Polémique Soler: La Bible, c’est tout le contraire de L’Odyssée (The Bible is just the opposite of the Odyssey)

On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui s’exprime dans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes : “Les taureaux de Balaam m’encerclent et vont me lyncher”? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l’extérieur, mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui pèse sur l’homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu. René Girard
De nombreux commentateurs veulent aujourd’hui montrer que, loin d’être non violente, la Bible est vraiment pleine de violence. En un sens, ils ont raison. La représentation de la violence dans la Bible est énorme et plus vive, plus évocatrice, que dans la mythologie même grecque. (…) Il est une chose que j’apprécie dans le refus contemporain de cautionner la violence biblique, quelque chose de rafraîchissant et de stimulant, une capacité d’indignation qui, à quelques exceptions près, manque dans la recherche et l’exégèse religieuse classiques. (…) Une fois que nous nous rendons compte que nous avons à faire au même phénomène social dans la Bible que la mythologie, à savoir la foule hystérique qui ne se calmera pas tant qu’elle n’aura pas lynché une victime, nous ne pouvons manquer de prendre conscience du fait de la grande singularité biblique, même de son caractère unique. (…) Dans la mythologie, la violence collective est toujours représentée à partir du point de vue de l’agresseur et donc on n’entend jamais les victimes elles-mêmes. On ne les entend jamais se lamenter sur leur triste sort et maudire leurs persécuteurs comme ils le font dans les Psaumes. Tout est raconté du point de vue des bourreaux. (…) Pas étonnant que les mythes grecs, les épopées grecques et les tragédies grecques sont toutes sereines, harmonieuses et non perturbées. (…) Pour moi, les Psaumes racontent la même histoire de base que les mythes mais retournée, pour ainsi dire. (…) Les Psaumes d’exécration ou de malédiction sont les premiers textes dans l’histoire qui permettent aux victimes, à jamais réduites au silence dans la mythologie, d’avoir une voix qui leur soit propre. (…) Ces victimes ressentent exactement la même chose que Job. Il faut décrire le livre de Job, je crois, comme un psaume considérablement élargi de malédiction. Si Job était un mythe, nous aurions seulement le point de vue des amis. (…) La critique actuelle de la violence dans la Bible ne soupçonne pas que la violence représentée dans la Bible peut être aussi dans les évènements derrière la mythologie, bien qu’invisible parce qu’elle est non représentée. La Bible est le premier texte à représenter la victimisation du point de vue de la victime, et c’est cette représentation qui est responsable, en fin de compte, de notre propre sensibilité supérieure à la violence. Ce n’est pas le fait de notre intelligence supérieure ou de notre sensibilité. Le fait qu’aujourd’hui nous pouvons passer jugement sur ces textes pour leur violence est un mystère. Personne d’autre n’a jamais fait cela dans le passé. C’est pour des raisons bibliques, paradoxalement, que nous critiquons la Bible. (…) Alors que dans le mythe, nous apprenons le lynchage de la bouche des persécuteurs qui soutiennent qu’ils ont bien fait de lyncher leurs victimes, dans la Bible nous entendons la voix des victimes elles-mêmes qui ne voient nullement le lynchage comme une chose agréable et nous disent en des mots extrêmement violents, des mots qui reflètent une réalité violente qui est aussi à l’origine de la mythologie, mais qui restant invisible, déforme notre compréhension générale de la littérature païenne et de la mythologie. René Girard
Dès les premiers siècles de son existence, le christianisme a suscité des adversaires, Celse par exemple, qui attiraient l’attention sur les données que je viens de mentionner. Il y a dans les Évangiles une suite de phénomènes qui rappelle la séquence de nombreux cultes antérieurs. Celse utilisait déjà ces ressemblances pour contester la revendication chrétienne de singularité. Après s’être interrompu au Moyen Âge, le petit jeu des comparaisons a recommencé dans le monde moderne et il a même suscité un intérêt tel que les universitaires ont fait de lui une discipline autonome, l’étude comparée du religieux, qui ne s’est jamais intéressé, au fond, qu’à démontrer la banalité des Évangiles dans le contexte du religieux universel.(…) Ce que la théorie mimétique montre, c’est que la singularité du christianisme est littéralement démontrable mais sur une base paradoxale qui est l’acceptation de toutes les ressemblances si bien observées par les adversaires, au fond naïfs, de cette religion. Si on examine les récits de mort de Jésus à la lumière de la théorie mimétique, on s’aperçoit que le mimétisme joue un très grand rôle aussi bien chez les témoins passifs que chez ceux qui participent activement à cette violence essentiellement collective qu’est la crucifixion.(…) Ce que je dis là va dans le même sens, semble-t-il, que les efforts de ceux qui insistent sur les ressemblances entre lui et les mythes dans le but de nier la singularité du christianisme. La théorie mimétique couronne ces efforts, semble-t-il, en mettant le doigt sur la cause desdites ressemblances, le mimétisme violent.(…) Si le bouc émissaire est déjà important lorsqu’il reste dissimulé, il doit être plus important encore lorsqu’il se manifeste au grand jour, lorsqu’il attire l’attention sur lui-même. Dans les récits de la passion, au lieu de se cacher, il s’étale, il domine tout. Cette conclusion paraît inévitable, mais en réalité elle ne l’est pas, elle est même complètement fausse. C’est la conclusion inverse qui s’impose. Pour une raison très simple : le bouc émissaire ne peut pas apparaître en tant que bouc émissaire, comme il le fait dans les Évangiles, sans perdre toute crédibilité. Pour nous en rendre compte, regardons de plus près cette expression que j’utilise tout le temps depuis le début de ces conférences, bouc émissaire, comme si elle était toute simple. Ce n’est pas un concept comme les autres mais quelque chose de paradoxal en ceci que c’est un principe d’illusion dont l’efficacité exige une ignorance complète à son égard. Avoir un bouc émissaire c’est ne pas savoir qu’on l’a. Dès que le bouc émissaire se révèle et se nomme en tant que tel, il perd toute efficacité. Révéler sa nature purement mimétique, comme le font les Évangiles, c’est comprendre qu’il n’y a rien d’intellectuellement ou de spirituellement digne de foi dans le phénomène du bouc émissaire, c’est s’apercevoir que les persécuteurs de n’importe quel autre bouc émissaire, et pas seulement de Jésus, haïssent celui-ci sans raison, en vertu d’une illusion qui se propage irrésistiblement au sein des foules de persécuteurs mais qui n’en est pas moins déraisonnable. Il s’agit d’une pure illusion collective, impressionnante certes mais mensongère On ne peut pas comprendre que les Évangiles démystifient cette illusion, sans s’apercevoir très vite que les mythes, eux, ne la démystifient pas, et cette impuissance à démystifier ses propres boucs émissaires définit pleinement le religieux archaïque. Les mythes présentent toujours comme véridiques les accusations visiblement absurdes dont un Œdipe et mille héros mythiques font l’objet. Qu’Œdipe soit coupable de parricide, je le veux bien ; qu’il soit coupable d’inceste, passe encore, mais qu’il soit coupable de ces deux crimes à la fois, c’est par trop invraisemblable et pourtant c’est bien ce que le mythe affirme, avec le plus grand sérieux. Tous les mythes tiennent leur victime unique, leur bouc émissaire, pour réellement coupable ; les mythes entérinent l’accusation qui justifie le lynchage et si la victime, plus tard, est divinisée, elle reste avant tout le coupable de la phase précédente. Toute la « personnalité » d’Œdipe se ramène à son parricide et à son inceste. Les mythes reflètent à jamais l’emballement mimétique non démystifié. C’est là l’unique « pensée » de la foule à laquelle s’ajoute, plus tard, la reconnaissance des lyncheurs apaisés par leur propre lynchage. Ils attribuent cet apaisement à la victime et la divinisent mais sans jamais découvrir « l’erreur judiciaire » dont ils sont coupables. La divinisation vaut au héros l’indulgence du jury et des « circonstances atténuantes », mais rien de plus, et le mythe demeure essentiellement une justification mensongère de la violence collective. Œdipe reste défini par son double crime, et de nos jours plus que jamais. En faisant de ce héros le symbole de la condition humaine, Freud ne fait jamais au fond que rajeunir et universaliser l’éternel mensonge de la mythologie. Le récit de la crucifixion, au lieu de représenter la violence unanime du point de vue de la foule mystifiée, la représente telle qu’elle est en réalité. Il fait apparaître la contagion mimétique et l’inanité de l’accusation. C’est ce qui ressort de notre lecture de la crucifixion. Tous ces drames sont le fruit de l’aveuglement des lyncheurs qui s’influencent les uns les autres contre leur victime. Les récits bibliques sont la représentation vraie de ce qui n’apparaît dans les mythes que sous une forme mensongère dominée par l’illusion des lyncheurs. Historiquement, le surgissement de cette vérité commence bien avant les Évangiles, dans la bible hébraïque qui réhabilite déjà un bon nombre de boucs émissaires injustement persécutés et expulsés, sinon toujours massacrés. Joseph est le premier grand exemple, Job en est un autre. Les narrateurs des psaumes sont souvent aussi des boucs émissaires en attente de lynchage et, tout comme Job, ils expriment leur angoisse devant la foule qui se referme lentement sur eux dans le but de les lyncher. La voilà la vraie différence entre le mythique et le biblique. Le mythique reste jusqu’au bout la dupe des phénomènes de bouc émissaire. Le biblique révèle leur mensonge en révélant l’innocence des victimes. Si on ne repère pas le gouffre qui sépare le biblique du mythique c’est parce que, sous l’influence du vieux positivisme, on s’imagine que, pour différer vraiment, les textes doivent parler de choses différentes. En réalité, le mythique et le biblique diffèrent radicalement parce que le biblique rompt pour la première fois avec le mensonge culturel par excellence, jamais encore dévoilé, les phénomènes de bouc émissaire sur lesquels la culture humaine est fondée. L’événement raconté est essentiel puisqu’il est l’injustice sociale par excellence, mais la manière de le représenter est plus essentielle encore. Si l’esprit moderne marche sur cet abîme sans même le remarquer, c’est parce qu’il est retombé volontairement dans le mensonge. Il ne faut pas en conclure que cet abîme n’est pas là. Dans les mythes, il n’y a qu’une seule perspective sur le bouc émissaire, celle de la foule tout entière mobilisée contre sa victime et qui parle d’une seule voix. La victime, je le redis, semble condamnée à juste titre. Œdipe mérite son expulsion. Dans les Évangiles, cette perspective reste présente, mais elle est discréditée. C’est toujours la perspective de la foule, la perspective du plus grand nombre, mais elle n’est plus unanime. Elle est victorieusement niée par une petite minorité dissidente qui, après avoir presque succombé à la contagion collective, réhabilite le bouc émissaire. Si précaire et chétive que soit cette petite minorité, elle est la voix authentique du christianisme qui sera réprimée, étouffée mais jamais entièrement éliminée. L’avenir lui appartient et elle va bientôt discréditer à jamais toute mythologie. La petite minorité évangélique va enseigner aux hommes non seulement l’innocence absolue de la victime exceptionnelle qu’est Jésus mais l’innocence relative, la non-pertinence de tous les boucs émissaires de l’histoire humaine. Cette voix, même mal comprise, même déformée, a détruit à jamais la crédibilité des religions mythiques et déclenché la plus grande révolution culturelle de l’histoire humaine. Partout où les Évangiles s’implantent, les sacrifices s’affaiblissent et disparaissent, aucune religion archaïque nouvelle ne peut surgir. Pour comprendre la différence du mythique et de l’évangélique, il faut d’abord accepter et assimiler les ressemblances qui non seulement ne rendent pas les deux types de textes équivalents, comme on le prétend encore aujourd’hui, mais qui sont la condition sine qua non de leur divergence essentielle. C’est toujours un phénomène de bouc émissaire que racontent les grands textes religieux. Mais les religions mythiques le racontent comme s’il était vrai alors que la religion biblique reconnaît sa fausseté, en dépit des obstacles extraordinaires qui s’opposent à cette reconnaissance. Ces obstacles viennent évidemment du fait que tous les spectateurs et acteurs de la violence sont convaincus de sa légitimité. Il n’y a que des faux témoins. Ou bien le phénomène mimétique se produit mais il est indécelable car unanime, ou bien il n’est pas unanime et il ne se produit pas. Rien de plus mystérieux donc que l’existence de textes qui introduisent la vérité dans un monde où en principe elle ne peut pas pénétrer. Cette vérité a une dimension religieuse, mais en un sens tout autre que celui des mythes. La divinité de Jésus est tout autre que celle des héros mythiques, mais c’est aussi une vérité anthropologique, proprement scientifique que nous apportent ces textes, un déchiffrement rigoureux de l’énigme mythologique indéchiffrable partout ailleurs, déchiffrée dans les récits de la crucifixion. Les mythes sont les comptes rendus nullement falsifiés mais néanmoins trompeurs d’emballements mimétiques dont le rôle générateur, une fois perçu, se vérifie à de nombreux indices indirects ; le fait par exemple que la victime unique passe partout et toujours pour plus violente, plus dangereuse que la foule qui en réalité est seule violente… le fait que la victime soit souvent dotée de signes victimaires qui font d’elle une cible préférentielle pour les persécuteurs et les prédateurs souvent attirés par certaines marques physiques qui distinguent leurs possesseurs au sein d’une foule indifférenciée. Un mythe fondateur est un phénomène de bouc émissaire déformé de façon spécifique et toujours reconnaissable parce que ce sont les lyncheurs eux-mêmes qui le racontent, autrement dit les bénéficiaires jamais détrompés de la réconciliation qui résulte du lynchage unanime et de rien d’autre. Les grands drames bibliques et les Évangiles sont aussi des phénomènes de bouc émissaire mais racontés cette fois par des minorités qui se détachent de la foule pour dénoncer l’emballement mimétique et réhabiliter les victimes faussement accusées. C’est bien la même séquence phénoménale dans les deux cas, le même emballement mimétique, le même phénomène de bouc émissaire mais, dans les mythes, il structure l’ensemble du texte parce qu’il structure la vision de ses auteurs, les lyncheurs eux-mêmes. Dans les Évangiles, il ne structure plus rien, il est décrit avec un luxe de détails impressionnant mais il est devenu un thème inerte du texte. Il ne peut plus tromper personne. Le rassemblement contre la victime unique relève d’une puissance de structuration qui ne peut pas s’exercer jusqu’au bout sans se dissimuler aux yeux de ceux dont il structure la vision. C’est une puissance d’illusion à laquelle les sociétés archaïques succombent, et par conséquent elles ne savent rien à son sujet. Elles lui doivent leurs institutions religieuses mais elles ignorent son existence. Les mythes restent solidaires de l’illusion mimétique qui rassemble les foules contre leurs victimes et c’est bien pourquoi ils représentent la violence unanime comme le juste châtiment d’un coupable. Et c’est pourquoi, également, les mythes sont associés à des systèmes sacrificiels dont le bouc émissaire initial passe pour le fondateur. Au lieu de nous montrer, ainsi que le font les mythes, une victime unique toujours coupable, massacrée par une foule toujours innocente, les textes bibliques et les récits de la crucifixion remettent à l’endroit la vérité toujours déjà inversée par les mythes, la vérité qui, avant la révélation biblique, n’est chez elle nulle part dans la cité des hommes. C’est la raison pour laquelle les Évangiles définissent le monde humain comme le royaume de Satan, l’accusateur, celui qui fait condamner des victimes innocentes. Si les grands textes religieux ne parlaient pas tous du même phénomène, du même mécanisme de bouc émissaire, s’ils parlaient de choses et d’autres, ils différeraient, certes, mais leurs différences n’auraient aucun intérêt ni religieux ni anthropologique. Ce serait la différence indifférente et fastidieuse du différencialisme contemporain, la différence sans identité du néo-saussurisme idéologique et autres balivernes que le nihilisme contemporain embrasse pour escamoter tous les problèmes réels, toutes les questions vraiment intéressantes. Le judaïsme et le christianisme sont radicalement autres que les mythes parce qu’ils sont seuls à révéler un phénomène dont les mythes ne soupçonnent même pas l’existence, non pas parce qu’ils lui sont étrangers mais parce qu’ils ne font qu’un avec lui. Le biblique et l’évangélique privent lentement l’humanité de ses dernières béquilles sacrificielles ; ils nous confrontent à notre propre violence. Les modernes qui voient dans les Évangiles « un mythe de mort et de résurrection comme les autres » aboutissent à cette conclusion sur la foi d’analogies réelles, réellement observées, mais qui ne suffisent pas, loin de là, à abolir toute différence entre le mythique et le chrétien. Pour vraiment appréhender ce rapport, il faut commencer par admettre les ressemblances en question, par comprendre que les Évangiles, tout comme les mythes, nous rapportent un phénomène de bouc émissaire mais, à la différence des mythes qui reflètent le mécanisme d’unanimité sans l’entendre jamais, les Évangiles révèlent ce même mécanisme et, à mesure que cette révélation est assimilée, le rendent incapable de fonctionner. C’est bien pourquoi, partout où les Évangiles s’implantent, les sacrifices sanglants disparaissent à jamais et la plus grande révolution culturelle de l’humanité se déclenche. René Girard
Il est utile de dissiper une opinion répandue, si souvent invoquée par les musulmans réformateurs comme par bon nombre d’intellectuels occidentaux : la Bible contiendrait encore plus de violence que le Coran, dans la mesure où elle contiendrait encore plus de passages où Dieu se montre cruel que le Livre saint de l’islam. C’est l’exemple type de l’incompréhension qui règne entre l’Occident et l’Orient, idée fixe que l’on retrouve tant dans le discours interreligieux que dans la doxa nihiliste. (…) la Bible relate l’histoire du peuple hébreu, narration parfois fastidieuse de mille pérégrinations effectuées sous le regard de Dieu. Que le texte comporte des scènes de massacre collectif, des meurtres, des viols, des supplices et des bains de sang est choquant à l’aune de l’universalisme contemporain tout en étant rigoureusement conforme à la tristesse du champ historique concerné. Christian Makarian
Ce qui apparait comme une faiblesse est peut-être la clé de son succès. La Bible donne à chaque génération une liberté essentielle d’appropriation et de relecture. (…) La Bible, c’est tout le contraire de « L’Odyssée ». Son imperfection formelle est la preuve de sa véracité. Dieu ne peut être un poète, les poètes mentent, Dieu, Lui, dit le vrai … Jean-Christophe Attias

A lire dans Le Point de cette semaine …

Contre les demi-vérités de nos « laïcistes pressés » …

Et pendant que la saison irlandaise des marches et contre-marches ne devrait pas manquer de donner à nouveau à nos athées pressés l’occasion de tout mettre sur le dos de la religion …

Le très intéressant entretien du l’historien Jean-Christophe Attias

… »Il n’y a pas une Bible mais des Bibles« 

Dans « Les juifs et la Bible » (Fayard), l’historien des idées et spécialiste de la pensée juive Jean-Christophe Attias entend dissiper l’illusion quivoudrait que la Bible soit le livrefondateur du judaïsme.

Propos recuillis par Catherine Golliau

Le Point

12-juillet 2012

Le Point: « Les juifs et la Bible» ? cette relation n’est-elle pas une évidence?

Jean-Christophe Attias: Mais non, justement. Nous devonsnous déprendre de l’illusion selon laquelle la Bible serait le «livre fondateur» du judaïsme. Certes, la Bible porte une histoire, celle du « peuple élu », et un enseignement, celuide Moïse, dont les juifs se réclament. Elle occupe une placecentrale dans leur culture. Mais les liens qu’ils ont tissésavec elle se révèlent instables et ambigus. Le judaïsme s’est bien développé « tout contre » la Bible. Mais aussi, parfois, contre elle…

On pourrait donc enlever la Bible aux juifs?

Les chrétiens en ont rêvé. Dès les premiers temps de l’Église, ils ont surtout essayé d’enfermer les juifs dans le rôle de transmetteurs d’un Ancien Testament dont le sens profondleur resterait caché. La réponse juive à ce défi a été de mettre l’accent sur un autre corpus que la Bible, le Talmud, où ont été rassemblés, jusqu’à la fin du V“ siècle, les débats de plu- sieurs générations de rabbins, maîtres de la tradition orale.On peut donc dire que si l’on enlevait la Bible aux juifs, ils ne seraient sans doute plus juifs, mais si vous ne leur laissez qu’elle, il n’est pas sûr qu’ils le seraient encore…

Mais, de ces deux corpus, lequel prime?

Ils sont indissociables. La tradition orale, le Talmud bénéficient toutefois d’un net avantage. A cet égard, vouloir reve- nir au judaïsme en passant par la Bible, c’est risquer de se fourvoyer. Quand les marranes, ces descendants de juifs convertis de force au christianisme en Espagne médiévale, ont tenté ce retour, au XVI° et au XVII° siècle, ils n’eurentsouvent qu’une Bible entre les mains. Mais, une fois installés à Amsterdam ou à Salonique, il leur a fallu découvrir — etpour certains ce fut un choc — que les enseignements du ju-daïsme étaient loin d’être tout entiers contenus dans la let-tre de l’Ecriture.

Pourquoi alors les rouleaux de la Torah où est transcrit le Pentateuque sont-ils entourés d’une telle dévotion ?

La Torah, c’est la loi de Moïse, c’est la parole de Dieu. Maisc’est aussi un objet, presque une personne, avec qui l’on en-tretient une relation forte, physique même. A la synagogue,le grand moment de l’office du samedi matin est moins lalecture publique de quelques chapitres du Pentateuque [lescinq premiers livres de la Bible] que la sortie de son archedu rouleau de parchemin qui va être lu, son transport de l’arche à l’estrade, sa présentation solennelle aux fidèles.Cette Bible-objet, on la vénère, on la voit, on la touche, on l’embrasse. On va bien sûr l’entendre, mais sans forcémentla comprendre, la lecture se faisant en hébreu. Si le judaïsme a survécu à tant de tribulations, cela tient autant à ces rituels accessibles à tous qu’a l’intellectualisme de ses savants.

Mais pourquoi écrivez-vous alors que la Bible est un «livre introuvable »?

Parce qu’il n’y a pas une Bible mais des Bibles. La Bible est un recueil de livres, une bibliothèque, que chaque tradition religieuse — juive, catholique, protestante, etc. — ordonne à songré. La Bible au singulier, le << livre par excellence » qui nousfascine, est une invention surtout chrétienne et médiévale.Pour les juifs, le processus d’unification ne s’est jamais vraiment achevé. «La» Bible est ainsi souvent désignée, en hébreu, comme… «les vingt-quatre livres »

Qui n’ont d’ailleurs pas la même valeur…

Effectivement. Si le Pentateuque est investi par les juifs d’une autorité absolue, les deux autres sous-ensembles de la Bible — Prophètes et Hagiographes — ne peuvent prétendre à un statut comparable. Certains livres, le Cantique des cantiques ou Esther, sont entrés tardivement dans le canon et non sansdébats. Prenez Esther: Dieu n’y est pas même mentionné lQuant au Cantique, seule une lecture allégorique a pu lesauver, celle d’un Rabbi Akiba, au IÜ-Ile siècle, qui a vu der-rière l’évocation d’amours d’allure bien profane celle desrelations entre Dieu et son peuple…

Mais comment expliquer l’impact inoui’de ce corpus? A vous lire, ce n’est pas un grand livre: obscurités, incohérences, contradictions…

Ce qui apparaît comme une faiblesse est peut-être la clé de son succès. La Bible donne a chaque génération une liberté essentielle d’appropriation et de relecture. Certes, onl’exalte souvent comme un monument littéraire. Et pour beaucoupde non-croyants, c’est un moyen de s’y rattacher encore. Maisne nous leurrons pas. Pour les rabbins, la Bible, c’est tout lecontraire de « L’odyssée ». Son imperfection formelle est lapreuve de sa véracité. Dieu ne peut être un poète, les poètesmentent, Dieu, Lui, dit le vrai…

D’après la Bible, Dieu a donné Canaan aux Hébreux. Beaucoup aujourd’hui y voient la justification non seulement de la création de I’Etat d’lsraël, mais aussi du développement des colonies…

Le sionisme, qui naît à la fin du XIX‘ siècle, a fait de la Bibleun manifeste national, un titre de propriété. Il a cru y re-trouver des valeurs que les juifs de l’exil auraient perdues:sentiment national, attachement à un territoire, idéal virilet guerrier que la tradition rabbinique avait neutralisé. Cettelecture est sélective et sert un projet- qu’on peut tenir pourlégitime — auquel la Bible ne peut être réduite. Elle donne de plus des arguments aux pourfendeurs de la Bible, tentésde prendre prétexte du « chauvinisme » et de la violence quis’y exprimeraient, pour en tirer des conclusions hâtives surles juifs et sur le judaïsme.

C’est un point commun avec le Coran…

Oui, et les critiques brutales que nos laïcistes pressés adressent à ces deux livres sont aussi peu légitimes que les usages politiques qu’en font les radicaux de tout poil, religieux ou non. Tous sont des intégristes du sens premier et font fi de ces siècles d’interprétations qui font la richesse des traditions religieuses. Le judaïsme n’a pas cessé de renouveler sa lecture de la Bible, face aux défis lancés par le christianisme,la philosophie, les sciences arabes, la modernité. Et il l’a fait souvent — signe d’ouverture — en adoptant les armes de l’autre.

Est-ce pour cela que les rapports du judaïsme avec la Bible n’ont pas été les mêmes en terre chrétienne et en islam ?

La situation y était en effet différente. Les musulmans, contrai-rement aux chrétiens, ne revendiquant pas de droits parti-culiers sur la Bible, les juifs vivant parmi eux purent l’ins-taller au cœur de leur dispositif d’autovalorisation. Les musulmans avaient le Coran et l’arabe. Face à eux, les juifs avaient la Bible et Phébreu.

Mais est-ce que l’on parle là toujours du même Dieu ?

Le dieu de la Bible est un dieu aux multiples visages. Dieu decompassion, souvent, dieu vindicatif et cruel, aussi, parfois.Une chose est sûre: rien ne laisse penser que ce dieu puisseêtre autre chose qu’un père. Mais le dieu de la Bible n’est pastout le dieu du judaïsme. La tradition rabbinique a su faireplace à une autre face de la divinité, la Shekhinah, la « pré-sence »: féminine, partageant les souffrances de son peuple,le suivant sur les chemins de l’exil. Dieu est un être andro- gyne donc, mais en qui le féminin reste tout de même subor- donné au masculin…

Un livre machiste, la Bible?

D’authentiques croyant(e)s peuvent avoir aujourd’hui quelque peine à s’y reconnaître. Les portes de l’interprétation sont pourtant toujours ouvertes. Et bien des femmes atta-chées au judaïsme, notamment en Amérique du Nord, lesont franchies, en recherchant dans la Bible d’éventuelles« contre-traditions >> qui permettent de subvertir le biaispatriarcal du texte… Sur ce terrain, le judaïsme français, d’0rigine majoritairement méditerranéenne, a été moins touché que d’autres par les courants réformateurs qui ontbalayé le monde juif contemporain. Mais ça bouge, fort heureusement, et l’on en perçoit plus d’un signe u « Les juifs et la Bible w, de jean-Christophe Attias (Fayard, 362 p., 20,90 e). Le Point 2078 I l2 juillet 2012 I 77

7 commentaires pour Polémique Soler: La Bible, c’est tout le contraire de L’Odyssée (The Bible is just the opposite of the Odyssey)

  1. remouchamps christian dit :

    SOS serait-il possible de savoir comment s’abonner aux articles
    de jc durbant. Merci

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  2. Pascal Titeux dit :

    Article très intéressant, documenté -et qui valide peut-être mieux encore que Soler et Finkelstein le caractère anhistorique du texte biblique, que certes il faut lire avec un peu de recul.
    Mais en même temps on a envie de renvoyer dos à dos les bretteurs, autant biblistes que « solères », même si le duel est parfois intéressant à observer.
    Il est temps en effet d’être enfin simple, et soucieux d’universel, face au fameux Livre et aux polémiques infinies qu’il suscite : Quand cessera-t-on de nous abasourdir (et « pour » ou « contre », c’est la même chose) avec des légendes inventées il y a trois mille ans, en un lieu très précis, et minuscule, par quelques tribus cherchant à se conforter territorialement et moralement ?
    C’est très bien, parfois amusant à lire, mais c’est le problème de ces tribus, et de ce temps. Ce n’est pas notre affaire, ce n’était pas celle d’un nombre incommensurablement plus grand d’hommes à la même époque, de la Celtitude à l’Inde en passant par l’Afrique, la Grèce, et l’Amérique d’avant Colomb. C’est moins encore le problème des milliards d’hommes qui aujourd’hui, de la Chine au Gröenland, vivent, pensent, et même rêvent, sans s’y référer un instant.
    Le jeu des rapports de force, de la Rome finalement christianisée aux deux colonisations, la musulmane puis la chrétienne, a certes imposé à une bonne part de la planète l’une ou l’autre version du monothéisme. C’est un résultat historique, mais le fait ne crée pas le droit. Cette relative victoire du monothéisme Abrahamique (qui reste minoritaire, il serait bon de ne pas l’oublier) n’est en rien créatrice de légitimité, et elle apparaîtra un jour purement conjoncturelle.
    Il est temps d’oublier Jérusalem (pardon, amis juifs: vous, c’est normal que vous y songiez ; mais que diable peut avoir à en faire un Breton ou un Indonésien !). Il est temps surtout de cesser de penser comme si c’était le centre du monde, et l’unique source de l’Histoire. Et ce n’est pas non plus la source de la morale, ni de la culture ; l’une et l’autre n’étaient pas moindres ailleurs, ni guère différentes : quand ils réfléchissent, les hommes tombent sur les même principes, et c’est d’eux-mêmes qu’ils les tirent. La bourgade n’a rien été de significatif pendant des siècles (et son état actuel n’a rien d’un modèle…), sinon l’enjeu fantasmé d’une course à la mort dont il serait grand temps de limiter les retombées.
    Commençons par lire les milliards de pages écrites ailleurs dans le monde, au fil des millénaires, par les milliers d’hommes qui n’avaient nul besoin d’un chef lieu de canton proche-oriental pour savoir qui ils étaient, d’où ils venaient, et où ils voulaient aller. Nous y trouverons peut-être enfin la paix. À défaut, nous y trouverons au moins l’ouverture à un Univers qui ne se réduirait pas à la platitude de la création biblique, et où l’homme se définirait non par le négatif -le péché- mais par le positif : la curiosité, l’intelligence et le savoir.

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  3. Elisa Naibed dit :

    Petite correction, Pascal Titeux: le mosaïsme primitif n’est nullement monothéiste, il est – simplement! – monolâtre (et avec de fréquents retours vers l’hénothéisme). Le judaïsme qui se construira ensuite (notamment via les prophètes) n’est qu’une marche difficile (avec de fréquents retours en arrière) vers plus de monothéisme, sous l’impulsion de nombreuses aspirations à plus d’universalité qui se font jour à cette époque… mais sans succès: les juifs étant emprisonnés dans le canevas du pentateuque (la torah), son racisme initial, ses mythes propres (exode, génocide des cananéens, …), son arrogance et sa haine des nations qui traverse tout le texte mosaïque à vocation impérialiste (et dont l’islam est l’exacerbation, sans aucun des garde-fous dont le mosaïsme est truffé). Et incapable, malgré les essais de quelques-uns de ses membres les plus talentueux (Jésus/Yeshoua, Paul (Saul de Tarse), Spinoza, Marx, Freud…) de sortir du piège d’un dieu personnel et du piège de l’élection (autoproclamée)!

    Le judaïsme rabbinique tentera, via le Talmud (qui va transformer la tradition qui détermine les lois et prescriptions mosaïques , les 613 mitsvots, en une vaste entreprise à masquer la torah – créer des haies autour d’elle, dit le texte talmudique- , et à se substituer de facto aux aspérités de celle-ci (tout en se parant d’une pseudo-légitimité de «loi orale» (ce que proscrit pourtant le texte de la loi écrite), à côté de la torah.

    Parallèlement, un anti-antisémisme de plus en plus obsessionnel et compulsif va qualifier de racisme tout débat, toute remise en cause, et toute remise à plat des (réels) problèmes de cette religion! Comme le mot «sionisme», le mot «antisémitisme» va devenir, au fur et à mesure des instrumentalisations et des récupérations politiques des antisémites et des anti-antisémites (qui fonctionnent en mode miroir) un mot-valise, donc vidé de sens!

    Pour l’anti-antisémite obsessionnel compulsif, l’antisémitisme devient un mode coercitif d’empêcher tout débat! Autrement dit, aucun débat, aucune confrontation des idées, aucune remise à plat des problèmes n’est possible, entre ces deux groupes de personnes qui fonctionnent sur le même mode binaire, c’est pourquoi je suis très pessimiste quant à l’avenir.

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  4. […] Ce qui apparait comme une faiblesse est peut-être la clé de son succès. La Bible donne à chaque génération une liberté essentielle d’appropriation et de relecture. (…) La Bible, c’est tout le contraire de "L’Odyssée". Son imperfection formelle est la preuve de sa véracité. Dieu ne peut être un poète, les poètes mentent, Dieu, Lui, dit le vrai … Jean-Christophe Attias […]

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  5. […] qui, au-delà de son évidente dimension mythologique, finit par perdre toute la grandeur et la subversion d’un texte biblique […]

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  6. […] Il y a une quantité incroyable de violence dans des pièces telles que Médée ou les Bacchantes, dans la tradition dionysiaque dans son ensemble qui est centrée sur le lynchage. L’Iliade n’est rien d’autre qu’une chaîne d’actes de vengeance ; mais ce que C. S. Lewis et Nietzsche disent sur cette question est sans doute vrai si le problème est défini de la façon qu’ils le définissent il, à savoir en termes non pas de pure quantité de violence exposée mais de l’intensité de la rancoeur ou du ressentiment. (…) Même si les Bacchantes d’Euripide ne sont pas loin de prendre la défense de la victime, en fin de compte elles ne le font pas. Le lynchage du roi Penthée de la propre main de sa mère et de ses sœurs est horrible certes, mais pas mauvais; il est justifié. Le  roi Penthée est coupable de s’immiscer dans les rituels religieux des Bacchantes, coupable de s’opposer au dieu Dionysos lui-même. René Girard […]

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