Affaire Dreyfus: Une mécanique victimaire digne de l’Inquisition (Was the homosexual character of the documents in the Dreyfus secret file deliberately highlighted to convince the jury ?)

https://jcdurbant.files.wordpress.com/2013/03/dreyfus6.jpghttps://jcdurbant.files.wordpress.com/2013/03/dreyfus7.jpgQui veut noyer son chien l’accuse de la rage. La Fontaine
Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés. Georges Clemenceau
Les boucs émissaires ne guérissent ni les vraies épidémies, ni les sécheresses, ni les inondations […] Le pharmakon n’agit que sur les rapports humains détraqués par la crise mais il donnera l’impression d’agir également sur les causes extérieures. René Girard
La sacralisation fait de la victime le modèle d’une imitation et d’une contre-imitation [c’est-à-dire que la victime est à la fois fautrice de troubles et rédemptrice]. On demande à la victime d’aider la communauté à protéger la réconciliation, à ne pas retomber dans la crise des rivalités. On veille donc bien à ne pas imiter cette victime dans tout ce qu’elle a fait ou a semblé avoir fait pour susciter la crise [et ces interdictions correspondent à l’invention des tabous]. Lorque une crise menace à nouveau, on recourt aux grands moyens et on imite ce que la victime a fait pour sauver la communauté: elle a accepté de se faire tuer. On va donc choisir une victime qui lui sera substituée et qui mourra à sa place, une victime sacrificielle : c’est l’invention du rite. En effet, dans le sacrifice, on refait le mythe. Pour faire en sorte que le mécanisme du bouc émissaire fonctionne à nouveau et qu’il rétablisse une fois de plus l’unité de la communauté, on prend bien soin de copier très exactement dans le rituel la séquence originelle. On commence donc par se plonger dans une imitation de la crise des rivalités pour arriver à l’immolation de la victime dont on pense qu’elle va ramener une fois de plus l’ordre et la paix. René Girard
Sous l’influence du nietzschéisme toujours, les penseurs contemporains ont pris l’habitude de voir dans les mythes des textes aimables, sympathiques, allègres, guillerets, très supérieurs à l’Écriture judéo-chrétienne dominée, elle, non par un souci légitime de justice et de vérité, mais par un soupçon morbide… Si on adopte cette vision, et tout le monde peu ou prou l’adopte dans le monde actuel, on prend pour argent comptant l’absence apparente de violences injustes dans les mythes, ou la transfiguration esthétique de ces violences. Le judaïque et le chrétien passent pour trop obsédés au contraire par les persécutions pour ne pas entretenir avec elles un rapport trouble qui suggère leur culpabilité. Pour appréhender le malentendu dans son énormité, il faut le transposer dans une affaire de victime injustement condamnée, une affaire si bien éclaircie désormais qu’elle exclut tout malentendu.À l’époque où le capitaine Dreyfus, condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis, purgeait sa peine à l’autre bout du monde, d’un côté il y avait les « antidreyfusards » extrêmement nombreux et parfaitement sereins et satisfaits car ils tenaient leur victime collective et se félicitaient de la voir justement châtiée. De l’autre côté il y avait les défenseurs de Dreyfus, très peu nombreux d’abord et qui passèrent longtemps pour des traîtres patentés ou, au mieux, pour des mécontents professionnels, de véritables obsédés, toujours occupés à remâcher toutes sortes de griefs et de soupçons dont personne autour d’eux ne voyait le bien-fondé. On cherchait dans la morbidité personnelle ou dans les préjugés politiques la raison du comportement dreyfusard. En réalité, l’antidreyfusisme était un véritable mythe, une accusation fausse universellement confondue avec la vérité, entretenue par une contagion mimétique si surexcitée par le préjugé antisémite qu’aucun fait pendant des années ne parvint à l’ébranler. Ceux qui célèbrent l’« innocence » des mythes, leur joie de vivre, leur bonne santé et qui opposent tout cela au soupçon maladif de la Bible et des Évangiles commettent la même erreur, je pense, que ceux qui optaient hier pour l’antidreyfusisme contre le dreyfusisme. C’est bien ce que proclamait à l’époque un écrivain nommé Charles Péguy. Si les dreyfusards n’avaient pas combattu pour imposer leur point de vue, s’ils n’avaient pas souffert, au moins certains d’entre eux, pour la vérité, s’ils avaient admis, comme on le fait de nos jours, que le fait même de croire en une vérité absolue est le vrai péché contre l’esprit, Dreyfus n’aurait jamais été réhabilité, le mensonge aurait triomphé. Si on admire les mythes qui ne voient de victimes nulle part, et si on condamne la Bible et les Évangiles parce qu’au contraire ils en voient partout, on renouvelle l’illusion de ceux qui, à l’époque héroïque de l’Affaire, refusaient d’envisager la possibilité d’une erreur judiciaire. Les dreyfusards ont fait triompher à grand-peine une vérité aussi absolue, intransigeante et dogmatique que celle de Joseph dans son opposition à la violence mythologique. René Girard
Pour comprendre la question du bouc émissaire, il faut la comparer avec celle des boucs émissaires modernes. Ceux-ci sont très faciles à identifier, parce que notre société tout entière les a reconnus. Je pense, en particulier, à l’affaire Dreyfus. Dans ce dernier exemple, on a affaire à un véritable mythe, au sens où je l’entends, parce qu’il y a une victime innocente qui est condamnée par tout le monde, et d’une certaine manière transformée en personnage mythique. Le colonel Picquart et les premiers individus qui se sont élevés contre cette condamnation ont dû souffrir comme Dreyfus lui-même, être en quelque sorte martyrs, parce qu’ils se sont opposés non seulement à toutes les autorités, mais à une opinion publique qui était refermée mimétiquement sur elle-même. La vérité a néanmoins triomphé. Si dans cinq mille ans on retrouve les textes de l’affaire Dreyfus en vrac, les savants les étudieront ; si, ne sachant plus le français, ils se mettent à travailler statistiquement sur ces textes, ils y trouveront cent mille choses, toutes différentes, et en tireront des conclusions déconstructrices et très modernes, constatant qu’il y a des milliers d’interprétations de l’affaire Dreyfus et jugeant qu’elles se valent toutes, qu’elles ne sont ni vraies ni fausses. Ce ne sera pas vrai : en réalité, il n’y a que deux interprétations qui comptent, celle qui déclare la victime innocente et celle qui la dit coupable. La première est absolument vraie, et on ne peut pas la relativiser. La seconde est absolument fausse, et on ne peut pas relativiser sa fausseté. C’est ce qu’il faut dire aux étudiants à qui on apprend, aujourd’hui, que la vérité n’existe pas. René Girard

Dreyfus aurait-il été aussi la victime collatérale d’une liaison entre les attachés militaires allemand et italien ?

A l’heure où près de 120 ans après les faits et en collaboration avec les auteurs d’un livre, le Service historique de l’Armée se décide à rendre public le dossier secret de l’Affaire Dreyfus …

Retour, si l’on en croit les travaux des spécialistes du monde anglophone Pauline Peretz, Pierre Gervais et Pierre Stutin, sur la mécanique victimaire d’un service du contre-espionnage …

Qui, face à un milieu cosmopolite et en partie homosexuel d’attachés militaires (notamment les représentants allemand et italien), aurait reproduit inconsciemment les fantasmes et les procédures accusatoires de l’Inquisition médiévale  …

Ajoutant, pour s’assurer de la condamnation de Dreyfus, le scandale au scandale tout en étant contraint, par raison d’Etat, d’en interdir la divulgation pour empêcher toute discussion publique …

La face homosexuelle de l’Affaire

Pierre Assouline

06 avril 2008

A la toute fin de l’autre siècle, comme un scandale d’écoutes téléphoniques venait d’éclater, une brève de Charlie-Hebdo informa ses lecteurs que Jeanne Calment, doyenne des Français et de l’humanité tant qu’à faire, avait été placée sur écoutes par l’Elysée : « Elle avait des révélations à faire sur l’affaire Dreyfus ! ». Il est vrai qu’elle était âgée de 19 ans en 1894… On pouvait aussi en déduire que l’Affaire n’avait pas livré tous ses secrets. Mais qui aurait imaginé alors qu’elle rebondirait un jour du côté de l’homophobie ?

L’anecdote m’est revenue en mémoire en découvrant dans la dernière livraison de la très sérieuse Revue d’Histoire moderne et contemporaine une manière de « scoop » historique comme en rêvent tant les journalistes que les historiens. Poétiquement intitulée Les plis de l’Affaire, cette étude de 35 pages invite à relire son « dossier secret », pourtant déjà abondamment étudié et reconstitué par d’autres. Sauf qu’elle le fait à la lumière des rapports entre homosexualité et antisémitisme sous la signature de Pierre Gervais, Romain Huret et Pauline Peretz. Que ces trois universitaires ne soient pas des spécialistes de l’histoire politique de la France à la charnière des XIXème et XXème siècle, mais plutôt du monde anglophone, indique déjà qu’il valait mieux n’être pas dreyfusologue pour s’y aventurer. Plutôt que de se focaliser comme tant d’autres avant eux sur le fameux bordereau qui fit injustement condamner le capitaine Alfred Dreyfus pour haute trahison, ils ont préféré concentrer leurs efforts sur ledit « dossier secret » commandé par le général Mercier, ministre de la Guerre, et par lui communiqué aux juges du premier Conseil de guerre. Or son poids fut non moins décisif que celui du bordereau. Son contenu fut dilué dans l’océan de papiers de l’instruction. Le trio infernal de chercheurs a mis en lumière toute une correspondance homosexuelle à caractère érotique entre le lieutenant-colonel von Schwartzkoppen, attaché militaire allemand à Paris, et son amant le major Panizzardi, son homologue italien. Des lettres explicites qui ne manquent pas d’imagination lexicale : « mon grand bourreur », « ton bourreur de 2ème classe », « mon bon petit chien », « mon petit Loulou », « votre chienne de guerre »… Le contre-espionnage français les avait volées à la chancellerie allemande. Il ne s’agit pas pour ces historiens de remettre en cause les explications traditionnelles de l’Affaire.Que les accusateurs militaires de Dreyfus fussent foncièrement antisémites n’est pas en doute : mais pourquoi ont-ils crû bon d’exploiter au départ la dimension homosexuelle du dossier constitué par le chef du contre-espionnage français ? A l’issue de leur enquête, convaincante tant elle est rigoureuse, les chercheurs estiment qu’en ajoutant du scandale au scandale, les comploteurs étaient certains d’obtenir la condamnation de Dreyfus : « Mais du fait de l’identité de leurs auteurs, ces lettres firent l’objet, au nom de la raison d’Etat, d’une censure qui en interdit toute discussion publique ».La tactique de ces antidreyfusards s’éclaire ainsi d’un nouveau jour lorsqu’on voit comment ils sont parvenus à nouer habilement deux phénomènes de marginalisation : antisémitisme et homophobie (bien que le concept soit, en l’occurrence, anachronique), Dreyfus étant un Juif hétérosexuel et ses supposés complices des homosexuels non-juifs. En mêlant tous ces éléments de réprobation, ils entremêlaient plusieurs imaginaires d’exclusion et alourdissaient son dossier (le sociologue Hans Mayer a étudié ce phénomène dans sa dimension littéraire dans Les Marginaux réédité chez 10/18). Cela dit, si l’on peut conçoit que les contemporains de l’Affaire aient occulté sa dimension homosexuelle, on comprend moins que depuis, les historiens les aient négligés, balayés ou méprisés, et qu’ils n’aient pas davantage pris en compte un facteur souvent considéré comme relevant de la petite histoire, obsessionnelle et amateur.

Avec Michel Drouin, Philippe Oriol et Vincent Duclert, Marcel Thomas est de ces chercheurs qui ont consacré le plus de temps et de travaux à éclairer les zones d’ombre de l’Affaire. Président de la Société Internationale d’Histoire de l’Affaire Dreyfus (SIHAD), il est leur doyen et celui qui, le premier, étudia lesdits « dossiers secrets » il y a soixante ans à Vincennes. Il accueille avec un certain sourire le « nouvel » éclairage lancé par l’article de la Revue d’Histoire moderne et contemporaine. A ses yeux, si j’en crois sa réaction telle qu’il me l’a communiquée avant même « une étude attentive » de l’article en question, le fait que ces dossiers aient déjà été examinés à maintes reprises et de longue date par des historiens après l’avoir été par des magistrats de la Cour de Cassation sans accorder d’intérêt à la dimension homosexuelle de l’Affaire, suffit à clore le débat. De plus, Max Von Schwartzkoppen étant à voile et à vapeur et ayant également laissé selon lui de bons souvenirs à certaines dames telle l’épouse d’un diplomate de l’ambassade des Pays-Bas, laisserait supposer ceci : si ils avaient voulu le faire chanter, les chefs de l’Etat-Major disposaient d’armes « autrement plus redoutables »que son homosexualité puisqu’ils avaient mis la main sur sa correspondance torride avec Mme de Weede. « Dans le même ordre d’idées, n’oublions pas non plus que si le dossier secret ne contient rien qui concerne Picquart, les anti-dreyfusistes ne manquèrent pas, quand cet enfant chéri de l’Etat-Major fut tombé en disgrâce, de chuchoter qu’il était connu dans certains milieux sous le prénom de « Georgette ». Néanmoins, quand ses supérieurs envisagèrent un chantage pour lui imposer silence, chacun sait que ce ne fut aucunement de la révélation d’une hypothétique homosexualité qu’on pense se servir mais d’une liaison banalement féminine. « On agira sur le mari » avait dit le Général Gonse, à la grande indignation de Du Paty qui contribua à faire avorter ce projet ». Voilà pourquoi Marcel Thomas n’est guère troublé par cette relecture de l’Affaire. Il en juge les élèments certes sulfureux mais anecdotiques, connus de longue date et juste dignes d’être regardés comme « un détail pittoresque de la toile de fond devant laquelle se jouait le vrai drame ». Soit. Mais il serait préférable que les spécialistes ne s’expriment qu’après avoir vraiment lu, autrement que par ouï-dire, l’article en question, et qu’ils évitent de se référer aux souvenirs du petit-fils d’une dame autrefois séduite, ou aux opinions du romancier Roger Peyrefitte. Car l’article en question s’appuie sur des sources autrement plus rigoureuses. Encore faut-il prendre la peine de le lire.

Voir aussi:

Les coulisses de l’affaire Dreyfus

Grégoire Kauffmann

L’Express

21/10/2012 à 07:00

Le capitaine aurait-il été aussi la victime collatérale d’une liaison entre les attachés militaires allemand et italien ? Une nouvelle thèse – déjà contestée – dans un dossier sans fin.

C’est une petite bombe dans le milieu très fermé des spécialistes de l’affaire Dreyfus. Condamné en raison de ses origines juives, le capitaine alsacien aurait également été victime de préjugés homophobes… Les auteurs de cette nouvelle thèse ? Un trio de chercheurs, Pierre Gervais, Pauline Peretz et Pierre Stutin, auteurs du Dossier secret de l’affaire Dreyfus.

L’ouvrage ne relève pas du genre complotiste, mais de l’exégèse du « dossier secret », cette fameuse liasse de documents illégalement transmis aux juges militaires lors du procès d’Alfred Dreyfus pour haute trahison.

La hantise des « pédérastes » et des « invertis »

Automne 1894. Le capitaine Dreyfus, 35 ans, est arrêté sur la base d’une correspondance entre l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne, Schartzkoppen, et son alter ego de l’ambassade d’Italie, Panizzardi. De cet échange de lettres, subtilisées par les services du contre-espionnage français, il ressort qu’un traître se cache à l’état-major. En l’absence de pistes sérieuses, et sous la pression du ministre de la Guerre, les soupçons se portent sur Dreyfus. Sa qualité de juif n’en fait-elle pas un coupable idéal aux yeux des enquêteurs militaires, nourris de préjugés antisémites ? Jusqu’ici, rien de neuf. Les archives dévoilent pourtant une autre dimension : la hantise des « pédérastes » et des « invertis ».

Car les deux attachés militaires étrangers, Schartzkoppen et Panizzardi, n’échangent pas seulement des renseignements sur les mouvements de troupes de l’armée française. Ils sont amants, et partagent aussi des confidences sur l’oreiller. Liaison charnelle et passionnée, comme en témoignent certains passages de leur correspondance, dérobée par les services français : « Mon beau bourreur. J’ai bien joui et je vous fais la restitution de trois pièces »…

Dreyfus ne fut jamais présenté par ses accusateurs comme un homosexuel. Mais ses prétendues accointances avec un réseau d’espions « cosmopolites » aux moeurs « contre-nature » auraient fortement joué en sa défaveur. La haine et la peur des homosexuels étaient en effet répandues à l’état-major. Les pièces secrètes communiquées aux juges militaires seraient ainsi « structurées autour d’un discours idéologique mêlant xénophobie, homophobie, antisémitisme et paranoïa sécuritaire ». Les limiers du contre-espionnage français auraient sournoisement monté en épingle les éléments érotiques de la correspondance Schartzkoppen-Panizzardi. Leur but ? Susciter l’écoeurement chez les officiers chargés de juger Dreyfus. Interprétation séduisante. Mais dénuée de tout fondement, selon Vincent Duclert et Philippe Oriol, deux spécialistes de l’Affaire, qui réagissent dans la dernière livraison du magazine L’Histoire. Pour eux, les auteurs se contentent d’approximations et opèrent une lecture fantaisiste des archives. Car il est impossible de reconstituer le dossier secret original, transmis à huis clos aux juges du conseil de guerre en 1894. A chaque rebondissement de l’Affaire, en effet, ce montage documentaire connaîtra des ajouts successifs et circulera entre différents services, jusqu’à accoucher d’un « monstre » composé de faux et de pièces détournées. Il est vrai que, malgré un faisceau de présomptions plutôt convaincantes, les auteurs du Dossier secret n’administrent jamais la preuve définitive de leur démonstration. Reste une analyse passionnante de cet imaginaire fin de siècle entrelaçant fantasmes sexuels, hantise de l’espionnage, haines de race et haines de classe… Sans cette toile de fond digne de Jean Lorrain et de son esthétisme déliquescent, on ne peut pas comprendre l’affaire Dreyfus.

Voir encore:

Le dossier secret de l’affaire Dreyfus

Le livre

Présentation du livre

On croit tout savoir de l’Affaire Dreyfus. On connaît pourtant mal la mécanique intellectuelle qui, sous le contrôle jaloux des militaires, conduisit, en décembre 1894, à la condamnation d’un innocent. Les rapports de forces entre administrations, la crainte obsessionnelle de l’espionnage des attachés militaires étrangers en poste à Paris, les activités et mœurs de ces derniers – tous ces éléments déterminants dans le déclenchement de l’Affaire, ne retiennent que bien peu l’attention des narrations classiques. Ces questions furent en effet rapidement éclipsées par une bataille politique dont l’enjeu principal était de prouver l’innocence du Capitaine. Il n’y a pas à débattre de celle-ci : elle est incontestable. Notre ouvrage se concentre sur un autre versant : le processus d’accusation. Avec l’ambition d’éclairer un angle mort d’une historiographie pourtant abondante.

Comment un obscur soupçon de trahison, né comme tant d’autres dans le petit milieu des attachés militaires parisiens, devint-il l’Affaire que chacun connaît ? A quel montage documentaire et à quel échafaudage intellectuel les militaires eurent-ils recours pour organiser un complot d’Etat contre un innocent ? Pourquoi le ministre de la Guerre, Auguste Mercier, et ses subordonnés, loin de corriger leur erreur initiale, persistèrent-ils dans cet extraordinaire déni de justice, appuyé par de multiples forfaitures ? Comment se retrouvèrent-ils à défendre, par le crime, le coupable véritable d’une trahison avérée : Esterhazy, sans relation aucune avec Dreyfus ? Pour comprendre cette dérive au sommet de l’Etat, il convient de revenir à la préhistoire de l’Affaire et à l’élaboration, par le Service de statistiques– le contre-espionnage de l’époque – d’un « dossier secret », présenté pendant le délibéré des juges du Conseil de guerre en décembre 1894 pour emporter la condamnation du Capitaine, en violation même des principes fondateurs de notre droit. Où mieux en effet que dans ce dossier secret, qui scella le sort de Dreyfus, rechercher les ressorts de la conviction des conjurés ?

S’inspirant des méthodes mises au point par les médiévistes pour l’étude de l’Inquisition, Pauline Peretz, Pierre Gervais et Pierre Stutin ont rouvert les archives militaires de Vincennes et et les archives judiciaires conservées aux Archives Nationales. Ils ont examiné les papiers, les écritures, les encres. Leur enquête plonge au cœur du Paris de la Belle Époque et de l’étrange Section. Ils révèlent que, fasciné par le milieu cosmopolite des attachés militaires et choqués par l’homosexualité de certains d’entre eux, le contre-espionnage reproduisit inconsciemment les fantasmes et les procédures accusatoires de la vieille Inquisition.

Voir également:

DOSSIER SECRET

Site du Dossier secret

Dossier secret militaire – Numérisation

Sur la suggestion des auteurs du livre Le dossier secret de l’affaire Dreyfus (Alma éditeur), le Service Historique de la Défense (SHD) a décidé d’entreprendre la numérisation du corpus complet des pièces qui composent le dossier secret militaire de l’affaire Dreyfus.

Cette opération livre pour la première fois au public et aux chercheurs l’ensemble des pièces disponibles en accès libre et gratuit.

Quelques pièces sont visible sur le présent site et le corpus complet est consultable sur le site du SHD dès maintenant en cliquant sur le logo du SHD ci-dessus.

Dossier secret militaire – Transcription

Pour la première fois, en complément du livre Le dossier secret de l’affaire Dreyfus (Alma éditeur) les auteurs ont réalisé la transcription complète du Dossier secret.

Cette transcription est accessible via les liens ci-dessous.

SOUS-PARTIES

– Partie 1 – 116 cotes

Dossier de l’affaire Dreyfus

Sous-partie A – Le Bordereau – Cotes 1 à 14

Sous-partie B – Avant 1894 – Cotes 15 à 42

Sous-partie C – Après 1894 – Cotes 43 à 66

Sous-partie D – Autres actes de trahison – Cotes 67 à 84

Sous-partie E – Renseignements sur Alfred Dreyfus – Cotes 85 – 116

– Partie 2 – 248 cotes

Dossier de pièces annexes

Sous-partie A – Pièces arrivées en même temps que le Bordereau – Sept 1894 – Cotes 117-122

Sous-partie B – Dossiers Greiner et Boutonnet – Cotes 123-130

Sous-partie C – Enquête menée en 1893 sur des personnels civils du ministère – Cotes 131-140

Sous-partie D – Rapports et Lettres de Schwartzkoppen – Cotes 141-158

Sous-partie E – Correspondance intime de Weede à Schwartzkoppen – Cotes 159-193

Sous-partie E – Correspondance intime de Weede à Schwartzkoppen (Suite) – Cotes 194-235

Sous-partie F – Correspondance de Panizzardi à Schwartzkoppen – Cotes 236-317

Sous-partie G – Lettres reçues ou écrites par Panizzardi – Cotes 318-322

Sous-partie H – Lettres reçues ou écrites par de Süsskind – Cotes 323-325

Sous-partie I – Lettres ou rapports du colonel Schneider – Cotes 326-334

Sous-partie J – Lettres de l’Ambassadeur Münster – Cotes 335-338

Sous-partie K – Lettres reçues ou écrites par l’ambassadeur Ressmann – Cotes 339-351

Sous-partie L – Lettres officielles de Schwartzkoppen à l’Etat-major – Cotes 352-354

Sous-partie M – Lettres officielles de Panizzardi à l’Etat-major – Cotes 355-364

– Partie 3 – 10 cotes

Dossier de faux et pièces suspectes

Sous-partie A – Le faux « Henry » – Cotes 365-370

Sous-partie B – Deux pièces suspectes – Cotes 371-374

Le dossier secret de l’affaire Dreyfus n’a jamais été publié dans son intégralité. La mise en ligne sur ce site est donc une première. Véritable fil rouge de ce feuilleton militaro-judiciaire, cet ensemble documentaire a pourtant été le principal objet accusatoire utilisé à l’encontre d’Alfred Dreyfus, dans le cadre des procès militaires et civils, publics ou à huis clos. C’est donc un document historique de première importance que nous rendons accessible au public et aux chercheurs.

La composition du dossier secret de 1894 reste mal connue, en dépit du rôle-clé qu’il joua dans le déclenchement de l’Affaire. La raison principale en est qu’il ne demeura pas longtemps dans son état originel. Après sa redécouverte par le lieutenant-colonel Picquart, chef de la Section de statistique en 1896, les militaires, décidés à dissimuler leur crime, limogèrent Picquart et nommèrent à sa place le commandant Henry. Celui-ci, avec la complicité du sous-chef d’Etat-major Arthur Gonse et d’autres hauts gradés, adjoignit au dossier une série de faux, dont l’un, le « Faux Henry », citait Dreyfus en toute lettre.

En 1897, ce dossier maquillé atteignait déjà une quarantaine de pièce ; à l’automne 1898, lorsque la révision fut enfin lancée, c’est un ensemble de près de 500 documents qui fut présenté à la Cour de cassation. Ce dossier terminal, perdu pendant un temps puis analysé une première fois au milieu des années 50 par Marcel Thomas [1] et aujourd’hui conservé sous le nom « dossier secret de l’Affaire Dreyfus » au Service historique de la défense à Vincennes, n’avait donc plus grand-chose à voir avec celui de 1894, noyé dans un amas de correspondances, de notes administratives, d’expertises en tout genre, et de faux forgés par le Service de statistiques.

A partir du début de la publication de l’Histoire de l’affaire Dreyfus par Joseph Reinach en 1901[2], les historiens privilégièrent une version, rapidement tenue pour indiscutable, du contenu du dossier de 1894 : un brouillon de Schwartzkoppen, le « memento », une lettre de l’attaché militaire italien Alessandro Panizzardi à ce dernier, dite « Lettre Davignon », la pièce « Canaille de D. », et deux rapports d’un agent de la Section de statistiques, François Guénée, le tout accompagné d’un commentaire de Du Paty de Clam, l’enquêteur mandaté par le ministre de la Guerre Mercier en 1894.

Cette description, tirée d’un des premiers témoignages publics du lieutenant-colonel Picquart, fut adoptée lors du procès en révision qui réhabilita Dreyfus entre 1904 et 1906, et ne fut pas remise en cause depuis. La priorité des historiens et des juristes de l’époque avait d’abord été d’établir l’innocence du capitaine, et ils n’accordèrent donc, dans leur enquête, qu’un rôle secondaire au contenu exact de l’accusation de 1894.

Les historiens qui leur succédèrent s’engagèrent dans d’autres types d’histoire — judiciaire, intellectuelle, sociale… – qui n’impliquaient pas non plus un travail de reconstitution du dossier secret. Les seules tentatives en ce sens, aussi fantaisistes que nauséabondes, émanaient d’un groupe pérenne d’auteurs d’extrême-droite convaincus de la culpabilité de Dreyfus, et ne contribuèrent pas à rendre ce type de questionnement légitime.

[1] Marcel Thomas, L’Affaire sans Dreyfus, Paris, Fayard, 1961.

[2] Joseph Reinach, Histoire de l’affaire Dreyfus, Fasquelle, 1901, rééd. Coll. Bouquins, Paris, Robert Laffont, 2006.

Voir encore:

Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine | 125-160.

Une relecture du « dossier secret » : homosexualité et antisémitisme dans l’Affaire Dreyfus

Pierre Gervais

Romain Huret

Pauline Peretz1

1

L’Affaire Dreyfus n’est pas née du seul « bordereau » qui fit couler tant d’encre2. Elle est aussi la conséquence de la communication aux juges du premier Conseil de Guerre de 1894, à l’insu de la défense, d’un « dossier secret » commandé par le général Mercier, ministre de la Guerre. Ce dossier joua un rôle décisif dans la condamnation du capitaine, et c’est aussi son existence qui permit la cassation en 18993.À partir de 1898, les quelques pièces qu’il contenait furent noyées dans une masse de documents supplémentaires, sans qu’il soit gardé trace de ce qui avait été utilisé en 18944. Mais il est certain qu’une partie des pièces d’origine étaient tirées d’une correspondance homosexuelle à caractère érotique, adressée à l’attaché militaire allemand à Paris, le lieutenantcolonel Maximilien von Schwartzkoppen, par l’attaché militaire italien, le major Alessandro Panizzardi, et dérobées à l’Ambassade d’Allemagne par le service de contre-espionnage français, baptisé Section de statistiques5.

2

Le présent article vise à évaluer l’importance et le rôle de cette dimension homosexuelle dans le dossier d’origine, constitué par le lieutenant-colonel Sandherr, chef de la Section, entre novembre et décembre 1894. Nous ne prétendons nullement invalider ou remettre en question par ce biais les explications admises aujourd’hui par les historiens quant au cheminement intellectuel qui fit naître les premiers soupçons contre Dreyfus6. Mais il nous paraît important de chercher à mieux comprendre les raisons pour lesquelles les supérieurs du capitaine le poursuivirent envers et contre tout, et surtout au moyen d’un « dossier secret » foncièrement illégal. Faut-il supposer qu’ils firent sciemment condamner un innocent ? La question doit être posée autrement :

les enquêteurs militaires étaient certes intellectuellement malhonnêtes, violemment antisémites sûrement, mais apparemment zélés et convaincus de la valeur de leur travail. Chasser les espions était leur mission, la sacrifier à leurs préjugés eût constitué une trahison, ce dont nul ne les a accusés7. Aveuglés par leur antisémitisme, Mercier, Sandherr et consorts croyaient donc Dreyfus coupable, et exprimèrent cette conviction par le dossier secret; or l’exploration de la dimension homosexuelle des pièces qu’ils utilisèrent alors permet justement de mieux pénétrer leurs motivations et leur tactique dans la constitution de ce dossier.

3

Il a fallu d’abord reconstituer son contenu précis, encore imparfaitement connu aujourd’hui. Nous verrons que d’après cette reconstitution, la plupart des pièces soumises au Conseil de guerre de 1894 présentaient bien une dimension homosexuelle, et certaines ne disaient rien d’autre que l’homosexualité. Loin d’être le fruit du hasard dans un processus tourné vers d’autres buts, cet aspect a donc été délibérément souligné par l’accusation. De plus, même si les motivations et les objectifs de celle-ci restent en partie hypothétiques faute de témoignage fiable, il est possible de démontrer que l’insertion de cette correspondance dans le dossier ne pouvait avoir pour seul but de l’authentifier, comme l’affirmèrent ensuite les militaires. Notre hypothèse est que l’effet de scandale ainsi créé permit de susciter la révulsion des juges à l’égard du réseau d’espionnage auquel Dreyfus était accusé de participer, et sans doute d’arracher sa condamnation. Mais, du fait de l’identité de leurs auteurs, ces lettres firent l’objet, au nom de la raison d’État, d’une censure qui en interdit toute discussion publique.8

4

Le contenu du dossier secret aide donc à comprendre la construction de l’accusation à l’origine de l’Affaire. Un contexte politique et culturel particulier, caractérisé par une multiplicité de parallèles formels entre homophobie et antisémitisme, contribua à amalgamer ces deux idéologies d’exclusion dans le dossier. Certes, Dreyfus était juif et non homosexuel, alors que ses complices supposés étaient homosexuels et non juifs, et les attaques antisémites furent ouvertes et innombrables, tandis que la dénonciation de l’homosexualité fut implicite et rarissime. L’antisémitisme fut donc bien le ressort essentiel de l’Affaire. Mais l’homophobie y joua également un rôle non négligeable, particulièrement à son point de départ; c’est ce qui ressort de la reconstitution que nous en proposerons ici.

UN DOSSIER À RECONSTRUIRE

5

Le dossier de 1894 est connu avant tout grâce au lieutenant-colonel Picquart, devenu chef de la Section de statistiques en 1895. Limogé pour avoir refusé de couvrir l’erreur judiciaire comme le lui demandaient ses supérieurs, il révéla ce qu’il avait découvert dans deux lettres au Garde des sceaux datées des 4 et 14 septembre 1898. D’après lui,

6

« Ce dossier tel qu’il avait été enfermé dans l’armoire d’Henry fin décembre 1894, et tel que je l’ai reçu de Gribelin [l’archiviste de la Section de statistiques] fin août 1896, était divisé en deux parties. La première qui fut communiquée aux juges en chambre du conseil se composait de quatre pièces accompagnées d’un commentaire explicatif rédigé, à ce que m’a assuré le colonel Sandherr, par Du Paty de Clam. [La deuxième partie] était de peu de valeur. Elle comprenait 7 ou 8 pièces en tout, quelques photographies de la pièce ‘ce canaille de D.’, quelques pièces sans importance se rattachant plus ou moins à celles de la première partie »9.

7

Les quatre pièces (en réalité cinq) de la première partie, toujours d’après Picquart, étaient :(1) un « memento » (des notes au brouillon en allemand rédigées par Schwartzkoppen);(2) une lettre de Panizzardi à celui-ci, concernant des rappels de réservistes et mentionnant le lieutenant-colonel Davignon (d’où son nom de « lettre Davignon »); (3) un billet du même au même, contenant la formule « ce canaille de D. »; (4) et (5) deux rapports écrits par un agent français, F. Guénée, suite à des rencontres avec un diplomate espagnol, Raimundo Guell y Borbón, marquis de Valcarlos. Nous ne savons pas en revanche quelles étaient ces « pièces de peu de valeur » mentionnées par Picquart, qui les qualifiera aussi de « pièces de rebut »10.

8

Ce témoignage, capital, est cependant insuffisant pour reconstituer le dossier de 1894. Tout d’abord, les rapports Guénée dont nous disposons aujourd’hui ne sont pas ceux d’origine, datés du 28 et du 30 mars 1894, mais des pièces apocryphes, dont la seconde fut redatée du 6 avril, et qui reprennent des paragraphes du rapport du 28 mars sur les activités des attachés militaires étrangers en poste en France, en particulier une visite en Suisse, faite sans autorisation et pour le compte des Allemands par un attaché espagnol. Mais ces faux Guénée contiennent surtout deux avertissements de Valcarlos sur l’existence d’un traître à l’État-major; alertés par celui-ci, les attachés allemands seraient intervenus pour faire régulariser le voyage de leur collègue espagnol11. Or, lorsque Picquart décrivit en 1898 les rapports tels qu’il les avait lus en 1896, il ne fit pas référence aux avertissements de Valcarlos – pourtant de loin l’élément le plus significatif, constamment repris par les ennemis de Dreyfus de 1898 à 1904, et qu’il n’aurait pu oublier12. Les faux rapports actuels contenant ces avertissements n’existaient donc pas lorsque Picquart a lu le dossier en 1896, et ont sans doute été fabriqués entre 1896 et 1898 par Guénée sur ordre du commandant Henry, adjoint de Sandherr.

9

En second lieu, le statut de la « lettre Davignon », une autre des cinq pièces principales citées par Picquart, est douteux. D’après le capitaine Targe, mandaté en 1904 par le général André pour enquêter au ministère de la Guerre, cette lettre n’était pas mentionnée dans un premier rapport sur le dossier secret, à l’automne 189713. De plus, dans une note interne au ministère, retrouvée en 1904 mais datée du 10 septembre 1898, le capitaine Cuignet, chargé de l’Affaire depuis mai1898, précisait qu’il l’avait lui-même introduite dans le dossier à l’été 189814. Le seul juge de 1894 qui accepta de fournir des détails au Conseil de guerre de 1899, le capitaine Freystätter, exprima également un doute sur la présence de la lettre Davignon dans le dossier; il ne se souvenait d’ailleurs que de deux autres pièces, une dépêche de Panizzardi et la lettre « canaille de D »15. Certes, Picquart évoque cette pièce dès sa communication de septembre 1898 et de manière assez détaillée; mais sa version est contradictoire avec les témoignages de Targe, très solide, et de Cuignet, involontaire donc fiable, sans que l’on puisse d’ailleurs expliquer cette contradiction16.

10

Enfin, rien ne prouve que les pièces « de rebut » n’aient pas été communiquées en 1894. Picquart le suppose, surtout du fait que ces pièces n’étaient pas mentionnées par le commentaire de Du Paty, mais les rapports Guénée ne l’étaient pas non plus d’après le même Picquart, ce qui n’empêche pas ce dernier de les inclure comme pièces principales dans le dossier17. De plus, plusieurs témoignages de 1904 le contredisent. Du Paty affirme que ce qu’il appelle les « pièces de comparaison » étaient bien jointes au dossier. Gonse pour sa part explique que :«[le dossier] devait contenir trois ou quatre pièces », ajoutant de son propre chef « Y avait-il encore d’autres pièces secondaires, accessoires ? Je n’en sais rien. », ce qui constitue un quasi-aveu18. Mercier enfin, tentant de clore toute discussion sur le nombre de pièces, évoque « les quatre pièces [du dossier de 1894], puisqu’il est bien établi maintenant qu’il n’y en avait que quatre»; la formule est pour le moins suspecte19 ! Enfin, les pièces « de rebut » ou « de comparaison », loin de disparaître après 1896, formèrent le noyau d’une deuxième partie du dossier qui prit sans cesse de l’importance.

11

Le lieutenant de réserve Wattinne la vit en mai 1898 entre les mains de Gonse, le sous-chef d’État-major, et compta au moins dix pièces; et lorsque, fin mai 1898 et à la demande de Freycinet, le capitaine Cuignet reprit le dossier, grossi de plus de 300 pièces par Gonse et Wattinne, il conserva les deux parties d’origine, ajoutant une troisième catégorie pour les pièces suspectes20.

12

En définitive, la pièce « canaille de D. » est la seule dont nous sommes certains qu’elle appartenait au dossier de 1894, la seule sur laquelle les témoins sont unanimes. L’historiographie a clos la question du contenu de ce dossier sur la base du témoignage de Picquart, généralement très fiable21. Mais celui-ci, préoccupé avant tout d’innocenter Dreyfus, réfuta l’accusation telle qu’elle lui était présentée sans toujours tenter de retrouver une version originale dont il disait lui-même n’avoir parfois conservé qu’un souvenir imprécis. Ainsi, il ne rejeta pas les rapports Guénée de 1898, alors que les avertissements de Valcarlos qu’ils contenaient, et qui étaient absents du dossier lu par lui en 1896, indiquaient que ces rapports avaient été forgés en 1897-1898 en même temps que toute une série d’autres faux plus connus22. Il n’invalida pas non plus la version du commentaire de Du Paty produite par ce dernier en 1904, fausse aussi pourtant, puisqu’elle faisait référence à ces mêmes avertissements23. Et il est difficile d’admettre qu’il s’agissait d’un oubli de Picquart, et que tous ces faux dataient de 1894; un tel oubli eût été bien improbable, et surtout si Sandherr et ses hommes avaient fabriqué des preuves dès 1894, ils auraient sûrement conçu une pièce mettant nommément en cause Dreyfus, ce qu’ils firent par la suite avec le « faux Henry ». Or aucune pièce de ce genre ne fut présentée au Conseil de guerre24. De toute façon, le seul témoignage de Picquart aurait dû suffire à faire rejeter les rapports Guénée, et à réinsérer dans la discussion les « pièces de rebut ». Quant à la description du dossier acceptée aujourd’hui, sans « pièces de rebut » et avec les avertissements de Valcarlos, elle est surtout celle de Mercier, le moins fiable des acteurs de l’Affaire.

« PIÈCES DE REBUT » ET « DOCUMENTS INTIMES »: LA CORRESPONDANCE PANIZZARDI-SCHWARTZKOPPEN

13

Ce sont pourtant justement ces « pièces de rebut » qui permettent de mieux approcher le dossier de 1894. En effet, divers témoignages permettent de repérer deux éléments constants dans leur présentation ultérieure : elles étaient tirées d’une correspondance amoureuse, et elles furent utilisées pour prouver la véracité de l’accusation. Ainsi, dès l’automne 1897, au moment de l’apparition du faux Henry, des « documents intimes » firent taire les doutes naissants du général de Pellieux, chargé d’enquêter sur Picquart25. Le même lien entre authenticité et intimité se retrouve dans une note manuscrite de Gonse, datée du 19 octobre 1897, qui signale des documents « qui ont une allure tellement intime et les personnes qu’ils concernent ont un intérêt tellement évident à leur conserver un caractère secret, que le seul fait de leur remise au Service prouve surabondamment leur authenticité et, par conséquent, celle de tous les documents provenant de la même source…»26. Enfin, dans une lettre du 20 février 1899, le général Roget évoque « une correspondance d’ordre intime dont le secret n’a jamais été révélé à ce jour »27.

14

Mais la déclaration la plus nette vint de Cuignet, devenu commandant. En 1904, dans un moment d’exaspération, il établit fermement que la seconde partie du dossier traitait avant tout de la liaison entre les deux attachés militaires :

15

«… le dossier secret vous en avez parlé, vous avez regretté qu’il ne fût pas étalé sur la place publique, soit, je le regrette avec vous. On ne l’a pas fait. Il y avait intérêt à ce qu’on ne sût pas à l’étranger que nous possédions sur lui les renseignements que nous avions, et si nous les avions étalés sur la place publique, l’étranger aurait dit : Ils sont faux, il aurait fallu montrer d’où nous les tenions et tous nos moyens étaient brûlés. Il y avait une deuxième raison, c’est une raison de haute convenance, de décence, si je puis m’exprimer ainsi, car vous savez qu’il y a des choses qu’on ne peut pas étaler […] Je ne fais pas seulement allusion à certaines lettres adressées à une personne qui tenait au monde diplomatique […] Ce n’est pas moi qui ai mis ces lettres là… Je les aurais peut-être mises, car elles justifient de l’authenticité de la première partie du dossier (elles font partie de la seconde), mais ce n’est pas de cela que je parle; il y a autre chose. Il y a notamment dans le dossier secret un petit bleu non coté où il est question de 14 armées, cela ne peut pas être publié. Eh bien je dis que si on publiait ce dossier secret, non seulement ce petit bleu non coté, mais d’autres pièces qui figurent à la deuxième partie, jamais personne n’oserait réclamer le témoignage de ces attachés militaires, ce serait fini et c’est pourquoi ils ne viendront pas »28.

16

Cuignet faisait allusion à deux correspondances amoureuses distinctes, toutes deux obtenues par la Section de statistiques, et toute deux présentes dans le dossier après 1898. L’une était constituée d’une cinquantaine de lettres, nullement érotiques, envoyées à Schwartzkoppen par l’une de ses maîtresses, Hermance de Weede, épouse d’un diplomate néerlandais en poste à Paris. Leur publication aurait constitué une atteinte aux relations diplomatiques, mais pas à la « décence »29. Surtout, datées de 1895 à 1897, ces lettres ne pouvaient se trouver dans le dossier en décembre 189430. Les « pièces de rebut » de Picquart, devenues « pièces de comparaison » à caractère « intime » pour de Pellieux, Gonse et Roget, devaient donc bien être tirées de la seconde correspondance amoureuse, formée des lettres écrites par Panizzardi dans un français parfois incertain et envoyées à Schwartzkoppen à partir de 189231.

17

Nous ne présenterons pas ici en détail ce corpus qui mériterait une étude propre, mais nous en tirerons quelques conclusions utiles pour éclairer les motivations des militaires qui le constituèrent. D’abord, ces lettres sont très explicites. Panizzardi en signe une quarantaine avec les pseudonymes Alexandrine et Maximillienne (ou encore Max ou Maximillian(e)) – son prénom féminisé ou bien celui, féminisé ou non, de Schwartzkoppen. Alternant vouvoiement et tutoiement selon la teneur du message, l’Italien gratifie son amant et lui-même de surnoms à connotation plus ou moins sexuelle (« mon cher bourreur »,« mon grand bourreur »,[ton] « bourreur de 2de classe »,« mon bon petit chien »,« mon petit loulou »,« mon petit chien vert »,« mon petit chien de guerre », « votre chienne de guerre », « mon beau chat », « mon cher petit », « ma belle petite », « ta toute petite », « mon chéri »…). Le désir, parfois impatient, est ouvertement déclaré :« quand viendras-tu me bourrer ?», « tout à toi sur la bouche ». Une grande intimité règne entre les deux hommes :dans ce qui ressemble fort à une allusion à une maladie vénérienne, Panizzardi écrit que son « petit frère » n’a pas « cessé de pleurer, mais il faut que je le soigne »32.

18

L’authenticité de ces lettres ne laisse aucun doute (le dossier contient un faux évident, la lettre dite « des 14 armées », qui prouve par contraste l’homogénéité du reste du corpus33 ). Il est tout aussi certain que la relation entre les deux hommes est une liaison homosexuelle. L’hypothèse d’un code est intenable :les passages faisant allusion à des activités d’espionnage sont « en clair » et non codés – et pourquoi utiliser comme code une couverture homosexuelle certaine d’attirer l’attention dans une société où ces pratiques étaient tenues dans le plus grand soupçon ? L’idée d’un jeu d’esprit n’est pas plus acceptable :

les échanges sont sans détour, dépourvus d’ironie ou de jeu de mots34.

19

L’évidence de l’homosexualité s’imposa d’ailleurs aux acteurs de l’Affaire. Les déclarations de Cuignet sont sans ambiguïté et, lorsque la Section de statistiques forgea la lettre « des 14 armées », probablement comme arme de chantage, elle y inséra un érotisme outrageusement voyant35.

20

La nature des liens entre les deux hommes ne correspond d’ailleurs pas aux clichés de l’époque sur l’homosexualité, ce qui exclut l’éventualité d’un jeu d’imitation. Certes, ils ont fait leurs quelques habitudes de la culture homosexuelle – le secret, la fréquentation de certains lieux publics36. Mais la relation est assumée et, surtout, égalitaire : socialement – les deux attachés occupent le même rang et partagent la même vie mondaine –, et sexuellement – les échanges de prénoms, les surnoms et certains qualificatifs suggèrent que les deux partenaires se prêtent alternativement aux rôles actif et passif. Sont donc absentes de cette relation les caractéristiques de l’homosexualité présupposées par le discours répressif de l’époque :il n’y a pas de comportement efféminé, pas de différenciation entre « actif » et « passif », pas de distance sociale, pas de rapport vénal37.

21

De plus, la relation est bisexuelle et non homosexuelle, puisque le rapport se double de liaisons hétérosexuelles, comme celle de Schwartzkoppen avec Hermance de Weede. Certains passages suggèrent le dépit amoureux ou la jalousie, mais le ton est plutôt à l’acceptation résignée.« Mon chéri, Il se peut que ce soir vers 7 heures tu puisses voir madame Pantalomerie et alors tu pourras pas te trouver au rendez-vous pour m’embrasser », écrit Panizzardi, qui s’inquiète aussi : « suis-je toujours ton Alexandrine ?». L’Italien conclut même l’une de ses lettres par ce conseil :« ne bourrer [sic] pas trop »38. La relation ne semble pas être vécue comme dangereuse, et il n’y a d’ailleurs pas trace, dans la correspondance, de crainte d’être découverts. Panizzardi rompt cependant en mai 1896, après la promotion que lui a accordée Rome; il explique à son amant qu’il s’« élèvera entre moi et vous une barrière insurmontable »39, sans que l’on comprenne bien la nature de cette « barrière ». Le ton des lettres redevient alors celui qui sied à un échange poli et amical entre deux diplomates en poste dans le même pays, les deux hommes semblant vouloir effacer toute trace de l’intimité qui fut la leur pendant presque deux ans.

L’HOMOSEXUALITÉ DANS LE DOSSIER SECRET DE 1894

22

Lesquelles de ces lettres furent utilisées en 1894 ? Des traces d’archive permettent d’avancer une hypothèse. Dans l’un de ses témoignages, Cuignet expliqua aux juges que « Certaines pièces du dossier secret étaient complétées par des traductions, il y avait des numéros bis, ter; elles étaient complétées par d’autres documents secrets placés à titre explicatif. » Un autre membre de la Section en 1894, le commandant Cordier, avait indiqué que «[L]es correspondances sortant du service sont numérotées lorsqu’elles sont livrées à d’autres services »40. En dépit des railleries des historiens à l’égard de l’amateurisme des fonctionnaires de la Section de statistiques, le dossier secret fut minutieusement préparé. Cordier affirma ainsi que Sandherr avait « refait trois ou quatre fois le paquet »41. Il est donc probable qu’un travail élémentaire de classification ait été réalisé sur le dossier de 1894.

23

Un examen attentif du dossier tel qu’il se présente aujourd’hui révèle la numérotation, de 2 à 10, de plusieurs pièces à l’encre rouge. La cohérence de cette numérotation est attestée par deux faits :le plus souvent, les numéros sont placés dans le coin supérieur gauche des documents et ils sont toujours écrits sur le modèle « N°… ». La pièce n° 2 est, selon le commentaire qui l’accompagne, une « carte de visite du Lieutenant-Colonel Panizzardi, datée du 2 février attribué à l’année 1894 ». La pièce n°3 est la courte lettre au crayon contenant l’expression « canaille de D. ». Une pièce n° 3bis est une carte de visite de Panizzardi, adressée à Schwartzkoppen, faisant mention de « ponts d’avantgarde ». Une pièce numérotée avec un exposant ter est une lettre de dépit amoureux à caractère érotique;

24

il s’agit vraisemblablement de la pièce 3ter. La pièce 4 est le memento « doutes » de Schwartzkoppen. Les rapports Guénée sont numérotés 5 et 6. Enfin, deux pièces érotiques complètent ce dossier et portent les numéros 9 et 1042.

25

Seules trois autres des 374 pièces du dossier de 1898 (auxquelles il faut ajouter les pièces bis et ter) sont numérotées ainsi, ce qui exclut une coïncidence43.

26

De plus, cette liste s’accorde avec tous les témoignages. Quatre des cinq pièces principales du dossier secret de 1894 sont numérotées; ne manque que la lettre Davignon, douteuse, nous l’avons vu. Cinq « pièces de rebut », un nombre proche de l’estimation de Picquart, portent sur la relation Schwartzkoppen-Panizzardi.

27

Les pièces 3bis et 3ter font allusion à des documents communiqués; elles ont pu changer de position et être mises en annexe de la pièce 3 qui traite également d’échange de documents, après avoir d’abord été regroupées avec la 9 en raison de leurs allusions sexuelles, auquel cas elles auraient été les anciennes 7 et 8444. La pièce 9 est exclusivement érotique; et la 10 est de même date et de contenu proche du télégramme dit « des Affaires étrangères », ce qui expliquerait que Freystätter ait affirmé avoir vu ce dernier dans le dossier secret45.

28

Cette reconstitution n’est pas absolument certaine. Des numéros sont barrés ou raturés, d’autres pas; nous n’avons pas de certitude quant à la communication des pièces « de rebut » au Conseil de guerre; et l’épineux problème de la lettre Davignon demeure entier. En outre, plusieurs documents qui auraient pu permettre de trancher ont disparu depuis 1904. Les minutes des huis clos du Conseil de guerre de Rennes consacrés au dossier secret sont absentes du second carton qui compose le dossier Dreyfus à Vincennes; même constat pour les communications faites par Targe en Chambre du conseil en 190446. Ce dernier mentionnait des notes de Gonse décrivant le dossier secret à partir d’octobre 1897, et tirées d’un dossier « Dreyfus 2A »; ce dossier est manquant aux Archives Nationales47. Il faudrait aussi identifier la main qui a tracé ces numéros à la plume rouge. Mais malgré ces incertitudes, notre hypothèse cadre avec les témoignages, et surtout s’appuie sur une trace d’archive.

29

Dans notre reconstitution, le dossier de 1894 était donc dominé par la dimension homosexuelle :la dernière pièce, la 9, était exclusivement érotique, la 3ter également très explicite. Mais, même si l’on s’en tient aux pièces principales privilégiées jusqu’à présent dans l’historiographie, ce contenu homosexuel demeure. La lettre « ce canaille de D. » est signée « Alexandrine » et porte en post-scriptum « ne bourrer [sic] pas trop ». La lettre Davignon commence par « Mon cher bourreur » et se conclut par « Adieu mon bon petit chien, ton A. »48. Quant au memento, il contient au moins une phrase polysémique, « Situation dangereuse pour moi avec un officier français ».

30

Surtout, les faux rapports Guénée prouvent bien à quel point la dimension homosexuelle du dossier fut délibérément soulignée. Les faussaires qui conçurent ces pièces, presque certainement après 1896 comme nous l’avons vu, remplacèrent en effet des références précises à des questions d’espionnage par des passages insistant sur des liens, existant ou supposés, entre attachés militaires étrangers49. Ainsi, le vrai rapport du 30 mars accusait l’attaché espagnol d’être allé à Berne espionner les défenses du Jura français pour le compte des Allemands. Dans le faux rapport du 6 avril, cet attaché se rend à Montreux, à l’autre bout du pays, et il est précisé que cette station suisse « abrite chaque saison et presque toute l’année une foule d’aventuriers, d’étrangers de toutes sortes…». Il n’est donc plus question de la frontière française mais d’un lieu de plaisirs cosmopolites. De même, une rencontre à Londres entre deux attachés militaires en poste à Paris, l’américain Borup et l’allemand Süsskind, était reliée à un vol de documents dans l’original du 28 mars; dans l’apocryphe de même date, Süsskind va seulement « s’entretenir avec son agent et ami, qui était venu de Baltimore pour le voir :le Capitaine Borup !». L’amitié devient d’ailleurs un leitmotiv : l’attaché espagnol est renseigné par « son ami » Schwartzkoppen, Süsskind a « un « ami » nommé Noëbel ou Loëbel»50.

31

Toutes ces réécritures posent problème : pourquoi avoir remplacé ainsi l’espionnage par l’amitié masculine ? L’explication la plus probable à notre sens est que ces faux reflètent le point de départ de la réflexion de la Section de statistiques.

32

Entre l’automne 1893 et l’été 1894, celle-ci semble avoir conclu, sur la base de la correspondance Panizzardi-Schwartzkoppen et d’incidents antérieurs impliquant Süsskind et Borup – qui finit par être expulsé pour espionnage –, qu’elle avait affaire à un réseau cimenté par des liens d’affection masculine et/ou homosexuelle, réunissant Schwartzkoppen, Panizzardi, Süsskind, l’espagnol Mendigorria, et deux Américains, Borup et son successeur Rodgers, tous attachés militaires51.

33

Ceci explique que des pièces anodines prouvant l’amitié de Borup pour ses collègues allemands aient été jugées assez compromettantes pour être jointes au dossier Dreyfus52. Les rapports Guénée réécrits renvoient donc d’abord à un réseau imaginé, et font la part belle, nous le verrons, aux clichés de l’époque.

34

Ceux-ci n’incluaient pourtant pas nécessairement la traîtrise homosexuelle.

35

Dans les années 1870, il est parfois fait mention, d’après Régis Revenin, d’une prédisposition des « invertis » à la duplicité dans les rapports personnels, mais non à la trahison. Les militaires dont l’homosexualité était connue n’étaient pas vus comme à risque – il n’est pas fait mention d’espionnage dans l’affaire « des Gardes républicains » en 1875, ni dans celle du capitaine Voynet en 188053. En revanche, le lien entre espionnage et homosexualité apparaît nettement plus souvent après 1900, à l’occasion par exemple des procès ayant lieu à partir de 1907 dans l’entourage du prince von Eulenburg, conseiller militaire de Guillaume II, ou lorsque le colonel Redl, chef du contre-espionnage autrichien, est arrêté en 1913 pour délit d’espionnage en faveur de la Russie54. Des chercheurs plus compétents devront sans doute évaluer le rôle de cette affaire des attachés militaires, future Affaire Dreyfus, dans l’émergence du personnage de l’espion homosexuel, liée à l’intensification de la surveillance de la vie privée du personnel administratif, en particulier militaire, et de la codification concomitante de l’homosexualité et du statut d’espion.

L’HOMOSEXUALITÉ DANS LE DOSSIER DE 1894 : QUELLES FONCTIONS ?

36

Que le contre-espionnage se soit persuadé d’avoir affaire à un cercle d’espions homosexuels, probablement dès le début de 1894, n’explique cependant pas comment certaines des lettres qui fondaient cette conviction ont pu être employées contre Dreyfus à l’automne de la même année. Celui-ci ne fut jamais accusé ni soupçonné d’homosexualité; pourquoi alors avoir joint ces « pièces de rebut » au dossier ? Mercier et ses successeurs invoquèrent la nécessité d’authentifier les autres pièces de l’accusation. Mais l’authentification pouvait se faire par d’autres moyens :les services secrets disposaient alors de nombreuses lettres de Panizzardi, pour la plupart parfaitement anodines55. De plus, authentifier les lettres ne revenait pas à établir la culpabilité de Dreyfus :les pièces pouvaient être authentiques et Dreyfus innocent. Pourtant, les réactions des militaires à ces lettres prouvent que celles-ci aboutirent non seulement à authentifier le dossier, mais aussi à rendre l’accusation crédible, précisément à cause de leur dimension scandaleuse.

37

Nous avons vu que le général de Pellieux perdit tout esprit critique à leur lecture. Un exemple plus spectaculaire encore est fourni par la réaction du colonel Maurel, président du Conseil de guerre de 1894 :

38

«– Le colonel Maurel : […] Je n’ai lu qu’une pièce, mais après cette pièce lue, puisque

M. Freystätter a tout dit, j’ai passé le dossier à mon voisin en disant : “Je suis fatigué”.

(Longues exclamations, violentes rumeurs).

– Me Labori :Monsieur le président, voulez-vous être assez bon pour demander à M. le

colonel Maurel, maintenant que des explications ont été fournies par M. le capitaine

Freystätter, si conformément aux renseignements fournis par ce dernier, la dépêche attribuée

à l’agent B et contenant les mots “émissaire prévenu”, a bien été communiquée au Conseil.

– Le colonel Maurel : Je réponds en toute franchise et toute sincérité : je ne m’en sou-

viens pas; je n’ai écouté la lecture des pièces que d’une façon excessivement distraite.

(Exclamations et vives protestations de la salle)»56.

39

La reconstruction que Maurel propose de sa réaction passée, invraisemblable (et sûrement fausse : Freystätter témoigna que Maurel avait lu et commenté toutes les pièces une par une), donne la mesure de la révulsion qui a pu être celle de certains officiers face à l’homosexualité. Quel qu’ait été le contenu du délibéré (qui dura environ une heure), ce genre de réaction y joua certainement un rôle.57 En insérant des pièces homosexuelles, Sandherr, Henry, Gonse et Mercier s’étaient donné la possibilité d’exploiter l’homophobie de leurs pairs pour compenser la faiblesse de l’accusation58.

40

Certes, la France, et tout particulièrement Paris, faisaient figure de terre de tolérance dans une Europe répressive, et un Jean Lorrain ou un Robert de Montesquiou pouvaient y afficher publiquement leur homosexualité59. De plus, la liaison entre les deux attachés ne tombait pas sous le coup de la loi. Les scandales homosexuels de l’époque, condamnation du comte de Germiny en 1876, suicides du baron Krupp en 1902 ou du général anglais MacDonald en 1903, mettaient en scène des partenaires d’âge et de condition très inégaux, liés par une relation vénale; l’accusation de transgression sociale se greffait sur un délit de prostitution ou d’incitation de mineurs à la débauche. Lorsque des individus d’âge et de statut social identiques étaient impliqués (« Bains de Penthièvre » en 1891, affaire du «83 boulevard du Montparnasse » en 1904), les participants étaient accusés de perversité en raison de leur sexualité de groupe ou publique, et le délit invoqué était celui d’« outrage à la pudeur »60. Lorsqu’elle était condamnée par la loi, l’homosexualité l’était donc toujours par l’intermédiaire d’un délit caractérisé en droit, et souvent en liaison avec une transgression sociale plus large.

41

Ni publique, ni vénale, et parfaitement égalitaire, la relation entre les deux hommes n’avait donc rien de délictueux. Les auteurs des faux Guénée cherchèrent d’ailleurs à corriger cet aspect de la correspondance de Panizzardi; en en faisant l’expression d’une collectivité d’« amis », en substituant le groupe des attachés au couple des deux attachés, ils réduisaient ce couple aux clichés de l’époque, objectif également atteint par l’insistance sur l’étranger cosmopolite et ses plaisirs. Mais même sans ces glissements de sens, et quel que soit son statut légal, la relation entre les deux hommes restait certainement très choquante pour nombre de ceux qui en eurent connaissance, d’abord parce qu’elle était en contradiction complète avec les valeurs viriles véhiculées par le statut d’officier, et aussi parce qu’elle assumait crûment (quoique secrètement) des activités sexuelles « sodomites » qui constituaient encore un tabou majeur. Plus largement, elle remettait en cause des pans entiers de l’ordre moral de l’époque :

différenciation entre les sexes et les genres, sacralisation de la famille, sexualité contenue dans les liens du mariage ou dans des relations illicites avec des inférieurs, méfiance face au plaisir hédoniste, séparation nette entre la sphère du travail et celle du plaisir, sens de l’honneur aussi, dans un contexte où celui-ci était de plus en plus lié à la sexualité bourgeoise61.

42

D’autres références homophobes, plus implicites, n’apparurent que plus tard dans l’Affaire, sans que l’on puisse exclure qu’elles aient joué un rôle dès le début. C’est le cas notamment d’une figure ancienne de l’homophobie, celle du noble débauché, figure réactivée dans les années 1870 lors du scandale Germiny. La réprobation des juges pouvait ainsi relever de la censure citoyenne exercée par des hommes qui se voulaient les gardiens des valeurs de la République62. Les accusateurs de Dreyfus n’étaient en effet pas tous des nobles légitimistes et catholiques fanatiques. Henry avait des origines modestes et, dans sa diatribe, Cuignet exprima un violent ressentiment de classe, déclarant :

43

« Nous, on nous traite de très haut; les attachés militaires étrangers ont-ils droit à plus de ménagements ? Moi, je suis un enfant du peuple, j’ai 29 ans de service, je suis traité du haut en bas, les attachés militaires étrangers, on s’inclinera devant eux… je vous assure qu’il y a des moments pénibles dans l’existence d’un officier »63.

44

Mercier, Sandherr, Gonse non plus n’étaient ni nobles, ni légitimistes; ce sont pourtant eux qui poursuivirent Dreyfus plus encore que de Boisdeffre ou de Pellieux. Il y a là peut-être les prémices d’une idéologie moins d’Ancien Régime que moderne, populiste, et autoritaire.

45

Et les préjugés collectifs n’étaient pas seuls en jeu; les accusateurs de Dreyfus pouvaient verser dans l’homophobie pour des raisons plus spécifiquement liées à la crise d’adaptation que traversait l’armée française64. La professionnalisation consécutive à la défaite de Sedan avait provoqué l’arrivée d’un nouveau type d’officiers, jeunes et bénéficiant d’un niveau élevé d’éducation obtenu dans les grandes écoles de la République, en complète opposition avec les anciens qui avaient gagné leurs galons sur le champ de bataille. Or c’est parmi ces derniers que furent choisis les juges de 1894, officiers de troupe servant principalement dans l’infanterie65. Jérôme Hélie a rappelé que cette composition rendait le conseil « a priori hostile » à Dreyfus,« un représentant achevé de la nouvelle armée en cours d’édification,… artilleur et polytechnicien »66.

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Dans ce cadre, l’aspect homosexuel du dossier pouvait aboutir à nourrir une opposition implicite entre vieille garde virile et intellectuels efféminés.

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Cette inquiétude professionnelle prolongeait un malaise plus général lié à la défaite de 1870. Lieu de cristallisation du lien à la nation, les relations francoallemandes devinrent des relations genrées. La « crise allemande de la pensée française » banalisa l’image de la brutalité allemande face à une France féminine, victime et dominée67; Jules Michelet déplorait la naïveté de jeune fille de la France qui n’avait pas vu venir les hordes d’espions allemands68. Les républicains se lancèrent dans un programme de reconstruction des valeurs d’ordre et de virilité qui devaient permettre la Revanche. Romans et manuels scolaires confiaient au père de famille le soin d’inculquer vertus viriles et sens du devoir militaire, l’école et l’armée devant prolonger cette formation. Emile Lavisse, frère de l’historien, résuma cet idéal républicain dans son ouvrage Tu seras soldat,publié en 1888 et réédité à dix-huit reprises jusqu’en 190369. Jeanne d’Arc mise à part, la « fabrique des grands hommes » républicaine se limitait d’ailleurs à des hommes70. Ce travail pédagogique porta ses fruits :après 1890, on accusa volontiers l’ennemi allemand d’être efféminé, sensible, introverti. Ainsi, un pamphlet liant identité allemande et homosexualité fut publié en France en 1896. Le discours sur le « vice allemand » est donc déjà formé au moment où éclate l’Affaire Dreyfus71.

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On comprend donc que les « pièces intimes » aient soulevé de vives réactions chez ceux qui en eurent connaissance. La meilleure preuve en est qu’elles furent parfois utilisées pour disqualifier ceux qui mettaient en doute l’accusation, du même coup soupçonnés de sympathie pour ces pratiques condamnables. Immoralité et défense de Dreyfus iraient désormais de pair. Cuignet avait déjà utilisé cet argument pour rejeter le témoignage à décharge des attachés militaires72. Mais c’est Gonse qui, dans une note manuscrite rédigée vers avril-mai 1898 et dont il ne pensait certainement pas qu’elle serait rendue publique, fournit un exemple parfait de ce genre d’amalgame :

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« Picquart est connu dans un certain monde sous le nom de Georgette […] Grumback :

chef de bureau à la [« préfecture » barré] Sûreté Gale – aurait un dossier sur Picquart (dossier concernant une affaire de mœurs) – ce dossier s’il existe, expliquerait l’attitude de Picquart dans l’affaire Dreyfus »73.

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Dreyfusard parce qu’homosexuel : ces lignes venimeuses font mesurer tout l’impact des « pièces de rebut » sur certains protagonistes de l’Affaire. Quatre ans après leur introduction dans le dossier, ils les conservaient au cœur de leurs raisonnements en dépit de l’avalanche de documents et de débats sous laquelle elles avaient été enfouies.

POURQUOI DREYFUS ? ANTISÉMITISME ET HOMOPHOBIE

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Reste un dernier lien logique à élucider :pourquoi un dossier certes propre à susciter l’homophobie et à renforcer l’accusation contre un éventuel espion homosexuel, mais ne concernant en rien le capitaine Dreyfus, fut-il perçu comme une charge contre lui ? Nous l’avons dit, les militaires n’accusèrent pas Dreyfus d’homosexualité et n’insinuèrent jamais rien à cet égard, ce qu’ils auraient certainement fait au moindre doute; de tous les acteurs de l’Affaire, Dreyfus est celui dont l’orientation hétérosexuelle est la mieux établie. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Dreyfus était juif, Sandherr et Henry violemment antisémites; tout porte à croire que ces derniers jouèrent d’un amalgame entre homosexualité, judaïsme et trahison. Qu’ils aient ou non voulu laisser penser que Dreyfus était sexuellement déviant, réunissant en un seul objet de haine le juif, l’espion et l’homosexuel, il leur suffisait de prendre appui sur les ressorts antisémites de l’époque pour faire apparaître comme naturel le lien entre un accusé juif et des espions homosexuels.

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Vers 1900, les imaginaires antisémites et homophobes étaient en effet étroitement entrelacés. Erin Carlston a souligné que, dans l’imaginaire européen, juifs et homosexuels partageaient la même capacité de résister aux classifications, nationale pour les premiers (pensons au mythe du « juif errant »), sexuelle pour les seconds. Le juif, l’espion et l’homosexuel étaient trois catégories sociales aux contours encore indéfinis, trois figures de l’altérité qui inspiraient crainte et haine, en particulier au sein de la droite nationaliste74. Or dans ces milieux, les constructions antisémites et homophobes des catégories « juif » et « homosexuel » avaient acquis des caractéristiques très semblables :une sexualité exubérante et hors norme, une apparence physique révélatrice de vices cachés et un comportement moral douteux.

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Initialement vue comme une maladie mentale ou un signe de dégénérescence dans la continuité d’Ambroise Tardieu ou de Carl Westphal, l’homosexualité fut considérée par la sexologie naissante comme innée – Jean-Martin Charcot et Victor Magnan parlaient d’une « inversion congénitale » chez certains être humains. L’insistance sur l’inné ouvrit la voie aux théories du « troisième sexe », mais celles-ci ne remirent pas en cause la focalisation du discours médical sur la notion de pathologie. L’homosexualité restait liée à une sexualité déviante, à réprimer ou tout au moins à soigner, sauf pour quelques hétérodoxes célèbres, mais à l’influence limitée, comme Ulrichs ou Hirschfeld75.

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Pour la rhétorique antisémite du XIXe siècle, la sexualité juive était tout aussi déviante. La sensualité dangereuse des juives était considérée comme une arme de séduction redoutable; et dans La France Juive (1886), Drumont accusait les juifs de s’attaquer à l’innocence des jeunes filles françaises, de se battre pour l’amour libre et de diffuser de la pornographie dans la presse populaire. En 1886,Le Télégramme d’Alger affirma qu’ils cherchaient « à déflorer autant de jeunes filles vierges que possible ». Paradoxalement, cette sexualité débridée était, pour les antisémites, le signe d’un déficit de masculinité, symbolisé par la circoncision – ainsi, en 1898, dans La Sociologie Catholique, Paul Lapeyre vilipendait « le démon du Talmud avec ses sécateurs »76. Selon Pierre Birnbaum, il existait même une dimension homophobe dans l’antisémitisme, peu étudiée jusqu’à présent77.

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Les homosexuels et les juifs avaient également en commun de se distinguer par leurs signes extérieurs. L’existence de ces signes, traits efféminés pour les hommes, apparence masculine pour les femmes, était admise par la majorité des médecins. Dès 1857, Ambroise Tardieu affirmait que l’homosexuel se reconnaissait à l’œil nu, à son apparence féminine et à son corps maladif78. Le juif aussi était censé posséder des caractères physiques distinctifs, que la presse antisémite se complaisait à énumérer en insistant sur la laideur du nez, des pieds, du cou et du teint. Les antisémites français évoquaient aussi l’incapacité corporelle du juif à s’intégrer dans la société, particulièrement dans l’armée, puisque son corps, prétendaient-ils, le rendait inapte à la cavalerie79. Et est-il besoin de rappeler que pour nombre d’anti-dreyfusards, la culpabilité du capitaine se lisait dans ses gestes, dans toutes les expressions de son corps ? Léon Daudet évoquait ainsi sa « couleur traître », Maurice Barrès sa « figure de race étrangère »80. On retrouve le même schéma chez Gonse à propos de Picquart, qu’il décrit d’abord comme un militaire doué, pondéré, maître de ses nerfs, pour en faire ensuite un être nerveux, inconséquent, agité, autant de marqueurs de l’homosexualité81. Pour leurs détracteurs, le langage du corps des juifs et des homosexuels avait valeur de preuve.

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Ces analyses et ces taxonomies ne sont pas dissociables d’une extrême hostilité. C’est évident pour l’antisémitisme, dont le discours pseudo-scientifique voilait à peine l’objet principal, la haine du « juif », mais c’est tout aussi vrai des analyses de l’homosexualité, qui insistaient souvent sur le risque que les « invertis » faisaient courir à l’ordre social. Dès le Second Empire, Tardieu, fort demandé comme expert par les tribunaux, établit un lien entre cette pratique sexuelle et la criminalité et la prostitution; cette idée d’un vice à composante criminelle se retrouvera abondamment à la Belle Epoque82. Aux yeux de leurs adversaires, juifs et homosexuels étaient également des menaces pour la civilisation; ils étaient d’ailleurs accusés de tares morales voisines :lâcheté, passivité, absence d’honneur et de vertu virile. Les deux groupes se virent également stigmatisés par des préjugés d’une extrême violence, qui les considéraient comme par nature déracinés, incapables de se fondre dans le moule national, et porteurs d’une sexualité à la fois honteuse et agressive, menaçant la nation. Dans les deux cas enfin, les dénonciateurs manifestaient une mentalité de forteresse assiégée, qui tirait vers la paranoïa. Homophobie et antisémitisme partageaient le même vocabulaire et le même outillage mental.

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De telles correspondances permettent de reconstituer un chaînon manquant dans les récits de l’Affaire. Car c’est justement ce lien entre judaïsme et homosexualité qui permet le mieux d’expliquer pourquoi le Conseil de guerre se vit confier, de manière illégale, un dossier vide, sur la base duquel Dreyfus fut jugé coupable. C’est parce que les deux notions se confondaient aisément dans des esprits antisémites et homophobes que l’homosexualité des deux attachés militaires put venir nourrir leur conviction de la culpabilité du juif Dreyfus. L’aspect homosexuel du dossier annonçait une trahison à la fois monstrueuse et nécessairement commise par un être déviant – quoi de plus naturel pour des antisémites forcenés que de découvrir qu’un juif était coupable83, et quoi de plus difficile que de renoncer à cette fiction commode ? Mais l’élément homosexuel au cœur de l’accusation restait inutilisable publiquement, d’où le choix du secret. C’est donc bien tout un tissu de haines et de peurs, structuré autour de l’antisémitisme mais incluant d’autres dimensions – homophobie, xénophobie… – qui permet de mieux rendre compte de la constitution du dossier secret et de son usage à l’automne 1894.

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR UN SILENCE

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Déjà sensible à son origine, le contraste entre l’importance des effets induits par les « pièces de rebut » et l’absence de discussion publique à leur sujet ne fit que croître par la suite84. L’acharnement des militaires à cacher cet aspect du dossier s’explique aisément. Ce fut d’abord une question de décence. Comme le rappela Cuignet en 1904,«… il y a des choses qu’on ne peut pas étaler ». Du Paty de Clam le confirma :

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« On a voulu faire usage à un moment donné de documents saisis dans les mêmes conditions que le bordereau, et qui pouvaient toucher à la vie intime d’un attaché militaire étranger et à la vie intime d’une personne de la société. J’ai trouvé qu’il n’était pas possible, quelles que fussent les circonstances de jeter une pareille chose dans le débat »85.

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Plus grave, révéler l’existence des pièces homosexuelles aurait compromis le système d’espionnage de l’ambassade d’Allemagne, encore actif en 1896.

61

Enfin, la culture professionnelle militaire s’opposait à la divulgation de telles informations : la discrétion relevait du code de l’honneur, notamment des officiers86. À plusieurs reprises, lors du procès Zola ou du procès de Rennes, les témoins militaires s’emportèrent contre les ragots qui faisaient le bonheur de la presse populaire, et Picquart se vit amèrement reprocher d’avoir rendu publique une partie de sa correspondance.

62

Mais ce sont surtout des raisons diplomatiques qui firent du secret un impératif absolu. La dépêche d’Ems avait déclenché la Guerre de 1870, l’Affaire Schnaebelé était encore dans les mémoires. La mise en cause publique de l’honneur de deux officiers pouvait avoir de graves conséquences, à commencer par une nouvelle guerre avec l’Allemagne que les détracteurs de Dreyfus comme ses défenseurs s’accordaient à vouloir éviter à tout prix tant que les armées françaises n’y seraient pas prêtes. Dans le cas de l’Italie, le Quai d’Orsay s’efforçait justement de renouer avec Rome après une suite de désastres : émeutes et tuerie d’Aigues-Mortes à l’encontre des travailleurs italiens en 1893, assassinat du Président Sadi Carnot par un anarchiste italien en 1894, suivi de nouvelles violences contre les immigrés transalpins, nombreuses affaires d’espionnage aux frontières exploitées par la presse nationaliste, qui menait également une violente campagne contre le traité de commerce en préparation entre les deux pays, et se déchaîna contre Panizzardi après 1896. Ni le gouvernement français ni l’état-major n’allaient verser de l’huile sur le feu en rendant publique l’homosexualité de ce dernier, et les défenseurs de Dreyfus de leur côté étaient tenus à la même discrétion s’ils souhaitaient garder le soutien d’une opinion italienne très dreyfusarde87.

63

L’entêtement ultérieur du général Mercier à faire disparaître le dossier secret trouve donc ici une explication supplémentaire.88 Picquart adopta d’ailleurs la même position, déclarant en 1904 :

64

« J’ai appris qu’on avait conservé au Ministère de la guerre (bureau des renseignements) un grand nombre de pièces de correspondance d’un caractère intime et n’ayant aucun intérêt pour la défense nationale. Plusieurs de ces pièces ayant été recueillies du temps que j’étais chef du service des renseignements, je tiens à affirmer mon intention de me désolidariser de semblables procédés. Lorsque j’étais chef de service, j’ai toujours donné l’ordre de détruire les pièces qui ne présentaient point d’intérêt au point de vue des renseignements militaires ou de la surveillance de l’espionnage. Je regrette qu’il ait été passé outre à mes ordres et qu’on ait conservé des correspondances qui ont pu à un moment donné devenir des instruments de chantage. Je serais heureux si M. le Ministre de la guerre voulait bien donner des ordres pour réparer l’infraction qui a été apportée à mes instructions »89.

65

Heureusement pour les historiens, cette demande ne fut pas suivie d’effet; mais elle montre bien à quel point partisans et adversaires de Dreyfus s’accordaient sur la nécessité de dissimuler ce qui avait constitué auparavant un point central de l’enquête.

66

Si le silence des contemporains de l’Affaire sur la question homosexuelle se comprend bien, on explique moins aisément celui qui caractérisa l’historiographie par la suite. Rares sont les spécialistes à avoir fait mention de cette question; l’ellipse est restée de rigueur90. Les pudeurs historiennes furent renforcées par une volonté de placer l’historiographie sur le terrain de l’idéologie.

67

L’histoire de l’Affaire fut dès l’origine une « affaire sans Dreyfus », la cause du capitaine dépassant de loin la place de l’accusé. En outre, l’Affaire coïncida avec l’arrivée à maturité de la science historique française :l’engagement dreyfusard des historiens et les transformations des méthodes historiques allèrent de pair91.

68

Si l’histoire se démarqua alors des autres sciences sociales, comme l’a démontré Madeleine Rebérioux, elle prit aussi ses distances avec le journalisme, tenant autant que possible à distance les faits contemporains92. La réhabilitation de Dreyfus nécessita l’utilisation d’une science historique enfin solidement établie sur ses bases scientifiques, mais ne permit pas de s’aventurer dans les eaux troubles du fait divers, encore moins des détails érotiques. Il semblait inconcevable de traiter ces thèmes vulgaires sans subvertir le but recherché.

69

Les auteurs qui se sont aventurés sur le terrain du dossier secret ont plutôt pratiqué ce que Vincent Duclert nomme « l’histoire obsessionnelle »93.

70

Souvent historiens amateurs, ils ont au mieux négligé les sources, au pire propagé une idéologie nauséabonde visant à réhabiliter les accusateurs de Dreyfus dans la lignée des écrits de la droite nationaliste des années 190094. Revenir au contenu du dossier secret oblige au contraire à prendre au sérieux la question de l’homosexualité et celle de l’espionnage, deux champs historiques qui n’ont que récemment acquis leurs lettres de noblesse. Comme l’a fait remarquer Florence Tamagne, la France a reconnu tardivement l’intérêt des études homosexuelles, tandis que l’histoire de l’espionnage s’est longtemps présentée comme une histoire vulgaire, « infantile » pour reprendre la formule d’Alain Dewerpe95. Or c’est à l’intersection de ces deux histoires que l’on peut reconstruire les mentalités des accusateurs du capitaine. Outre leur xénophobie et leur antisémitisme, c’est leur conformisme moral dans un contexte technique précis qui les conduisit à jouer la carte homophobe pour faire condamner Dreyfus96.

71

Relever le rôle de cette homophobie dans l’Affaire n’implique pourtant pas de remplacer une explication par une autre :la dimension homophobe n’amoindrit en rien le poids de l’antisémitisme dans l’accusation, elle en enrichit au contraire l’analyse. L’antisémitisme reste au cœur de l’Affaire :Dreyfus a bien été attaqué et condamné comme juif. Mais, sans prendre en compte l’homophobie, soulignée d’abord puis occultée, il est impossible de saisir le mécanisme conduisant de l’interception de la correspondance entre les deux attachés militaires à la condamnation du capitaine, sauf à supposer que les responsables du contre-espionnage comme leurs supérieurs manquèrent délibérément à tous leurs devoirs. Isoler ou, pire, opposer antisémitisme et homophobie serait donc un contresens : ces deux idéologies de la haine ont fonctionné ensemble. Effacer toute forme de souillure au cœur de l’Arche Sainte, c’était, pour les officiers impliqués dans l’Affaire, s’opposer aussi bien au juif traître qu’à l’étranger interlope et à l’homosexuel pervers. En ce sens, la condamnation du capitaine Dreyfus serait un épisode-clé d’un mouvement de construction identitaire nationaliste, autoritaire et violemment discriminatoire, et la proclamation ultérieure de l’innocence du capitaine fut la première défaite de ce mouvement.

72

CENA-EHESS et Université Paris 8 UFR 4, département d’histoire 2 rue de la liberté,93526 Cedex Saint-Denis pgervais@ ehess. fr

73

Centre d’études Nord-Américaines – UMR MASCIPO 8168 EHESS 105 Boulevard Raspail,75006 Paris pauline. peretz@ ehess. fr

Annexe

ANNEXE 4

74

Lettre « Davignon » (SHAT 4J 118 1/2 n°40 dans la numérotation de 1898)

75

Lettre de Panizzardi à Schwartzkoppen, sur une petite feuille rectangulaire blanche sans entête, déchirée et recollée des deux côtés. La date de janvier 1894 a très certainement été rajoutée.

76

« Mon cher Bourreur,

77

Je vous envoie ce que vous savez. Dès que vous êtes parti (trou) j’ai étudié la question (trou) appels et j’ai vu que certaines questions du domicile etc. sont toutes subordonnées à celle principale dont voila la direction.

78

(Trou)…ur un appel partiel,(trou) -dire limité seulement (trou) ques régions les manifestes (trou) publiés seulement dans les régions intéressées où dans tout l’état ?

79

J’ai écrit encore au Colonel Davignon et c’est pour ça que je vous prie si vous avez l’occasion (trou)…us occuper de cette (trou)…estion avec votre ami de le faire particulièrement en façon que Davignon ne vient pas à le savoir.

80

Du reste il répondrai pas, car il faut jamais faire voir qu’un at… (trou) s’occupe de l’autre.

81

Adieu mon bon e petit chien ton A »

Pierre Gervais

Romain Huret

Pauline Peretz1

Notes

[ 1] Cet article a bénéficié des critiques avisées de Nicolas Barreyre, Pierre Birnbaum, Caroline Douki, Romain Ducoulombier, Jacqueline Lalouette, Bruno Léandri, Paul Schor, Florence Tamagne et les relecteurs de la RHMC. Mais aucun d’entre eux ne doit être tenu pour co-responsable de nos propos. Nous remercions également Martine Roman, Catherine Merot aux Archives Nationales, ainsi que Emmanuel Pénicaut et le Service Historique de la Défense, département de l’Armée de Terre.

[ 2] Contrairement au dossier secret, le bordereau a été abondamment commenté. Cf. Vincent DUCLERT, « Histoire, historiographie et historiens de l’affaire Dreyfus (1894-1897)», dans Michel LEYMARIE,(éd.),La postérité de l’Affaire Dreyfus,Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1998, notamment p.155-157.

[ 3] C’est ce qu’affirme le lieutenant-colonel Marie-George Picquart, présent aux débats de 1894; cf. Le procès Dreyfus devant le Conseil de guerre de Rennes (7août-9septembre 1899). Compte-rendu sténographique « in extenso », 3 vol., Paris, P.-V.Stock, Éditeur,1900 (désormais Procès de Rennes,1899), vol.1, p.379-380. Certains juges de 1894 minimisèrent en 1899 l’importance du dossier, sans doute pour dédouaner leur chef, le général Mercier; mais le colonel Maurel, leur président en 1894, affirma que « la première pièce qu[‘il avait lue] suffit pour [l’]éclairer de manière complète », et un autre juge, le capitaine Freystätter, confirma que la condamnation avait été obtenue grâce au dossier secret (Procès de Rennes, 1899, vol. 2, p. 193-195,399). Pour les motifs de révision, cf. La Révision du procès Dreyfus. Débats de la Cour de Cassation. Rapport de M.Ballot-Beaupré. Conclusions de M.le Procureur Général Manau. Mémoire et plaidoirie de Me Mornard. Arrêt de la Cour, Paris, P.-V.Stock Editeur,1899 (désormais Débats,1899), p. 48.

[ 4] Dossier conservé au Service Historique de la Défense, département de l’Armée de Terre, Vincennes, Dossier Affaire Dreyfus 4J118, Carton 1/2 (désormais SHAT 4J118 1/2); cf. aussi Archives nationales, Dossier de procédure de l’Affaire Dreyfus, BB 19 (désormais AN BB19). Pour le dossier d’origine, Jean-Denis BREDIN parle de « quelques pièces réunies par la Section de statistiques » (L’Affaire,Paris, Julliard, 1983, p. 98); Michel DROUIN explique que l’on « joignit tout ce qui pouvait aller dans le sens désiré » (L’affaire Dreyfus de A à Z,Paris, Flammarion,1994, p.30-31). La seule tentative de reconstitution complète est le fait de Marcel THOMAS, L’affaire sans Dreyfus, Paris, Fayard,1961. REVUE D’HISTOIRE MODERNE & CONTEMPORAINE 55-1, janvier-mars 2008.

[ 5] La Section de statistiques était le nom officiel du service de renseignements et de contre-espion-nage de l’armée française. Cf. Jean DOISE, Un secret bien gardé. Histoire militaire de l’affaire Dreyfus, Paris, Seuil,1994, p.39-43.

[ 6] Vincent DUCLERT, Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Paris, Fayard,2006, p.298-308.

[ 7] Sur la question de l’image que les militaires se faisaient de leur fonction, cf. Christophe PROCHASSON, « L’Affaire dans tous ses états », in Jean-Pierre RIOUX, Jean-François SIRINELLI (éd.), Pour une histoire culturelle,Paris, Editions du Seuil,1997, p.248-249.

[ 8] Voir les documents en annexe.

[ 9] Débats,1899, p.40-41; AN BB19 105, Dossier de procédure, Sous-dossier 5, Pièce n° 2, George Picquart au Garde des sceaux, 14/09/1898. La lettre du 4 septembre, en réfection, n’est pas consultable.

[ 10] La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de Cassation, vol.1,Instruction de la chambre criminelle, Paris, P.-V.Stock, Éditeur,1899 (désormais Instruction,1899), p.139;Procès de Rennes,1899, vol. 1, p.399-400. Avec une prudence rare, Picquart souligne qu’il n’a vu le dossier qu’en 1896 et ne peut rien affirmer sur son contenu en 1894. Il ajoute que « Parmi [l]es pièces de rebut [de la seconde partie], il y en avait une, au crayon bleu, portant une des signatures de la correspondance secrète de A et B.[…] La pièce qui a servi à faire le faux Henry ressemblait beaucoup, comme aspect et comme contenu, à l’une des pièces dont j’ai parlé tout à l’heure, à cette pièce au crayon bleu. » (Ibid. p.401). Il pourrait s’agir de la « lettre des 14 armées », un faux grossier, qui aurait alors été jointe au dossier en 1895 ou 1896. Gonse, le sous-chef d’Etat-major, nie, avec une netteté rare chez lui, qu’une pièce « au crayon bleu » ait fait partie du dossier de 1894 (Ibid. p.555). Nous n’avons pas inclus cette pièce dans notre reconstitution.

[ 11] C’est M.THOMAS, L’affaire…, op.cit., p.160-164, qui a signalé la falsification. Cf.aussi Annexes.

[ 12] Pour le témoignage Picquart, qui ne reproduit d’ailleurs pas correctement le récit du voyage en Suisse, cf.Instruction,1899, p.138. Pour l’utilisation de Valcarlos, cf.témoignages Cavaignac et Roget (Ibid. p.35 et 58), ainsi que le commentaire de 1904 (Affaire Dreyfus. La Révision du Procès de Rennes. Enquête de la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation, Paris, Ligue Française pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1908 [ci-après Enquête, 1904], vol. 1, p. 374-375). Picquart a toujours affirmé que les rapports Guénée n’évoquaient qu’un voyage en Suisse, et finit par conclure avec Me Mornard que ces rapports n’avaient peut-être pas été communiqués du tout en 1894 (Ibid., vol.2, p.260-261).

[ 13] Enquête,1904, vol. 1, p. 78-79. D’après Targe, ce rapport « est d’octobre 1897; il est entier de la main du général Gonse et intitulé “Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris”. Il n’y est pas question de la lettre “Davignon” ».

[ 14] Enquête,1904, vol.2, p.485-487.

[ 15] Procès de Rennes, 1899, p.399-400. L’autre juge présent, le capitaine Maurel, refusa de discuter le contenu du dossier de 1894 : Ibid., vol.2, p.193-195.

[ 16] AN BB19 105, Dossier de procédure, Sous-dossier 5, Pièce n°2, George Picquart au Garde des sceaux, 14/09/1898. Les juges furent aussi perplexes; leur hypothèse, selon laquelle Cuignet aurait cru de bonne foi redécouvrir une pièce momentanément disparue, ne tient pas puisque rien ne justifiait cette éclipse (Enquête, 1904, vol 2, p.487).

[ 17] D’après Picquart, « Quand Sandherr m’a parlé de ce dossier en juillet 1895 il m’a dit : « le petit dossier qui a été communiqué aux juges du conseil de guerre est dans l’armoire de Henry ». Quand j’ai demandé ce dossier à Gribelin en août 1896, je lui ai dit « donnez-moi le dossier qui a été communiqué aux juges du conseil de guerre en 1894 et qui est dans l’armoire de Henry ». Gribelin m’a immédiatement donné, sans hésitation, le dossier décrit dans mon mémoire et contenant dans une enveloppe spéciale les 4 pièces du commentaire. » (AN BB19 105, Dossier de procédure, Sous-dossier 5, pièce 3, George Picquart au Garde des sceaux, 14/09/1898). Sandherr et Gribelin ne faisaient donc pas de distinction entre les pièces du dossier, c’est Picquart qui l’introduit.

[ 18] Ibid.,1904, vol.1, p.238-239 et 338. Gribelin s’en tient aussi à cinq pièces communiquées, mais avoua par ailleurs n’avoir jamais vu le contenu du dossier (Enquête, 1904, vol.1, p.84,87).

[ 19] Enquête,1904, vol.1, p.416. Les italiques sont nôtres.

[ 20] Enquête,1904, vol.2, p.455,586-587.

[ 21] Et ce dès Joseph REINACH, Histoire de l’Affaire Dreyfus, Paris, Éd. de la Revue Blanche, 1901, p.351.

[ 22] Comme la pièce dite « des chemins de fer », ou le télégramme de 1893 :cf.témoignages du général Roget en 1898, Instruction, 1899, p. 56, et de Mercier, Procès de Rennes, 1899, vol. 1, p.79-85,98-99, 483.

[ 23] Enquête,1904, vol.1, p.374-375. Le commentaire original ayant été détruit par Mercier, Du Paty produisit avec une extrême réticence, et après consultation avec ledit Mercier, ce qu’il dit être un brouillon qu’il avait conservé, et qui n’apportait absolument rien de nouveau. Le général Le Mouton de Boisdeffre, chef d’Etat-major en 1894, refusa d’en garantir l’authenticité et déclara que la version de 1904 différait de celle de 1894 dans la forme et par l’absence de référence directe aux rapports Guénée. Cf.Enquête,1904, vol.1, p.366,730. Picquart assura toujours que le commentaire qu’il avait vu en 1896 ne mentionnait pas les rapports Guénée, mais authentifia le commentaire de 1904 qui citait pourtant ces rapports (AN BB19 105, Dossier de procédure, Sous-dossier 5, Pièce n°2, George Picquart au Garde des sceaux,14/09/1898; Procès de Rennes,1899, vol.1, p. 400,409-410; Enquête,1904, vol.2, p.256-60).

[ 24] Cette explication est proposée par V. DUCLERT, Alfred Dreyfus…, op.cit., p. 306-328. Ce dernier s’appuie aussi (p.333-334) sur la fausse traduction du « télégramme des Affaires Etrangères » fournie par la Section de statistiques dès l’automne 1894. Mais cette traduction ne fut pas jointe sur le moment au dossier secret, et ne peut donc suffire à elle seule à prouver l’existence d’une politique délibérée de fabrication de fausses preuves dès les premiers moments de l’enquête.

[ 25] Témoignage du colonel Marc Ducassé, greffier de de Pellieux, Enquête, 1904, vol. 2, p. 344. Ducassé précise qu’à son avis ces pièces, « d’une nature intime, des lettres personnelles qui n’avaient aucune espèce de trait avec l’affaire en question […] avaient donc été mises là sciemment, et cette juxtaposition qui aux yeux du général de Pellieux était un caractère certain d’authenticité avait donc été voulue par ceux qui les avaient procurées. »

[ 26] AN BB19 108, Dossier 1, Sous-dossier 2, pièce 62, « note secrète sur les faits postérieurs au procès ».

[ 27] AN BB19 106, Dossier 3, Sous-dossier 2, pièce 44-2, Général Roget au Ministre de la Guerre, 20/02/1899.

[ 28] Enquête,1904, vol.2, p.447-448.

[ 29] Pièces n° 159 à 233, SHAT 4J118 1/2. C’est la seule correspondance amoureuse que l’on peut trouver aujourd’hui dans le dossier secret de Vincennes hormis celle de Panizzardi et Schwartzkoppen.

[ 30] La pièce 172, datée du 29 juillet 1894, fait exception. Mais cette date, ajoutée au crayon par la Section de statistiques, est douteuse, d’autant qu’il s’agit de l’unique lettre de 1894 dans l’ensemble de la liasse. Il existe aussi une lettre datée par la Section de statistiques de décembre1899 (pièce 180), mais l’absence de lettres entre 1897 et 1899 suggère que, là encore, il s’agit d’une erreur ou d’une falsification.

[ 31] Cf. les pièces 61 à 65 et 236 à 317, et aussi quelques lettres classées dans les parties IB et IC du dossier, SHAT 4J118 1/2.

[ 32] Pièces n° 25,40,62,63,255,260,262,276,283,286,287,288,289,291,299,308, SHAT 4J118 1/2. La maladie évoquée (pièce 288) est sans doute la blennorragie.

[ 33] Pièce 304, SHAT 4J118 1/2.

[ 34] L’idée est évoquée par M.THOMAS (L’affaire,op.cit., p.118-120), qui y renonça ensuite (Esterhazy ou l’envers de l’affaire Dreyfus,Paris, Vernal/Philippe Lebaud,1989, p.122-128).

[ 35] Pièce n° 304, datée de février 1896, SHAT 4J118 1/2. En voici la transcription : « Mon cher [toutout ?], Oui, oui mon petit chien rouge je viendrai pour te faire plaisir :je serais capable de fourrer un meètre [sic] de langue à toi et à tous les comts des 14 armées s’il le faut. Oh la Sale bête !!! Tout à toit [sic] en jouissant toujours Maximilliane [sic]»

[ 36] La pièce n° 271, SHAT 4J118 1/2, cite les arcades de la Madeleine, « lieu à l’abri de la vue »; cf. Régis REVENIN, Homosexualité et prostitution masculines à Paris (1870-1918), Paris, L’Harmattan, 2005, p.26-27,41-46.

[ 37] Florence TAMAGNE, Mauvais genre ? Une histoire des représentations de l’homosexualité, Paris, EdLM,2001, p.92-99; R.REVENIN, Homosexualité…, op.cit., p. 75-81,195-200.

[ 38] Pièces n° 238,288,289,25, SHAT 4J118 1/2.

[ 39] Pièce n° 308, SHAT 4J118 1/2.

[ 40] Témoignage Cuignet,Enquête,1904, vol.2, p.459; témoignage Cordier,Instruction,1899, p.305.

[ 41] Cf. M. THOMAS, L’affaire…, op.cit., p. 119; J. DOISE, Un secret…, op.cit., p. 32-36; témoignage Cordier, Procès de Rennes,1899, vol.2, p.514-515.

[ 42] Pièces n° 239,25,261,288,23,33,34,289,58, SHAT 4J118 1/2, reproduites en Annexe 1.

[ 43] Pièces n°141,141bis,335, SHAT 4J118 1/2. Il s’agit de deux feuillets de traduction de comptesrendus de manœuvre de 1892 portant des numéros 5 et 6 (or les numéros rouges sont toujours portés sur les originaux, non sur les traductions, dans le cas des autres pièces), et d’un numéro 14 ajouté sur un billet de 1893 concernant la « princesse Marguerite » (de Parme, probablement, qui décéda lors d’un séjour à Paris cette année-là). Ces chiffres sont sans doute des restes d’une autre série.

[ 44] Hypothèse confirmée par l’examen attentif des numéros. Dans le cas du 3bis, « n°» et «3bis » ne sont pas écrits de la même plume rouge, l’encre est plus claire dans le second cas; indéniablement le 3 remplace un chiffre qui a été gratté – traces de grattage – et le bis a été rajouté. Dans le cas du 3ter, un chiffre rouge situé à côté de la mention « N°…», et qui pourrait être un 8, a été barré par une plume noire qui a troué le papier; en dessous de cette première numérotation barrée se trouve la mention « N°Xter » rouge écrite par une plume plus fraîche, le chiffre rouge, recouvert d’encre noir, pourrait être un trois.

[ 45] Procès de Rennes, 1899, vol. 2, p. 399-400. Le général Roget cite cette pièce 10, confirmant sa place particulière dans le dossier, Ibid.vol.1, p. 279-280.

[ 46] Procès de Rennes, 1899, vol. 2, p. 45, journées des 8,9,10 et 11 août 1899; il n’existe pas de minutes correspondantes à Vincennes. De même nous n’avons pas retrouvé aux Archives Nationales les discussions et communications de pièces citées comme « en Chambre du Conseil » dans Enquête,1904, vol. 1, p.53-181.

[ 47] Enquête,1904, vol.1, p.78-79 et 157; AN BB119 109, Dossier 2A « manquant ».

[ 48] Pièces n° 25,40, SHAT 4J118 1/2. Ces saluts et signatures ont généralement été omis dans les transcriptions publiées de ces documents.

[ 49] Cf. Annexes 2 et 3.

[ 50] Les guillemets, soulignés et caractères gras sont de Guénée.

[ 51] Sur le dandysme des attachés militaires, voir Arno MAYER, La Persistance de l’Ancien Régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre (1981), Paris, Flammarion,1983, p.283-285.

[ 52] Dans l’une, Borup écrivait « je ne vous oublierai jamais, et si notre amitié m’a fait beaucoup souffrir je ne regrette pas du tout » (AN BB19 74, Dossier de procédure, Sous-dossier 6, Pièce 7, NY, 24/12/1892). Cf. aussi lettre Bracke, lieutenant de la Landwehr (AN BB 19 74, Dossier de procédure, Sous-dossier 7, Pièce 8, Lettre de M. Bracke,13/02/1893, et pièces 128 et 129, SHAT 4J118 1/2).

[ 53] Cf. R.REVENIN,Homosexualité…, op.cit., p.137. Sur l’affaire des Gardes républicains, cf. William A.PENISTON,« Pederasts, prostitutes and pickpopets in Paris of the 1870’s », in Jeffrey MERRICK, Michael SIBALIS (éd.),Homosexuality in French History and Culture, New York, Harrington Park Press,2001, p.169-188; sur l’affaire Voynet, cf. Christian GURY, L’honneur musical d’un capitaine homosexuel en 1880 : de Courteline à Proust, Paris, Kimé, 1999.

[ 54] Pour Eulenburg, Maurice BAUMONT,L’Affaire Eulenburg et les origines de la guerre mondiale, Paris, Payot,1933, notamment p.223-264; et James D.STEAKLEY,« Iconography of a scandal :political cartoons and the Eulenburg Affair in Wilhelmin Germany » in Martin DUBERMAN, Martha VICINUS, George CHAUNCEY Jr. (éd.), Hidden from History, London, Penguin Books, 1991, p. 233-263. D’après John R.SCHINDLER,« Redl-spy of the century ?», International Journal of Intelligence and Counterintelligence,18-3,2005, p.483-507, la trahison de Redl fut immédiatement attribuée à son homosexualité, alors que rien n’indique que celle-ci avait joué un rôle dans ses liens avec les Russes.

[ 55] Cf. les pièces n° 236,237,247 à 251,257,259,267,281 et 282, datant toutes d’avant décembre 1894, et dénuées de sous-entendu homosexuel (SHAT 4J118 1/2).

[ 56] Procès de Rennes,1899, vol.2, p.400-401.

[ 57] Témoignage Freystätter, Ibid., p. 401; pour le délibéré, cf. Picquart, Instruction, 1899, p. 134.

[ 58] Faiblesse soulignée par M.THOMAS, L’affaire…, op.cit., p.160.

[ 59] Cf. F. TAMAGNE, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris 1919-1939, Paris, Seuil,2000, p.26; Mauvais genre…, op.cit., p. 105-106.

[ 60] Sur ces différents scandales, cf. William A.PENISTON,«‘Pederasts and Others’:A Social History of Male Homosexuals in the Early Years of the French Third Republic”, Ph. D. Diss., University of Rochester,1997, p.53-64,101-121; F.TAMAGNE, Histoire de l’homosexualité…, op.cit., p.31; R.REVENIN, Homosexualité…, op.cit., p.62-63,86-93,105,163,181-183. Le comte de Germiny, avocat à la Cour d’appel de Paris, président du Cercle des travailleurs catholiques et membre de la Société de Saint-Vincent de Paul, fut arrêté en 1876 dans un urinoir à proximité des Champs Elysées avec un employé de joaillerie de 18 ans et s’exila après son procès. L’affaire marqua tant les esprits que l’on forgea le terme de « germinisme » comme synonyme de pédérastie.

[ 61] Robert NYE, Masculinity and Male Codes of Honor in Modern France, Berkeley, University of California Press,1998, p.148-171.

[ 62] Christophe CHARLE, « La bourgeoisie de robe en France », Le Mouvement social, 181, octobredécembre 1997, p.52-72, ainsi que « Le déclin de la République des avocats », in Pierre BIRNBAUM (éd.)., La France de l’affaire Dreyfus,Paris, Flammarion,1994,p.56-86.

[ 63] Enquête,1904, vol.2, p.448-449.

[ 64] Cf. Jérôme HÉLIE, « L’arche sainte fracturée » in Pierre BIRNBAUM (éd.), La France…, op.cit., p.226-250; V.DUCLERT, Alfred Dreyfus…, op.cit., Paris, Fayard,2006, p.80-113, et « Les militaires », dans Laurent GERVEREAU, Christophe PROCHASSON (éd.), L’Affaire Dreyfus, Nanterre, Éditions de la BDIC, 1994, p.98-103; William SERMAN,« L’armée française », dans Michel DROUIN (éd.), L’affaire Dreyfus de A à Z,Paris, Flammarion, p. 309-315.

[ 65] Le Conseil de guerre se composait des officiers suivants : Colonel Maurel (129e régiment d’infanterie, Président), Lieutenant-Colonel Eckeman (154e régiment d’infanterie), Chef de bataillon Florentin (113e régiment d’infanterie), Chef de bataillon Patron (154e régiment d’infanterie), Chef d’escadron Gallet (4e régiment de chasseurs), Capitaine Roche (39e régiment d’infanterie), Capitaine Freystätter (3e régiment d’infanterie de marine). Les juges suppléants étaient : Lieutenant-Colonel Altmayer (13e régiment d’artillerie), Chef de bataillon Curé (74e régiment d’infanterie), Capitaine Thibaudin (31e régiment d’infanterie). Cf. AN BB19 101.

[ 66] J.HÉLIE, art.cit., p.237. Au moins Maurel, Florentin, Eckeman, Patron et Altmayer prirent part à la guerre de 1870 comme capitaine, lieutenant ou sous-lieutenant, les trois derniers montant en grade pendant les hostilités; seuls Thibaudin et Curé sont entrés au service après 1871. Nous n’avons pu reconstituer les carrières de Gallet, Roche et Freystätter. Cf. Annuaire militaire pour les années 1894,1895 et 1896, SHAT Vincennes.

[ 67] Claude DIGEON,La crise allemande de la pensée française, Paris, PUF,1959; Françoise TAYLOR,« Le Mal français : la défaite de 1870 vue par les écrivains », The French Review, 66-1, october 1992, p. 38-47.

[ 68] Ibid,p. 41.

[ 69] Émile LAVISSE, Tu seras soldat,Paris, Armand Colin,1888.

[ 70] Jean-François CHANET, « La fabrique des héros. Pédagogie républicaine et culte des grands hommes de Sedan à Vichy », Vingtième siècle. Revue d’histoire,65, janvier-mars 2000, p.13-34.

[ 71] Armand DUBARRY, Les Invertis (le vice allemand), Paris,1896.

[ 72] « La seule réponse qu’il y aura à faire à ces étrangers devant la justice, ce sera d’abord de démontrer la fausseté de leurs affirmations et ensuite d’ajouter, comme élément moral d’information, ce que l’on sait d’eux. » Enquête,1904, vol.2, p.448.

[ 73] Ibid., 1904, vol. 1, p. 158; AN BB19 109, Dossier 4A, pièce 14, « Renseignements sur diverses personnalités »,25/04/1898.

[ 74] Erin G. CARLSTON, « Secret dossiers : sexuality, race, and treason in Proust and the Dreyfus Affair », MSF Modern Fiction Studies, 48-2, Winter 2002, p. 937-968, surtout 938,951; George MOSSE, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne,Paris, Edition Abbeville, 1997, p. 85-109.

[ 75] F. TAMAGNE, Histoire de l’homosexualité…, op.cit., p.232-235, ainsi que Mauvais genre…, op.cit., p.94-95; R.REVENIN, Homosexualité…, op.cit., p.154-155. L’homosexualité était tout naturellement rangée parmi les psychopathia sexualis dans le manuel du même nom publié en 1886 par Richard von Krafft-Ebing, et qui faisait autorité. Pour la sexologie, cf. Sylvie CHAPERON,Les origines de la sexologie 1850-1900, Paris, Louis Audibert Editions, 2007.

[ 76] Citations dans Stephen WILSON, Ideology and Experience. Antisemitism in France at the Time of the Dreyfus Affair, Toronto, Associated University Press, 1982, p. 585,588, et dans Marie-Anne MATARD – BONUCCI (éd.),Antisé-mythes. L’image des juifs entre culture et politique (1848-1939), Paris, Nouveau Monde Editions,2005, p.25.

[ 77] P. BIRNBAUM, Un mythe politique :« La République juive ». De Léon Blum à Pierre Mendès France, Paris, Fayard,1988, p.224-226.

[ 78] Ambroise TARDIEU, La pédérastie,Paris, le Sycomore,1981 [1857].

[ 79] Ernest CRÉMIEU-FOA, La campagne antisémitique, Paris,1892, p. 86, cité dans E. G.CARLSTON, art.cit.,p.945.

[ 80] Cité dans J.-D. BREDIN, L’Affaire…, op. cit., p. 14-15. Sur le corps de Dreyfus, cf. Norman L.KLEEBLATT,« The body of Alfred Dreyfus :a site for France’s displaced anxieties of masculinity, homosexuality and power,» in Nicholas MIRZOEFF (éd.), Diaspora and Visual Culture :Representing Africans and Jews, Londres, Routledge,2000, p.76-9.

[ 81] Sur la nervosité, cf. G.MOSSE, L’image…, op.cit., p. 66-68.

[ 82] W.A. PENISTON, Pederasts and Others…, op.cit., p. 59-65; R. RÉVENIN, Homosexualité…, op.cit., p.154-155; F.TAMAGNE, Mauvais genre…, op.cit., p.99.

[ 83] Ce que symbolise aussi le cri du cœur de Sandherr :« J’aurais dû m’en douter !» Cf. V.DUCLERT, Alfred Dreyfus…, op.cit., p.307.

[ 84] De 1898 à 1904, cette dimension a rarement affleuré en public et, alors, seulement sous forme allusive. Zola évoqua une histoire de « petites femmes » dans son J’accuse (1898) et reprit l’idée d’un entrelacement entre homosexualité, judaïsme et trahison dans son roman Vérité (1903).

[ 85] Enquête, 1904, vol. 2, p. 447, vol. 1, p. 268-9. Du Paty fait sans doute référence à la correspondance De Weede.

[ 86] Christophe PROCHASSON,« État de droit et ordre militaire :les officiers dans les grands procès de l’affaire Dreyfus », in Olivier FORCADE, Eric DUHAMEL, Philippe VIAL (éd.).,Militaires en République 1870-1962,Paris, Publications de la Sorbonne,1999, p.596-612.

[ 87] Dès l’automne 1896, la presse nationaliste accusa l’ambassade d’Italie d’espionnage, et Panizzardi fut nommément mis en cause par La Patrie le 4novembre 1897. Malgré les démentis de l’ambassade puis du gouvernement italien, Panizzardi dut être rappelé à Rome. Cf. Pierre MILZA,Français et Italiens à la fin du XIXe siècle :aux origines du rapprochement franco-italien de 1900-1902, Rome, Ecole française de Rome, 1981, tome 2, p.797-810.

[ 88] V.DUCLERT propose une autre explication en évoquant plutôt la volonté d’autonomie politique de l’armée française (« La République devant l’armée. Les ministres de la Guerre pendant l’affaire Dreyfus (1894-1899)», in O.FORCADE, E.DUHAMEL, P.VIAL (éd.), Militaires…, op.cit.,p.616-22).

[ 89] Enquête,1904, vol.2, p.551

[ 90] Il faut rendre hommage à Jean-Denis BREDIN qui, le premier, a donné le texte intégral de certaines pièces (L’Affaire…, op.cit., p.54-57 et 92), sans cependant en commenter la dimension homosexuelle. À notre connaissance, seul Bruno LÉANDRI a relevé l’importance potentielle de celle-ci (« Quand l’histoire a ses pudeurs », Fluide Glacial, n° 159, septembre 1989, p. 53-54). C’est d’ailleurs le silence persistant autour de cette question lors des commémorations de la Révision, au printemps 2006, qui nous a incités à entreprendre cette recherche.

[ 91] Cf. Madeleine REBÉRIOUX,« Histoire, historiens et dreyfusisme », Revue historique,518, avril-juin 1976, p.407-432, et Charles-Olivier CARBONELL, Histoire et historiens. Une mutation idéologique des historiens français 1865-1885, Toulouse, Privat,1985.

[ 92] Madeleine REBÉRIOUX, « Le débat de 1900 : historiens et sociologues », in Charles-Olivier CARBONELL et Georges LIVET (éd.).,Au berceau des Annales,Actes du colloque de Strasbourg,11 au 13octobre 1979, Toulouse, IEP,1983, p.219-230.

[ 93] V.DUCLERT,« Histoire, historiographie…», art.cit, p. 169.

[ 94] Cf.les écrits d’André FIGUERAS (Ce canaille de D…reyfus publié en 1982; L’affaire Dreyfus revue et corrigée,1989) et de Michel de LOMBARÈS (L’affaire Dreyfus. La clef du mystère,1972).

[ 95] F.TAMAGNE,« Histoire des homosexualités en Europe :un état des lieux »,Revue d’histoire moderne & contemporaine, 53-4, octobre-décembre 2006, p. 7-31; Alain DEWERPE, Espion. Une anthropologie du secret d’Etat contemporain, Paris, Gallimard,1994.

[ 96] Allan MITCHELL,« La mentalité xénophobe :le contre-espionnage en France et les racines de l’affaire Dreyfus », Revue d’histoire moderne & contemporaine,29-3, juillet-septembre 1982, p.489-499.

[ 1] Dans l’original, ce bout de phrase est écrit en rouge au crayon.

[ 2] Ambassadeur d’Italie à Paris.

[ 3] Coupure de journal sans référence collé au rapport :« MM.Yarrow et Ce, les grands constructeurs de navires Poplar, près de Londres, viennent d’apprendre que des exemplaires détaillés des plans des machines employées dans le nouveau et puissant torpilleur Havock, dont ils dotaient récemment la marine britannique, ont été volés. L’amirauté et la police ont immédiatement ouvert une enquête, et les autorités compétentes seraient résolues, sil elles mettent la main sur le délinquant, à appliquer avec la dernière rigueur la loi dite des Secrets officiels. De leur côté, MM.Yarrow offrent 5,000 francs de récompense à qui leur fournira une indication de nature à les mettre sur la trace du voleur. La perte des plans en question est d’autant plus grave que d’autres machines sont construites actuellement sur le modèle de celles du Havock. »

Voir enfin:

Le dossier secret de l’affaire Dreyfus

The Secret File of the Dreyfus Affair

Author : Peretz, Gervais, Stutin

Publisher : Alma éditeur

Parution date : 2012

EAN : 9782362790430

Category : History

Description

***Translated sample available***

Uncovering the original “secret file” of the Dreyfus Affair, three French historians reveal how this trial was not only about an anti-Semitic conspiracy in the highest ranks of the military to disgrace a Jewish army officer, but also how another prejudice was at work in the results of the proceedings: homophobia.

The Dreyfus Affair—the famous account of French Jewish army officer Alfred Dreyfus, unjustly convicted of treason and espionage in 1894—was the most significant political and social crisis of fin-de-siècle Europe. Eventually, the Jewish officer was exonerated, but only after he had suffered nearly five years of imprisonment on Devil’s Island.

His guilt had not been questioned because members of a French counterespionage agency had forged numerous documents and given false testimony. Until now, most modern historians have worked with the second version of the trial’s file that contains more than 400 documents, most of which were forged and added on later. Gervais, Peretz, and Stutin, however, have chosen another path. At Gervais’ suggestion, they reread the original version of the “secret file,” which had never been completely reconstructed after its dilution and encryption for the second trial. They found that this file contained pieces of correspondence between two military attachés who worked with the French Army, the German Maximilian von Schwartzkoppen and the Italian Alessandro Panizzardi, whose only connection to Alfred Dreyfus consisted of the mention of a certain “D” in one letter. But the letters between the men clearly contained homosexual content, and for the 1894 trial they were deliberately highlighted by the French secret services to help convince the jury to find Dreyfus guilty—in spite of the fact that Dreyfus himself was never shown to be homosexual.

Gervais, Peretz, and Stutin demonstrate that the political–cultural context of the time often linked homophobia and anti-Semitism. In The Secret File of the Dreyfus Affair, they explore why this dimension of the Dreyfus Affair has been largely ignored to this day, and why the Dreyfus scandal still has much to teach us. Readers who are interested in Dreyfus and the hitherto unexplored relationship between anti-Semitism and homophobia in his time will be fascinated by the authors’ information and insights.

Author

Pauline Peretz : Pauline Peretz is a professor of contemporary history at the University of Nantes. A specialist on the United States and contemporary international affairs, she has lectured on contemporary politics at the Collège de France. She is the author of Le combat pour les Juifs soviétiques, Washington-Moscou-Jérusalem 1953–1990 (Armand Colin, 2006), to be published in English by Holmes & Meier in 2013. Peretz is on a number of editorial committees, among them La Vie des Idées and Transatlantica. She is a member of the Academic Advisory Council for the Soviet Jewry Archival Project (American Jewish Historical Society).

Pierre Gervais : Pierre Gervais is an associate professor in American History at the École des Hautes Études en Sciences Sociales/Université Paris VIII. He is the author of Les Origines de la révolution industrielle aux Etats-Unis (2004), which was awarded the Willi Paul Adams prize of the Organization of American Historians in 2007. His most recent publication in English is “Neither Imperial, nor Atlantic: A Merchant Perspective on International Trade in the 18th Century,” History of European Ideas, 2008.

Pierre Stutin : Pierre Stutin is an expert in the digitization of historical documents and a specialist in the Third Republic of France and the Dreyfus Affair. He has launched a website to accompany the release of The Secret File of the Dreyfus Affair: http://www.affairedreyfus.com. He is currently working on the digitization of all the judiciary sources of the Dreyfus Affair for the Lorraine Beitler Collection of the University of Pennsylvania.

2 commentaires pour Affaire Dreyfus: Une mécanique victimaire digne de l’Inquisition (Was the homosexual character of the documents in the Dreyfus secret file deliberately highlighted to convince the jury ?)

  1. […] pour s’assurer de la condamnation de Dreyfus, le scandale au scandale tout en étant contraint, par raison d’Etat, d’en interdir la divulgation pour empêcher toute […]

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  2. […] pour s’assurer de la condamnation de Dreyfus, le scandale au scandale tout en étant contraint, par raison d’Etat, d’en interdir la divulgation pour empêcher toute […]

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