Médias: Attention, une censure peut en cacher une autre (Who needs violence or threats when you’ve got self-censorship or libel courts?)

C’est une attaque contre la démocratie et non contre ma personne. Edwy Plenel
Nous avons commis une terrible erreur, un texte malencontreux sur l’une de nos photos du jour du 18 avril dernier (à gauche), mal traduit de la légende, tout ce qu’il y a de plus circonstanciée, elle, que nous avait fournie l’AFP*: sur la « reconstitution », dans un camp de réfugiés au Liban, de l’arrestation par de faux militaires israéliens d’un Palestinien, nous avons omis d’indiquer qu’il s’agissait d’une mise en scène, que ces « soldats » jouaient un rôle et que tout ça relevait de la pure et simple propagande. C’est une faute – qu’atténuent à peine la précipitation et la mauvaise relecture qui l’ont provoquée. C’en serait une dans tous les cas, ça l’est plus encore dans celui-là: laisser planer la moindre ambiguïté sur un sujet aussi sensible, quand on sait que les images peuvent être utilisées comme des armes de guerre, donner du crédit à un stratagème aussi grossier, qui peut contribuer à alimenter l’exaspération antisioniste là où elle s’enflamme sans besoin de combustible, n’appelle aucun excuse. Nous avons déconné, gravement. J’ai déconné, gravement: je suis responsable du site de L’Express, et donc du dérapage. A ce titre, je fais amende honorable, la queue basse, auprès des internautes qui ont été abusés, de tous ceux que cette supercherie a pu blesser et de l’AFP, qui n’est EN AUCUN CAS comptable de nos propres bêtises. Eric Mettout (L’Express)
LEBANON, AIN EL-HELWEH: Palestinian refugees pose as Israeli soldiers arresting and beating a Palestinian activist during celebrations of Prisoners’ Day at the refugee camp of Ain el-Helweh near the coastal Lebanese city of Sidon on April 17, 2012 in solidarity with the 4,700 Palestinian inmates of Israeli jails. Some 1,200 Palestinian prisoners held in Israeli jails have begun a hunger strike and another 2,300 are refusing food for one day, a spokeswoman for the Israel Prisons Service (IPS) said. Légende AFP
Belle carrière politique que celle de Najat Vallaud-Belkacem, née au Maroc en 1977. Elle était déjà porte-parole de Ségolène Royal durant la campagne de l’élection présidentielle de 2007. Moins connue est sa double carrière politique simultanée, l’une en France et l’autre au Maroc. Depuis décembre 2007, elle fait partie des 37 membres du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) directement nommés par le roi Mohammed VI. Une Information confirmée par l’ambassade du Maroc en France, ainsi que par le site du CCME. Najat Belkacem assume totalement cette double allégeance politique et bi-nationale dans une interview à Bladi.net, où elle expliquait que ce conseil «s’exprimera d’abord sur les sujets dont [il] sera saisie par Sa Majesté en faisant valoir un point de vue de Marocains de l’étranger, et pour ce qui me concerne de Franco-Marocaine engagée dans la vie politique française». Alors que la thématique de l’immigration focalise le débat en France, on comprendra que la jeune pousse socialiste devenue porte-parole de François Hollande soit désormais si discrète sur le sujet… Slate
Le faible écart avec M. Hollande montre que la France n’est pas de gauche. Celle-ci ne peut gagner que par effraction : Chirac a fait perdre Giscard en 1981 ; la dissolution a fait perdre la droite en 1997 ; aujourd’hui, la gauche a gagné du fait de la crise. Une victoire de M. Sarkozy aurait été meilleure pour l’économie française, mais elle aurait suscité une immense aigreur à gauche. Pour la société française, peut-être fallait-il l’alternance. (…) Quand, au mois de janvier, M. Sarkozy fait la campagne que j’aime – sur le rattrapage de l’Allemagne, la compétitivité, la TVA sociale -, il ne gagne pas 1 point. Quand il fait la campagne « buissonnière », il en gagne 5 à 6. Cela me désole, mais cela en dit long sur la France. Le diagnostic de M. Buisson n’est pas complètement faux. Le candidat PS a fait la même chose en se gauchisant au fur et à mesure : la taxation à 75 %, ce n’est pas le Hollande de la primaire PS. Alain Minc
Célébrer l’histoire du communisme ou de la Terreur, c’est tout de même bien plus tolérant que de refuser l’entrée du territoire à un étranger qui ne s’est pas conformé à la loi. Théophane Le Méné
It is an irony of fate that the most serious recent setback to freedom of speech in the West occurred in the same year when the fall of the Berlin Wall – soon followed by that of the Iron Curtain – liberated the Eastern half of Europe after decades of totalitarianism. Salman Rushdie’s The Satanic Verses was published in 1988 and Ayatollah Khomeini issued a fatwa calling for Rushdie’s death in 1989. This call for murder as a punishment for blasphemy was unprecedented because even though Rushdie was born to an Indian Muslim family, he was a Cambridge-educated British citizen living in London, meaning that the harsh Qu’ranic blasphemy laws, still valid in stronger or weaker versions in many Muslim-majority countries, were for the first time applied globally, with nothing less than death as the punishment for violating them. The Rushdie affair, which Cohen calls ‘the Dreyfus affair of our time’, ‘redrew the boundaries of the free world’, or rather, it dissolved the borders that had framed and protected a zone where the right to have free, playful and provocative discussions about any issue had become self-evident. The fatwa ‘ensured that London, New York, Paris, Copenhagen and Amsterdam could no longer be places of safety for writers tackling religious themes’. It was not just Rushdie who was threatened. Cohen gives a good overview of the reactions of publishers, book sellers and translators to the threats they, too, had received. (…) In twenty years, violence and threats on the one hand, and misplaced attempts at respect on the other, have had a profound effect. When the American author Sherry Jones wrote an innocent novel about the life of Muhammad’s favourite wife, it took just a hint from an American academic that it could possibly ‘be offensive to some in the Muslim community’ and ‘incite acts of violence by a small, radical segment’ for Random House to cancel the contract and pull the book. Violence or threats are no longer needed: we have learned to censor ourselves. Paintings are removed from exhibitions and plays are cancelled as soon as someone hints that they could ‘offend’ someone. Self-censorship does not mean so much that existing books get banned as that possibly provocative books remain unwritten. Since the fatwa, Cohen writes, Western culture has changed: “No young artist of Rushdie’s range and gifts would dare write a modern version of The Satanic Verses today, and if he or she did, no editor would dare publish it.” A quite different form of censorship is the one that has brought dubious international fame particularly to England – it threatens those who break the rules not with physical violence, but with unbearable financial losses. English libel courts are well known for making writers pay for smearing someone’s good name, regardless of whether what they write is factually true or not, and even whether they end up winning or losing their cases in court. Even though this method of pressure is different, its end result is the same: preventive self-censorship. Knowing that they can always be outdone by rich claimants, individual writers and smaller papers prefer not to write about certain persons and topics. This modern form of censorship also has a global reach: the British courts have protected, among others, Saudi sheiks and Ukrainian oligarchs from uncomfortable revelations or critical remarks. To sue writers for ‘smearing their name’, it is enough that the material, even if published abroad, is available in Britain. In the era of the Internet and global markets, this could include virtually anything. Iivi Anna Masso
Ben Laden s’inquiète que ses ennemis «ont très largement cessé d’utiliser l’expression de “guerre contre le terrorisme” afin d’éviter de provoquer les musulmans, car ils considèrent que cette expression apparaît, aux yeux de la plupart, comme une guerre contre l’Islam, particulièrement depuis qu’ils ont fait couler le sang de Musulmans innocents en Irak et en Afghanistan.» Et voilà donc la confirmation de la critique formulée par de nombreux Démocrates (et spécialistes des questions internationales) à l’égard de l’approche des Républicains relative à la guerre contre le terrorisme de la décennie passée –car leurs phrases-totems («Islamo-fascisme», «Islamo-terrorisme» et même «Guerre contre le terrorisme») ont servi al-Qaïda, donnant encore plus de poids au cri de ralliement lancé par Ben Laden et ses fidèles, affirmant que l’Amérique fait la guerre à l’Islam. Il faut tout de même porter au crédit du président Bush qu’il a fait quelques efforts pour faire taire cette critique, affirmant lors de plusieurs discours qu’al-Qaïda était une perversion, et pas un reflet, de l’Islam. Mais il a également utilisé tout un vocabulaire à base d’Islamo-quelque chose qui –nous le savons à présent, ravissait Ben Laden. Et les activistes républicains qui ont le plus fidèlement vanté son bilan dans cette guerre contre le terrorisme – Dick Cheney, Newt Gringrich, John Bolton, Rudoph Giuliani, pour n’en citer que quelques-uns – ont souvent montré du doigt ceux qui refusaient d’utiliser les termes «Islam» ou «Islamiste» pour caractériser ce terrorisme de l’après 11-Septembre. Leur argument consistait à dire que ceux qui refusaient d’utiliser ces mots étaient victimes du politiquement correct. Mais les lettres de Ben Laden suggèrent qu’ils s’adonnaient, en fait, au correctement politique. Ben Laden désirait que l’Occident fasse un lien entre l’Islam et al-Qaïda, car ce faisant, l’Occident donnait un certain poids à l’un de ses arguments: non seulement l’Occident menait une guerre contre l’Islam (et l’Occident devait donc être combattu) mais que l’Islam et al-Qaïda ne faisaient qu’un (et que les Musulmans devaient donc rejoindre al-Qaïda). En entrant à la Maison blanche, Obama souhaitait le plus possible isoler l’un de l’autre. Plusieurs personnes (…) tiré des fusées d’alarme lorsqu’il abandonna cette expression de «guerre contre le terrorisme.» Cheney déclara notamment qu’Obama n’avait pas la bonne «tournure d’esprit» pour faire face aux menaces d’un monde dangereux (même après qu’Obama ait triplé le nombre des drones frappant des cibles d’al-Qaïda au Pakistan). Nous voyons aujourd’hui qu’Obama avait vu juste et que Ben Laden fut horrifié par ce changement de politique. Ben Laden avait parfaitement compris que ce virage rhétorique nuisait à sa stratégie de diffusion du message d’al-Qaïda à travers le monde musulman, une stratégie que Cheney avait approuvée sans relâche durant ses huit années de vice-président (dont six au cours desquels il fut, de fait, le responsable de la politique étrangère américaine) (…) Ben Laden a accueilli la rhétorique et la politique de Bush avec joie, car elles permettaient de gonfler ses effectifs; il craignait que celles d’Obama ne les diminuent. Sur ce dernier point, au moins, il ne se trompait pas. Fred Kaplan
Avec Jean Luc Mélenchon, c’est le style brutal qui ressurgit en politique, un style qui avait disparu en Europe depuis la deuxième guerre mondiale et qui, aujourd’hui trouve à s’exprimer dans un discours qui appelle à « prendre le pouvoir » et à prôner la violence envers « les riches », un discours qui, joignant le geste à la parole, fait de l’occupation de la rue la répétition d’on ne sait quelle prise de la Bastille à venir. Mélenchon promet tout et joue avec l’inquiétude sociale et économique. Comme tout leader prophétique, il accomplira des miracles, si vous prenez le pouvoir. Son clip de campagne commence sur une musique messianique annonçant la frénésie des lendemains qui chantent. Son charisme est foudroyant au vu de sa popularité mais aussi l’indulgence des commentateurs politiques, au fond séduits et émerveillés, et qui ne soufflent mot de l’inanité de son programme politique et économique. On ne peut s’empêcher de contraster cette indulgence – dont bénéficie aussi le pathétique Poutou – avec l’acrimonie rituelle envers certains candidats, dont Marine Le Pen est la figure principale. S’ils étaient conséquents avec eux-mêmes, ils devraient mettre en demeure Hollande de ne passer aucun accord avec ce « populisme » qui est, comme on le voit « politiquement correct », ce qu’explique sans doute un reste de la nostalgie de l’idéologie soixante-huitarde… Marine Le Pen ne se trompe pas quand elle prétend être le centre de gravité de la campagne sauf qu’elle enfonce une porte ouverte car c’est bien le cas depuis 20 ans, depuis que Mitterrand a créé de toutes pièces Le Pen comme un épouvantail autour duquel toute la vie politique française allait se structurer. Néanmoins, elle ne dit qu’une demi-vérité car on peut voir dans le phénomène Mélenchon une métastase du lepénisme, un lepénisme d’extrême gauche. N’a-t-il pas récupéré l’électorat populaire que Jean Marie Le Pen avait ravi à un PC en décomposition ? Son inimitié violente avec le FN en dit long sur la concurrence des deux « populismes » qui sévissent désormais en France et annoncent des lendemains qui déchantent pour la paix sociale. Ce développement pourrait bien être en effet le produit incontrôlé de la réforme imposée à son parti par la présidente du FN, dans sa quête d’une respectabilité et d’une légitimité républicaines. Shmuel Trigano
Il me semble qu’il faut voir dans cette prégnance des procès intellectuels l’effet « d’épidémie de politiquement correct », au sens exact de l’expression, c’est-à-dire considérer comme répréhensible de donner une mauvaise image d’une communauté minoritaire, marginale, ou longtemps opprimée. Mais également l’effet du « respect universel », ce phénomène nouveau qui fait que tout est respectable, que toute différence est bonne en soi, que tout espèce de choix, de singularité, d’individualité, est bonne en soi. (…) Il en résulte une situation pour l’écrivain où rien ne lui est fondamentalement interdit ; il est plutôt recommandé de transgresser, de tout dire c’est sa liberté. (…) Ce « scandale » ou cet « interdit artificiellement mis en place et rituellement transgressé permet à la littérature de se donner l’illusion de rapport à la réalité. On est en face d’œuvres dépourvues de travail de la langue et de travail artistique mais qu’on agrémente de certains dispositifs qui vont créer du langage, qui vont créer un évènement. Et le journaliste littéraire, quelque soit la qualité de l’œuvre proposée va en parler dès lors où il considère que c’est un évènement, donc qu’il est de son devoir de journaliste d’en parler et que « l’évènement » dira-t-il « interroge notre société ». La boucle est bouclée. Vous créez un évènement, cet évènement représente la réalité et donc il est de notre devoir à nous journalistes d’en parler. On dit qu’il se créé des bulles économiques, il se créé des bulles littéraires ! Une espèce de bulle de fausse réalité qui sont des bulles de langage journalistique où le faux interdit devient, pour la littérature, une sorte d’assistance respiratoire qui donne à l’écrivain l’impression qu’il existe encore, que la littérature attaque la réalité. Par ailleurs, cette bulle confère à « l’intellectuel qui dénonce » une légitimité. Beaucoup d’intellectuels sont désespérément à la recherche de leur « affaire Dreyfus ». Ils voudraient bien être Zola donc ils la traquent partout leur affaire Dreyfus. « On attaque un juif, on attaque un juif, on attaque un juif, je pourrais être Zola, je vais pouvoir publier J’ACCUSE ». (…)  Jusqu’à présent nous nous représentons, écrivains et journalistes, luttant pour leur liberté contre les interdits de la morale et du pouvoir. Nous en sommes encore là : la liberté de la presse contre le pouvoir. En réalité, les interdits, et la censure dans le champ littéraire touchent les artistes et les créateurs mais le vrai pouvoir contemporain est le pouvoir médiatique. (…) En gros, le discernement est devenu impossible dans la production artistique et littéraire contemporaine. Dès lors que certains se sont risqué à dire: « bon.. ça c’est bien et ça ça l’est moins, et vous allez penser que je caricature mais je ne caricature pas » on les a immédiatement traité de « réactionnaire », terme le plus courant, « populiste » est assez pratique parce que ça veut dire un certain nombre de choses sans les dire directement, ca veut dire de « nazi ». (…) Cela me semble typique de la pensée soviétique : les journaux sont absolument convaincus d’incarner la liberté, la pensée vraie, la pensée juste. Cette censure-là, qui à mon sens, est la censure réelle est d’autant plus efficace qu’elle est invisible. Si vous faites un procès c’est visible ça fait du bruit. Si vous ne parlez pas, personne ne le saura. Et c’est même plus subtil que ça: si vous parvenez à publier et à exister, c’est mon cas, on vous dit deux choses possibles :«Vous n’êtes pas censuré puisque vous publiez ! ». « Vous êtes comme les autres, vous êtes intégré au système puisque vous publiez, donc comment pouvez-vous être critique ? »(…) Je crois que la tendance est au renversement de la situation par rapport au XIXe siècle. On avait d’un côté le pouvoir politique, de l’autre la liberté de la presse et des écrivains. Je crois de plus en plus que ce paradigme-là se modifie en pouvoir médiatique contre liberté critique. Le mythe de l’interdit servant à masquer ce renversement – bien qu’il s’appuie sur quelques réalités, de sorte qu’on se trouve dans un champ littéraire qui pratique d’un côté des provocations sans contenu, des rebellions de confort, des protestations rituelles ; avec ce qui manque par-dessus-tout une absence de critique. Le véritable interdit, je crois que c’est la mainmise de l’industrie médiatique sur nos représentations, en ce sens, c’est la littérature qui est une lutte pour la complexité. Pierre Jourde

Attention: une censure peut en cacher une autre!

Au lendemain de l’auto-sabordage d’une droite française pourtant majoritaire dans le pays sur l’autel du politiquement correct et au profit d’une gauche qui avec la complicité médiatique que l’on sait ne s’est jamais embarrassée, elle, de ses alliances avec les thuriféraires du communisme ou de la Terreur

Et à l’heure où, sur sa lancée du holdup électoral d’il y a dix jours et la nomination au poste stratégique de la justice de l’auteure – dument colorée – d’une des lois les plus liberticides comme aux Droits des femmes d’une binationale marocaine (pardon: « de nationalité étrangère mais installée en France ») l’Obama  français et véritable obsédé de la rupture (largement symbolique) avec son prédécesseur rencontre son propre modèle qui lui-même vient, à son tour avec le mariage homosexuel, de nous faire du Hollande

Pendant qu’à l’occasion de la publication partielle des papiers du feu chef d’alQaeda, nos journalistes nous réécrivent l’histoire et tentent de faire passer pour clairvoyance politique le refus obamien de nommer son adversaire ou même la guerre dans laquelle on est engagé tout en s’attribuant comme en Irak (on n’est plus à une contradiction près) les mérites de la victoire qu’avait précisément rendu possible la fermeté de son prédécesseur honni …

Et que, pour défendre les nouveaux damnés de la terre, nos médias de révérence se prêtent plus que jamais aux pires manipulations et bidonnages ou, plus invisiblement mais non moins efficacement, rétentions d’information …

Retour, avec une conférence de l’écrivain  Pierre Jourde, sur la censure invisible qui, derrière les toujours plus bruyantes dénonciations d’une censure d’Etat de plus en plus mythique, empêche en littérature comme ailleurs toute discussion des véritables problèmes …

A savoir, via le pouvoir économico-médiatique et ses conseillers juridiques, celle de la bien-pensance et du politiquement correct qui peut, au niveau de l’édition, arrêter à la source toute publication non conforme ou, à celui de la critique,  se contenter de n’en point parler …

Conférence de Pierre Jourde à l’Ecole Normale Supérieure

14 mars 2011

Jean-Baptiste Amadieu : Nous avons reçu beaucoup d’universitaires jusqu’à présent dans ce séminaire, des interventions sur la censure, également comme critiques littéraires et comme écrivains.

Par rapport à la censure c’est trois fois intéressant, puisque nous avions reçu en dehors de ces interventions scientifiques Emmanuel Pierrat , qui donne un témoignage d’avocat, et nous avons donc aujourd’hui un témoignage d’écrivain sur l’importance que peut avoir la censure dans la création d’une œuvre, et par une certaine ironie du sort, il se fait que tu as été victime d’un début de censure, d’une mise en demeure par Emmanuel Pierrat.

Donc ça sera intéressant d’avoir tous ces points de vue. Mais je ne veux pas en même temps donc dévoiler ton intervention, d’ailleurs je ne sais pas quel sera le contenu exact et j’attends avec grande impatience et à l’issue donc nous aurons comme d’habitude une séance de questions avec Pierre Jourde.

Pierre Jourde : Je ne suis pas un spécialiste universitaire de la censure ; en tant que polémiste j’ai eu à affronter une certaine forme de censure il y a quelques années, d’ailleurs ca continue.

Mon intervention sera à la fois d’analyse et de témoignage. Il s’agira exclusivement de la censure, cela ne nous interdit pas de faire petits débordements, mais de la censure du monde de la littérature, dans le domaine de la littérature. Et je crois que le titre si je me souviens bien c’était « censure imaginaire, censure réelle » quelque chose comme ça.

« Censure mythique, censure réelle ».

Le titre pourrait aussi bien être « censure visible, censure invisible » car le grand public semble vivre sur une sorte de représentation datée de la censure (étatique, relevant du domaine de la puissance publique), et cela arrange un certain nombre de gens.

Or il me semble que les choses ont commencé à changer et que ce mythe de la censure étatique sert en partie à cacher une censure bien réelle mais qui n’est pas étatique. Dans ce cas, la censure se passe dans le domaine juridique avec des procès contre des oeuvres. Or, le plus souvent, ces procès n’aboutissent pas à une condamnation.

Posons d’abord le cadre juridique qu’Emmanuel Pierrat a fait dans son «[le] livre noir de la censure » où il parle d’une société bardée d’interdits. Quid de la littérature ?

La censure légale est en grande partie basée sur ce qui reste de la loi de 1881 (loi qui avait assoupli le cadre juridique précédent) et pour l’essentiel de la loi du 16 juillet 1949 (sur les publications destinées à la jeunesse).

Cette loi de 1949 sert le plus souvent à attaquer un texte littéraire et des livres présentant sous un jour favorable le banditisme, le vol, la paresse, etc… Son cadre est très large mais très peu appliqué sauf dans le cadre d’ouvrages directement pornographiques.

Ensuite, il y a la loi Gayssot qui condamne négationnisme, le racisme, etc

La loi Perben 2 est assez pernicieuse car elle permet de condamner non pas les livres criminels pour leur contenu mais les livres de criminels (de quelqu’un qui sort de prison ou y est encore) parce qu’on considère qu’il peut faire de la publicité à l’individu criminel qui l’a publié.

En réalité, l’initiative de la censure n’est pratiquement plus prise par les pouvoirs publics, par le Parquet.

3 Exemples:

1) « Rose bonbon » de Jones-Gorlin.

Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur avait décidé de ne pas attaquer ce livre. Celui-ci montre, certes, les fantasmes et difficultés d’un pédophile mais il ne peut, à mon avis, être présenté comme l’apologie de la pédophilie.

Ce n’est pas l’État qui l’a attaqué en justice mais des associations (de protection de l’enfance pour l’essentiel, très actives sur le front de la littérature).

2) « Plateforme » de Michel Houellebecq.

A été attaqué non pas sur son contenu mais pour des propos tenus à l’extérieur du livre. Ici, le Parquet a renoncé à attaquer et ce sont des associations (la Ligue Islamique notamment) qui ont attaqué Houellebecq.

3) « Il entrerait dans la légende » Louis Skorecki, publié aux Editions Léo Scheer.

raconte le parcours d’un tueur en série qui s’en prend particulièrement aux enfants de manière notamment atroce.

Là encore ce sont des associations qui ont poursuivi. La cour de Carpentras a condamné Skorecki, la condamnation a été infirmée en cour d’Appel.

Conclusion de partie :

La censure visible provient des associations : « l’Enfant Bleu » et « Promouvoir » pour la protection de l’enfance, ou la « Ligue Islamique Mondiale » qui fait des procès chaque fois que l’ombre de l’islamophobie se profile quelque part, et même, la « Ligue des Droits de l’Homme », qui intente des procès dès qu’elle estime, par exemple, qu’une œuvre peut être qualifiée de racisme, d’antisémite, etc…

La législation sur le respect de la vie privée, elle, peut donner lieu à un certain nombre de procès.

D’après la loi du 17 juillet 1970, elle concerne le respect de la vie privée auquel s’est ajouté la notion de droit à l’image.

De cette loi de 1970 proviennent les procès intentés à des autobiographes ou « autofictifs » qui mettent en scène des personnes qu’elles connaissent…

2 Exemples :

1) le dernier roman de Christine Angot, est attaqué par un personnage qui s’est reconnu…

2)Régis Jauffret ayant repris dans ses vers un récit à partir de l’histoire de ce banquier [Edouard Stern, note du relecteur] retrouvé en combinaison de latex, attaché et tué par sa maîtresse.

Ce livre a été attaqué par la famille de la famille Stern au nom de la vie privée et du droit à l’image.

3) L’ex-époux de Camille Laurens l’a attaqué en référé et a été débouté. (le référé est une procédure qui permettait de bloquer le livre très rapidement).

Conclusion de partie:

Vous voyez que même en littérature, le droit à l’image le respect de la vie privée est quelque chose, à partir de quoi il est encore difficile d’aboutir à une condamnation, même si la fiction ne constitue en aucun cas une protection.

La loi prévoit que, même si les noms, les lieux sont modifiés, dès lors que la personne est reconnaissable, vous êtes en principe condamnable.

Enfin il faut noter que si des associations musulmanes ou chrétiennes poursuivent des ouvrages, en revanche en France, l’Église officielle, la plupart du temps ne prend guère l’initiative de poursuites.

La demande d’opposition, le désir d’être interdit.

Je pense donc que pour penser le champ culturel, il faut tenir compte de cette évolution, et faire attention à ne pas avoir une guerre de retard, à ne pas se croire au XIXème siècle. On a parfois l’impression, dans la manière dont les questions de censure paraissent dans la Presse, que nous en sommes encore à l’époque du Procureur Pinard, c’est-à-dire l’Etat prenant l’initiative d’attaquer, et de faire condamner ou pas Flaubert et Baudelaire.

Au XIXème siècle nous avons raté un certain nombre d’écrivains maudits: les impressionnistes, refusés, brocardés par la critique officielle, et à cause de cela, nous sommes terrifiés à l’idée de rater un génie. Julien Gracq le disait déjà dans « LA LITTERATURE A L’ESTOMAC » en 1950, qu’il ne fallait pas qu’on prenne le risque de rater quelque chose qui pourrait se produire aujourd’hui.

Donc toute critique à l’égard d’un artiste contemporain sera assimilée à du conservatisme, et inversement, la marginalité devient signe de l’élection artistique. Donc l’interdiction, la censure, la critique vont plutôt faire l’objet d’une sorte de désir, pour être dans certains cas recherchées comme des signes de la qualité littéraire.

D’où chez certains une recherche systématique de la provocation, une quête de l’interdit qui fait si désespérément défaut dans le champ de la littérature. D’où le paradoxe central de l’art contemporain et de la littérature, l’idéologie de la rébellion est devenu un fond de commerce et un académisme, c’est le nouvel académisme.

Il y a un certain vocabulaire de la rébellion qui règne dans tout le discours qui est tenu sur l’œuvre contemporaine ; elle est censée déranger, interroger, être rebelle.

Cela est assez curieux car cette idéologie est le plus souvent en contradiction avec la position sociale des artistes, lesquels sont soutenus par l’État d’innombrables manières : étant à la Villa Médicis, étant dans des résidences d’écrivains, étant soutenus par le CNL, ou bien étant, – c’est de plus en plus le cas – fonctionnaires, professeurs de collège, de lycée, d’université mais néanmoins rebelles. De sorte qu’on se trouve dans cette situation abondamment décrite par Philippe Muray dans ses œuvres, où l’artiste conscient d’une manière qu’il ne dérange plus personne ou qui que ce soit, conscient qu’il est parfaitement intégré dans un système de reconnaissance symbolique, est désespérément en demande d’interdits, un peu comme un sale gosse en demande de la claque qui ne vient jamais.

Exemples:

1) Louis Skorecki tel que l’évoque Philippe Muray : « les livres de Skorecki ou de Nicolas Jones-Gorlin sont si remarquablement dépourvus de toute réalité artistique et tout attrait et de tout charme qu’ils ne peuvent recevoir de l’extérieur, c’est-à-dire de la sanction juridique qu’ils recherchent désespérément. Ce ne sont que des demandes pathétiques de censure, ce qu’ils écrivent avec tant de peine se ramène à : « j’ai une provocation, qui a une persécution ? » On nous raconte tout maintenant, on lit que ces efforts psychopathiques sont à leur insu isomorphes à l’état concret de l’époque dont ils deviennent alors l’apologie et non le revers maudit comme l’espère encore leurs auteurs par je-ne-sais-quelle naïveté superlative. »

2) « L’étoile des amants » de Philippe Sollers.

Philippe Sollers y raconte une sorte de bluette d’un monsieur un peu âgé qui va au bord de la mer avec une jeune femme beaucoup moins âgée. Et toute la particularité du texte de Sollers consiste à dire que ce qu’il écrit est scandaleux et à intégrer à l’intérieur de son roman les huées d’un public imaginaire.

C’est-à-dire que Sollers intègre à son livre précisément l’interdit, la critique, l’opposition qui lui fait si désespérément défaut, puisqu’au fond nul n’est plus notable dans le monde des Lettres que lui.

Mais il a besoin de ça pour se croire en effet un interdit, un marginal. Il a soin de dire d’ailleurs qu’il écrit pour les fous, les rebelles, les prostituées, etc, qui comme on sait sont de grands lecteurs de Sollers, bien entendu.

3) « Éloge des voleurs de feu » de Dominique de Villepin.

Dont tout le discours consiste à présenter l’histoire de la Poésie comme l’histoire de marginaux, de révoltés, de sécessionnistes qui prennent dans leur vie des risques mortels.

Le livre de DDV lui-même se présente comme un allumeur d’incendie. Je rappelle qu’à l’époque où DDV a sorti ce livre, Nicolas Sarkozy était ministre de l’intérieur. On se demande donc pourquoi il n’a pas immédiatement arrêté DDV pour rébellion, sécession, mise-à-sac de la société, qui est quand même le discours dans lequel s’exprime constamment l’auteur.

Une exposition de Buren au Centre Pompidou.

qui a eu lieu il y a quelques années et Buren avait accroché des panneaux, tout au fond de la salle, pour expliquer à quel point il était un artiste maudit, ce qui était amusant pour quelqu’un qui expose au Centre Pompidou, c’est-à-dire le temple de la reconnaissance étatique, il avait besoin lui aussi d’attaques.

Les prétendues victimes de lynchage.

Ce qui est caractéristique également de cette demande d’opposition alors même qu’elle existe très peu et de moins en moins dans le champ littéraire, c’est que dès qu’un homme important dans ce champ littéraire est attaqué (par « attaqué » comprendre: fait l’objet de quelques critiques alors même qu’il est invité partout, reçu partout)

c’est qu’il est victime d’un complot et d’un lynchage.

Exemples:

1) Bernard-Henry Levy publie un ouvrage [« De la guerre en philosophie » 2010 ; note du relecteur] et cite un philosophe qui s’appelle « Botul », Jean-Baptiste Botul, auteur de « LA VIE SEXUELLE D’EMMANUEL KANT ».

Or il se trouve que ce livre est un canular, de ces petits livres amusants qu’on fait en inventant un auteur.

Et BHL ne l’a pas compris et l’a cité très sérieusement.

Par la suite, quelqu’un l’a déclaré dans le Nouvel Observateur et, non seulement BHL lui-même mais toute sortes d’éditorialiste ont crié au complot, à l’acharnement, etc. C’est-à-dire qu’il y a cette espèce de besoin d’opposition alors même qu’elle fait pratiquement défaut.

Existe-t-il encore des interdits en littérature ?

Non je crois notamment du point de vue de l’interdit moral. On peut dire qu’on transgresse encore comme on va se coucher, perversions, cruautés, bizarreries de toute sorte sont aussi communes en littérature qu’au cinéma.

Mais juridiquement nous n’en sommes plus aux procès de [ Ardelet à 19 :19] et au procès de Nicolas Genka.

1) Nicolas Genka, dont le livre « L’EPI MONSTRE » avait été interdit en 1961 a vu cet interdit levé vers 2000.

On avait oublié Genka, en 2005, donc « L’EPI MONSTRE » est à nouveau en principe disponible, les poursuites pour des problèmes de mœurs on l’a vu restent rares, et d’ailleurs elles sont paradoxales, d’une certaine manière.

2) Dans l’affaire Nicolas Jones-Gorlin, celui-ci décide finalement de le sortir sous enveloppe plastique pour respecter la loi sur les publications destinées à la jeunesse (au cas où un enfant de huit ans, voyez, entrant là prenne le livre et le feuillette.)

Paradoxe ! Car on a interdit Bataille, autrefois, au non de cette loi mais à côté, en « Pocket », vous avez les oeuvres de Sade. Etrange rapport à l’interdit !

On a l’impression qu’au fond, dès lors qu’un écrivain est devenu institutionnel, tout est permis. Et dès lors qu’il est vivant, alors le problème commence, même si ce qu’il écrit est infiniment moins fort que ce qu’écrit Musset dans «GAMIANI » par exemple.

Je crois qu’en grande partie, d’abord ce sont les journalistes qui sont en recherche de scandale, qui sont en recherche de judiciarisations de littérature, on essaiera de voir pourquoi, et j’en vois un exemple très patent dans le destin de l’ouvrage «PLATEFORME» de Michel Houllebecq.

3) « Plateforme » de Michel Houellebecq

se passe en grande partie en Thaïlande, et le narrateur de Houllebecq fait l’éloge des amours tarifés en Thaïlande.

Après la sortie du livre, le journal « le Monde » écrit : « A l’occasion de la sortie du livre de Michel Houllebecq, le Monde a choisi de.. » dans le Monde il y a toujours « ..a choisi de… » quand il y a quelque chose de douteux après. « ..le Monde a choisi d’évoquer le problème de la prostitution enfantine en Extrême-Orient ».

Or il n’y a absolument pas de prostitution enfantine dans « PLATEFORME ». C’était bien donc, consciemment ou inconsciemment de la part du journalisme le fait de chercher le scandale, pour créer un problème là où il n’y en avait pas.

Par ailleurs, « PLATEFORME » contenait une diatribe sur l’Islam. Pierre Assouline dans la revue « Lire » interviewe Houellebecq – peut-être pas absolument a jeun à ce moment-là mais ça lui arrive – et lui fait dire des choses pendables sur les Musulmans, bien pire que ce qui était dans le livre et ce sont ces propos qui vont conduire au procès Houellebecq.

Conclusion de partie:

On constate une démarche concertée dans le journalisme pour créer un certain nombre de problèmes.

Si les affaires de mœurs ne font plus l’essentiel des interdits, des points de résistances demeurent. Reste à savoir s’il s’agit vraiment de zones d’interdits persistants (aujourd’hui c’est l’atteinte à la vie privée, du racisme, de l’antisémitisme, négationnisme, de l’islamophobie et plus généralement critique de communautés minoritaires et cette cristallisation sur les enfants, la pédophilie.)

Les points de résistances à la « censure visible »

Pour la vie privée, disons-le, la littérature n’est concernée que relativement accessoirement. A l’inverse, ce sont les ouvrages de souvenir qui font massivement l’objet de procédures. Mais le développement considérable du genre auto-biographique ou autofictionnel à notre époque, évidemment, aboutie à ce que cette question de la vie privée et des problèmes qu’elle peut entraîner concerne directement la littérature. Même si là encore les plaintes n’aboutissent guère. Reste que de plus en plus de personnes réelles sont concernées, ce lien est médiatiquement traqué à chaque fois, c’est-à-dire qu’on va le chercher même alors qu’il est discutable, d’où une tendance en effet au recours judiciaire pour se protéger.

Je crois qu’il y a là moins un interdit qu’un résultat pervers de la médiatisation de l’intime, du commerce de l’exhibition. Dans certains cas, il me semble que la littérature s’aligne sur le média qui fait commerce de l’exhibition. L’exhibition tient lieu de sens comme une illusion de réalité.

Donc il y a là à mon avis plus de demande que d’interdit et des textes qui ne fonctionnement pas forcément sur l’exhibition se retrouvent pris dans le mouvement.

Exemples:

1) « PAYS PERDU » que j’ai publié en 2003

qui concerne le village dont je suis originaire et que je décrivais en déguisant les lieux et en déguisant les noms.

Les gens du village se sont reconnus, se sont estimés diffamés ce qui n’était pas le cas, donc qu’il y avait atteinte à la vie privée, droit à l’image, diffamation, etc. et ont cherché à intenter un procès. Ils ont consulté le bâtonnier d’Aurillac pour voir si on pouvait faire interdire le livre ou faire couper un certain nombre de choses dans le livre. Ce qui à mon avis était jouable dans la mesure où la loi prévoit que même le fait de déguiser les noms, je vous l’ai dit, dès lors que les gens sont reconnaissables, peut donner lieu à procès. Cela dit, ils étaient reconnaissables à peu près dans l’espace du canton. En dehors ce çà c’était assez difficile. Simplement.. comme le livre a mis un an à arriver dans ces campagnes, c’était trop tard. Je crois que si je me souviens on ne peut pas poursuivre sur cette base au-delà de 6 mois, [3 mois, note du relecteur] donc c’était trop tard, de sorte que la question s’est réglée non pas juridiquement mais physiquement, et là il y a eu procès mais pour d’autres raisons qui tiennent plus aux coups et blessures qu’à la question de la censure.

2) « Pogrom » de Eric Bénier-Bürckel , (2004)

Dans ce roman, un personnage tient des propos antisémites.

Ce texte a été attaqué non pas par des associations, non pas par le Parquet, mais par deux écrivains : Olivier Rolin (ex-éditeur au SEUIL) et Bernard Comment qui ont publié une tribune où ils demandaient la condamnation et l’interdiction du livre. Lequel n’a pas été interdit.

On en arrive donc à une situation, je vais développer cette idée, où ce sont cette fois des intellectuels et des écrivains qui se font des auxiliaires et les fourriers de la censure, et qui la demandent.

3) Renaud Camus

Même chose en ce qui concerne Renaud Camus, écrivain à l’œuvre multiforme, mais en grande partie autobiographique. Dans son journal il publie en quelque sorte les pensées qui le travaillent, qu’il appelle lui-même en grande partie ses mauvaises pensées. C’est un homme qui est en débat avec lui-même, et il a dit à un moment donné qu’à l’émission « PANORAMA » il y avait « trop de juifs », ce qui a fait bondir.

Pour lui, le fait qu’il y avait trop de juifs faisait qu’il était difficile d’accorder foi à une émission qui parlait de toutes sortes de problèmes, notamment des problèmes du Moyen-Orient à partir d’un panel de journalistes où tout le monde était juif.

Il faut quand même savoir que, aussi discutables que soient les propos de Renaud Camus, il a écrit des textes par ailleurs passionnant sur des artistes juifs, et que la Shoah était le plus grand crime du XXème siècle, ce qui tient de l’évidence. Ce qui l’ennuyait c’était le communautarisme et non pas la judéité.

Il a fait l’objet d’une véritable campagne médiatique et d’une pétition. Pétition qui a été signée par presque tout ce que compte le monde d’intellectuels de figures : Jacques Derrida, Philipe Sollers…Il n’a guère été défendu que par son éditeur et par Alain Finkielkraut, juif.

Le résultat de cette pétition et de ce cas a été que finalement Claude Durand a cédé et a fait supprimer les passages incriminés de l’édition de Renaud Camus.

Nous sommes là devant un cas bien concret de censure qui aboutit, qui ne passe pas par voie judiciaire, qui passe uniquement par pression médiatique et qui fait justement supprimer des passages d’un ouvrage.

Que traduisent ces procès intellectuels ?

Il me semble qu’il faut voir dans cette prégnance des procès intellectuels l’effet « d’épidémie de politiquement correct », au sens exact de l’expression, c’est-à-dire considérer comme répréhensible de donner une mauvaise image d’une communauté minoritaire, marginale, ou longtemps opprimée.

Mais également l’effet du « respect universel », ce phénomène nouveau qui fait que tout est respectable, que toute différence est bonne en soi, que tout espèce de choix, de singularité, d’individualité, est bonne en soi.

Le plus souvent, on a affaire à un phénomène journalistique (campagne de presse, pétition, demande d’interdiction) , donc à une sorte de police de la pensée qui est assurée par un certain nombre de personnes.

Avec quand même des situations très paradoxales, parce que l’un des signataires de l’appel contre Renaud Camus, Phillipe Sollers venait de publier dans la collection « l’Infini » , qu’il dirige, « Au régal des vermines » de Marc-Edouard Nabe où vous avez des pages entières de diatribes sur les juifs. Comment peut-on à la fois publier Nabe et signer une pétition contre Renaud Camus ?

Je crois qu’ici les attaques sont beaucoup moins fondées sur le fond de l’affaire que sur la position stratégique des uns et des autres dans le champ littéraire.

La pédophilie

La pédophilie est récemment devenu le nouveau tabou littéraire. Pourtant, il s’agissait peut-être du crime le plus ordinaire. Mais il reste une confusion permanente entre les amours adolescentes et le crime sexuel.

La pédophilie est un sujet banal en littérature et qui est poursuivi aujourd’hui. A une certaine époque il me semble que ce thème-là était à la fois plus provocateur mais faisait l’objet de moins d’interdits.

Exemples:

1) Tony Duvert publiait des choses très très violentes il y a quarante ans, beaucoup plus violentes que Nicolas Jones-Gorlin. Cependant, il demeure une résistance curieuse de la part des tenants des amours adolescentes qui, moi, me gêne parfois.

2) Gabriel Matzneff, qui se prétend marginal et rejeté alors qu’il a pignon sur rue littérairement, déclare que « ceux qui [l]’attaquent aujourd’hui » sur ses amours adolescentes « sont les mêmes qui dénonçaient les juifs pendant l’Occupation». Il y a toujours cette espèce de recours à l’extrême pour justifier sa position.

3) Robbe-Grillet constitue le cas ultime selon moi.

A l’époque, une émission du « Masque et la plume » traitait d’un de ses livres qui était une anthologie de fantasmes sadiques et pédophiles.

Selon les critiques littéraires le livre était, sur le fond, assez pauvre littérairement, pas très intéressant. Pour sa défense, un critique a fait valoir le fait que c’était la « loi morale » [i.e. des réactionnaires, note du relecteur] qui attaquait Robbe-Grillet.

Aujourd’hui, on se trouve dans la situation perverse où l’on peut à peu près tout dire.

Lorsqu’on attaque un livre qui exprime un certain nombre de fantasmes uniquement sur un aspect littéraire, la défense est toute prête: demande de censure, respectabilité bourgeoise, etc.

La manipulation de l’idée de censure permet de ne pas rendre compte de la qualité de son œuvre artistique.

En résumé, certains livres font l’objet d’attaque de groupes de la société civile et de groupes religieux. Mais on observe une relative neutralité du pouvoir étatique. Le plus important étant, bien plus qu’au niveau judiciaire, l’évènement médiatique et l’agitation journalistique qui aura des conséquences réelles sur le livre et l’écrivain.

L’évènement médiatique et les « bulles littéraires »

Ce sont toujours les mêmes sujets qui reviennent périodiquement : la littérature peut-elle tout dire ? Peut-on interdire … ? etc… L’écrivain sera jugé médiatiquement, il défendra son droit absolu à la différence. S’il est sadique et pédophile, ce sera l’expression de sa différence sexuelle ; en revanche, s’il exprime des réserves sur les juifs, il sera condamnable pour avoir refusé la différence et parce qu’il est accusé d’exprimer la pensée secrète de Monsieur Toutlemonde, de ce qu’on a appelé « la France moisie ».

Il en résulte une situation pour l’écrivain où rien ne lui est fondamentalement interdit ; il est plutôt recommandé de transgresser, de tout dire c’est sa liberté. Il est essentiellement jugé à l’aune de son rapport au réel ou de ce que les médias appellent « la réalité ».

Vous remarquerez qu’aujourd’hui, toutes les critiques d’œuvres littéraires sont à la recherche d’un élément politique, d’un élément intime contenu dans telle ou telle œuvre.

Au final, l’écrivain peut tout dire mais en fait il ne peut rien dire. En d’autres termes, rien ne se passe.

Ce « scandale » ou cet « interdit artificiellement mis en place et rituellement transgressé permet à la littérature de se donner l’illusion de rapport à la réalité. On est en face d’œuvres dépourvues de travail de la langue et de travail artistique mais qu’on agrémente de certains dispositifs qui vont créer du langage, qui vont créer un évènement.

Et le journaliste littéraire, quelque soit la qualité de l’œuvre proposée va en parler dès lors où il considère que c’est un évènement, donc qu’il est de son devoir de journaliste d’en parler et que « l’évènement » dira-t-il « interroge notre société ». La boucle est bouclée. Vous créez un évènement, cet évènement représente la réalité et donc il est de notre devoir à nous journalistes d’en parler. On dit qu’il se créé des bulles économiques, il se créé des bulles littéraires !

Une espèce de bulle de fausse réalité qui sont des bulles de langage journalistique où le faux interdit devient, pour la littérature, une sorte d’assistance respiratoire qui donne à l’écrivain l’impression qu’il existe encore, que la littérature attaque la réalité.

Le travail du romancier

Par ailleurs, cette bulle confère à « l’intellectuel qui dénonce » une légitimité. Beaucoup d’intellectuels sont désespérément à la recherche de leur « affaire Dreyfus ». Ils voudraient bien être Zola donc ils la traquent partout leur affaire Dreyfus. « On attaque un juif, on attaque un juif, on attaque un juif, je pourrais être Zola, je vais pouvoir publier J’ACCUSE ».

Je crois que le travail du romancier consiste à montrer non pas cette évidence du réel, mais plutôt la difficulté à faire advenir ce réel. Non à justifier la singularité -ce qu’on voudrait qu’il fasse- (« c’est bon parce que c’est moi, c’est moi qui suis moi, et je le publie donc vous ne pouvez pas l’attaquer puisque c’est moi ».) mais plutôt à montrer l’universel dans le singulier.

Écrivains et journalistes : contre-pouvoir ou Pouvoir contemporain ?

Jusqu’à présent nous nous représentons, écrivains et journalistes, luttant pour leur liberté contre les interdits de la morale et du pouvoir. Nous en sommes encore là : la liberté de la Presse contre le pouvoir. En réalité, les interdits, et la censure dans le champ littéraire touchent les artistes et les créateurs mais le vrai pouvoir contemporain est le pouvoir médiatique.

On considère les artistiques et les écrivains comme respectables en soi, respectables à priori.

Bertrand Leclair, critique littéraire, a publié « Verticalité de la littérature , pour en finir avec le « jugement » critique » où il déclare que toute critique négative était ipso facto condamnable et qu’elle n’avait pas lieu d’être.

En gros, le discernement est devenu impossible dans la production artistique et littéraire contemporaine. Dès lors que certains se sont risqués à dire: « bon.. ça c’est bien et ça ça l’est moins, et vous allez penser que je caricature mais je ne caricature pas » on les a immédiatement traité de « réactionnaire », terme le plus courant, « populiste » est assez pratique parce que ça veut dire un certain nombre de choses sans les dire directement, ca veut dire de « nazi ».

Point Godwin / indignocratie

Exemples:

1) Mon cas personnel [i.e. Pierre Jourde, note du relecteur]

J’ai publié une sorte d’attaque contre certains poètes contemporain en disant qu’ils exprimaient une sorte d’académisme notamment dans leur forme et j’ai reçu une lettre très circonstanciée de l’un de ces poètes m’expliquant que déjà à Berlin dans les années trente les nazis brûlaient des livres.

2) « Requiem pour une avant-garde » Benoit Duteurtre (1995)

L’auteur s’en prenait à ce que lui (et Baudrillard) estimaient être les impasses d’une certaine avant-garde.

Réaction du journal « Le Monde » ? Sachant que Duteurtre était tout sauf un fasciste, un gaulliste à la rigueur:

« Faurisson a lui-même commencé par critiquer Lautréamont ».

3) « Artistes sans art ?» et « Qui a peur de la littérature? » de Jean-Philippe Domecq

a) Dans « Qui a peur de la littérature? » Domecq disait qu’on peut tout critiquer aujourd’hui sauf le champ artistique et littéraire contemporain et que si vous le faites vous serez:

 premièrement, attaqué sur vos intentions supposées,

 deuxièmement, qualifié « d’extrême droite »,

 troisièmement, accusé d’avoir critiqué parce que vous êtes un raté, un aigri, etc.

L’extraordinaire, c’est que les réactions à son livre furent exactement fidèles à ces trois points annoncés et décrits.

b) Dans « Artistes sans art ?» , un livre extrêmement modéré et très circonstancié, Domecq disait que Buren n’était pas un artiste intéressant. Alors que Domecq est un socialiste tendance Jospin, la revue « Art presse » a titré sur Domecq sur « le retour du nazisme, l’attaque de l’extrême-droite contre l’art contemporain ».

De même que Jean Clair, qui était quand même directeur du musée Picasso, disait que certains aspects de l’art contemporain, notamment la merde de l’artiste en bocal n’étaient pas forcément intéressants. Le débat qui s’ensuivit était argumenté. Mais, ici, Domecq n’a pas été discuté.

4) Lorsque j’ai publié « La littérature sans estomac » [Pierre JOURDE (2002) , note du relecteur]

dix ans après Domecq, j’ai attaqué des écrivains, j’en ai défendu d’autres – écrivains d’avant-garde. En défendant Valère Novarina, qui vient de la revue « TXT », j’avais l’impression de défendre un écrivain d’avant-garde. En attaquant Frédéric Beigbeder, je n’avais pas l’impression d’attaquer un écrivain d’avant-garde.

Une fois encore, les réactions furent bien celles prévues par Domecq : j’écrivais ça parce que:

 j’était un écrivain raté,

 pour me faire une place parmi les écrivains,

 parce j’étais populiste et que je faisais de la « lepénisation des esprits », etc.

En résumé, on a affaire à un champ artistique et littéraire où une certaine avant-garde ne pense plus et ne « se » pense plus. Par conséquent, son unique défense consiste à porter le débat sur ce terrain-là, parce qu’elle ne sait plus dire quoi d’autre sur ses propres productions.

5) L’exposition Jeff KOONS à Versailles

Rappelons que Jeff Koons est un ancien trader, il est aussi bien un commerçant qu’un artiste qui figure dans les plus grandes collections: les collections Pineau. Ses productions ont été présentées sur le grand canal de Venise.

On a assisté à une sorte de levée de bouclier du genre «Comment ! Exposer ces horreurs à Versailles! C’est terrible! etc.. »

La commissaire de l’exposition est intervenu à l’antenne et l’on sentait qu’elle était heureuse d’avoir ces réactions qui pouvait enfin faire passer Jeffs Koons pour Cézanne. Pour Cézanne attaqué et vilipendé. A ceci près que le champ artistique a complètement changé. Cézanne était complètement hors de la reconnaissance officielle alors que Jeff Koons est en plein dedans.

Et qu’il y a, je crois, à la fois tromperie et illusion sur ce déplacement du champ, c’est que du point de vue de son rapport aux institutions Jeff Koons c’est pas du tout Cézanne, c’est un pompier en réalité. C’est quelqu’un qui est absolument reconnu, adoubé, c’est quelqu’un qui figurera dans les salles d’art pompier des siècles futur et pas du tout dans les Cézanne. En tout cas il est dans ce rapport-là. A la fois aux mécènes et à la fois à l’art officiel.

Ce qui au fond est assez étonnant, c’est qu’on en arrive à un point où un certain nombre de personnes, artistiquement, sont un peu comme certains calvinistes. Ce ne sont pas leurs œuvres qui comptent, ils sont justifiés en eux-même et en soi. Et par conséquent toute attaque contre eux est injustifiable. Je vais vous donner trois exemples qui me semblent assez parlants.

6) Julia KRISTEVA

Il y a quelques années, un livre de Julia Kristeva a fait l’objet d’une critique élogieuse mais nuancée dans le magazine « Lire ». Je connaissais la journaliste à l’origine de cette critique et elle m’a dit que la direction de « Lire » avait reçu, de la part de Julia Kristeva, une lettre demandant le renvoi de la journaliste qui avait osé émettre une réserve sur son livre.

7) Philippe SOLLERS

A peu près à la même époque, la responsable du rayon livre du Bon Marché rencontre Philippe Sollers dans un cocktail chez Gallimard et lui dit « j’ai moins aimé votre dernier livre, etc. ».

Cette même journaliste m’a expliqué que Sollers, rapportant la chose à la directrice littéraire de Gallimard de l’époque, laquelle écrit immédiatement au Bon Marché demandant le renvoi de l’insolente ou l’obtention d’une lettre d’excuse.

Au final, Sollers a eu sa lettre d’excuse.

8) un autre cas cas personnel [i.e. Pierre JOURDE, note du relecteur]

J’ai été mis en cause directement, lors d’une tribune au festival «Étonnants voyageurs» de Saint Malo où j’ai évoqué les conflits d’intérêts au sein du journal « Le Monde ».

Deux journalistes du journal « Le Monde » sont intervenus sans se présenter pour me dire à quel point j’étais un raté et un aigri qui se rattrapait de ses échecs. Le modérateur de la tribune était Jean-Marie Laclavetine, directeur littéraire chez Gallimard.

Dans la semaine, Antoine Gallimard a reçu une lettre de la directrice du « Monde des Livres » lui demandant le renvoi de Jean-Marie Laclavetine.

Le cas du journal « Le Monde »

1) Edwy Plenel a bien résumé l’idée de cette censure sous forme de slogan, suite à des attaques contre le journal « Le Monde » : «Les gens qui attaquent « Le Monde » sont des ennemis de la Liberté » …

Cela me semble typique de la pensée soviétique : les journaux sont absolument convaincus d’incarner la liberté, la pensée vraie, la pensée juste.

Je me souviens d’une conversation dans un train avec une connaissance qui voulait m’inviter et tout-à-coup s’exclame: « Ah zut ! Je ne vais plus avoir d’articles dans Le Monde ». Réaction de peur.

 J’avais un livre qui devait sortir en édition Pocket, je reçois un mail des éditions Pocket en disant «On ne va pas sortir votre livre tout de suite.»

 Ensuite je devais donner à la revue « Les Temps Modernes », la revue de Sartre, « chemin de la liberté », un article alors sur l’université sans rapport avec la question et j’apprends par un membre du comité des « Temps Modernes » que Claude Lanzmann a téléphoné au journal « Le Monde » et a immédiatement fait retirer – sur épreuve – l’article que je devais donner aux « Temps Modernes ».

3) Encore récemment un journaliste du Monde est venu chez moi pour tirer mon portrait et m’interroger.

Trois jours après il me téléphone pour me dire « ça ne va pas être possible parce qu’il y a eu une intervention du « Monde des livres » qui a dit que…voilà..on ne ferait pas cet article ».

4) Une attachée de presse des éditions Balland (même maison que « L’esprit des péninsules » où j’ai publié la plupart de mes textes jusqu’à présent) va voir Claire Devarrieux (responsable littéraire du journal Libération) pour lui proposer un roman publié aux éditions Balland. Et Claire Devarrieux lui répond: « Balland et nous nous ne partageons pas les mêmes valeurs, votre maison publie quelqu’un comme Pierre Jourde et on ne va pas parler de ses livres ».

En vingt ans, j’ai publié une quarantaine de livres et je n’ai jamais eu une ligne dans le supplément littéraire de Libération. Pourquoi? Une des raisons en a été donnée à la sortie de « La littérature sans estomac » par un journaliste de Libération s’exprimant en réunion publique, Jean-Didier Wagneur, disant: « on ne va quand même pas parler de quelqu’un qui attaque Le Monde ».

Aujourd’hui, Léo Ferré ne chanterait plus « Poètes, vos papiers » mais « Critiques, vos papiers ».

Cette censure-là, qui à mon sens, est la censure réelle est d’autant plus efficace qu’elle est invisible.

Si vous faites un procès c’est visible ça fait du bruit. Si vous ne parlez pas, personne ne le saura. Et c’est même plus subtil que ça: si vous parvenez à publier et à exister, c’est mon cas, on vous dit deux choses possibles :

 «Vous n’êtes pas censuré puisque vous publiez ! ».

 « Vous êtes comme les autres, vous êtes intégré au système puisque vous publiez, donc comment pouvez-vous être critique ? »

Le mot de l’histoire a été donné par Nicolas Bourriaud, cofondateur de la «Revue Perpendiculaire » dont Houellebecq a été renvoyé pour ‘pensée divergente’. Nicolas Bourriaud est intervenu sur Jean Clair, Domecq, etc, dans « Les Inrockuptibles » en 1997 disant: « peu importe les opinions qu’ils affichent, Clair, Domecq ou Fumaroli sont les meilleurs amis du FN ». Tout est dit.

Les médias et le Pouvoir.

Je crois que les médias orientent toute la question de la liberté d’expression autour de leur rapport au pouvoir politique, ils ont tendance à occulter leurs relations au pouvoir économique, de sorte qu’on en arrive à des discours oxymoriques et monstrueux.

1) Quand le banquier Pigasse devient propriétaire des Inrockuptibles, il dit qu’il va créer un ‘news rebelle’.

Donc c’est la banque qui donne des certificats de rebellitude à ce qu’elle achète.

2) Pierre Bergé et Pigasse viennent de s’offrir Le Monde.

3) Pierre Bergé est le mécène du « Prix décembre » où figure Philippe Sollers, dirigeant la collection L’Infini

4) Le Prix décembre 2007 a été attribué à Yannick Haenel dont l’éditeur était Philippe Sollers.

5) Lorsque j’ai critiqué la directrice du journal Le Monde, elle a répondu à mon éditeur, Eric Naulleau, que c’était normal parce qu’elle était lesbienne, et qu’il y avait des homosexuels qui détestaient les lesbiennes et que je devais être homosexuel et sidéen. Là-dessus un journaliste de « Tétu », journal homosexuel, va l’interroger et lui demande de s’expliquer sur cette question. Et le papier, à la demande de la directrice du Monde, a été retiré de « Tétu » par Pierre Bergé.

L’autocensure

Autre forme invisible de la censure que je ressens plus forte depuis quelques années. Le conseil juridique prend de l’importance chez les éditeurs et de moins en moins de textes arrivent à passer sans qu’un avocat ait mis le nez dedans.

Certaines autocensures sont « permanentes ».

Le cas de l’Islam :

Certains journaux se sont interdit de publier les caricatures de Mahomet, des opéras où figurait Mahomet se sont autocensurés, des dessins érotiques en 2006 ont été écartés d’une exposition d’une galerie londonienne, d’elle-même on ne leur a pas demandé, hein, pour ne pas heurter les musulmans qui habitent le quartier.

Cas personnel [i.e. Pierre Jourde, note du relecteur] En ce qui me concerne, je me suis autocensuré dans «C’est la culture qu’on assassine » dans laquelle je disais ce que je vous ai dit sur Pierre Bergé mais j’employais le mot ‘maffieux’ et le conseil juridique de mon éditeur a refusé.

Le cas Emmanuel Pierrat:

Je le connais un peu, c’est un type très sympathique, comme avocat il se trouve au cœur des ces problèmes et de ces ambigüités de la censure contemporaine.

D’un côté, il est quelqu’un qui défend des écrivains, qui défend des journalistes, il a défendu Houellebecq.

Dans « Le livre noir de la censure », il se présente comme contempteur de la censure et dénonce « une société bardée d’interdits », il déclare que « l’autocensure est la forme suprême de la censure ».

Et en même temps il est conseil de certains éditeurs. Il est conseil de certains éditeurs pour leur éviter des problèmes judiciaires. Et pour leur éviter des problèmes judiciaires, il leur fait supprimer en amont un certain nombre de choses.

C’est-à-dire qu’il est censeur. Il est censeur en amont. Il est un des maîtres aujourd’hui de l’autocensure éditoriale.

Il se trouve que j’ai eu maille à partir avec lui dans deux points :

1) à la suite de cette divergence avec Le Monde, j’avais écrit, ironiquement que: Jean-Luc Douin (à l’époque, journaliste au Monde) était un modèle de rigueur.Et je donnais des exemples évidemment qui montraient qu’il ne l’était pas: fausses citations, etc. Et que Josyane Savigneau faisait un usage maximal de ses capacités intellectuelles.

Puis, Maître Pierrat, avocat du Monde, m’envoie une mise-en-demeure, me demandant de supprimer de l’article incriminé, ces deux expressions qui constituent des diffamations au terme de la loi..etc..etc.

Je lui réponds et je publie ma réponse dans un petit livre où je parlais de la réception de «La littérature sans estomac» qui s’appelle «Petit déjeuner chez tyrannie » que j’ai publié avec Eric Naulleau.

Je publie cette réponse et je dis « écoutez maître Pierrat, je suis absolument d’accord, vous avez tout à fait raison, mais plutôt que de retirer, je vous propose de reformuler ces diffamations et j’écrirai donc : Jean-Luc Douin n’est pas un modèle de rigueur et Josyane Savigneau fait un usage minimal de ses capacités intellectuelles » et évidemment l’affaire en est restée là.

2) Le magazine Chronic’art nous interviewe Eric Naulleau et moi [Pierre Jourde] toujours à propos du Monde.

Or Chronic’art appartient à l’éditeur Léo Scheer. Léo Scheer est une personne qui a besoin d’articles dans Le Monde il ne peut pas accepter que Chronic’art remette en cause Le Monde. Donc sur le conseil de Maître Pierrat, il fait supprimer les deux pages d’interview qu’il devait faire paraître dans Chronic’art. Mais, comme il est malin, il veut que ça fasse vendre et qu’on en parle. Donc voilà ce que ça a donné dans Chronic’art. [Pierre Jourde montre au public une double page barrée du mot en rouge et grand de censure] …Usage publicitaire et commercial de la censure !

Vous ne dites rien mais vous dites que vous ne le dites pas. De sorte que j’en finis par me demander si le rôle pervers de maître Pierrat ne serait pas de surestimer l’importance des interdits, je pense que c’est ce qu’il fait en permanence, pour justifier son rôle. Dans la mesure où très souvent les choses qu’il fait interdire [n’ont] pas des chances énormes d’être condamnées mais il faut qu’il fasse peur. Donc qu’il fasse peur à l’éditeur, c’est son travail.

Conclusion:

Je crois que la tendance est au renversement de la situation par rapport au XIXème siècle. On avait d’un côté le pouvoir politique, de l’autre la liberté de la presse et des écrivains. Je crois de plus en plus que ce paradigme-là se modifie en pouvoir médiatique contre miberté critique.

Le mythe de l’interdit servant à masquer ce renversement – bien qu’il s’appuie sur quelques réalités, de sorte qu’on se trouve dans un champ littéraire qui pratique d’un côté des provocations sans contenu, des rebellions de confort, des protestations rituelles ; avec ce qui manque par-dessus-tout une absence de critique.

Le véritable interdit, je crois que c’est la mainmise de l’industrie médiatique sur nos représentations, en ce sens, c’est la littérature qui est une lutte pour la complexité.

Voir aussi:

Le retour de la brutalité en politique

Shmuel Trigano

20 avril 2012

Avec Jean Luc Mélenchon, c’est le style brutal qui ressurgit en politique, un style qui avait disparu en Europe depuis la deuxième guerre mondiale et qui, aujourd’hui trouve à s’exprimer dans un discours qui appelle à « prendre le pouvoir » et à prôner la violence envers « les riches », un discours qui, joignant le geste à la parole, fait de l’occupation de la rue la répétition d’on ne sait quelle prise de la Bastille à venir.

Mélenchon promet tout et joue avec l’inquiétude sociale et économique. Comme tout leader prophétique, il accomplira des miracles, si vous prenez le pouvoir. Son clip de campagne commence sur une musique messianique annonçant la frénésie des lendemains qui chantent. Son charisme est foudroyant au vu de sa popularité mais aussi l’indulgence des commentateurs politiques, au fond séduits et émerveillés, et qui ne soufflent mot de l’inanité de son programme politique et économique. On ne peut s’empêcher de contraster cette indulgence – dont bénéficie aussi le pathétique Poutou – avec l’acrimonie rituelle envers certains candidats, dont Marine Le Pen est la figure principale. S’ils étaient conséquents avec eux-mêmes, ils devraient mettre en demeure Hollande de ne passer aucun accord avec ce « populisme » qui est, comme on le voit « politiquement correct », ce qu’explique sans doute un reste de la nostalgie de l’idéologie soixante-huitarde…

Marine Le Pen ne se trompe pas quand elle prétend être le centre de gravité de la campagne sauf qu’elle enfonce une porte ouverte car c’est bien le cas depuis 20 ans, depuis que Mitterrand a créé de toutes pièces Le Pen comme un épouvantail autour duquel toute la vie politique française allait se structurer.

Néanmoins, elle ne dit qu’une demi-vérité car on peut voir dans le phénomène Mélenchon une métastase du lepénisme, un lepénisme d’extrême gauche. N’a-t-il pas récupéré l’électorat populaire que Jean Marie Le Pen avait ravi à un PC en décomposition ? Son inimitié violente avec le FN en dit long sur la concurrence des deux « populismes » qui sévissent désormais en France et annoncent des lendemains qui déchantent pour la paix sociale. Ce développement pourrait bien être en effet le produit incontrôlé de la réforme imposée à son parti par la présidente du FN, dans sa quête d’une respectabilité et d’une légitimité républicaines.

La trajectoire de Mélenchon est désormais à observer. Son pouvoir s’annonce considérable car il ne dépend d’aucun parti, tout en s’appuyant sur les ruines d’un parti que l’histoire a déchu. Gageons qu’il drainera vers lui d’autres lambeaux d’autres courants politiques, rassemblant une masse disparate que sa seule magie personnelle réunira. Comme toujours, dans l’histoire, ces masses désorientées et en rupture de banc avec le système et le marché attendaient depuis longtemps un semblable guide suprême. Jusqu’alors, les candidats ne se pressaient pas dans une galerie d’hommes politiques sans envergure ni verbe puissant. Mélenchon pourrait bien devenir l’homme providentiel d’une situation historique.

Toutes proportions gardées et sur le plan de la politologie, nous avons connu une semblable situation dans les années 20 et 30 en Italie. «Prendre le pouvoir », partir à l’assaut du pouvoir, parce que tout est possible au « peuple », fut un thème typique du fascisme italien. N’oublions pas qu’il se crût aussi socialiste…

Quel que soit le résultat de ces élections, rendez vous dans 5 ans pour le duel entre Marine Le Pen et Jean Luc Mélenchon, les futurs leaders de la droite et de la gauche. Ils sont les 2 pôles de la recomposition inattendue de la scène politique française. Le centre de gravité va devenir la poutre maîtresse du système.

Par Shmuel Trigano – tiré d’une tribune sur Radio J (20/04/2012) – JSSNews

Voir également:

Le silence de l’Islam français

Shmuel Trigano

12 mai 2012

L’échec patent et immense de la manifestation des musulmans modérés que le courageux imam Chalghoumi a tenté de réunir marque un tournant et appelle à des conclusions sévères. Elle visait notamment à marquer la désapprobation de(s) musulmans français vis à vis de la violence fondamentaliste en général mais aussi et surtout de l’antisémitisme qui fait rage dans l’opinion musulmane mondiale et qui venait de faire des morts, en France, de la main d’un natif du pays et au nom de l’islam : un acte d’une gravité extrême qui signe le déchirement du lien de la citoyenneté car on ne peut plus avancer (pour « excuser » ? « désamorcer » ?) l’explication de « l’importation du conflit du Moyen Orient ». Cet antisémitisme violent est bien objectivement français.

Il y a bien eu des condamnations de personnalités musulmanes officielles sur le perron de l’Élysée après les assassinats de l’École juive de Toulouse mais force est de constater qu’on ne les a pas entendues appeler à rejoindre en masse la manifestation ratée, et qu’on ne les y a pas vues. Si je me souviens bien, le recteur de la Mosquée de Paris n’a même pas eu à ouvrir la bouche sur ces sujets : c’est le grand Rabbin Bernheim qui, en sa présence et sur le perron de l’Élysée, devant toutes les télévisions a appelé à « ne pas faire d’amalgame ». Était-ce à lui de le faire ? C’est aux musulmans seuls à se mesurer à cette violence qui a surgi au sein d’eux-mêmes et de leur religion pour démontrer leurs intentions pacifiques. Il n’est pas clair à qui le grand Rabbin s’adressait. Aux Juifs qu’il représente, sur le plan du Consistoire ? Cela laissait-il entendre (fâcheusement) qu’ils pouvaient exercer des « représailles » alors qu’il n’y a jamais eu aucun acte de violence juive à l’encontre des musulmans, bien au contraire? Si c’est au grand public, c’était le rôle du président de la République.

Nous attendons toujours une parole de l’islam français officiel condamnant clairement l’antijudaïsme théologique et l’antisémitisme politique. Aucune ventriloquie ne peut y satisfaire. Le mythe d’un « islam modéré » de masse, à la crédibilité duquel les représentants juifs n’ont cessé de contribuer, est désormais éventé. Qu’ont-ils reçu en contrepartie ? Le renvoi d’ascenseur fut très timide et ne concerna que quelques personnalités. Quand des intellectuels musulmans avaient publié une tribune, il y a une dizaine d’années, pour condamner les actes antisémites, ils avaient senti le besoin de se livrer à une violente diatribe anti-israélienne, comme s’ils avaient dû « équilibrer » leur propos en « faveur » des Juifs et alors que les mythes arabes sur ce qui se passe au Moyen Orient font office de « justificatifs » de la violence commises par des Français musulmans envers des Français juifs qui sont leurs concitoyens. C’est aux cris de « Gaza » que des Juifs sont agressés aujourd’hui dans la rue.

Il y a un moment où il faut dire les choses telles qu’elles sont. Une violence d’origine musulmane contre les Juifs s’est installée dans ce pays. Depuis 12 ans, des centaines d’agressions dont la liste est consultable ont été commises. Après le massacre de Toulouse, les organes de veille de la communauté juive constatent une recrudescence d’agressions violentes commises aux cris de célébration de l’assassin. Jusqu’à quand ?

On ne peut ni ne doit accepter la banalisation de cet état de fait. La violence n’est pas le fait de tous les musulmans mais de certains milieux parmi eux, certes, mais cela ne dispense pas la communauté musulmane officielle de s’en désolidariser officiellement et formellement et surtout de récuser explicitement toute justification religieuse de la haine. Elle aura fort à faire car ce sont des autorités de l’islam officiel, parlant depuis le Moyen Orient et l’AFN, qui appellent à « tuer les Juifs » (cf. l’appel, sur la place Tahrir, de l’imam Qaradawi, président du Conseil de la fatwa pour les musulmans européens et qui était, fait gravissime, l’invité d’honneur de l’UOIF à son congrès). Une telle déclaration constituerait le meilleur rempart contre l’islamophobie. Le combat antiraciste contre sa progression, qui est aussi un fait, ne peut servir d’écran à l’antisémitisme. Il y a là un test qui vérifie l’assomption ou non par les autorités de l’islam du contrat de la citoyenneté.

On ne peut accepter l’idée qu’une guerre civile, larvée et erratique, s’installe dans le quotidien, que les Juifs, par « abnégation » civique, supporteraient dans le silence, dans le désintérêt de l’autorité publique. A moins qu’ils ne quittent les lieux.

Par Shmuel Trigano – JSSNews – Article paru dans Actualité Juive du 10 mai 2012

Voir enfin:

La «guerre contre le terrorisme», le cadeau de Bush à Ben Laden

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

Slate

Pourquoi le leader d’al-Qaïda a regretté la disparition des mots comme «guerre contre le terrorisme» ou «islamo-facisme» employés par les Républicains.

Parmi les nombreux documents que les Seals ont capturé lors de leur raid contre la résidence d’Obama l’an dernier, l’un d’eux devrait pousser de nombreux conseillers en politique étrangère républicains à reconsidérer le bilan global de la «guerre contre le terrorisme».

C’est dans la lettre n°9 (des 17 lettres que l’administration a rendues publiques fin avril par l’intermédiaire du West Point Combatting Terrorism Center) que Ben Laden évoque ce qu’il appelle le «sujet très important»: changer le nom d’al-Qaïda.

Contrairement au ton de certains résumés, cette lettre n’est en rien une sorte de réflexion à la Mad Men du terroriste le plus recherché du globe sur une question de «branding.» Il s’agit au contraire d’une analyse relativement sophistiquée sur la manière dont une cooptation culturelle peut aider un mouvement politique – et constitue une sorte de justification de l’approche actuelle du président Barack Obama relative à la lutte contre ce mouvement.

Dans cette lettre, Ben Laden regrette que le nom original de son organisation «al-Qaïda Jihad» soit désormais abrégé en «al-Qaïda.» Cette abréviation, écrit-il, «atténue le sentiment des Musulmans que nous faisons partie de leur communauté et permet à l’ennemi d’affirmer faussement qu’il n’est pas en guerre contre l’Islam et les Musulmans.»

Les Etats-Unis peuvent au contraire proclamer qu’ils ne sont en guerre que contre l’organisation al-Qaïda, décrite comme «une entité en rupture avec les enseignements de l’Islam.» Ben Laden se plaint qu’Obama a «régulièrement» utilisé cet argument.

Il suggère donc qu’al-Qaïda adopte un nouveau nom, avec une référence à l’Islam, ce qui «lui (Obama) rendrait plus difficile d’affirmer qu’il n’est pas en guerre avec l’Islam.» Il fait même quelques suggestions de nouveaux noms possibles, dont «le Groupe d’unité musulmane», le «Parti de l’Unification de la Nation islamique» ou le «Groupe de la Restauration du Califat.»

De la même manière, Ben Laden s’inquiète que ses ennemis «ont très largement cessé d’utiliser l’expression de “guerre contre le terrorisme” afin d’éviter de provoquer les Musulmans, car ils considèrent que cette expression apparaît, aux yeux de la plupart, comme une guerre contre l’Islam, particulièrement depuis qu’ils ont fait couler le sang de Musulmans innocents en Irak et en Afghanistan.»

Et voilà donc la confirmation de la critique formulée par de nombreux Démocrates (et spécialistes des questions internationales) à l’égard de l’approche des Républicains relative à la guerre contre le terrorisme de la décennie passée –car leurs phrases-totems («Islamo-fascisme», «Islamo-terrorisme» et même «Guerre contre le terrorisme») ont servi al-Qaïda, donnant encore plus de poids au cri de ralliement lancé par Ben Laden et ses fidèles, affirmant que l’Amérique fait la guerre à l’Islam.

Il faut tout de même porter au crédit du président Bush qu’il a fait quelques efforts pour faire taire cette critique, affirmant lors de plusieurs discours qu’al-Qaïda était une perversion, et pas un reflet, de l’Islam. Mais il a également utilisé tout un vocabulaire à base d’Islamo-quelque chose qui –nous le savons à présent, ravissait Ben Laden.

Et les activistes républicains qui ont le plus fidèlement vanté son bilan dans cette guerre contre le terrorisme – Dick Cheney, Newt Gringrich, John Bolton, Rudoph Giuliani, pour n’en citer que quelques-uns – ont souvent montré du doigt ceux qui refusaient d’utiliser les termes «Islam» ou «Islamiste» pour caractériser ce terrorisme de l’après 11-Septembre.

Leur argument consistait à dire que ceux qui refusaient d’utiliser ces mots étaient victimes du politiquement correct. Mais les lettres de Ben Laden suggèrent qu’ils s’adonnaient, en fait, au correctement politique. Ben Laden désirait que l’Occident fasse un lien entre l’Islam et al-Qaïda, car ce faisant, l’Occident donnait un certain poids à l’un de ses arguments: non seulement l’Occident menait une guerre contre l’Islam (et l’Occident devait donc être combattu) mais que l’Islam et al-Qaïda ne faisaient qu’un (et que les Musulmans devaient donc rejoindre al-Qaïda).

En entrant à la Maison blanche, Obama souhaitait le plus possible isoler l’un de l’autre. Plusieurs personnes furent horrifiées que le premier voyage du Président américain ait eu lieu en Egypte, où il fit un discours devant des étudiants – majoritairement musulmans – à l’Université du Caire. Certains éditorialistes l’accusèrent alors de faire preuve de mollesse et de faire repentance pour l’Amérique.

Ils ont également tiré des fusées d’alarme lorsqu’il abandonna cette expression de «guerre contre le terrorisme.» Cheney déclara notamment qu’Obama n’avait pas la bonne «tournure d’esprit» pour faire face aux menaces d’un monde dangereux (même après qu’Obama ait triplé le nombre des drones frappant des cibles d’al-Qaïda au Pakistan).

Nous voyons aujourd’hui qu’Obama avait vu juste et que Ben Laden fut horrifié par ce changement de politique. Ben Laden avait parfaitement compris que ce virage rhétorique nuisait à sa stratégie de diffusion du message d’al-Qaïda à travers le monde musulman, une stratégie que Cheney avait approuvée sans relâche durant ses huit années de vice-président (dont six au cours desquels il fut, de fait, le responsable de la politique étrangère américaine).

Il ne s’agit pas de dire que la politique d’Obama dans ce domaine a été un succès complet, ni qu’al-Qaïda et ses affiliés n’ont perdu toute leur puissance (qui a tout de même été sérieusement entamée). Sur ce point également, les documents de Ben Laden sont édifiants.

Le Printemps arabe de l’an dernier avait ainsi, tant chez les Républicains que les Démocrates, laissé croire que les révolutions en Tunisie, en Egypte et ailleurs au Proche-Orient venaient de porter un coup fatal à al-Qaïda, en démontrant que des révoltes populaires pouvaient être couronnées de succès dans le monde arabe, sans recours à la violence ni au sectarisme religieux.

Ben Laden voyait manifestement les choses autrement. Dans une lettre en date du 26 avril 2011 (n°10 dans le dossier de West Point), il décrit le Printemps Arabe comme «un événement grand et glorieux» qui va permettre aux Musulmans de toute la région d’échapper «au contrôle de l’Amérique» et aux agents d’al-Qaïda de répandre «la bonne parole».

Ben Laden prend manifestement ses désirs pour des réalités. Il a pourtant compris que l’effondrement d’un régime autoritaire ouvre de très nombreuses opportunités –et pas seulement aux jeunes démocrates qui ont contribué à le faire tomber– et notamment, dans les pays majoritairement musulmans, à des organisations islamiques bien organisées, comme le montre la tournure des évènements en Egypte.

Dans l’allégresse des premiers jours du Printemps arabe, Obama et ses conseillers ont manifestement sous-estimé cette possibilité (comme bon nombre de leurs critiques). Mais sa vision globale – consistant, à la grande consternation de Ben Laden, à distinguer entre les musulmans et à ne pas tous les considérer comme des ennemis– semble plus adaptée pour traiter avec des partis islamiques relativement modérés (comme il en existe aussi en Egypte).

Voilà qui semble avisé dans un monde peuplé d’1,6 milliard de musulmans dont une infime fraction est sympathisante d’al-Qaïda et encore moins adepte ou membre. Mais une petite fraction d’1,6 milliard d’individus est encore un nombre important.

Ben Laden a accueilli la rhétorique et la politique de Bush avec joie, car elles permettaient de gonfler ses effectifs; il craignait que celles d’Obama ne les diminuent. Sur ce dernier point, au moins, il ne se trompait pas.

Voir enfin:

Invisible Censorship

There are limits to free speech in free societies too.

Iivi Anna Masso

Diplomaatia

Nick Cohen. You Can’t Read This Book: Censorship in an Age of Freedom. Fourth Estate, 2012. 330 lk.

We Estonians – at least those of us born in the 1960s and 1970s (and earlier) – remember too well the time when freedom of speech was just an abstract dream and ubiquitous official censorship was an unpleasant reality; when there was no slightest hope of having a normal, open public debate about anything remotely political (or interpretable as political) – there was just one and only one possible position on those issues, that of the leaders of the one and only political party. At that time, writers, poets, musicians and playwrights were glad when they sometimes managed to smuggle a hidden message into their texts and plays, a thought everyone had on their minds but no one dared to express – provided that the censors were too lenient or ignorant to notice the forbidden message in time.

That experience of real and habitual censorship – in fact, a censorship that prevented most of us from even trying to ever say anything inappropriate (which, for many, meant not trying to say anything at all in public) – distinguishes us from the people in the ‘old West’, who have got used to enjoying freedom of speech at best for centuries. The relatively fresh memory of not having had this precious freedom may be a reason why we have quite a lot of it today – Reporters without Borders listed Estonia the third freest country in the world after Norway and Finland. Therefore, even though our own ACTA protests recently brought thousands of people to the streets, some of the problems assessed by the British journalist and author Nick Cohen in his new book, You Can’t Read This Book, are not very familiar to us. Still, it is good for us to be reminded that even in the ‘old West’ freedom of expression is not always as self-evident as we might think it is in the 21st century, long after the ‘end of history’.

Just like the late Christopher Hitchens (to whom the book was dedicated), Cohen, who is a columnist for the Observer, belongs to the rare class of thinkers who position themselves politically on the left, but have the capacity to rise above ideologies when assessing any particular topic at hand, and who is therefore hard to categorise politically to the confusion of those who desperately try to do so. Cohen can harshly criticise economic inequality and the bankers’ greed, but he does not share the view, popular among left-wing thinkers, that everything bad comes from capitalism and ‘American imperialism’, and consequently nothing bad can come from cultural ‘non-West’ that is seen as their opposite. Cohen opposes the repression of freedom regardless who and where it comes from – in his own backyard and out in the world.

This intellectual integrity helps Cohen to detect and condemn the lack of freedom of speech also in an area where many of his (often, but not always, left-wing) colleagues prefer tactful silence to show their respect for ‘differences’ – be it about the anti-Rushdie campaign, the Muhammad cartoons, a play staged in Birmingham offending (some) Sikhs, or Ayaan Hirsi Ali’s fight for the rights of Muslim women. Cohen understands that just as Western liberals had supported the Soviet dissidents who had defected to the West, they should support the liberals and freedom fighters who emerge from culturally defined minorities and who defy the taboos and dogmas of their own traditional background societies. But it is not easy to find this kind of support today.

You Can’t Read This Book is a book about censorship in free societies – and very much about self-censorship caused by different methods of pressure – from violence and threats of violence by religious fanatics to libel courts with a capacity to ruin your economy. The book is, in spite of its title, recommended reading for anyone who is interested in preserving and protecting free speech as a necessary pillar of free society. The book is divided into three parts, each describing one major factor that can be used, in one way or another, to limit free speech: God, money and the state. The first and longest part is dedicated mostly, but not only, to the challenges posed to free speech by Islamic fundamentalism. The ‘Money’ part deals with the (in)famous English libel courts, but also with the meaning of privacy protection, the anatomy of some aspects of the financial crisis and even workplace democracy. The censoring potential of the state is assessed in the third part, in connection with the new methods of spreading information in the wake of the IT revolution.

Godly revenge

It is an irony of fate that the most serious recent setback to freedom of speech in the West occurred in the same year when the fall of the Berlin Wall – soon followed by that of the Iron Curtain – liberated the Eastern half of Europe after decades of totalitarianism. Salman Rushdie’s The Satanic Verses was published in 1988 and Ayatollah Khomeini issued a fatwa calling for Rushdie’s death in 1989. This call for murder as a punishment for blasphemy was unprecedented because even though Rushdie was born to an Indian Muslim family, he was a Cambridge-educated British citizen living in London, meaning that the harsh Qu’ranic blasphemy laws, still valid in stronger or weaker versions in many Muslim-majority countries, were for the first time applied globally, with nothing less than death as the punishment for violating them.

The Rushdie affair, which Cohen calls ‘the Dreyfus affair of our time’, ‘redrew the boundaries of the free world’, or rather, it dissolved the borders that had framed and protected a zone where the right to have free, playful and provocative discussions about any issue had become self-evident. The fatwa ‘ensured that London, New York, Paris, Copenhagen and Amsterdam could no longer be places of safety for writers tackling religious themes’. It was not just Rushdie who was threatened. Cohen gives a good overview of the reactions of publishers, book sellers and translators to the threats they, too, had received. Some were more prone to give in to the threats than others who chose to defend the writer and the principles of free speech, sometimes paying a high price for that. It is most amazing that not all intellectuals rushed to Rushdie’s defence – there were those, both on the right and on the left, who did not share the instinctive reaction of people like Hitchens and Cohen who immediately took the side of the threatened novelist against those who threatened him. Some blamed Rushdie for his lack of ‘respect’ for the sacred, instead of condemning the religious fanatics who wanted to kill him for writing a novel.

Cohen argues that this apparently benevolent understanding of ‘other cultures’ was, and still is, based on a similar mistaken conception of ‘a clash of civilisations’, like ‘neo-conservative’, or even plain racist, denunciations of the cultural (or racial) ‘other’ as essentially different and incapable of moral responsibility. Cohen rejects this essentialist perspective. “The Rushdie affair was not ‘a clash of civilisations’ but a struggle for civilisation,” he asserts. Nevertheless, after the Rushdie affair, the Western liberal proponents of ‘understanding’ have demonstrated over and over again an incapacity (or unwillingness) to seriously stand for liberal values when these are threatened by religious fanatics coming from non-Western cultures – in addition to Muslims, the book contains examples where Sikhs and Hindus are involved. For Cohen, such reluctance to stand by dissidents and liberals from other cultures is itself a form of racism. ‘The others’ are seen as homogenous groups, not individuals who can disagree with each other within (and beyond) those cultural groups.

In twenty years, violence and threats on the one hand, and misplaced attempts at respect on the other, have had a profound effect. When the American author Sherry Jones wrote an innocent novel about the life of Muhammad’s favourite wife, it took just a hint from an American academic that it could possibly ‘be offensive to some in the Muslim community’ and ‘incite acts of violence by a small, radical segment’ for Random House to cancel the contract and pull the book. Violence or threats are no longer needed: we have learned to censor ourselves. Paintings are removed from exhibitions and plays are cancelled as soon as someone hints that they could ‘offend’ someone. Self-censorship does not mean so much that existing books get banned as that possibly provocative books remain unwritten. Since the fatwa, Cohen writes, Western culture has changed: “No young artist of Rushdie’s range and gifts would dare write a modern version of The Satanic Verses today, and if he or she did, no editor would dare publish it.”

The bankrupting truth

A quite different form of censorship is the one that has brought dubious international fame particularly to England – it threatens those who break the rules not with physical violence, but with unbearable financial losses. English libel courts are well known for making writers pay for smearing someone’s good name, regardless of whether what they write is factually true or not, and even whether they end up winning or losing their cases in court. Even though this method of pressure is different, its end result is the same: preventive self-censorship. Knowing that they can always be outdone by rich claimants, individual writers and smaller papers prefer not to write about certain persons and topics. This modern form of censorship also has a global reach: the British courts have protected, among others, Saudi sheiks and Ukrainian oligarchs from uncomfortable revelations or critical remarks. To sue writers for ‘smearing their name’, it is enough that the material, even if published abroad, is available in Britain. In the era of the Internet and global markets, this could include virtually anything.

Just like Part I, the part about the censoring power of money is a multi-layered story consisting of history, arguments and detailed examples. It does not simply demonstrate how rich people living far away have managed, with the help of English libel courts, to silence papers published far away. It also offers an interesting insight into the history of libel law not just in Britain, but in the USA, the country whose free speech law, the First Amendment, is in Cohen’s opinion the one law that everyone should enact to protect free speech, if they can enact just one law. Cohen recalls the situation in the South of the United States in the 1960s where the civil rights movement was initially silenced by the same libel laws, inherited from England – civil rights activists who criticised racist officials and policemen were sued for libel. Cohen draws a parallel between the people who tried to preserve segregation then and the people who buy the media’s silence today – both of them could shut their critics up by appealing to generous interpretations of libel law. However, the American courts fixed this problem in 1964: the Supreme Court decided that libel law could not be interpreted so as to punish citizens for freely expressing their opinions. Sadly, it is still not equally obvious everywhere.

Cohen even sees a connection between the repression of free speech and the financial crisis. Criticising the corporate culture as the ‘cult of the supreme manager’, he pays attention to a fact that also should stop us up here to think: democracy often ends at the office door. Today, in the Western world, it is quite risk free to criticise political leaders. As seen above, criticising religious authorities is trickier. But if you publicly criticise your employer, you run a very high risk of losing not just your job and livelihood, but also a chance to be hired by any employer in your field. Even though it is justified to keep some information secret within companies and institutions, suppressing all internal criticism may have disastrous results. Cohen believes that the financial crisis was predictable and that there were experts in the banking sector who warned their employers about the risks. But more often than not, the whistleblowers were fired by their bosses who wanted to keep the status quo in the hope of rapid profits. And others preferred to remain silent.

Freedom is political

In Part III of the book, Cohen reminds the reader that there are still plenty of states in the world that do not grant their citizens even the most basic freedoms. He warns against an overwhelming IT optimism – in spite of the Arab Spring which demonstrated the power of the Internet and the social media to help mobilise democratic protests, authoritarian governments have learned to restrict Internet freedom and, worse still, to use new technologies in their own interests.

“Cyber-utopians do not study history. If they did, they would not be utopians,” says Cohen and turns to the past again to find parallels between today’s Net enthusiasm and the introduction of new printing presses in the 1450s. Then, too, the possibilities of spreading information improved at a revolutionary speed. Then, too, there were people worried about the harmful effects of the new technology, people who would have preferred to restrict the availability of information to the masses. And there were those who believed in the enlightening power of the new technology. Cohen reminds us that even though parallels are gladly drawn today, anyone who would have predicted in the 15th century that the ‘Gutenberg Revolution’ would bring a ‘new age of transparency’ to late medieval Europe would have been wrong in their assumption that the ease of spreading information in itself would make wars and massacres less likely to occur.

Today’s technological developments are also radically changing the speed and nature of the exchange of information. Cohen offers an illuminating example by painting a picture of a Xerox-era Wikileaks: the people who leaked the information should have been able to make hundreds of thousands of photocopies and smuggle a truckload of them out of offices without anyone noticing. He concludes that the ease of the transfer of information certainly changes the world, but it does not contain an inherent value – Cohen is ironic about the Net radicals who treat transparency in itself as a positive and at the same time depoliticised value. For example, by exposing ‘non-political’ information Wikileaks revealed the identities of Belarusian dissidents to the oppressive regime. Cohen does not oppose the pursuit of transparency, but he insists that the activists who swear they act in the name of information freedom try to understand whether the free flow of information indeed benefits liberals or supports the enemies of freedom.

The book ends constructively with a dozen tips for all ‘free-speaking citizens’. Well argued, logical and even funny, You Can’t Read This Book is more than just a source of information about the limits to free speech in free societies. It invites the reader to think about the weaknesses of democracies today and it teaches citizens of the free world, who have got so used to freedom that they tend to take it for granted, how to notice and recognise attempts to suffocate their freedom.

Freedom of speech is not irrelevant to world politics. When Western courts use their libel laws to protect the strongmen of authoritarian states from criticism and when Western artists submit to pressures from foreign religious-political leaders and refrain from criticising the dogmas and ideologies professed by those leaders, it means that free societies implicitly support authoritarian governments abroad, instead of helping the dissidents who challenge them.

Cohen relies on John Stuart Mill’s good old Harm Principle when searching for justified limits to free speech: he subscribes to Mill’s view that no speech that does not constitute a direct incitement to violence should be prohibited. But he considers John Milton, an earlier thinker who fought for the right to criticise the dogmas of the Church of England in the mid-17th century, to be the father of the English freedom of speech. Cohen writes: “Milton’s advantage over modern writers and academics is that he had experienced censorship. He knew the humiliation of having to take work to a censor, and had a justifiable contempt for the type of man who would choose bowdlerising as a career.” That is an ‘advantage’ that we in Eastern Europe have over our fellow Europeans who have enjoyed liberty much longer. We should use this advantage to recognise and resist the hidden forms of censorship that our time has in store.

Voir par ailleurs:

Non, nous ne sommes pas antisémites

Eric Mettout

L’Express

18.05.12

Nous avons commis une terrible erreur, un texte malencontreux sur l’une de nos photos du jour du 18 avril dernier (à gauche), mal traduit de la légende, tout ce qu’il y a de plus circonstanciée, elle, que nous avait fournie l’AFP*: sur la « reconstitution », dans un camp de réfugiés au Liban, de l’arrestation par de faux militaires israéliens d’un Palestinien, nous avons omis d’indiquer qu’il s’agissait d’une mise en scène, que ces « soldats » jouaient un rôle et que tout ça relevait de la pure et simple propagande.

C’est une faute – qu’atténuent à peine la précipitation et la mauvaise relecture qui l’ont provoquée.

C’en serait une dans tous les cas, ça l’est plus encore dans celui-là: laisser planer la moindre ambiguïté sur un sujet aussi sensible, quand on sait que les images peuvent être utilisées comme des armes de guerre, donner du crédit à un stratagème aussi grossier, qui peut contribuer à alimenter l’exaspération antisioniste là où elle s’enflamme sans besoin de combustible, n’appelle aucun excuse. Nous avons déconné, gravement. J’ai déconné, gravement: je suis responsable du site de L’Express, et donc du dérapage.

A ce titre, je fais amende honorable, la queue basse, auprès des internautes qui ont été abusés, de tous ceux que cette supercherie a pu blesser et de l’AFP, qui n’est EN AUCUN CAS comptable de nos propres bêtises.

Cela dit – et que les choses soient claires, ce que j’écris ci-dessous n’enlève rien à ce que j’ai écrit ci-dessus:

– Il arrive, quand nous nous trompons – parce que ça arrive, personne n’est parfait – que nous en soyons avertis directement, que celle ou celui qui a repéré une erreur nous envoie un mail, nous passe un coup de téléphone, nous écrive pour nous demander de nous expliquer, de corriger, de supprimer – il est assez facile de nous contacter si on le souhaite vraiment. J’attends toujours. Dès que j’ai eu connaissance, par le patron du service Monde de L’Express, de cette bourde, j’ai fait supprimer l’image et sa légende.

– Sur de nombreux sites pro-israéliens où l’affaire (!) a pris son envol et son ampleur, elle a servi à nourrir de vieilles rancœurs. Pour résumer: les médias français dans leur ensemble désinforment sciemment, s’acharnant sur Israël en toute (mé)connaissance de cause – quand nous ne sommes pas tout bonnement accusés d’encourager le terrorisme; j’ai lu tout à l’heure que nous aurions « fabriqué » Mohamed Merah…

Naturellement, ont resurgi à cette occasion d’autres incidents, au premier rang desquels figure, comme d’habitude, la mort du petit Mohamed Al-Durah, filmée par l’équipe du correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin – formidable journaliste, dont le courage n’a d’égal que le professionnalisme, j’en profite pour le répéter ici. Il faut avoir le cuir épais pour résister aux pressions brutales et inqualifiables dont il est la cible depuis ce jour-là. Il l’a, fait toujours bien son métier, rend coup pour coup, malgré les attaques infamantes et les calomnies dont il est l’objet, respect.

C’est d’ailleurs un regret supplémentaire: en manquant de rigueur, nous avons involontairement contribué à discréditer nos confrères qui font bien leur travail, qui relatent les emprisonnements arbitraires des uns, l’extrémisme religieux et les diatribes antisémites des autres, les opérations militaires implacables comme les tirs de roquettes, les colonies illégales comme les attentats aveugles – et rappellent aussi, ne serait-ce que par leur liberté d’y travailler, qu’Israël est la seule véritable démocratie de la région, qu’on y vote sans contrainte, qu’on y lit des journalistes indépendants, qu’on peut y manifester et s’y opposer sans risquer la torture et la mort.

– Marre de lire que tous autant que nous sommes, nous, journalistes français, nous cultivons non seulement un antisionisme atavique (ce qui est faux), mais aussi un antisémitisme historique – ce qui, pour le coup, me fait hurler. Evoquer, comme je l’ai lu ici ou là, « la connotation antisémite » de ce qui, encore une fois, n’est rien d’autre qu’une bévue, ce n’est pas seulement disproportionné et inutilement insultant, ce n’est pas seulement banaliser le Mal, c’est aussi un avertissement à peine déguisé.

J’ai utilisé le mot propagande au début de ce post, à propos de l’image qui l’a motivé. Il n’y en a pas d’autre pour qualifier les méthodes d’intimidation mises en oeuvre pour nous empêcher de parler librement du conflit israélo-palestinien. Et si reconnais bien volontiers, et bien tristement, notre erreur, je tiens à confirmer que nous continuerons, malgré elle et les réactions qu’elle a provoquées, à le faire.

PS qui a tout à voir: le sujet de ce post est éminemment sensible. Je ne vais être épargné par personne, ni par les défenseurs les plus intransigeants de la politique israélienne, ni par ceux qui dénoncent sans nuance le vil « colonisateur ». J’aimerais simplement que tous les autres, et j’espère qu’ils sont majoritaires, liront ce que j’ai écrit et pas ce que ces jusqu’au-boutistes en auront dit.

*PS qui a tout à voir aussi: pour information, la légende, en anglais, de la photo fournie par l’AFP: « LEBANON, AIN EL-HELWEH: Palestinian refugees pose as Israeli soldiers arresting and beating a Palestinian activist during celebrations of Prisoners’ Day at the refugee camp of Ain el-Helweh near the coastal Lebanese city of Sidon on April 17, 2012 in solidarity with the 4,700 Palestinian inmates of Israeli jails. Some 1,200 Palestinian prisoners held in Israeli jails have begun a hunger strike and another 2,300 are refusing food for one day, a spokeswoman for the Israel Prisons Service (IPS) said. »

le 18 mai 2012

2 Responses to Médias: Attention, une censure peut en cacher une autre (Who needs violence or threats when you’ve got self-censorship or libel courts?)

  1. […] avec une conférence de l’écrivain Pierre Jourde, sur la censure invisible qui, derrière les toujours plus bruyantes dénonciations d’une censure d’Etat de plus en plus […]

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :