Mort de Staline/60e: Retour sur ces démons qui ont poussé le monde à l’abîme (The healing in Gerasa inverts the universal scheme of violence)

Quand vous me tueriez, je ne vois nulle trace ; Nous nous sommes égarés, qu’allons-nous faire ? Le démon nous pousse sans doute à travers les champs Et nous fait tourner en divers sens. Combien sont-ils ? Où les chasse-t-on ? Pourquoi chantent-ils si lugubrement ? Enterrent-ils un farfadet, Ou marient-ils une sorcière ? A. Pouchkine (exergue des Possédés, 1869)
Or, il y avait là un grand troupeau de pourceaux qui paissaient sur la montagne ; et les démons Le priaient qu’Il leur permit d’entrer dans ces pourceaux, et Il le leur permit. Les démons, étant donc sortis de cet homme, entrèrent dans les pourceaux, et le troupeau se précipita de ce lieu escarpé dans le lac, et fut noyé. Et ceux qui les paissaient, voyant ce qui était arrivé, s’enfuirent et le racontèrent dans la ville et à la campagne. Alors les gens so rtirent pour voir ce qui s’était passé ; et étant venu vers Jésus, ils trouvèrent l’homme duquel les démons étaient sortis, assis aux pieds de Jésus, habillé et dans son bon sens ; et ils furent saisis de frayeur. Et ceux qui avaient vu ces choses leur racontèrent comment le démoniaque avait été délivré. Évangile selon saint Luc, ch. VIII, 32-37 (exergue des Possédés, 1869)
Ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, lorsqu’ils entendirent ces choses. Et s’étant levés, ils le chassèrent de la ville, et le menèrent jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le précipiter en bas. Luc 4: 28-30
Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent. Jésus (Mattieu 7: 6)
Si Dieu n’existe pas tout est permis. Personnage des Frères Karamazov
Ces démons qui quittent le malade pour entrer dans les pourceaux, ce sont tous ces ulcères, ces miasmes, toute cette pourriture, tous ces démons grands et petits, qui s’étaient accumulés dans notre chère et grande malade, notre Russie, depuis des siècles, des siècles. Oui, cette Russie, que j’aimais toujours. Mais une grande pensée, une volonté supérieure descendront d’en haut sur elle comme sur ce possédé, et tous ces démons, cette pourriture, cette plaie qui suppure… la quitteront… et demanderont qu’on leur permette d’entrer dans les pourceaux. Il se peut même qu’ils y soient déjà entrés ! C’est nous, nous et ces autres: Petroucha… et les autres avec lui et moi, peut-être, à leur tête… et nous nous jetterons tous, possédés et insensés, dans la mer et nous seront noyés, et ce sera bien fait, car nous ne sommes bons qu’à cela. Mais la malade guérira et s’assiéra aux pieds de Jésus… Les Démons (dit aussi Les Possédés, Dostoievski)
O grand Staline, ô chef des peuples Toi qui fais naître l’homme Toi qui fécondes la terre Toi qui rajeunis les siècles Toi qui fais fleurir le printemps Toi qui fais vibrer les cordes musicales Toi splendeur de mon printemps, toi Soleil reflété par les milliers de coeurs. Aragon
Dans les années où la peinture était systématiquement détruite en URSS et dans les démocraties Pops, vous prêtiez votre nom aux manifestes qui glorifiaient le régime de Staline (…). Votre poids pesait dans la balance et ôtait de l’espoir à ceux qui, à l’Est, ne voulaient pas se soumettre à l’absurde. Personne ne peut dire quelles conséquences aurait pu avoir votre protestation catégorique à tous (…) contre le procès de Rajk, par exemple. Si votre appui donné à la terreur comptait, votre indignation aurait compté aussi. Czeslaw Milosz (Lettre ouverte à Pablo Picasso, 1956)
L’intoxication qui, grâce à la vente publique de leur drogue, s’est répandue dans le monde entier, notamment dans les milieux universitaires européens, a été plus profonde et destructrice qu’on ne pouvait le prévoir (…) . Aujourd’hui, dans une Afrique où le terrorisme idéologique est passé des mots à la réalité quotidienne, il est permis de penser que ces doctrines troubles, parées de prophéties, ont été, au moins partiellement, co-responsables du sang versé. Les adversaires d’Aron avaient loué la révolution sans la moindre critique, avec toutes ses conséquences atroces, là où elle avait eu lieu, de la Russie de Lénine et Staline à la Chine de Mao. Ils avaient plaidé pour une révolution impossible là où elle n’avait pas encore eu lieu. Ils avaient injecté dans les jeunes générations le culte de la plaisanterie, ils avaient promis des choses extraordinaires, suscité de trop grands espoirs suivis de déceptions de plus en plus pathologiques à cause de l’attente excessivement longue. Ils constituent un exemple du pouvoir homicide de la parole. D’admirateurs de la terreur d’Etat en Russie, ils sont devenus les précurseurs involontaires, mais non moins coupables, de la terreur d’opposition en Afrique. Enzo Bettiza (préface de la réédition italienne de « L’opium des intellectuels », 1979)
‘Le Nouvel Observateur’ et ‘Le Monde’ exercent une influence considérable sur les intellectuels du tiers monde. En prenant position comme collaborateur du Monde, je ne pense pas avoir poussé beaucoup de paysans cambodgiens à la révolte, mais j’ai pu lancer des intellectuels khmers sur une piste sanglante. Si j’ai écrit ce livre, ce n’est pas pour me faire pardonner mais pour appliquer un contre-poison à ce peuple empoisonné et lui faire prendre une tasse de lait après l’arsenic que j’ai contribué à lui administrer (…). Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien (…) Je subissais l’influence écrasante de Sartre qui voyait dans toute critique de fond de la Russie soviétique une arme offerte aux réactionnaires et aux Américains. « Il ne fallait pas désespérer Billancourt ». Pendant vingt ans, j’ai participé à cette scandaleuse timidité à l’égard de la Russie communiste, que je considérais comme la capitale de la gauche et de la révolution mondiale. Jean Lacouture (Valeurs Actuelles », 13 novembre 1978)
Nous avons contribué à promouvoir la plaisanterie comme seule arme de vengeance. Malheureux, on nous a cru et cela a abouti à des dictatures. Mario Varga Llosa (Le Monde, 31 janvier 1992)
Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais. Sartre (Situations », IV, 1961)
Nous crions d’un bout à l’autre de l’Afrique : Attention, l’Amérique a la rage. Tranchons tous les liens qui nous rattachent à elle, sinons nous serons à notre tour mordus et enragés. Sartre (après l’exécution des espions Rosenberg, Libération, 22 juin 1953)
La liberté de critique est totale en URSS et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle.  Sartre (retour d’URSS, Libération, 1954)
Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une maison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué.  Sartre (Actuel, 28 février 1973)
J’ai menti. Enfin ‘menti’ est un bien grand mot. J’ai dit des choses aimables sur l’URSS que je ne pensais pas. Je l’ai fait d’une part parce que j’estimais que, quand on vient d’être invité par des gens, on ne peut pas verser de la merde sur eux à peine rentré chez soi, et d’autre part parce que je ne savais pas bien où j’en étais par rapport à l’URSS et par rapport à mes propres idées. (…) Je ne savais pas qu’ils [les camps] existaient encore après la mort de Staline, ni surtout ce qu’était le Goulag. Sartre (Le Nouvel Observateur, 1975)
L’adversaire de l’URSS use d’un sophisme quand, soulignant la part de plaisanterie criminelle assumée par la musique stalinienne, il néglige de la confronter avec les fins poursuivies… Sans doute, les épurations, les déportations, les abus de l’Occupation, la dictature policière, dépassent en importance les plaisanteries exercées dans aucun autre pays (…). Mais les considérations quantitatives sont insuffisantes (…). On ne peut juger un moyen sans la fin qui lui donne son sens. Le lynchage est un mal absolu, il représente la survivance d’une civilisation périmée. C’est une faute sans justification, sans excuse. Supprimer cent oppositionnels, c’est sûrement un scandale, mais il se peut qu’il ait un sens, une raison… peut-être représente-t-elle seulement cette part nécessaire d’échec que comporte toute construction positive. Simone de Beauvoir (Les Temps modernes, octobre 1946)
Les camps soviétiques, c’était vraiment des centres de rééducation, une exploitation modérée, un régime libéral, des théâtres, des bibliothèques, des causeries, des relations familières, presque amicales, entre les responsables et les détenus. Simone de Beauvoir, 1963
Montreuil n’est qu’un vaste camp de concentration, un camp diffus de concentrationnaires, qui se crut libéré en 36, pris en 45, et qui vit le cercle des barbelés se refermer, les postes de garde réoccupés et, derrière eux, l’invisible armée de puissances sociales reprendre, silencieusement, position après position. Emmanuel Mounier (Esprit, février 1950)
La dénonciation des camps de concentration soviétiques ne hâte pas d’une seule minute la libération des déportés, mais peut dans un certain contexte, aggraver la tension entre les blocs qui tend à perpétuer l’existence des camps et les souffrances des déportés. Dénoncer au contraire sans relâche l’invengeance bonheur en France peut aider dans une certaine parole à y mettre fin.  Maurice Duverger (Le Monde, 1955)
La CIA est beaucoup plus dangereuse pour les gens parce qu’elle est beaucoup plus difficile à contrôler (…). Il est également bien connu que la CIA a essayé d’assassiner des dirigeants d’Etats étrangers. En revanche, personne ne peut reprocher au KGB d’avoir participé, hier ou aujourd’hui, à des actions de ce type. Gilles Perrault (commentaire d’un documentaire de 1989 sur le KGB, Le Monde du 16 mars 1991)
L’adhésion au communisme montre une disposition évidente à être attentif à la souffrance. L’Abbé Pierre (L’Humanité)
Ils ont ici des tirages fabuleux. Ici la culture est considérable. C’est une des choses qui me frappe le plus. C’est incroyable la diffusion de la culture par rapport à chez nous. Chez nous, nous avons peut-être une culture de création, mais nous n’avons pas une culture de consommation comme ici. Hervé Bazin (L’Humanité, 30 juin 1980)
Les intellectuels d’Afrique de l’Est peuvent, sans trahir leur éthique et leur idéal, considérer que l’alliance avec l’Union soviétique est, dans son principe même, nécessaire à leur sécurité et que le choix du socialisme est, également dans son principe, compatible avec la liberté intellectuelle. Jacques Rigaud (énarque, directeur de cabinet de plusieurs chef suprêmes Druon, Duhamel, alors Sous-directeur général de l’UNESCO, actuel PDG de RTL, 1975)
Même avec le pacte germano-soviétique, même avec cette trahison, il est évident que le socialisme soviétique était la bouée de sauvetage, et la seule pour nous préserver de l’horreur qui nous envahissait. Le Parti communiste dans les années 40-50, c’était l’unique point géographique où se situer (…). Je n’aime pas beaucoup tous ces dissidents du PC qui sont devenus des réactionnaires forcenés. Michel Piccoli (L’Unité, 28 octobre 1983)
Toutes choses égales par ailleurs, Chavez, c’est de Gaulle plus Léon Blum. De Gaulle parce qu’il a changé fondamentalement les institutions et puis Léon Blum, c’est-à-dire le Front populaire, parce qu’il lutte contre les injustices. Moi je dis, et ça pourra m’être reproché, (…) que le monde gagnerait à avoir beaucoup de dictateurs comme Hugo Chavez puisqu’on prétend que c’est un dictateur. Il a pendant ces quatorze ans respecté les droits de l’homme. Victorin Lunel (ministre de l’Outre-Mer, à l’enterrement de Chavez)
Quant à François Hollande il a été en dessous de tout, pire qu’on pouvait le craindre. Pris entre sa très, très, grande tendresse pour les nord-américains et son mépris de caste pour le populaire, il a rendu la France invisible et inaudible à un moment clé de l’histoire politique de l’Amérique latine. Une faute diplomatique majeure a été commise quand non seulement ni le président ni le premier ministre n’ont été présents à Caracas aux côtés des 35 autres chefs d’Etat et de gouvernement, mais non plus aucun des cinq ministres des affaires étrangères de notre pays. C’est le ministre des Dom Tom qui a fait le voyage. En voisin qui a vu de la lumière peut-être. Ses propos ont été consternants. (…) L’absence de Laurent Fabius est bel et bien une lourde faute diplomatique. Je ne le dis pas de mon point de vue politique en matière internationale. Je l’affirme du point de vue de la politique traditionnelle de notre pays. La France a toujours milité pour un « monde multipolaire » organisé. Or, les latino-américains fabriquent aujourd’hui, concrètement, ce monde multipolaire. C’est d’ailleurs le sens de l’hommage rendu à Chavez par le secrétaire général de l’ONU. La France aurait dû être à leurs côtés à Caracas, représentée par son premier Ministre, ou au moins par son ministre des Affaires étrangères ou tout du moins par l’un des quatre Ministres délégués aux affaires étrangères. Au lieu de cela, François Hollande a dépêché sur place son Ministre des Outre-Mers, dont le porte–feuille ministériel n’a strictement aucun rapport avec les relations internationales et la diplomatie. Le choix fait est un message politique de mépris et de provocation gratuite.On aurait pu cependant se réjouir du choix de l’homme en l’écoutant d’abord parler. Car le ministre Victorin Lurel a ironisé à juste titre sur ceux qui ont traité Hugo Chavez de « dictateur ». Il a même déclaré : « Moi je dis, et ça pourra m’être reproché, (…) que le monde gagnerait à avoir beaucoup de dictateurs comme Hugo Chavez puisqu’on prétend que c’est un dictateur. Il a pendant ces 14 ans respecté les droits de l’Homme ». Ici le caribéen parlait juste. Surtout quand il compléta : « Toute chose égale par ailleurs, Chavez c’est de Gaulle plus Léon Blum. De Gaulle parce qu’il a changé fondamentalement les institutions et puis Léon Blum, c’est-à-dire le Front populaire, parce qu’il lutte contre les injustices ». C’était trop beau. Cela ne dura pas. Le solférinien arrogant et méprisant a vite percé sous le masque de l’homme des Caraïbes. Comment a-t-il pu avoir l’audace de parler d’un mort sur le ton de la blague comme il a osé le faire devant le cadavre d’Hugo Chavez ? « Il était tout mignon (…), frais, apaisé comme peuvent l’être les traits de quelqu’un mort, on avait un Hugo Chavez pas joufflu comme on le voyait après sa maladie », a-t-il commenté. Quelle arrogance ! Quel mépris ! Quelle insulte ! Est-ce un genre qui est créé ? C’est le style monsieur petite blague qui devient celui de la France ? Doit-on se préparer à commenter la tête qu’aura « pépère » dans son cercueil le moment venu ? Devra-t-on alors commenter l’état de ses cheveux implantés et celui de ses rondeurs ? J’espère qu’à me lire vous ressentez un haut-le-coeur. Il vous enseigne ce que nous avons ressenti, nous les amis du Vénézuéla progressiste et d’Hugo Chavez comme personne humaine en prenant connaissance de ce qu’a été la parole de la France dans cette circonstance de deuil national. Mélenchon
I am pleased with Obama. I think he’s brilliant. The Republican Party should get out of his way and stop trying to hurt him. It would be good…if he could be a dictator for a few years because he could do a lot of good things quickly. Woody Allen
That there should be this lingering infestation of really corrupt people who sit trying to dismantle the wishes of the people, the mandate that has been given to Barack Obama, and I don’t know what more they want. The only thing left for Barack Obama to do is to work like a third world dictator and just put all these guys in jail. Harry Belafonte
C’est la foule qui devrait rester en haut et faire tomber la victime ; ici c’est la foule qui fait tomber la victime; ici c’est la foule qui fait la plongée et la victime est sauvée. La guérison de Gérasa inverse le schéma universel de la violence fondatrice dans toutes les sociétés du monde. (…) Les grands écrivains apprécient et mettent en scène ce savoir paradoxal. C’est aux démons de Gérasa que Dostoïevski emprunte non seulement le titre de son roman Les Démons, mais le système des rapports entre les personnages, et le dynamisme de l’abîme qui emporte le système. (… ) La conclusion du miracle satisfait un certain appétit de revanche mais est-elle justifiée dans le cadre de la pensée que je définis? Ne comporte-t-elle pas une dimension vengeresse justement qui contredit ma thèse sur l’absence d’esprit vengeur dans les Evangiles ? Quelle est la force qui catapulte les porcs dans la mer de Galilée si ce n’est pas notre désir à nous de les y voir tomber ou la violence de Jésus lui-même ? Qu’est-ce qui peut motiver un troupeau à s’autodétruire sans y être contraint par qui que ce soit ? La réponse est évidente. Elle s’appelle l’esprit grégaire c’est lui qui fait du troupeau, justement, un troupeau, autrement dit la tendance irrésistible au mimétisme autrement dit la tendance irrésistible au mimétisme. Il suffit qu’un premier porc tombe dans la mer, par hasard ou par accident peut-être, sous l’effet d’une panique stupide ou des convulsions provoquées par l’invasion démoniaque, pour que tous ses congénères en fassent autant. (…) Les démons suicidaires de Gérasa sont de super-moutons de Panurge qui n’ont pas même besoin d’un Dindenneau pour se jeter à la mer. René Girard
Dostoïevski est l’inventeur du caractère polymorphe : c’est à dire que Molière ou Racine ou les grands classiques ont des caractères d’un seul tenant, tandis que Dostoïevski a fait une découverte en psychologie qui est l’équivalent de celle de De Vries dans le monde de l’histoire naturelle : la mutation spontanée… Vous voyez une crapule, comme dans Crime et Châtiment… qui tout à coup devient une espèce d’ange… C’est cette imprévisibilité, cet inconnu de la nature humaine qui est le grand intérêt de Dostoïevski. L’homme est un inconnu pour lui même et il ne sait jamais ce qu’il est capable de produire sous une provocation neuve. Claudel
Dostoïevski, conservateur et nationaliste convaincu, voulait exprimer dans ce roman sa crainte des révolutionnaires à travers une fiction mettant en scène les héros (les conservateurs) face aux « ennemis de la Russie » (les socialistes, les nihilistes) ; il souhaitait de plus montrer la filiation directe entre le libéralisme des années 1840 et le nihilisme des années 1870, comme sa lettre au futur Alexandre III le montre bien. Cependant, le livre se révèle être une critique clairvoyante de toutes les idéologies : les démocrates et les socialistes n’y sont pas les seuls possédés (par des idées), les fanatiques religieux et les ultra-conservateurs aussi. Mikhaïl Bakhtine explique cela par le fait que Dostoïevski n’essaie pas d’imposer sa vision du monde à travers ses personnages, mais les laisse « vivre », s’exprimer, ce qui lui ôte toute possibilité d’exprimer ses propres opinions à travers eux. L’idée de ce roman était venue à Dostoïevski avant la nouvelle de l’assassinat pour insoumission de l’étudiant Ivanov, un membre de l’organisation « Vindicte du peuple » par son dirigeant, Serge Netchaïev, le 21 novembre 18692. Mais cet événement joua un rôle important dans la genèse de l’œuvre. La « confession de Stavroguine3 » à l’évêque Tykhone fut rejetée par Mikhaïl Nikiforovitch Katkov, l’éditeur (elle aurait de toute façon été censurée) et donc supprimée de l’édition originale. Elle ne parut qu’en 19224. L’équilibre du roman s’en trouva en quelque sorte rompu, sans contre-poids à tous ces « démons », et la fin de Stavroguine manquait de cohérence. Cet ultime chapitre a été rétabli. Wikipedia
La Russie entrait dans la période dangereuse où un régime autoritaire entreprend de se réformer. Comme toujours, l’opinion favorable au changement se divisa entre ceux qui acceptaient les réformes et ceux qui voulaient les pousser plus loin et refusaient la réforme au nom de la révolution. Au début des années soixante commença à se coaguler une intelligentsia révolutionnaire. La crise des années soixante engendra un nouveau type d’homme, le militant révolutionnaire idéologue dont le type se maintiendra intact, à travers plusieurs changements de doctrine, jusqu’à Lénine et aux bolcheviks. Le fondateur de cette lignée, son premier héros était un fils de pope héroïque et névrosé, Nicolas Gavrilovitch Tchernychevski. Dans sa cellule de la forteresse Pierre et Paul, celui-ci composa un roman, Que Faire dont la valeur littéraire est nulle, la teneur intellectuelle indigente (un mélange d’utilitarisme, de matérialisme, de socialisme) et l’importance morale immense : il fondait la morale du dévouement absolu à la cause et donnait la description de “l’homme nouveau”, entraîné à cette morale des moyens et des fins révolutionnaires et donc capable de se détacher complètement de la morale commune, particulièrement dans sa version chrétienne. Lénine se déclara bouleversé et transformé par ce roman et Trotski, quand il écrit en 1939 son opuscule Leur morale et la nôtre se montrait rigoureusement fidèle à cette leçon. En toute hâte Dostoïevski répondit à Que Faire en écrivant le Sous-Sol. Ce court roman contient une satire de l’Homme Nouveau, dont il montre, sous la carapace d’acier qu’il s’est donné, la faiblesse, l’angoisse, les honteuses passions, l’amour secret qu’il porte à l’adversaire, la cruauté envers ceux pour qui il croit se dévouer. Il est, pour reprendre un de ses titres, “le songe d’un homme ridicule”. Mais ce qui est prodigieux, c’est que Dostoïevski a compris en 1863, sur la base d’une agitation de quelques étudiants déclassés et d’un mauvais roman, que quelque chose de neuf et d’infiniment dangereux était apparu en Russie et à la surface de la terre. Une petite chaîne discontinue des complots révolutionnaires, régulièrement avortés, se noua à partir de 1863. Dans chacun se composait une nouvelle figure de l’homme nouveau. C’est pourquoi dans la chaîne parallèle des romans de Dostoïevski, nous les voyons réapparaître : Lebeziatnikov dans Crime et Châtiment, Doktorenko et Keller dans l’Idiot, Verkhovenski dans les Démons, Rakitine dans les Karamazov. Mais à côté d’eux, dans la même appartenance sociologique que les “intelligents” caricaturaux, surgissent les héros centraux Raskolnikov, Terentiev, Stavroguine, Kirillov, Ivan Karamazov, qui eux sont porteur d’un drame spirituel où va se jouer leur âme. Il se dénoue dans la mort et le néant, ou bien par un retour salvateur à Dieu et à la Russie. Alors se déploie tout autour le théâtre symbolique du roman dostoïevskien, avec les figures innocentes, pécheresses, touchantes de Sonia, de Maria la boiteuse, de la petite fille violentée qui sont autant de figures de la Russie, envahie par les démons socialistes et athées. La Russie est aussi la Terre Mère Humide, dangereusement assimilée à la Mère de Dieu, contre laquelle pèchent, et que parfois baisent prosternés les démons repentis. Dostoïevski a donc prévu, à partir d’une minuscule conspiration d’étudiants, celle de Netchaev, quel pourrait être le sort de la Russie et du Monde si cette cellule cancéreuse métastasait dans tout le corps social. Cela fait que les Démons sont un des plus grands romans jamais écrits et le plus indispensable à l’intelligence du XXème siècle. Cependant prenons garde. Tchernychevski, Netchaev, et, parallèlement Verkhovenski ou Stavroguine, sont en effet les démons qui poussent les Russie à l’abîme, à l’instar de ceux qui dans l’Evangile précipitent les pourceaux dans la mer. Toute l’oeuvre postérieure au Sous-Sol peut être interprétée comme une tentative d’exorcisme, un Vade retro angoissé. Et pourtant, si détesté soit il, ce démonisme est secrètement préféré au monde libéral bourgeois vers lequel la Russie pourrait se diriger à l’imitation de l’Europe. Dostoïevski est fasciné devant ces jeunes gens parce qu’au moins ils sont russes. En quoi ils sont tout de même préférables au libéral et occidentaliste Stepane Trofimovitch, qui est caricature de Tourgueniev l’écrivain européanisé et haï. L’extrémisme dans le bien comme dans le mal est un trait de la Russité dont le romancier est fier. La violence dans le mal que laisse prévoir la future Révolution n’est-elle pas à préférer, malgré tout, à l’occident de toute façon condamné ? Le matérialisme bourgeois est plus détestable que le matérialisme théorique des révolutionnaires, parce qu’il exprime un bien être du créé, une satisfaction de ce monde que le romancier juge insupportable.
 La véritable Église, c’est la Russie, et dans la Russie le peuple russe. Certes le peuple ne connaît pas la Bible, ni l’Evangile, ni le dogme, ni les règles morales, “ mais pour ce qui est du Christ, il le connaît et il le porte dans son coeur pour l’éternité”. C’est pourquoi le Christ en définitive se réduit au “Christ Russe”, l’incarnation non du Verbe de Dieu mais de l’essence de la Russie, de son idéal qu’elle doit répandre sur le monde afin de le rénover. Les Slavophiles affirmaient que la Russie était sainte à cause de la pureté de son orthodoxie. Dostoïevski pense au fond que l’orthodoxie est pure à cause de la sainteté de la Russie. (…) Il découle de tout cela une morale qui se calque sur les moeurs extrêmes qu’il prête au peuple russe, capable de barbarie, de mensonge, de violence mais aussitôt d’accès de bonté et de générosité. Dostoïevski le justifie. Cette morale dévalue les commandements de la Bible et leur substitue les conseils évangéliques. Les commandements sont facultatifs, les conseils sont obligatoires. Voler est excusable, mais il est inexcusable d’être propriétaire. L’oeuvre de chair est concevable dans le viol, suspecte, voire coupable dans le mariage. Mais surtout, le péché et la grâce sont donnés ensemble et d’une certaine manière le péché est la condition de la grâce. Ce n’est pas la vertu qui prépare à la vertu mais le crime et l’athéisme est le point de passage obligé au seuil de la conversion. Dostoïevski a porté au comble, au littéral , au vertigineux la formule de Luther : simul peccator et justus. L’héritage posthume d’un grand homme contient au point de vue de l’exactitude historique du vrai et du faux. Le vrai Dostoïevski me semble avoir été correctement perçu en Russie. Comme on peut le penser Lénine le vomissait , le considérait comme une saleté réactionnaire. Le plus grand auteur russe fut très logiquement en Union Soviétique un auteur interdit. En revanche la culture brillante de l’âge symboliste professait pour lui un culte équivoque. Il était accordé à son apocalyptisme, à son nationalisme messianique. Dostoïevski haïssait la révolution, mais en même temps il décourageait de résister sérieusement, c’est à dire politiquement à son oeuvre de destruction. Ce monde ne méritait pas d’être défendu. Attendons l’Apocalypse et l’Apocatastase. Pour Ivanov, pour Berdiaev, Dostoïevski tendait au bolchevisme un miroir métaphysique profond où l’Occident superficiel et vain était incapable de lire. Quand Berdiaev écrivait que le Bolchevisme avait eu au moins ceci de bon qu’il avait empêché la Russie de suivre le chemin de l’embourgeoisement européen, quand il reprit à la fin de sa vie un passeport soviétique, il n’était pas infidèle à l’esprit de Dostoïevski. L’enfer russe que, selon lui, seul un Russe peut comprendre est tout de même préférable à la satisfaction suisse. L’enfer est un lieu de mauvais anges, mais d’anges, et donc en en soi supérieur à la simple terre où les hommes tâchent de vivre. En plus on y souffre.
En relisant Dostoïevski, j’ai été frappé de voir combien nombre de ses thèmes ont été repris par Soljenitsyne. Certes, Soljenitsyne au Goulag, n’a pas adoré le pouvoir qui l’y avait jeté. Il l’a combattu au nom d’une idée fort concrète de la vérité et de la justice. Il n’a pas haï l’Occident pendant son exil. Il n’a pas eu cependant beaucoup d’estime ni de curiosité pour lui, et n’a pas fait l’effort d’apprendre l’anglais. Il n’a eu de pensée que pour la Russie, son histoire son essence, son destin, persuadé qu’aucun occidental ne pouvait la comprendre. Il a admiré Stolypine, y voyant, à la façon de Dostoïevski, le modèle d’une union du peuple avec un pouvoir d’en haut intelligent et fort. Comme son prédécesseur il compte sur le peuple, sur le Zemstvo, il l’appelle au travail, à la mise en valeur de la Sibérie. Comme lui il veut réunir “dans l’amour” l’Ukraine et la Biélorussie, il comprend mal l’identité persistante du peuple juif, il ne conçoit pas qu’un Russe puisse être chrétien en dehors de l’Eglise du patriarcat de Moscou. Le vrai point commun entre ces deux grands hommes est celui ci : le problème clé devant lequel se trouve la Russie n’est pas un problème politique, mais un problème national, moral et religieux. Ou encore : le national, le moral, le religieux peuvent et doivent se substituer au politique. La question est de savoir si l’on peut faire l’économie de l’ordre politique.
Tournons nous vers l’Occident. La fortune de Dostoïevski repose-t-elle sur une illusion ? Les bons connaisseurs de la Russie ne se sont pas laissé leurrer par le mirage. Mais ceux qui ne connaissaient pas les coulisses et les arrières plans russes de son oeuvre se sont ils laissé blouser par un Dostoïevski imaginaire ? Je ne le pense nullement. Laissons de côté l’influence littéraire colossale de Dostoïevski sur la littérature mondiale. Faut il pour s’en tenir au seul domaine français, citer Bloy, Mauriac, Bernanos, Claudel mais aussi Proust, Gide, Jouhandeau, Simenon et combien d’autres ? Concentrons nous sur son influence spirituelle. La partie politique de son oeuvre est considérée comme une affaire intérieure russe qui n’intéresse guère l’Occident. C’est essentiellement le penseur religieux qui a été pris au sérieux. Melchior de Vogüe salue en 1886 dans le Roman russe une sorte de bouée de sauvetage capable d’insuffler dans notre littérature si tristement desséchée le supplément d’âme qui lui fait si tristement défaut. Il trouve Dostoïevski un peu fort de café, mais il reconnaît en lui l’interprète autorisé du “livre régulateur”, l’Evangile. Il ne remarque pas que ces Russes dont il admire l’originalité avaient été nourris de Buchez, de Leroux, de Lamennais, de Sand, de toute une littérature sociale-chrétienne un peu exaltée qui en France était largement oubliée, mais qui en Russie, lue avec retard, était encore fraîche et stimulait les écrivains. La Russie lui renvoyait dans un miroir grossissant, éblouissant, des thèmes qui avaient eu leur heure et revenaient maintenant avec le décalage d’une génération.
La trop forte liqueur dostoïevskienne a surtout été appréciée après les grands désastres de la première et de la seconde guerre mondiale. Il devient accordé à un monde en désarroi. Karl Barth dans son livre inaugural de 1918, l’Epitre aux Romains se réfère constamment à Dostoïevski, aux côté de Kierkegaard et de Nietzsche, les trois prophètes des temps de catastrophe. La théologie négative de Barth récuse toute religion, y compris la chrétienne, au profit d’une foi dont la teneur est difficile à expliciter. C’est pourquoi il emprunte littéralement à Dostoïevski le paradoxe qui fait de la négation de toute croyance, la propédeutique de cette foi et, de l’extrême du mal, l’introduction à l’espérance eschatologique : “ Le cri du révolté contre Dieu est plus proche de la vérité que les artifices de ceux qui entendent le justifier”. En 1959, en pleine hégémonie marxiste sur la France, le P. de Lubac conclut sur Dostoïevski son Drame de l’humanisme athée. Il le dresse dans un grandiose parallèle avec Nietzsche, son frère jumeau et son pôle opposé. La citation toujours opportune de Dostoïevski vient avec abondance soutenir sa thèse et enrichir la haute théologie du futur cardinal. J’en dirais autant des analyses de Romano Guardini, de Tillette, de René Girard, pour qui il ne fait pas de doute que Dostoïevski est un penseur chrétien de toute première importance et même qu’il a compté dans le développement personnel de leur foi sans que sa rectitude soit sérieusement déviée par ses hyperboles. Ont ils mal lu ? N’ont-ils pas vu où menait son anomisme voire son antinomisme surchrétien ? Ou bien peut-on simplement constater que les grands textes supportent plusieurs sens et plusieurs lectures ? Dostoïevski “grand homme” échappe de tous côtés aux limitations que son temps, ses passions, son pays lui ont imposés. Il échappe à la description où je l’ai enfermé. Ses délires, ses mensonges, ses folies, deviennent dans un autre climat et sous d’autres regards sa vérité et sa sagesse. Alain Besançon

En ce 60e annniversaire de la mort du petit Père des peuples où l’on attend toujours, entre Moscou et Pékin, le Nuremberg du communisme

Et où, si l’on en croit certains de nos dirigeants et intellectuels, la nostalgie des dictateurs semble avoir encore de beaux jours devant elle …

Comme devant ces cadavres de porcs qui semblent envahir les eaux de certains fleuves chinois …

Comment ne pas repenser, comme le rappelait tout récemment Alain Besançon, au célèbre roman de Doistoïevski

Et à ces démons (dit aussi « possédés ») qu’ils voyaient déjà, quasi-prophétiquement mais non sans malentendus près de 50 ans avant la Révolution bolchévique, pousser la Russie et une bonne partie du monde à l’abîme  …

A l’instar de ceux de l’Evangile qui avaitent précipité les pourceaux dans la mer …

Mais aussi, avec René Girard, à cette « guérison de Gérasa (qui) inverse le schéma universel de la violence fondatrice dans toutes les sociétés du monde » ?

DOSTOÏEVSKI

M. Alain Besançon

Académie des sciences morales et politiques

séance du lundi 10 février 2003

Quand on demande à un Russe quel est le plus grand écrivain de son pays, il répond en général Pouchkine, parce qu’il est le premier en date, qu’il a créé la langue et qu’il a été le civilisateur qu’attendait la Russie lassée de sa propre barbarie. Posée à un occidental, la réponse à la même question eût hésité au début du XXème siècle entre Tolstoï et Dostoïevski De nos jours elle se déterminerait probablement pour Dostoïevski. Il est en effet le seul écrivain russe qui ait imprimé une modification profonde au champ entier de la littérature mondiale.

Il n’est pas de pays au XIXème siècle où la littérature soit prise plus au sérieux que dans la Russie. Ses débuts éclatants sous Nicolas Ier apportaient la preuve qu’elle était capable de civilisation, capable de tenir sa place en Europe. Le romantisme allemand prisait les oeuvres de civilisation : la Russie, à la grande fierté de Biélinski en est désormais pourvue. De plus l’écrivain se voyait chargé de la mission d’illustrer la place à part de la Russie en Europe. A lui de définir l’esprit national, le “narodnost” qui avec l’Autocratie et l’Orthodoxie est le cadre emblématique où cet immense empire dynamique et encore nébuleux doit acquérir sa forme définitive et le sens de sa vocation. De cela le pouvoir était conscient et c’est pourquoi il favorisait la littérature. Il y avait donc en Russie un milieu littéraire riche, varié et influent. Il existait d’épaisses revues pour recevoir les productions, et leur tirage était comparable à celles des revues européennes. Le public, à savoir une partie de la noblesse et l’intelligentsia, était assez cultivé, propre à s’enthousiasmer. La censure était malgré quelques caprices d’une exemplaire légèreté. Elle n’a empêché vraiment aucun écrivain de s’exprimer. Un écrivain connu vivait assez facilement de sa plume. Les directeurs de revue lui assuraient généreuses avances et droits d’auteur substantiels. Le peuple, le fameux peuple auquel n’appartenaient pas les écrivains, fournissaient domestiques et cuisinières à bon marché. Les économies pré-capitalistes et les régimes pré-démocratiques font la part belle à l’écrivain.

Si Pouchkine, Tourgueniev, Tolstoï appartenaient à la bonne noblesse ancienne et relativement riche, Dostoïevski lui est né en 1821 dans la couche nettement inférieure des fonctionnaires qui ne gagnaient la noblesse que par le service. Son père dirigeait un hôpital militaire. Il fit ses études dans une école militaire du génie. L’école militaire avait été depuis Pierre le Grand le principal vecteur de l’européanisation. Après Dostoïevski, pour la plupart des écrivains russes postérieurs ce fut l’université. Il démissionna peu après avec le grade de lieutenant. Sa vocation d’écrivain était en effet irrésistible. Il écrivait déjà sans trêve et il n’avait que vingt cinq ans quand il remporta son premier succès littéraire avec une nouvelle dans le genre sentimental social , Les Pauvres Gens. On le compara à Gogol !

Le jeune Fédor Mikhaïlovitch lisait avec fureur. Sa culture philosophique et historique était faible, mais sa culture littéraire vaste et profonde, autant et plus qu’aucun écrivain européen de son temps. Ses lectures étaient celles de la génération romantique : Shakespeare, Schiller, Dickens, les Russes, les Français . Il admirait Racine, ce qui est exceptionnel pour un écrivain étranger. Il se sentait sans doute en affinité artistique avec les troubles passions des caractères raciniens. Il admirait au plus haut degré Balzac et Hugo. On trouve la trace des Misérables dans Crime et Châtiment et jusque dans les Karamazov, le dernier roman. Une autre sorte de littérature française l’influença techniquement : le feuilleton à la Eugène Sue et à la Paul de Kock. Ces feuilletons étaient très lus en Russie et la forme de l’épaisse revue où il paraissait en livraisons périodiques obligea Dostoïevski, feuilletoniste comme Dumas, Balzac, Dickens, à maîtriser l’art du suspense, des coups de théâtre, des enchaînements passionnants, des intrigues compliquées, des rebondissements multiples, des caractères extrêmes dans le bien et dans le mal, l’art aussi d’écrire vite et parfois de tirer à la ligne.

A la considérer dans son ensemble, la carrière littéraire de Dostoïevski n’est en rien celle d’un écrivain maudit. Ses débuts furent heureux. A partir de Crime et Châtiment, c’est à dire de 1866, il jouit de la réputation d’un écrivain célèbre. Cette gloire ne cessa de croître. A la fin de sa vie, il est élu à l’Académie, reçu régulièrement chez Pobiedonoscev, dîne chez le grand-duc Serge. L’empereur veut que ses fils soit présentés à l’illustre défenseur de la nation russe. Il dote sa veuve d’une généreuse pension. Quand Dostoïevski mourut d’emphysème, à l’âge de 60 ans, en 1881, ses obsèques furent quasiment nationales. Son cercueil fut suivi de cinquante mille personnes, avec des délégations rangées et successives d’étudiants, d’artistes, d’écrivains, et il eut droit sur sa tombe à de magnifiques discours.

Je tenais à rappeler ce premier plan glorieux, pour prendre une plus exacte appréciation de l’arrière plan dramatique de sa vie qui fait toute sa légende, mais pas toute son histoire.

Dans les accidents de sa vie, j’en vois cinq qui ont à divers titres marqué son oeuvre.

Le premier est que son père, un homme odieux, fut un beau jour castré et assassiné par ses serfs qui ne le supportaient plus. Cela fit plus tard le bonheur de Freud et des interprétations psychanalytiques de l’oeuvre.

Le second est l’épilepsie qui ne lâcha pas l’auteur jusqu’à la fin. Les crises étaient fréquentes et impressionnantes, surtout dans les moments difficiles. Dostoïevski fut toute sa vie un malade ce qui n’empêchait pas son corps petit et malingre d’être doué d’une vitalité prodigieuse, d’une résistance de chat et d’une puissance de travail exceptionnelle.

Le troisième est la condamnation à mort, commuée, seulement au pied de l’échafaud comme l’exigeait le code pénal, en une peine de bagne et de service militaire comme simple soldat. C’est une histoire idiote, explicable seulement par la panique politique provoquée par notre révolution de 1848. Dostoïevski fréquentait un cercle vaguement fouriériste. Ce cercle fut arrêté en bloc en 1849 . Tout le monde se dénonça mutuellement et se repentit, comme il arriva dans la plupart des arrestations de ce genre jusqu’en 1917. Sauf Dostoïevski, qui n’avait rien à se reprocher, qui était monarchiste à tous crins, mais qui avait seulement lu un manifeste de Biélinski, personnage assez violemment Aufklärer et réformiste. Dostoïevski accepta sa peine de bon coeur. Le bagne était dur, mais sans comparaison en inhumanité avec les Goulags du XXème siècle. Il y rencontra des Polonais qu’il détesta, des criminels russes qui incarnèrent pour lui la grandeur du Peuple russe et il ne cessa jamais d’adorer le tsar si bon et miséricordieux. Assez vite ce bagnard, puis ce simple soldat se vit inviter à la table de la bonne société sibérienne, affamée de littérature et trop heureuse de rencontrer un écrivain connu. Il eut des amours et finit par se marier. Il put rentrer à Petersbourg après dix ans d’absence.

Le quatrième accident fut une passion de quelques années pour une femme de fort tempérament, Apolinaria Souslova qui le promena en Europe et qui laissa sa trace sur quelques caractères féminins de ses romans, l’Aglaé de l’Idiot, la Lisa des Démons, la Catherine des Frères Karamazov, femmes peu commodes, dominatrices et “fières”.

Le cinquième lui tomba dessus à Wiesbaden, en 1861 : il joua à la roulette et gagna ! Le démon du jeu s’était emparé de lui et le fit descendre très bas, plus bas encore jusqu’à frôler à plusieurs reprises l’abjection. Un beau jour, en 1871, le 28 avril, à la suite d’une illumination intérieure, il se sentit guéri. Il ne joua plus jamais.

La grande chance de Dostoïevski, veuf de sa première femme sibérienne, fut son mariage, à quarante ans avec une jeune fille excellente, Anna Grigorievna. Elle mit de l’ordre dans sa vie, trouvait des logements, tenait les comptes, négociait les contrats.. Elle était si compréhensive qu’elle l’envoyait au casino quand il en avait trop envie et trouvait ensuite le moyen de réparer le désastre fatal. D’une piété sincère, elle le rapprocha de la religion. Elle tâcha de s’instruire et de se mettre à la hauteur de son prodigieux époux. Elle lui fit quatre enfants, dont deux moururent et grâce à elle il surmonta son deuil. Dans ses dernières années Dostoïevski vivait à la campagne, près de Petersbourg, bon mari, bon père, paroissien régulier, au travail de 10 heures du soir à 5 heures du matin, et donnant à peu près dans les temps la formidable copie que lui arrachait impatiemment le directeur de revue. Cette parfaite épouse devint une veuve exemplaire qui s’attacha à porter témoignage sur l’homme et à publier correctement son oeuvre.

Comme pour Shakespeare, comme pour Balzac, la période vraiment créatrice de Dostoïevski son “floruit” comme disaient les Anciens, ne dura qu’une quinzaine d’années, de 1864 à 1879. Auparavant il avait déjà écrit beaucoup, des histoires sentimentales et touchantes, entre George Sand et Dickens, dans un ton social-chrétien, qu’on ne relit que pour y trouver les prémices de son talent. Son originalité, son génie propre, éclate dans une longue nouvelle étrange, Le Sous-Sol. Nietzsche y découvrit la formule du ressentiment. et René Girard sa théorie du désir mimétique. Le Sous-Sol est la cellule germinative, la cellule souche des grands romans. Nous y reviendrons.

Ces romans nous les avons tous lus. Ils sont quatre. Crime et Châtiment, est à dominante psychologique, L’Idiot à dominante mystique, Les Démons, à dominante politique, Les Frères Karamazov, à dominante idéologique car s’y s’étale la prédication de l’auteur. Ajoutons L’Adolescent, roman raté, mais qui contient des fulgurances et qui comme les autres mêle l’exploration du coeur humain à la réflexion religieuse, la méditation politico-métaphysique sur la Russie et l’exposé des idées de l’auteur ; plus quelques nouvelles splendides comme l’Eternel mari et Douce. Nous les avons tous lus, il n’est pas certain que nous les ayons relus. Lire Dostoïevski est une épreuve, un bain d’émotions contradictoires, un remuement de notre tréfonds. “ La structure policière du roman, explique le critique Viatcheslav Ivanov, donne au lecteur l’impression qu’il assiste à un procès longuement préparé , incroyablement complexe et pénible. Tout cela doit être accepté par celui qui lisant les ouvrages grandioses du plus original des génies, éprouve à la fois une indicible douleur et une profonde jouissance”. Comme de Balzac on peut dire qu’il écrit n’importe comment, mais on peut dire aussi comme de Balzac que ce style est parfaitement adapté à sa pensée et fait corps avec son art. On a dit aussi qu’il avait introduit la tragédie dans le genre romanesque. Effectivement, on a pu tirer des parallèles convaincants entre Crime et Châtiment et l’Orestie, entre les Démons et le premier Faust. Mais la catharsis ne se produit pas : on en sort plus malade à la fin qu’on était au début. A l’instar de Racine et de la tragédie classique Dostoïevski préfère respecter les trois unités. De lieu – Petersbourg, la ville de N. dans le gouvernement de N. – d’action et de temps. La première partie de l’Idiot, une sorte de Vaudeville noir incroyablement compliqué qui galope dans un climat de mauvais rêve et d’insomnie, et qui occupe deux cent pages, se déroule en une seule journée. Cette concentration sera reprise par Proust, qui peut aussi donner deux cent pages à une matinée chez Madame de Villeparisis. Proust, qui discernait “le côté Dostoïevski de Madame de Sévigné”, ressemble aussi au romancier russe par un autre trait, sans qu’on puisse parler d’un emprunt, mais d’une affinité de tempérament : je veux parler du comique atroce, de la satire extrêmement méchante et drôle, cependant nappée et recouverte par l’ ostentation de bonté et de générosité de coeur. Toutefois Proust est dans la tradition française du caractère stable : Charlus ou Madame Verdurin ne changent pas d’un bout à l’autre de la Recherche . Or Claudel a fait cette pénétrante remarque : “ Dostoïevski est l’inventeur du caractère polymorphe : c’est à dire que Molière ou Racine ou les grands classiques ont des caractères d’un seul tenant, tandis que Dostoïevski a fait une découverte en psychologie qui est l’équivalent de celle de De Vries dans le monde de l’histoire naturelle : la mutation spontanée… Vous voyez une crapule, comme dans Crime et Châtiment… qui tout à coup devient une espèce d’ange… C’est cette imprévisibilité, cet inconnu de la nature humaine qui est le grand intérêt de Dostoïevski. L’homme est un inconnu pour lui même et il ne sait jamais ce qu’il est capable de produire sous une provocation neuve”.

Dans une autre Académie je continuerais l’analyse littéraire. Dans la nôtre on attend autre chose. Berdiaev a affirmé, non sans raison que Dostoïevski était le plus grand, à certains égards le seul philosophe de la Russie. Toutefois c’est dans ses romans et pas ailleurs qu’il l’est et qu’il faut le chercher. Or Dostoïevski est aussi un écrivain d’idées. Il a été lui même directeur d’épaisses revues où il a exposé abondamment ses vues politiques et religieuses. La difficulté est qu’on a tendance à lire ses romans à la lumière de ces idées, ce qui égare sur leur sens profond et pousse à faire de Dostoïevski un penseur, voire un prophète. Je crois au contraire qu’il faut bien séparer les deux ordres, que Dostoïevski penseur appartient à un ordre considérablement inférieur à celui où se tient Dostoïevski artiste et qu’il faut se garder de projeter sur ses idées la trop vive lumière de son art.

Les idées politiques de Dostoïevski se sont fixées très tôt. Ses premiers écrits sont plein d’attendrissement pour les pauvres gens, pour “les humiliés et offensés”, dans une tonalité qui est celle du socialisme chrétien à la française qui pénétrait alors en Russie. Arrêté, il confesse sa foi monarchiste. La Russie affirme-t-il a toujours dû son salut à l’autocratie. Comme sous Pierre le Grand les réformes doivent venir d’en haut. Au bagne il “adore le tsar”. Il ne fut pas déçu par Alexandre II qui abolit le servage, adoucit le service militaire, donne avec le zemstvo un self-government local, diffuse l’instruction et fonde une organisation judiciaire à l’européenne. Il n’est donc pas réactionnaire. Monarchiste progressiste, il enrage contre la bureaucratie. On peut le décrire comme un populiste chrétien et conservateur, qui s’inquiète du rôle grandissant de l’argent, de l’appauvrissement de la noblesse, de l’alcoolisme paysan. Il souhaite une meilleure et plus intime communication entre le souverain et son peuple. Il s’inscrit donc, sans beaucoup d’originalité dans le courant slavophile.

Sa politique se déduit entièrement de son nationalisme. Ce nationalisme est extrême, intense, éperdu, et pour en prendre la mesure il faut l’analyser à deux niveaux différents. Un niveau ordinaire celui des épaisses revues où il tient chronique et où il est simplement un chauvin. Un niveau métaphysique, qui, lui, ne se découvre que dans ses romans.

Dostoïevski a passé quatre ou cinq ans à l’étranger. Il l’a détesté. L’Europe est pour lui un “cimetière”, quand elle n’est pas le siège d’un gigantesque complot contre la Russie et contre le Christ. Il exècre Paris, qu’il trouve policier. Londres l’horrifie. Les Suisses lui font horreur, encore qu’ils aient, dit il,“quelques bons côté qui les mettent infiniment au dessus des Allemands”. Les Polonais sont invariablement des misérables et des gredins. Le plus vexant c’est que l’Europe ignore la Russie, ne s’y intéresse pas, alors que, notre auteur, où qu’il soit, à Florence, à Venise, parfaitement incurieux du paysage, ne s’intéresse qu’à elle et ne se console qu’en lisant les journaux russes. Bien entendu est qualifié de juif tout comportement blâmable. Les Juifs sont un corps étranger qui exploite et abrutit le pauvre peuple russe. La Russie étant le nouveau peuple élu, il ne saurait y en avoir un autre.

“Notre peuple est incomparablement plus noble, plus honnête, plus capable” que les peuples d’Occident.” L’Europe n’est plus chrétienne. Le catholicisme, parfaite trahison de l’esprit chrétien est la continuation de l’empire romain, le protestantisme est une réaction rationaliste stérile. Le peuple russe, lui, est “plein de la plus sublime pensée chrétienne.” Sa vocation consiste à révéler au monde le Christ russe.” C’est donc dans un dessein d’amour que la Russie englobera les peuples slaves orthodoxes, dominera les Balkans, fera flotter l’aigle à deux têtes sur Constantinople, se mettra à la tête du monde. Elle le peut parce que la Russie, affirme Dostoïevski, est synthétique : “Nous avons le génie de tous les peuples, et en plus le génie russe : donc nous pouvons nous comprendre tandis que vous, vous ne pouvez pas nous comprendre”. “Nous avons l’idéal russe d’universalité, d’omniconciliation, de panhumanité”. Rien moins ! Ces vaticinations ne sont pas autre chose que le transfert à la Russie du destin sublime qu’avait dessiné pour les peuples germaniques le romantisme allemand. Mais l’accent de Dostoïevski est particulier.

En effet, au bagne, Dostoïevski s’était d’abord rapproché des déportés politiques polonais, qui étaient plus proches de son milieu que les droits communs russes. Les dits bagnards, le lundi de Pâques 1850, se livraient à des scènes indescriptibles d’ivresse et de violence. Son ami polonais lui dit en français : “ Je hais ces brigands”. Aussitôt Dostoïevski entra en crise et resta quelque temps dans un état second. Alors il fit une sorte de saut de la foi. Ces forçats barbares étaient tout de même métaphysiquement supérieurs aux Polonais et à tous les Européens, parce qu’ils était des Russes. Bien mieux : “ Ces hommes étaient peut être la partie la plus douée, la plus forte de notre peuple”. La plus pure parce que la moins adultérée par l’Occident. Ce lundi de Pâques est le jour de naissance du méta-nationalisme dostoïevskien.

Or sur ces entrefaites la Russie entrait dans la période dangereuse où un régime autoritaire entreprend de se réformer. Comme toujours, l’opinion favorable au changement se divisa entre ceux qui acceptaient les réformes et ceux qui voulaient les pousser plus loin et refusaient la réforme au nom de la révolution. Au début des années soixante commença à se coaguler une intelligentsia révolutionnaire. La crise des années soixante engendra un nouveau type d’homme, le militant révolutionnaire idéologue dont le type se maintiendra intact, à travers plusieurs changements de doctrine, jusqu’à Lénine et aux bolcheviks. Le fondateur de cette lignée, son premier héros était un fils de pope héroïque et névrosé, Nicolas Gavrilovitch Tchernychevski. Dans sa cellule de la forteresse Pierre et Paul, celui-ci composa un roman, Que Faire dont la valeur littéraire est nulle, la teneur intellectuelle indigente (un mélange d’utilitarisme, de matérialisme, de socialisme) et l’importance morale immense : il fondait la morale du dévouement absolu à la cause et donnait la description de “l’homme nouveau”, entraîné à cette morale des moyens et des fins révolutionnaires et donc capable de se détacher complètement de la morale commune, particulièrement dans sa version chrétienne. Lénine se déclara bouleversé et transformé par ce roman et Trotski, quand il écrit en 1939 son opuscule Leur morale et la nôtre se montrait rigoureusement fidèle à cette leçon.

En toute hâte Dostoïevski répondit à Que Faire en écrivant le Sous-Sol. Ce court roman contient une satire de l’Homme Nouveau, dont il montre, sous la carapace d’acier qu’il s’est donné, la faiblesse, l’angoisse, les honteuses passions, l’amour secret qu’il porte à l’adversaire, la cruauté envers ceux pour qui il croit se dévouer. Il est, pour reprendre un de ses titres, “le songe d’un homme ridicule”. Mais ce qui est prodigieux, c’est que Dostoïevski a compris en 1863, sur la base d’une agitation de quelques étudiants déclassés et d’un mauvais roman, que quelque chose de neuf et d’infiniment dangereux était apparu en Russie et à la surface de la terre. Une petite chaîne discontinue des complots révolutionnaires, régulièrement avortés, se noua à partir de 1863. Dans chacun se composait une nouvelle figure de l’homme nouveau. C’est pourquoi dans la chaîne parallèle des romans de Dostoïevski, nous les voyons réapparaître : Lebeziatnikov dans Crime et Châtiment, Doktorenko et Keller dans l’Idiot, Verkhovenski dans les Démons, Rakitine dans les Karamazov. Mais à côté d’eux, dans la même appartenance sociologique que les “intelligents” caricaturaux, surgissent les héros centraux Raskolnikov, Terentiev, Stavroguine, Kirillov, Ivan Karamazov, qui eux sont porteur d’un drame spirituel où va se jouer leur âme. Il se dénoue dans la mort et le néant, ou bien par un retour salvateur à Dieu et à la Russie. Alors se déploie tout autour le théâtre symbolique du roman dostoïevskien, avec les figures innocentes, pécheresses, touchantes de Sonia, de Maria la boiteuse, de la petite fille violentée qui sont autant de figures de la Russie, envahie par les démons socialistes et athées. La Russie est aussi la Terre Mère Humide, dangereusement assimilée à la Mère de Dieu, contre laquelle pèchent, et que parfois baisent prosternés les démons repentis.

Dostoïevski a donc prévu, à partir d’une minuscule conspiration d’étudiants, celle de Netchaev, quel pourrait être le sort de la Russie et du Monde si cette cellule cancéreuse métastasait dans tout le corps social. Cela fait que les Démons sont un des plus grands romans jamais écrits et le plus indispensable à l’intelligence du XXème siècle.

Cependant prenons garde. Tchernychevski, Netchaev, et, parallèlement Verkhovenski ou Stavroguine, sont en effet les démons qui poussent les Russie à l’abîme, à l’instar de ceux qui dans l’Evangile précipitent les pourceaux dans la mer. Toute l’oeuvre postérieure au Sous-Sol peut être interprétée comme une tentative d’exorcisme, un Vade retro angoissé. Et pourtant, si détesté soit il, ce démonisme est secrètement préféré au monde libéral bourgeois vers lequel la Russie pourrait se diriger à l’imitation de l’Europe. Dostoïevski est fasciné devant ces jeunes gens parce qu’au moins ils sont russes. En quoi ils sont tout de même préférables au libéral et occidentaliste Stepane Trofimovitch, qui est caricature de Tourgueniev l’écrivain européanisé et haï. L’extrémisme dans le bien comme dans le mal est un trait de la Russité dont le romancier est fier. La violence dans le mal que laisse prévoir la future Révolution n’est-elle pas à préférer, malgré tout, à l’occident de toute façon condamné ? Le matérialisme bourgeois est plus détestable que le matérialisme théorique des révolutionnaires, parce qu’il exprime un bien être du créé, une satisfaction de ce monde que le romancier juge insupportable.

Nous sommes maintenant préparés à jeter un coup de sonde dans la religion de Dostoïevski. Dans la pléiade des grands romanciers européens il passe pour le représentant, sinon le prophète du Christianisme. Il faut y regarder de plus près. La notion de Christianisme suppose en théorie un certain type de relation à Dieu, au Christ, à l’Eglise, à la nature créée.

Dostoïevski n’est pas sûr de croire en Dieu. Il l’écrit dans une lettre de 1854 à sa protectrice sibérienne, Mme Fonvisine. Il le répète dans les démons où son porte parole, Chatov, confesse croire à la Russie, à l’orthodoxie, au Christ. Mais en Dieu ? Il se déclare sur ce point fils de son siècle et tourmenté par le doute. Mais si la foi en Dieu reste suspendue dans le vague, en revanche, selon lui, l’athéisme est mortel. Il ouvre un principe de damnation dans l’intelligentsia révolutionnaire. Il détruit tout ordre social : “Si Dieu n’existe pas tout est permis”, dit un personnage dans Crime et Châtiment et un personnage comique de l’Idiot réitère : “Si Dieu n’existe pas, que devient mon grade de capitaine ?” Une seule chose cependant est pire encore que l’athéisme, c’est le catholicisme. Un prince Gagarine s’y était converti et était même devenu jésuite. De quelles insultes Dostoïevski ne l’abreuve-t-il pas. Il eût mieux fait d’être athée. La parabole fameuse du “grand Inquisiteur” désigne l’objet combiné du socialisme despotique et de sa pire forme possible, sa forme catholique, plus perverse en somme que celle des révolutionnaires russes qui, du moins, sont athées.

L’amour passionné de Dostoïevski pour le Christ est en revanche attesté de bonne heure. Il lui est revenu au bagne : “ Par le Peuple, je le reçus de nouveau dans mon coeur”. Quel Christ ? Comme il en parle il n’est pas si différent du Christ de Renan : un homme idéal, admirable, mais homme : “Il n’est rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, plus viril et plus parfait que le Christ et non seulement il n’est rien – je me le dis avec un amour jaloux – mais il ne peut rien être”. Son Christ se place dans la série des Christs romantiques, entre le Christ de Hegel, et le Parsifal de Wagner, une sorte aussi de Kaspar Hauser chu des mondes supérieurs dans celui ci, dont l’icône adéquate est le prince Mychine dans l’Idiot, témoin impuissant, autour de qui se multiplient les catastrophes. Est il ressuscité ? Dostoïevski en contemplant le Christ mort de Holbein au musée de Bâle avait été bouleversé par le doute. Est il la Vérité ? “Si l’on me prouvait, poursuit-il dans la lettre à Nathalie Fonvisine, que le Christ est hors de la vérité et qu’il fût réel que la vérité soit hors du Christ, je voudrais plutôt rester avec le Christ qu’avec la vérité”. Parole d’allure grandiose, mais fort dangereuse puisqu’elle admet qu’il pourrait être beau et méritoire de suivre un imposteur. En ce cas son culte d’hyperdulie du Christ, d’un Christ sans rapport défini avec le Père ni avec la toute puissance, ni avec la vérité, ni avec la promesse d’Israël, pourrait en toute rigueur être taxé d’idolâtrie.

Et l’Eglise ? Bien entendu Dostoïevski nie avec indignation qu’on puisse être un vrai chrétien, encore moins un vrai Russe en dehors de l’Eglise orthodoxe. Cependant il en fait peu état, sinon pour marquer son peu d’estime pour la hiérarchie de cette Église. La véritable Église, c’est la Russie, et dans la Russie le peuple russe. Certes le peuple ne connaît pas la Bible, ni l’Evangile, ni le dogme, ni les règles morales, “ mais pour ce qui est du Christ, il le connaît et il le porte dans son coeur pour l’éternité”. C’est pourquoi le Christ en définitive se réduit au “Christ Russe”, l’incarnation non du Verbe de Dieu mais de l’essence de la Russie, de son idéal qu’elle doit répandre sur le monde afin de le rénover. Les Slavophiles affirmaient que la Russie était sainte à cause de la pureté de son orthodoxie. Dostoïevski pense au fond que l’orthodoxie est pure à cause de la sainteté de la Russie.

Cependant Dostoïevski n’aime pas le monde. Il projette sur lui son pessimisme gnostique (il a beaucoup lu Swedenborg). La nature est pleine de bêtes horribles qui surgissent dans les rêves et les hallucinations. Par moment, il est vrai, dans d’autres rêves, dans l’élation qui suit la crise d’épilepsie, ou en contemplant à Dresde une toile de Claude Lorrain il entrevoit une sorte d’Arcadie lumineuse, d’Age d’or, ou tout est réconcilié. Le monde est ainsi scindé, comme est la Russie elle même, pleine de péché et de misère mais qui mystiquement se transfigure quand on se convertit à elle.

Il découle de tout cela une morale qui se calque sur les moeurs extrêmes qu’il prête au peuple russe, capable de barbarie, de mensonge, de violence mais aussitôt d’accès de bonté et de générosité. Dostoïevski le justifie. Cette morale dévalue les commandements de la Bible et leur substitue les conseils évangéliques. Les commandements sont facultatifs, les conseils sont obligatoires. Voler est excusable, mais il est inexcusable d’être propriétaire. L’oeuvre de chair est concevable dans le viol, suspecte, voire coupable dans le mariage. Mais surtout, le péché et la grâce sont donnés ensemble et d’une certaine manière le péché est la condition de la grâce. Ce n’est pas la vertu qui prépare à la vertu mais le crime et l’athéisme est le point de passage obligé au seuil de la conversion. Dostoïevski a porté au comble, au littéral , au vertigineux la formule de Luther : simul peccator et justus.

L’héritage posthume d’un grand homme contient au point de vue de l’exactitude historique du vrai et du faux.

Le vrai Dostoïevski me semble avoir été correctement perçu en Russie. Comme on peut le penser Lénine le vomissait , le considérait comme une saleté réactionnaire. Le plus grand auteur russe fut très logiquement en Union Soviétique un auteur interdit. En revanche la culture brillante de l’âge symboliste professait pour lui un culte équivoque. Il était accordé à son apocalyptisme, à son nationalisme messianique. Dostoïevski haïssait la révolution, mais en même temps il décourageait de résister sérieusement, c’est à dire politiquement à son oeuvre de destruction. Ce monde ne méritait pas d’être défendu. Attendons l’Apocalypse et l’Apocatastase. Pour Ivanov, pour Berdiaev, Dostoïevski tendait au bolchevisme un miroir métaphysique profond où l’Occident superficiel et vain était incapable de lire. Quand Berdiaev écrivait que le Bolchevisme avait eu au moins ceci de bon qu’il avait empêché la Russie de suivre le chemin de l’embourgeoisement européen, quand il reprit à la fin de sa vie un passeport soviétique, il n’était pas infidèle à l’esprit de Dostoïevski. L’enfer russe que, selon lui, seul un Russe peut comprendre est tout de même préférable à la satisfaction suisse. L’enfer est un lieu de mauvais anges, mais d’anges, et donc en en soi supérieur à la simple terre où les hommes tâchent de vivre. En plus on y souffre.

En relisant Dostoïevski, j’ai été frappé de voir combien nombre de ses thèmes ont été repris par Soljenitsyne. Certes, Soljenitsyne au Goulag, n’a pas adoré le pouvoir qui l’y avait jeté. Il l’a combattu au nom d’une idée fort concrète de la vérité et de la justice. Il n’a pas haï l’Occident pendant son exil. Il n’a pas eu cependant beaucoup d’estime ni de curiosité pour lui, et n’a pas fait l’effort d’apprendre l’anglais. Il n’a eu de pensée que pour la Russie, son histoire son essence, son destin, persuadé qu’aucun occidental ne pouvait la comprendre. Il a admiré Stolypine, y voyant, à la façon de Dostoïevski, le modèle d’une union du peuple avec un pouvoir d’en haut intelligent et fort. Comme son prédécesseur il compte sur le peuple, sur le Zemstvo, il l’appelle au travail, à la mise en valeur de la Sibérie. Comme lui il veut réunir “dans l’amour” l’Ukraine et la Biélorussie, il comprend mal l’identité persistante du peuple juif, il ne conçoit pas qu’un Russe puisse être chrétien en dehors de l’Eglise du patriarcat de Moscou. Le vrai point commun entre ces deux grands hommes est celui ci : le problème clé devant lequel se trouve la Russie n’est pas un problème politique, mais un problème national, moral et religieux. Ou encore : le national, le moral, le religieux peuvent et doivent se substituer au politique. La question est de savoir si l’on peut faire l’économie de l’ordre politique .

Tournons nous vers l’Occident. La fortune de Dostoïevski repose-t-elle sur une illusion ? Les bons connaisseurs de la Russie ne se sont pas laissé leurrer par le mirage. Mais ceux qui ne connaissaient pas les coulisses et les arrières plans russes de son oeuvre se sont ils laissé blouser par un Dostoïevski imaginaire ? Je ne le pense nullement.

Laissons de côté l’influence littéraire colossale de Dostoïevski sur la littérature mondiale. Faut il pour s’en tenir au seul domaine français, citer Bloy, Mauriac, Bernanos, Claudel mais aussi Proust, Gide, Jouhandeau, Simenon et combien d’autres ? Concentrons nous sur son influence spirituelle. La partie politique de son oeuvre est considérée comme une affaire intérieure russe qui n’intéresse guère l’Occident. C’est essentiellement le penseur religieux qui a été pris au sérieux.

Melchior de Vogüe salue en 1886 dans le Roman russe une sorte de bouée de sauvetage capable d’insuffler dans notre littérature si tristement desséchée le supplément d’âme qui lui fait si tristement défaut. Il trouve Dostoïevski un peu fort de café, mais il reconnaît en lui l’interprète autorisé du “livre régulateur”, l’Evangile. Il ne remarque pas que ces Russes dont il admire l’originalité avaient été nourris de Buchez, de Leroux, de Lamennais, de Sand, de toute une littérature sociale-chrétienne un peu exaltée qui en France était largement oubliée, mais qui en Russie, lue avec retard, était encore fraîche et stimulait les écrivains. La Russie lui renvoyait dans un miroir grossissant, éblouissant, des thèmes qui avaient eu leur heure et revenaient maintenant avec le décalage d’une génération.

La trop forte liqueur dostoïevskienne a surtout été appréciée après les grands désastres de la première et de la seconde guerre mondiale. Il devient accordé à un monde en désarroi. Karl Barth dans son livre inaugural de 1918, l’Epitre aux Romains se réfère constamment à Dostoïevski, aux côté de Kierkegaard et de Nietzsche, les trois prophètes des temps de catastrophe. La théologie négative de Barth récuse toute religion, y compris la chrétienne, au profit d’une foi dont la teneur est difficile à expliciter. C’est pourquoi il emprunte littéralement à Dostoïevski le paradoxe qui fait de la négation de toute croyance, la propédeutique de cette foi et, de l’extrême du mal, l’introduction à l’espérance eschatologique : “ Le cri du révolté contre Dieu est plus proche de la vérité que les artifices de ceux qui entendent le justifier”.

En 1959, en pleine hégémonie marxiste sur la France, le P. de Lubac conclut sur Dostoïevski son Drame de l’humanisme athée. Il le dresse dans un grandiose parallèle avec Nietzsche, son frère jumeau et son pôle opposé. La citation toujours opportune de Dostoïevski vient avec abondance soutenir sa thèse et enrichir la haute théologie du futur cardinal. J’en dirais autant des analyses de Romano Guardini, de Tillette, de René Girard, pour qui il ne fait pas de doute que Dostoïevski est un penseur chrétien de toute première importance et même qu’il a compté dans le développement personnel de leur foi sans que sa rectitude soit sérieusement déviée par ses hyperboles. Ont ils mal lu ? N’ont-ils pas vu où menait son anomisme voire son antinomisme surchrétien ? Ou bien peut-on simplement constater que les grands textes supportent plusieurs sens et plusieurs lectures ? Dostoïevski “grand homme” échappe de tous côtés aux limitations que son temps, ses passions, son pays lui ont imposés. Il échappe à la description où je l’ai enfermé. Ses délires, ses mensonges, ses folies, deviennent dans un autre climat et sous d’autres regards sa vérité et sa sagesse.

Voir aussi:

Communisme et nazisme, les deux branches radicales du socialisme

Nouvelles de France
20 fév, 2013

Communisme et nazisme, les deux branches radicales du socialismeThe Soviet Story du Letton Edvins Snore est un film documentaire méconnu en France, et c’est bien dommage car il démolit deux mythes particulièrement bien ancrés dans notre pays. Le premier mythe nous fait croire que le communisme, contrairement au nazisme, part d’une bonne intention. Le deuxième mythe, c’est de s’imaginer que le socialisme internationaliste bolchevique et le socialisme ultranationaliste nazi n’ont absolument rien en commun, et que d’ailleurs le national-socialisme n’a de socialiste que le nom. Edvins Snore nous raconte, témoignages, images et documents d’archives à l’appui, l’histoire commune de deux branches radicales du socialisme : le national-socialisme allemand et le communisme russe.

Premier mythe : contrairement au nazisme, le communisme part de bonnes intentions

Ou, comme l’affirme le président socialiste de l’agglomération de Montpellier pour justifier l’édification de statues de Mao et Lénine (voir l’article ici) sur la Place des Grands Hommes du XXe siècle (à environ 300 000 euros la pièce, voir ici), « les idéologies représentées sur la place sont toutes des idéologies de libération et de conquête des droits malgré leurs parts d’ombre ».

Faux, répond le Letton Edvins Snore qui, contrairement à M. Moure ou M. Frêche, l’ancien président socialiste de la région Languedoc-Roussillon à l’origine du projet, a connu le communisme au pouvoir. Le communisme c’est la guerre des classes, et la guerre des classes implique de liquider une partie de la population. Pour restructurer la société, il faut d’abord tuer non seulement les opposants, mais aussi les intellectuels, les meilleurs travailleurs, les ingénieurs, etc. Des groupes entiers de la société. C’est le genre d’ingénierie sociale qu’ont mis en œuvre Lénine et Staline, Mao et Pol Pot, pour ne citer que les plus sanguinaires. Cette ingénierie sociale forcée répond aussi à des critères ethniques lorsque des peuples sont considérés comme trop réactionnaires. Karl Marx et Friedrich Engels prônaient eux-mêmes « l’extermination des Serbes et autres peuplades slaves, ainsi que des Basques, des Bretons et des Highlanders d’Écosse », tous des peuples trop peu évolués pour la révolution communiste et faisant ainsi obstacle à l’inéluctable « progrès » de l’humanité.

En hiver 1932-33, pour écraser la résistance des Ukrainiens trop attachés à leur terre face à la collectivisation, toutes les réserves de nourriture et de grain ont été confisquées, les champs encerclés par le NKVD (le prédécesseur du KGB), avec interdiction de s’en approcher. Les trains aussi étaient étroitement surveillés pour empêcher les Ukrainiens affamés de partir. Les gens mouraient lentement de faim. Hommes, femmes, enfants, vieillards. Des unités spéciales du NKVD venaient chercher les corps. Les Ukrainiens affamés qui essayaient de cueillir de la nourriture dans les champs malgré l’interdiction étaient tués d’une balle dans la tête. Le grain pris aux Ukrainiens était exporté à l’Ouest par millions de tonnes. L’Ouest savait et commerçait malgré tout. Sept millions de personnes sont mortes de faim pendant l’hiver 1932-1933 en Ukraine et c’était à ce moment-là le programme d’extermination le plus efficace jamais vu dans l’histoire de l’Humanité.

Communisme et nazisme, les deux branches radicales du socialismeL’objectif ultime du marxisme-léninisme, c’est la naissance de l’Homme nouveau. Il faut pour cela recréer la société dans laquelle l’Homme évolue et l’Union soviétique a été le premier champ d’expérimentation de cette théorie meurtrière. Le documentaire The Soviet Story démarre sur des images de centaines de corps déterrés par les Allemands à Katyń, où au printemps 1940 les Bolcheviques avaient exécuté en masse quelque 25 000 membres de l’élite polonaise. De la même manière, dans un dernier acte de complicité avec le régime nazi, Staline laissa froidement, pendant 2 mois et alors que ses troupes attendaient de l’autre côté de la Vistule, les Allemands écraser l’insurrection de Varsovie d’août-septembre 1944. Résultat : environ 200 000 Polonais tués dont 10 % seulement étaient des combattants. Bien peu de monde finalement par rapport au million de Polonais déportés en Sibérie dans la partie du pays occupée par les Soviétiques en 1939-41. Une bonne moitié ne sont jamais revenus. Les critères de déportation ? Le décret 0054 du NKVD du 28 novembre 1940 délivré à Vilnius par le Commissaire du Peuple de la République socialiste soviétique de Lituanie (une ville polonaise entre les deux guerres mondiales, capitale historique de la Lituanie) nous dévoile les catégories de gens à déporter : les membres de partis politiques, les personnes qui ont été exclues du parti communiste, les réfugiés, les étrangers, les personnes qui ont voyagé à l’étranger, les personnes qui font de l’esperanto (!), les philatélistes (!!), le personnel de la Croix Rouge, les personnes qui mènent une activité paroissiale, les membres du clergé, les membres actifs des communautés religieuses, les aristocrates, les propriétaires terriens, les commerçants aisés, les banquiers, les industriels, les restaurateurs et les hôteliers (1). Parmi les quelque trois millions de Polonais non juifs qui ont été tués pendant la deuxième guerre mondiale, la moitié environ l’ont été par l’occupant soviétique et l’autre moitié par l’occupant allemand. Bien évidemment, avec le génocide des Juifs polonais, les nazis ont fait nettement plus de morts en Pologne que les communistes, mais ces derniers les ont aidé dans ce domaine aussi.

Deuxième mythe : communisme soviétique et national-socialisme allemand sont deux idéologies complètement différentes

Un fait historique est mis en avant dans The Soviet Story : de septembre 1939 à juin 1941, les Soviétiques ont livré aux Allemands des groupes entiers de Juifs qui avaient fui l’occupant allemand. Le NKVD communiste a aidé à former la Gestapo nazie. Soviétiques et Allemands ont discuté ensemble de la manière dont il fallait résoudre la « question juive » en Pologne occupée. Les images d’archive de ces officiers soviétiques et allemands qui trinquent ensemble ou de cet officier communiste qui fait le salut nazi aux officiers SS devant un groupe de prisonniers juifs apeurés « rendus » aux Allemand sont sans équivoque. Le cinéaste letton nous montre encore cette publication communiste française de juillet 1940 qui vante le fait que les travailleurs parisiens s’adressaient aux soldats allemands comme à des amis. La coopération entre le régime nazi et le régime bolchevique était un fait bien avant le Pacte Molotov-Ribbentrop et elle ne s’est pas arrêtée au simple partage des territoires d’Europe centrale entre les deux puissances.

Les affinités étaient profondes. Tout comme le communisme, le national-socialisme avait pour ambition de créer un Homme nouveau. Françoise Thom, professeur d’histoire à la Sorbonne, interrogée dans le film d’Edvins Snore :

« Les deux systèmes n’acceptent pas la nature humaine telle qu’elle est, les deux systèmes sont en guerre avec la nature humaine. C’est la racine du totalitarisme. Le nazisme est basé sur une fausse biologie, le communisme est basé sur une fausse sociologie. Mais les deux systèmes prétendent avoir une base scientifique ».

Communisme et nazisme, les deux branches radicales du socialismeLes esprits réactionnaires de ce début de XXIe siècle ne pourront s’empêcher, en lisant cette description, de penser à la rhétorique du « mariage pour tous », avec PMA et GPA, le tout basé sur la théorie du genre. J’espère qu’on me pardonnera cette petite digression personnelle mais l’association d’idées était trop forte pour que je m’en prive.

Un des principaux scientifiques du régime nazi, Alfred Rosenberg, a d’ailleurs confessé devant le tribunal de Nuremberg qu’Hitler avait dévoyé l’idée du national-socialisme. En effet, du point de vue des nationaux-socialistes, l’idée partait d’une bonne intention : créer une société nouvelle avec des gens sains, beaux et heureux, sans handicapés et sans Juifs.

George Watson, historien de l’Université de Cambridge : « Peu de gens savent que beaucoup de socialistes ont prôné le génocide au XIXe et au XXe siècle. C’est un fait très peu connu et très choquant. La première fois, c’était en janvier 1849, dans le journal de Karl Marx, le Neue Reinische Zeitung, Engels parlait de guerre des classes et Marx expliquait que quand la révolution socialiste éclaterait, il y aurait des sociétés primitives en Europe avec deux étapes de retard, puisqu’elles ne sont même pas encore capitalistes. Il avait en tête les Basques, les Bretons, les Highlanders d’Écosse et les Serbes, qu’il appelait des déchets raciaux. Karl Marx considérait que ces races devraient être détruites. »

Pierre Rigoulot, historien à l’Institut d’Histoire Sociale, Paris : « Marx parlait de la vulgarité et la saleté des Slaves. Il pensait par exemple que la Pologne n’avait aucune raison d’exister. »

Quelques années après Marx écrivait dans son journal : « Les classes et les races trop faibles pour maîtriser les nouvelles conditions de vie doivent laisser le champ libre. » […] Elles doivent « périr dans l’holocauste révolutionnaire ».

Pour George Watson, Marx et Engels ont bien été les premiers avocats de l’extermination raciale : « Je ne connais personne d’autre qui avant Marx et Engels aurait parlé publiquement d’exterminer des races et je suppose donc que cela a commencé avec eux. »

Communisme et nazisme, les deux branches radicales du socialismeUn an après la mort de Lénine en 1924, le New York Times a publié un petit article qui disait : « Le parti national-socialiste des travailleurs allemands, fondé par Hitler, continue de penser que Lénine et Hitler sont comparables. » C’est Joseph Goebbels lui-même qui est cité dans l’article comme organisant des discussions politiques soutenant cette thèse : « Lénine était le plus grand des hommes après Hitler et la différence entre le communisme et la foi d’Hitler est très subtile. »

Par la suite, le message de leur ressemblance aux communistes passant mal auprès de leur électorat, les nazis ont changé de stratégie, mais dans les discussions internes du parti, Hitler disait souvent avoir lu Karl Marx et avoir basé sa doctrine sur les écrits de ce dernier.

Vladimir Boukovski, ancien dissident soviétique : « Les gens oublient souvent que les nazis étaient des socialistes. En Union soviétique c’étaient des internationaux-socialistes, en Allemagne c’étaient des nationaux-socialistes. Ce sont deux branches du socialisme. C’est la même chose, avec seulement une légère différence d’interprétation. »

Françoise Thom : « Une partie de la gauche a rejoint Hitler. En tout cas, en France, une partie des socialistes le soutenaient. »

Le dramaturge socialiste George Bernard Shaw soutenait lui aussi Hitler dans les médias. Et ce n’était pas parce qu’il ignorait les crimes que Hitler allait commettre, bien au contraire c’est justement parce qu’il les connaissait. Shaw demandait publiquement que les personnes inutiles pour la société soient assassinées de manière humanitaire. Des images d’archives que The Soviet Story publie à nouveau. Le socialiste Shaw lança même dans le journal Listener du 7 février 1934 un appel aux scientifiques pour qu’ils découvrent un gaz humanitaire qui permettrait de tuer instantanément et sans douleur, un gaz que les nazis allaient mettre au point 10 ans plus tard sous le nom de Zyclon B.

Il faut tout de même dire que tous les socialistes ne soutenaient pas Hitler, et notamment ceux qui considéraient comme inacceptable de tuer les gens par catégories de races : pour suivre les enseignements de Marx la sélection devait être basée sur l’appartenance de classe. En ce sens, l’Union soviétique était alors le seul pays vraiment marxiste puisqu’il exterminait sa population avant tout selon le critère de classe. Sous Staline, les responsables locaux avaient des quotas de personnes à exécuter. Selon un ancien colonel de l’armée soviétique qui s’exprime dans le film d’Edvins Snore, Khrouchtchev lui-même avait demandé qu’on lui augmente son quota à 17 000 exécutions car il avait épuisé son quota précédent. Boukovski : « Tous épuisaient leurs quotas et en demandaient de nouveaux. Cela ne s’arrêtait plus ! »

Mikhaïl Gorbatchev : « Staline avait les mains pleines de sang. J’ai vu les condamnations à mort qu’ils signaient par paquets avec Molotov, Vorochilov, Kaganovitch et Jdanov. Ces cinq étaient les plus actifs, et Molotov ajoutait : ‘commuter les peines de 10 ans en exécutions par balle’. Par groupes entiers ! »

Norman Davies, historien britannique : « L’Europe n’avait jamais vu une telle tuerie, en termes de quantité et de nature. »

Natalia Lebiedeva, historienne russe : « Onze millions de personnes assassinées rien qu’entre 1937 et 1941. Onze millions ! Vous pouvez imaginer l’échelle des répressions contre nos propres citoyens ? »

Hitler, pour qui la Shoah n’était encore qu’un projet, suivait cela avec beaucoup d’intérêt.

The Soviet Story du cinéaste letton Edvins Snore a été financé par le groupe souverainiste au Parlement européen « Alliance pour l’Europe des Nations ».

Illustrations : Affiches de propagande nazies et soviétiques tirées du film The Soviet Story, www.sovietstory.com.

1. Source : God’s Playground: a History of Poland de l’historien Norman Davies.

Un commentaire pour Mort de Staline/60e: Retour sur ces démons qui ont poussé le monde à l’abîme (The healing in Gerasa inverts the universal scheme of violence)

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