, il se retournera encore pour dire « il fait quoi là lui ? », ça tu le sens clairement (…)C’est pareil l’autre fois on est allé acheter PES 2006 à Virgin avec ma soeur, à Paris sur les Champs, , on a fini d’acheter et on est sorti du magasin, le vigile c’était un blanc, il nous dit « madame, je peux vérifier ? », on dit « oui bien sur », il regarde normal, le ticket de caisse tout est en règle normal, on se dit qu’il fait son métier et tout, mais moi j’ai regardé derrière y’a un autre mec il est passé et le vigile a pas vérifié. Et le mec c’était un blanc, comme quoi on est trois noirs et ça pose problème. Donc tu vois, moi net quand je vais à Paris, je me sens dans ma bulle, dans mon cocon, j’essaie de passer inaperçu, parce que je sais après forcément j’aurais des problèmes de discrimination. Même durant le trajet de métro, je sais qu’il y aura quelque chose à Paris, je pense déjà aux choses que je vais dire aux vigiles pour qu’ils me laissent rentrer dans les magasins, je sais que je vais devoir faire face à ces situations (Lycéen, 17 ans).

23Ces adolescents ont alors fortement conscience de l’image qu’ils dégagent et de la méfiance qu’ils suscitent. Ils peuvent toutefois en jouer dans une posture agressive et une mise en scène de soi, de sa virilité et de sa résidence en ZUS, qui n’est pas forcément possible dans leur quartier par peur des réactions des jeunes plus âgés. Ce triple stigmate est renforcé dans les interactions avec les veilleurs d’espaces (vigiles, contrôleurs, mais surtout les policiers) soupçonnés de vouloir entraver leur mobilité en adoptant des comportements spécifiques à leur égard :

Y’a trop de contrôles de police, quand on est aux Champs et qu’on est quinze, vingt, ben direct on se fait contrôler. Direct, dès qu’on sort du métro en général, on marche dix minutes et ça y’est on se fait contrôler. Du coup on va rarement aux Champs Elysées ou on y va à moins. Quand vraiment, genre c’est le jour de l’An, ben on y va, là on y est allé cette année, c’était bien, y’avait beaucoup de monde, bon ils nous ont saoulé quand même, on marchait et ils sont arrivés à 150 ils nous ont entouré, les CRS, ils commençaient à nous insulter, à nous mettre des baffes, ils nous embrouillaient en fait et ils attendaient juste qu’on réagisse, et vu que nous on savait que si on réagit c’était foutu, ben on parlait pas on parlait pas, on restait comme ça tranquille. En fait ils provoquent pour pouvoir intervenir, parce que si on les tape pas après ils peuvent rien faire. Ils nous ont dit « rentrez dans vos cités bande de cons, nanana », ils nous disent « contre le mur, contre le mur », ils nous mettent contre le mur et dès qu’on est contre le mur ils nous mettent des baffes de derrière. Ils disent « bande de cons, vous faîtes quoi ici ? »(…) En fait c’est surtout dans les lieux touristiques. Je sais pas pourquoi, mais je crois que c’est parce que sur les Champs Elysées y’a pas souvent des groupes de jeunes qui viennent, vraiment des groupes de jeunes, donc ça fait ils se disent « on vient là pour faire des trucs », alors que nous on est venu pour se balader, mais eux ils se disent qu’on est venu faire des arrachés ou je sais pas, donc ça fait ils préfèrent prévoir. Ca fait ils nous contrôlent comme pour dire « on est là, on est là alors faites pas de conneries », après ils nous laissent, mais après s’ils nous revoient par exemple, ça peut être une heure ou deux après, ben ils nous recontrôlent, une autre patrouille, pour nous faire comprendre qu’il faut pas qu’on reste. Ils attendent qu’on réagisse, par exemple ils nous mettent une baffe et ils attendent qu’on riposte comme ça ils nous sautent tous dessus. C’est pour ça qu’il faut être intelligent (Lycéen, 17 ans).

24Cette hostilité qu’ils perçoivent de la part d’autres citadins et des veilleurs d’espace les conduit alors à vivre leur présence dans certaines foules urbaines comme une épreuve. La mobilité en groupe peut certes les aider à surmonter cette épreuve, mais ils minimisent bien souvent leur fréquentation de ces foules et privilégient les lieux où ils se sentent davantage les bienvenus. Cette vision d’un monde urbain clivé sur des variables sociales et ethniques est alors beaucoup moins présente dans les trois autres grandes catégories d’adolescents de catégorie populaire que nous allons maintenant présenter.

La « foule indifférente »

25La « foule indifférente » constitue le second grand type de rapport aux rassemblements urbains chez les adolescents de quartier populaire. Ils essaient de minimiser leur fréquentation des grands rassemblements urbains et n’y recherchent pas des occasions de rencontre. La présence dans des lieux très fréquentés est alors simplement vue comme fonctionnelle, conséquence la plupart du temps d’un achat ou d’une sortie entre amis :

Des fois quand je vais à Châtelet, y’a trop de monde c’est pas très… on est pas très à l’aise, serré et tout. Moi quand je vais là bas c’est pour acheter des vêtements, pas trop pour me promener ou pour faire des rencontres, quand je veux me promener c’est dans mon quartier. A Châtelet, on va acheter des vêtements, je regarde les vêtements pas les gens. Moi j’aime pas sortir et m’ennuyer, je préfère aller dans un endroit précis, faire ce que j’ai à faire, et après je rentre chez moi. J’aime pas me promener comme ça, j’ai rien à faire, ça arrive quelque fois mais c’est rare, quand j’ai pas envie de rester chez moi ma copine elle dit « viens on sort », après on sort on a un peu d’argent. Je peux sortir, me promener, mais je vais faire quelque chose, je vais pas prendre le métro comme ça, faut que j’aille acheter des vêtements, quelque chose de précis. Quand y’a pas de but précis c’est dans mon quartier. Je vais chez mes amis, j’appelle ou elles m’appellent (Lycéenne, 15 ans).

26Ces adolescents se déplacent généralement pour exercer une passion (danse hip hop, mangas, musique…) qui les a amenés à sortir de leur quartier et à fréquenter des adolescents d’autres origines géographiques et sociales. Cette passion a structuré fortement leur mobilité, au sens où leurs déplacements ne sauraient être que fonctionnels : l’usage de l’espace extérieur au quartier est dévolu uniquement à l’exercice de la passion ou d’activités en compagnie de personnes rencontrées dans le cadre de celle-ci. À l’exception des grands rassemblements festifs décrits précédemment (14 Juillet, Nouvel An…), ils n’aiment ainsi guère passer du temps à flâner et à se perdre dans les foules urbaines. De la même manière, ils ne voient dans les déplacements en transports commun qu’une simple fonctionnalité et ils s’accommodent de la co-présence avec les autres usagers plus qu’ils ne l’apprécient. Ces adolescents se projettent alors vers une mobilité en voiture et rejettent très fortement la promiscuité du métro et du RER :

J’écoute de la musique dans le métro. En fait, je suis pas patiente, quand je vais quelque part je veux direct y aller, que ça se termine et tout. Le trajet il me saoule en plus, il faut pas venir me parler, si on me parle je vais m’énerver, des fois y’a des gens ils viennent, ils accostent et tout ça, et c’est trop saoulant. Parce que sinon moi je me retourne et je pars quand c’est comme ça, mais quand on est dans le métro forcément on est trop gênés. Ils viennent « ouais ouais t’as pas un numéro et tout », après ça me saoule, je me lève je me déplace. Donc voilà, parce que déjà je suis grave énervée parce que j’aime pas le métro, en plus après on vient on me saoule, ça m’énerve quoi (Lycéenne, 16 ans).

La « foule menace »

27Le troisième rapport aux rassemblements urbains, la « foule menace », concerne des adolescents qui sont non pas indifférents aux foules, mais en ont une profonde phobie. Ils expliquent cette phobie par le sentiment d’étouffer dans les grands rassemblements et surtout la crainte d’agressions et de contacts avec des individus louches. Cette peur a la plupart du temps été transmise par des parents qui encadrent très fortement la mobilité de leurs enfants et ne les autorisent que très rarement à sortir du quartier de résidence :

Ma mère elle veut pas que j’aille à Paris, ça lui dit rien. J’ai la carte Imagin’R mais elle veut pas que j’y aille, elle aime pas Paris, elle a pas confiance (…) La carte Imagin’R je l’ai depuis cette année, mais je l’attendais pas vraiment non plus avec impatience, j’aime pas les transports en fait aussi. J’aime pas prendre les transports, j’ai pas confiance y’a toujours soit des pervers soit des gens bizarres…

Et y’a des transports où tu te sens plus à l’aise ?

Le tram et le bus. Le métro je le prends jamais, faut pas que je sois tout seul pour prendre le métro, le RER encore moins. C’est le tram que je préfère, alors que le métro j’aime pas, quand je descends en bas j’ai peur, je me sens pas en confiance. Y’a plein de pervers, des gens qui viennent t’accoster pour rien, soit qui t’agressent. J’ai peur de ça en fait.

Tu l’as déjà pris ?

Ouais. Avec des copines. Elles elles ont confiance, elles vont partout elles, elles s’en foutent. Quand elles partent, je vais avec elles, mais j’ai pas confiance. Mais j’ai une pote elle a une gazeuse sur elle, donc ça va maintenant on est en confiance (rires). Elle l’a achetée spécial pour ça. (…) Mais bon le métro quand je suis avec mes potes ça va, on rigole, je pense pas à que je vais me faire agresser et tout, parce qu’elles savent comment faire pour pas que je pense à ça, mais sinon non j’aime pas le métro.

Et Paris ?

Je suis pas trop à l’aise, parce que j’aime pas Paris non plus, je sais pas j’aime pas j’ai confiance nulle part sauf à la campagne parce que y’a personne » (Lycéenne, 16 ans).

28Cette peur des rassemblements urbains concerne principalement les mobilités vers Paris. Elle se cristallise alors très fortement sur les transports en commun, notamment le métro et le RER.

29Ceux-ci, lieux de promiscuité et de contacts physiques, matérialisent en effet les craintes d’agression. L’emploi du bus est au contraire beaucoup moins anxiogène, en raison de la présence du conducteur et du sentiment de pouvoir quitter ce lieu plus facilement à tout moment.

Déjà j’aime pas le métro, parce que chaque fois que j’y vais, je rencontre des gens bizarres. Des vieux qui m’accostent alors qu’ils sont bourrés, ça m’est même arrivé en journée, ou des jeunes. Y’en a même un carrément, on était dans le métro et il me regardait, il devait avoir 35, 40 ans et quand le métro il s’est arrêté, je me lève pour sortir, il commence à me suivre et à me toucher, j’ai hurlé, y’a tout le monde qui me regardait j’ai fait un cinéma dans le métro. C’était à Gare du Nord. J’ai commencé à crier, à l’engueuler, y’avait tout le monde qui regardait, « tu me touches pas toi, t’es fou, qu’est-ce que tu mets tes mains sur moi »… et il répondait pas, il regardait par terre et il répondait pas. C’est pour ça que j’aime pas le métro, chaque fois que j’y vais il m’arrive quelque chose. Je le prends une fois par mois, mais c’est quand je suis obligée de le prendre que je le prends, par exemple si je peux y aller en bus je vais y aller en bus, je préfère le bus. En plus le métro c’est souterrain. Les gens ils sont bizarres dedans (Lycéenne, 16 ans).

La « foule espace public »

30Au contraire du rapport précédent, un dernier groupe d’adolescents témoigne d’une forte attraction pour les rassemblements urbains. Ils utilisent pour décrire ces rassemblements un vocabulaire très proche de celui employé par Isaac Joseph sur les espaces publics. C’est la raison pour laquelle nous avons nommé ce rapport « la foule espace public ». Ces adolescents apprécient fortement les rassemblements dans les grandes centralités commerciales métropolitaines, en particulier autour du forum des Halles à Châtelet. Certains d’entre eux aiment également se rendre dans le quartier de Trocadéro, en raison des nombreux spectacles de rue qui s’y tiennent. Ces rassemblements permettent d’après les adolescents une coupure avec le quartier de résidence en offrant anonymat, diversité de fréquentation et possibilités de rencontre. En effet, ils sont tout d’abord le lieu d’une mise en scène de soi, les jeunes adoptant, grâce à l’anonymat, des comportements non tolérés dans le quartier de résidence :

J’aime bien faire la folle, sur Paris genre je me la pète et tout « ouais regardez-moi », des trucs comme ça…Je me mets en scène, parce que j’ai pas trop l’habitude de faire ça chez moi, parce que j’aime pas faire ça chez moi, donc quand je sors, je me lâche un peu. Parce que si chez moi je fais ça, voilà la réputation (rires), alors que sur Paris personne ne me connaît. J’aime bien la foule. J’aime bien, les gens ils passent tu les regardes, eux ils te regardent même pas, des trucs comme ça c’est bien. Y’a beaucoup de personnes, des trucs comme ça. Alors que dans mon quartier le pire, c’est qu’on voit toujours les mêmes personnes, tout le temps, c’est ça le problème tout le temps les mêmes personnes (Lycéenne, 17 ans).

31De manière concomitante, la présence de nombreux citadins anonymes empêche selon les jeunes une appropriation du lieu comme dans les centres commerciaux à proximité du quartier de résidence. Les tensions avec les autres jeunes y sont alors moins nombreuses :

En général à Châtelet on s’embrouille pas, parce qu’on est plein, donc les gens ils ont pas trop envie de s’embrouiller. Et puis à Châtelet on a pas envie de s’afficher aussi, parce que y’a trop de monde. Je sais pas, pour moi se bagarrer pour des vieux trucs comme ça, ça fait guignol. A Châtelet y’a pas trop d’embrouilles parce qu’en fait Châtelet ça appartient à personne. Alors que par exemple Belle Epine c’est à Thiais, donc les mecs de Thiais ils vont faire « vas-y, qu’est-ce que tu fais là ? »… alors que Châtelet ça appartient à personne. Alors que si y’a des mecs qui viennent au Carrefour dans notre ville et qui commencent à foutre la merde et tout, nous on est là, ils nous manquent de respect d’un côté, donc genre on va aller les embrouille. Je sais pas comment expliquer, par exemple s’ils nous regardent mal on va faire « comment ça ils nous regardent mal, on est dans notre ville, il est fou lui, alors qu’à Châtelet non (Lycéen, 17 ans).

32Cette valorisation de l’anonymat dans les foules urbaines va alors de pair avec celui de la diversité de population et de styles vestimentaires que les adolescents peuvent y trouver, notamment chez les jeunes. Cette mise en scène de différents styles à l’intérieur des foules permet alors de suspendre le temps d’un après-midi les catégorisations liées à l’origine ethnique et sociale et d’être inclus dans la catégorie plus large des « jeunes » (Hass, 2008) :

Moi j’aime bien la diversité, au contraire c’est bien ça change, genre ma cousine la dernière fois elle avait vu une gothique avec plein de piercings, elle a fait « oh c’est moche », elle a commencé à rigoler, mais je lui ai dit « non c’est normal, ça peut faire beau, si elle s’habille comme ça c’est qu’elle aime bien. Elle peut te regarder et se foutre de toi aussi… », j’aime pas juger et j’aime bien voir des choses que je vois pas chez moi (Lycéenne, 17 ans).

Moi j’aime bien aller à Châtelet, là où les jeunes d’aujourd’hui ils vont traîner. C’est pour ça que j’y vais. La première fois que je suis allé là bas, j’étais content, parce que je savais que tout le monde traînait sur Paris, donc j’étais un peu excité. C’était bien. Châtelet je sais pas comment l’expliquer, mais c’est un endroit où tout le monde va, tous les jeunes de mon âge ils y vont. Ca se voit quand on va là bas, quand on arrive là bas y’a des endroits où y’a que des jeunes… L’endroit où on va, là où il y a les magasins de vêtements, ben y’a que des jeunes de mon âge là bas. Des jeunes qui traînent avec leurs amis tout ça. C’est bien, je sais pas comment expliquer. C’est la foule, je crois (Lycéen, 16 ans).

33Contrairement aux autres adolescents présentés précédemment, les foules urbaines sont alors perçues comme des lieux de flânerie et de rencontres éphémères avec des anonymes, que cela débouche ou non sur des relations amoureuses ou amicales plus durables. Elles offrent de ce fait la possibilité de s’adonner aux joies de la conversation avec un inconnu sans à avoir à dévoiler l’intégrité de son être comme ont pu le souligner chacun à leur manière Tarde et Simmel :

J’aime trop aller à Châtelet, c’est trop bien là bas, y’a trop de monde, de gens différents. Tu te poses sur la place, et là y’a mêmes des gens que tu connais pas qui viennent te parler. C’est bien, tu parles avec eux dix minutes et des fois après tu les croises, tu te dis bonjour, même si on échange pas les numéros de portable (Collégienne, 17 ans).

34Alors que les deux groupes précédents voyaient dans les foules urbaines soit une menace soit un lieu de tension potentielle avec d’autres jeunes, ces adolescents trouvent même des opportunités ludiques dans ces grands rassemblements :

Moi c’est ça que j’aime bien dans la foule, des fois j’aime bien esquiver les gens tu vois, parce que des fois y’a des gens ils sont énervés « vas-y je bouge pas, je marche et si y’a une personne qui vient je la bouscule », moi j’aime bien esquiver, je marche vite et quand la personne elle arrive je l’esquive.

Des fois je marche et on me bouscule, c’est pas grave, à part si vraiment la personne elle a fait exprès, là… (Collégien, 15 ans).

35Ces différentes qualités des foules urbaines autour du Forum des Halles –anonymat, diversité et rencontres- se retrouvent selon eux également dans les transports en commun. Les trajets en transports sont ainsi présentés comme une activité en soi, en raison notamment des contacts qu’ils occasionnent. Certains adolescents prennent ainsi par exemple le métro ou le RER sans but précis car cela leur permet d’accéder à la diversité urbaine :

Le métro c’est ce que je préfère. Il t’emmène plus loin déjà, j’aime bien voir les gens dans le métro aussi. J’aime bien les trajets dans le métro, tu rencontres plein de gens différents dans le métro, j’aime bien regarder les gens, voir de la nouveauté. Je suis avec mes copines, on rigole, on regarde les gens. On aime bien voir des gens différents, à Paris ils vivent pas forcément pareil que nous (Lycéenne, 15 ans).

36Comment expliquer alors que seule une partie des adolescents de quartiers populaires perçoivent les foules urbaines sous la forme d’un public alors que d’autres vont y voir une menace ou un lieu de tension ?

Le rapport au quartier et l’apprentissage de la mobilité : deux variables clés pour comprendre le rapport des adolescents à la foule urbaine

37Le rapport des adolescents aux foules urbaines ne dépend pas que de l’âge, du contexte des déplacements et des lieux fréquentés. Il doit également être mis en relation avec deux grandes variables interdépendantes : le rapport au quartier de résidence et les modalités d’apprentissage de la mobilité. En effet, les adolescents de ZUS se différencient par trois grandes postures vis-à-vis de leur quartier, allant d’une attirance très forte au rejet en passant par une présence ponctuelle dans l’espace public de résidence. D’autre part, ils n’ont pas appris à se déplacer de la même manière : entre pairs à l’entrée au collège, entre pairs vers quatorze ans, tout seul, accompagné par les cousins ou les parents…Cet apprentissage est ainsi fortement influencé par l’éloignement aux transports en commun et les dispositions parentales vis-à-vis de la mobilité. Le croisement de ces deux variables nous donne alors différents groupes qui vont entretenir les rapports aux foules urbaines décrits précédemment. Ces différents groupes ne sont pas indépendants du genre et de l’origine sociale, mais ils ne s’y réduisent pas.

38La « foule tension » correspond ainsi à un groupe d’adolescents témoignant d’une forte insertion dans le quartier de résidence et d’un apprentissage précoce de la mobilité en groupe.

39La « foule menace » correspond à des adolescents qui rejettent leur quartier de résidence mais dont les parents ne favorisent pas les sorties hors du quartier et encadrent très fortement la mobilité. La « foule indifférente » concerne des adolescents présents épisodiquement dans le quartier de résidence, mais qui s’en sont éloignés en raison d’une passion. C’est grâce à cette passion qu’ils ont appris à se déplacer en dehors de leur quartier.

40Nous allons pour notre part nous intéresser plus précisément aux adolescents qui se caractérisent par un rapport aux rassemblements urbains du type « foule espace public ». Ces adolescents ne partagent pas tous le même rapport au quartier et par extension le même apprentissage de la mobilité. Trois grands groupes d’adolescents entretiennent alors un rapport « foule espace public » vis-à-vis des grands rassemblements urbains. D’une part, le groupe assez atypique des adolescents migrants primo arrivants, appelés « blédards » par les autres jeunes. Ces adolescents témoignent souvent un fort attachement au quartier de résidence malgré le temps qui leur a été nécessaire pour s’y faire une place. Ils ne connaissaient personne dans leur quartier lors des premiers mois de leur arrivée en France. Ils ont dû alors apprendre à se déplacer de manière autonome et à se confronter par là à la cohabitation avec les autres citadins. Les cousins déjà présents en France jouent alors un rôle fondamental en accompagnant les premiers pas du jeune dans la ville. Ces premiers pas se font le plus souvent dans les grandes centralités métropolitaines comme les Halles, dans lesquels ils disent pouvoir expérimenter une liberté et diversité de fréquentations auxquelles ils n’avaient pas forcément accès dans leur pays :

Châtelet j’aime bien parce que là-bas y’a trop de monde, j’aime bien le monde. Y’a trop de monde, c’est abusé, mais c’est ça qu’est bien. J’aime bien voir les autres jeunes.

Comment tu vois les autres jeunes là-bas ?

Ils font bien, parce qu’ils font leur jeunesse. Chacun son style après. Y’a quelqu’un qui va trouver que je suis mal habillé, mais après y’a quelqu’un qui va trouver que je suis trop beau aussi. Ca dépend des gens. Moi, mon style c’est beau gosse (rires). L’important c’est de vivre sa jeunesse. Et en France les jeunes ils vivent leur jeunesse, c’est plus facile qu’en Afrique (Collégien, 17 ans).

41Le second groupe d’adolescents qui se caractérisent par un rapport « foule espace public » aux rassemblements urbains est constitué par des adolescents qui rejettent leur quartier de résidence. Ce rejet est motivé principalement par le poids des rumeurs et du fort contrôle social qui règnent dans le quartier. Leurs sorties hors du quartier sont alors encouragées par leurs parents. Ceux-ci ont une vision positive de la mobilité et exhortent leurs enfants à apprendre à se déplacer seul :

Je sais que c’est assez original par rapport aux autres parents de pouvoir bouger comme ça. C’est comme ça dans la famille, mon père à 18 ans il est parti de chez lui, donc y’a toujours le fait qu’il faut sortir, il faut pas rester enfermé, faut s’ouvrir aux autres… Par exemple la première fois où je suis allée en colo j’avais 4 ans, depuis qu’on est toute petites ils veulent que si on est toutes seules on puisse s’en sortir. Pour l’apprentissage du métro ça s’est fait tout seul, je sortais avec ma mère dans le métro et j’ai plus eu peur, pareil quand j’ai dû commencer à prendre le bus tout seul pour aller au collège, ben ça m’a pas posé de problème. Le premier jour de la rentrée c’est sacré ma mère elle est venue, mais le lendemain j’ai pas eu le choix, ma mère elle travaillait, mon père aussi. J’ai pas eu le choix, pour le métro c’était pareil, j’ai dû apprendre à me débrouiller (Lycéenne, 16 ans).

42Ces adolescents ont donc commencé à utiliser les transports en commun vers 12,13 ans. Surtout, ne se sentant guère à l’aise dans leur quartier de résidence, ils ont dû construire leur réseau relationnel hors de chez eux. Ce réseau relationnel est constitué alors de jeunes qui ont déménagé du quartier, ont été rencontrés grâce à Internet ou dans les espaces publics centraux de la capitale.

43Enfin, le dernier groupe est constitué d’adolescents qui se sentent à l’aise dans leur quartier de résidence, mais s’en sont progressivement détaché vers quatorze ans. Ils expliquent ce détachement par une lassitude vis-à-vis de l’ambiance du quartier, trop tournée vers le football, la moto ou les tensions avec les autres jeunes. De même le poids des rumeurs et la difficulté à y construire des relations amoureuses en raison du fort contrôle social qui y règne sont fortement pointés du doigt :

À part l’ambiance moto, comme dans toutes les cités, franchement y’a quoi dans mon quartier ? Y’a rien. Bon, comme j’ai dit, les gens qu’il y a dedans y’a rien à dire, je m’entends bien avec eux, mais pour faire des trucs il faut pas que des gens. C’est ambiance moto et foot, le foot j’ai arrêté et la moto, attends, leur seul truc c’est de faire de la moto. C’est vrai que y’en a ça comble, y’en a faire de la moto tous les jours ça les comble, ça leur va, moi je peux faire une ou deux fois de la moto, après c’est bon mais je vais pas faire ça tous les samedis, je préfère bouger, explorer d’autres trucs » (Lycéen, 17 ans).

44Souvent moins précoces dans leur mobilité que les autres jeunes du quartier, ces adolescents ont donc commencé à explorer la ville dans leur année de troisième, et ont pris goût petit à petit à l’anonymat et à la diversité des foules urbaines qu’ils ne trouvent pas dans leur quartier. Mais cette exploration a supposé un apprentissage des normes de co-présence avec les autres citadins, car la confrontation à l’altérité n’est pas toujours aisée pour des jeunes habitués à la forte interconnaissance qui règne sur le lieu de résidence :

Franchement la première fois qu’on a pris le métro, ça nous a mis une petite pression la première fois, on était sur nos gardes un truc de malade, c’était limite on entendait un mec faire « ah » on lui sautait dessus, on était sur nos gardes quoi. Bon, on connaissait pas, on était des jeunes. On était dans le délire embrouille voilà, dans nos têtes on s’est tous regardé avant de partir, on s’est dit « si y’a un mec qu’essaie de nous embrouiller, on est bref, c’est pas genre…, tout le monde vient ». On se prenait des délires, on croyait trop on allait se faire agresser, s’embrouiller avec d’autres jeunes. Après, on est arrivé à la Villette, on a avancé comme ça, on regardait partout, on savait même pas où on était, on cherchait le parc alors qu’il était juste en face de nous, déjà on se dit « ouais c’est ça le parc ? » on savait même pas que c’était ça, genre on a avancé puis on a vu les toboggans, on a avancé, on a été se poser là, on rigolait et au fur et à mesure des heures on a commencé à s’adapter et à se dire « au final, c’est pas si mal », on a passé une bonne journée et on s’est dit « viens mercredi prochain on y retourne »…Après on est revenu, puis après encore, on va dire qu’on a pris le vice, après ça a été les samedis, les dimanches, tout le temps le Parc de la Villette (…) En fait, on est arrivé là bas, déjà y’avait d’autres groupes de jeunes, donc nous on les regardait et tout. Et en fait, les gens qui venaient c’était pas forcément des gens comme dans notre quartier, c’était des gens de Paris aussi, et nous on voyait les différences, genre y’en avait qu’étaient vraiment petits manteaux et tout, bien, alors que nous c’était les grosses requins, le survêt… Nous on se disait « c’est qui ce bouffon », alors qu’aujourd’hui c’est marrant on commence à prendre le style aussi. Après voilà, on mûrit quoi. Avant j’étais dans le délire embrouille, les mecs de Pantin par exemple on pouvait pas les voir, même entre cités on pouvait pas se voir. J’avoue, j’étais comme ça dans le trip embrouilles, capuche quand je marchais, on était vraiment dans ce délire, y’a un mec de Pantin qui passe voilà… Et après on est sorti, et franchement ça nous a fait vraiment mûrir, parce qu’avant on était vraiment trop dans le délire embrouilles. Alors que maintenant franchement on est normal, on rigole avec les gens, on n’embrouille personne, même depuis qu’on sort franchement on s’est même pas embrouillé une fois. On vanne pas les gens, on discute tranquille et tout, on se fond dans la masse.

Qu’est-ce que ce qui a fait le déclic alors ?

Franchement, c’est de sortir. Dès qu’on est sorti, on a vu vraiment, c’est là qu’après on a pris confiance. On s’ennuyait trop, on s’est dit que c’était toujours pareil, nous on voulait voir aussi ce qu’il y avait à l’extérieur (Lycéen, 17 ans).

45À travers ce long extrait d’entretien, nous voyons émerger le point commun aux trois groupes d’adolescents qui ont un rapport « foule espace public » aux grands rassemblements urbains. Ceux-ci, soit en raison de la non connaissance, du rejet ou de la lassitude vis-à-vis du quartier de résidence, ont été incités à se déplacer hors de celui-ci. Ils ont alors été confrontés à l’altérité des autres citadins et s’y sont petit à petit habitués. Cette confrontation à l’altérité n’est cependant jamais aisée : le passage du familier à l’étrangeté est une épreuve à surmonter. Ce vocabulaire de l’épreuve nous semble d’autant plus adéquat qu’il permet de souligner que les adolescents ne possèdent pas les mêmes atouts pour la surmonter. Nous avons ainsi déjà souligné l’importance des dispositions des parents vis-à-vis de la mobilité des adolescents. De même, certains entretiens ont révélé que le passage de la « foule menace » et la « foule tension » vers la « foule espace public » est possible. Il est cependant relativement éprouvant pour des jeunes qui sont très fortement encadrés par leurs parents ou qui doivent surmonter l’hostilité qu’ils perçoivent chez d’autres citadins. Ce sentiment d’hostilité peut d’ailleurs être amplifié par les discriminations subies par les proches dans le domaine scolaire et professionnel.

46L’enjeu de l’action des différents acteurs qui travaillent avec les jeunes de quartiers populaires (enseignants, travailleurs sociaux, simples citadins croisés durant leurs mobilités) est alors d’accompagner cette découverte de l’altérité afin que ces jeunes ne soient pas effrayés par le tumulte des foules urbaines. Cette découverte de l’altérité est également l’affaire de tout un chacun et ne peut pas se faire que dans un seul sens. Il n’est ainsi pas inutile de rappeler que la description de la foule comme un danger potentiel au 19ème siècle a été portée principalement par une peur de la bourgeoisie face à l’arrivée des masses ouvrières dans les villes (Barrows, 1990). Cet enjeu est d’envergure : comme nous l’avons montré précédemment, le passage de la foule au public était pensé chez des auteurs comme Tarde ou Park dans une double dimension, urbaine et métaphorique. Nul doute alors que si ces jeunes trouvent une place dans les espaces urbains, ils arriveront également plus facilement à se constituer en public et à faire entendre leurs voix dans les arènes publiques.

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Bibliographie

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BREVIGLIERI, Marc et Vincenzo CICCHELLI, 2007, Adolescences méditerranéennes. L’espace public à petits pas, Paris, L’Harmattan

CEFAI, Daniel, 2007, Pourquoi se mobilise t’on ? Les théories de l’action collective, Paris, La Découverte.

CEFAI, Daniel et Pasquier, Dominique, 2003, Les Sens du public, Paris, PUF.

DEWEY, John, 1927 [2003], Le public et ses problèmes, Pau, Editions Farrago.

HASS, Catherine et Marianne HÉRARD, 2008, « Les Halles lieu d’une seule jeunesse », Annales de la Recherche urbaine, n° 105 : 47-55.

JOSEPH, Isaac, 2001, « Tarde avec Park. À quoi servent les foules ? », Multitudes, n° 7, http ://multitudes.samizdat.net/Tarde-avec-Park.

JOSEPH, Isaac, 1998, Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF.

JOSEPH, Isaac, 1992, « L’espace public comme lieu de l’action », Annales de la recherche urbaine, n° 57-58 : 210-217.

PARK, Robert, 2007 [1904], La foule et le public. Lyon, Parangon/VS.

RUBIO, Vincent, 2008, « Psychologie des foules, de Gustave le Bon. Un savoir d’arrière-plan », Sociétés, n° 100 :79-89.

SAINT PIERRE, Caroline 2002, La fabrication plurielle de la ville : décideurs et citadins à Cergy Pontoise, Paris, Créaphis.

TARDE, Gabriel, 1989 [1901], L’opinion et la foule. Paris, PUF.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Oppenchaim, « Foules, espaces publics urbains et apprentissage de la co-présence chez les adolescents des quartiers populaires d’Ile de France », Conserveries mémorielles [En ligne], #8 | 2010, mis en ligne le 25 septembre 2010, Consulté le 14 mai 2013. URL : http://cm.revues.org/713

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Auteur

Nicolas Oppenchaim

est agrégé de sciences économiques et sociales et doctorant en sociologie à l‘Université de Paris–Est, au Laboratoire Ville Mobilité Transports (Inrets-Enpc-Umlv). Il travaille sur l‘apprentissage de la mobilité chez les adolescents de quartiers sensibles, l‘imaginaire urbain de ces adolescents et leurs mobilités quotidiennes. Nicolas Oppenchaim is agrégé in Economic and Social Sciences. He is a PhD candidate in Sociology at the Laboratoire Ville Mobilité Transport (Université de Paris-Est). His research is on the learning process of urban mobility by teenagers in sensible districts, their urban imaginations and their daily mobilities

7 Responses to Emeutes du Trocadéro: Après le mariage,… l’émeute pour tous! (Paris riots: It’s just the fun and the adrenaline, stupid !)

  1. […] avec le sociologue danois Christian Borch (merci Zoubor), sur le sophisme de nos sociologues qui, depuis les années 60, nous bassinent avec la prétendue rationalité de […]

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  2. […] avec le sociologue danois Christian Borch (merci Zoubor), sur le sophisme de nos sociologues qui, depuis les années 60, nous bassinent avec la prétendue rationalité de […]

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  3. […] qu’après Paris la semaine dernière, Stockholm goûte à son tour aux joies de l’émeute pour tous […]

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  4. jcdurbant dit :

    […] La notion des années 1960 selon laquelle les mouvements sociaux seraient une réponse légitime à une injustice sociale a créé l’impression d’une certaine rationalité des émeutes. Les foules ne sont toutefois pas des entités rationnelles. Les émeutes de Londres ont démontré l’existence d’un manque de pensée rationnelle des événements du fait de leur caractère tout à fait spontané et irrationnel. Les pillards ont pillé pour piller et pour beaucoup ce n’était pas nécessairement l’effet d’un sentiment d’injustice. Au cours des émeutes danoises il y avait d’un côté un sens de la rationalité dans les manifestations de jeunes dans la mesure où ils étaient mus par une motivation politique. Cependant, les autres jeunes qui n’étaient pas normalement affiliés à  l’organisation "Ungdomshuset" se sont impliqués dans le  conflit et ont participé aux émeutes sans en partager les objectifs. Ils étaient là pour s’amuser et l’adrénaline a fait le reste. Les émeutes peuvent assumer une dynamique auto-entretenue qui n’est pas mue par des motifs rationnels. Lorsque les individus forment une foule, ils peuvent devenir irrationnels et être motivés par des émotions que génèrent  les émeutes elles-mêmes. L’aspect intéressant des émeutes  de Londres était de confirmer l’inutilité du traitement du phénomène de foule par  une stratégie de communication. La méthode rationnelle n’aboutit à rien contrairement à la forme traditionnelle de confinement. Cela montre bien qu’à certains moments, la solution efficace est de ne pas gérer les foules par le dialogue. Christian Borch […]

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  5. […] La notion des années 1960 selon laquelle les mouvements sociaux seraient une réponse légitime à une injustice sociale a créé l’impression d’une certaine rationalité des émeutes. Les foules ne sont toutefois pas des entités rationnelles. Les émeutes de Londres ont démontré l’existence d’un manque de pensée rationnelle des événements du fait de leur caractère tout à fait spontané et irrationnel. Les pillards ont pillé pour piller et pour beaucoup ce n’était pas nécessairement l’effet d’un sentiment d’injustice. Au cours des émeutes danoises il y avait d’un côté un sens de la rationalité dans les manifestations de jeunes dans la mesure où ils étaient mus par une motivation politique. Cependant, les autres jeunes qui n’étaient pas normalement affiliés à  l’organisation "Ungdomshuset" se sont impliqués dans le  conflit et ont participé aux émeutes sans en partager les objectifs. Ils étaient là pour s’amuser et l’adrénaline a fait le reste. Les émeutes peuvent assumer une dynamique auto-entretenue qui n’est pas mue par des motifs rationnels. Lorsque les individus forment une foule, ils peuvent devenir irrationnels et être motivés par des émotions que génèrent  les émeutes elles-mêmes. L’aspect intéressant des émeutes  de Londres était de confirmer l’inutilité du traitement du phénomène de foule par  une stratégie de communication. La méthode rationnelle n’aboutit à rien contrairement à la forme traditionnelle de confinement. Cela montre bien qu’à certains moments, la solution efficace est de ne pas gérer les foules par le dialogue. Christian Borch […]

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  6. […] ou parareligieuse (yoga, méditation), les épidémies de suicides,  attentats-suicides, divorces, émeutes […]

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