Impostures littéraires: La mise au pavois de Stéphane Hessel en dit beaucoup sur le désarroi intellectuel de notre société (Looking back at the long tradition of literary fakes)

Les choses ne sont pas toujours telles qu’elles paraissent être : noires, blanches, grises ou brunes.  Margaret B. Jones (alias Margaret Seltzer)
Je suis une personne honnête et je me suis laissé entraîner d’une manière un peu légère dans un projet te concernant auquel je n’aurais pas dû participer. Les gens avec lesquels j’ai travaillé m’ont un peu dégoûté après coup parce qu’ils se sont servis de moi comme d’un instrument pour te nuire. Et ce n’est pas cela que je cherchais. Je te le jure. Je ne voulais pas te nuire mais essayer de comprendre ce phénomène étrange que tu es. Mon livre sur ton affaire américaine je l’ai écrit parce que ce sont eux qui me l’ont demandé. Le fait de chercher à te rencontrer était partie du même projet. Marcela Iacub
Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l’indifférence, dire « je n’y peux rien, je me débrouille ». En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensable : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. Stéphane Hessel (2010)
Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. Stéphane Hessel
Prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensemble de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie. Stéphane Hessel
Si je peux oser une comparaison sur un sujet qui me touche, j’affirme ceci : l’occupation allemande était, si on la compare par exemple avec l’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une occupation relativement inoffensive, abstraction faite d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’œuvres d’art. Stéphane Hessel
C’est l’occasion pour moi de revenir sur deux idées fausses. […] L’autre erreur est de m’accorder le rôle de corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Stéphane Hessel
Non, malheureusement pour moi. Mon éditeur ne me refuse rien. Il me faut deviner si le livre est mauvais ou non, parce qu’il ne me le dira pas. Frédéric Beigbeder
Nous pensons que la mise au pavois de Stéphane Hessel, malgré ses accommodements avec la vérité historique et sa faiblesse argumentative, en dit beaucoup sur le désarroi intellectuel de notre société et sur le rôle aberrant qu’y joue le marketing des individus qu’on transforme à bas prix en luminaires idéologiques. Richard Pasquier
C’est une espèce de nouveau Petit Livre rouge. Le libelle dans le vent qu’il était de bon ton d’offrir à Noël. Un cadeau donnant bonne conscience à celui qui l’offre et celui qui le reçoit. Son titre : Indignez-vous ! Anne Fulda (Le Figaro)
Quand on pense que ceux qui l’achètent par dizaines pour l’offrir autour d’eux y voient un programme d’action, une philosophie morale, un bréviaire, on est consterné tant le contenu manque de contenu, ce qui ne lui est guère reproché en raison de son statut d’icône. Mais la démonstration est si faible et la plume si incertaine que l’appel n’a pas la puissance d’un pamphlet. Qui pourrait décemment s’opposer à un texte dégoulinant de bons sentiments, aux grands principes, aux grands idéaux et aux grandes idées qui y son énoncées ? (…) Il nous appelle donc à l’indignation permanente en toutes circonstances et en tous lieux, même si cette manière de mettre ainsi sur une même ligne morale la situation des sans-papiers, la dérégulation du capitalisme et les crimes du totalitarisme national-socialiste devraient nous… indigner. Pierre Assouline
Radios et télés se sont saisies de Stéphane Hessel pour le figer dans son statut et sa statue de père Noël des bonnes consciences, en Tirésias des plateaux. Pierre Marcelle (Libération)
A défaut de jouir sous son propre nom, (le mystificateur) aime à jouir, sous le nom d’un autre du succès de son propre talent. Charles Nodier (Questions de littérature légale)
Et pourtant, que la prière est pauvre au regard de la ferveur qu’elle suscite ! La bombe est désespérément artisanale : quelques combats à la mode, les sans-papiers, les retraites, l’insoumission enseignante, amalgamés dans une dénonciation générale de la mondialisation, des banques, d’Israël et des Américains. Le cocktail est pauvre mais explosif dès lors que vous en secouez les ingrédients dans un shaker en acier inoxydable, estampillé Conseil national de la Résistance. Car tout est là, dans le déroulement complaisant d’un horizon régressif. L’art des grands indignés, c’est la conduite au rétroviseur. Ce bricolage idéologique n’aurait guère de sens s’il ne permettait l’érection hâtive d’une statue du commandeur, un gouvernement de la Libération peint en rose, la franche convivialité de l’après-guerre, tendant la main, par-delà les Trente Glorieuses, aux éclopés des Quarante Piteuses que nous sommes devenus. Ce qui soutient le combat des indignés, non de ceux qui luttent hors d’Europe pour la démocratie mais de ceux qui doutent en Europe de celle-ci, c’est la certitude de voir le monde de demain ne pas tenir les promesses de celui d’hier. C’est, derrière la posture tiers-mondiste, la piqûre de rappel d’un entre-soi européen si confortable. L’effort rhétorique, misérable de grossièreté mais remarquable d’efficacité, vise à offrir une causalité diabolique à cette cruelle déconvenue. L’anathème est une garantie contre l’analyse, le déni bloque le débat et paralyse l’action démocratique. (…) L’indignation n’est ici qu’une récusation sublimée de l’avenir. Aussi bien l’impuissance de la démarche n’est-elle pas le problème, mais la solution. L’échec fait partie du programme. Le vieil homme parle mais il se garde de rien dire. C’est la dérobade qui fait la force du mouvement. L’anathème est une garantie contre l’analyse, le déni bloque le débat et paralyse l’action démocratique. Ce qui soutient le combat, c’est le refus de prendre congé d’un monde où la rigueur budgétaire fait figure d’obscénité, la crise, de conspiration ploutocratique, la mondialisation, d’option récusable, et la solidarité européenne, de mystification répressive. L’indignation, c’est ce qui reste du rêve quand on a tout oublié, et de la révolution quand on a perdu les soviets, l’Armée rouge et le Parti fer de lance de la classe ouvrière, c’est un extrémisme qui n’a pas les moyens. Jean-Louis Bourlanges
Le problème est d’abord éthique : on ment sur la marchandise. Un livre qui ment sur son label c’est comme une lessive qui affiche “laver blanc” et qui teinterait vos chemises en noir.  (…) à mon sens, c’est l’éditeur le seul responsable : il a la charge, comme le rédacteur en chef d’un journal, de vérifier les sources. Philippe di Folco
D’une manière générale, on note que ces histoires d’impostures réunissent trois personnes ou potentialités : l’impostant (l’imposteur en devenir), la future personne dupée, et le témoin qui atteste de l’honnêteté ou de la véracité des propos émis par l’impostant. C’est une règle en général gagnante à condition que l’impostant, comme au poker, ne révèle son jeu ni au futur dupé ni au témoin. Un jeu pervers, donc. Un « double-blind », un double aveugle maîtrisé par celui qui tire les ficelles. Je pense, et cela peut s’expliquer facilement, que celui qui est dupé prend du plaisir à l’être… Nous sommes dans l’ordre de la séduction et du simulacre, mais aussi et surtout dans une forme de musique, celle des mots ronronnant et caressant… « Cette personne me plait bien : elle sait me parler, j’aime écouter ses histoires qui me font rêver… Philippe di Folco

Après Wilkomirski, Holstein, Defonseca

PPDA, Enderlin, Daniel, Riché, Meyssan, Macé-Scaron, Boniface

 BHL, PPDA, Drucker, Macé-Scaron, Iacub …

Voici… Hessel !

A l’heure où l’actualité nous fournit coup sur coup les impostures d’une célèbre carnivore repentie (et défenseuse acharnée depuis lors du cochon) et de l’auteur  adulé du « nouveau petit livre rouge » des bonnes consciences de gauche et prétendu co-rédacteur de la Déclaration des droits de l’homme, évidente victime, dans ses dernières années, du pire des abus de faiblesse

Retour, avec le livre de Philippe Di Folco, sur la longue histoire de ces impostures littéraires (mais aussi, sans parler de nos cryptomnésiques et avec le mélange systématiques des genres, presque inséparablement médiatiques) …

Qui, comme le rappelait tout récemment le président du CRIF, en disent tant « sur le désarroi intellectuel de notre société et le rôle aberrant qu’y joue le marketing des individus qu’on transforme à bas prix en luminaires idéologiques »

Les grandes impostures littéraires

Juliette Cua

L’Express

09/07/2009

Le discrédit jeté par l’enquête du Monde sur le témoignage du sénégalais Omar Ba rappelle que l’imposture littéraire est chose courante. Romans ou essais publiés sous pseudonymes, écrits attribués à un être imaginaire, c’est souvent le critique qui flaire le piège. Rappel de quelques impostures littéraires.

Le discrédit jeté par l’enquête du Monde sur le témoignage du sénégalais Omar Ba rappelle que l’imposture littéraire est chose courante. Romans ou essais publiés sous pseudonymes, écrits attribués à un être imaginaire, c’est souvent le critique qui flaire le piège. Rappel de quelques impostures littéraires.

Omar Ba. En juillet 2009, Le Monde révèle dans une enquête que les récits d’Omar Ba dans Soif d’Europe puis Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus (Max Milo), sont truffés d’invraisemblances, d’incohérences. Omar Ba raconte la trajectoire d’un clandestin qui a traversé au péril de sa vie les mers et les déserts pour rejoindre la France. Un « imposteur » dénoncé par la diaspora sénégalaise. L’Express avait cru à son histoire.

Le couple Radzicki-Rosenblat. C’est pour ce cas une imposture littéraire évitée grâce à la perspicacité d’un professeur de l’Université du Michigan. Roma Radzicki et Herman Rosenblat étaient prêts à publier leur trop belle histoire : celle d’une enfant de 9 ans qui aurait sauvé un adolescent de quinze ans en lui donnant du pain dans un camp près de Buchenwald, et qui s’étaient retrouvés et mariés des années plus tard à New York. Les doutes de l’universitaire suffirent à annuler la publication du récit, dont Oprah Winfrey avait cependant déjà fait la publicité à la télévision ….

Misha Defonseca. En 2008, Misha Defonseca avoue la supercherie de son autobiographie, Vivre avec les loups. Son histoire de petite fille juive traversant seule l’Europe à la recherche de ses parents, en pleine seconde guerre mondiale, est fausse. Elle présente ses excuses à ses lecteurs, et son éditeur est amené à faire de même.

James Frey. En 2003, Oprah Winfrey lance sur son plateau l’auteur d’une « autobiographie » racontant ses années de galère et sa rédemption. Vendu à 3,5 millions d’exemplaires dans le monde, ce livre est, en réalité, une pure fiction… N’arrivant pas à faire publier son roman, James Frey avait préféré « frauder » et transformer son récit en autobiographie. A lire sur le blog (fermé) de Laurent Mauriac et Pascal Riché.

J.T. Leroy. En 1999, Jeremy Terminator Leroy devient la coqueluche du tout New-York et des écrivains gays, avec Sarah. Il renouvelle son succès avec Le livre de Jérémie (Denoël). En 2005, le New York Times enquête et pousse Laura Albert à révéler qu’elle est l’auteur des livres et du personnage de J.T. Leroy. Elle s’était faite passer pour la mère de J.T. Leroy. Interview de Laura Albert au magazine littéraire américain The Paris Review.

Jack-Alain Léger. En 1997, Jack-Alain Léger publie sous le nom de Paul Smaïl deux romans (Vivre me tue, Balland) présentés comme le récit autobiographique, « d’un jeune beur de trente ans, né de parents marocains, titulaire d’un DEA de littérature comparée ». Le livre est plébiscité. En 2001, Smaïl publie aux Éditions Denoël un autre livre Ali le magnifique. Très vite, Jack-Alain Léger avoue qu’il souhaite qu’on lise une oeuvre pour elle-même, sans préjugés sur l’auteur et qu’il aime porter des masques : Melmoth, Dashiell Hedayat, Eve Saint-Roch, c’est lui. Voir Le cache-cache de Smaïl d’Olivier Le Naire dans L’Express.

Chimo. En 1996, les éditions Plon publient un roman « érotico-banlieusard » sur les expériences sexuelles d’une adolescente, attribué à un jeune beur. Le manuscrit de Chimo serait arrivé à la maison d’éditions par l’intermédiaire d’un avocat resté anonyme. Lila dit ça rencontre un certains succès. Le doute sur l’identité de l’écrivain est immédiat. Olivier Le Naire dans L’Express pense immédiatement à une supercherie et lance les noms de plusieurs écrivains confirmés, susceptibles d’avoir écrit ce récit.

Binjamin Wilkormirski. En 1995, Binjamin Wilkormirski publie Fragments, une enfance 1939-1945, qui raconte sa vie dans les camps. La presse encense le livre pendant quatre ans avant qu’un journaliste n’émette des doutes. L’auteur est en fait Bruno Doesseker Bruno, fils d’Yvonne Grosjean, associé avec une affabulatrice, Lauren Stratford, qui se faisait passer pour Laura Grabowski, soi-disante survivante des camps d’extermination. Voir L’imposture inconsciente par Olivier Le Naire.

Romain Gary-Emile Ajar. La plus célèbre des impostures littéraires peut-être … De 1975 à 1980, Romain Gary inventa un écrivain imaginaire du nom d’Emile Ajar. Romain Gary, primé au Goncourt en 1956 obtient un second prix Goncourt en 1975, avec La vie devant soi, publié sous le nom d’Emile Ajar.

Elissa Rhaïs. Des années 20 à 1939, les romans d’Elissa Rhaïs conquièrent la critique parisienne (La fille d’Eleazar en 1921). L’auteur est une femme musulmane d’Algérie, arrivée à Paris avec ses trois enfants, et elle décrit dans un français parfait l’ambiance du Proche-Orient… En 1939, l’enquête menée avant de lui remettre la légion d’honneur met à jour la supercherie : Elissa Rhaïs est illettrée et presque analphabète. Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils Raoul Dahan, un cousin qu’elle tient sous sa coupe. Le monde littéraire tient le secret. Ce n’est qu’à la mort de Raoul Dahan et à la publication par son fils en 1982 de l’histoire complète que le scandale ressurgit.

Voir aussi:

Impostures littéraires

L’imposture, mode d’emploi

François Busnel

L’Express

23/11/2006

Faux Rimbaud, vrai Gary… Dans un abécédaire passionnant, Philippe Di Folco recense les mystifications qui jalonnent le monde des livres. Une enquête réjouissante sur la création littéraire

Les imposteurs, en littérature, sont légion. Ne nous attardons pas, ici, sur le cas de ces écrivains dont on estimera que la production remporte un succès immérité (« La malveillance et le dénigrement, écrivait Chateaubriand, sont les deux caractères de l’esprit français », de sorte que l’on sera toujours un imposteur – ou plutôt un usurpateur – aux yeux d’un tiers plus ou moins amer, plus ou moins malheureux), mais sur celui, beaucoup plus objectif, des mystificateurs. Qu’est-ce qu’un imposteur? Un écrivain qui avance masqué, auteur d’un texte qui ment sur sa nature. Ces faussaires en tous genres ont inspiré à Philippe Di Folco une somme tragi-comique qui fera grincer des dents ceux qui, dans un milieu littéraire de plus en plus gagné par l’esprit de sérieux, prennent l’air effondré afin d’extorquer du crédit aux crédules. Gageons qu’il ravira, en revanche, les véritables amoureux des lettres.

« Guillaume Apollinaire a-t-il endossé la paternité de manuscrits qui n’étaient pas de lui? Qui est l’auteur d’Histoire d’O? Corneille a-t-il réellement écrit les comédies de Molière? Comment le journal d’Adolf Hitler, un faux grossier, a-t-il pu abuser la presse internationale? Qui est vraiment Jack-Alain Léger? Les Mémoires de Napoléon ont-ils été trafiqués? Shakespeare a-t-il seulement existé? » Voilà quelques-unes des questions (des énigmes?) abordées dans cet abécédaire érudit, écrit à la façon d’un reportage.

L’imposture littéraire ne date pas d’hier. Ainsi le best-seller du IVe siècle de notre ère fut-il intégralement forgé par de savants imposteurs. La grande bibliothèque d’Alexandrie, raconte Di Folco, regorgeait de faux louant la vie et l’oeuvre d’Alexandre le Grand. Au lieu de les détruire, il fut décidé de les réunir au sein d’un « canon alexandrin ». Il n’y eut ensuite qu’à inventer un auteur unique à cette compilation littéraire, un certain Callisthène, que l’on alla même jusqu’à doter d’une biographie – parfaitement fictive.

Zola inaugure une agréable lignée

Falsifier un texte fut, pour de nombreux écrivains, un passe-temps. Apollinaire est à la lisière du plagiat lorsqu’il publie Les Onze Mille Verges, orgie fantaisiste et débridée « empruntée » à plusieurs obscurs auteurs de romans érotiques de la fin du XIXe siècle. Le cas d’Emile Zola est différent et inaugure une agréable lignée d’impostures: celles commises par de joyeux plaisantins. Le futur auteur des Rougon-Macquart, apprenant, à la mort de Baudelaire, que l’oeuvre intégrale du poète allait paraître, donna à la presse des poèmes prétendus inédits du grand homme. Le canular fit long feu: on découvrit que les poèmes étaient l’?uvre d’un protégé de Zola, Paul Alexis.

Que cherchent ceux qui se rendent coupables de ces mystifications? A échapper à la critique, tout d’abord. A la prendre au piège, ensuite. Le cas de Romain Gary se transformant en Emile Ajar et remportant une seconde fois le prix Goncourt est célèbre. Celui du faux Rimbaud l’est moins, mais relève du même désir de revanche par l’humour, cette politesse du désespoir. L’affaire remonte à 1949. Le journal Combat publia des extraits d’un inédit de Rimbaud intitulé « La Chasse spirituelle », qui se concluait par un musical et rimbaldien « Certes il est d’autres rives ». Maurice Saillet et Pascal Pia, critiques redoutés, préfacèrent l’inédit, qui fut aussitôt publié en livre. Quelque temps plus tard, deux comédiens récemment étrillés par la critique se présentèrent comme les auteurs du faux. Que l’on attribue désormais à Verlaine…

Désopilante lorsqu’elle prend la forme du canular ou du pastiche (on se souviendra longtemps de Marguerite Duraille par Patrick Rambaud et des supercheries de Dominique Noguez), l’imposture peut aussi devenir tragique. Notamment lorsqu’elle met en scène le vol de l’oeuvre d’un autre – généralement un inconnu. C’est ce que raconte l’écrivain espagnol José Angel Manas dans Je suis un écrivain frustré: un professeur de lettres s’approprie le roman d’une de ses élèves, puis la séquestre. L’imposteur, ici, troque les habits du farceur pour ceux de l’escroc. Dans son dernier ouvrage, Brooklyn Follies, Paul Auster met ainsi ses héros aux prises avec un bibliothécaire qui souhaite revendre un faux manuscrit perdu, celui du livre fondateur de la littérature américaine, La Lettre écarlate, de Nathaniel Hawthorne.

Mettre les autres devant leur vanité

Curieusement, ces dernières années, l’imposture littéraire se pratique beaucoup moins en France qu’à l’étranger. Philippe Di Folco revient sur quelques cas édifiants. Celui de James Frey, notamment, auteur d’une « autobiographie » racontant ses années de galère et sa rédemption. Vendu à 3,5 millions d’exemplaires dans le monde, ce livre est, en réalité, une pure fiction… Refusé par tous les éditeurs, il n’a pu être publié que lorsque Frey prétendit qu’il racontait sa « vraie » vie. Dernière imposture en date – et qui mériterait sa place dans la réimpression du livre de Di Folco – le subterfuge employé par Jonathan Littell lorsqu’il adressa son manuscrit aux éditeurs, usant d’un pseudonyme qui résonne comme un sobriquet: Jean Petit.

Di Folco ne dénonce ni ne démasque. Il se contente d’apostropher l’amateur de livres. Et si les impostures étaient les véritables triomphes? Oscar Wilde écrivit, jadis, un éloge du mensonge, du faux, du voile: les impostures, canulars, supercheries, escroqueries et autres mystifications servent d’abord à mettre les autres devant leur vanité. La littérature n’est jamais bien loin de l’illusionnisme. Voilà ce que montre ce document passionnant.

Voir également:

Philippe Di Folco – De Claude, fausse Jeanne D’Arc à l’ET de Santilli… Le bluff était presque parfait !

25.05.12

Auteur – Philippe Di Folco a signé une trentaine de livres dont Les grandes impostures littéraires, en 2006.

Scénariste – Il a notamment participé à l’écriture du film Tournée de Matthieu Amalric.

Longtemps attiré par les sciences du langage et la sémiologie, il s’est toujours intéressé aux imposteurs. En 2011, il a d’ailleurs publié un Petit traité de l’imposture. Il revient aujourd’hui avec l’ouvrage Histoires d’imposteurs : une invitation à mieux connaître les vies d’usurpateurs, de manipulateurs, de menteurs qui ont marqué leur époque, et qui ont tenté de faire fortune sur le dos de leurs congénères.

Philippe Di Folco nous parle de ces femmes et de ces hommes, qu’il voit parfois comme des déclassés, ou d’irréductibles « démolisseurs de l’ordre social ».

Philippe di Folco, auteur de Histoires d’imposteurs publié en 2012 aux éditions  »La Librairie Vuibert », du Petit Traité de l’imposture publié en 2011 chez  »Larousse », etc.

Vous avez sélectionné quelques rois de l’esbroufe et du mensonge pour votre livre Histoires d’imposteurs. Quels sont leurs points communs ? Pourquoi nous interpellent-ils autant ?

Philippe Di Folco : Au cours de mes travaux précédents, j’ai cherché à comprendre les interconnexions existant entre le corps social, le corps politique et le corps désirant.

Tout en exerçant un métier quelque peu alimentaire, j’allais dans des séminaires, le soir. J’ai été à l’écoute d’intellectuels à la fin des années 1980, dont l’essentielle de la réflexion tournait autour de la question du discours. Tout est parti de cette interrogation : « Qu’est-ce que parler veut dire ? »

Vous savez, il est très facile de faire bifurquer une trajectoire humaine. Vous dîtes oralement que vous êtes médecin, et en fait vous ne l’êtes pas. Dans certaines situations paniques, cela va fonctionner… Pourquoi ?

C’est finalement le procès du langage qui jaillit à travers ces histoires d’impostures.

Les imposteurs brisent notre pacte social, qui est tacite : nous ne pouvons pas dire des bêtises dans notre vie de tous les jours. Mais eux le font, et avec brio !

La liberté comme cheval de bataille

Quels sont les traits d’union entre ces différents personnages ?

Philippe Di Folco : Je dirais que les imposteurs ont la volonté d’être libre d’écrire leur propre « roman de soi », leur singulière épopée afin d’en être le héros et ce, au prix de simulacres assez simple au fond : prétendre être le contraire de ce qu’ils sont.

Même s’il est difficile de reconstituer la vie d’une personne en général, et de l’imposteur dans notre cas particulier, on peut noter que ces individus éprouvent à un moment donné de leur existence, le besoin viscéral de changer de peau.

Du coup, nous nous sentons proches d’eux car qui n’a pas eu l’envie un jour, de se fondre dans la peau de quelqu’un d’autre ?

Les mots ont leur poids. Quand je dis : « changer de peau, cela me touche », cela nous ramène à la notion de surface… Quand nous rencontrons quelqu’un, nous sommes face à la « superficie » de la personne, à son aura, à sa façon de bouger les lèvres, de se mouvoir dans l’espace…

Mais en réalité, qui peut savoir ce qu’il se passe réellement dans la tête de son interlocuteur ?

Et puis il y en a d’autres qui usent en plus d’artifices sous la forme d’objets, d’imitations, de leurres. La panoplie de l’imposteur semble infinie.

Plus l’imposture est énorme, et mieux elle semble fonctionner…

Philippe Di Folco : Nous arrivons là dans le domaine de la comédie. Tout individu doit transiger avec le jeu social, s’en accommoder, l’arraisonner, le transgresser, pour arriver à ses fins : survivre.

D’une manière générale, on note que ces histoires d’impostures réunissent trois personnes ou potentialités : l’impostant (l’imposteur en devenir), la future personne dupée, et le témoin qui atteste de l’honnêteté ou de la véracité des propos émis par l’impostant. C’est une règle en général gagnante à condition que l’impostant, comme au poker, ne révèle son jeu ni au futur dupé ni au témoin. Un jeu pervers, donc. Un « double-blind », un double aveugle maîtrisé par celui qui tire les ficelles.

Je pense, et cela peut s’expliquer facilement, que celui qui est dupé prend du plaisir à l’être… Nous sommes dans l’ordre de la séduction et du simulacre, mais aussi et surtout dans une forme de musique, celle des mots ronronnant et caressant… « Cette personne me plait bien : elle sait me parler, j’aime écouter ses histoires qui me font rêver… »

C’est le triomphe de l’étrangeté surgissant au cœur de l’ennui.

La stratégie hasardeuse

Philippe Di Folco : L’imposteur se construit en tant que personnage, au sein d’une mise en scène qui peut être fulgurante. Il s’engouffre à travers une brèche. Tout est ensuite question d’intelligence et d’instinct de survie.

Le cas de la princesse Caraboo traduit ce processus : cette femme à l’allure exotique, a débarqué mystérieusement sur la côte anglaise, près de Bristol, en 1817.

Elle a affirmé être une princesse originaire de l’île de Javasu… Elle a dupé un juge, plusieurs familles qui au fond n’existèrent sur cette jeune étrangère : enfin de l’animation ! Elle a réussi son coup car elle a été une très bonne comédienne.

Elle n’a eu besoin que de peu d’artifices (quelques pièces d’origine étrangère dans sa poche, un turban dans les cheveux, un accent sorti de nulle part…) pour jeter de la poudre aux yeux…

Parlez-nous de cette pièce Le Docteur amoureux, jouée au XIXème siècle. Elle est au cœur d’une imposture invraisemblable…

Philippe di Folco : L’imposture s’est déroulée en 1845, à une période marquée par le boom du théâtre romantique.

La Comédie-Française était la scène officielle. L’Odéon, le second théâtre français, était dirigé par un certain Victor-Auguste Lireux.

Ce directeur, qui voulait redorer le blason de l’Odéon, a reçu un jour Ernest de Calonne. Ce dernier était un jeune homme arriviste qui n’avait composé que des pièces ridicules, sans intérêt. Intelligent, le jeune homme avait cherché un moyen pour se faire connaître, pour atteindre enfin la gloire. Il a alors eu l’idée de commettre un faux et d’en user, en fabriquant un pseudo manuscrit original de Molière.

Il a donc montré ce soi-disant manuscrit de Molière à Lireux : alors que l’on ne connaît aucun manuscrit de la main de Molière, le directeur de l’Odéon uniquement obsédé par sa notoriété, ne s’est pas méfié. Il s’est laissé duper.

Inutile de vous dire que la pièce Le Docteur amoureux a remporté un vif succès !

L’imposture a pourtant été révélée par Théophile Gautier le soir même. L’écrivain, savait pertinemment que Molière n’avait laissé aucun manuscrit.

Quand la vérité a surgi, le Tout-Paris s’est amusé de la mésaventure du directeur de l’Odéon. Celui-ci a d’ailleurs mal terminé sa vie…

Quant à l’imposteur, il est retourné à ses études et est devenu professeur de lettres à Alger tout en continuant à écrire des comédies…

Claude, Dame des Armoises et fausse Jeanne D’Arc (XVe siècle). Mary Willcocks, la Princesse Caraboo (XVIIIe siècle). Thèrèse Humbert (1856-1918) qui fut condamnée à 5 ans de travaux forcée pour l’escroquerie de l’héritage Crawford. Screenshot du film de Ray Santili mettant en scène la prétendue autopsie du cadavre d’un extraterrestre de Roswell

Nous avons tous entendu parler de « la fausse Jeanne », cette femme qui a usurpé l’identité de Jeanne d’Arc, cinq ans après sa mort. Pouvez-vous nous raconter cette folle épopée ?

Philippe di Folco : Comme nombre d’historiens, je continue à croire qu’il y a eu plusieurs fausses Jeanne d’Arc. La plus célèbre est Claude, dont je parle dans mon livre.

Cette Claude a surgit le 30 mai 1436, près du bourg de Saint-Privat. Elle disait être la Pucelle de France. Elle avait 26 ans, ressemblait à Jeanne d’Arc et portait l’habit d’homme.

En s’habillant en homme, chose rare à l’époque, Claude a en quelque sorte signé un acte proto-féministe en s’inscrivant dans la continuité de sa déjà légendaire prédécesseure !

Les deux frères de Jeanne d’Arc ont alors été avertis de l’arrivée de cette jeune femme. Ils l’ont reconnue.Ils sont partis tous les trois à Bacquillon, passer les fêtes de la Pentecôte, durant une semaine. Nul ne sait ce qui s’est passé, ce qui s’est dit entre eux.

La grande énigme de l’histoire tourne autour de ces questions : Les frères de Jeanne ont-ils été dupés ? S’ils ne l’ont pas été, ont-ils passé un accord avec Claude ? Ou bien la fausse Jeanne a-t-elle brandi un argument idéologique pour les faire plier ?

Il reste beaucoup de zones d’ombre dans cette histoire…

L’imposteur a souvent beaucoup d’amis

Excommuniée, menacée d’être jetée en prison, cette fausse Jeanne a été enlevée par le Comte de Wurtenberg, puis elle s’est mariée avec le chevalier Robert des Armoises. Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là !

Cette Jeanne a toujours bénéficié d’appuis, dans son parcours chaotique.

Elle a ensuite quitté son mari, elle a vécu en concubinage avec un clerc de Metz, puis elle est partie en Italie. Elle est revenue à Orléans en 1439. Sa renommée n’a cessé de grandir.

Une héroïne, ça ne peut pas mourir

L’épopée de la fausse Jeanne s’est arrêtée après sa rencontre avec le Roi. Il lui a demandé de partager le fameux secret qui le liait avec la vraie Jeanne d’Arc.

La jeune femme est alors tombée à genoux, a demandé grâce et a confessé ses péchés, …le Roi a été touché par ses aveux et il a juste décidé de l’éloigner. Elle s’est alors installée en pays d’Anjou.

Des héros immortels

L’histoire de Jeanne nous renvoie à cette incapacité à intégrer la mort des personnes célèbres et charismatiques.

D’une façon générale, le personnage public ne peut pas mourir. Il ne disparaît pas. La mémoire est vive, comme éternelle. D’où les rumeurs « il n’est pas mort ». Les clones et les imitateurs sortent alors de l’ombre et surfent sur le mythe.

À la fin du XIXe siècle, une femme, Thérèse Humbert, a été au centre de l’une des plus grandes escroqueries de son temps. Elle était une Bernard Madoff au féminin…

Philippe Di Folco : L’histoire s’est déroulée entre 1878 et 1905. Thérèse Humbert est arrivée à Paris, « armée » d’un mari faible, qui était cependant le fils d’un ministre puissant de la IIIème République.

Cette femme avait dans sa valise un bien précieux. Il s’agissait d’un testament américain (qui en réalité, n’existait pas) qui lui accordait 100 millions de francs-or.

Elle a été intégrée dans les milieux aisés. Elle avait du bagout, une bonne tête, un côté « poissonnière » généreuse et avide de savoirs. Elle était très intelligente, et elle possédait une excellente mémoire, comme bon nombre d’imposteurs d’ailleurs…

Cette dame, grâce à une combine intellectuelle et financière, a créé une rente foncière. Ce fut là une vraie entreprise avec des autorisations en règle.

Quand le scandale a éclaté, elle est tombée car elle n’avait pas le droit de toucher à ces fonds-là. Le mensonge lié à son faux testament n’a pas été la cause de sa perte. C’est la petite ironie de l’histoire…

Les imposteurs ont l’art de flairer le bon filon pour gagner de l’argent… L’affaire Roswell, en est un exemple parlant. Quelle est la véritable version de l’affaire Roswell ?

Philippe di Folco : L’histoire de Roswell a commencé ainsi : Nous étions au Nouveau-Mexique. Le propriétaire d’un terrain, le fermier Brazel, a vu des lumières dans le ciel et des débris tombés sur ses terres.

Le 8 juillet 1947, un journal local, le Roswell Daily Record a alors titré « L’armée de l’air américaine s’empare d’une soucoupe volante dans un ranch près de Roswell ».

L’information a été reprise par des agences de presse. Cela a créé l’émoi dans la population.

L’armée a du se justifier, afin de calmer les esprits. Elle a expliqué qu’elle effectuait des essais militaires, en envoyant des ballons dans la stratosphère. L’objectif, secret à l’époque, de ces opérations était de capter et de surveiller les explosions atomiques soviétiques.

Par contre, personne n’est allé vérifier de façon scientifique sur le terrain l’information délivrée par le Roswell Daily Record. Une rumeur a suffi a provoqué l’emballement. Mais cela pouvait s’expliquer : nous étions dans la période de la guerre froide.

Le mythe des soucoupes volantes prenait de l’essor, les craintes de subir une invasion extraterrestre (et donc soviétique !) étaient dans les esprits… ce scoop, construit sur du vide, a nourri les passions !

L’ingéniosité est sans borne

La seconde phase de l’affaire Roswell, s’est déroulée en mai 1995, avec l’imposture de Ray Santilli.

Cet homme a présenté un footage (une séquence de film sans montage) à des ufologues. Ce film montrait l’autopsie d’un soi-disant alien.

Ray Santilli a expliqué que ce film provenait des archives secrètes de l’US Army… Il précisait qu’il avait été tourné par un soldat caméraman en juillet 1947, après le crash d’un aéronef non terrestre…

Nous le savons, toute cette histoire était mensongère. Car la réalité est autre : ce footage était un pilote destiné à convaincre la société britannique Merlin Inc de financer un documentaire sur les OVNI…

Ray Santilli avait aussi un autre but en tête : convaincre Spielberg de lancer une série de science-fiction, le fameux « Projet X ». Mais l’histoire a pris une autre tournure !

Les gens ont cru en cette histoire d’autopsie. La ville de Roswell est devenue la « Mecque des aliens ». On a démontré que l’affaire Roswell était une imposture, et pourtant, bon nombre de gens continuent à croire en cette histoire hasardeuse…

La réalité est souvent plus difficile à admettre que la fiction !

Extrait du livre Histoires d’imposteurs : « Certains penseurs comme Jung, ont cherché à expliquer à voir des OVNI partout. On raconte que c’est le désir d’être emporté très loin qui pousse certaines personnes à raconter cela, pour échapper à la contingence, aux soucis, à la routine des jours et à la solitude ».

Livre : Histoires d’imposteurs, (Éditions La Librairie Vuibert) de Philippe Di Folco. Le premier roman My love suprême, de Philippe Di Folco vient d’être réédité dans une nouvelle version aux éditions Stéphane Million. En septembre, il publiera « Littérature gourmande », aux éditions Eyrolles. Une invitation à se balader dans les textes français, sur les chemins du goût et de la gastronomie.

Voir encore:

Marcela Iacub / DSK: un travail de cochon

Durant toute sa liaison, et après, Iacub la chroniqueuse pour Libération ne s’est absolument pas retenue d’écrire sur son amant, sans informer le lecteur de son lien particulier avec le sujet de ses textes.

Charlotte Pudlowski

21/02/2013

On attendra de lire le livre —dont le Nouvel Observateur a choisi d’héberger les bonnes feuilles en rubrique Culture— pour juger de sa qualité littéraire. Même si la fulgurance des extraits de Belle et Bête, livre de Marcela Iacub racontant son aventure de quelques mois avec Dominique Strauss-Kahn, n’est pas flagrante. Mais on peut d’ores et déjà s’interroger sur la déontologie de la juriste et philosophe.

On sait désormais que la chroniqueuse pour Libération a entretenu avec l’ancien patron du FMI une liaison de «la fin janvier 2012 au mois d’août de la même année», tout en le défendant dans les colonnes du quotidien, dans au moins trois articles.

Elle avait déjà écrit un livre, Une société de violeurs, sorti peu avant le début de leur relation, dans lequel elle défendait l’ex-patron du FMI.

Ainsi en juin 2012 —ils sont alors amants depuis environ cinq mois– Iacub écrivait dans Libé un article sur le livre de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, Les Strauss-Kahn:

«Les deux journalistes du Monde ne nous donnent dans cet essai aucune information nouvelle ou importante sur l’histoire du couple légendaire. Des énoncés aux sources très diverses sont présentés tous azimuts comme s’ils avaient la même valeur de vérité: informations publiques, rumeurs, racontars, documents judiciaires, simples hypothèses.

Il n’empêche qu’elles réussissent à dessiner un portrait aussi vraisemblable qu’exécrable de l’ex-directeur du Fonds monétaire international. Et peu importe que certains faits n’aient jamais eu lieu ou qu’ils soient exagérés. Car le récit vise moins à dire la vérité historique qu’à faire la synthèse de l’opinion que se font les médias d’un homme devenu une célébrité mythologique négative depuis un peu plus d’un an.»

Sur le site de Libération, le journaliste Quentin Girard (ex-Slate.fr) qui revient sur la publication de cette chronique, entre autres, souligne: «Pour écrire ces quelques lignes, Marcela Iacub se fiait un petit peu plus qu’à Gala, mais elle n’a pas jugé bon à l’époque de le préciser, ni aux lecteurs, ni à Libération».

La défense de la sainte

En octobre 2012, alors que leur relation venait de prendre fin depuis environ deux mois, Iacub comparait son ancien amant au personnage de l’Etranger:

«L’affaire du Carlton de Lille ressemble à maints égards au procès de Meursault, le héros de l’Etranger d’Albert Camus. Ce célèbre personnage avait été condamné à la guillotine parce qu’il n’avait pas pleuré lors de l’enterrement de sa mère. Comme si la fonction de la justice pénale était non pas de punir les comportements illégaux, mais d’autres offenses qui n’ont aucune traduction juridique.»

En décembre 2012, nouvelle chronique après l’annonce d’un accord au civil entre DSK et Nafissatou Diallo:

«Celles qui dénoncent la prostitution devraient se demander si elles ne seraient pas prêtes à laisser leurs principes de côté si on les payait, comme à la spectaculaire Nafissatou Diallo, 6 millions de dollars pour une pipe. On peut imaginer que certaines des militantes les plus acharnées seraient prêtes à se trahir pour une telle somme –fût-ce pour financer les associations qui luttent contre la prostitution. Et si à cette prestation à 6 millions leur en était proposées d’autres au même tarif, ces militantes regarderaient la suggestion comme un miracle comparable au fait de gagner au loto.»

Finalement, elle ne faisait sans doute qu’appliquer ce principe qu’elle révèle désormais au Nouvel Observateur:

«Je suis une sainte au sens où je me sens obligée de sauver ceux qui sont honnis ou méprisés. Dominique Strauss-Kahn était la personne idéale pour cela. Je voulais le sauver de son enfer.»

A-t-elle mis Libération au service de son sauvetage?

Quel dommage que DSK ne voit pas la sainte sous cet oeil-là. Dans une lettre à l’hebdomadaire, révèle Le Figaro, il s’est ainsi dit «saisi d’un double dégoût». A commencer par «celui que provoque le comportement d’une femme qui séduit pour écrire un livre, se prévalant de sentiments amoureux pour les exploiter financièrement».

Même tonalité dans les propos d’Anne Sinclair, qui a aussi écrit au Nouvel Obs, selon Le Point. Dans les bonnes feuilles publiées par le Nouvel Obs, Sinclair apparaît comme la marionettiste du couple, avide de pouvoir et manipulatrice. L’épouse (séparée) de DSK écrit à l’Obs: «Vous accréditez la manoeuvre d’une femme perverse et malhonnête, animée par la fascination du sensationnel, et l’appât du gain». DSK, lui, souligne «une atteinte méprisable à (sa) vie privée et la dignité humaine».

De fait, c’est la dignité du cochon que Iacub entendait sauver. Elle construit toute une théorie sur la double personnalité de l’ancien directeur du FMI, sorte de minotaure mi-homme, mi-porc, écrit que «la protection des porcs est chez [elle] une sorte de vocation». Elle poursuit plus loin, selon les «bonnes feuilles» de l’Obs:

«Je tiens à dire à quel point cette mise au pilori est une injustice. Je tiens à préciser, à souligner, à répéter mille fois qu’il faudrait médicaliser l’homme, l’enfermer, le neutraliser, et sauver le cochon.»

C’est l’homme pourtant qui envisage de porter plainte.

Mise à jour:

En fin de journée, la société des rédacteurs de l’hebdomadaire s’est émue du traitement de l’affaire par leur journal:

«Sans contester la légitimité à rendre compte de ce livre, le bureau de la SDR s’interroge, dans sa majorité, sur l’opportunité de mettre à la Une de notre magazine l’ouvrage de Marcela Iacub. Il regrette, en outre, que les personnes mises en cause n’aient pas été contactées comme le prévoit la Charte. Il demande, enfin, à la direction de la rédaction de s’en expliquer le plus rapidement possible devant la rédaction.»

Voir enfin:

Stéphane Hessel : « Je n’ai pas rédigé la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme »

Enquête & débat

6 février 2011

Encore un énorme bobard que les médias cherchent à nous faire avaler : Stéphane Hessel, qu’on voit partout depuis qu’il a sorti son petit opuscule « Indignez-vous! », n’est pas un des rédacteurs de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, comme il le reconnaissait lui-même en 2008 sur le site de l’ONU.

Pourquoi donc ce mensonge, selon lequel Stéphane Hessel serait « co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme », est-il devenu une vérité universelle ? Principalement du fait des médias, qui ont tous relayés sans questionner cette pseudo-vérité.

La présentation de cette vidéo de France Inter est la suivante : « 5 minutes avec Stéphane Hessel. L’écrivain, diplomate, militant politique, co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, est l’invité de Pascal Clark dans le 7/9 de France Inter (7h50 – 3 janvier 2011). Stéphane Hessel vient de signer un manifeste, déjà succès de librairie, « Indignez-vous » (paru aux Editions Indigène) »

Jeune Afrique, le 19 janvier 2011 : « un diplomate qui, en 1948, a participé à la rédaction de la Déclaration universelle – laquelle, dans son article I, rappelle que « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits ». À partir de ces bases, Stéphane Hessel construit méthodiquement son indignation.«

L’Humanité, relayée par Mediapart, le 5 août 2010 : « Ancien résistant et diplomate, Stéphane Hessel fut l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme. »

Arte, le 25 septembre 2010 : « En octobre 1945, il est nommé ambassadeur de France à l’ONU, en 1948, il participe à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme. »

Le Nouvel Observateur, le 7 janvier 2011 : « L’ancien diplomate Stéphane Hessel corédigea la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU en 1948. »

La Ligue des Droits de l’Homme (qui en plus de faire des procès pour mal-pensance, désinforme), le 27 janvier 2011 : « Stéphane Hessel, grand résistant, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et ambassadeur de France. »

Rue 89, le 13 novembre 2010 : « il devient Français en 1937, s’engage dans la résistance, est capturé et torturé par la Gestapo, déporté à Buchenwald et Dora, avant de participer, à la Libération, à la rédaction de la déclaration universelle des droits de l’homme aux Nations unies naissantes. »

Le JDD, le 7 décembre 2008 : « En 1948, Stéphane Hessel, rescapé du camp de Buchenwald, a participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). »

Daniel Mermet, dans Là-bas si j’y suis, affirme également le 8 janvier 2009 : « On continue à Gaza avec Stéphane Hessel, diplomate, ambassadeur et ancien résistant français, qui participa à la rédaction de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, et qui nous donne son point de vue sur ce conflit. »

France 24, le 30 décembre 2010 : « Stéphane Hessel a participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948. Six décennies plus tard, il défend l’universalité de ce texte, épingle la question migratoire et la situation des Palestiniens. »

France Info, le 13 octobre 2010 : « Des associations pro-palestiniennes, des politiques, intellectuels et des journalistes ont lancé une campagne de soutien aux militants poursuivis par la justice française pour avoir appelé au boycottage de produits d’origine israélienne en 2009 et 2010. Parmi les militants poursuivis par la justice, Stéphane Hessel, co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme. »

20 Minutes, le 2 décembre 2010 : « «Indignez-vous!» Depuis quelques semaines, l’injonction est devenue un phénomène éditorial. C’est le titre d’un coup de gueule de 22 pages publié par Stéphane Hessel. Agé de 93 ans, l’homme est ancien déporté, membre du Conseil national de la Résistance et corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948. »

La liste pourrait continuer longtemps… Or Stéphane Hessel lui-même, selon les occasions, reconnaît ou contredit le fait d’être co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Dans Politis, voici ce qu’il déclare le 3 janvier 2011 :

Politis : « Vous avez été l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ces droits vous semblent-ils respectés ?

Stéphane Hessel : C’est l’occasion pour moi de revenir sur deux idées fausses. […] L’autre erreur est de m’accorder le rôle de corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme. »

Après avoir écrit le 23 décembre 2010 que Stéphane Hessel « participe à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme« , L’Express écrit ceci le 31 décembre 2010, comme pour se justifier : « Son action au cours de la guerre 39-45 et sa participation à la rédaction de la déclaration universelle des Droits de l’homme en 1948 ont même été mis en doute. […] En 1948, il est nommé secrétaire de la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies quand celle-ci entreprend la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme. S’il n’est pas directement rédacteur, il participe donc bien aux travaux de la Commission, et donc à l’élaboration du texte. »

Sur cette vidéo, postée le 15 octobre 2009, il laisse la présentatrice dire qu’il est co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, sans la reprendre.

Sur le site de l’ONU, le 10 décembre 2008, il explique clairement ne pas être rédacteur de la Déclaration : « J’étais en contact permanent avec l’équipe qui a rédigé la Déclaration, dont l’Américaine Eleanor Roosevelt et le Français René Cassin », se souvient-il. « Au cours des trois années, 1946, 1947, 1948, il y a eu une série de réunions, certaines faciles et d’autres plus difficiles. J’assistais aux séances et j’écoutais ce qu’on disait mais je n’ai pas rédigé la Déclaration. J’ai été témoin de cette période exceptionnelle », ajoute-t-il. »

Pourtant, le 16 décembre 2010, lors de l’émission Parole du monde sur Public Sénat, il déclare : « Quand j’en avais 30, je m’occupais de la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme aux Nations Unies ».

Même Wikipedia, qui n’est pourtant pas connue pour être objective, l’explique clairement : « Appelé en 1946 comme chef de cabinet du secrétaire général adjoint des Nations Unies Henri Laugier, il est à ce titre nommé secrétaire de la Commission des Droits de l’Homme en 1948 quand celle-ci est constituée pour entreprendre la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme[12]. Son rôle n’est pas celui d’un rédacteur[13],[14] comme le furent René Cassin et, en tant que membre du Conseil Economique et Social, Pierre Mendès France. »

Voilà comment on construit un mythe, sur la base d’un mensonge, mais qui arrange tellement de journalistes et de militants, souvent les mêmes d’ailleurs. On attendra longtemps les rectifications dans tous ces médias. Enfin, on peut se demander dans quelle mesure une personnalité qui laisse passer un tel mensonge sur les droits de l’homme peut encore être considéré comme un de ses défenseurs.

10 commentaires pour Impostures littéraires: La mise au pavois de Stéphane Hessel en dit beaucoup sur le désarroi intellectuel de notre société (Looking back at the long tradition of literary fakes)

  1. […] avec le livre de Philippe Di Folco, sur la longue histoire de ces impostures littéraires (mais aussi, sans parler de nos cryptomnésiques et avec le mélange systématiques […]

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  2. […] avec le livre de Philippe Di Folco, sur la longue histoire de ces impostures littéraires (mais aussi, sans parler de nos cryptomnésiques et avec le mélange systématiques […]

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  3. […] Non, malheureusement pour moi. Mon éditeur ne me refuse rien. Il me faut deviner si le livre est mauvais ou non, parce qu’il ne me le dira pas. Frédéric Beigbeder […]

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  4. jcdurbant dit :

    j’aurais respecté le délai de décence avant d’exercer mon droit d’inventaire sur Stéphane Hessel, sa vie, son oeuvre, s’il n’avait pas fait, dans la presse, l’objet d’un éloge délirant [1]. C’est le «Santo subito!» de Stéphane Hessel qui m’oblige à réagir. Et réagir, c’est relire tranquillement Indignez-vous !, le petit livre beige du nouveau siècle. Stéphane Hessel dit: «Le motif de la résistance, c’est l’indignation.» En d’autres termes: «Indignez-vous et vous serez résistants!» Mais la résistance, ce n’est pas cela. La résistance, c’est le courage. […] Toute ma génération s’est demandé si elle aurait eu ce courage.

    Stéphane Hessel dispense les jeunes de cette question. L’indignation suffit, dit-il. En même temps, différence essentielle avec le nazisme, il faut chercher pour trouver de quoi nourrir cette émotion fondamentale. «Regardez autour de vous», demande Stéphane Hessel. Il invente ainsi le tourisme de l’indignation. Aux jeunes qui, comme Primo Levi le dit dans Les Naufragés et les Rescapés, n’aiment pas l’ambiguïté car leur expérience du monde est pauvre, Stéphane Hessel parle le langage manichéen qu’ils ont envie d’entendre. Alors que la morale est faite de dilemmes et de conflits de devoirs, il leur enjoint de ne pas se casser la tête. […] il est resté adolescent jusqu’à sa mort et c’est ce qui explique son succès dans une France désemparée par la crise mais qui aime d’autant moins réfléchir que l’éducation y est devenue, depuis quarante ans, une arme de déculturation massive.

    Qu’est-ce, de surcroît, qu’un kamikaze sinon un homme (ou une femme) qui explose d’indignation? Il faut être aveugle et sourd pour célébrer, en notre époque de fanatismes, l’indignation comme telle, l’indignation sans complément d’objet. C’est peut-être la raison pour laquelle Stéphane Hessel propose in fine un objet à l’indignation générale : Israël.

    Alain Finkielkraut

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