Présidentielles 2012: Au fond, la droite aussi a toujours pris les électeurs du FN pour des cons (It’s the white working-class, stupid!)

Le président de la République adopte l’exact contrepied de son prédécesseur. Jusqu’à l’artifice. Qui est François Hollande ? C’est vous, c’est moi, mais ce n’est surtout pas Nicolas Sarkozy. Non, ça, jamais ! Depuis son élection à la présidence de la République, François Hollande s’est appliqué à ne pas marcher dans les pas de son prédécesseur. A raison, sans doute, quand on se remémore le Fouquet’s, le yacht, le short sur le perron de l’Élysée… Mais l’anti-sarkozysme comportemental du président vire, parfois, à l’obsession, au point que certaines de ses attitudes paraissent bien artificielles. Nicolas Sarkozy prenait l’avion lors de tous ses déplacements ? Hollande, un jour, prend le train, un autre, la voiture. Pour l’Afghanistan, la raison l’a emporté : il prit un avion de la République. Nicolas Sarkozy vivait à l’Élysée ? Hollande entend coucher chez lui, dans le 15e arrondissement de Paris. Nicolas Sarkozy commandait des sondages ? Hollande ne le fera pas et le fait savoir. Sarkozy a posé dans la bibliothèque de l’Élysée pour la photo officielle ? Hollande se contente des jardins, les bras ballants. Sarkozy avait des conseillers bavards ? Juré, on n’entendra pas ceux de Hollande. Sarkozy invitait les journalistes à l’Élysée pour les grandes interviews présidentielles ? Hollande préfère se rendre sur les plateaux télé. Et ainsi de suite… Saïd Mahrane
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
On ne va pas s’allier avec le FN, c’est un parti de primates. Il est hors de question de discuter avec des primates. Claude Goasguen (UMP, Paris)
Si les gens votent pour le Front national, comme nous ne ferons jamais d’alliance avec le Front national, et bien ça risque de faire passer la gauche, ce qui est le contraire de ce que les gens veulent. (…) Vous avez devant vous quelqu’un qui a préféré perdre que de s’allier avec le Front national, personnellement. Je n’ai aucune leçon à recevoir notamment d’une gauche qui n’a jamais eu d’états d’âme à faire des liens avec l’extrême-gauche. Jean-François Copé
Ma position est très claire. Il suffit de lire mes propositions pour voir que je suis plus proche de Marine Le Pen que du PS. Si Mme Laupies (Valérie Laupies, candidate du FN, NDLR) est en mesure de gagner, il n’y aura pas de front républicain. Pour moi, c’est tout sauf Vauzelle! (…) Il faut que les responsables de l’UMP regardent les choses en face, il faut que les « Parisiens » sortent de leurs bureaux dorés, qu’ils arpentent les rues et les quartiers… Alors ils comprendront que l’UMP et le FN sont amenés à se côtoyer pour reprendre le pouvoir! (…) J’ai toujours été très à droite de la droite, quand je lis le programme de la candidate du FN – non au vote des immigrés, non à l’assistanat… -, c’est mon programme! En Provence, où le Front national est très fort, si on ne dialogue pas, on n’aura demain plus aucun député, plus aucune ville. Il faut qu’on arrête à Paris de nous prendre pour des imbéciles. André Chassain (UMP)
Pourquoi on tolérerait tous ces chanteurs de cantiques de l’Internationale et pas les autres? Jean-Claude Gaudin
Dans les «villes-tramway», largement acquises au discours écologiste sur les circulations douces et les nuisances automobiles, la préoccupation pour les prix de l’essence passe pour un sujet secondaire… D’où «un choc des cultures» entre la France des villes et celle des espaces périurbains, souligne Maxime Huré, face auquel la pensée écologiste a peu de chance de remporter l’adhésion. (…) Publicités, cinéma, séries télé: il existe un imaginaire pavillonnaire qui, des années 70 et des travaux de Barthes et Baudrillard à Desperate Housewifes, est profondément négatif ou au minimum condescendant, même dans les travaux des chercheurs qui établissent ce lien automatique entre vote FN et résidence pavillonnaire. Un mépris qui participe du malaise de ces populations. Jean-Laurent Cassely
C’est un peu comme une double peine, on encourage les gens à accéder à la propriété, ils jouent le jeu de la France des propriétaires. Or ils ne sont solvables qu’en s’éloignant des villes… Puis on leur reproche de trop utiliser leur voiture! Eric Charmes
Beaucoup ont ainsi dans leur voisinage un couple qui, suite à un divorce ou à un licenciement, s’est enfoncé dans la spirale de la déchéance, avec l’obligation de vendre sa maison. Ces drames existent également dans les familles similaires des banlieues, mais lorsque l’on est locataire, les accidents de la vie, comme on le dit pudiquement, ont un impact moins dramatique, les ajustements sont moins délicats à la fois en termes pratiques (on peut plus facilement déménager) et en termes symboliques (ce n’est pas la même dynamique qui est mise en cause). Tous les habitants du lointain périurbain ne vivent pas dans l’angoisse, loin de là, mais pour certains, le rêve d’ascension sociale est déçu, ou au moins menacé. Cela se traduit par un fort ressentiment vis-à-vis de la politique et de ses élites. Ce ressentiment est d’autant plus grand que ces élites, au lieu de les reconnaître comme victimes, tendent à faire des périurbains des coupables : égoïstes, adeptes d’un consumérisme primaire, destructeurs de l’environnement, automobilistes forcenés, les critiques ne manquent pas (…). En réalité, par leurs valeurs et par leurs projets, ceux qui possèdent la parole publique sont avant tout préoccupés par les problèmes de ceux qui vivent au coeur des grands centres urbains (…). Rares sont ceux qui s’intéressent aux difficultés quotidiennes des lointains périurbains. L’ignorance de ces difficultés dans le discours médiatique et, même si les choses ont dernièrement évolué, dans le discours scientifique relaye et amplifie le sentiment de mise à l’écart et d’abandon social des périurbains. De surcroît, le système de gouvernement territorial actuel conduit à concentrer les investissements et les équipements dans les centres (…). Une telle attention paraît indue à des ménages qui sont loin de bénéficier des équipements et des services dont jouissent les habitants des centres. Résumons donc. D’abord, le vote en faveur du Front National est principalement un vote déterminé par la catégorie sociale et il se trouve que les catégories sociales qui votent le plus pour le Front National sont surreprésentées dans le lointain périurbain. Ensuite, le surplus de quelques points que l’on constate dans le grand périurbain, à catégorie sociale équivalente, s’explique avant tout par un marché immobilier qui pousse les accédants les plus modestes à l’éloignement et par le peu de considération des élites pour le sort ainsi fait à ces accédants. De ce point de vue, il y a bel et bien des frustrations qui s’expriment dans le vote en faveur du Front National, mais ces dernières ne résultent pas d’un vice général du périurbain ou d’une sous-urbanité. Elles résultent d’un manque d’équipements parascolaires, d’un éloignement des pôles d’emploi, d’une mobilité automobile coûteuse, ainsi que d’un manque de reconnaissance politique. Si l’on veut lutter contre la diffusion des thèses du Front National au sein des lointaines couronnes périurbaines, il faut, évidemment sans complaisance, prendre en considération les difficultés que rencontrent leurs habitants. Ostraciser les lointains périurbains ne fera qu’augmenter les frustrations. Eric Charmes
La gauche pense que si les gens votent FN, c’est parce qu’ils sont vraiment cons. Quand les experts disent par exemple que ce sont des gens non diplômés, disons les choses clairement: ça veut dire qu’au fond s’ils étaient allés à l’école, avaient réfléchi et qu’ils avaient eu un diplôme, ils voteraient socialiste.  (…) Quant au «J’entends ce cri de colère» lancé par la gauche, c’est la même chose depuis 20 ans, ils ont l’air de découvrir que les ouvriers votent FN. C’est un peu surjoué. Après les élections, ça sera terminé et tout rentrera dans l’ordre. On reparlera des classes moyennes, des banlieues… (…) On finit toujours pas la même conclusion: ces gens sont trop stupides. On décrit ces gens comme s’ils n’étaient jamais allés à la ville du coin. On peut habiter dans un village d’Alsace et être allé à Strasbourg, ou avoir un cousin qui y vit, c’est de l’ordre du possible! La mobilité et la capacité d’analyse ça peut exister même en milieu populaire! Pour les gens, le rural ce sont des paysans et des retraités, alors que ce sont d’abord des actifs ouvriers et employés. On est encore dans la condescendance, comme quand on dit «Ben c’est parce qu’ils regardent trop TF1». Après il ne faut pas écarter le racisme, on ne peut pas le nier. Mais il faut quand même réfléchir à ce que sont les flux migratoires et ce que ça suggère comme instabilité culturelle. (…) Idem sur la question des préoccupations lors de l’élection présidentielle. Même quand on est ouvrier, on peut penser à deux trucs à la fois. Comme vouloir bouffer, se loger, nourrir ses enfants mais comme on a un cerveau, on peut aussi avoir un avis sur l’immigration. Or les flux migratoires ont un impact sur la vie des gens, surtout s’ils sont dans une vision où ils peuvent devenir minoritaires. (…) Ça reste très compliqué parce qu’en France on a été élevé avec cette idée que les origines n’existaient pas et que ça n’était pas important. Mais on a tous nos ambiguïtés là-dessus. Pour moi un bobo qui vote Delanoë et contourne la carte scolaire et un prolo qui vote FN, c’est la même chose. (…) On marche sur des œufs et à gauche on est en territoire interdit. Tant que je faisais des cartes, ça allait. Avec l’essai sur les Fractures françaises, ça a été le black-out. Les journalistes m’ont souvent dit: « C’est super, mais on peut pas vraiment en parler ». Christophe Guilluy
C’est le premier tour qui fournit la photographie sociale et culturelle du pays. Prenez les trois principaux blocs électoraux : le PS, l’UMP et le FN. Trois sociologies électorales distinctes se détachent : le PS, qui s’appuie sur son socle électoral traditionnel : les salariés du public ; l’UMP, avec une forte représentation des plus de 60 ans retraités ; et le FN, seul parti à présenter une sociologie de gauche, où l’on trouve des actifs de 20 à 55 ans, des jeunes et très majoritairement des ouvriers et employés qui travaillent dans le secteur privé ou le secteur public catégorie C. Des trois votes, les plus protégés de la mondialisation sont le salarié du public et le retraité. Tout l’inverse de l’électorat FN, en première ligne face à la mondialisation, et son corollaire, l’immigration. (…)  Je n’analyse pas cela en termes de droitisation de l’électorat populaire. La preuve nous en est fournie par Hollande qui est parvenu au second tour à capter une partie du vote ouvrier et employé. L’UMP monopolisant quant à elle l’essentiel du vote de la bourgeoisie traditionnelle aisée. Cela étant, on observe dans le temps long, depuis le tournant de la rigueur en 1983, un aggiornamento des socialistes vis-à-vis du système libéral. Ce n’est du reste pas un hasard si toutes les grandes métropoles, là où réside l’électorat bobo en phase avec la mondialisation, ont basculé, les unes après les autres, à gauche. (…)  Mélenchon tient un discours critique sur la mondialisation économique et financière, mais c’est pour lui seulement une question sociale, en aucun cas identitaire. Or les deux sont articulées. La question sociale est aussi une question identitaire, et inversement. Les deux structurent le vote ouvrier et employé, qui constitue la majorité non seulement de la population active (52 %) mais aussi des retraités et des chômeurs. (…) La fracture n’est plus tant entre la gauche et la droite qu’entre les classes dominantes, indifféremment de droite et de gauche, et les classes populaires. Qu’observe-t-on depuis maintenant plus de vingt ans ? Une gigantesque recomposition sociale des territoires, avec de grandes métropoles françaises qui répondent à une double dynamique : de “gentrification”, par le haut (avec de plus en plus de cadres et de professions intellectuelles supérieures), et d’immigration, par le bas (dans les banlieues). Les catégories populaires traditionnelles, ouvriers-employés, se sont quant à elles délocalisées vers le péri-urbain, le rural, les petites villes et les villes moyennes. On a ainsi deux France : une France métropolitaine, qui a réussi son intégration dans l’économie mondialisée et où se concentrent la richesse aussi bien que le pouvoir politique et culturel ; et une France périphérique, quoi que majoritaire, dont l’invisibilité est liée à sa (dé)localisation géographique. Ce sont les électorats qui déterminent les discours. Or, l’électorat citadin du PS pèse lourd dans la balance. Le dilemme pour Hollande va consister à articuler un discours propre à ne pas désespérer “boboland” tout en intégrant la France populaire. Mais comment parler de protectionnisme sans remettre en question la société ouverte ? C’est la quadrature du cercle. Christophe Guilluy
Le rapport à la mondialisation, à l’immigration et à l’émergence d’une société multiculturelle varie selon que l’on appartient aux catégories populaires ou aux couches supérieures. C’est que la question de « l’ouverture » au monde et aux autres n’est pas seulement philosophique, mais aussi et peut-être d’abord sociale. Le problème est que les classes dirigeantes ont une vision caricaturale des rapports sociaux opposant les banlieues, territoires de l’exclusion, au reste du pays qui serait habité par une classe moyenne à la « Trente Glorieuses ». Il est très difficile de déconstruire ces représentations biaisées qui évacuent la dimension sociale, cruciale pour les couches populaires, tellement elles structurent les mentalités et la nature des différentes politiques de l’État. L’exemple de Rama Yade est emblématique. Le coup de projecteur sur l’ex-jeune rebelle du clan Sarkozy, comme d’ailleurs le débat sur la faible représentation des minorités ethniques (donc visibles) à l’Assemblée nationale, masquent l’absence totale de députés issus des milieux populaires – contrairement à ce qui se passait dans les années 1960. Cette lecture idéologique aboutit à planquer le réel sous le tapis en occultant le double blocage de la société française : la reproduction sociale des élites se conjugue avec la panne de l’ascenseur social qui pénalise l’ensemble des classes populaires − blanches, noires ou arabes. Christophe Guilluy

Attention: un vote barbecue peut en cacher un autre!

A l’heure où, pris dans son obsession de se démarquer de son prédécesseur et sur fond de l’assassinat en Afghanistan de quatre nouveaux instructeurs français au moment même où l’on annonce le départ des troupes dites « combattantes », notre nouveau Corrézien et maitre incontesté de l’esquive de l’Elysée s’enferme chaque jour un peu plus dans un véritable et pathétique délire de la normalité

Et, fort de ses « scores de dictateur africain » dans les banlieues ethniques et les DOMTOM, n’a pour toute réponse aux questions des nouveaux relégués symboliques de périphéries des plus en plus lointaines que la couleur si tendance d’une ministre de la justice  pro-indépendantiste prônant la suppression des tribunaux correctionnels pour délinquants mineurs et la condescendance la plus dérisoirement bureaucratique d’un « Ministère de l’Egalité des territoires » aux mains d’une écologiste appelant à la dépénalisation du cannabis  …

Pendant qu’à la veille de législatives rendues périlleuses tant par la démobilisation que par la multiplication des triangulaires et contrairement à une gauche qui elle n’a pas ces états d’âme avec ses « chanteurs de cantiques de l’Internationale », la droite dite « républicaine » continue son suicide de la présidentielle en refusant les accords avec ses alliés naturels de la droite dite « extrême » …

Et que pour continuer (26 ans quand même!) à dénier toute représentation parlementaire à quelque 6.5 millions d’électeurs, nos belles âmes nous ressortent le coup du « cordon sanitaire  » (pardon: du « front républicain » – que dis-je: de « résistance républicaine »!) et la condamnation quasi-unanime de toute tentative de prise en compte de la réalité du terrain  …

Comment ne pas enfin voir, dans le court échec de la droite aux présidentielles et contre nos commentateurs comme nos sondeurs qui continuent à nier l’évidence

La réaction d’électeurs populaires fatigués, comme le rappelle depuis longtemps le géographe Christophe Guilluy pour la gauche, d’être toujours « pris pour des cons »?

« Au fond, la gauche pense que les électeurs du FN sont stupides »

Jean-Laurent Cassely

Slate

27/04/2012

Contre le mythe d’une grande «moyennisation», le géographe Christophe Guilluy décrit depuis dix ans la précarisation d’une France périphérique majoritaire, confrontée à la brutalité de la mondialisation et très préoccupée par les questions d’immigration. Il nous livre son analyse sur le vote FN, les classes populaires et la gauche.

Géographe, consultant pour des collectivités, Christophe Guilluy s’est concentré depuis quinze ans sur la description d’une France périphérique, espace de fragilité sociale situé au-delà des grandes métropoles françaises et de leurs banlieues immédiates.

A la fin de son ouvrage Fractures françaises, décrivant longuement la montée inexorable d’un séparatisme entre classes populaires blanches et classes populaires d’immigration récente, Christophe Guilluy faisait un constat inquiétant: avec un vote de banlieue allant majoritairement à Ségolène Royal et un vote pavillonnaire acquis au candidat Nicolas Sarkozy, les classes populaires votaient, en fonction de leur lieu de vie et de leur origine, différemment pour la première fois. «Tout se passe comme si le lent processus de séparation territoriale débouchait aujourd’hui sur l’expression politique d’un séparatisme culturel», écrivait-il.

La montée du FN et l’omniprésence des thématiques liées à l’immigration dans la campagne nous donnent l’occasion de revenir sur sa grille de lecture du malaise des classes populaires.

Depuis le 22 avril au soir, on reparle beaucoup d’une «France invisible» rurale, industrielle et périurbaine que Marine Le Pen aurait séduit pour parvenir à 17,9%, une population que vous avez décrite dans vos travaux…

Oui, les médias m’appellent car ils cherchent tous du pavillonnaire, surtout en région parisienne. Mais bon, la région parisienne est atypique et les départements pavillonnaires y sont plutôt riches, sauf la Seine-et-Marne… Il faut aller jusqu’aux départements limitrophes de la région, comme dans l’Oise, l’Yonne ou l’Eure-et-Loir pour voir des «prolos».

Quelle est cette «nouvelle géographie sociale» que vous décrivez?

En écrivant avec Christophe Noyé L’Atlas des nouvelles fractures sociales en France en 2004, on a remarqué à travers des indicateurs de fragilité sociale (taux de chômage, proportion d’employés et d’ouvriers, taux de propriétaires précaires…) qu’il se passait quelque chose au-delà des grandes métropoles qui avaient réussi leur intégration dans l’économie mondialisée (selon nos calculs 40% de la population vit dans les 25 plus grandes métropoles les plus actives). Plutôt que de constater comme l’Insee que 95% de la population française vit sous influence urbaine, ce qui ne veut rien dire, je préfère opposer une France métropolitaine à une France périphérique, c’est-à-dire tout le reste.

On ne peut pas résumer ce schéma à des cercles concentriques partant des villes puis passant par les banlieues jusqu’aux zones périurbaines, pavillonnaires et précaires. Cette segmentation marche autour des métropoles les plus actives et les plus mondialisées: Paris, Grenoble, Lyon, Lille, Nantes, mais de nombreuses villes ne sont pas dans cette logique de » métropolisation ».

Le reste de cette France périphérique inclut des zones rurales, des petites villes et des villes moyennes. Perpignan fait partie de la France périphérique, comme Charleville-Mézières. On remarque donc que les «quartiers populaires» ne sont en fait qu’une petite partie du populaire.

Quel a été l’accueil de vos travaux ?

On nous a dit qu’on se trompait, parce qu’on parlait de territoires où il n’y aurait que des classes moyennes et des paysans… On ne collait pas avec le discours qui était focalisé sur la banlieue et l’image du pavillon correspondait à celle de la classe moyenne.

Or, ce qui a explosé, c’est que les catégories qu’on croyait être des classes moyennes ne le sont plus. Il s’agit plutôt d’une population qui a pris en pleine gueule la mondialisation, mais concrètement. C’est-à-dire avec une déflation salariale, la précarisation sociale, la paupérisation et la fin de l’ascension sociale pour les enfants, d’où le vote des jeunes prolétaires pour Marine Le Pen.

Marine Le Pen exprime un discours de protection sociale (contrairement à son père) tout en promettant la préférence pour les autochtones. Pourquoi cela fonctionne-t-il?

Je pars d’en bas, c’est-à-dire des classes populaires. Or en partant d’en bas, on croise forcément la question identitaire. Soit on part en courant parce que quelqu’un vous a dit qu’il n’aimait pas les immigrés, soit on essaie de comprendre…

Or la gauche pense que si les gens votent FN, c’est parce qu’ils sont vraiment cons. Quand les experts disent par exemple que ce sont des gens non diplômés, disons les choses clairement: ça veut dire qu’au fond s’ils étaient allés à l’école, avaient réfléchi et qu’ils avaient eu un diplôme, ils voteraient socialiste.

C’est une condescendance que j’ai souvent trouvée en discutant avec le PS. Pourtant au XXIème siècle, qui est le siècle de l’accélération de la mondialisation et de l’émergence des sociétés multiculturelles, on ne peut plus aborder la question sociale sans évoquer la question identitaire.

La gauche est pourtant forte en 2012, y compris chez les classes populaires…

Heureusement. On vient d’une époque où la majorité de l’électorat populaire votait à gauche. Les gens vont voter pour Hollande par rejet de Sarkozy. Mais il y a quand même une fracture sociale importante, par exemple chez les jeunes entre les diplômés des grandes villes et les jeunes prolétaires. Et l’ouvrier de base a compris qu’Hollande n’allait pas changer sa vie, ça ne sera pas vraiment un vote d’adhésion.

Regardons le socle électoral de Marine Le Pen: des actifs de 20 ans à 55 ans, des jeunes, et socialement très majoritairement des ouvriers et des employés. C’est-à-dire la sociologie de la gauche. Si c’est pas une forme de lutte des classes, alors qu’est-ce que c’est? Elle a en plus capté pas mal de voix de femmes, donc on peut avoir une femme caissière et un homme ouvrier qui sont dans le même trip, avec un vote très rationnel par rapport à leurs conditions de vie.

Quant au «J’entends ce cri de colère» lancé par la gauche, c’est la même chose depuis 20 ans, ils ont l’air de découvrir que les ouvriers votent FN. C’est un peu surjoué. Après les élections, ça sera terminé et tout rentrera dans l’ordre. On reparlera des classes moyennes, des banlieues…

Et Mélenchon?

Il est encore au XXe siècle voire au XIXe. C’est plutôt La Bête Humaine et Jean Gabin, il aurait dû mettre une gapette pour aller jusqu’au bout. Il ne manquait plus que l’accordéon.

C’était certes sympa. Je ne dirais pas ça s’il avait obtenu 15% à 20%. Mais à 10, on peut s’interroger. Qu’est-ce qui fait que malgré une offre sociale géniale, un discours fantastique de tribun, les classes populaires ne l’ont pas choisi? Alors qu’il était sur le papier ce qu’il y avait de mieux.

On dit toujours que les classes populaires sont parties du PS parce qu’il n’était pas assez à gauche. Là pour le coup on avait la possibilité de voter bien à gauche. Donc il faut prendre en compte ce constat, mais la gauche refuse malgré tout de le faire.

Que pensez-vous des analyses expertes du vote FN qui défilent depuis dimanche?

On finit toujours pas la même conclusion: ces gens sont trop stupides. On décrit ces gens comme s’ils n’étaient jamais allés à la ville du coin. On peut habiter dans un village d’Alsace et être allé à Strasbourg, ou avoir un cousin qui y vit, c’est de l’ordre du possible! La mobilité et la capacité d’analyse ça peut exister même en milieu populaire! Pour les gens, le rural ce sont des paysans et des retraités, alors que ce sont d’abord des actifs ouvriers et employés.

On est encore dans la condescendance, comme quand on dit «Ben c’est parce qu’ils regardent trop TF1». Après il ne faut pas écarter le racisme, on ne peut pas le nier. Mais il faut quand même réfléchir à ce que sont les flux migratoires et ce que ça suggère comme instabilité culturelle.

Idem sur la question des préoccupations lors de l’élection présidentielle. Même quand on est ouvrier, on peut penser à deux trucs à la fois. Comme vouloir bouffer, se loger, nourrir ses enfants mais comme on a un cerveau, on peut aussi avoir un avis sur l’immigration. Or les flux migratoires ont un impact sur la vie des gens, surtout s’ils sont dans une vision où ils peuvent devenir minoritaires.

On a beaucoup parlé de la gauche… Mais c’est la droite qui semble prendre votre analyse le plus au sérieux. Ca vous fait quoi d’être un homme de gauche lu par la droite?

Je me suis dit que ça allait m’attirer plein d’ennuis… Mais c’est d’abord au PS que j’ai amené cette thèse-là, et j’ai été un peu lu par eux. Mais le problème c’est que j’ai été vite confronté aux gardiens du temple.

Récupéré ou pas, je m’en fiche un peu. J’ai essayé de faire une analyse assez sincère, je savais très bien le risque que je prenais en écrivant dans mon livre un chapitre intitulé «Comment je suis devenu blanc?» C’est quelque chose de fort chez les classes populaires, c’est difficile si on est honnête de passer à côté.

L’expression est un peu convenue mais vous avez brisé une sorte de tabou?

Ça reste très compliqué parce qu’en France on a été élevé avec cette idée que les origines n’existaient pas et que ça n’était pas important. Mais on a tous nos ambiguïtés là-dessus. Pour moi un bobo qui vote Delanoë et contourne la carte scolaire et un prolo qui vote FN, c’est la même chose.

Le rapport des médias à cette question de l’immigration est compliqué?

Un peu… On marche sur des œufs et à gauche on est en territoire interdit. Tant que je faisais des cartes, ça allait. Avec l’essai sur les Fractures françaises, ça a été le black-out. Les journalistes m’ont souvent dit: «C’est super, mais on peut pas vraiment en parler.»

Voir aussi:

Front national: A la recherche du vote barbecue

Vivre en zone périurbaine pousse-t-il à plus voter pour le Front national et les partis anti-système? Divisés, les chercheurs émettent des hypothèses: vote de classe, effet de la relégation, désertification des territoires et prix de l’essence.

Jean-Laurent Cassely

Slate

30/05/2012

En 1913, le géographe André Siegfried publie une étude restée célèbre sur l’influence de la géologie sur le vote en Vendée. Dans son Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, il oppose une France calcaire à une France granitique et établit que la composition des sols est déterminante dans la morphologie de l’habitat, et donc dans la forme d’organisation sociale qui s’y développe et les valeurs qui y sont partagées.

D’un vote régional à un vote en archipel

Un siècle plus tard, les chercheurs en sciences politiques, les géographes et les sociologues se divisent sur l’influence de la zone de résidence sur les choix électoraux. Avec comme enjeu central l’hypothèse de ce que nous appellerons le vote barbecue.

Fin février, Le Monde publiait un graphique des intentions de vote pour Marine Le Pen en fonction de la distance à l’agglomération de plus de 200.000 habitants la plus proche. Résultat: les électeurs putatifs du FN étaient largement sous-représentés dans les villes et dans leurs proches banlieues. Puis la courbe des intentions de vote grimpait rapidement avec les kilomètres et culminait à 50 km de ces villes pour redescendre ensuite dans les zones rurales les plus éloignées.

Hypothèse vérifiée par une étude publiée par la Fondation Jean Jaurès après l’élection présidentielle:

La constatation d’un effet de la distance aux grands pôles urbains sur le vote est assez ancienne. Ainsi le géographe Jacques Lévy, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), racontait dans un article paru en 2007 dans Les Annales de la recherche urbaine sa lecture géographique du référendum sur le traité de Maastricht de 1992:

«En analysant les résultats, je note que les communes-centres des grandes villes ont presque toutes voté oui, et ce indépendamment de la composition socio-économique, de l’orientation politique habituelle de ces zones et de celles de leur arrière-pays.»

Réalisé par le laboratoire Chôros dirigé par Jacques Lévy, ce cartogramme du vote Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 rend visible le phénomène du survote dans les anneaux formés autour des grandes métropoles. La taille des communes est proportionnelle à leur population.

La présidentielle de 2002 voit son hypothèse se confirmer, car l’écart entre les grandes régions et leurs traditions politiques tend à s’effacer derrière une autre opposition, celle entre les zones urbaines denses et les zones éloignées:

«[…] L’extrême droite obtenait des résultats spectaculaires dans le périurbain et particulièrement faibles dans les centres des grandes villes. Une fois encore, la plupart des commentateurs polarisaient leur attention sur la comparaison des grandes régions, alors que l’amplitude était encore plus marquée à l’intérieur des aires urbaines.»

Voici d’ailleurs, selon une étude de Loïc Ravenel, Pascal Buléon et Jérôme Fourquet (PDF), comment se répartissaient les votes pour les trois premiers candidats en 2002:

L’hypothèse d’un vote barbecue

«Ce survote pour l’extrême droite dans le périurbain s’est accru à cette dernière élection. Le fait est encore plus net puisqu’inversement les villes-centre et leurs banlieues ont moins voté pour le FN que les fois précédentes», nous explique Jacques Lévy. «Ce qui fait le plus clivage ça n’est pas l’âge, ça n’est pas le sexe, ça n’est pas l’appartenance sociale, mais la localisation». Et plus précisément la distance aux grandes agglomérations plutôt que les différences régionales.

«La France se présente ainsi comme un ensemble d’aires urbaines, différenciées dans leur espace interne mais très similaires entre elles», écrit-il. «Les grandes oppositions régionales n’ont pas totalement disparu mais elles pèsent d’un poids affaibli par rapport aux gradients d’urbanité.»

Gradient d’urbanité… Jacques Lévy a développé ce concept, qui consiste à classer les communes selon leur densité et leur diversité (sociale, ethnique, fonctionnelle, etc.), deux caractéristiques de la vie urbaine. Le périurbain se définit alors géographiquement comme une zone séparée d’une aire urbaine par une zone non bâtie et sociologiquement par une assez grande homogénéité. C’est un espace dans lequel on trouve tout le spectre des classes moyennes, des classes aisées aux classes moyennes inférieures, les premières qui peuvent accéder à la propriété, et dont un nombre important d’habitants font la navette entre leur ville de résidence et celle où ils travaillent.

«Le quartier périurbain de maisons individuelles est le contraire de l’immeuble haussmannien, il regroupe des gens similaires au plan socioéconomique», résume le chercheur.

Revenu médian des ménages par unité de consommation, 2009, Laboratoire Chôros

Faible en ville et en banlieue, le vote pour ce que Jacques Lévy appelle les partis «tribunitiens» (qui critiquent le système sans viser à gouverner), et en particulier le FN, remonte très nettement autour des pôles urbains et forme un anneau encerclant les villes et leur proche banlieue. Or c’est justement dans cette première couronne d’habitants aux revenus très aisés, qu’on ne qualifie d’ailleurs ni de «banlieusarde» et encore moins de «périurbaine», que l’éloignement de la ville est choisi plutôt que subi. C’est «l’Anneau des Seigneurs», «selon un mauvais jeu de mots avec le Seigneur des Anneaux», résume le géographe. Ce qui lui fait dire que le vote FN «est indifférent aux revenus: il est fort dans l’ensemble du périurbain, qu’il soit aisé ou moins aisé.»

Les périurbains votent-ils «comme les autres»?

Eric Charmes, directeur de recherches à l’Ecole nationale des travaux publics de l’État (Université de Lyon) et spécialiste lui aussi du périurbain, est en désaccord avec cette thèse. Pour lui, ce n’est pas le périurbain mais le périurbain le moins aisé qui vote FN.

«Prenez Châteaufort, en Ile-de-France, une des communes périurbaines les plus aisées. Le FN y fait 6,89% le 22 avril.» Autre exemple, deux communes franciliennes proches de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, à 5 minutes de voiture l’une de l’autre: Thieux et Gressy, qui ont toutes les deux donné à Nicolas Sarkozy une très large majorité au second tour (69,47% à Thieux, 62,46% à Gressy). La première, qui accueille plutôt les ouvriers de l’aéroport, a voté Le Pen à 38,68%; l’autre, à 15,21%.

Autre fait qui va à l’encontre d’un vote des pendulaires, «c’est dans les anciens noyaux villageois que le vote FN est le plus fort, et il est le fait d’habitants anciens plutôt que de nouveaux arrivants.» C’est aussi ce que pensent d’autres chercheurs qui ont étudié la carte du vote périurbain. Si en moyenne, la carte de la distance aux villes fonctionne, le détail révèle des faits qui invalident la théorie.

Pour ces spécialistes, le vote reste avant tout déterminé par la position sociale, là où Jacques Lévy voit plutôt l’effet d’un choix de mode de vie… qui bien sûr se conjugue avec la position sociale. «Mon hypothèse, explique-t-il, c’est qu’habiter dans le périurbain c’est un choix important d’habitat, qui rencontre d’autres choix.»

Dit autrement, le vote FN est-il avant tout determiné par le fait d’habiter dans le périurbain ou par une situation socio-économique qui pousse à s’y installer?

La France de la bagnole et celle des villes-tramway

Là où les choses se compliquent légèrement, c’est que tout en se querellant sur la cause du vote des périurbains, les chercheurs sont d’accord pour constater qu’à niveau social égal, le vote FN est toujours un peu plus élevé dans ces zones. On ne peut donc pas conclure simplement: «les classes populaires votent plus FN, elles sont plus nombreuses quand on s’éloigne des villes, donc le périurbain vote plus FN».

Au croisement de la question du mode de vie et de celle du niveau de vie, on trouve un bien très symbolique: l’essence. On observe d’ailleurs une ressemblance troublante entre les dépenses en essence selon l’éloignement et le vote pour Marine Le Pen, comme le montre ce graphique que nous avons élaboré:

Notre petit graphique est là à titre indicatif et amalgame des données diverses: les résultats de l’étude sur les dépenses énergétiques des ménages (voir ci-dessous) et de l’étude Ifop sur les intentions de vote selon l’éloignement des villes ont été rapprochées pour aboutir à cette représentation.

Auteur d’un Nouveau portrait de la France, le sociologue Jean Viard a esquissé dans une tribune parue dans Libération entre les deux tours les contours d’un «poujadisme de la voiture», qu’il a ensuite développé dans une interview à Slate:

«La question du prix de l’essence, qui est un véritable scandale, illustre ce décalage [entre les villes et le périurbain, NDLR]. Les gens des villes, donc le pouvoir, y sont indifférents. Or dans ces espaces, on n’a pas de substitution à la voiture comme le tram ou le vélo en ville, et ce n’est pas normal qu’il y ait un prix de l’essence unique sur tout le territoire. Le vote rural est un vote anti-essence.»

François Hollande notait, dans son interview à Slate, qu’«en France, la hausse continue du prix de l’énergie n’est pas sans lien avec des votes populistes qui ont pu s’exprimer.» Le candidat PS a certes réagi tardivement, mais sa promesse de bloquer les prix de l’essence pendant trois mois a démontré que la gauche était consciente du problème.

Tiré de l’étude «Dépenses de carburant automobile des ménages: relations avec la zone de résidence et impacts redistributifs potentiels d’une fiscalité incitative», Commissariat général au développement durable, n°8, juin 2009.

Car dans ce périurbain peu aisé, le rêve pavillonnaire se transforme vite en cauchemar, selon l’expression consacrée. Pour Eric Charmes,

«Ce sont des petites gens qui ont fait beaucoup d’efforts, sont peu aidés, et se retrouvent dans des communes rurales sans services parascolaires, avec peu d’équipement collectifs, et qui prennent leur voiture pour tout.»

Or «on peut aller jusqu’à 600 euros par mois de déplacement en prenant le coût global de la voiture.» Ségolène Royal, note le chercheur, avait d’ailleurs rapidement pris des positions contre la taxe carbone, comprenant que son public ressentait très mal cette mesure.

En Rhône-Alpes, le seul département où le vote FN augmente, c’est l’Ardèche: le seul département de France qui ne dispose pas de train régional, note pour sa part Maxime Huré, enseignant-chercheur à Sciences Po Lyon. «Je suis parti d’une intuition pour lancer le débat sur ce nouveau vote FN», affirme, prudent, ce dernier, auteur d’une tribune sur l’impact de la mobilité sur le vote FN sur Rue89. Il note lui aussi la façon dont se combine dans ce vote mode de vie et niveau de vie:

«On trouve à la fois des gens qui ont fait ce choix, pour rechercher un idéal de vie qui est en train de s’effondrer. D’autres qui partent en deuxième couronne vivre plus loin, car les logements sont inabordables en ville. C’est une crise face à laquelle on a du mal à faire émerger un nouveau modèle. Ces populations sont encore sur le modèle économique des Trente glorieuses et le voient s’effondrer, il y a un décalage entre leurs aspirations et la capacité à les faire encore vivre.»

L’égalité des territoires, ou la fin de la relégation symbolique ?

Dans les «villes-tramway», largement acquises au discours écologiste sur les circulations douces et les nuisances automobiles, la préoccupation pour les prix de l’essence passe pour un sujet secondaire… D’où «un choc des cultures» entre la France des villes et celle des espaces périurbains, souligne Maxime Huré, face auquel la pensée écologiste a peu de chance de remporter l’adhésion.

Cette indifférence peut tourner, note Eric Charmes, à la relégation symbolique: «Il existe un mépris social pour l’habitat individuel et son matérialisme supposé», constate le chercheur qui a publié récemment un article, La vie périurbaine favorise-t-elle le vote Front national?, qui est notamment une réponse aux thèses de Jacques Lévy.

Publicités, cinéma, séries télé: il existe un imaginaire pavillonnaire qui, des années 70 et des travaux de Barthes et Baudrillard à Desperate Housewifes, est profondément négatif ou au minimum condescendant, même dans les travaux des chercheurs qui établissent ce lien automatique entre vote FN et résidence pavillonnaire. Un mépris qui participe du malaise de ces populations:

«Ce ressentiment est d’autant plus grand que ces élites, au lieu de les reconnaître comme victimes, tendent à faire des périurbains des coupables: égoïstes, adeptes d’un consumérisme primaire, destructeurs de l’environnement, automobilistes forcenés, les critiques ne manquent pas», écrit Eric Charmes.

«C’est un peu comme une double peine, on encourage les gens à accéder à la propriété, ils jouent le jeu de la France des propriétaires. Or ils ne sont solvables qu’en s’éloignant des villes… Puis on leur reproche de trop utiliser leur voiture!»

Le Cauchemar pavillonnaire: un livre critique de Jean-Luc Debry, publié par l’éditeur anarchiste L’Echappée en avril 2012. Pour l’auteur, les zones pavillonnaires «incarnent un idéal et un mode de vie fondés sur l’aliénation désirée».

 Comme le résume Jérôme Fourquet dans l’étude post-électorale de la fondation Jean Jaurès,

«Un climat d’opinion propre à ces territoires (sentiment d’insécurité plus développé, opposition au droit de vote des étrangers) conjugué au sentiment d’être des citoyens de seconde zone explique la réorientation du discours du Front national vers la France périphérique, et sa dénonciation de la « population aisée des centres ville ».»

Evidemment aucun des chercheurs interrogés n’écarte la motivation principale de ce refuge loin des quartiers populaires: ne pas côtoyer les immigrés et les Français enfants d’immigrés constitue l’un des buts de l’opération. Même si, rappelle Eric Charmes, le périurbain n’est pas exclusivement le refuge des «petits blancs», mais accueille de nombreux ménages modestes jadis habitants des cités de banlieues.

A présent que le diagnostic est connu, la gauche au pouvoir va-t-elle prendre sérieusement la question (péri-)urbaine en main? L’«Egalité des territoires», puisque c’est l’intitulé du ministère de Cécile Duflot, le laisserait penser. Moins le profil de de la ministre, s’inquiètent en revanche les élus ruraux, pour qui c’est une vision urbaine qui s’imposera. D’autres, comme Rue89, pensent qu’en revanche c’est spécifiquement en direction de cette population de «petits-blancs» que la notion d’égalité des territoires a été choisie. «Un artifice rhétorique destiné à ne pas désespérer le petit Blanc déclassé», écrit le site. bref, un ministère de la ville (donc des banlieues) qui ne dirait pas son nom…

Voir également:

La vie périurbaine favorise-t-elle le vote Front national ?

Eric Charmes

Laboratoire RIVES, ENTPE-Université de Lyon

 Etudes foncières n°156

8 mars – avril 2012

Un sondage de l’IFOP, publié le 28 février dernier dans Le Monde, (Graphique 1) vient de rappeler que les habitants du périurbain adhèrent plus que les autres aux thèses et aux idées de l’extrême droite. Thomas Wieder, le journaliste qui commente ce sondage, évoque sans vraiment s’y arrêter le « degré d’urbanité » défaillant du périurbain. Cette remarque renvoie aux travaux du géographe Jacques Lévy. Dans diverses publications parues depuis la fin des années 1990, ce dernier a mis en avant une corrélation entre la résidence dans le périurbain et des positions politiques marquant une volonté de mise à l’écart du « système » (Lévy, 2007). Ainsi, plus on réside dans un centre dense, moins on vote en faveur des partis « tribunitiens » (principalement composés des partis d’extrême droite et d’extrême gauche). A l’inverse, ces partis réalisent des scores élevés (qualifiés de « spectaculaires ») dans les couronnes périurbaines. Jacques Lévy voit là un argument empirique fort en faveur de ses thèses sur le défaut « d’urbanité » du périurbain (urbanité qu’il définit par l’association de la densité et de la diversité, caractéristiques qui favorisent selon lui l’exposition à l’altérité et qui provoquent diverses stimulations propres à tenir éloigné des tentations du vote tribunitien).

Autrement dit, pour Jacques Lévy, les périurbains sont séduits par les thèses du Front national parce qu’ils vivent repliés dans un (petit) pavillon, dans un environnement qui ne favorise guère l’ouverture d’esprit.

Déficit d’urbanité ?

Les thèses de Jacques Lévy, régulièrement relayées par les médias, doivent pour le moins être nuancées. Tous les périurbains ne votent pas pour les partis tribunitiens. Le vote périurbain est divers et les différences avec le vote des urbains ou des ruraux sont plus affaire de degré que de nature. Ainsi, les périurbains dotés de revenus confortables et diplômés, nombreux dans les communes les mieux localisées, tendent à voter avec leur milieu social, celui des cadres du privé, à savoir pour Nicolas Sarkozy ou François Bayrou lors des élections présidentielles de 2007 (Chalard, 2006 ; Rivière, 2009).

Le vote en faveur de l’extrême droite (nous nous concentrerons dans ce qui suit sur le cas du Front national, qui cristallise les commentaires) est surtout marqué dans les lointaines couronnes périurbaines ou dans le rural en voie de périurbanisation. Ce n’est pas tout à fait ce que montre le graphique de l’IFOP, mais la définition retenue par l’IFOP pour le grand périurbain vaut surtout pour l’Ile-de-France ; pour les autres aires urbaines, les distances sont plus faibles. Les communes du lointain périurbain présentent différentes caractéristiques qu’il importe de prendre en considération. D’abord, le vote en faveur de l’extrême droite est loin d’y être seulement le fait des périurbains. Les populations autochtones représentent encore une fraction significative de l’électorat et elles sont souvent inquiètes des évolutions de leur commune (Rivière, 2009). Dans les périphéries des grandes métropoles, elles le sont d’autant plus que beaucoup des ménages qui arrivent sont originaires de banlieues populaires.

Pour les autochtones, « c’est la banlieue qui débarque », constat qui fait facilement écho aux thèses de l’extrême droite.

Certes, ces nouveaux arrivants sont eux-mêmes sensibles aux thèses de l’extrême droite. Mais leur profil ne correspond pas tout à fait à celui des périurbains moyens. Les familles qui s’installent dans les couronnes périurbaines les plus lointaines sont poussées là par des contraintes financières, l’éloignement leur permettant de trouver des terrains moins coûteux (Charmes, 2009, vidéo 3). Ces familles forment le gros du bataillon des accédants modestes à la propriété. Pour fixer les choses, d’après l’Union des maisons françaises, en 2010, un tiers des acquéreurs ou constructeurs de maisons individuelles neuves disposaient d’un revenu mensuel net inférieur à 2400 €. Bref, les familles qui emménagent dans le lointain périurbain appartiennent à des catégories sociales dont on sait qu’elles sont plus favorables que les autres à l’extrême-droite. On vote plus pour le Front national dans le lointain périurbain avant tout parce que ces territoires accueillent les accédants à la propriété les plus populaires.

Des périurbains « populaires » ?

Au demeurant, les spécificités du peuplement du lointain périurbain ne suffisent pas à expliquer l’intégralité du survote en faveur du Front national. Des enquêtes d’opinion indiquent que les ouvriers adhèrent un peu plus aux idées et aux valeurs portées par le Front national lorsqu’ils accèdent à la propriété dans le périurbain que lorsqu’ils louent un logement social à proximité du centre d’une grande agglomération (IFOP, 2007). Faut-il pour autant voir là un effet de la résidence de le périurbain? Il convient de rester prudent sur ce point. Si l’expérience vécue des ménages des couches moyennes inférieures du périurbain diffère bel et bien de celle des ménages des pôles urbains ayant une position sociale similaire, cette différence n’est pas principalement liée à « l’urbanité ».

D’abord, les accédants à la propriété du lointain périurbain sont généralement originaires de quartiers très populaires, qu’ils ont quitté avant tout pour offrir à leurs enfants un environnement plus favorable, et ceci tant par la proximité de la « nature », que par le bénéfice d’un milieu social jugé meilleur. De ce point de vue, le peuplement du lointain périurbain se fait sans doute avec la fraction des couches populaires la plus rétive à la cohabitation avec les ménages immigrés, ou issus de l’immigration récente. Autrement dit, le lointain périurbain accueille en large part des ménages qui fuient les banlieues populaires et qui sont probablement plus réceptifs que les autres aux discours qui stigmatisent les populations de ces banlieues.

Une autre particularité essentielle des ménages du lointain périurbain est que leurs ressources financières sont très largement absorbées par les dépenses de logement et de transports (Rivière, 2009). Les ménages de proche banlieue qui occupent une position sociale similaire dépensent autant en loyer, mais moins en transport. En effet, les habitants du lointain périurbain se trouvent généralement à l’extérieur des zones desservies par les transports publics urbains. Ils sont en outre plus éloignés que les autres de leurs emplois. La dépense mensuelle en transports pour un couple d’actifs peut ainsi s’élever à plusieurs centaines d’euros.

Les équipements pour l’accueil parascolaire sont par ailleurs fréquemment inexistants, ce qui peut contraindre un membre du ménage (généralement la mère) à réduire son activité professionnelle, voire à l’arrêter.

Ceci pèse bien sûr un peu plus sur les ressources du ménage. Les difficultés financières qui en résultent peuvent être très mal vécues : synonyme de libération, l’accès à la propriété peut devenir un enfermement, les possibilités de loisirs étant réduites à presque rien (Rougé, 2005). Parallèlement, ces ménages sont particulièrement menacés par les évolutions structurelles de l’économie et sont angoissés par la peur du déclassement (Jaillet, 2004). Beaucoup ont ainsi dans leur voisinage un couple qui, suite à un divorce ou à un licenciement, s’est enfoncé dans la spirale de la déchéance, avec l’obligation de vendre sa maison. Ces drames existent également dans les familles similaires des banlieues, mais lorsque l’on est locataire, les accidents de la vie, comme on le dit pudiquement, ont un impact moins dramatique, les ajustements sont moins délicats à la fois en termes pratiques (on peut plus facilement déménager) et en termes symboliques (ce n’est pas la même dynamique qui est mise en cause).

Tous les habitants du lointain périurbain ne vivent pas dans l’angoisse, loin de là, mais pour certains, le rêve d’ascension sociale est déçu, ou au moins menacé. Cela se traduit par un fort ressentiment vis-à-vis de la politique et de ses élites. Ce ressentiment est d’autant plus grand que ces élites, au lieu de les reconnaître comme victimes, tendent à faire des périurbains des coupables : égoïstes, adeptes d’un consumérisme primaire, destructeurs de l’environnement, automobilistes forcenés, les critiques ne manquent pas (Charmes, 2009, vidéo 2). Les tribunes publiées par Jacques Lévy, dans les grands quotidiens, contribuent d’ailleurs largement à alimenter cette image négative des périurbains.

Peu valorisés, toujours dénoncés

En réalité, par leurs valeurs et par leurs projets, ceux qui possèdent la parole publique sont avant tout préoccupés par les problèmes de ceux qui vivent au coeur des grands centres urbains (Guilluy, 2010). Rares sont ceux qui s’intéressent aux difficultés quotidiennes des lointains périurbains. L’ignorance de ces difficultés dans le discours médiatique et, même si les choses ont dernièrement évolué, dans le discours scientifique relaye et amplifie le sentiment de mise à l’écart et d’abandon social des périurbains. De surcroît, le système de gouvernement territorial actuel conduit à concentrer les investissements et les équipements dans les centres (Desjardins, 2007). Une telle attention paraît indue à des ménages qui sont loin de bénéficier des équipements et des services dont jouissent les habitants des centres.

Résumons donc. D’abord, le vote en faveur du Front National est principalement un vote déterminé par la catégorie sociale et il se trouve que les catégories sociales qui votent le plus pour le Front National sont surreprésentées dans le lointain périurbain. Ensuite, le surplus de quelques points que l’on constate dans le grand périurbain, à catégorie sociale équivalente, s’explique avant tout par un marché immobilier qui pousse les accédants les plus modestes à l’éloignement et par le peu de considération des élites pour le sort ainsi fait à ces accédants. De ce point de vue, il y a bel et bien des frustrations qui s’expriment dans le vote en faveur du Front National, mais ces dernières ne résultent pas d’un vice général du périurbain ou d’une sous-urbanité. Elles résultent d’un manque d’équipements parascolaires, d’un éloignement des pôles d’emploi, d’une mobilité automobile coûteuse, ainsi que d’un manque de reconnaissance politique. Si l’on veut lutter contre la diffusion des thèses du Front National au sein des lointaines couronnes périurbaines, il faut, évidemment sans complaisance, prendre en considération les difficultés que rencontrent leurs habitants. Ostraciser les lointains périurbains ne fera qu’augmenter les frustrations.

Bibliographie

›› Chalard L. 2006, « Le vote d’extrême droite dans l’aire métropolitaine marseillaise », EspacesTemps.net, Actuel, 11.10.2006

›› Charmes E., 2009, « Faut-il lutter contre l’étalement urbain ? » (vidéos 2 et 3), La vie des idées

›› Desjardins X., 2007, Gouverner la ville diffuse. La planification territoriale à l’épreuve, Thèse de doctorat, Université Paris I

›› Jaillet M-C., 2004, « L’Espace périurbain. Un univers pour les classes moyennes », Esprit, n° 303, mars-avril, p. 40-61›› Guilluy C., 2010, Fractures françaises, Paris, Bourin

›› IFOP, 2007, Le grand péri-urbain, terre d’élection du vote frontiste, rapport pour le CEVIPOF et le ministère de l’Intérieur

›› Lévy J., 2007, « Regarder, Voir. Un discours informé par la cartographie », réponse à l’article de Fabrice Ripoll et Jean Rivière publié dans le même numéro de la revue, Les Annales de la recherche urbaine, n° 102, p. 131-140›› Rivière J., 2009, Le Pavillon et l’isoloir. Géographie sociale et électorale des espaces périurbains français (1968-2008), Thèse de doctorat, Université de Caen Basse Normandie.›› Rougé L., 2005, Accession à la propriété et modes de vie en maison individuelle des familles modestes installées en périurbain lointain. Les « captifs » du périurbain ? Thèse de doctorat, Université Toulouse-Le Mirail

Voir encore:

Ce que signifie le vote du 6 mai

Jérôme Jaffré, directeur du Centre d’études et connaissances sur l’opinion publique (Cecop)

Le Monde

04.06.2012

Rarement résultat d’une élection présidentielle aura été aussi prévisible. Et pourtant le 6 mai, l’écart entre les deux candidats a été assez réduit : 51,6 % pour François Hollande, 48,4 % pour son adversaire. Ce resserrement conduit à s’interroger sur le mystère de cette élection : Nicolas Sarkozy a-t-il mené la bonne campagne, celle qui lui a permis de regagner du terrain mais qui au total l’a laissé vaincu, ou une autre campagne eût-elle pu le mener à la victoire ? Les données de sondages recueillies à l’occasion du vote du second tour, en particulier celles d’Ipsos et d’OpinionWay, que nous remercions d’avoir mises à notre disposition, permettent de mieux comprendre la signification du vote des Français.

Trois caractéristiques peuvent être associées à ce vote et, paradoxalement, compte tenu de sa victoire, aucune n’est favorable à la gauche. La première est que la présidentielle est marquée par la crise. Au moment de voter le 6 mai, il ne s’est trouvé qu’un Français sur quatre (26 % exactement) pour estimer que la situation du pays irait « en s’améliorant dans les années à venir » en cas de victoire de François Hollande et une proportion identique pour le penser en cas de réélection de Nicolas Sarkozy (25 %).

Le sentiment dominant est celui d’une dégradation accrue de la situation du pays quel que soit le vainqueur, avec une plus grande inquiétude en cas d’élection du socialiste pourtant vainqueur (46 % le craignent) qu’en cas de succès du leader de la droite (41 % le croient).

La deuxième caractéristique de l’élection est de traduire un vote de rejet et non un vote d’adhésion. Une courte majorité des électeurs s’étant exprimés lors du second tour (51 % exactement) l’a fait en mettant en avant sa volonté de barrer la route à l’adversaire, 49 % ont voté avant tout pour que leur candidat soit élu président. Chiffres serrés à l’image du scrutin et qui correspondent à sa logique profonde. A cette différence près qu’en 2007 dans le duel entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, 69 % des électeurs s’étant exprimés avaient émis un vote d’adhésion, 31 % seulement un vote de rejet. Hormis le calamiteux second tour de 2002, il faut sans doute remonter au match revanche qui opposait en 1981 François Mitterrand à Valéry Giscard d’Estaing pour retrouver l’expression d’un vote rejet majoritaire.

L’élection de 2007 était porteuse d’espérance, celle-ci est un processus d’élimination. M. Sarkozy en est la victime finale, mais il peut garder la satisfaction d’être en tête dans le vote d’adhésion. Parmi les électeurs ayant exprimé une volonté positive, M. Sarkozy remporte 52,5 % des voix, M. Hollande 47,5 %. Parmi les électeurs ayant exprimé un vote rejet, la dynamique est du côté du candidat socialiste : 56,5 %, contre 43,5 % au président sortant.

La dernière caractéristique du vote du 6 mai est que les Français élisent un président de gauche, alors que beaucoup de leurs idées les ancrent à droite, voire très à droite. Dans le sondage du jour du vote conduit par OpinionWay, les thèmes de campagne sur lesquels M. Sarkozy a chauffé le pays à blanc (à petit blanc, serait-on tenté d’écrire) font un tabac.

Le sentiment qu' »il y a en France trop d’immigrés », phrase-test des enquêtes d’opinion devenue sous l’égide du président sortant un argument électoral de l’entre-deux-tours, recueille 62 % d’adhésion, contre 48 % dans une enquête conduite lors de la présidentielle de 2007, une progression de 14 points. Dans la présidoscopie d’Ipsos, le mot « islam » recueille 81 % d’évocations négatives contre 63 % en 2007. La réponse « très négative » passe de 25 % à 45 % aujourd’hui, 20 points de plus en cinq ans.

Comment la gauche a-t-elle pu se frayer les chemins de la victoire dans un tel environnement idéologique ? Pour l’emporter, M. Hollande s’est appuyé sur ce que la science politique appelle « le vote de portefeuille » (la façon de voter dépend de son niveau de revenus), le soutien actif des électeurs politisés et le travail d’unification de son électorat potentiel.

La volonté du président sortant de se présenter comme « le candidat du peuple » jure avec la sociologie de son électorat. Nicolas sarkozy voulait rééditer son exploit de 2007, où il avait su réunir la France aisée et une partie de la France modeste. Il y a cinq ans, la majorité des Français déclarant s’en sortir « assez difficilement » sur le plan financier avait voté pour lui (à 53 %). Et même ceux qui déclaraient s’en sortir « très difficilement » avaient été 49 % à le faire.

Rien de tel cette fois-ci où le vote s’ordonne en fonction du niveau de revenus comme de l’aisance sociale : de 38 % de votes Hollande chez ceux qui s’en sortent « très facilement » à 47 % chez ceux qui s’en sortent « assez facilement », 54 % chez ceux qui s’en sortent « assez difficilement » pour culminer à 62 % chez ceux qui s’en sortent « très difficilement ». En cinq ans, le président sortant a perdu 8 points chez les Français qui vivent difficilement, 1 chez ceux qui vivent « assez facilement », et il en a gagné jusqu’à 16 chez ceux qui vivent « très facilement » !

Le « vote de portefeuille » a opposé avec une parfaite clarté la France modeste et moyenne ralliée au candidat socialiste à la France aisée, soutien actif de M. Sarkozy, le renvoyant ainsi, comme jamais aucun des chefs de la droite avant lui, au qualificatif qu’il détestait de « président des riches ».

Le deuxième moteur de la victoire de M. Hollande réside dans le soutien actif de la France politisée. Cette France-là qui suit l’actualité, lit les journaux, regarde les débats, s’exprime sur les blogs et les réseaux sociaux, a voulu la défaite de Nicolas Sarkozy. C’est la raison pour laquelle la tonalité extérieure de la campagne était si antisarkozyste.

La France qui ne s’intéresse pas ou peu à la politique était loin de partager, pas dans les mêmes proportions, cette hostilité, mais par définition elle ne s’exprime pas dans les débats de campagne, sauf que pour le scrutin roi de l’élection présidentielle, elle se déplace jusqu’au bureau de vote et exprime son choix qui a contribué à rééquilibrer le vote du 6 mai.

L’intérêt pour la politique ordonne le vote du second tour de la présidentielle. 59 % des Français qui s’y intéressent « beaucoup » ont voté pour M. Hollande, 54 % parmi ceux qui s’y intéressent « assez ». Le candidat socialiste devient minoritaire parmi ceux qui s’y intéressent « peu » (à 46 %) et encore plus chez ceux qui ne s’y intéressent « pas du tout » (à 44 %). Au second tour de 2007, l’intérêt pour la politique n’influençait pas le vote : le rapport de forces Royal-Sarkozy était indépendant de ce critère. Il faut remonter à 1981 pour retrouver une influence comparable de la politisation, moins parfaite cependant qu’en 2012. Mais la mobilisation des plus impliqués avait joué contre M. Giscard d’Estaing, comme elle a joué contre M. Sarkozy.

Le dernier moteur de la victoire de François Hollande est son patient travail d’unification de son électorat du second tour. Traumatisé par le souvenir du référendum de 2005 sur la Constitution européenne qui avait été rejetée par une majorité des électeurs de gauche y compris des socialistes contre l’avis du premier secrétaire d’alors devenu candidat sept ans plus tard, M. Hollande s’est employé durant la campagne à éviter le retour du clivage européen dans la gauche française. Et parer ainsi l’offensive de Jean-Luc Mélenchon qui voulait tant le relancer.

Parfaite réussite pour Hollande : au premier tour, il obtient un pourcentage très proche parmi les électeurs du oui et ceux du non. Au second tour, il recueille 95 % des voix du oui de gauche et 97 % des voix du non de gauche. Par rapport à 2007, il gagne sur les deux tableaux : + 8 points chez les premiers, + 6 points chez les seconds.

Malgré sa volonté d’utiliser la montée du désir de repli, ses critiques contre « l’Europe passoire », le président sortant est loin de faire aussi bien. S’il recueille 96 % des voix dans le oui de droite, il n’en obtient que 81 % dans le non de droite (15 points de moins qu’en 2007 !). Après cinq ans comme bon élève de l’Europe et cofondateur du « merkozysme », le président sortant est associé à l’idée européenne. Plus les électeurs portent un jugement favorable sur l’Union européenne, plus ils votent pour lui. Mais plus ils sont pour l’Europe, moins ils préconisent le repli de la France face au monde.

Enfin, François Hollande mène à bien le travail de rassemblement du puzzle de la gauche française. Là où Ségolène Royal ne recueillait au second tour de 2007 que 67 % des voix des électeurs de premier tour de la gauche radicale – Parti communiste et extrême gauche -, 27 % préférant s’abstenir ou voter blanc, il en obtient 86 %.

Mais en ne se préoccupant que de rassembler la gauche, le candidat socialiste s’est privé de tirer bénéfice de la prise de position de François Bayrou en sa faveur. Au soir du second tour, 32 % des électeurs du leader centriste ont glissé dans l’urne un bulletin Hollande, 44 % un bulletin Sarkozy et 24 % sont restés à l’écart de ce duel. Au soir du premier tour, la proportion de bayrouistes prêts à voter Hollande était la même : 33 %.

Un coup pour rien. Il y a là un ratage incompréhensible : ne pas avoir mis en valeur l’annonce par le représentant du centre de sa décision de voter à gauche, un événement historique à l’échelle du demi-siècle d’existence de la Ve République. Se contenter, comme l’a fait Hollande, de parler de choix personnel sans signification politique revenait à étouffer la portée d’un geste politique majeur.

Jérôme Jaffré (né en 1949) a fondé le Cecop en 1998. Il est aussi chercheur associé au Cevipof et a été le directeur des études politiques de la Sofres entre 1976 et 1997, dont il a été vice-président. Il est en outre, depuis 2001, président du site « Expression publique ». Aujourd’hui analyste politique, il contribue depuis de nombreuses années aux livres collectifs sur les élections publiés après chaque scrutin par Sciences Po

Jérôme Jaffré, directeur du Centre d’études et connaissances sur l’opinion publique (Cecop)

Le raidissement idéologique de la droite

Au soir du premier tour, les sondages, réalisés une fois les résultats vérifiés à ce moment de la compétition, accordaient 54 % au candidat socialiste. Et, jusqu’au 3 mai, aucun ne lui a donné un score inférieur à 53 %. Pourtant, le 6 mai, le score final s’est réduit à 51,6 % des suffrages.

L’examen des données d’opinion recueillies par Opinion Way dans ses deux sondages du jour du vote montre un glissement à droite des attitudes idéologiques dans l’entre-deux-tours. Interrogés pour savoir s’ils mettent en avant la liberté ou l’égalité – deux marqueurs idéologiques forts -, 47 % des électeurs se prononçaient le 22 avril pour cette dernière, 43 % pour la liberté. Changement de priorité le 6 mai : 48 % déclarent privilégier la liberté, 44 % l’égalité.

Dans la liste des enjeux ayant compté pour son vote, l’immigration progresse de sept points en quinze jours, passant de 27 % à 34 %. Et les thèmes sociaux chers à la gauche reculent : – 5 points pour la protection sociale, – 4 points pour les inégalités sociales.

Ce raidissement idéologique vers la droite explique le resserrement du second tour. Au référendum anti-Sarkozy, le président sortant a opposé un référendum antigauche et presque compensé ainsi son déficit d’image. En 2007, 77 % de ses électeurs avaient voté avant tout pour qu’il soit élu président de la République, 18 % seulement pour barrer la route à Ségolène Royal. En 2012, le vote d’adhésion ne concerne plus que 51 % de ses électeurs, 44 % d’entre eux ont d’abord voulu barrer la route à François Hollande.

Campagnes à l’américaine

Le plus spectaculaire réside dans l’effilochage des attentes à l’égard de François Hollande. A la mi-février, 37 % des Français interrogés dans la « Présidoscopie » d’Ipsos pensaient que, s’il était élu, la situation du pays irait « en se dégradant ». Juste avant le premier tour, cette proportion passait à 42 %, dans l’entre-deux-tours à 44 % et le jour du second tour à 46 %. Parallèlement, Nicolas Sarkozy voyait diminuer les attentes négatives à son égard.

Cette année, la droite a découvert l’efficacité des campagnes à l’américaine, brutales et fondées sur les valeurs. Elle ne l’oubliera pas. Mais, au final, elle a perdu l’élection.

Aux élections législatives des 10 et 17 juin, la gauche bénéficiera sans doute à la fois d’une volonté de cohérence des électeurs par rapport à leur choix initial et d’une moindre participation de la France peu politisée qui lui a refusé ses suffrages le 6 mai.

Il reste que, sur l’élection présidentielle, on peut penser qu’une autre campagne eût été possible et aurait pu être victorieuse pour Nicolas Sarkozy face au candidat socialiste, qui, dans l’entre-deux-tours, s’est contenté de gérer son avance.

Voir enfin:
François Bousquet

Valeurs actuelles

5 juin 2012

Auteur d’un essai aussi remarquable que remarqué (autant par François Hollande que par Nicolas Sarkozy), Christophe Guilluy, géographe, décrit dans Fractures françaises la précarisation d’une France périphérique, à la fois majoritaire et invisible, aux antipodes du “boboland”.

Comment interprétez-vous les résultats de la dernière présidentielle ? C’est le premier tour qui fournit la photographie sociale et culturelle du pays. Prenez les trois principaux blocs électoraux : le PS, l’UMP et le FN. Trois sociologies électorales distinctes se détachent : le PS, qui s’appuie sur son socle électoral traditionnel : les salariés du public ; l’UMP, avec une forte représentation des plus de 60 ans retraités ; et le FN, seul parti à présenter une sociologie de gauche, où l’on trouve des actifs de 20 à 55 ans, des jeunes et très majoritairement des ouvriers et employés qui travaillent dans le secteur privé ou le secteur public catégorie C. Des trois votes, les plus protégés de la mondialisation sont le salarié du public et le retraité. Tout l’inverse de l’électorat FN, en première ligne face à la mondialisation, et son corollaire, l’immigration.

Pourquoi les pauvres votent à droite, se demandait l’essayiste américain Thomas Frank. On pourrait renverser la question : pourquoi les riches votent-ils à gauche ? Je n’analyse pas cela en termes de droitisation de l’électorat populaire. La preuve nous en est fournie par Hollande qui est parvenu au second tour à capter une partie du vote ouvrier et employé. L’UMP monopolisant quant à elle l’essentiel du vote de la bourgeoisie traditionnelle aisée. Cela étant, on observe dans le temps long, depuis le tournant de la rigueur en 1983, un aggiornamento des socialistes vis-à-vis du système libéral. Ce n’est du reste pas un hasard si toutes les grandes métropoles, là où réside l’électorat bobo en phase avec la mondialisation, ont basculé, les unes après les autres, à gauche.

Quid de Mélenchon ? Difficile de voir en lui un libéral… Mélenchon tient un discours critique sur la mondialisation économique et financière, mais c’est pour lui seulement une question sociale, en aucun cas identitaire. Or les deux sont articulées. La question sociale est aussi une question identitaire, et inversement. Les deux structurent le vote ouvrier et employé, qui constitue la majorité non seulement de la population active (52 %) mais aussi des retraités et des chômeurs.

Que s’est-il passé pour qu’un pan aussi large de la population disparaisse des écrans radar de la gauche ? C’est ce que je développe dans Fractures françaises. La fracture n’est plus tant entre la gauche et la droite qu’entre les classes dominantes, indifféremment de droite et de gauche, et les classes populaires. Qu’observe-t-on depuis maintenant plus de vingt ans ? Une gigantesque recomposition sociale des territoires, avec de grandes métropoles françaises qui répondent à une double dynamique : de “gentrification”, par le haut (avec de plus en plus de cadres et de professions intellectuelles supérieures), et d’immigration, par le bas (dans les banlieues). Les catégories populaires traditionnelles, ouvriers-employés, se sont quant à elles délocalisées vers le péri-urbain, le rural, les petites villes et les villes moyennes.

On a ainsi deux France : une France métropolitaine, qui a réussi son intégration dans l’économie mondialisée et où se concentrent la richesse aussi bien que le pouvoir politique et culturel ; et une France périphérique, quoi que majoritaire, dont l’invisibilité est liée à sa (dé)localisation géographique. Ce sont les électorats qui déterminent les discours. Or, l’électorat citadin du PS pèse lourd dans la balance. Le dilemme pour Hollande va consister à articuler un discours propre à ne pas désespérer “boboland” tout en intégrant la France populaire. Mais comment parler de protectionnisme sans remettre en question la société ouverte ? C’est la quadrature du cercle.

Propos recueillis par François Bousquet

Fractures françaises, Bourin Éditeur, 196 pages, 19 €.

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5 Responses to Présidentielles 2012: Au fond, la droite aussi a toujours pris les électeurs du FN pour des cons (It’s the white working-class, stupid!)

  1. […] comme le rappelle depuis longtemps le géographe Christophe Guilluy pour la gauche, d’être toujours “pris pour des cons”? jc durbant @ 01:14 Catégorie(s): Bobologie et dhimmitude etPrésidentielle française […]

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  2. […] historique de la présidentielle et à présent des législatives mais surtout de l’absurde harakiri électoral d’une droite de fait majoritaire dans le pays […]

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  3. […] dénonciation de l’épouvantail du Front national et la tétanisation induite d’une droite qui malgré tous ses discours n’a jamais vraiment  non plus pris la mesure des problèmes, […]

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  4. […] après avoir été délivrée du néo-pétainisme sarkozyen, une France  reconnaissante et enfin apaisée s’impatiente de recevoir la suite des bienfaits annoncés […]

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  5. […] après avoir été délivrée du néo-pétainisme sarkozyen, une France  reconnaissante et enfin apaisée s’impatiente de recevoir la suite des bienfaits annoncés […]

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