Impostures littéraires: Ces sornettes qui n’attendrissent que les toubabs (Looking back at France’s fake minority misery lit: Have a lie, will travel)

J’ai arrangé ma biographie parce que je pensais que cela aurait plus d’impact. Mon témoignage ne repose pas uniquement sur des événements que j’ai vécus personnellement mais aussi sur des drames vécus par d’autres, des anonymes dont la voix est trop souvent tue. Omar Ba
Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle. Bathie Ngoye Thiam
Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. Max Milo (éditeur)
Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui. En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. (…) Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume. Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Le Figaro

Suite à notre dernier billlet des impostures littéraires

Retour sur le cas particulier, de nos Beyala à nos Ba ou à nos Smaïl ou à nos Rhaïs, des histoires pour toubabs …

L’écrivain Calixthe Beyala est de nouveau soupçonnée de plagiat

Jean-Luc Douin

Le Monde

26.11.96

ALIXTHE BEYALA, récente lauréate du Grand Prix du roman de l’Académie française pour Les Honneurs perdus (Albin Michel), est-elle victime de « persécution » et de « haine raciale » des « journalistes de gauche » ? C’est ce qu’elle a prétendu après avoir pris connaissance des accusations portées, dimanche soir 24 novembre, par Pierre Assouline lors du rendez-vous hebdomadaire « RTL-Lire ». Le journaliste, biographe de Georges Simenon, a affirmé en direct sur l’antenne que Calixthe Beyala, déjà condamnée en mai pour contrefaçon partielle du roman d’Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué, dans son livre Le Petit Prince de Belleville, avait récidivé en faisant « des emprunts flagrants à deux reprises à l’écrivain nigérian Ben Okri ».

Pierre Assouline a cité les deux passages plagiés de La Route de la faim (Julliard), que Calixthe Beyala a sans doute « beaucoup aimé ». L’un, aux pages 27-29 du roman de la Camerounaise, ressemble étrangement à la page 56 du roman du Nigérian lauréat du Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt). Tous deux décrivent une scène où une femme attrape un homme par les parties. « Tout le déroulement est exactement le même, les mots et les expressions reviennent », explique Pierre Assouline. Chez Beyala, il est écrit : « Sa femme ne l’écouta pas. Elle l’attrapa par le pantalon et le traîna. Il tenta de se libérer de cette poigne de fer qui, en plus du pantalon, agrippait ses testicules. » Chez Ben Okri, « sa femme cessa de l’écouter. Quand nous passames devant la foule, nous vimes qu’elle avait entrepris de le trainer en le tirant par son pantalon. Il essayait de se libérer de sa poigne de fer qui, sous le pantalon, avait même agrippé ses parties génitales. »

COINCIDENCES ÉTRANGES

Autres exemples : des coïncidences étranges entre les pages 117 à 122 chez Calixthe Beyala et l’épilogue de Ben Okri, ainsi qu’entre les pages 136 et 147 chez Beyala et les pages 161 à 166 et 171 à 174 chez Ben Okri. Tous deux évoquent « un village africain où deux partis politiques promettent de la nourriture en échange de votes, mais la nourriture est avariée et provoque une épidémie. La seule différence, note Pierre Assouline, est que chez Ben Okri il s’agit de lait en poudre et chez Beyala de maïs. »

Le commentaire du directeur de la rédaction de « Lire » est ironique : la condamnation de Calixthe Beyala « aurait dû inciter les académiciens français à être plus circonspects. Ils ont plongé comme un seul homme. Quelque chose me dit qu’ils vont bientôt le regretter. » Ce ne fut pas le cas au moment de l’attribution du prix. Plusieurs académiciens avaient volé au secours de leur lauréate en déclarant qu’il y avait des gens très bien qui s’étaient livrés au plagiat, sans conséquences. Il semble néanmoins que l’Académie française ait cautionné des pratiques douteuses en accordant son label à un « contrefacteur et récidiviste ». Calixthe Beyala, elle, ne désarme pas et accuse ses accusateurs de « malveillance et de méchanceté. Je gêne parce que je suis femme, et noire ». Elle ajoute qu’elle en a « assez ! », et envisage de poursuivre Pierre Assouline pour diffamation.

Voir également:

Paul Smaïl est… Jack-Alain Léger

26/02/2009

Un ovni littéraire sort en librairie en 1997 : un certain Paul Smaïl publie Vivre me tue (Balland) qui se présente comme un récit autobiographique. L’auteur serait un jeune Beur, titulaire d’un DEA de littérature comparée, qui cite Genet, Melville ou Conrad. Pour survivre, il travaille la nuit dans un hôtel fréquenté par les prostituées. Il veut s’en sortir. Smaïl décrit une banlieue comme on l’a rarement fait.

C’est sûr, ça sent le vécu. Le livre est plébiscité. Smaïl continue d’écrire. En 2001, il publie aux Éditions Denoël un autre livre dont on parle beaucoup, Ali le magnifique.

On finit par apprendre que derrière Paul Smaïl se cache l’écrivain Jack-Alain Léger, auteur d’une œuvre qui compte une vingtaine de récits et romans. D’ailleurs, l’année de la parution de Vivre me tue était sorti également Ma vie (titre provisoire), signé Jack-Alain Léger…

Ce dernier n’a qu’une obsession : qu’on lise une œuvre pour elle-même, sans préjugés sur l’auteur. Comme il l’a dit lui-même, Jack-Alain Léger – c’est son nom de plume «officiel» – aime porter des masques et varier les pseudonymes : il s’est appelé au fil des ans Melmoth, Dashiell Hedayat, Eve Saint-Roche…

Voir de plus:

Mais qui est donc Chimo?

Olivier Le Naire

L’Express

25/04/1996

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Rédigés à la main, d’une écriture maladroite, les deux cahiers Clairefontaine ont atterri sur le bureau d’Olivier Orban, le directeur des éditions Plon, un jour de décembre 1995. Le début du texte donnait le ton, déconcertant: « Elle s’arrête, elle commence par me dire ça: ??Tu vois que j’ai le visage de l’ange, que tout le monde me le dit. Tu vois mes yeux qui sont clairs et bleus que tu leur donnerais jusqu’au fond de ta poche. » » S’il n’avait été remis à l’éditeur par un cabinet d’avocats, s’il n’était signé d’un certain Chimo – manifestement un pseudo – le manuscrit aurait été écarté. Seulement, voilà, il y avait cette énigme et le précédent célèbre de Romain Gary, qui, sous le masque d’Emile Ajar, remporta le Goncourt 1975. Orban poursuit donc sa lecture.

Maladroite de prime abord, l’oeuvre prend vite son envol. Elle raconte l’histoire de Lila, jeune fille de banlieue à l’imagination et à la sensualité exacerbées. « Pas une meuf ni une gonzesse ou une mousmée ni une fendue ni une nana », simplement une fleur troublante qui bouleverse Chimo, ado timide et plutôt romantique. Quand elle lui propose, dès la page 3, de lui « montrer sa chatte », Chimo admire sans voix le spectacle de Lila, jupe au vent, exhibant son irréfutable blondeur le temps d’une glissade en toboggan. On la retrouve bientôt en amazone sur la barre du vélo de notre narrateur: « Tu veux la revoir? » La longue scène qui s’ensuit restera à coup sûr dans les annales de la littérature érotique (et de l’acrobatie), tant elle révolutionne le genre. On salue l’exploit. Mais Lila dit ça – joli titre – est bien plus qu’un simple ouvrage à ne tenir que d’une main. Si Lila nous émeut, c’est d’abord pour son charme déconcertant. Cette fragile ingénuité qui tranche si poétiquement avec la cochonne brutalité de ses propos. Le portrait de cet ange pervers, la minutie avec laquelle est recréé l’univers de la banlieue, la construction du récit sont à l’évidence d’un écrivain confirmé. Mais qui?

Bien des noms circulent déjà. On évoque les connaisseurs de la banlieue: Tournier, Picouly; les accros de l’érotisme littéraire, comme Ravalec et le jeune Yann Moix; on parle aussi de Pennac, Queffélec, Serguine. L’analyse graphologique trahirait, paraît-il, un homme, ordonné, intelligent, d’une affectivité pathologique et masochiste. Une chose est sûre, celui qui se cache derrière Chimo (mioche en verlan?) est d’abord un gros malin. Non seulement il a su capter l’attention de l’éditeur, mais encore il a éveillé la curiosité de la critique. Mieux, Lila dit ça, au carrefour de ces dernières terres d’aventures que sont le sexe, la banlieue et le mystère, s’arrache à l’étranger (Plon a déjà vendu pour 1,4 million de francs de droits en Europe, et les enchères montent aux Etats-Unis et au Japon). On négocie même l’adaptation au cinéma. Qui touchera ce pactole?

A L’Express, nous parions sur Vincent Ravalec, qui se fit connaître par la fausse recommandation adressée à Françoise Verny pour se faire éditer chez Flammarion. On retrouve dans Lila dit ça – en meilleur – l’univers riche, poétique et en partie mystique de son dernier roman, Wendy. On retrouve aussi cette sensibilité touchante mais parfois fleur bleue d’un écrivain qui ne maîtrise pas encore parfaitement son écriture, a fortiori lorsqu’il cherche à la contrefaire sur un ton prétendument populaire. Lila dit ça, comme Wendy, pèche par la faiblesse de certaines métaphores (« [ses seins] beaux comme la beauté », « Je me mets du courage à la bouche »…), ses lieux communs (« [dans la banlieue] il fait très chaud, étouffant mais jamais beau ») et ses tournures aussi loufoques que gratuites. Et pourtant, le talent est là, indéniable. Comme dirait Jacques Pradel: « Vincent, si vous vous reconnaissez, appelez-nous! »

Lila dit ça, par Chimo. Plon, 172 p., 89 F.

Voir encore:

Vu & commenté

Le récit de l’unique survivant

Dominique Dhombres

Le Monde

27.05.08

Omar Ba était monté avec une cinquantaine d’autres malheureux dans une pirogue qui devait les emmener aux Canaries. C’était en septembre 2000. Tous les autres sont morts, il a survécu. Ce jeune Sénégalais a fini par arriver en France, où il étudie la sociologie. Il racontait sa traversée de l’enfer à Thierry Demaizière, dimanche 25 mai, dans le « Sept à huit » de TF 1. C’est un témoignage bouleversant sur le calvaire enduré par les clandestins qui, chaque jour ou presque, tentent d’atteindre l’Europe de cette façon.

Ils partent des côtes sénégalaises sur des embarcations de fortune et mettent le cap sur les Canaries, province espagnole, et donc terre européenne. Beaucoup périssent en mer. Ce que décrit Omar Ba, c’est ce qui se passe à bord d’une de ces pirogues lorsqu’il n’y a plus rien à manger ni à boire. Il avait 21 ans lorsqu’il est parti, attiré par l’Europe telle qu’il la voyait à la télé, jolies filles et châteaux. Il a payé son passeur 2 000 euros. Les passagers quittent les côtes africaines avec environ 200 litres d’eau, 100 litres de gazole, 4 grands sacs de riz et deux réchauds pour le cuire. « Dès le troisième jour, il n’y a pratiquement plus de riz ni d’eau, et la pirogue commence à couler parce qu’il y a trop de personnes à bord », explique-t-il. C’est alors que le passager le plus costaud, Mourad, décide de jeter les plus faibles par-dessus bord. « Il commence par Abdou, qui souffrait de douleurs pulmonaires, et le balance à la mer. » Sept seront éliminés ainsi.

Dès lors, plus personne ne dort. « On se dit : il ne faut pas dormir ! » Dès qu’on somnole, on a peur d’être jeté par-dessus bord. Certains préfèrent se suicider.

Pour couronner le tout, la pirogue essuie une tempête et d’autres passagers tombent encore à l’eau sous l’effet des vagues. Il ne reste qu’une dizaine de clandestins, sous un soleil de plomb, dans une pirogue qui dérive depuis longtemps, moteur éteint. « Le plus terrible, c’est la nuit et l’odeur des cadavres. A bord, il y en a qui sont morts. Le soleil accélère la décomposition des corps. Une odeur insupportable. » Mourad se suicide, apparemment en buvant ce qui reste de gazole dans le moteur. Omar survit, mais ne parle plus. « Dans ces conditions-là, on cesse de penser. On devient animal. On ne dit plus rien.

Tous les mots deviennent tabous. Le mot «mort», par exemple, alors qu’on est entouré de cadavres. »

Il a le réflexe de crier avec ce qui lui reste de forces lorsqu’il aperçoit un navire espagnol qui se dirige vers la pirogue. Il s’évanouit. Lorsqu’il revient à lui, on lui donne le choix entre un verre de Coca et de l’eau fraîche. Il raconte son aventure dans Soif d’Europe, un livre qui vient de paraître aux éditions du Cygne.

Voir aussi:

Contre-enquête sur un affabulateur

Benoît Hopquin

Le Monde

08.07.09

Le Sénégalais Omar Ba raconte dans deux livres largement promus dans les médias son odyssée de clandestin. Problème : tout ou presque est faux

Depuis un an, Omar Ba est un clandestin très visible. Le Sénégalais écume les plateaux de télévision et les radios, publie tribunes et entretiens, multiplie les conférences. Abord avenant, visage éminemment sympathique, discours convaincu et convaincant, il raconte au bord des larmes son odyssée de Dakar à Paris, via les Canaries, Lampedusa, Ceuta et Melilla. Entre 2000 et 2002, affirme-t-il, il a ainsi frappé à toutes les portes dérobées de l’Europe, traversé les mers et les déserts. Un périple poignant, jonché des cadavres de ses frères d’infortune.

Aujourd’hui nanti d’un titre de séjour, le jeune homme a fait paraître Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus (Ed. Max-Milo, 256 p., 18 €). Un chant d’amour déçu sur l’Europe, ce continent magnifié en eldorado par l’Afrique. L’auteur adresse une supplique aux candidats à l’exil : « Ne venez pas ! » Sous la plume d’un homme qui a bravé la mort pour atteindre ce paradis rêvé, le message n’en a que plus de force.

Las ! Cette épopée est largement inventée. Omar Ba a décrit son parcours dans un précédent livre : Soif d’Europe. Témoignage d’un clandestin (Editions du Cygne, 2008). Un récit à la première personne, truffé d’incohérences et d’anachronismes. Les descriptions des lieux, les noms des rues, les situations, en Libye, sur l’île italienne de Lampedusa, autour de l’enclave espagnole de Melilla, à Madrid, aux Canaries ou à Paris ne collent pas. Certains centres de rétention administrative n’existaient même pas au moment où il est censé les avoir fréquentés. La présentation des procédures espagnoles ou italiennes est fausse.

Omar Ba assure être arrivé en France à l’automne 2002, puis avoir été expulsé en novembre. Il aurait dormi dans les rues de Paris, le 1er novembre, fouillant les poubelles recouvertes de neige : il faisait 10 degrés cette nuit-là dans la capitale. La description de son expulsion est également truffée d’invraisemblances procédurales : le ministère de l’immigration et le service juridique de la Cimade, l’association qui défend les sans-papiers, arrivent à cette même conclusion. Son avocat, un certain Patrice Clément, est inconnu au barreau. Le tribunal de Bobigny, où est censé avoir été jugé le clandestin, n’a gardé nulle trace de son passage.

Plus probant encore, un compatriote d’Omar Ba, Abdoul Aziz Sow, a expliqué au Monde que l’auteur était étudiant en sociologie à l’université Gaston-Berger, à Saint-Louis du Sénégal, durant la période supposée de son voyage. Photo d’époque à l’appui, cet assistant en droit, qui vit toujours à Saint-Louis, assure qu’ils occupaient des chambres mitoyennes sur le campus. « Il est libre d’écrire ce qu’il veut, de faire gober des histoires aux Toubabs [Blancs], mais il n’a pas le droit de raconter des choses qu’il n’a pas vécues », estime l’ami déçu.

Rencontré longuement à trois reprises par Le Monde, mis en face de ces contradictions, Omar Ba a longtemps hurlé à la cabale. « Ce que je dis, je l’ai vu et je l’ai vécu », maintenait-il. Acculé, il est finalement revenu sur son histoire, au moins partiellement. Non, il n’a jamais été en Libye ni sur l’île italienne de Lampedusa. Non, il n’a jamais dormi dans les rues de Paris, n’a jamais été arrêté ni expulsé. Oui, il était bien étudiant à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, de 2001 à 2003. Oui, il est bien arrivé en France en 2003 avec un banal visa d’étudiant et a suivi pendant deux ans des cours de sociologie à l’université de Saint-Etienne. En 2005, il est ensuite venu à Paris afin de s’inscrire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), section sociologie des médias.

Mais le récit reste en partie vrai, persiste l’intéressé. Il se serait, en fait, déroulé durant huit mois et non trois ans, entre avril et décembre 2006. L’auteur aurait antidaté les faits pour éviter d’éventuelles poursuites des services de l’immigration. A la fin de 2005, ne parvenant pas à faire renouveler son titre de séjour en France et donc à s’inscrire à l’EHESS, le Sénégalais serait retourné à Dakar pour obtenir un nouveau visa. Il se serait retrouvé coincé sur place et aurait donc pris des chemins clandestins pour revenir en Europe.

Mais même ainsi remanié, son périple comporte toujours des incohérences. A l’aller, il aurait convoyé une voiture, embarqué à Marseille et débarqué au Maroc. Cette liaison maritime n’existe pas, assure-t-on au Port autonome de Marseille. Au retour, les conditions de la traversée jusqu’aux îles Canaries, telles que présentées, diffèrent notablement des témoignages des clandestins que Le Monde avait pu recueillir sur place, en 2006 justement. Mêmes erreurs dans la description de l’assaut de Melilla : les protections décrites ne correspondent pas aux nouvelles défenses installées autour de l’enclave en 2006.

Le dossier d’Omar Ba à l’EHESS contredit sa nouvelle histoire. L’étudiant était bien inscrit en 2005, avec des papiers parfaitement en règle. Il s’y est surtout fait remarquer par ses absences, conduisant sa directrice d’études à interrompre la collaboration. A l’automne 2006, alors qu’il était censé crapahuter comme clandestin loin de la France, il faisait le siège de l’EHESS, à Paris, pour obtenir sa réinscription. Il a alors fourni de fausses attestations et l’école l’a radié. Une restauratrice francilienne, qui a employé l’étudiant comme extra, assure également que son employé avait des papiers en bonne et due forme à cette époque.

L’homme a déjà un lourd passif. Le parquet d’Evry recense huit dossiers au nom d’Omar Ba, « né en 1982, à Thiès (Sénégal) », les date et lieu de naissance officiels du personnage. Le parquet de Créteil a également son nom dans ses fichiers, pour une affaire de faux et usage de faux en écriture privée qui attend d’être jugée. Interrogé à ce sujet, Omar Ba assure n’avoir « aucun commentaire à faire ».

L’éditeur Max Milo se dit « surpris et troublé » par ces faits. « Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine, poursuit l’éditeur. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. »

Modeste maison animée par des hommes de bonne volonté, les Editions du Cygne, qui ont publié Soif d’Europe, avouent leur embarras. Youssef Jebri, le directeur de collection qui a aidé Omar Ba, affirme qu’il n’avait pas les moyens de vérifier l’exactitude des descriptions. « S’il a menti, explique-t-il, cela fera du mal à la cause des clandestins qu’il prétend défendre. »

« Soif d’Europe » : L’imposture d’un immigré

Bathie Ngoye Thiam

16 juillet 2008

Nombreux sont ceux qui, comme moi, ont été affligés en voyant sur TF1, dans le magazine « 7 à 8 » du 25 mai 2008, un immigré raconter son « odyssée infernale » pour arriver en Europe, son « voyage au bout l’enfer ». Mon Dieu ! Quelle aventure ! Mais, à la fin de l’émission, il déclare que s’il a une haine, c’est envers son pays qui n’a pas su lui donner les raisons de rester chez lui. Ce pays est … le Sénégal.

Alors là, je n’ai pu m’empêcher de regarder encore l’émission sur le Net et de lire quelques unes de ses interviews, car beaucoup de journaux français ont consacré des pages entières à l’histoire de ce garçon qui hait son pays. Il s’appelle Omar Ba et était étudiant à l’université Gaston Berger de Saint-Louis.

L’immigration est un sujet d’actualité. Il y a plein de discours là-dessus, de débats, de livres, de films. Depuis quelques années, les clandestins ont commencé à parler, racontant leur vécu et leur traversée du désert. L’un des plus médiatisés est Kinsley, un jeune Camerounais qui avait quitté son pays en 2004 pour rejoindre la France en passant par le Maroc. Son périple fut un cauchemar.

« Au Maroc, ils sont 18 à voyager à l’arrière d’un camion avec moins de deux litres d’eau par jour à se partager, sous la chaleur du désert. »

« Deux personnes perdront la vie lors du voyage, suite à un premier naufrage. Mais ne pouvant pas faire marche arrière, Kingsley ne se décourage pas et décide de retenter sa chance, et réussi à arriver sur les côtes espagnoles. »

Son histoire, émouvante, est plausible, vraie, et il y a des témoins, comme le montre un reportage d’« Envoyé Spécial », sur France 2 .

Le réalisateur Cédric Klapish s’en est inspiré pour faire un film « Paris ». Kinsley y joue son propre rôle. Après les dures épreuves, enfin le succès.

Omar Ba, notre cher compatriote, s’est sans doute dit : « Voilà un bon créneau… » Il raconte alors « son » aventure tirée par les cheveux, tellement il en rajoute et s’y perd.

Des Africains ont marché dans le désert pour se rendre en Europe, ont pris des pirogues, se sont cachés dans des bateaux, etc. Nous avons souvent entendu leurs terribles péripéties. Omar, lui, les aurait vécues toutes ou presque.

Il dit qu’ils étaient 50 dans une pirogue pour se rendre clandestinement en Europe. Tous les autres seraient morts, donc il n’y a personne pour le contredire. Mais tout le monde n’est pas dupe. Dans un discours ponctué de « c’était affreux », « c’était atroce », « c’était l’horreur », il tente de toucher les âmes sensibles et crédules.

Il quitte le Sénégal, dit-il, le 5 septembre 2000. Des navires heurtent des pirogues, des passagers se noient, leur pirogue prend l’eau, il est arrête au Tchad et jeté en prison, on le largue avec d’autres prisonniers en plein désert sans eau ni nourriture, l’un d’eux, épuisé, s’affale et le sable, poussé par le vent, l’ensevelit aussitôt, des soldats tirent sur eux, il est arrêté et tabassé par la gendarmerie royale marocaine, il se retrouve en Lybie où il prend une pirogue dans la quelle se trouve, entre autres passagers, une jeune Somalienne qui va mourir, laissant son bébé, son corps est jeté à la mer, la pirogue chavire à cause d’une tempête, beaucoup meurent noyés, il est repêché par des policiers italiens, etc. Il a survécu à tout cela. Superman n’aurait pas fait mieux. Le revoilà au Maroc. Septembre 2001. Un an déjà.

L’aventure, la « vraie » commence. Ils sont 50 dans une pirogue de 30 places.

« Survivre, dit-il au début de l’émission, pour moi, c’était partir. »

Seulement, en 2000, quand il « partait », l’alternance politique venait d’avoir lieu au Sénégal. L’espoir se lisait partout. Les jeunes étaient les plus enthousiastes. Personne ne pensait à aller risquer sa vie dans l’Atlantique. Omar dit qu’il avait 20 ans (parfois c’est 21) et qu’il était parti pour soulager sa famille. Il dit qu’il ne mangeait pas tous les jours, pourtant il était étudiant. Or, il est bien connu que dans les familles très pauvres, on retire les enfants de l’école pour qu’ils aillent travailler. Et il me semble aussi que ces pirogues dont il parle n’ont commencé à transporter des clandestins qu’en 2003. Les aventuriers d’avant cette date voyageaient autrement. Mais bon…

Dans l’émission « 7 à 8 » de TF1 , il dit qu’il avait payé deux millions de francs CFA au passeur, et dans le livre qu’il a écrit pour raconter son histoire et qui a comme titre « Soif d’Europe : Témoignage d’un clandestin », on lit : « À présent celui qui entend son nom (lu par le passeur, la nuit, au bord de la mer) verse les cinq cent mille francs CFA du billet, environ sept cent soixante euros. » Il devait relire son livre avant d’aller à la télé. Et le plus drôle est que le passeur leur demande de montrer leurs passeports. Il ne manquait plus que ça.

Ils avaient quatre sacs de riz. Il écrit : « On est obligé de se serrer la ceinture pour ne pas manquer de nourriture. Au lieu de deux repas quotidiens nous n’en prenons qu’un. » Le troisième jour, il n’y avait plus de riz. Est-ce que 50 personnes, ne mangeant qu’une fois par jour, peuvent finir quatre sacs de riz en moins de trois jours ? Ils devaient être bien petits, ces sacs.

(3ème jour toujours) La pirogue, raconte-il, commence à couler parce qu’il y avait trop de personnes à bord. Cela veut-t-il dire que pendant trois jours la pirogue n’avait pas senti qu’elle était surchargée ?

Un Gambien nommé Mourad (prénom pas très commun en Gambie) décide alors d’alléger la pirogue. Il prend des gens et les jette à la mer. Voyons ! Même des enfants de cinq ans auraient du mal à y croire. Les aventuriers de l’époque étaient des « guerriers », des durs à cuire. Et même s’ils étaient des poltrons, ils n’allaient pas se laisser faire. La logique dicte que les autres (ils étaient 50 dans la pirogue) se jettent sur Mourad. Même si Mourad était aussi herculéen que nos lutteurs, seul avec 49 femmes, ces dernières se seraient ruées sur lui pour le livrer aux requins au lieu de le regarder les jeter une par une par-dessus bord. Dans le récit d’Omar, Mourad en a jeté sept qui hurlaient, se débattaient, gémissaient. « C’était atroce, dit-il, on les entendait respirer sous l’eau. » Pendant ce temps, les autres, attendant tranquillement leur tour, se disaient : « Je ne dois pas dormir sinon il va me surprendre et me jeter. » Qui peut croire cela ? Omar continue : « Y en a qui se sont suicidés parce qu’il y avait plus à boire, y avait plus à manger. » Depuis que les pirogues partent vers l’Europe, c’est la première fois que j’entends parler de gens qui se sont donné la mort parce qu’ils avaient faim et soif. Ces gens sont coriaces et ont toujours l’espoir de s’en sortir, jusqu’à leur dernier souffle. Regardez à la télé les pirogues qui arrivent en Espagne. Il y a souvent des morts et des gens déshydratés ou dans un état lamentable, mais on ne parle pas de suicidés.

Après, il nous dit qu’ils n’étaient plus qu’une dizaine parce que la pirogue qui tanguait en avait jeté quelques uns. Ici, un petit calcul s’impose. Ils étaient 50. Mourad en jette 7. Il reste donc 43. Maintenant, il n’en reste plus que 10. Et 43-10 = 33. Veut-il nous faire croire que 33 se sont suicidés ou sont tombés accidentellement dans l’océan ? Ça fait quand même beaucoup et ce n’est pas du tout facile à avaler. L’instinct de survie est plus tenace que ça. Aussi, pense-t-on à se compter quand on est dans une telle situation pour savoir si on est neuf ou dix ?

Il pousse le bouchon plus loin en disant que l’odeur des cadavres dans la pirogue les importunait. Mais voyons ! Pourquoi ces 10 survivants sont-ils restés avec des cadavres en putréfaction dans la pirogue pendant une semaine ? Omar dit que l’odeur était insupportable. Dans ce cas, mon cher, on prie pour eux et on les balance dans la mer. Ou bien ?

Mourad se suicide, selon Omar, en buvant du gasoil. Tiens ! Comment ce monstre, comme il l’appelle, qui tue pour sauver sa peau, peut-il avoir des problèmes avec sa conscience au point de se suicider ? Le comble, Omar dit que dans ces conditions-là, on cesse de penser, on devient animal. Comment donc imaginer que Mourad, un monstre dès le départ, se mette, lui, à penser ?

Brusquement, Omar s’endort ou s’évanouit après avoir utilisé sa dernière énergie pour lancer un cri de détresse en voyant un navire se diriger vers leur pirogue. Ça me rappelle le film « Titanic » et le radeau de la Méduse, mais ici, une partie du film est « volé ». On ne saura pas comment sont morts les neuf autres. Il se réveille, récupéré par un cargo espagnol qui l’a « débarqué à Fuerteventura, aux Canaries, au milieu des gens qui bronzaient sur la plage. » Oh ! Que c’est émouvant ! J’en pleure presque… de honte, oui. Les journalistes devraient faire des recherches pour retrouver ce cargo. Omar doit quand même se souvenir de la date.

Il dit, parlant de son arrivée en Europe : « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le choix entre le Coca et l’eau, une eau fraîche en plus. » Alors là, c’est vraiment trop. S’il avait deux millions de francs CFA à payer au passeur, il avait donc de quoi s’acheter une bouteille de Coca et de l’eau fraîche dans n’importe quelle ville du Sénégal.

Il va encore plus loin, déclarant que nos familles préfèrent que leurs fils soient au fond de l’océan plutôt que de les voir revenir d’Europe les mains vides. Ah Bon ? J’en apprends des choses.

Il raconte : « Aux Canaries, les autorités m’ont mis dans un avion pour Barcelone. Et j’ai rejoint Paris dans un camion de fruits de mer. J’ai failli mourir gelé dans la chambre froide. » Ndeysaan ! Passez-moi un mouchoir, waay, pour que j’essuie mes larmes. Rester vivant dans la chambre froide, de Barcelone à Paris, même un esquimau aurait du mal à le faire. Ce garçon est vraiment très fort. Il poursuit : « À Paris, je me suis fait expulser. Retour au Sénégal… Finalement, j’ai eu une bourse pour aller étudier en France. »

Ah bon ? Pour avoir une bourse, je croyais qu’il faut soit avoir le bras long, c’est-à-dire connaître des gens très influents, ce qui signifie riches, ou être un excellent étudiant. Quelqu’un qui ne mange pas tous les jours n’a pas dans son entourage des riches qui veulent l’aider. Et un brillant étudiant, sachant qu’il a un bel avenir devant lui, ne laisse pas tomber ses études pour aller risquer sa vie dans la mer. Et puis, comment peut-il abandonner ses études pendant plus de trois ans à essayer de se rendre en France, puis retourner au Sénégal et obtenir une bourse ?

Supposons que son histoire est vraie. Dans ce cas, comment ose-t-il, maintenant qu’il est bien installé à Paris, dire qu’il hait son pays (le Sénégal) alors qu’après toutes ses terribles aventures infructueuses, c’est ce pays qui lui a donné une bourse d’étudiant, donc un billet d’avion pour voyager confortablement et un séjour en toute légalité en France ? Si ce n’est pas de l’ingratitude, dites-moi ce que c’est.

Il y a dans ses paroles et écrits un manque criant de crédibilité. La partie la plus hilarante de l’interview est quand il fait semblant d’être sur le point de pleurer et dit « excusez-moi » Ha ! Ha ! Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle.

Mais on peut gagner de l’argent sans mentir et sans cracher sur son pays d’origine.

Bathie Ngoye Thiam, Un Sénégalais choqué par cette histoire à dormir debout.

Voir encore:

La rocambolesque imposture d’Elissa Rhaïs

Laurence Vidal

Le Figaro

28/03/1996

L’empire français brillait de tous ses feux. Dans la capitale, la mode était à l’exotisme, à l’orientalisme et au paternalisme colonial. En cet automne 1919, une musulmane anonyme débarquait à Paris avec ses trois enfants. Riche de deux manuscrits et d’une lettre de recommandation, celle qui se faisait appeler Elissa Rhaïs partait à la conquête des lettres. Bientôt, son nom serait sur toutes les lèvres.. Tandis que les éditions Plon publiaient Saada la Marocaine, un roman, la nouvelle Le Café chantant trouvait place dans les colonnes de La Revue des Deux-Mondes, alors antichambre de l’Académie française.

Aussitôt la critique s’émouvait qu’une «petite musulmane d’Algérie» eût «toute jeune exprimé le désir de fréquenter l’école française de Blida et d’apprendre notre langue». Ici, on saluait «ce talent naturel si franc, cet art de pousser le récit à sa fin, ce don d’évoquer les choses et les gens, de les faire vivre dans leur milieu et parler avec leur accent». Ailleurs, on s’extasiait sur ce «bavardage oriental tempéré par la mesure française». Partout, de La Revue bleue au Journal des débats ou aux Nouvelles Littéraires, on accueillait à bras ouverts cette petite musulmane courageuse et géniale, dont «la plume magique» et «la rare puissance d’évocation» n’avaient pas fini d’épater.

Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui.

En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. Lorsque, en décembre, reçue au ministère de l’Instruction publique, où elle espère l’annonce officieuse de sa décoration, Elissa Rhaïs se voit démasquée, elle s’évanouit. De ce coma, elle ne se relèvera pas. Et mourra quelques mois plus tard, oubliée de tous.

Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume (1). Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Dans ce récit romanesque en diable, où certains noms sont maquillés, et qu’il présente, précisément, comme un «roman», Paul Tabet racontera au passage le personnage extrême de Leïla Bou Mendil, née en 1882 à Blida, de père musulman et de mère juive, mariée à l’âge de 17 ans, recluse quinze ans durant dans un harem, où elle frôle la folie. De cette même Leïla/Rosine, rendue à la liberté par la mort de son mari, bientôt riche héritière, et qui s’entiche du timide cousin dont elle fait son secrétaire et son amant. D’elle, toujours, immonde et fascinante, ancienne captive devenue geôlière, qui conte à son «protégé» les récits merveilleux entendus au harem, histoires qui nourriront les premiers textes de Raoul. D’elle, enfin, splendide comédienne qui, se joue du Tout-Paris avec un panache qui force l’admiration…

Après la mort d’Elissa Rhaïs, Raoul n’écrira plus. De toute façon, les portes de l’édition lui sont fermées. Et lorsque, au nom du père, Paul Tabet exhume le passé, et la mystification, il est violemment contesté par les parents d’Elissa, qui, à leur tour, l’accusent… d’imposture. La réédition, cette année, du roman Le Sein blanc ressemble à une réhabilitation. On y découvre l’atmosphère hautement sentimentale, faite d’amours impossibles, de violences cachées et d’interdits vengeurs, qui fit le succès d’Elissa Rhaïs.

Mais si le charme désuet est indéniable, de cet Orient d’Epinal plus conforme aux goûts des années 20 qu’aux nôtres, le plus romanesque est ailleurs : dans la maléfique emprise qu’exerça autrefois une femme blessée sur un très jeune homme, histoire d’une fabuleuse fusion d’identités, contée par Paul Tabet avec une grande sensibilité.

(1) Elissa Rhaïs, par Paul Tabet, Grasset, 1982.

LE SEIN BLANCD’ELISSA RHAÏS.L’Archipel, 98 F.

Voir enfin:

FRANCE 2 20.50

ELISSA RHAIS, une imposture littéraire

Paul De Brem

La Vie

9 septembre 1993

Dans les années 30, en Algérie, une riche et magnifique jeune femme, mi-juive mi-arabe, et qui vit seule avec ses domestiques, accueille chez elle Raoul, le fils d’une parente. Leïla et Raoul tombent amoureux. Lui, fasciné par ses talents de conteuse, écrit la vie de Leïla dans un roman qui connaît un grand succès. Elle, pourtant analphabète, s’en prétend l’auteur sous le pseudonyme d’Elissa Rhaïs, afin de pénétrer les milieux littéraires parisiens, d’en devenir la coqueluche et d’obtenir la revanche sur la vie qu’elle attend depuis toujours.

Elissa Rhaïs est l’histoire vraie d’une imposture littéraire, révélée au grand public en 1982 par le propre fils de Raoul, lequel lui a tout raconté avant de mourir, et confirmée par des études graphologiques. Le téléfilm tiré de cette rocambolesque histoire, admirablement interprétée par Anne Canovas et Emmanuel Salinger, explore aussi les complexes relations amoureuses entre une très séduisante dissimulatrice un rien mythomane et son « nègre », tenu par son amour de cacher la vérité et de jouer le rôle que sa maîtresse lui impose.

Elle, particulièrement, paraît mystérieuse: d’où lui vient ce désir de mystification ? Sensuel et somptueux, le Maghreb évoqué ici par des images très soignées est celui des fontaines, des mosaïques et de la lumière. Ce téléfilm français décidément très riche se veut aussi une réflexion sur la vérité en littérature: à quel moment une histoire vraie, mais romancée, devient-elle mensonge ?

6 Responses to Impostures littéraires: Ces sornettes qui n’attendrissent que les toubabs (Looking back at France’s fake minority misery lit: Have a lie, will travel)

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