Marbury v. Madison: L’omission qui changea la face du monde (How John Marshall’s misquote changed history)

18 avril, 2012
TJ3 Founder & Writer of the Deloration of Indie. #Jefferson | This or that questions, Lettering, The republicDans toutes les affaires concernant les ambassadeurs, les autres ministres et les consuls, et celles dans lesquelles un État sera partie, la Cour suprême aura la juridiction de premier degré. Dans toutes les autres affaires susmentionnées, elle aura juridiction d’appel, à la fois pour le droit et le fait, avec telles exceptions et sous telles règles que le Congrès aura établies. Constitution américaine (article II, section 2, 2e alinéa, 1787)
La Cour suprême aura juridiction de premier degré dans toutes les affaires relatives aux ambassadeurs, autres ministres et consuls, et dans toutes celles dans lesquelles un État est partie. Dans toutes les autres affaires susmentionnées, la Cour suprême aura juridiction d’appel. Version citée par Marshall dans Marbury v Madison (1803)
La Cour suprême a aussi juridiction d’appel (…) et aura le pouvoir d’adresser (…) des ordonnances d’injonctions (…) à n’importe quelle personne exerçant une fonction officielle, et placée sous l’autorité des Etats-Unis … Judiciary Act (section 13, 1789)
C’est par excellence le domaine et le devoir du pouvoir judiciaire de dire ce qu’est le droit. Ceux qui appliquent la règle à des cas particuliers doivent par nécessité expliquer et interpréter cette règle. Lorsque deux lois sont en conflit, le juge doit décider laquelle des deux s’applique. Dans ces conditions, si une loi est en opposition avec la Constitution, si la loi et la Constitution s’appliquent toutes les deux à un cas particulier ; de telle sorte que le juge doit, soit décider de l’affaire conformément à la loi et écarter la Constitution, soit décider de l’affaire conformément à la Constitution et écarter la loi ; le juge doit décider laquelle de ces deux règles en conflit gouverne l’affaire. C’est là l’essence même du devoir judiciaire. Si donc les juges doivent tenir compte de la Constitution, et si la Constitution est supérieure à la loi ordinaire, c’est la Constitution, et non pas la loi ordinaire, qui régit l’affaire à laquelle toutes les deux s’appliquent. John Marshall (1803)
Vous semblez … considérer les juges comme les arbitres ultimes de toutes les questions constitutionnelles; doctrine très dangereuse en effet, et qui nous placerait sous le despotisme d’une oligarchie. Nos juges sont aussi honnêtes que les autres hommes, et pas plus. Ils ont, avec d’autres, les mêmes passions pour le parti, pour le pouvoir et le privilège de leur corps. Leur maxime est boni judicis est ampliare jurisdictionem [un bon juge élargit sa compétence], et leur pouvoir est d’autant plus dangereux qu’ils détiennent leur fonction à  vie et qu’ils ne sont pas, comme les autres fonctionnaires, responsables devant un corps électoral. La Constitution n’a pas érigé un tribunal unique de ce genre, sachant que, quelles que soient les mains confiées, avec la corruption du temps et du parti, ses membres deviendraient des despotes. Il a plus judicieusement rendu tous les départements co-égaux et co-souverains en eux-mêmes. Thomas Jefferson (lettre à William Charles Jarvis, 28 septembre 1820)
Jamais un plus immense pouvoir judiciaire n’a été constitué chez aucun peuple. Tocqueville
Si le juge avait pu attaquer les lois d’une façon théorique et générale ; s’il avait pu prendre l’initiative et censurer le législateur, il fût entré avec éclat sur la scène politique ; devenu le champion ou l’adversaire d’un parti, il eût appelé toutes les passions qui divisent le pays à prendre part à la lutte. Mais quand le juge attaque une loi dans un débat obscur et sur une application particulière, il dérobe en partie l’importance de l’attaque aux regards du public. Son arrêt n’a pour but que de frapper un intérêt individuel ; la loi ne se trouve blessée que par hasard. Tocqueville
Qu’on y prenne garde, un pouvoir électif qui n’est pas soumis à un pouvoir judiciaire échappe tôt ou tard à tout contrôle ou est détruit. (…) L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. Tocqueville (1835)
Le système de gouvernement, qui est sorti aux Etats-Unis de l’association de plus en plus étroite des tribunaux à la direction de la marche de la législation, a été qualifié gouvernement par le judiciaire. Govermnent by judiciary: c’est le titre d’une remarquable étude de droit constitutionnel publié en 1911 dans l’organe peut-être le plus réputé de la science politique américaine. (…) L’étude, si solidement documentée, de L.-B. Boudin (…), a été écrite sous l’influence de la campagne de protestation de l’ex-président Roosevelt contre les obstacles apportés par le contrôle judiciaire au développement de la législation sociale et ouvrière et, de ce chef, a pris une certaine allure de combativité. Mais c’est l”oeuvre d’un juriste qui ne critique pas le principe même de ce contrôle, mais seulement son extension de l’examen de la compétence législative à celui de l’opportunité des lois. C’est à peu près sous le même titre, Government by Judges, que l”un des hauts dignitaires de la magistrature, M. Walter Clark, président de la Cour suprême de North Carolina, publiait un discours fait à Cooper Union le 27 janvier 1914, dans lequel il dénonçait les directions nouvelles qu’avait prises le contrôle judiciaire de constitutionnalité des lois comme une perversion de la constitution. (…) L’exemple des Etats-Unis d’Amérique, dont la Constitution avait développé le dogme constitutionnel de Montesquieu jusqu’à ses dernières conséquences logiques, est l’une des démonstrations les plus décisives de l’impuissance du principe de la séparation des pouvoirs à tenir longtemps ses promesses. Tôt ou tard, l’équilibre égalitaire, qu’il prétend établir entre les pouvoirs constitués s’infléchit SOUS la poussée d’un besoin d’unité de vues et d’unité d’action dans le développement de la politique nationale. En Angleterre et en France, la rupture d’équilibre s’est opérée au profit du pouvoir législatif, qui a plié sous sa norme les pouvoirs coordonnés et instauré ainsi le gouvernement parlementaire. Aux Etats-Unis le renversement d’équilibre s’est produit au profit du pouvoir judiciaire, qui a soumis les deux autres à son contrôle et établi, par là, un régime de gouvernement par les juges. Edouard Lambert (Le gouvernement des juges et la lutte contre la législation sociale aux États-Unis, 1921)
Ce n’est pas minimiser le courage de Marbury v Madison que de suggérer que son raisonnement n’est ni impeccable ni sa conclusion, aussi sage qu’elle soit, inévitable. Felix Frankfurter (1955)
Perhaps the most important contribution this discovery makes to the advancement of knowledge is to make us even more aware of what a political genius John Marshall was. He knew what his problem was and he solved it. He had the nerve, the courage, to misquote the Constitution for his own purpose, and he had the skill to do it in such a way that it has been largely unrecognized for 200 years. In doing so, he traded away the microscopic power of issuing writs of mandamus in original jurisdiction cases for the huge power of judicial review, while avoiding a constitutional showdown with Jefferson, preserving the prestige of the Supreme Court, and avoiding impeachment. Indeed, this was a coup d’ etat! Another contribution we may derive is how very political this entire affair was. It was not an exercise in lofty jurisprudence; it was an exercise in pure politics, both institutional and personal. Winfield Rose

A l’heure où, devant le rejet de plus en plus large de sa réforme de l’assurance maladie suite au coup de force d’une loi votée sans aucune voix républicaine, le nouveau Roosevelt se voit, à quelques mois de l’élection présidentielle de novembre, contraint de solliciter l’avis de la Cour suprême …

Et où, en se permettant de critiquer la juridiction suprême de son pays après s’être assis sur la loi électorale pour sa propre élection, l’ancien président de la Harvard Law Review montre toute l’étendue de son ignorance  …

Pendant qu’en une France où notre propre Conseil constitutionnel vient de révéler son incroyable degré de corruption, nos professeurs de droit n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer la prétendue “théocratie judiciaire” américaine …

Retour, avec un passionnant article du professeur Winfield H. Rose (repris en France par le non moins passionnant livre de Julien Henninger (« Marbury v. Madison: Un arrêt fondateur, mal fondé« , 2005), sur le fameux Arrêt Marbury contre Madison qui fonda  il y aura bientôt 210 ans le droit de contrôle de constitutionnalité des neuf juges d’une cour unique en son genre (tout à la fois Conseil constitutionnel, Conseil d’Etat et Cour de cassation mais ne statuant que sur des lois déjà en vigueur et qu’elle se choisit, en même temps qu’en ce royaume de la décentralisation, toute cour américaine se voit autorisée à juger de la constitutionnalité de n’importe quelle loi).

Et qui montre comment le brillantissime chief justice John Marshall réussit, selon le mot de Henninger, à « transformer une situation qui semble désespérée pour lui en ‘victoire massive’ sur le plan politique ».

Démonstration:

– 4 novembre 1800: Prenez un parti (fédéraliste, partisan d’un pouvoir fédéral fort) doublement affaibli  par la perte simultanée de la présidence (le deuxième président sortant d’une alors toute jeune démocratie américaine John Adams) et du Congrès (ie. la majorité dans les deux chambres) mais conservant le contrôle du pouvoir judiciaire …

– 20 janvier 1801: Mélangez avec un chief justice de deuxième choix (l’ancien secrétaire d’Etat John Marshall, suite au refus de John Jay de reprendre du service pour raisons de santé) d’une Cour suprême encore à ses balbutiements  …

– 13 février 1801: Corsez avec le vote de dernière minute du Congrès fédéraliste sortant (il leur leur reste 3 semaines) de la modification du Judiciary Act de 1789 assurant la création de nouvelles cours de circuit directement inférieures à la Cour suprême avec la nomination de seize nouveaux juges et faisant passer le nombre de juges à la Cour suprême de six à cinq pour priver Jefferson d’une nouvelle nomination

– 27 février 1801: Ajoutez la nomination précipitée de 42 fédéralistes (surnommés « juges de minuit« ) aux postes de juges de paix eux aussi tout juste votés par le Congrès sortant pour la capitale  pour 5 ans

– 4 mars 1801: Ajoutez des adversaires « républicains » (partisans du peuple et des Etats) particulièrement déterminés (le président Jefferson et son vice-président Aaron Burr) qui s’empressent de stopper la notification des affectations non encore délivrées avant d’annuler le nouveau Judicial Act et de lancer des procédures de destitution contre certains juges fédéralistes …

– 21 décembre 1801: Mettez une pincée d’un juge dument nommé mais non encore affecté (William Marbury) qui, après de nombreuses demandes à l’administration, saisit la Cour suprême pour qu’elle oblige le nouveau secrétaire d’Etat (et futur quatrième président James Madison) à lui délivrer son acte d’affectation sur la base du Judiciary Act de 1789

–  24 février 1803: Arrosez le tout avec la rédaction de l’opinion unanime de la Cour par un génial chief justice (le célébrissime Acte Marbury v Madison) qui, face à la double nécessité contradictoire de ne pas céder devant le nouveau pouvoir en place (en donnant au fond raison aux plaignants: ils étaient en fait quatre même si c’est Marbury qui donnera son nom au célèbre arrêt) tout en  ne se discréditant pas en tentant de lui imposer une injonction qui ne serait manifestement pas respectée (le riche notable qu’était Marbury n’ayant quant à lui pas réellement besoin d’un poste largement honorifique et mal payé, ayant d’ailleurs attendu neuf mois pour porter plainte et semblant plus intéressé en bon « high federalist » par l’occasion de provoquer une crise constitutionnelle) …

Et vous avez tous les ingrédients d’un passionnant et haletant feuilleton où, par la déclaration de sa propre incompétence, le brillantissime chief justice  fonde, tout en se payant le luxe de  notifier au nouveau pouvoir sa faute et de déclarer le judiciary act inconstitutionnel, la première cour constitutionnelle de l’Histoire

Le tout, comme le démontre brillamment Rose (et Henninger en France), en omettant intentionnellement une partie cruciale (et apparemment jusque là peu remarquée ou mise sur le dos des critères de reprise de citations certes alors moins stricts) de l’article de la Constitution sur lequel il s’appuie (la fameuse clause d’exception: « avec telles exceptions et sous telles règles que le Congrès aura établies »)…

Omission sans laquelle tout son raisonnement s’effondre, le parfaitement constitutionnel Judiciary Act de 1789 ayant ainsi prévu la possibilité pour le Congrès de surseoir à titre d’exception à l’interdiction pour la Cour suprême de traiter en première instance et non en appel d’autres affaires que celles concernant les seuls diplomates et Etats …

Mais aussi en creux comme le rappeleront Jefferson ou Tocqueville plus tard …

Et on le voit aujourd’hui …

La possibilité du « despotisme oligarchique » d’un véritable « gouvernement des juges » !

Marbury v. Madison: How John Marshall Changed History by Misquoting the Constitution

Winfield H. Rose

Murray State University

Apr. 2003

PS: Political Science & Politics

It goes without saying that Marbury v.Madison (5 U.S. 137 [1803]) is the single most important decision of the United States Supreme Court and, with its bicentennial at hand, that conclusion will, no doubt, be stated and restated many times. Those of us who teach American government and politics have explained its significance in establishing judicial review countless times to countless students across the years, and we thought we knew what we were talking about. Yet, how long has it been since we actually sat down and read the opinion?

How long has it been since we went beyond the conventional textbook wisdom and read it afresh? After having taught American government and politics off and on for 30 years, I recently sat down and read Chief Justice John Marshall’s masterpiece from start to finish for the first time since I was in graduate school and, in doing so, I made an interesting discovery: in writing his opinion, Marshall seriously misquoted the relevant part of Article III of the Constitution, and I believe he did so intentionally, to serve his purpose. Article III, Section 2, paragraph 2 says:

In all Cases affecting Ambassadors, other public Ministers and Consuls, and those in which a State shall be Party, the Supreme Court shall have original Jurisdiction. In all the other cases before mentioned, the supreme Court shall have appellate Jurisdiction, both as to Law and Fact, with such Exceptions, and under such Regulations as the Congress shall make.

In Marbury v. Madison, however,Marshall purports to quote the above passage as follows:

In the distribution of this [the judicial] power it is declared that “the supreme court shall have original jurisdiction, inall cases affecting ambassadors, otherpublic ministers and consuls, and those in which a state shall be a party. In all other cases, the supreme court shall have appellate jurisdiction.”

In the first sentence, the Chief Justice reversed the order of the clauses and added an “a” before the word “party.”

In the second sentence, he dropped “the” and “before mentioned” and, in what is the most significant change, put a period after “jurisdiction” and entirely deleted the phrase “both as to Law and Fact, with such Exceptions, and under such Regulations, as the Congress shall make.”

This raises two questions: (1) Is this important? Does it matter? And, if it is important, (2) is it recognized as such?

I believe the answers to these questions are “yes” and “no,” but, before proceeding further, we need to review the background of the case.

Background

Pursuant to Article III, the Judiciary Act of 1789 (1 Stat. 73 [1789]) determined that the Supreme Court would have six justices and created a system of three circuit and 13 district courts.

Each of the 13 states constituted a district and each district court had one judge. The circuits, called the eastern, middle, and southern, grouped various states together and their benches consisted of two justices of the Supreme Court and the district judge of the state where the court was sitting. The justices of the Supreme Court were thus given the odious task of “riding circuit.”

In addition, the act defined, or attempted to define, the respective jurisdictions of the three levels of courts. In so doing, it is clear Congress attempted to follow Article III, Section 2, paragraph 2 (quoted above). Section 13 dealt with the jurisdiction of the Supreme Court and concluded by authorizing it to issue writs of mandamus “in cases warranted by the principles and usages of law, to any courts appointed, or persons holding office, under the authority of the United States. . . .”2

By 1800, our political party system had developed to the point that the elections in November of that year brought about the first transfer of power from one party to another. That transfer was not amicable and the judiciary was in the middle of the controversy. The Jeffersonian Republicans had won majorities in both houses of Congress and it was clear John Adams would not remain president. Who would become president, however, was not clear due to the tie between Thomas Jefferson and Aaron Burr in the Electoral College.

The election was decided by the House of Representatives on the 36th ballot, on February 17, 1801, in favor of Jefferson, and Jefferson was inaugurated 15 days later, on March 4.

The out-going Federalists were busy during this time. President Adams nominated his secretary of state, John Marshall, for chief justice on January 20 and Marshall was confirmed by the lame-duck Senate on February 4. He continued to serve as secretary of state until Adams left office on March 4 but did not accept the salary of that office.

Also during February, the Federalists passed what is known as the Judiciary Act of 1801. This legislation created 16 new circuit courts so that Supreme Court justices no longer had to ride circuit. President Adams quickly nominated and the Senate confirmed the new judges, all Federalists, in what came to be known as the “midnight appointments” process. The act also provided that when the next vacancy occurred on the Supreme Court, the number of justices would be reduced by one, thereby postponing the new president’s first nomination to the high court (Morison 1965, 358–363; Smelser 1968, 64–72).

The Federalists had done their best to “stack” the judicial branch in their favor, having lost the executive and legislative branches, and, in what Corwin called “Jefferson’s war on the judiciary” (1919, ch. 3), an infuriated President Jefferson set out to undo their handiwork.

First, he persuaded Congress to repeal the Judiciary Act of 1801; this was accomplished by the spring of 1802. All the new circuit judges thus lost their jobs in spite of the provision in Article III, Section 1, that “Judges, both of the supreme and inferior Courts, shall hold their offices during good Behaviour.”3 The size of the Supreme Court was increased by one and, in an attempt to delay if not thwart consideration of the repeal of the Judiciary Act of 1801, the next term of the Supreme Court was set for February, 1803, meaning it could not meet until then (Morison 1965; Smelser 1968).

Another weapon in the conflict between the Federalists and the Republicans was the use of impeachment to remove Federalist judges (Morison 1965; Smelser 1968; Van Tassel and Finkelman 1999, chs. 11–12). The congressional elections of 1802 had been catastrophic for the Federalists; in the new House the party division was 102Republicans to 39 Federalists and in the new Senate it was 25 to nine (Smelser 1968, 74). The Republicans obviously had the votes to remove an  judge they wanted. Six days before Marbury v. Madison was decided on February 24, 1803, the House impeached District Judge John Pickering of New Hampshire; the Senate convicted and removed him inMarch, 1804. This was accomplished with ease because Pickering, a Federalist, also was mentally ill (Smelser 1968, 68; Van Tassel and Finkelman 1999, 91–92).

The next “victim” was Supreme Court Associate Justice Samuel Chase. Chase was outspoken and partisan, and likely had incited President Jefferson by charging that, under his presidency, “our republican constitution will sink into a mobocracy, the worst of all possible governments” (Morison 1965, 363). Chase was impeached by the House on the same day the Senate removed Pickering but when the Senate tried him it failed to convict and remove him(Smelser 1968, 68–69; Van Tassel and Finkelman, 101–103). Of this the noted historian Samuel Eliot Morison says, “Had Chase been found guilty on the flimsy evidence presented, there is good reason to believe that the entire Supreme Court would have been impeached and purged” (363). And, speaking of Chase’s acquittal, Marshall Smelser says that “John Marshall was temporarily shaken by the crisis and suspense.

Some think that if Chase had been convicted, John Marshall would also have been removed” (70).

Finally, as if the political environment were not heated enough, there was deep personal animosity between Jefferson and Marshall even though they were distant cousins from Virginia. Marshall had served under Washington in the Continental Army during the Revolutionary War and endured the bitter winter at Valley Forge (Beveridge 1916, 119) while Jefferson served as governor of Virginia 1779 to1781. Marshall, no doubt, was aware that the Virginia House of Delegates had voted to investigate Jefferson’s leadership of the state during the British invasion (Peterson 1970, 236–239).4 To this Morison adds, “Toward Marshall his kinsman Jefferson entertained an implacable hatred because he had shown him up and broken the sentimental French bubble in the X Y Z affair” (362).5 Needless to say, Jefferson would not have nominated Marshall for chief justice and resented losing the opportunity of making the nomination. The animosity between them continued beyond Marbury v. Madison and reached its zenith during Aaron Burr’s trial for treason in 1807 (Smelser 1968, 119–123).

Thus, when Chief Justice John Marshall opened the February 1803 term of the Supreme Court with Marbury v. Madison on its docket, he had to negotiate a highly charged, highly partisan political minefield. Jefferson and friends were playing for keeps. It was a dangerous time to be a Federalist judge—much less the Federalist Chief Justice.

The Case

William Marbury was one of 42 justices of the peace for the District of Columbia whose nomination had been part of the “midnight appointments” process. They had been nominated by out-going President John Adams and confirmed by the lame-duck Senate but Secretary of State John Marshall had not delivered all their commissions.

When the undelivered commissions were found after Jefferson’s inauguration, the new president ordered his new secretary of state, James Madison, not to deliver them, thereby depriving Marbury and colleagues of their positions.

Marbury petitioned the Supreme Court to issue a writ of mandamus to Madison compelling the delivery of his commission.

Marshall had the nerve, the courage, to misquote the Constitution for his own purpose, and he had the skill to do it in such a way that it has been largely unrecognized for 200 years.

The case, therefore, hinged on the Court’s power to issue a writ of mandamus to Secretary of State Madison under its original jurisdiction. Notwithstanding that Marshall should have recused himself, he knew that if he issued the writ Jefferson would, at a minimum, direct Madison not to comply, and thereby embarrass him and the Court.

This, of course, he wished to avoid. As we have seen, the power to issue writs of mandamus had been given the Supreme Court by Congress in Section 13 of the Judiciary Act of 1789. Marshall agreed that Marbury had been wronged and that he had a right to a remedy but he also said Marbury had gone to the wrong court to obtain it because Congress had violated Article III in Section 13 when it gave the mandamus power to the Supreme Court under its original jurisdiction. Hence, Section 13, in relevant part, was unconstitutional and null and void, and judicial review was thereby established.

And, at the same time, Marshall very adroitly avoided a dangerous confrontation with President Jefferson withwhom he obviously was not on good terms. Marshall ruled that the Supreme Court could not issue a writ of mandamus under its original jurisdiction, saying, “To enable this court . . . to issue a mandamus, it must be shown to be an exercise of appellate jurisdiction . . .” Yet, as we have seen, Article III, Section 2, paragraph 2, reads as follows:

“In all Cases affecting Ambassadors, other public Ministers and Consuls, and those in which a State shall be Party, the supreme Court shall have original jurisdiction.” It was reasonable for Marbury to conclude that he was a public official who had been nominated by President Adams and confirmed by the Senate but whose office was being unlawfully withheld from him. It also was reasonable for him to take his complaint to the Supreme Court under its original jurisdiction, pursuant to Article III, Section 2, paragraph 2 as quoted above. That seemingly correct but politically risky action required Marshall’s considerable ingenuity to unravel. He was up to the task.

Marshall accomplished his objective by misquoting Article III, Section 2, paragraph 2, as shown at the beginning of this paper, the most significant part of which was the deletion of the phrase “with such Exceptions, and under such Regulations, as the Congress shall make” from the second sentence. Thus, that sentence, in effect, was made to read “In all the other Cases before mentioned, the supreme Court shall have appellate jurisdiction, both as to Law and Fact” instead of “In all the other Cases before mentioned, the supreme Court shall have appellate jurisdiction, both as to Law and Fact, with such Exceptions, and under such Regulations, as the Congress shall make.” In other words, the Constitution gave Congress the power to adjust the original and appellate jurisdictions of the Supreme Court via the exceptions and regulations clause and Marshall removed it because doing so enabled him to avoid a confrontation with Jefferson, on the one hand, and to establish judicial review, his greatest legacy, on the other. The misquotation is the single most important part of the opinion in that it is the cornerstone upon which everything else rests. If we read Article III, Section 2, paragraph 2, as correctly written, Marshall is wrong; if we read it as he misquoted it, he is right.

In a later reference to this slight of hand, Marshall says, “The subsequent part of the section is mere surplussage . . . entirely without meaning . . .” Yet, in one of the most famous passages in the Marbury opinion, he also says, “It cannot be presumed that any clause in the constitution is intended to be without effect . . .” He was right the second time, not the first. The “subsequent part” most definitely is not “mere surplussage without meaning” because the framers put it there to allow Congress to adjust the jurisdictions of the Supreme Court as it saw fit. Thus, for Marshall to dismiss their words as “mere surplussage” was incorrect and improper. And, when he said, “If Congress remains at liberty to give this court appellate jurisdiction, where the constitution has declared it shall be original; and original jurisdiction where the constitution has declared it to be appellate; the distribution of jurisdiction, made in the constitution, is form without substance,” he simply was wrong.

While it is true that, later on in the opinion, Marshall made a passing reference to the exceptions clause, as it has come to be known, he dismissed its relevance out of hand.6 Thus, my basic contention is that Marshall intentionally misconstrued Article III, Section 2 in three closely-related ways.

The first was when he said Marbury had gone to the wrong court, that is, the Supreme Court could hear the case only under appellate rather than original jurisdiction; this is how he solved his problem with Jefferson.

The second was when he said the Supreme Court could not issue a writ of mandamus under its original jurisdiction, meaning that the relevant part of Section 13 of the Judiciary Act of 1789 violated Article III; this is how he established judicial review. Finally, the third was when he simply dropped the phrase “both as to Law and Fact, with such Exceptions, and under such Regulations, as the Congress shall make” from Article III; this had to be done in order to accomplish his first two objectives. Whatever validity may inhere in other parts of the opinion, the plain and simple truth is, in my view, that all of Section 13 of the Judiciary Act of 1789 was a completely lawful exercise of congressional authority.

Marshall’s arguments to the contrary were clever contrivances to extricate himself and the Court from the political predicament in which they found themselves, on the one hand, and to establish the (Federalist-dominated and Marshall-controlled) Supreme Court as a truly equal third branch of government, on the other. That he was successful on both counts is beyond dispute.

Recognition

I am not the first to contend that Marshall’s reasoning was flawed. The well-known constitutional scholar Edward S. Corwin wrote, “In short there was no valid occasion in Marbury v. Madison for any inquiry by the court into its prerogative in relation to acts of Congress. . . . To speak quite frankly, Marshall’s arguments were clever contrivances to extricate himself and the Court from the political predicament in which they found themselves and to establish the Supreme Court as a truly equal third branch of government this decision bears many of the earmarks of a deliberate partisan coup”

(1914, 542–543).7

Referring to Article III, Section 2, clause two of the Constitution, William W. Van Alstyne (1969, 31–32) says, The clause readily supports a meaningful interpretation that the Court’s original jurisdiction may not be reduced by Congress, but that it may be supplemented by adding to it original jurisdiction over some cases which would other-wise fall only within its appellate jurisdiction. Such a reading makes sense and makes no part of the clause surplusage.

Thus it might be supposed that certain kinds of cases – those affecting Ambassadors, other public Ministers and Consuls, and those in which a state shall be a Party . . . constitute an irreducible minimum of Supreme Court original jurisdiction . . . [and that] Congress may except certain cases otherwise subject only to the Court’s appellate jurisdictionby adding them to the Court’s original jurisdiction, which, it might be added, is precisely what Congress did in Section 13 of the Judiciary Act. William W. Crosskey (1980, 1039–1041) likewise concludes, . . . the fact that section 13 of the first Judiciary Act could not have been unconstitutional in any very obvious way seems certain; and when the ground the Court put forward in 1803 to justify its decision is scrutinized, it becomes perfectly obvious that section 13 was not unconstitutional at all. . . . What, then, was the Supreme Court doing in Marbury v. Madison? . . . the decision must have been motivated on a political basis only.

After reviewing Marbury v. Madison on Article III and Section 13, David P. Currie (1985, 68–69) says, This reasoning is far from obvious. It would not have been idle for the Framers to make a provisional distribution of the Court’s jurisdiction pending congressional revision; that is precisely what they did with respect to the appellate jurisdiction by empowering Congress to make “exceptions.” Indeed, the exceptions clause itself arguably authorized the grant of original mandamus jurisdiction: Congress had made an “exception” to the appellate jurisdiction by providing original jurisdiction instead, and it had made an “exception” to the otherwise applicable constitutional division. . . . Marshall himself was to reject the implications of the Marbury reasoning in Cohens v. Virginia, where he declared that Congress could grant appellate jurisdiction in cases where the Constitution provided for original.8

Finally, Leonard W. Levy (1988, 81) argues that, . . . section 13, contrary to Marshall, did not add to the Court’s original jurisdiction. . . . Marshall grossly misinterpreted the statute and Article III, as well as the nature of the writ, in order to find that the statute conflicted with Article III so that he could avoid issuing the writ without appearing to buckle before political enemies.

While I concur with the powerful arguments presented by these scholars, I believe they do not go far enough. I submit that the scholarship on Marbury v. Madison, as extensive as it is, has failed to recognize the critical importance of Marshall’s misquotation of Article III.

As the most significant court case in American history, Marbury v. Madison is likely also the most analyzed and I cannot claim to have read every article or book about it. Yet, of those I have read, only two said anything about Marshall misquoting Article III. In addition, I have checked with colleagues, practicing attorneys, and former students now in law school, and Marshall’s single-handed amending of Article III was news to them all. I also examined works by Charles Warren (1926 and 1930), Robert L. Clinton (1989), Lee Epstein and Thomas Walker (2001), and William E. Nelson (2000) with the same result.

What I, however, did find was the following. Morison wrote intriguingly that “By a legal twist, which the Jeffersonians considered mere chicanery, the Chief Justice managed to deliver an opinion which has become classic . . .” (363)9 but he did not explain what the “twist” was. Van Alstyne quoted the missing clause but did not note that Marshall omitted it (32). Crosskey quoted Article III, Section 2, paragraph 2 (not entirely correctly) and italicized “with such exceptions . . . as the Congress shall make” but made no mention of Marshall’s omission (1041). Currie Stacking the Bench. On his appointment of John Marshall to the Supreme Court, President John Adams said, “My gift of John Marshall to the people of the United States was the proudest act of my life.” also quoted the missing clause but said nothing about Marshall leaving it out (68). In his chapter on Marbury v. Madison, Clinton devoted a short section to the exceptions clause but, again, did not note that Marshall left it out (1991, 94–97).

Corwin, however, in his now-obscure 1914 article, did write that “ . . . the words thus pointed to are followed by the words—which the Chief Justice fails to quote—‘with such exceptions . . . as the Congress shall make’ ” (540).10 But he made no use of his discovery and, in a later work, went so far as to say, “ . . . the case . . . marches to its conclusion with all the precision of a demonstration from Euclid” and “There is not a false step in Marshall’s argument” (1919, 67, 70). Levy also noted that Marshall omitted the exceptions clause and like Corwin and all the others, he did not mention the other liberties Marshall took with Article III (81–82).

While his forceful and rather acerbic analysis makes many points diametrically opposed to Corwin’s stated above,11 he did not declare the misquoting of Article III, section 2, paragraph 2 to be the key to unlocking the case as I have done here. It seems, then, that Marshall’s misquoting Article III is routinely unrecognized or, at best, unutilized. Now that we know this, what do we do with it?

What difference does it make? Judicial review is firmly established; it is not going to be undone, and rightfully so. Perhaps the most important contribution this discovery makes to the advancement of knowledge is to make us even more aware of what a political genius John Marshall was. He knew what his problem was and he solved it. He had the nerve, the courage, to misquote the Constitution for his own purpose, and he had the skill to do it in such a way that it has been largely unrecognized for 200 years. In doing so, he traded away the microscopic power of issuing writs of mandamus in original jurisdiction cases for the huge power of judicial review, while avoiding a constitutional showdown with Jefferson, preserving the prestige of the Supreme Court, and avoiding impeachment. Indeed, this was a coup d’ etat!

Another contribution we may derive is how very political this entire affair was. It was not an exercise in lofty jurisprudence; it was an exercise in pure politics, both institutional and personal. That being the case, perhaps we need to spend some time contemplating the implications of what Marshall did, for good and ill, given the likelihood that our history would have been very different from what it is if Marshall had either issued the writ of mandamus to Madison or dismissed the case for want of jurisdiction, his most obvious other two options.

Thirdly, if, as I claim, the misquotation is critical to a complete understanding of the opinion, it seems clear that academia needs to modify the way it teaches the Marbury case.

Explanation

How might we explain why Marshall’s misquotation has been routinely overlooked? I offer the following complementary possibilities. Levy says that, “The partisan coup by which Marshall denounced the executive branch, not the grand declaration of the doctrine of judicial review for which the case is remembered, was the focus of contemporary excitement” (83). According to this view, it was the politics of the opinion, not its scholarship, which attracted attention, and this is, no doubt, correct. Smelser (68) states, The Republican press boiled over briefly, but other pressing problems soon distracted public attention from the case.

In depriving poor Marbury of his sinecure and status, the administration had won a battle, but Marshall, while pulling off a partisan coup, had also written a bare, didactic argument which, in generations to come, was to establish the Supreme Court, and the federal judiciary as a whole, in the position Marshall thought it should occupy . . .

Thus, new issues came to the fore, rather quickly, and displaced Marbury v. Madison from public attention. Examples would be the impeachments of Pickering and Chase, the Napoleonic regime in France, the Louisiana Purchase, the Barbary pirates, and so forth.

Another, and more important, factor is that the establishment of judicial review was more important than how it was done. Generally sympathetic to the concept, analysts have focused on Marshall’s theoretical defense of judicial review, on the pros and cons of judicial review, on its consequences, and on how it has been manifested through the years.

That is what was seen as important. As Bernard Schwartz (1993, 41) put it, Marbury v. Madison is the great case in American constitutional law because it was the first case to establish the Supreme Court’s power to review constitutionality.

Indeed, had Marshall not confirmed review power at the outset . .. it is entirely possible it would never have been insisted upon, for it was not until 1857 that the authority to invalidate a federal statute was next exercised by the Court. Had the Marshall Court not taken its stand, more than sixty years would have passed without any question arising as to the omnipotence of Congress. After so long a period of judicial acquiescence in Congressional supremacy, it is probable that the opposition then would have been futile.12

Fourthly, when scholars undertake a critical examination of a case or issue, it is important that it be not only significant but challenging, not trivial and easy. But, as we have seen, Marbury v. Madison is not complicated at all. Marshall arrived at his desired result by simply misquoting the Constitution.

Finally, when scholars read a court opinion by the chief justice of the United States, they instinctively assume that quotes are correct. This is such a part of our ethic that to question otherwise is unthinkable. Today, scholars and students can get into a lot of trouble over this assumption, but it was not unthinkable for Marshall and he did not get into a lot of trouble over it. He was not in my class.

Conclusion

I have used the term “intentionally” here with regret. It is not my purpose to diminish Marshall’s place in history. This was the first important case in the first term of his long career as Chief Justice, and he obviously grew intellectually and judicially as the years passed. But, in my view, the changes he made in Article III, Section 2, paragraph 2 are too extensive and their implications are too important for them to have been oversights or careless mistakes. Marshall was too intelligent and too diligent for that.

Moreover, he quoted the Constitution five other times in the Marbury opinion and in four of those he did so totally correctly; in the fifth there was a minor variation that did not change the meaning. He also quoted Blackstone correctly four times. It, therefore, seems obvious to me that Marshall had his sources in front of him when he wrote and, consequently, I must conclude that he knew what he was doing. As Corwin (1941,vii) put it,

However welcome or unwelcome the truth, it is ever the responsibility of centers of learning to discover and communicate it. Upon no other basis may scholars, as scholars, lay claim to the deference of their fellow men, and there is no way by which the claim to such deference vanishes so quickly as through failure to meet this responsibility.

Notes

1. I wish to thank the anonymous PS reviewers as well as my son Scott (J.D., University of Virginia, 2000) for their helpful comments and suggestions.

2. A writ of mandamus is an order from a court to a public official to perform an act required by his position.

3. This action was sustained by the Supreme Court a few days after the Marbury decision in Stuart v. Laird, 5 U.S. 299 (1803).

4. Jefferson regarded this as a vote of censure but the assembly later rescinded it and thanked him for his service; yet it was the low point of his public life.

5. The X Y Z affair occurred in 1797–1798.

6. “That they should have appellate jurisdiction in all other cases, with such exceptions as congress might make, is no restriction; unless the words be deemed exclusive of original jurisdiction.” Certainly this is not a restriction; it is the removal of a restriction.

7. An almost but not entirely identical version of this article appeared as chapter 1 in Corwin’s book The Doctrine of Judicial Review: its Legal and Historical Basis, originally published by Princeton University Press in 1914 and reprinted by Peter Smith of Gloucester, MA in 1963. This quote is on page 9 in the reprint.

8. Cohens v. Virginia may be found at 19 U.S. 392. Clinton rejects this line of reasoning and supports Marshall in Marbury v. Madison

9.mphasis added.

10. Emphasis added. This quote may be found on page 5 of the reprinted book in note 7 above.

11. To give only two examples, on page 75 Levy calls Marbury v. Madison “one of the worst opinions ever delivered by the Supreme Court.” And, on page 88 he states that, “To the extent that national judicial review rests on Marbury, it rests on rubbish . . .” This is not to say that his book is not worth reading; quite the contrary, it is well worth reading.

12. The 1857 case was Dred Scott v. Sandford, 60 U.S. 393. Schwartz, Bernard. 1993. A History of the Supreme Court. New York: Oxford University Press.

References

Beveridge, Albert J. 1916. The Life of John Marshall. vol. I. New York: Houghton Mifflin.

Clinton, Robert L. 1989. Marbury v. Madison and Judicial Review. Lawrence: University Press of Kansas.

Corwin, Edward S. 1914. “Marbury v. Madison and the Doctrine of Judicial Review.” Michigan Law Review. 12:538–572. . 1919. John Marshall and the Constitution. New Haven: Yale University Press.. 1941. Constitutional Revolution, Ltd. Claremont: Claremont Colleges.

. 1963. The Doctrine of Judicial Review: Its Legal and Historical Basis. Gloucester, MA: Peter Smith (reprint edition). Originally published in 1914 by Princeton University Press.

Crosskey, William W. 1980. Politics and the Constitution in the History of the United States. Chicago: University of Chicago Press.

Currie, David P. 1985. The Constitution in the Supreme Court. Chicago: University of Chicago Press.

Epstein, Lee, and Thomas G. Walker. 2001. Constitutional Law for a Changing America. 4th ed. Washington, DC: Congressional Quarterly Press.

Levy, Leonard W. 1988. Original Intent and the Framers’ Constitution. Chicago: Ivan R. Dee. Originally published by Macmillan.

Morison, Samuel E. 1965. The Oxford History of the American People. New York: Oxford University Press.

Nelson, William E. 2000. Marbury v. Madison: The Origins and Legacy of Judicial Review. Lawrence: University Press of Kansas.

Peterson, Merrill D. 1970. Thomas Jefferson and the New Nation: A Biography. New York: Oxford University Press. and Judicial Review, University Press of Kansas, 1991, 94–97.

Smelser, Marshall. 1968. The Democratic Republic 1801–1815. New York: Harper & Row.

Van Alstyne, William W. 1969. “A Critical Guide to Marbury v. Madison.” Duke Law Journal. 1969: 1–47.

Van Tassel, Emily F., and Paul Finkelman. 1999. Impeachable Offenses: A Documentary History from 1787 to the Present. Washington, DC: Congressional Quarterly, Inc.

Warren, Charles. 1926. The Supreme Court in United States History. Boston: Little, Brown and Company.

. 1930. Congress, the Constitution, and the Supreme Court. Boston: Little, Brown and Company.

Voir aussi:

Murray State University

Was Marshall’s Misquote Intentional? Yes

Winfield H. Rose, Ph.D.

My contention that Chief Justice John Marshall’s misquote of Article III, Section 2, paragraph 2 of the Constitution in Marbury v. Madison[1] was intentional will always be a matter of opinion, but I believe the evidence is persuasive. The reader should go to my original article or to the original sources and read the texts for himself.

We have here a man who is Chief Justice of the United States but does not copy correctly a short and simple paragraph from the document upon which he is basing his entire argument. Then it turns out that his rewritten version rather than the original version reads exactly the way he needs it to read to sustain the argument he wanted to make. And we are now supposed to believe that this was just an innocent mistake.

Perhaps I have watched too many Perry Mason programs on television, but I will always believe this was an intentional sleight of hand rather than an inadvertent or irrelevant error.

Why Marshall Did It

This contention is based on three closely related premises. The first is the extreme political necessity of the situation in which Marshall found himself. The second consists of certain character traits exhibited by Marshall on several occasions that show him capable of ethically questionable behavior. The third is the ease with which he could have quoted the passage correctly had he desired to do so.

Space limitations prohibit extensive treatment here of Marshall’s difficult political predicament. This was covered in my original article and in my response to critics, and it also may be found in any good history of the period. Suffice it to say that his failure to deliver Marbury’s commission in his last days as John Adams’s secretary of state early in 1801 precipitated a severe political crisis for Marshall, the results of which could have ranged from extreme public embarrassment for him and the Supreme Court to the complete clearing of the Supreme bench by impeachment by the Jeffersonians in Congress.[2] This Marshall understandably wanted to avoid, and if he could embarrass and outfox his distant cousin and nemesis President Thomas Jefferson and strike a coup d’etat for the Supreme Court at the same time, so much the better. That he succeeded in this task is beyond question, but how he did it is another matter.

Then there is the matter of certain ethical ambiguities in Marshall’s early career on the bench. He served as both secretary of state and Chief Justice at the same time, continuing in the former after he had been sworn in as the latter until the end of Adams’s term. The Marbury case never would have arisen had he, as secretary of state, not failed to deliver Marbury’s commission, and that tells me Marshall should have recused himself from the case. He had absolutely no business participating in a case his own negligence had caused. Yet he did so.

There is also his biography of Washington, which he undertook as a money-making venture shortly after becoming Chief Justice. Speaking of the first volume, Beveridge says that “the volume is poorly done; parts are inaccurate. … Marshall admits that every event of the Revolutionary War has been told by others … and that he had copied these authors, sometimes using their very language.”[3] Beveridge also observes, “It would seem that for a long time Marshall tried to conceal the fact that he was the author; and, when the first volume was about to be issued, strenuously objected to the use of his name on the title-page.”[4] Thus, parts of the book were inaccurate; in some instances he had copied the words of other authors verbatim, and he wanted the money from the venture but not his name on the title page. That is understandable.

The Aaron Burr treason trial in 1807 was another controversial episode. Of its many parts, the most relevant here is what is called the Wickham dinner party in Richmond, Virginia. Marshall was presiding over the case while riding circuit and had released Burr on bail. Wickham was an old friend and Burr’s chief counsel; during the trial he had a dinner party at his home to which he invited both Marshall and Burr, and they both attended. There is disagreement about whether Marshall knew beforehand that Burr had been invited; Beveridge says that it was “most improbable that he knew that Burr was to be at the Wickham dinner,”[5] but Thayer says that Marshall “accepted the invitation before he knew Burr was to be of the company” but then learned that Burr was going to be there and attended anyway.[6] Thayer continues that Marshall sat “at the opposite end of the table from Burr, had no communication with him, and went away early.”[7]

Regarding Burr, I cannot fully determine what Marshall knew and when he knew it, but I can state that he knew, when he accepted his invitation, that Wickham was Burr’s chief counsel. They may have been old friends who had known one another for years, but it was highly improper for Marshall to attend such a function in Wickham’s home at that time. And, if Marshall did know that Burr would be present, his breach of ethics was even more severe. Thayer says Marshall “was sometimes curiously regardless of conventions.”[8]

Can’t Deny the Misquote

I do not believe that Marshall’s misquote of Article III, Section 2, paragraph 2 is accidental. It is not that the source was obscure. It is not that the relevant passage was long or convoluted. It is not that he had little time to prepare the opinion. To the contrary, the source was readily available, it is short in length, and he had plenty of time (a year or so, since Congress had given the Court a 14-month vacation) to prepare the opinion. Moreover, if he could quote the Constitution correctly in several other places, he could have quoted the Constitution correctly in this instance had he wanted to.

Marshall’s defenders cannot deny the misquote, but they deny its relevance. I maintain that it is relevant because it changes the meaning of the sentence to the way Marshall needed it to read to accomplish his objective of finding an option in addition to the unacceptable options of denying Marbury’s petition for want of jurisdiction or issuing the writ of mandamus to Madison. The most effective way to do that was to find Section 13 unconstitutional by removing the exceptions clause from Article III. If this is not true, why did Marshall not quote it correctly? How hard would it have been to get it right? Was he simply careless and sloppy? I think not. Beveridge says that “Marshall determined to annul Section 13 of the … Judiciary Act of 1789.”[9] To do so, he rewrote the relevant part of the Constitution to establish the pretext that Section 13 violated the Constitution. It is really quite simple, his defenders to the contrary notwithstanding. Necessity was the mother of invention once again.

Marshall revealed his intentions two paragraphs prior to the misquote:

The act to establish the judicial courts of the United States authorizes the supreme court, “to issue writs of mandamus, in cases warranted by the principles and usages of law, to any courts appointed or persons holding office, under the authority of the United States.” The secretary of state, being a person holding an office under the authority of the United States, is precisely within the letter of this description; and if this court is not authorized to issue a writ of mandamus to such an officer, it must be because the law is unconstitutional.

Res ipsa loquitur: The thing speaks for itself.

Marshall’s conclusion about Section 13 is itself ridiculous, because there is no compelling reason the Constitution would not have allowed Congress to grant the Supreme Court the mandamus power under its original jurisdiction, and there is a very compelling reason for it to do so: The Court might need it. The mandamus power is one of the most basic powers any court has to do its work and, apart from the volatile political ramifications of the case, it was absurd of Marshall to strip that power from the Supreme Court. Indeed, the mandamus power could be said to be an inherent power of any court under either its original or appellate jurisdiction.

Furthermore, the Framers proved themselves capable of prohibiting that which they wished to prohibit. For example, they prohibited tariffs on exports, bills of attainder, ex post facto laws, and religious tests for office, but it would have been silly for them to deny the mandamus power to the Supreme Court under its original jurisdiction, and they did not do so. In addition, it seems to me that Section 13 could have been sustained by means of the Necessary and Proper Clause had that been congruent with Marshall’s purpose, but we know, of course, that it was not.

A Machiavellian Hoax

In my two earlier articles on this subject I cite several other scholars who take the same position. The noted historian Samuel Eliot Morison says, “By a legal twist, which the Jeffersonians considered mere chicanery, the Chief Justice managed to deliver an opinion which has become classic.”[10] Another is from Beveridge: “It was not, then, Marshall’s declaring an act of Congress to be unconstitutional that was innovating or revolutionary. The extraordinary thing was the pretext he devised for rendering that opinion—a pretext which, it cannot be too often recalled, had been unheard of and unsuspected hitherto.”[11] Beveridge continues: “Nothing but the emergency compelling the insistence, at this particular time, that the Supreme Court has such a power, can fully and satisfactorily explain the action of Marshall in holding this section [13] void.”[12]

Max Lerner puts it this way:

By a maneuver he managed to administer a public spanking to the administration, assert judicial supremacy, yet leave Jefferson helpless to strike back. … It mattered little to Marshall that if his conclusion was valid and the Court had no jurisdiction, everything before it was superfluous—a vast obiter dictum that was sheer political maneuver. It mattered little to him that none of the opposing counsel had argued that the section of the Judiciary Act was unconstitutional, and that in order to declare it so he had to wrench it beyond all principles of statutory interpretation.[13]

“Legal twist,” “pretext,” “emergency,” “maneuver.” Thus, in derivation but not influence one may conclude that Marbury v. Madison is a gigantic hoax—carefully, intentionally, and shrewdly planned and executed by a Machiavellian jurist of the first order.

[1] Winfield H. Rose, “Marbury v. Madison: How John Marshall Changed History by Misquoting the Constitution,” PS: Political Science and Politics 36 (April 2003): 209–14.

[2] See my original article cited in footnote #1 above and my reply to critics “Further Thoughts on Marbury v. Madison,” PS: Political Science and Politics 37 (July 2004): 391–95.

[3] Albert J. Beveridge, The Life of John Marshall, vol. III. (Boston and New York: Houghton Mifflin Company, 1919, 242–43 (emphasis added).

[4] Ibid., 228.

[5] Ibid., 396.

[6] James Bradley Thayer, “John Marshall,” part I in James Bradley Thayer, Oliver Wendell Holmes, and Felix Frankfurter on John Marshall (Chicago and London: Phoenix Books, University of Chicago Press, 1967), 64.

[7] Ibid., 65.

[8] Ibid., 62.

[9] Beveridge, The Life of John Marshall, 132.

[10] Samuel Eliot Morison, The Oxford History of the American People (New York: Oxford University Press, 1965), 363 (emphasis added).

[11] Beveridge, The Life of John Marshall, 133 (emphasis added).

[12] Ibid. (emphasis added).

[13] Max Lerner, “John Marshall and the Campaign of History,” Columbia Law Review 39 (1939): 407 (emphases added).


Obamacare: Une décision inouïe et sans précédent (POTUS VS SCOTUS)

17 avril, 2012
Qu’on y prenne garde, un pouvoir électif qui n’est pas soumis à un pouvoir judiciaire échappe tôt ou tard à tout contrôle ou est détruit. (…) L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. Tocqueville (1835)
Si le juge avait pu attaquer les lois d’une façon théorique et générale ; s’il avait pu prendre l’initiative et censurer le législateur, il fût entré avec éclat sur la scène politique ; devenu le champion ou l’adversaire d’un parti, il eût appelé toutes les passions qui divisent le pays à prendre part à la lutte. Mais quand le juge attaque une loi dans un débat obscur et sur une application particulière, il dérobe en partie l’importance de l’attaque aux regards du public. Son arrêt n’a pour but que de frapper un intérêt individuel ; la loi ne se trouve blessée que par hasard. Tocqueville
C’est par excellence le domaine et le devoir du pouvoir judiciaire de dire ce qu’est le droit. Ceux qui appliquent la règle à des cas particuliers doivent par nécessité expliquer et interpréter cette règle. Lorsque deux lois sont en conflit, le juge doit décider laquelle des deux s’applique. Dans ces conditions, si une loi est en opposition avec la Constitution, si la loi et la Constitution s’appliquent toutes les deux à un cas particulier ; de telle sorte que le juge doit, soit décider de l’affaire conformément à la loi et écarter la Constitution, soit décider de l’affaire conformément à la Constitution et écarter la loi ; le juge doit décider laquelle de ces deux règles en conflit gouverne l’affaire. C’est là l’essence même du devoir judiciaire. Si donc les juges doivent tenir compte de la Constitution, et si la Constitution est supérieure à la loi ordinaire, c’est la Constitution, et non pas la loi ordinaire, qui régit l’affaire à laquelle toutes les deux s’appliquent. John Marshall (1803)
Vous semblez … considérer les juges comme les arbitres ultimes de toutes les questions constitutionnelles; doctrine très dangereuse en effet, et qui nous placerait sous le despotisme d’une oligarchie. Nos juges sont aussi honnêtes que les autres hommes, et pas plus. Ils ont, avec d’autres, les mêmes passions pour le parti, pour le pouvoir et le privilège de leur corps. Leur maxime est boni judicis est ampliare jurisdictionem [un bon juge élargit sa compétence], et leur pouvoir est d’autant plus dangereux qu’ils détiennent leur fonction à  vie et qu’ils ne sont pas, comme les autres fonctionnaires, responsables devant un corps électoral. La Constitution n’a pas érigé un tribunal unique de ce genre, sachant que, quelles que soient les mains confiées, avec la corruption du temps et du parti, ses membres deviendraient des despotes. Il a plus judicieusement rendu tous les départements co-égaux et co-souverains en eux-mêmes. Thomas Jefferson (lettre à William Charles Jarvis, 28 septembre 1820)
Le système de gouvernement, qui est sorti aux Etats-Unis de l’association de plus en plus étroite des tribunaux à la direction de la marche de la législation, a été qualifié gouvernement par le judiciaire. Govermnent by judiciary: c’est le titre d’une remarquable étude de droit constitutionnel publié en 1911 dans l’organe peut-être le plus réputé de la science politique américaine. (…) L’étude, si solidement documentée, de L.-B. Boudin (…), a été écrite sous l’influence de la campagne de protestation de l’ex-président Roosevelt contre les obstacles apportés par le contrôle judiciaire au développement de la législation sociale et ouvrière et, de ce chef, a pris une certaine allure de combativité. Mais c’est l”oeuvre d’un juriste qui ne critique pas le principe même de ce contrôle, mais seulement son extension de l’examen de la compétence législative à celui de l’opportunité des lois. C’est à peu près sous le même titre, Government by Judges, que l”un des hauts dignitaires de la magistrature, M. Walter Clark, président de la Cour suprême de North Carolina, publiait un discours fait à Cooper Union le 27 janvier 1914, dans lequel il dénonçait les directions nouvelles qu’avait prises le contrôle judiciaire de constitutionnalité des lois comme une perversion de la constitution. (…) L’exemple des Etats-Unis d’Amérique, dont la Constitution avait développé le dogme constitutionnel de Montesquieu jusqu’à ses dernières conséquences logiques, est l’une des démonstrations les plus décisives de l’impuissance du principe de la séparation des pouvoirs à tenir longtemps ses promesses. Tôt ou tard, l’équilibre égalitaire, qu’il prétend établir entre les pouvoirs constitués s’infléchit SOUS la poussée d’un besoin d’unité de vues et d’unité d’action dans le développement de la politique nationale. En Angleterre et en France, la rupture d’équilibre s’est opérée au profit du pouvoir législatif, qui a plié sous sa norme les pouvoirs coordonnés et instauré ainsi le gouvernement parlementaire. Aux Etats-Unis le renversement d’équilibre s’est produit au profit du pouvoir judiciaire, qui a soumis les deux autres à son contrôle et établi, par là, un régime de gouvernement par les juges. Edouard Lambert (Le gouvernement des juges et la lutte contre la législation sociale aux États-Unis, 1921)
Cet arrêt ouvre les vannes à l’injection dans notre démocratie de montants illimités venant d’intérêts privés. Cela donne aux lobbyistes et à leurs intérêts privés un nouveau levier pour dépenser des millions en publicité pour persuader les élus d’aller dans leur sens, ou pour sanctionner ceux qui ne le font pas. Cet arrêt est un coup porté à la démocratie elle-même.  Cela rendra encore plus difficile la possibilité d’adopter des lois de bon sens pour promouvoir l’indépendance énergétique, car des entités étrangères pourraient être autorisées à se mêler de nos élections », a-t-il dit. Une telle décision nuira aussi à l’adoption de réformes de la réglementation des marchés financiers et donnera aux compagnies d’assurance spécialisées dans la santé « un levier encore plus grand pour écarter des réformes qui protégeraient les patients (…) Nous avons commencé ce travail, et ce sera une priorité pour nous jusqu’à ce que nous réparerions les dégâts qui ont été commis. Barack Obama (23.10.10)
Nous avons prouvé que ce gouvernement, un gouvernement élu par la nation pour servir la nation, continue d’agir pour la nation. Nous avons prouvé que nous restions un peuple capable de grandes choses. Barack Obama (22.03.10)
Au bout du compte, j’ai bon espoir que la Cour suprême ne prendra pas une décision inouïe et sans précédent qui consisterait à bloquer une loi qui a été adoptée par une forte majorité d’un Congrès élu démocratiquement. Et je rappelerais aux commentateurs conservateurs dont on entend depuis des années que le plus gros problème à la Cour était l’activisme judiciaire ou le manque de retenue judiciaire – qu’un groupe de personnes non élues annule d’une manière ou d’une autre une loi dument constituée et votée. Eh bien, ceci en est un bon exemple. Et j’ai bon espoir que la Cour reconnaîtra cela et ne suivra pas cette voie. Barack Obama (02.04.12)
A l’issue de dix heures de débats, la Chambre des représentants a approuvé par 219 voix contre 212 le texte adopté le 24 décembre par le Sénat, envoyant ainsi à une courte majorité le texte à la Maison-Blanche pour promulgation par le président Obama. (…) Certains démocrates ont néanmoins refusé de s’engager pour une réforme que les sondages disent impopulaire. Selon un récent sondage du Wall Street Journal, 36% des Américains jugent la réforme positive, contre 48% qui l’estiment négative et 15% sans opinion. Au total, 34 démocrates ont finalement voté contre le projet de loi tout comme la totalité des 178 républicains. Le Figaro (22.03.10)
La Chambre des représentants a finalement adopté, le 21 mars, la réforme de l’assurance-maladie. Une victoire qui permet au président de rejoindre Truman et Roosevelt au panthéon de l’Histoire. The Washington Post (22.03.10)
Si vous pouvez forcer les gens à acheter une assurance, alors vous pouvez forcer les gens à acheter des brocolis. Juge Antonin Scalia
Quel pourcentage d’Américains qui conduisent leur fils ou leur fille aux urgences sont renvoyés parce qu’ils n’ont pas d’assurance ? Juge Sonia Sotomayor
Nous pensons que le ‘mandat individuel’ qui impose que tout Américain se dote d’une assurance-santé est contraire à la Constitution. Le gouvernement fédéral n’avait jamais obligé des individus à acheter un produit. Jean Card (Fédération des petites entreprises américaines)
L’Amérique est-elle encore une démocratie ? Le Monde (13.09.03)
Le sort du système de santé de 330 millions d’Américains repose ainsi sur l’appréciation d’un homme seul, sur la manière dont il appréhende la liberté. Ce n’est pas le gouvernement des juges si souvent dénoncé aux Etats-Unis, c’est le gouvernement d’un seul juge. Cela va même au-delà, cela tend à substituer à la décision démocratique celle d’un conseil de grands prêtres, dont le Sanhédrin ou un collège d’ayatollahs ne sont que des variantes. N’incarnent-ils pas la conscience éternelle et transcendante de valeurs suprêmes, soustraites à tout examen collectif et s’imposant péremptoirement aux pouvoirs publics ? La vérité constitutionnelle américaine n’est-elle pas l’émanation de la seule Cour Suprême, collège de Grands Juges ? Le soubassement religieux des institutions américaines, voire une théocratie judiciaire latente, sont ainsi mis au grand jour. Roseline Letteron

Attention: une décision inouïe et sans précédent peut en cacher une autre!

« Gouvernement des juges », « gouvernement d’un seul juge », « conseil de grands prêtres »,  « Sanhédrin », « collège d’ayatollahs », « collège de Grands Juges », « théocratie judiciaire » …

A l’heure où, devant le rejet de plus en plus large de sa réforme de l’assurance santé, le nouveau Roosevelt se voit, à quelques mois de l’élection présidentielle de novembre, contraint de solliciter l’avis de la Cour suprême …

Et où, en se permettant de critiquer la juridiction suprême de son pays après s’être assis sur la loi électorale pour sa propre élection, l’ancien président de la Harvard Law Review montre toute l’étendue de son ignorance  …

Pendant qu’en une France où notre propre Conseil constitutionnel vient de révéler son incroyable degré de corruption, nos professeurs de droit n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer la prétendue « théocratie judiciaire » américaine …

Retour, avec le Wall Street Journal, sur le fameux Arrêt Marbury contre Madison qui, au prix d’un brillant coup du Chief Justice John Marshall, fonda justement il y a plus de 200 ans le droit de contrôle de constitutionnalité des neuf juges de la première vraie démocratie de l’histoire.

Et a depuis permis de déclarer inconstitutionnelles bien d’autres « lois adoptées par une forte majorité d’un Congrès élu démocratiquement » et ce probablement bien plus largement que cette loi passée au forceps sans aucune voix républicaine et même pas la totalité des voix démocrates (majorité de 7 voix, 34 démocrates votant contre).

Et ce, ajouterions-nous, non seulement les lois sociales du New Deal rooseveltien mais, dans les années 50 et 60 l’avons-nous déjà oublié, nombre de lois soutenant la ségrégation raciale d’une bonne partie du pays …

Obama vs. Marbury v. Madison

The President needs a remedial course in judicial review.

April 2, 2012

President Obama is a former president of the Harvard Law Review and famously taught constitutional law at the University of Chicago. But did he somehow not teach the historic case of Marbury v. Madison?

That’s a fair question after Mr. Obama’s astonishing remarks on Monday at the White House when he ruminated for the first time in public on the Supreme Court’s recent ObamaCare deliberations. « I’m confident that the Supreme Court will not take what would be an unprecedented, extraordinary step of overturning a law that was passed by a strong majority of a democratically elected Congress, » he declared.

Presidents are paid to be confident about their own laws, but what’s up with that « unprecedented »? In Marbury in 1803, Chief Justice John Marshall laid down the doctrine of judicial review. In the 209 years since, the Supreme Court has invalidated part or all of countless laws on grounds that they violated the Constitution. All of those laws were passed by a « democratically elected » legislature of some kind, either Congress or in one of the states. And no doubt many of them were passed by « strong » majorities.

As it happens, probably stronger majorities than passed the Affordable Care Act. Readers may recall that the law was dragooned through a reluctant Senate without a single GOP vote and barely the 60 votes needed to break a filibuster. Despite a huge Democratic majority in the House, it passed by only 219-212.

One reason the law may be overturned is because it was rushed through Congress without a standard « severability » clause that says that the rest of the law stands if one part is judged unconstitutional. Congress jammed it into law because it became ever more unpopular the more the public looked at it. The law is even less popular today than it was on the day it passed in 2010.

Mr. Obama’s remarks suggest he is joining others on the left in warning the Justices that they will pay a political price if they dare to overturn even part of the law. As he runs for re-election, Mr. Obama’s inner community organizer seems to be winning out over the law professor.

Craig Robinson, a conservative activist and former political director of his state’s party: « If the Supreme Court upholds Obamacare and the individual mandate on a five to four decision, the Republican battle cry of 2012 will be to support the nominee so that conservatives can get a fifth member on the Supreme Court. »

Voir aussi:

Umpire of liberty

In addition to its polarised Congress, America has a polarised Supreme Court

The Economist

Mar 31st 2012

At first blush it is magnificent. Behind the neoclassical columns of the Supreme Court this week, the nine supreme justices of a nation of laws—not men, you understand—convened for a solemn hearing of the arguments for and against striking down the most far-reaching social legislation Congress has enacted for decades. A main provision of the Patient Protection and Affordable Care Act, nicknamed “Obamacare”, obliges Americans, on pain of a fine, to buy health insurance. But this, remember, is America. By what right does the federal government impose such a requirement on free people in states with their own administrations? Where does the constitution empower mere legislators to compel citizens to buy something they do not want?

And what better way, when such questions arise, than to entrust the answer to nine upstanding judges, appointed for life and therefore impervious to subornation or political interference? These, moreover, are modest men and women—or so the present chief justice, John Roberts, told the Senate at his appointment hearing in 2005. He had no “agenda” or “platform”, he said. Judges were not politicians, “who can promise to do certain things in exchange for votes”. They were like umpires, applying rules they did not make themselves. It was a vital role, but a limited one: “Nobody ever went to a ball game to see the umpire.”

Such is the conceit that undergirds not only the Supreme Court but also, by extension, the doctrine of the separation of powers upon which the American polity stands. What a pity that it is mostly fiction. These judges are far from being humble umpires applying simple rules. Sometimes they have to work out whether a rule exists at all, and what it means if it does. Nor are they desiccated calculating machines, meting out dispassionate justice uninfluenced by political ideas. Since they are made of flesh and blood, one judge’s “jurisprudence” is another’s “bias”. That is why appointing a sympathetic judge to the Supreme Court for life has long been the surest way for a president to leave a lasting imprint on America.

The judges themselves are often willing accomplices in the politicisation of the court. Consider the retirement in 2010 of Justice John Paul Stevens, at the age of 90. He did not go because he wanted to play more tennis. By all accounts his legal brain remained as sharp as a pin. But by retiring when he did he gave a president he happened to admire a chance to replace him with a like-minded successor. Barack Obama duly did so by appointing Elena Kagan. She joined his previous appointee, Sonia Sotomayor, and two other judges, Stephen Breyer and Ruth Bader Ginsburg, who form the liberal wing of the court. Opposite them on the conservative wing are Antonin Scalia, Clarence Thomas, Samuel Alito and Chief Justice Roberts himself.

Is it fair to apply such crude labels as “liberal” and “conservative” to subtle legal minds whose owners claim to be weighing each case on its merits? Alas, yes. Academic studies confirm that when the court is divided, the liberal or conservative predisposition the judges is a fair indicator of how their votes will go.

Sometimes, admittedly, judges move along the spectrum during their career. Mr Stevens ended up a liberal but was appointed by Gerald Ford, a Republican, at a time when he thought of himself as a Republican too. Although she was appointed by Ronald Reagan, Sandra Day O’Connor, the first woman on the court, turned out to be a more flexible Republican than some conservatives wanted. Her willingness to side with the liberals on social issues made her the court’s swing voter until she retired in 2006.

A court with too few swingers

The swing voter on the present court is Anthony Kennedy, also a Reagan appointee, but one who sometimes votes with the liberal wing, so prompting fans to enthuse about his open mind and critics to grumble about his inconsistency. This flexibility gives him special influence—so much so that Justice Roberts’s court is often called the “Kennedy court”, to reflect the importance of the tie-breaker. How he will vote on Mr Obama’s health-care bill nobody can say, though this has not deterred a flock of pundits from embarking on a feverish dissection of his previous opinions and his questions this week in search of clues. Justice Roberts was wrong to say that nobody ever went to a ball game to see the umpire. The crowds who thronged the court this week acted just like game fans, chanting for their rival teams.

Umpires indeed. The Roberts court is conservative and continues to change America according to the balance of ideology on the bench, much as the activist court of Earl Warren pushed in the opposite direction half a century ago. In the Citizens United ruling two years ago, the court made a broad decision in a narrow case, freeing corporations and unions to spend unlimited amounts of money in elections. It has declared gun-control laws in Chicago and the District of Columbia unconstitutional.

Yet a decision to strike down Obamacare could have far more momentous consequences. When the Supreme Court intervened 11 years ago to settle the presidential election of 2000, this column noted that the public’s confidence in the court was not something to be taken for granted. The court has fallen into controversy many times before, not least when a conservative court tried to thwart Roosevelt’s New Deal.

In the case of Obamacare, it now looks unwise of the Democrats to have pushed such ambitious—and unpopular—legislation through Congress without a single Republican vote. What, though, if the flagship achievement of a Democratic president is now to be struck down by the casting vote of a single judge, in a case where legal opinion is finely divided? Magnificent, in its way, but not the most harmonious way to run a country already asking whether its governing institutions are still up to the job.

Voir également:

« ObamaCare » devant la Cour Suprême : démocratie ou grands prêtres ?

Roseline Letteron

Professeur de droit public à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)

Liberté, Libertés chéries

2 avril 2012

L’affaire de l' »Obamacare » n’est guère commentée de ce côté-ci de l’Atlantique. Nous sommes bien davantage préoccupés par la campagne électorale qui se déroule chez nous que par celle des Etats-Unis. Et le système constitutionnel américain est si différent du nôtre qu’il semble résister à toute approche comparatiste.

L’ObamaCare : les principes

La réforme de santé adoptée à l’initiative du Président Obama semble en effet découvrir des droits sociaux adoptés en France avec le Préambule de 1946. Ne s’agit-il pas d’établir une certaine forme de droit à la protection sociale ? A la différence du système français, cette protection sociale n’est pas un droit-créance organisé par l’Etat aux moyens de services publics. La réforme américaine repose sur l’assurance et sa disposition principale consiste à contraindre chaque Américain à se doter, avant 2014, d’une assurance santé. Jusqu’à présent, une telle assurance n’était pas une obligation et environ trente deux millions d’Américains n’en disposaient pas, généralement par manque de moyens. En obligeant chacun à souscrire une assurance, la loi votée par le Congrès garantit une meilleure répartition des charges liées à la santé. Avec le programme MedicAid, elle permet d’offrir une couverture santé aux plus pauvres des Américains.

Liberté ou droit créance

Cette obligation suscite cependant l’opposition, pour ne pas dire l’irritation, de vingt-six Etats fédérés qui contestent ce qu’ils considèrent comme une intrusion de la loi fédérale dans leurs compétences. C’est aussi le cas d’associations qui voient dans la réforme une atteinte à la vie privée, dès lors qu’elle impose la souscription d’une assurance-santé.

Derrière ce débat, on discerne les traces d’une opposition ancienne entre ceux qui définissent la liberté comme le droit de chacun de développer ses activités en dehors de toute intervention de l’Etat, et ceux qui estiment que les plus pauvres doivent pouvoir bénéficier de certaines prestations garanties par les pouvoirs publics. D’un côté, les partisans d’une organisation fondée sur des relations individuelles, de l’autre ceux qui s’appuient sur la solidarité au sein d’une même communauté.

Jusque là, nous reconnaissons des débats qui ont également agité la France, par exemple lors de l’adoption du Préambule de 1946, lorsque l’Etat s’est vu attribuer une mission de prestataire de service. Ils perdurent aujourd’hui avec les discussions sur les différents moyens de lutter contre le déficit de la sécurité sociale ou d’assurer une prise en charge de la dépendance des personnes âgée.

La compétence de la Cour

Aux Etats-Unis, le débat actuel doit être arbitré par la Cour suprême. Il est vrai que celle-ci va d’abord devoir statuer sur sa compétence. Une loi du XIXe siècle interdit en effet de contester devant le juge le principe d’une taxe, tant que celle-ci n’a pas été versée. La Cour va donc devoir se prononcer sur la nature de la pénalité prévue par la loi à l’encontre des Américains qui n’auraient pas encore souscrit d’assurance santé en 2014. S’il s’agit d’une taxe, la Cour peut se déclarer incompétente, et renvoyer le contentieux à 2014, c’est à dire largement après les présidentielles. Si la pénalité n’est pas considérée comme une taxe, la Cour pourra statuer immédiatement.

Le juge Kennedy comme arbitre

Sur le fond, la Cour est profondément divisée. Le camp conservateur penche évidemment du côté des plaignants. Le juge Antonin Scalia a ainsi déclaré : « Si vous pouvez forcer les gens à acheter une assurance, alors vous pouvez forcer les gens à acheter des brocolis ». La juge Sonia Sotomayor, plus proche des Démocrates, défend la réforme : « Quel pourcentage d’Américains qui conduisent leur fils ou leur fille aux urgences sont renvoyés parce qu’ils n’ont pas d’assurance ? ». Celui qui pourrait arbitrer en ces deux tendances est le juge Anthony M. Kennedy, considéré comme un « Swing Vote » au sein de la Cour. Nommé par Ronald Reagan en 1987, il penche tantôt du côté conservateur, tantôt du côté progressiste. Ses choix reposent sur une approche toute personnelle de la notion même de liberté, qu’il définit largement à travers les principes de responsabilité individuelle ou de libre arbitre.

Chacun s’efforce donc de séduire le juge Kennedy. Les uns affirment que la liberté individuelle impose de n’être pas soumis à une contrainte étatique imposant l’obligation de prendre une assurance. Les autres, et c’est la position développée par l’avocat du gouvernement Donald B. Verrilli, que la maladie est un frein à l’exercice de la liberté individuelle. Pour être libre, il faut donc pouvoir se soigner.

Le sort du système de santé de 330 millions d’Américains repose ainsi sur l’appréciation d’un homme seul, sur la manière dont il appréhende la liberté. Ce n’est pas le gouvernement des juges si souvent dénoncé aux Etats-Unis, c’est le gouvernement d’un seul juge. Cela va même au-delà, cela tend à substituer à la décision démocratique celle d’un conseil de grands prêtres, dont le Sanhédrin ou un collège d’ayatollahs ne sont que des variantes. N’incarnent-ils pas la conscience éternelle et transcendante de valeurs suprêmes, soustraites à tout examen collectif et s’imposant péremptoirement aux pouvoirs publics ? La vérité constitutionnelle américaine n’est-elle pas l’émanation de la seule Cour Suprême, collège de Grands Juges ? Le soubassement religieux des institutions américaines, voire une théocratie judiciaire latente, sont ainsi mis au grand jour.

Cette situation doit être méditée, à un moment où le système français se caractérise par un développement considérable de la justice constitutionnelle, désormais davantage sollicitée avec les questions prioritaires de constitutionnalité. Il est peut être utile de rappeler que le pouvoir normatif appartient au parlement démocratiquement élu, seul en mesure de représenter la volonté générale, et non pas à un juge. Ce dernier a pour mission de garantir l’Etat de droit, précisément dans le respect des lois votées par le parlement.

Voir par ailleurs:

L’Obamacare devant la Cour suprême ou « le problème des brocolis » (SCOTUS, Department of Health and Human Services, et al., Petitioners Florida, et al)

La réforme de l’assurance maladie devant la Cour suprême des Etats-Unis

Johann Morri

Combats droits de l’homme

27 mars 2012

D’après le bureau américain du recensement, environ 50 millions de personnes vivant sur le territoire américain seraient dépourvues d’assurance-maladie. Le 23 mars 2010, le président Obama a apposé sa signature sur une loi adoptée par le Congrès en vue de mettre un terme à cette situation et de doter les Etats-Unis d’un mécanisme permettant la généralisation d’une couverture maladie (avec un certain nombre d’exceptions, notamment en ce qui concerne les étrangers en situation irrégulière). A peine adopté, le « Patient Protection and Affordable Care Act » a vu sa constitutionnalité contestée devant les juridictions fédérales par un certain nombre d’Etats – notamment la Floride, la Caroline du Sud, le Texas – et d’individus, avec l’appui d’un ensemble d’organisations d’obédience conservatrice ou liées aux milieux économiques – comme l’US Chamber of Commerce, l’équivalent américain du Medef. Les juridictions fédérales de première instance (« district courts ») et les cours d’appel se sont prononcées dans des sens divergents. Le 12 août 2011, la Cour d’appel du 11ème circuit a partiellement accueilli la requête de l’État de Floride, en censurant comme inconstitutionnelle une des dispositions considérée comme la clef de voute du dispositif : l’obligation faite à chaque personne de souscrire une assurance maladie (« the individual mandate », souvent traduit, à tort, par « mandat individuel » : on parlera plutôt ici « d’obligation d’assurance »). La Cour suprême ayant accepté d’examiner les recours contre cet arrêt de la cour d’appel (les Etats ont également fait appel du rejet d’une partie de leurs conclusions), elle entendra, au cours de cette semaine et à partir de ce lundi 26 mars, l’argumentation orale des parties, qui devrait occuper trois journées d’audience. Si cette affaire est attentivement suivie dans le monde entier, les questions juridiques qu’elle pose peuvent paraître un peu « exotiques » ou paradoxales pour un public non-américain, et surtout Européen.

Après avoir rappelé très brièvement les enjeux de l’affaire (1°), on s’efforcera de présenter les principales questions juridiques qui seront examinées par la Cour et les précédents qui pourraient la guider dans son analyse (2°).

1°/- Une histoire en train de s’écrire : les enjeux de l’affaire

Quelle que soit la solution adoptée par la Cour, l’affaire devrait faire date dans l’histoire constitutionnelle américaine. Beaucoup de ces enjeux sont évidents.

a) Enjeu social :

D’une part, l’arrêt de la Cour pourrait décider du sort de la réforme du système de santé entreprise par le président Obama. A terme, c’est le sort de millions d’américains peu ou mal couverts par le système actuel d’assurance maladie qui pourrait s’en trouver affecté. Sans rentrer dans le détail de la réforme, on peut rappeler que celle-ci ne consiste pas à instaurer l’équivalent d’un système public d’assurance maladie sur le modèle allemand ou français ou, à plus forte raison, britannique, mais à réguler et à étendre les systèmes d’assurance privée existants. La réforme repose essentiellement sur trois piliers :

– obliger les assureurs privés à assurer un niveau de garantie minimal et à renoncer à certaines pratiques de sélection des risques (refus d’assurance basé sur l’état de santé préexistant, par exemple)

– obliger l’ensemble de la population à souscrire une assurance, notamment pour éviter que le coût du système soit inégalement réparti

– aider au financement de l’assurance obligatoire pour les personnes à bas revenus.

b) Enjeu politique et institutionnel :

Bien que son contenu ait déçu un grand nombre de partisans de l’actuel président – qui la jugent beaucoup trop timide, en raison des concessions faites aux Républicains et aux Démocrates les plus conservateurs (les « Blue Dogs ») pour obtenir une majorité au Congrès –, la réforme fait l’objet d’une opposition acharnée de la part des conservateurs, qui n’hésitent pas à qualifier la réforme de « socialiste ». Elle est aussi une des seules réformes majeures de son premier mandat sur le plan intérieur, voire la réforme. Une censure de la loi par la Cour pourrait donc constituer une défaite politique majeure pour le président, d’autant que l’arrêt devrait être rendu avant fin juin, sauf si la Cour décidait de rouvrir les débats.

Par ailleurs, l’arrêt de la Cour pourrait faire date dans les rapports entre l’Exécutif et le Pouvoir judiciaire. A la fin du XIXème siècle et jusqu’en 1936, la Cour Suprême s’était illustrée par une position particulièrement hostile à l’extension du pouvoir fédéral de régulation économique et/ou à la législation sociale, notamment dans l’emblématique affaire Lochner (1905), où la Cour avait censuré la loi de l’Etat de New-York limitant le nombre d’heure de travail dans les boulangeries. La censure, par la Cour suprême, de plusieurs textes importants adoptés lors du « New Deal », avait ensuite donné lieu à un affrontement ouvert entre le président Roosevelt et la Cour – le président ayant menacé la Cour d’une réforme visant à augmenter le nombre de juges. Par la suite, la Cour avait adopté, et maintenu jusqu’au début des années 2000, une lecture particulièrement extensive de la « clause de commerce », c’est-à-dire de la disposition de la Constitution permettant de réguler le commerce entre les Etats, qui est généralement invoquée pour fonder des mesures de régulation par l’Etat fédéral – pas seulement dans le domaine économique, puisque cette disposition fut aussi invoquée en matière de droits civiques, de contrôle des armes, etc. Cependant, quelques arrêts rendus à partir de 1995 ont semblé vouloir revenir sur cette conception particulièrement extensive (notamment, US v. Lopez (1995), qui censurait l’utilisation de la clause de commerce pour réguler la détention d’armes à proximité des écoles et US v. Morrison (2000), qui censurait l’utilisation de cette même clause pour édicter des dispositions relatives à la violence contre les femmes). Mais dans une affaire plus récente, la Cour a utilisé à nouveau une interprétation plus large du pouvoir conféré par la « clause de commerce » (dans Gonzales v. Raich (2005), la Cour juge que la clause de commerce confère à l’Etat fédéral le droit d’interdire la culture et la consommation de cannabis pour l’usage personnel du « cultivateur »). Qu’elle soit restrictive ou permissive, l’interprétation de la « clause de commerce » qui sera donnée dans l’affaire du « Affordable Care Act » aura une influence majeure sur le pouvoir du Congrès et du gouvernement fédéral dans la définition de politiques publiques.

2°/ Les questions posées : du fond… il ne sera pas question

Comme on a commencé à l’entrevoir, l’affaire se présente, vue de France et d’Europe, sous un aspect un peu paradoxal.

En effet, la Cour n’aura nullement à se pencher sur l’existence, en droit fédéral américain, de droits sociaux constitutionnellement garantis ou protégés, et en particulier d’un droit à l’assurance-maladie. Il n’existe pas, dans la Constitution américaine et dans la déclaration des droits (le « Bill of Rights »), d’équivalent du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, qui garantit en France un certain nombre de droits économiques et sociaux, ou, à plus forte raison, de la Charte sociale européenne. Et même dans les périodes les plus progressistes (notamment sous la présidence d’Earl Warren, à compter du milieu des années 1950), la Cour ne s’est jamais aventurée à découvrir ou à formuler des droits substantiels dans le domaine social – sauf si on devait ranger dans cette catégorie le droit à l’avortement, que la Cour rattache au respect de la vie privée.

En fait, c’est uniquement sous l’angle de l’étendue du pouvoir fédéral et de son habilitation à édicter des normes que le problème sera examiné par la Cour, ainsi que, accessoirement, sous certains aspects de procédure contentieuse ou de compétence juridictionnelle.

a) Étendue du pouvoir fédéral et abstention des individus : « le problème des brocolis »

Dans la Constitution américaine, le gouvernement fédéral a des pouvoirs « limités et énumérés », la compétence de droit commun en matière législative et réglementaire appartenant aux Etats. Toute loi adoptée par le Congrès doit pouvoir se fonder sur une des compétences explicites ou explicites reconnues au pouvoir fédéral. La « clause de commerce » est, en la matière, devenue la « bonne à tout faire » du législateur fédéral.

Les opposants à l’ « Affordable Care Act » et, plus généralement, les conservateurs, souhaitent mettre fin à cette interprétation extensive. Pour populariser leur cause auprès du grand public, ont eu fréquemment recours à l’argument suivant : « Si cette loi est jugée constitutionnelle, le gouvernement fédéral, qui vous oblige aujourd’hui à souscrire une assurance maladie, pourra vous obliger demain à acheter des brocolis » (NB : il faut croire que ce plat est particulièrement impopulaire…). La clef de l’argumentation consiste à soutenir que le pouvoir de réguler le commerce entre les Etats, même s’il permet de réguler des activités exercées dans un seul Etat, mais qui ont un impact substantiel sur le commerce entre Etats, ne peut en aucun cas s’appliquer à des comportements d’abstention. En d’autres termes, si des actes positifs, même accomplis au plan local, peuvent avoir un impact sur le commerce fédéral (par exemple, cultiver du cannabis pour ses besoins personnels peut avoir un impact sur le marché inter-Etats de la drogue, que l’Etat fédéral est habilité à réguler), l’abstention d’acquérir un produit ou un service – en l’occurrence, une prestation d’assurance – ne pourrait, selon les opposants au texte, être assimilée à de tels actes.

Cet argument a été la base de la censure, par la cour d’appel fédérale du 11ème circuit, de « l’obligation d’assurance ». Devant la Cour, le gouvernement des Etats-Unis et une partie des intervenants par la voie de mémoires d’ « amicus curiae » vont au contraire s’appuyer sur différents précédents pour tenter de démontrer que le pouvoir de régulation du commerce entre les Etats – et, en l’occurrence, du marché de l’assurance-santé – ne dépend pas de la nature (positive ou négative) des actes régulés. Outre l’affaire Gonzales v. Raich (2005), déjà citée, ils vont s’appuyer sur un des arrêts « canoniques » en matière d’interprétation de la « clause de commerce », l’affaire Wickard v. Filburn (1942).

Dans l’affaire Wickard v. Filburn, un agriculteur qui cultivait des céréales pour les besoins de son exploitation de volailles, mais sans les commercialiser, avait reçu l’ordre de détruire une partie de sa récolte au motif qu’elle excédait les quotas de production céréalière fixé par une loi fédérale de 1938. Cette loi, qui cherchait à limiter la surproduction pour stabiliser les prix, était fondée sur la « clause de commerce ». La Cour Suprême jugea que les activités de production céréalière de Filburn, même si elles ne donnaient pas lieu à commercialisation, avaient pour effet de diminuer ses achats de céréales sur le marché et, par suite, étaient susceptibles d’avoir un impact substantiel sur le commerce des céréales entre Etats.

Sauf à ce que la Cour revienne purement et simplement sur ce précédent, c’est donc essentiellement sur l’interprétation de cet arrêt que devrait se jouer le sort constitutionnel de l’obligation d’assurance.

b) Les autres questions posées

Il est toutefois possible que litige trouve sa solution sur d’autres terrains. Deux au moins semblent envisageables.

Le premier n’est pas constitutionnel, mais législatif, et il concerne la procédure et l’étendue des compétences des juridictions fédérales. Une obscure disposition du code général des impôts américain, « the anti-injunction clause » (la règle anti-injonction) dispose qu’il n’est pas possible de contester le principe d’une imposition a priori sans avoir été soumis à cette imposition et l’avoir acquittée (on paie d’abord, on discute ensuite…). Dans les premières étapes de la procédure, le gouvernement américain avait soutenu que cette disposition faisait obstacle à ce que les cours connaissent du litige, dans la mesure où les pénalités prévues en cas de non-respect de l’obligation d’assurance seraient assimilables à des « taxes ». Il a semble-t-il renoncé à cet argument, mais il pourrait être examiné par la Cour de sa propre initiative, car il s’agit d’une question de compétence (« jurisdiction ») et, non d’un simple problème de recevabilité. Si cet argument était retenu, ce ne serait que reculer l’échéance, car la Cour pourrait être ressaisie du problème dès l’entrée en vigueur des pénalités (en 2015, sauf erreur).

Le second terrain porte sur la compétence du pouvoir fédéral. Il a été soutenu que la pénalité prévue en cas de non-respect de l’obligation d’assurance est assimilable à une taxe, et que, par suite, elle se rattache au pouvoir explicitement reconnu à l’Etat fédéral de lever des impôts. Ainsi, l’obligation d’assurance pourrait se rattacher au pouvoir de lever l’impôt.

Voir de même:

États-Unis : « Un rejet de la réforme d’Obama serait gravissime »

Le Point

Source AFP

24/03/2012

Neal Katyal, ex-avocat du gouvernement démocrate, rappelle que l’assurance maladie est consommée par tous les Américains.

L’homme qui a défendu la réforme phare d’Obama sur la santé devant les tribunaux, Neal Katyal, ancien avocat du gouvernement démocrate auprès de la Cour suprême, prévient dans un entretien à l’AFP qu’un rejet de la loi par la haute juridiction serait « gravissime ».

Tous les experts parlent d’une audience historique. Pour quelle raison ?

Neal Katyal : Ce dossier est sans aucun doute une affaire très significative. Il est rare que la principale réalisation d’un président vienne devant la Cour suprême et soit attaquée comme étant contraire à la Constitution.

L’obligation pour chaque individu de se doter d’une assurance maladie est au coeur de la réforme. La loi peut-elle survivre sans cette mesure ?

Il est difficile d’imaginer que le reste de la loi puisse survivre si le mandat individuel est rejeté, car le Congrès qui a voté la réforme sur la couverture santé a dit : « Nous voulons nous débarrasser de toute discrimination à l’encontre de ceux qui ont des conditions préalables de santé pour être sûrs que les compagnies d’assurance prennent tout le monde en charge, à un prix juste ». Si vous supprimez la mesure qui prévoit que chacun doit être assuré, vous perdez cette logique.

En quoi cette mesure peut-elle être jugée anticonstitutionnelle ?

Les adversaires de la réforme disent que jamais le gouvernement n’a ainsi forcé quelqu’un à acheter un produit. Le gouvernement estime ne forcer personne. L’assurance maladie est quelque chose que tous les Américains consomment et on ne sait pas quand on en aura besoin. On peut être renversé par un bus, on peut avoir une crise cardiaque ou un problème similaire. Quand on n’a pas de couverture santé, on se présente aux urgences où les médecins ont l’ordre de vous soigner – comme dans toute société occidentale civilisée. Et qui paye pour cela ? Ce sont les Américains moyens qui payent la note pour ceux qui n’ont pas d’assurance. Nous ne régulons pas ce que les gens achètent mais la manière dont ils le financent.

Quels sont les enjeux de cette audience ?

Si la Cour suprême fait tomber la loi, ce ne serait pas qu’une question d’assurance maladie. Cela signifierait que la Cour suprême dirait : « Regardez, nous avons le pouvoir de vraiment prendre des décisions, et de les prendre pour les Américains, même dans une démocratie ». Cela pourrait mettre en péril nombre de réformes destinées à aider les gens contre les corporations puissantes et, en fait, contre les gouvernements puissants.

Quels sont les scénarios possibles ?

Il y a deux principales conclusions possibles. Soit la Cour suprême juge le mandat individuel anticonstitutionnel car il est sans précédent, soit elle le confirme et dit que cela relève du pouvoir du Congrès sur le commerce et les impôts. Je pense que la dernière hypothèse est la plus probable car c’est gravissime pour des juges non élus de prendre une décision d’une telle magnitude pour les Américains. On s’attend à une décision de la Cour suprême à la fin de sa session, le 30 juin.

Pourquoi les Américains dans leur majorité sont-ils opposés à cette réforme ?

Quand vous avez une loi majeure, les gens ont peur du changement. Ce n’est pas surprenant. Cette réforme va changer de manière notable le marché de l’assurance et beaucoup se font du souci. S’ils n’aiment pas la loi, ils devraient voter contre ceux qui l’ont faite. Votez contre le président Obama ou votez contre les membres du Congrès, mais je pense que ce n’est pas convenable de déplacer le débat politique devant la Cour suprême des États-Unis. S’ils n’aiment pas la loi, il y a une façon facile de le dire, c’est en novembre.

Voir encore:

Réforme de l’assurance santé : bataille historique à la Cour suprême américaine

Corine Lesnes

Le Monde

24.03.2012

Les deux camps ont affûté leurs couteaux. Ils s’apprêtent à livrer une bataille juridique comme seuls en connaissent les Etats-Unis, à partir du lundi 26 mars devant la Cour suprême à Washington. Les neuf juges vont examiner la réforme de l’assurance-santé promulguée par Barack Obama le 30 mars 2010, après une lutte acharnée avec les républicains. Les spécialistes inscrivent l’événement dans l’histoire de la Cour, à égalité ou peu s’en faut, avec la guérilla judiciaire menée contre le New Deal de Franklin D. Roosevelt dans les années 1930.

Généralement, une heure suffit à la Cour, même lorsqu’elle statue sur les cas les plus complexes. Pour entendre la plainte de 26 Etats contre la loi sur la protection des patients et des soins abordables (Patient Protection and Affordable Care Act), les magistrats se sont, cette fois, octroyé six heures réparties sur trois jours. La même question fondamentale qu’en 1936 se pose, lorsque la Cour avait déclaré anticonstitutionnel le salaire minimum : quelle est l’étendue de l’autorité du Congrès sur l’économie et le social ?

La dimension politique est omniprésente : si la Cour invalide la loi pour laquelle Barack Obama a bataillé bec et ongles, l’opposition républicaine, qui a placé le retour à un gouvernement « limité » au coeur de sa campagne, criera victoire. La décision sera connue à quatre mois de l’élection présidentielle. La moitié des Américains (51 %) pensent déjà qu’elle sera plus politique que dictée par le droit, selon un sondage de la fondation Kaiser, spécialisée dans les questions de santé.

Une fois de plus, la Cour suprême se voit chargée d’arbitrer des questions qui fixent le cadre de vie des Américains. Sur les problèmes de société comme la peine de mort ou l’avortement, elle est même obligée de statuer à la place du législateur, le Congrès et le président préférant ne pas se saisir de sujets aussi politiquement explosifs. Unique en son genre, la Cour fait à la fois office de Conseil constitutionnel, de Conseil d’Etat et de Cour de cassation. A ceci près qu’elle statue non pas avant la promulgation des lois, mais après, lorsque la loi est déjà, même partiellement, en vigueur.

D’ici aux élections de novembre, la Cour aura examiné trois des principaux sujets en débat dans la société américaine : outre la réforme de la santé, la loi sur l’immigration en Arizona, qui autorise la police locale à procéder à des contrôles de statut, prérogative fédérale, et la pratique de l’affirmative action (« discrimination positive ») dans les universités.

QUAND LES JUGES TRANCHENT À LA PLACE DES ÉLUS

Rares sont les individus qui influent autant sur la vie de leurs concitoyens que les neuf juges. Un club unique, peu représentatif, même si trois femmes en font maintenant partie. Ils sont nommés à vie, et directement par le président. « En aucun cas, on ne peut justifier les prérogatives de ces neuf juges et dire : c’est une institution démocratique », affirmait l’historien Gordon Wood en novembre 2011 lors d’une conférence à la New York Historical Society. « C’est une manière de contenir et d’adoucir les effets de la démocratie. »

Dans la configuration actuelle, les décisions importantes sont souvent prises à cinq voix contre quatre. Celles des juges conservateurs (Antonin Scalia, John Roberts, Samuel Alito, Clarence Thomas) étant équilibrées par celles des libéraux (Stephen Breyer, Sonia Sotomayor, Elena Kagan, Ruth Ginsburg) -, l’homme le plus influent se trouve être le « centriste » Anthony Kennedy, comme le fut Sandra Day O’Connor. Première femme du cénacle, elle donna de facto la présidence à George W. Bush en se prononçant pour l’arrêt du recompte des voix en Floride lors de l’élection de 2000. Certains – conservateurs comme progressistes – regrettent qu’au débat législatif le système institutionnel substitue une décision juridique. Cela revient à « tenir une élection entre neuf juristes non élus et à imposer le résultat à la nation entière », écrivait il y a quelques années le Wall Street Journal.

Sur la réforme de la santé, les juges entendent examiner plusieurs questions, y compris celle de savoir s’ils doivent ou non statuer sur la réforme avant même l’entrée en vigueur de ses dispositions les plus importantes, en 2014. Le débat le plus attendu porte sur la constitutionnalité du « mandat unique », selon le vocable qui désigne l’obligation faite aux Américains de contracter une assurance, sous peine d’amende. Pour l’opposition, c’est la disposition la plus facile à contester. Jamais les Américains n’ont été forcés d’acheter quelque chose contre leur gré, protestent les conservateurs. Pourquoi pas « une obligation d’acheter des brocolis ? », demande la Washington Legal Foundation, qui fait partie des dizaines de groupes ayant déposé des contributions devant la Cour pour s’opposer à la réforme.

La discussion va porter sur la « clause de commerce », la disposition de la Constitution (article 1, section 8) qui donne au Congrès le pouvoir de faire ce qu’il estime nécessaire pour réglementer les échanges inter-Etats. Comme souvent, la référence est vague (le Congrès a le pouvoir « de réguler le commerce avec les pays étrangers, entre les différents Etats et avec les tribus indiennes »).

L’administration Obama estime que l’assurance médicale, composante d’un secteur de la santé qui représente 17 % du PIB américain, fait de toute évidence partie du commerce entre les Etats. Pour le professeur Sanford Levinson, l’un des augustes constitutionnalistes du pays, les juristes vont se jeter les arguments à la tête, « alors que nous savons tous, dit-il, que la clause de commerce n’a pas de signification unique et vraie : elle n’a qu’un vaste champ de significations concurrentes ». Et le résultat, assurait-il début mars à la Brookings Institution, est « largement tributaire de qui gagne les élections et qui nomme les juges »…

La décision aura aussi valeur de test pour la Cour elle-même. A une époque de discrédit des institutions, elle est assez épargnée. Les trois quarts des Américains lui font confiance, ce qui la place juste derrière l’armée. Il est vrai qu’elle est l’une des rares instances à échapper aux médias et à l’argent. Malgré l’insistance de la presse, la Cour continue à refuser d’ouvrir les débats aux caméras. Des enregistrements seront mis à la disposition du public dès le soir de la décision, comme les magistrats l’avaient fait pour leur décision de 2004 infligeant une défaite cinglante à George W. Bush sur la suspension des garanties constitutionnelles à Guantanamo.

L’enjeu est important pour le président de la Cour, John Roberts. S’il figure parmi les conservateurs de l’institution, il n’est pas un acharné du fédéralisme, à l’inverse de son prédécesseur, William Rehnquist, qui ne cessait de vouloir affirmer le rôle des Etats face au pouvoir fédéral. Sous sa direction, la Cour a plutôt donné raison au monde des affaires, mais aussi souligné les prérogatives du Congrès et du pouvoir exécutif. John Roberts n’a que 57 ans. Il peut être tenté de statuer à long terme, et non pas dans l’écume du moment.

Les conservateurs n’aimeraient rien tant que revisiter les acquis du New Deal. Mais les juges n’ignorent pas que, lors de la confrontation avec Roosevelt, la Cour suprême a fini par battre en retraite après la réélection triomphale du président en 1936…

Corine Lesnes

Composition de la Cour

John Roberts président (chief justice), 57 ans, nommé par George W. Bush.

Antonin Scalia 76 ans, nommé par Ronald Reagan.

Anthony Kennedy 75 ans, nommé par Ronald Reagan.

Clarence Thomas 63 ans, nommé par George Bush.

Ruth Bader Ginsburg 79 ans, nommée par Bill Clinton.

Stephen Breyer 73 ans, nommé par Bill Clinton.

Samuel Alito 61 ans, nommé par George W. Bush.

Sonia Sotomayor 57 ans, nommée par Barack Obama.

Elena Kagan 51 ans, nommée par Barack Obama.

Voir aussi:

Le contrôle judiciaire de la constitutionnalité des lois

L’article ci-après est extrait de la revue électronique du département d’Etat intitulée L’enseignement du droit aux Etats-Unis. L’auteur de l’article, Robert Gordon, est professeur de droit et de l’histoire du droit à l’université de Yale.

Département d’Etat

Robert Gordon, est professeur de droit et de l’histoire du droit à l’université de Yale.

Les tribunaux des Etats-Unis détiennent un pouvoir unique, dit de contrôle judiciaire : les magistrats peuvent annuler les lois adoptées par un corps législatif et les mesures prises par le pouvoir exécutif s’ils considèrent que celles-ci sont contraires à la Constitution. Ce pouvoir n’est mentionné ni dans la Constitution des Etats-Unis ni dans celle des Etats fédérés. Mais, au fil du temps, il a acquis un caractère légitime et il est exercé régulièrement par les juges tant de l’échelon fédéral que des Etats fédérés.

La notion de contrôle judiciaire a été expliquée de manière mémorable dans l’un des arrêts les plus anciens et les plus célèbres de la Cour suprême, à savoir l’arrêt Marbury contre Madison (1803). Le président sortant, John Adams, avait nommé William Marbury juge de paix. Or son successeur, le président Thomas Jefferson, était hostile au parti de John Adams et à ses juges; il décida donc de ne pas remettre sa commission à William Marbury. S’appuyant sur une loi du Congrès, ce dernier demanda alors à la Cour suprême d’adresser une injonction au président pour qu’il lui remette sa commission.

Dans l’arrêt Marbury contre Madison, le président de la Cour suprême de l’époque, John Marshall, posa les fondements de la future autorité de la plus haute instance judiciaire du pays lorsqu’il statua que, de par la Constitution, le Congrès n’avait pas le pouvoir d’exiger de la Cour suprême qu’elle adresse ce genre d’injonctions et que, partant, la loi à laquelle se référait William Marbury était nulle et non avenue. Loin d’être un simple plan de gouvernement, écrivit John Marshall, la Constitution est la loi suprême du pays, supérieure donc à celles que peuvent adopter les corps législatifs. Puisque « l’interprétation des lois est sans conteste l’apanage et le devoir du pouvoir judiciaire », il va de soi que les tribunaux doivent avoir le pouvoir d’annuler et de refuser d’appliquer les lois qui sont contraires à la Constitution.

Dans les dizaines d’années qui suivirent, un grand nombre de tribunaux au niveau des Etats fédérés invoquèrent ce pouvoir de contrôle judiciaire pour invalider les lois qu’ils considéraient inconstitutionnelles.

Entre 1880 et 1937, la Cour suprême des Etats-Unis annula fréquemment divers textes adoptés par le Congrès et par les corps législatifs des Etats qui dépassaient, selon elle, les limites constitutionnelles du pouvoir reconnu au gouvernement de réglementer le monde des affaires.

Après 1950, les tribunaux invoquèrent le pouvoir de contrôle judiciaire surtout pour protéger les droits civiques et les libertés publiques de particuliers contre les mesures répressives de l’Etat fédéral ou des Etats fédérés, telles les actions en justice intentées au pénal contre des dissidents politiques et des groupes religieux impopulaires.

Dans le célèbre arrêt Brown contre Board of Education (1954), la Cour suprême annula toutes les lois relatives à la ségrégation raciale dans le domaine de l’enseignement public, au motif que ces textes étaient contraires à l’obligation d’assurer à tous les citoyens un traitement égal devant la loi conformément à la Constitution.

Le fait qu’il appartient en dernier ressort aux tribunaux de trancher sur la constitutionnalité des lois signifie qu’aux Etats-Unis les grandes questions politiques, comme la ségrégation raciale, finissent souvent par être débattues et décidées dans une salle d’audience, et qu’elles s’apparentent donc à des questions juridiques. Dès lors, le travail des simples avocats se trouve lié aux questions fondamentales d’habileté politique et de principes de gouvernement. Dès les premières années de la République des Etats-Unis, l’enseignement du droit a donc veillé à ce que les futurs avocats maîtrisent les principes et les objectifs fondamentaux des structures et de l’action de l’Etat.

Voir enfin:

La loi Obama sur la santé menacée par la Cour suprême

Catherine Gouëset

L’Express

28/03/2012

REUTERS/Jason Reed

Deux ans après sa promulgation, la réforme de l’assurance-maladie, pierre angulaire du mandat d’Obama à la Maison-Blanche, est contestée devant la Cour suprême. Décryptage.

Le sort de l’assurance-maladie, réforme phare de Barack Obama, est entre les mains des neuf juges de la Cour suprême. Pourquoi la « loi sur les soins abordables » suscite-t-elle aussi peu d’enthousiasme de la part de la population concernée et autant de rejet chez les Républicains? Décryptage.

La « loi sur les soins abordables », c’est quoi?

La « loi sur les soins abordables » (ACA), promulguée le 30 mars 2010, est destinée à fournir une assurance santé à 32 millions d’Américains qui en sont dépourvus – et à réduire le trou de 43 milliards de dollars creusé par les non-assurés. Plusieurs des prédécesseurs du président américain, du républicain Theodore Roosevelt au démocrate Bill Clinton, se sont brûlé les ailes sur l’assurance santé.

Il ne s’agit pourtant pas d’instaurer une sécurité sociale à la française, nuance notre correspondant aux Etats-Unis, mais « un système d’assurance privé encadré par des réglementations publiques », qui rend « obligatoire l’achat par tout individu non couvert d’une assurance personnelle, accompagnée, si besoin est, d’une subvention publique pour les ménages en difficulté financière ou touchés par le chômage mais trop « riches » pour se prévaloir du Medicaid, la couverture réservée au plus pauvres ».

D’autre part, les assureurs privés ne pourront plus refuser de couvrir les maladies de leurs clients sous prétexte qu’elles existaient avant la prise en charge du patient. Une méthode souvent utilisée pour éviter de rembourser les soins les plus chers comme les traitements de cancers.

Quel sont les points d’achoppement?

La loi compte plus de 2 400 pages mais seuls certains points sont contestés devant la Cour suprême, en particulier le « mandat individuel », une disposition qui rend obligatoire pour tous les Américains de se doter d’une couverture maladie avant 2014, sous peine de sanctions financières. En sont seulement dispensés les membres de certains cultes religieux, les prisonniers, les personnes âgées prises en charge par Medicare et les plus démunis couverts par Medicaid. C’est la mesure la plus controversée, celle que 28 Etats ont attaqué collectivement ou séparément.

Les plaignants considèrent que le Congrès a outrepassé ses prérogatives constitutionnelles tandis que le gouvernement argue que le Congrès avait le droit d’adopter cette mesure en vertu de dispositions sur le commerce et sur les impôts.

Pourquoi la loi est-elle si peu populaire ?

Deux-tiers des Américains estiment que la Cour Suprême devrait abroger la loi ou bien en retirer l’article qui rend obligatoire l’achat d’un contrat d’assurance, indique lundi un sondage ABC News/Washington Post. Les Américains situés au centre de l’échiquier politique, en revanche, sont opposés à la loi dans son ensemble mais sont favorables à certaines ses différentes dispositions, comme l’extension de la couverture des parents aux étudiants jusqu’à 26 ans.

Il a été reproché au président Obama d’avoir, en pleine crise économique, fait de l’ACA une priorité, plutôt que de s’attaquer au chômage.

Côté Démocrate, beaucoup estiment que l’administration a peu et mal communiqué sur les bénéfices de cette réforme. L’administration Obama a donc laissé le champ libre aux attaques du camp républicain contre ce qu’ils appellent l’Obamacare: 70% des sondés déclarent avoir entendu des arguments critiques au cours des dernières semaines sur la loi, contre 19% qui ont entendu des arguments positifs.

Enfin, les principaux bénéfices de l’ACA ne prendront effet qu’en 2014.

Comment les Républicains voient cette loi?

Les conservateurs américains y voient le symbole du dirigisme de l’Etat, au point de la qualifier de « socialiste ». « Cette loi est à l’origine de l’essor du mouvement populiste Tea party » selon le site Talking Points Memo, proche des Démocrates, et a « conduit à la droitisation du Parti républicain ».

Pour Paul Clement, l’avocat des 26 États à l’origine de la plainte, accepter une telle ingérence dans la vie des gens revient, à « permettre au Congrès de forcer les Américains à acheter des voitures américaines ou du brocoli ».

Le favori de la course à l’investiture républicaine Mitt Romney est d’ailleurs critiqué pour avoir promulgué, lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts, une loi sur la couverture santé qui aurait inspiré celle de Barack Obama. Mais Romney assure désormais qu’il abrogerait la réforme santé du président s’il était élu à la Maison Blanche en novembre prochain.

Le rôle de la Cour suprême

La Cour suprême des Etats-Unis compte neuf sages nommés à vie par le président: cinq l’ont été par un président républicain et quatre par un démocrate. La Cour a été saisie en septembre dernier par le gouvernement lui-même pour couper court aux interrogations sur la constitutionnalité de cette loi, mais aussi par plus de la moitié des Etats américains, tous républicains, par une organisation patronale ainsi que des particuliers. Elle doit rendra sa décision fin juin.

Beaucoup dénoncent les pouvoirs exorbitants accordés à la Cour suprême: « Il est rare que la principale réalisation d’un Président vienne devant la Cour suprême et soit attaquée comme étant contraire à la Constitution », souligne Neal Katyal, ancien avocat du gouvernement démocrate auprès de la Cour suprême. Si la Cour fait tomber « cette loi, cela signifierait que 9 personnes non élues ont le pouvoir » de prendre des décisions cruciales, et de les prendre pour les Américains, même dans une démocratie ». La même question fondamentale qu’en 1936 se pose, lorsque la Cour avait déclaré anticonstitutionnel le salaire minimum: quelle est l’étendue de l’autorité du Congrès sur l’économie et le social ?

L’importance de ce débat est mis en relief par le temps que la Cour a décidé d’y consacrer. Alors qu’il suffit généralement d’une heure à la Cour pour statuer, les magistrats ont, cette fois, prévu de consacrer 6 heures (réparties sur 3 jours) afin d’entendre la plainte des 26 Etats.

Que signifierait l’invalidation de tout ou partie de la loi pour Obama?

Si le « mandat individuel » -le principe de l’obligation de s’assurer- est rejeté par la Cour suprême, « Il est difficile d’imaginer que le reste de la loi puisse survivre ». Cela remet en cause l’équilibre financier de l’édifice ACA. L’assurance ne peut être imposée aux Américains que si les aides publiques la rendent abordable pour tous. « Sans d’importantes cotisations, il n’y aucun moyen de demander aux compagnies d’assurance de couvrir tout le monde pour le même tarif », écrit l’analyste Ruth Marcus dans le Washington Post. Aucun moyen non plus de venir à bout du trou de 43 milliards de dollars creusé par les non-assurés.

Un revers dans ce dossier constituerait un mauvais coup pour le dirigeant sortant, mais pas au point de lui barrer la route d’un second mandat, estime toutefois Thomas Mann, expert en sciences politiques à l’institut Brookings de Washington. « Si l’économie se maintient, Obama sera réélu, quelle que soit la décision », selon lui. « Si la Cour abrogeait par cinq voix contre quatre quelque chose qui est au programme des démocrates depuis plus de 40 ans », cela pourrait même remobiliser les démocrates, ajoute Pour Clyde Wilcox, professeur de sciences politiques à l’université de Georgetown. Ces derniers pourraient se dire que « nous ne pouvons pas laisser, note-t-il, un républicain nommer le prochain juge de la Cour Suprême ».

Une décision inouïe et sans précédent


Présidentielles 2012: La France est-elle encore une démocratie? (What happens to a government by judges when the judges are corrupt?)

16 avril, 2012
L’Amérique est-elle encore une démocratie ? Le Monde (13.09.03)
Si cette loi est jugée constitutionnelle, le gouvernement fédéral, qui vous oblige aujourd’hui à souscrire une assurance maladie, pourra vous obliger demain à acheter des brocolis. Opposants à Obamacare
Nous pensons que le ‘mandat individuel’ qui impose que tout Américain se dote d’une assurance-santé est contraire à la Constitution. Le gouvernement fédéral n’avait jamais obligé des individus à acheter un produit. Jean Card (Fédération des petites entreprises américaines)
Le système de gouvernement, qui est sorti aux Etats-Unis de l’association de plus en plus étroite des tribunaux à la direction de la marche de la législation, a été qualifié gouvernement par le judiciaire. Govermnent by judiciary: c’est le titre d’une remarquable étude de droit constitutionnel publié en 1911 dans l’organe peut-être le plus réputé de la science politique américaine. (…) L’étude, si solidement documentée, de L.-B. Boudin (…), a été écrite sous l’influence de la campagne de protestation de l’ex-président Roosevelt contre les obstacles apportés par le contrôle judiciaire au développement de la législation sociale et ouvrière et, de ce chef, a pris une certaine allure de combativité. Mais c’est l »oeuvre d’un juriste qui ne critique pas le principe même de ce contrôle, mais seulement son extension de l’examen de la compétence législative à celui de l’opportunité des lois. C’est à peu près sous le même titre, Government by Judges, que l »un des hauts dignitaires de la magistrature, M. Walter Clark, président de la Cour suprême de North Carolina, publiait un discours fait à Cooper Union le 27 janvier 1914, dans lequel il dénonçait les directions nouvelles qu’avait prises le contrôle judiciaire de constitutionnalité des lois comme une perversion de la constitution. (…) L’exemple des Etats-Unis d’Amérique, dont la Constitution avait développé le dogme constitutionnel de Montesquieu jusqu’à ses dernières conséquences logiques, est l’une des démonstrations les plus décisives de l’impuissance du principe de la séparation des pouvoirs à tenir longtemps ses promesses. Tôt ou tard, l’équilibre égalitaire, qu’il prétend établir entre les pouvoirs constitués s’inflécllit SOUS la poussée d’un besoin d’unité de vues et d’unité d’action dans le développement de la politique nationale. En Angleterre et en France, la rupture d’équilibre s’est opérée au profit du pouvoir législatif, qui a plié sous sa norme les pouvoirs coordonnés et instauré ainsi le gouvernement parlementaire. Aux Etats-Unis le renversement d’équilibre s’est produit au profit du pouvoir judiciaire, qui a soumis les deux autres à son contrôle et établi, par là, un régime de gouvernement par les juges. Edouard Lambert (Le gouvernement des juges et la lutte contre la législation sociale aux États-Unis, 1921)
La cour suprême, c’est le peuple. De Gaulle
Ce qu’il nous faut, c’est une arme contre la déviation du régime parlementaire. Michel Debré
En France, plus qu’ailleurs, le juge constitutionnel est proche de l’arène politique dès lors que l’usage du contrôle de constitutionnalité est étroitement lié à la compétition politique. Du fait du système du contrôle a priori, le juge semble, à son corps défendant, faire en quelque sorte office de  » tuteur  » vis à vis du législateur. Tout se passe comme si le Conseil constitutionnel, tout en étant juge, était chargé d’une mission de service public consistant à parfaire les lois soumises à son examen en les débarrassant de leurs dispositions inconstitutionnelles. Le juge français a vraiment un positionnement original. [Cette originalité] s’inscrit en droite ligne de notre culture politique. Le concept majeur de la démocratie, en France, c’est la volonté générale. Jusqu’à 1958, la loi votée par le Parlement en tant qu’expression de la volonté générale était réputée  » infaillible « . Le contrôle de la constitutionnalité des lois en France a mis fin à cette infaillibilité, sans cependant altérer la doctrine de la primauté de la volonté générale, c’est à dire du politique. Ce contrôle vise à assurer le respect d’une autre volonté générale exprimée, non par le législateur, mais par le pouvoir constituant. A travers la Constitution, le peuple souverain s’est donné des règles du jeu que le Conseil constitutionnel a pour mission de faire respecter. C’est à la lumière de ces considérations qu’il faut, me semble-t-il, interpréter le sens du contrôle de la constitutionnalité des lois « à la française ». La garantie de l’Etat de droit en France est étroitement liée au respect de la souveraineté du peuple. C’est ce qu’exprime le Conseil constitutionnel lorsque, par exemple, il relève dans une décision de 1991 que  » le pouvoir constituant est souverain  » et  » qu’il lui est donc loisible d’abroger, de modifier ou de compléter des dispositions de valeur constitutionnelle… « . (…) En France, c’est la notion de hiérarchie des normes qui prévaut, la volonté générale du législateur étant tenue de céder devant la volonté générale supérieure du constituant. (…) Comme son nom l’indique, le Conseil constitutionnel n’a pas été conçu pour être une cour. Le général De Gaulle, mais aussi René Cassin l’un des inspirateurs de la Constitution de 1958, étaient opposés à la création d’une cour constitutionnelle en France. De Gaulle estimait qu’en France,  » La cour suprême, c’est le peuple « . Le Conseil constitutionnel a donc été institué comme outil du  » parlementarisme rationalisé « . Il devait veiller à ce que le Parlement ne déborde pas du champ de compétence que lui assigne la Constitution de 1958 en empiétant sur les attributions de l’Exécutif. (…) Ces activités ont en effet considérablement évolué. Je reste toujours aussi étonnée de la rapidité avec laquelle a joué la dynamique institutionnelle. Le Conseil est en effet devenu de lui-même une cour constitutionnelle, ce qui rend le débat sur sa qualification – juridictionnelle ou non – sans objet. Quand et comment s’est opérée cette métamorphose ? Le tournant est connu. Il date très exactement de la décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association faisant suite à un recours du président du Sénat contre une loi modifiant le régime juridique des associations. Cette décision a transformé le rôle du Conseil. Garant de la répartition des compétences entre le Législatif et l’Exécutif, le Conseil a en effet étendu sa mission à celle de garant des droits fondamentaux. Il a de façon prétorienne décidé d’appliquer, non seulement la Constitution de 1958 elle-même qui précise essentiellement l’organisation des pouvoirs publics, mais aussi la Déclaration de 1789 et le préambule de 1946, qui établissent les droits et les libertés garantis en France. C’est maintenant sur ce  » bloc de constitutionnalité « , suivant l’expression du Doyen Favoreu, que le Conseil construit sa jurisprudence. Le Conseil Constitutionnel n’est pas la seule juridiction à s’être ainsi  » autoproclamée  » cour constitutionnelle. La Cour Suprême des Etats Unis, s’est elle aussi de sa propre initiative déclarée compétente pour contrôler la constitutionnalité des lois, à l’occasion de son fameux arrêt  » Marbury versus Madison  » de 1803.  (…) Ce qui peut surprendre, compte tenu notamment de notre tradition qui n’accorde pas au juge la place qu’il occupe dans d’autres pays, c’est l’audace inégalée dont a fait preuve le Conseil constitutionnel pour étendre son contrôle. Comment expliquer la décision de 1971 ? Le contexte a sans doute joué un rôle important : notons que la décision intervient quelques mois après la mort du général De Gaulle. Par ailleurs, la loi annulée par le Conseil était symboliquement très marquée par les événements de mai 68, en même temps qu’elle portait sur un domaine très sensible pour un large courant de l’opinion française, la liberté d’association. En deux mots, dans le cadre du maintien de l’ordre face à ce qu’il considérait être les menées subversives des groupes gauchistes et de leurs alliés intellectuels, le gouvernement de l’époque tentait d’établir un contrôle préalable des associations, et avait donc fait adopter une législation en ce sens. La décision du Conseil s’articule en deux temps. D’une part, elle consacre la liberté d’association en tant que principe constitutionnel ; d’autre part, elle considère qu’en instaurant un contrôle préalable des associations, la loi a violé ce principe. (…) L’indépendance, comme l’honnêteté intellectuelle, est une condition de la légitimité morale de la fonction. C’est une exigence qu’il faut cultiver en permanence. Sans avoir établi de statistiques, je peux indiquer qu’il m’est arrivé souvent de me prononcer dans un sens différent de ce que j’aurais fait si j’avais été parlementaire, abstraction faite de la discipline de parti. Noëlle Lenoir
Le Conseil constitutionnel est une institution française créée par la Constitution de la Cinquième République du 4 octobre 1958. Il veille à la régularité des élections nationales et référendums. Il se prononce sur la conformité à la Constitution des lois et de certains règlements dont il est saisi. Il intervient également dans certaines circonstances de la vie parlementaire et publique. Contrairement à d’autres tribunaux compétents en matière constitutionnelle tels que la Cour suprême des États-Unis, le Conseil constitutionnel français ne se situe au sommet d’aucune hiérarchie de tribunaux, ni judiciaires ni administratifs. Ces deux hiérarchies sont dominées respectivement par la Cour de cassation et le Conseil d’État. Ses décisions s’imposent toutefois ‘aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles’. Le Conseil constitutionnel français a donc une grande autorité sur l’ensemble des institutions françaises, mais cette autorité est limitée au champ du contrôle de constitutionnalité. Wikipedia
En ce qui concerne le train de vie de l’Etat, je suis un peu inquiet quand je vois celui de la campagne de Jacques Chirac. Il ne donne pas l’exemple ! Il a été affirmé à plusieurs reprises, y compris par des gens qui vous soutiennent, que vous aviez dépassé largement, et même très largement, votre plafond de dépenses de campagne qui est fixé à 90 millions. Vous l’avez vous-même évalué à 87 millions. Je n’en ai dépensé que 42. C’est un vrai problème parce qu’on sait que le Conseil constitutionnel doit vérifier ensuite les comptes de campagne. J’ai de bonnes raisons de penser que votre compte de campagne, Monsieur Chirac, est très largement dépassé. Donc vous avez un train de vie, en campagne en tout cas, qui ne laisse pas bien augurer de l’avenir. Lionel Jospin (débat télévisé du second tour de l’élection présidentielle, 2 mai 1995)
Pour le train de vie de ma campagne, Monsieur Jospin, je puis vous dire que conformément à la loi, mes comptes sont et seront publics. C’est la loi. Et que, par conséquent, le Conseil constitutionnel pourra juger, de même qu’il jugera les vôtres. N’accusez pas sans savoir, ou à partir de on-dit. Jacques Chirac
Jacques Cheminade était plutôt maladroit. Les autres étaient adroits…  Roland Dumas (plateau de télévision en mai 2011)
Le 11 octobre 1995, le Conseil constitutionnel rejette les comptes de campagne de Jacques Cheminade pour l’élection présidentielle de 1995, le privant entièrement du remboursement des frais de campagne. Jacques Cheminade saisit la Cour européenne des droits de l’homme. La Cour rejette à l’unanimité son pourvoi, considérant que « l’éventuelle incidence patrimoniale d’une procédure portant sur les conditions d’exercice d’un droit de caractère politique ne confère pas pour autant à celle-ci une nature « civile » » et que « la décision du Conseil Constitutionnel n’a aucunement privé le requérant de la propriété d’une somme quelconque, mais a seulement entraîné l’obligation pour le requérant de rembourser à l’Etat l’avance d’un million de francs, parce qu’il ne remplissait pas les conditions légales pour pouvoir prétendre au remboursement forfaitaire de ses dépenses de campagne »79. Il fut soupçonné par le Trésor public d’avoir organisé son insolvabilité en ayant hypothéqué son appartement parisien, ainsi qu’une ferme et une part de forêt qu’il possédait dans le Puy-de-Dôme. Son parti, la Fédération pour un nouvelle solidarité est alors renommé en Solidarité et Progrès et domicilié dans les vestiges d’une ancienne usine de Clichy-la-Garenne73. En août 1996, ses biens sont saisis et en 1998 son appartement est placé sous hypothèque légale par les services de l’État ; cette mise sous hypothèque sera renouvelée puis étendue en février 2010[réf. nécessaire]. Pour Jacques Cheminade, cette procédure relève de l’« acharnement »80. Le 31 juillet 2006, un huissier requis par l’État procède à la saisie-attribution du compte bancaire de Jacques Cheminade, destiné à alimenter son compte de campagne pour 2007. Le Trésor public réclame le remboursement des 171 525,46 €, représentant le remboursement de l’avance consentie par l’État en sa faveur (un million de francs, plus des frais antérieurs) au titre de l’élection présidentielle de 1995, suite à l’invalidation des comptes de campagne. Cheminade y voit « le regain d’une campagne d’acharnement en raison de ses prises de position et de sa dénonciation sans ambiguïté d’initiatives visant à démanteler les moyens de l’État-nation France ». Wikipedia
Ce n’est pas un bon souvenir. Je vis très mal la façon dont le droit, à cette occasion, a été tordu.(…) Vous savez, le Conseil constitutionnel, c’est un peu un club. On est entre gens de bonne compagnie, on se tutoie. Claquer la porte, donner des leçons aux collègues, ça ne se fait pas. Une chose est sûre : nous n’étions pas très fiers. Nous venions de passer trois jours à huis clos. Nous étions épuisés, mal à l’aise. Nous nous sommes dispersés sans un mot, avec le sentiment que la raison d’Etat l’avait emporté sur le droit. (…) Nous avions la certitude que leur origine était douteuse, mais nous penchions plutôt pour un potentat africain, une grosse fortune française ou les fonds secrets de Matignon. A l’époque, personne ne parlait de Karachi, du Pakistan ou de l’Arabie saoudite. Je ne me souviens pas que l’hypothèse de rétrocommissions liées à des contrats d’armement ait été évoquée. (…) Juste avant notre vote, Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. Sans doute lui a-t-il dit que la situation était délicate et qu’il avait dû manœuvrer pour faire régulariser les comptes. Mon impression, c’est que Roland Dumas, Jacques Chirac et Edouard Balladur se tenaient à l’époque par la barbichette. Et que nous avons servi de caution à une belle entourloupe. Jacques Robert (ancien membre du Conseil constitutionnel, 01.12.2011)
Pour moi, cela a été un déchirement intérieur. J’ai eu l’impression qu’on me prenait en otage dans une affaire politique. Nous avons présenté devant la nation des comptes réguliers alors que nous savions tous qu’ils étaient irréguliers : une tache sur l’indépendance du Conseil constitutionnel. L’institution s’est fait manoeuvrer. S’il n’y avait eu que des professeurs de droit autour de la table, ils auraient tous annulé l’élection. (…) Chirac et Balladur avaient commis tous les deux des irrégularités. Mais l’un était élu et pas l’autre. On ne pouvait pas invalider les comptes de Balladur, le ruiner et laisser gambader Chirac à l’Elysée ! Roland Dumas ne voulait pas faire de vagues. Il mesurait les conséquences politiques avant l’application du droit. Il disait que nous n’étions pas là pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement (RPR, dirigé par Alain Juppé – ndlr). Il a habilement louvoyé, comme toujours. Nous étions dans une situation impossible. Si nous avions annulé l’élection, tout le monde aurait hurlé. Il n’y avait que deux solutions : aller au clash ou maquiller les comptes. (…) A priori, vous ne pouvez pas accepter que soit élu président un candidat qui a commis une irrégularité dans ses comptes de campagne. Impensable ! C’est pourtant ce qui s’est passé. Il fallait donc maquiller les comptes. (…) [Les rapporteurs ] sont revenus nous voir une dernière fois avec les comptes qui dépassaient symboliquement de 1 franc ! Ils nous signifiaient ainsi qu’ils n’étaient pas dupes. Moi, à leur place, j’aurais balancé le dossier à la figure de Dumas ! (…) Pour montrer que nous étions indépendants, nous avons invalidé Jacques Cheminade, alors qu’il n’avait commis que de légères erreurs. Pour lui, nous n’avons eu aucun problème de conscience : il a eu tous ses biens hypothéqués. Jacques Robert
Nous ne voulions pas provoquer une révolution ! Si nous avions invalidé les comptes de Chirac, comment aurait réagi l’opinion ? Certains auraient peut-être pensé que nous étions courageux. Mais d’autres se seraient demandé si nous avions vraiment appliqué le droit. Maurice Faure,
Question cruciale : si le Conseil avait imposé la loi, comme sa mission et son serment le lui commandaient, s’il avait rejeté les comptes de Chirac et de Balladur, que se serait-il passé ? Cela aurait-il, ainsi que le prétendait Roland Dumas, entraîné mécaniquement l’annulation de l’élection et provoqué une grave crise de régime ? En vérité, pas du tout. Cela n’aurait pas remis en cause le suffrage universel. Elu face à Jospin avec presque 53 % des voix, Chirac serait évidemment resté à l’Elysée. (…) En revanche, Chirac et Balladur auraient dû rembourser beaucoup d’argent et peut-être donner des explications sur son origine suspecte. Balladur se serait probablement retrouvé sur la paille. Pour les Sages du Conseil, le choix n’était guère d’ordre juridique ou constitutionnel : il était politique. Il fallait maintenir à tout prix la confiance entre le peuple et son élu. Retoquer Balladur obligeait à retoquer aussi Chirac.  (…) Les membres du Conseil constitutionnel ferment donc les yeux pour sauver deux grands candidats. Et pour ne pas passer pour des incompétents, pour montrer qu’ils remplissent leur mission de vérificateurs des comptes, ils prennent la décision de sanctionner un petit candidat indépendant. (…) La farce démocratique trouve alors son dindon. Il s’appelle Jacques Cheminade. L’ennemi de la finance, le candidat du groupuscule Nouvelle solidarité qui rêve de concilier le socialisme jaurésien, le christianisme social et le gaullisme de rupture. 0,27 % des voix. Les Sages trouvent dans ses comptes de campagne une petite anomalie. Ils estiment que 1,7 million de francs de prêts sans intérêts, offerts par des particuliers, sont des dons déguisés qui « constituent pour le candidat un avantage ». Conséquence : Cheminade doit rembourser l’avance d’un million de francs accordée par l’Etat pour ses frais de campagne ! Pour lui, pas de négociation. En août 1996, l’Etat saisit ses biens. Seize ans plus tard, il lui réclame encore 170 000 euros alors qu’il est à nouveau candidat à la présidentielle de 2012. Jacques Cheminade juge la procédure abusive, puisque même la jurisprudence de la Commission des comptes de campagne recommande qu’en matière politique, les taux d’intérêts peuvent être nuls… Nos deux anciens du Conseil constitutionnel, Jacques Robert et Maurice Faure, ne sont pas fiers du traitement infligé à ce petit candidat. Ils reconnaissent que, honteux du cadeau fait à Chirac et Balladur, ils se sont refait une virginité sur son dos. Un appartement de 60 mètres carrés à Paris et une vieille maison de famille en Auvergne. Les Inrocks
Je souhaiterais plus de transparence. Il me semblerait beaucoup plus sain que le Conseil constitutionnel ne soit pas aussi le juge électoral. Dans cette instance très politique, tout le monde se connaît. Je trouve gênant de statuer sur la situation de personnes que vous retrouvez le lendemain au cours d’une réception, avec qui vous avez siégé dans un gouvernement ou qui ont été vos opposants politiques.  Le Conseil constitutionnel doit devenir une Cour suprême, avec des membres qui ne seraient pas des politiques mais plutôt des juges. Noëlle Lenoir
Il faudra probablement réunir une commission composée de professeurs de droit. Le système existant n’est pas si mauvais mais il n’est pas parfait. Il faut l’améliorer. La grande réforme serait de s’orienter vers une Cour constitutionnelle composée de magistrats et de juristes, comme cela existe dans les pays anglo-saxons.  Roland Dumas
Dix-sept ans après, Jacques Robert se repasse encore le film de ces longues journées d’octobre 1995 autour de la table du Conseil constitutionnel. Trois jours qui ont fait basculer la Ve République dans une autre dimension, celle d’une République bananière qui viole les règles qui la fondent et auxquelles chaque citoyen est censé obéir sous peine d’emprisonnement. (…) Aujourd’hui, de graves questions se posent sur le rôle et le pouvoir du Conseil constitutionnel. Après avoir violé son serment en 1995, peut-il encore se prévaloir d’être un conseil des Sages ? Reste-t-il légitime pour vérifier les comptes des candidats de l’élection présidentielle qui vient ? Les Inrocks

Vous avez dit république bananière?

Prenez la haute juridiction du pays, présidée alors par un repris de justice, accessoirement avocat du principal journal satirique du pays et nommé par un président qui avait menti pendant ses deux mandats sur son passé comme sur son état de santé …

Faites lui valider les comptes de campagne irréguliers tant du président délinquant multi-récidiviste dont elle allait plus tard voter l’immunité que de son rival malheureux du premier tour issu du même parti  pour leur éviter de perdre le remboursement de leurs dépenses de campagne mais surtout éviter de jeter le discrédit sur tout le système …

Refaites vous une virginité à bon compte (il faut bien un dindon de la farce) sur le dos du plus petit candidat qui lui en ressortira ruiné

Et vous avez tous les ingrédients d’une parfaite république bananière.

Retour …

Au moment même où, en une sorte de remake du conflit avec le New Deal de Roosevelt des années 1930 et à quelques mois de l’élection de novembre, la Cour suprême américaine examine ou s’apprête à examiner la constitutionnalité de la réforme de la santé, de la loi sur l’immigration et de l’affirmative action dans les universités…

Et à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle française …

Sur ces trois jours qui, comme le rappelait dernièrement Les Inrocks, »ont fait basculer la Ve République dans une autre dimension ».

Scandale qui d’ailleurs, sans la pression d’une enquête judiciaire sur l’affaire de l’attentat de Karachi n’aurait probablement jamais été révélé.

Mais qui, comme le reconnaissent aujourd’hui certains de ses anciens membres (mais lequel des actuels candidats à moins d’une semaine du premier tout, y compris un certain Bayrou dont on oublie qu’au côté de l’actuel président sortant, il faisait partie du comité politique du candidat Balladur de 1995?), pose la question de l’instance censée fonder et valider le choix le  plus fondamental des citoyens que nous sommes.

Contraints, nous qui nous étions tant gaussés (avant notre propre farce deux ans plus tard du 21 avril) de l’embarras d’une Cour suprême américaine lors de l’élection très serrée de novembre 2000, d’évoquer la création… d’une « sorte de Cour suprême à l’américaine » ?

Campagnes de Chirac et de Balladur en 1995: souvenirs d’une arnaque

Benoît Collombat et David Servenay

Les Inrocks

23/02/2012

En 1995, Balladur et Chirac financent leur campagne électorale avec des millions à l’origine douteuse. Le Conseil constitutionnel cache l’information pour éviter un scandale. Aujourd’hui, ceux qui ont participé à la dissimulation reviennent sur leur malaise.

Tempête sous un crâne. Dix-sept ans après, Jacques Robert se repasse encore le film de ces longues journées d’octobre 1995 autour de la table du Conseil constitutionnel. Trois jours qui ont fait basculer la Ve République dans une autre dimension, celle d’une République bananière qui viole les règles qui la fondent et auxquelles chaque citoyen est censé obéir sous peine d’emprisonnement. Le crâne est dégarni, le regard aigu sous les lunettes. Cet éminent juriste de 84 ans, agrégé de droit public, ne digère toujours pas la façon dont lui et ses collègues ont validé les comptes de campagne d’Edouard Balladur et de Jacques Chirac au lendemain de la présidentielle du 7 mai 1995 alors qu’ils étaient illégaux.

« Une belle entourloupe »

La première fois que Jacques Robert est sorti de son silence, c’était dans Le Parisien du 1er décembre 2011 :

« Nous n’étions pas très fiers, expliquait-il. La raison d’Etat l’avait emporté sur le droit. Nous avons servi de caution à une belle entourloupe. »

Aujourd’hui, il nous reçoit chez lui, assis dans le fauteuil de son bureau de style bourgeois empli de livres et d’archives bien rangées. Il en dit plus sur le profond malaise que cette « entourloupe » lui a laissé.

« Pour moi, commence-t-il, cela a été un déchirement intérieur. J’ai eu l’impression qu’on me prenait en otage dans une affaire politique. Nous avons présenté devant la nation des comptes réguliers alors que nous savions tous qu’ils étaient irréguliers : une tache sur l’indépendance du Conseil constitutionnel. L’institution s’est fait manoeuvrer. S’il n’y avait eu que des professeurs de droit autour de la table, ils auraient tous annulé l’élection. »

Replongeons-nous dans la « prise d’otage ». Elle s’est déroulée le 11 octobre 1995 à Paris, dans une aile du Palais-Royal où siègent la vieille institution et ses neuf membres, nommés par le chef de l’Etat et les présidents des chambres parlementaires. Le rôle de ces neuf Sages, comme la tradition les appelle, est de veiller au respect de la Constitution et à la régularité des élections. Ils valident les dépenses de chaque candidat.

Ce jour-là, dans la salle du Conseil, se déroule un rituel courtois. Trois rapporteurs, membres du Conseil d’Etat, présentent aux Sages le résultat de leur enquête sur les comptes de Balladur, Chirac, Jospin, Le Pen, Hue, Laguiller, de Villiers, Voynet et Cheminade : les neuf candidats à l’élection présidentielle. Problème : les comptes de campagne d’Edouard Balladur dépassent le plafond légal et ont été maquillés pour masquer de grosses sommes d’argent à l’origine douteuse. Quant aux comptes de Jacques Chirac, élu six mois plus tôt président de la République, ils sont eux aussi hors la loi. Jacques Robert se souvient : « Les membres du Conseil étaient affreusement gênés. »

D’un coup, au centre de la table, le président de l’institution, Roland Dumas, rompt le silence.

« Il a immédiatement dit que si les comptes de Balladur et Chirac étaient irréguliers, il fallait les modifier, raconte Jacques Robert. L’idée qui s’est imposée, c’est que l’on ne pouvait pas provoquer une crise de régime pour une affaire financière. »

Ce que Roland Dumas demande aux Sages, c’est de  » fermer les yeux » sur les anomalies des comptes de Balladur. Jacques Robert : « Chirac et Balladur avaient commis tous les deux des irrégularités. Mais l’un était élu et pas l’autre. On ne pouvait pas invalider les comptes de Balladur, le ruiner et laisser gambader Chirac à l’Elysée ! Roland Dumas ne voulait pas faire de vagues. Il mesurait les conséquences politiques avant l’application du droit. Il disait que nous n’étions pas là pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement (RPR, dirigé par Alain Juppé – ndlr). Il a habilement louvoyé, comme toujours. Nous étions dans une situation impossible. Si nous avions annulé l’élection, tout le monde aurait hurlé. Il n’y avait que deux solutions : aller au clash ou maquiller les comptes. »

Un autre membre du Conseil, qui ne s’est jamais exprimé sur cette affaire, nous confirme le déroulement des événements. C’est Maurice Faure, ancien résistant, deux fois ministre, de la Justice puis de l’Equipement, sous François Mitterrand.

« Nous ne voulions pas provoquer une révolution !, dit-il avec un accent rocailleux. Si nous avions invalidé les comptes de Chirac, comment aurait réagi l’opinion ? Certains auraient peut-être pensé que nous étions courageux. Mais d’autres se seraient demandé si nous avions vraiment appliqué le droit. »

Question cruciale : si le Conseil avait imposé la loi, comme sa mission et son serment le lui commandaient, s’il avait rejeté les comptes de Chirac et de Balladur, que se serait-il passé ? Cela aurait-il, ainsi que le prétendait Roland Dumas, entraîné mécaniquement l’annulation de l’élection et provoqué une grave crise de régime ? En vérité, pas du tout. Cela n’aurait pas remis en cause le suffrage universel. Elu face à Jospin avec presque 53 % des voix, Chirac serait évidemment resté à l’Elysée.

Un choix politique

En revanche, Chirac et Balladur auraient dû rembourser beaucoup d’argent et peut-être donner des explications sur son origine suspecte. Balladur se serait probablement retrouvé sur la paille. Pour les Sages du Conseil, le choix n’était guère d’ordre juridique ou constitutionnel : il était politique. Il fallait maintenir à tout prix la confiance entre le peuple et son élu. Retoquer Balladur obligeait à retoquer aussi Chirac. « A priori, vous ne pouvez pas accepter que soit élu président un candidat qui a commis une irrégularité dans ses comptes de campagne. Impensable ! C’est pourtant ce qui s’est passé. Il fallait donc maquiller les comptes », confirme Jacques Robert.

En fermant les yeux sur de l’argent à la provenance douteuse, les Sages prenaient le risque que l’affaire leur revienne un jour en boomerang dans la figure. C’est ce qui va se produire quinze ans plus tard grâce à l’enquête des juges d’instruction Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire sur le volet financier de l’attentat de Karachi (14 morts dont 11 Français, le 8 mai 2002).

En octobre 2010, les deux magistrats soupçonnent les balladuriens d’avoir financé leur campagne électorale avec de l’argent sale issu des rétrocommissions touchées sur de gros contrats d’armement au Pakistan et en Arabie Saoudite. Ils envoient les policiers de la Division nationale des investigations financières fouiller les comptes de campagne du candidat. Et aux archives du Conseil constitutionnel, rue Montpensier, ils saisissent un document explosif dans lequel trois rapporteurs du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes demandaient aux neuf Sages le rejet des comptes de campagne d’Edouard Balladur.

Dans ce document confidentiel, les rapporteurs établissent que Balladur, qui déclare avoir dépensé 83 millions, en a en réalité dépensé 97, dépassant de 7 millions le plafond légal, fixé à 90 millions. Ils calculent que 14 millions de francs ne sont justifiés ni par des factures ni par des dons réguliers. Ils découvrent aussi, sur le compte bancaire de l’Association de financement de la campagne d’Edouard Balladur, un dépôt en liquide de 10 millions de francs, en grosses coupures, trois jours après le premier tour du 23 avril 1995.

Les rapporteurs interrogent les responsables de l’équipe Balladur. Ces derniers répondent que ces 10 millions en liquide proviennent de « ventes diverses de gadgets et de T-shirts » et de « collectes au drapeau » lors des meetings de campagne. Des T-shirts et des pins achetés avec des grosses coupures ? Les rapporteurs ne sont guère convaincus. Ils l’expliquent aux membres du Conseil constitutionnel. Eux aussi sont perplexes.

« Personne n’y a cru !, se souvient Jacques Robert. On a tous rigolé. Balladur nous a pris pour des imbéciles ! »

Maurice Faure, vif malgré ses 89 ans : « C’était quand même un peu gros, ces 10 millions ! Une somme en liquide si importante, déposée si tardivement, ça paraissait anormal. » D’où Balladur sortait-il ces millions ? Le Conseil s’était interrogé sur l’origine de ces billets : « Nous avons pensé à la piste des fonds secrets, se souvient Jacques Robert. Puis nous l’avons abandonnée. »

Les balladuriens, à l’époque, juraient qu’aucun fonds secret n’avait financé leur campagne. Les Sages avaient alors posé d’autres hypothèses : « Cela pouvait aussi provenir de l’argent de la Françafrique, confie Jacques Robert. De certains chefs d’Etat comme Omar Bongo, le président du Gabon… » Mais les neuf Sages n’ayant aucun pouvoir d’enquête, il leur fut impossible d’en savoir plus. « Nous n’étions pas des juges d’instruction, souligne Jacques Robert, nous ne pouvions pas perquisitionner. C’est pour cette raison que, à la suite de cette affaire, nous avons fait une note demandant l’augmentation des pouvoirs d’investigation du Conseil constitutionnel. » Une note qui sommeille encore dans un tiroir.

Aux membres du Conseil, les rapporteurs expliquent que ces mystérieux 10 millions, intraçables, suffisent à invalider les comptes de Balladur. Mais Roland Dumas s’y oppose fermement : « Non ! Ce n’est pas possible, réplique-t-il aux rapporteurs. Puis-je vous demander de revoir vos comptes, en minorant certaines dépenses ? Je suis sûr que vous allez trouver une solution. » Jacques Robert se souvient de ce moment. Les rapporteurs se regardent d’un air affligé mais obéissent. Ils modifient des chiffres mais les comptes rabotés dépassent toujours le plafond légal. « Mieux, mais pas suffisant ! », tranche Dumas.

« A leur place, j’aurais balancé le dossier à la figure de Dumas ! »

Les rapporteurs comprennent que le président du Conseil constitutionnel ne souhaite « ni sanction ni annulation » des comptes de campagne de Balladur. Jacques Robert : « Ils sont revenus nous voir une dernière fois avec les comptes qui dépassaient symboliquement de 1 franc ! Ils nous signifiaient ainsi qu’ils n’étaient pas dupes. Moi, à leur place, j’aurais balancé le dossier à la figure de Dumas ! »

Contacté par Les Inrocks, Roland Dumas, revenu aujourd’hui au métier d’avocat, ne souhaite plus aborder publiquement le fond de cette affaire. Pour lui, les délibérations du Conseil constitutionnel auraient dû rester secrètes. « Jacques Robert a tort de parler ainsi. Nous sommes tous tenus par un serment de respect du secret. » Il ajoute, sibyllin :

« Ce que dit Jacques Robert n’est pas exact. – Pas exact ? Mais comment ? – Vous le saurez à l’ouverture des archives du Conseil constitutionnel, dans quelques années… » Puis il met poliment fin à la conversation.

Après le maquillage demandé par Roland Dumas, le Conseil passe au vote. La volonté de Dumas l’emporte : les neuf Sages votent majoritairement la validation des comptes de Chirac et de Balladur. Mais, parmi eux, plusieurs ont voté contre. Dans Le Monde du 26 novembre 2010, les journalistes Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert-Diard lèvent le mystère sur l’identité de ces résistants : il s’agirait des quatre conseillers nommés par la gauche.

L’un d’eux était une femme. C’est l’avocate Noëlle Lenoir, nommée en 1992 au Conseil constitutionnel par le président de l’Assemblée nationale, le socialiste Henri Emmanuelli. Considèrant qu’elle est soumise au devoir de réserve, elle ne veut pas répondre à nos questions mais lâche un indice : « Je ne vous dis pas ce que j’ai voté mais je suis en paix avec ma conscience. » Quant à ceux qui auraient voté pour la validation, il s’agirait des quatre conseillers nommés par la droite. Si cela se révèle exact, la voix de Roland Dumas aurait donc fait la différence, Seules les archives permettront de trancher cette question avec certitude.

N’oublions pas les comptes de Jacques Chirac. Comme pour Balladur, de mystérieux millions sont apparus dans sa campagne. Le 2 mai 1995, ils se sont même invités de façon spectaculaire dans le débat télévisé Chirac-Jospin précédant le second tour de l’élection présidentielle.

Le candidat socialiste avait lancé à son adversaire : « En ce qui concerne le train de vie de l’Etat, je suis un peu inquiet quand je vois celui de la campagne de Jacques Chirac. Il ne donne pas l’exemple ! Il a été affirmé à plusieurs reprises, y compris par des gens qui vous soutiennent, que vous aviez dépassé largement, et même très largement, votre plafond de dépenses de campagne qui est fixé à 90 millions. Vous l’avez vous-même évalué à 87 millions. Je n’en ai dépensé que 42. C’est un vrai problème parce qu’on sait que le Conseil constitutionnel doit vérifier ensuite les comptes de campagne. J’ai de bonnes raisons de penser que votre compte de campagne, Monsieur Chirac, est très largement dépassé. Donc vous avez un train de vie, en campagne en tout cas, qui ne laisse pas bien augurer de l’avenir. »

Rire crispé puis raclement de gorge de Jacques Chirac, qui répond à Lionel Jospin dans son inimitable tempo : « Pour le train de vie de ma campagne, Monsieur Jospin, je puis vous dire que conformément à la loi, mes comptes sont et seront publics. C’est la loi. Et que, par conséquent, le Conseil constitutionnel pourra juger, de même qu’il jugera les vôtres. N’accusez pas sans savoir, ou à partir de on-dit. » Mi-cordial, mi-pincé, Chirac semblait quand même bien sûr que ses comptes seraient validés par le Conseil constitutionnel.

Comment pouvait-il être si confiant avec un Conseil à moitié socialiste et présidé par un adversaire politique présumé, Roland Dumas ? Jacques Robert l’avait révélé en décembre : avant le vote du Conseil constitutionnel, « Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. » Quels mots sont échangés ? Les deux hommes conviennent-ils d’un arrangement ? Aucun, soutient Dumas. Négocient-ils quelque chose ? Un pacte pour l’avenir ? Dumas dément. L’important, pour lui et pour Chirac, est de trouver le moyen de ne pas jeter le discrédit sur un homme élu à la plus haute fonction. Les membres du Conseil constitutionnel ferment donc les yeux pour sauver deux grands candidats. Et pour ne pas passer pour des incompétents, pour montrer qu’ils remplissent leur mission de vérificateurs des comptes, ils prennent la décision de sanctionner un petit candidat indépendant.

Jacques Cheminade, parfait bouc émissaire

La farce démocratique trouve alors son dindon. Il s’appelle Jacques Cheminade. L’ennemi de la finance, le candidat du groupuscule Nouvelle solidarité qui rêve de concilier le socialisme jaurésien, le christianisme social et le gaullisme de rupture. 0,27 % des voix. Les Sages trouvent dans ses comptes de campagne une petite anomalie. Ils estiment que 1,7 million de francs de prêts sans intérêts, offerts par des particuliers, sont des dons déguisés qui « constituent pour le candidat un avantage ».

Conséquence : Cheminade doit rembourser l’avance d’un million de francs accordée par l’Etat pour ses frais de campagne ! Pour lui, pas de négociation. En août 1996, l’Etat saisit ses biens. Seize ans plus tard, il lui réclame encore 170 000 euros alors qu’il est à nouveau candidat à la présidentielle de 2012.

Jacques Cheminade juge la procédure abusive, puisque même la jurisprudence de la Commission des comptes de campagne recommande qu’en matière politique, les taux d’intérêts peuvent être nuls… Nos deux anciens du Conseil constitutionnel, Jacques Robert et Maurice Faure, ne sont pas fiers du traitement infligé à ce petit candidat. Ils reconnaissent que, honteux du cadeau fait à Chirac et Balladur, ils se sont refait une virginité sur son dos.

Jacques Robert : « Pour montrer que nous étions indépendants, nous avons invalidé Jacques Cheminade, alors qu’il n’avait commis que de légères erreurs. Pour lui, nous n’avons eu aucun problème de conscience : il a eu tous ses biens hypothéqués. »

Un appartement de 60 mètres carrés à Paris et une vieille maison de famille en Auvergne. « Bien sûr qu’il y a eu inégalité de traitement ! », reconnaît aussi Maurice Faure. Quant à Roland Dumas, il s’en défaussera sur un plateau de télévision en mai 2011, avec cette phrase cruelle mais tellement révélatrice du fonctionnement réel de l’institution : « Jacques Cheminade était plutôt maladroit. Les autres étaient adroits… » Au téléphone, nous lui demandons le sens de cette remarque, ce qu’elle implique dans la conception qu’on peut avoir du droit appliqué aux puissants. Il nous répond ceci : « J’ai voulu dire ce que j’ai dit. » Rien de plus.

En 1995, ces longues journées de débats et le sacrifice d’un « maladroit » ont blessé la conscience du Conseil constitutionnel. Le dernier jour des délibérations, un déjeuner est organisé avec les neuf membres du Conseil et les trois rapporteurs qui demandaient l’invalidation des comptes. Ces derniers refusent l’invitation. Comment s’est déroulé ce déjeuner ? Jacques Robert le résume en souriant : « Nous avons parlé d’autre chose… »

Aujourd’hui, de graves questions se posent sur le rôle et le pouvoir du Conseil constitutionnel. Après avoir violé son serment en 1995, peut-il encore se prévaloir d’être un conseil des Sages ? Reste-t-il légitime pour vérifier les comptes des candidats de l’élection présidentielle qui vient ? Noëlle Lenoir pense que cette institution, trop politique, devrait totalement changer son mode de fonctionnement. « Je souhaiterais plus de transparence. Il me semblerait beaucoup plus sain que le Conseil constitutionnel ne soit pas aussi le juge électoral. Dans cette instance très politique, tout le monde se connaît. Je trouve gênant de statuer sur la situation de personnes que vous retrouvez le lendemain au cours d’une réception, avec qui vous avez siégé dans un gouvernement ou qui ont été vos opposants politiques. »

Notons que Jacques Cheminade avait tenté, à l’époque, d’invoquer la partialité de Roland Dumas : ce dernier était l’avocat du Canard enchaîné et il avait dans les années 1980 plaidé contre Cheminade dans un procès en diffamation. L’argument n’avait pas porté. Jacques Robert : « Il faudrait enlever au Conseil le contentieux électoral. Pourquoi ne pas confier l’examen des comptes de campagne à la Cour des comptes ? Ou alors créer un organisme indépendant ? » Noëlle Lenoir va plus loin :

« Le Conseil constitutionnel doit devenir une Cour suprême, avec des membres qui ne seraient pas des politiques mais plutôt des juges. »

Une sorte de Cour suprême, à l’américaine ? C’est ce que propose Roland Dumas, qui se dit « partisan d’une réforme » après la présidentielle de mai 2012. « Il faudra probablement réunir une commission composée de professeurs de droit. Le système existant n’est pas si mauvais mais il n’est pas parfait. Il faut l’améliorer. La grande réforme serait de s’orienter vers une Cour constitutionnelle composée de magistrats et de juristes, comme cela existe dans les pays anglo-saxons. » Dumas cite la vieille blague du père de la Déclaration d’indépendance américaine, Thomas Jefferson : « Un juge à la Cour suprême ne prend jamais sa retraite et meurt rarement. » Traduction : ces gardiens de la loi y seront pour toujours. Est-ce le bon modèle pour un conseil plus juste et plus transparent ?

Voir aussi:

Jacques Robert : «On s’est tous dit qu’il se fichait de nous»

 Le Parisien

01.12.2011

 Professeur de droit et président honoraire de l’université Panthéon-Assas, Jacques Robert, 83 ans, a été membre du Conseil constitutionnel de 1989 à 1998. A ce titre, il a examiné, en octobre 1995, dans la foulée de l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée, les comptes de campagne des candidats, notamment ceux d’Edouard Balladur. Pour « le Parisien » – « Aujourd’hui en France », il détaille les manœuvres qui ont conduit les Sages à « blanchir » 10 millions de francs (1,5 M€) à l’origine douteuse.

Vous souvenez-vous du délibéré portant sur les comptes de campagne d’Edouard Balladur?

JACQUES ROBERT. Parfaitement. Et ce n’est pas un bon souvenir. Je vis très mal la façon dont le droit, à cette occasion, a été tordu.

C’est-à-dire?

Comme tous les dossiers électoraux, celui d’Edouard Balladur a été examiné par trois conseillers rapporteurs détachés auprès de nous par la Cour des comptes et le Conseil d’Etat. Leur rapport, présenté en séance pleinière, était sans équivoque : les comptes du candidat Balladur accusaient 10 millions de francs de recettes d’origine inconnue. Ils étaient donc irréguliers.

Ont-ils tenté d’obtenir une explication de l’ex-candidat?

Oui. Ils lui ont écrit à trois reprises, par lettre recommandée, mais Edouard Balladur ne leur a jamais répondu. L’explication selon laquelle ces 10 millions provenaient de la vente de tee-shirts, esquissée par son trésorier, ne tenait pas la route. C’était une somme énorme. On s’est tous dit que Balladur se fichait de nous.

Les comptes de Jacques Chirac, eux, étaient corrects?

Non. Mais les irrégularités n’avaient pas une telle ampleur.

Comment les Sages du Conseil constitutionnel ont-ils réagi?

Nous étions tous très ennuyés. Roland Dumas, président du Conseil, a alors pris la parole. « Nous ne sommes pas là pour flanquer la pagaille, a-t-il dit. Les Français ne comprendraient pas qu’on annule l’élection pour une affaire de dépassement de crédits. Il faut trouver une solution. » Il s’est tourné vers les rapporteurs. « Des postes ont peut-être été majorés? Si vous baissiez cette somme, ce serait pas mal… » La séance a été suspendue. Les trois rapporteurs se sont retirés pour travailler. Au bout de cinq ou six heures, quand ils sont revenus, le montant avait été réduit, mais les comptes étaient encore largement dépassés. Roland Dumas leur a demandé de faire un effort supplémentaire. Les rapporteurs se sont retirés à nouveau. Ils ont fini par présenter des comptes exacts… à 1 franc près. Sans doute pour montrer qu’ils n’appréciaient pas d’être pris pour des imbéciles.

En ce qui concerne Chirac?

Cela s’est passé quasiment de la même manière.

Avez-vous accepté de valider ces comptes?

Je sais que je ne voulais pas le faire, mais, après toutes ces années, je ne me souviens pas de mon vote. Peut-être ai-je, finalement, rallié les arguments de Roland Dumas… Vous savez, le Conseil constitutionnel, c’est un peu un club. On est entre gens de bonne compagnie, on se tutoie. Claquer la porte, donner des leçons aux collègues, ça ne se fait pas. Une chose est sûre : nous n’étions pas très fiers. Nous venions de passer trois jours à huis clos. Nous étions épuisés, mal à l’aise. Nous nous sommes dispersés sans un mot, avec le sentiment que la raison d’Etat l’avait emporté sur le droit.

Vous êtes-vous demandé d’où pouvaient provenir les fonds de Balladur? Nous avions la certitude que leur origine était douteuse, mais nous penchions plutôt pour un potentat africain, une grosse fortune française ou les fonds secrets de Matignon. A l’époque, personne ne parlait de Karachi, du Pakistan ou de l’Arabie saoudite. Je ne me souviens pas que l’hypothèse de rétrocommissions liées à des contrats d’armement ait été évoquée.

Aujourd’hui, qu’en pensez-vous?

Juste avant notre vote, Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. Sans doute lui a-t-il dit que la situation était délicate et qu’il avait dû manœuvrer pour faire régulariser les comptes. Mon impression, c’est que Roland Dumas, Jacques Chirac et Edouard Balladur se tenaient à l’époque par la barbichette. Et que nous avons servi de caution à une belle entourloupe.

Voir enfin:

Petits comptes entre « sages »

Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert-Diard

Le Monde

26.11.10

Octobre 1995. Les rapporteurs du Conseil constitutionnel proposent le rejet des finances de la campagne d’Edouard Balladur. Ils ne sont pas suivis.

Les débats ont duré cinq jours. Autour de la table ovale du Conseil constitutionnel, en ce mois d’octobre 1995, l’atmosphère est tendue. Roland Dumas et les huit autres membres doivent trancher une question brûlante : peuvent-ils ou non invalider les comptes de campagne des deux principaux candidats de la droite, le vainqueur de l’élection présidentielle, Jacques Chirac, et son adversaire, éliminé dès le premier tour, Edouard Balladur ?

Depuis la mi-juillet, dix rapporteurs, tous hauts fonctionnaires du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes, ont épluché, facture après facture, les dépenses et les recettes des neuf candidats du premier tour. Jacques Chirac et Edouard Balladur posent de sérieux problèmes. Des versements en liquide figurent sur les comptes de campagne sans aucune justification. Tout l’été, les rapporteurs ont réclamé des explications.

Une demi-douzaine de lettres recommandées ont été adressées à M. Balladur, dont l’association de financement a été notamment créditée de 10,25 millions de francs en espèces (1,56 million d’euros) le 26 avril 1995. Son trésorier, René Galy-Dejean, donne des explications fluctuantes : des ventes de gadgets, explique-t-il d’abord, des tee-shirts, indique-t-il ensuite. « Le candidat ne sait manifestement pas quelle argumentation opposer aux questions », écrivent les trois rapporteurs, Martine Denis-Linton, Rémi Frentz et Laurent Touvet.

Pour Roland Dumas, c’est la première occasion d’exercer son savoir-faire politique. Nommé en mars 1995 par François Mitterrand, juste avant que celui-ci ne quitte l’Elysée, son arrivée a fait grincer des dents. Autant son prédécesseur, Robert Badinter, était incontesté, autant l’ancien ministre des affaires étrangères suscite l’hostilité de certains membres. « Il lui manque une case, celle de la morale », confie alors un des « sages ». Les premières semaines, il a dû déployer tout son charme pour apprivoiser ce Conseil, dont quatre membres ont pourtant été nommés par la gauche.

Recettes en espèces injustifiées

C’est peu dire que l’exposé des rapporteurs jette un froid sur le Conseil. Le 3 octobre, devant les neuf membres, ils proposent le rejet des comptes d’Edouard Balladur, ce qui revient à le priver du remboursement par l’Etat des dépenses de campagne qu’il a engagées. Il est d’usage, au Conseil, de suivre leur avis. Selon notre enquête, dès l’ouverture des débats, Roland Dumas met en garde ses collègues. Les comptes de Jacques Chirac, leur rappelle-t-il, présentent, eux aussi, des recettes injustifiées et une sous-estimation des dépenses. Roland Dumas insiste : si on annule les comptes de l’ancien premier ministre, il faudra aussi annuler ceux du président élu. Il observe que les dépassements chez celui-ci sont « beaucoup plus sérieux ». « Peut-on prendre le risque d’annuler l’élection présidentielle et de s’opposer, nous, Conseil constitutionnel, à des millions d’électeurs et ainsi remettre en cause la démocratie ? », fait-il valoir.

Maurice Faure, éphémère ministre de la justice de François Mitterrand en 1981, rechigne pourtant. « Je n’accepte pas cette solution », dit-il. Il est l’un des seuls à s’émouvoir publiquement. Les rapporteurs, eux, continuent de batailler. A quoi donc ont servi leurs investigations si c’est pour capituler ?

Roland Dumas décide alors de suspendre la séance. Il demande aux rapporteurs de revoir leur copie et de modifier les modes de calcul qu’ils ont retenus. Pour les recettes en espèces injustifiées, le président du Conseil constitutionnel donne lui-même l’explication que lui a fournie Jacques Chirac : « Savez-vous que les militants du RPR ont une imagination débordante et que, à la fin de chaque meeting, ils font circuler une sorte de gros boudin dans lequel chacun verse son obole, et cela fait des sommes extraordinaires ! » L’argument ne dupe personne mais les rapporteurs, eux, sont obligés de reprendre leurs calculs.

Pressés par Roland Dumas, ils « oublient » la provenance incertaine des 10,25 millions de francs d’Edouard Balladur, réintègrent dans ses dépenses 5 929 628 francs, ce qui le laisse opportunément juste en dessous du plafond de 90 millions de francs autorisé pour les candidats du premier tour. La même opération est menée pour Jacques Chirac, qui en tant que candidat du second tour, a droit, pour sa part, à 120 millions de francs de dépenses. Les rapporteurs réintègrent 3 334 295 francs dans ses comptes.

Pour l’un et l’autre, l’addition est désormais officiellement orthodoxe : Edouard Balladur est à 0,25 % du plafond autorisé. Jacques Chirac fait encore mieux : ses dépenses s’établissent à 0,034 % en dessous du seuil légal.

Il faut maintenant voter. Mais la bataille des rapporteurs a laissé des traces. Quatre conseillers refusent d’approuver les comptes. Quatre les valident. Quatre voix contre quatre. La cinquième qui fait basculer la majorité en faveur de l’adoption des comptes est celle de Roland Dumas. « Ce n’était pas très glorieux », reconnaît aujourd’hui le professeur de droit Jacques Robert. Il sera le seul, cinq ans après cette décision, à exprimer ses états d’âme dans un livre, La Garde de la République (Plon, 2000) : « La jurisprudence électorale est plus pragmatique que morale, écrit-il alors. Cette mission de contrôle des dépenses pour l’élection présidentielle est quasiment impossible à remplir. Le Conseil est une caution. »

Ce jour-là, la rigueur des gardiens de la Constitution fera tout de même une victime. Jacques Cheminade, qui a obtenu 0,28 % des voix au premier tour, voit ses comptes invalidés : il a obtenu un prêt sans intérêts. Ne pouvant bénéficier du remboursement partiel de l’Etat, il est ruiné.

Après cette séance houleuse, Roland Dumas convie tout le monde à déjeuner. Les rapporteurs, écoeurés, déclinent l’invitation.

Voir enfin:

DOCUMENTAIRE 19.20 Planète Joan Sekler, Richard Ray Perez… (EU, 2002).

EU 2000 Chronique d’une fraude électorale

Alain Baudou

Le Monde

13.09.03

L’Amérique est-elle encore une démocratie ? Fin 2000, lors de la dernière présidentielle, le candidat démocrate Al Gore déclarait : ‘ C’est l’intégrité de notre démocratie qui est en jeu. ‘ Dénonçant ainsi les pratiques électorales de son adversaire républicain, George W. Bush.

EU 2000-Chronique d’une fraude électorale, diffusé dans le cadre d’une semaine spéciale intitulée ‘ Le cauchemar américain ‘, revient sur cette élection dont le sort fut scellé après trente-cinq jours de bataille juridique qui prit fin sur décision de la Cour suprême des Etats-Unis. Dans ce film engagé, des avocats, des journalistes et des électeurs dénoncent une violation flagrante des droits civils orchestrée à tous les niveaux de l’Etat : failles du système électoral, procédures illégales, manipulation des bulletins…

L’issue de cette présidentielle s’est jouée en Floride, Etat gouverné par Jeb Bush, frère de ‘ W ‘ qui arrive en tête. Mais les deux candidats sont au coude-à-coude. Des milliers d’Afro-Américains, en grande majorité démocrates, ont été radiés des listes électorales en vertu d’une loi de 1868 ôtant le droit de vote à toutes personnes ayant un casier judiciaire. 15 % d ‘ entre eux affirment pourtant n’avoir jamais eu affaire à la justice. ‘ Rien n’est fait au hasard. (…) Le gouverneur républicain décide combien de voix virtuellement acquises aux démocrates seront supprimées ‘, explique un membre du bureau des élections. Par ailleurs, Katherine Harris, secrétaire d’Etat mais aussi directrice de campagne de Bush, s’oppose au recomptage manuel des voix, en jouant la montre. Finalement, George W. Bush remporte la présidentielle grâce à ces 537 voix d’avance, soit 0,0009 % des suffrages.

 Voir enfin:

CONSEIL CONSTITUTIONNEL

Les témoignages d’anciens membres

Noëlle LENOIR : Le métier de juge constitutionnel

 avec l’aimable autorisation des Editions Gallimard

Extrait de « Le débat » n° 114 (mars-avril 2001)

Le Débat. – Vous venez de quitter le Conseil constitutionnel où vous aviez été nommée en 1992. En quoi consiste, sur la base de votre expérience, ce métier très particulier de juge constitutionnel ?

Noëlle Lenoir. – Etre juge constitutionnel est un métier très particulier en effet. Sa spécificité est d’autant plus marquée en France que le Conseil constitutionnel répond à un modèle original. Sans doute le plus original dans un monde où pourtant le contrôle de constitutionnalité ne cesse de gagner du terrain. Pendant près d’un siècle et demi, les Etats Unis ont été les seuls à posséder un organe juridictionnel apte à assurer la suprématie de la Constitution. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, on ne compte plus les pays, au Sud comme au Nord, à l’Est comme à l’Ouest, qui se dotent d’une cour constitutionnelle.

Le Conseil constitutionnel est néanmoins un peu à part compte tenu de ses règles de saisine qui limitent son champ d’intervention. En particulier seules les autorités politiques peuvent saisir le Conseil d’un recours contre une loi.

Apprécier si une loi méconnaît ou non la Constitution est déjà en soi un exercice délicat ne serait-ce qu’en raison de la formulation très générale des principes constitutionnels à appliquer. Liberté, Egalité, Solidarité, voilà le type de principes dont il faut déterminer le sens et la portée. Or en France, je viens de le rappeler, cet exercice est soumis à des contraintes particulières. D’abord, il doit se dérouler dans un délai extrêmement bref. Le Conseil constitutionnel a au maximum un mois pour statuer, ou même éventuellement huit jours en cas d’urgence demandée par le Gouvernement. Cette particularité française suscite souvent l’étonnement, notamment chez certains membres des autres cours. Examiner les nuances d’une argumentation juridique en faveur ou à l’encontre d’une loi dans un laps de temps aussi bref est une gageure, font ils observer. Car le Conseil doit juger en quelques semaines de la constitutionnalité d’une loi, alors qu’il a fallu plusieurs mois, sinon même plusieurs années, à l’administration pour la préparer, puis au Parlement pour la voter. Les membres du Conseil, et le service juridique qui les assiste, anticipent il est vrai parfois les saisines en suivant les discussions parlementaires sur certains textes. Imaginez cependant qu’au mois de décembre de chaque année, le Conseil est en général saisi concomitamment de trois lois d’une extrême complexité. A savoir la loi de finances de l’année à venir, le collectif budgétaire et la loi de financement de la sécurité sociale (c’est à dire le budget social de la Nation) !

A cette première difficulté s’en ajoute une deuxième, tout autant technique que politique, liée au caractère  » préventif  » du contrôle de la loi. En France, la constitutionnalité d’une loi ne peut être mise en cause qu’avant son entrée en vigueur. Une fois promulguée, la loi est en principe inattaquable du point de vue de sa constitutionnalité. Le juge constitutionnel français est donc amené à contrôler des lois qui sont l’expression juridique de choix politiques du moment, des choix qui peuvent porter sur un élément essentiel du programme de la majorité en place. La confrontation avec le monde politique est d’autant plus directe que le Conseil constitutionnel ne peut être saisi que par des autorités politiques : le Président de la République, le Premier Ministre, le Président de l’une ou l’autre Assemblée ainsi que, depuis la révision constitutionnelle de 1974, soixante députés ou soixante sénateurs, c’est à dire en pratique l’opposition. Les autres juridictions constitutionnelles, de manière générale, apprécient la constitutionnalité de lois déjà entrées dans l’ordre juridique. Le Doyen Vedel, qui fut membre du Conseil Constitutionnel entre 1980 et 1989, fait justement valoir dans une chronique publiée dans les  » Mélanges en l’honneur de Roger Perrot  » que  » la rusticité, sinon la brutalité du système français  » qui oblige à régler  » à chaud  » une question de constitutionnalité, n’a pas que des désavantages. Ce système assure – écrit-il –  » une exécution imparable  » des décisions du Conseil Constitutionnel dans la mesure où toute disposition déclarée inconstitutionnelle est interdite de promulgation. Annulée en totalité, la loi est censée n’avoir jamais existé. Censurée en partie, elle est publiée au Journal Officiel amputée des dispositions annulées. L’efficacité du système est évidente. Il reste que le contrôle a priori de la loi conjugué avec l’obligation de statuer dans le mois contraint le juge français à interférer dans un processus de décision politique plus directement qu’ailleurs.

La troisième contrainte est inhérente au contrôle a priori. Elle réside dans le fait que le juge constitutionnel français ne peut contrôler la loi qu’in abstracto, en dehors de toute application à un cas déterminé : au contraire, dans le cadre du contrôle a posteriori, le juge est le plus souvent saisi en dernier ressort, d’un litige concret, alors qu’un débat judiciaire a pu déjà avoir lieu en première instance, puis en appel. Il a donc la possibilité d’avoir du recul face aux problèmes juridiques posés, ce que ne permet pas toujours le contrôle in abstracto. Tout dépend de la nature des dispositions soumises à l’appréciation du juge. Prenons l’exemple d’une loi de 1993 qui, pour la première fois en France, a prévu la présence de l’avocat lors de la garde à vue. Le Conseil constitutionnel n’a pas eu de difficulté particulière pour en apprécier la portée et juger que cette présence constituait un droit de la défense constitutionnellement garanti. L’appréciation des incidences d’une loi n’est pas toujours aussi aisée, notamment en matière économique ou financière. Même dans le cadre du contrôle a posteriori, la législation fiscale en particulier suscite en raison de sa complexité des difficultés de compréhension. Madame Sandra O’Connor, juge à la Cour Suprême des Etats Unis, indique dans une interview publiée dans les Cahiers du Conseil Constitutionnel qu’en matière fiscale, la Cour Suprême fait appel à des amicus curiae. Il convient d’éviter au juge, souligne-t-elle, de devoir se  » prononcer, en toute innocence, dans un sens risquant d’engendrer de grandes incertitudes chez les experts fiscalistes « . Quant au juge constitutionnel français, il est contraint de se livrer parfois de délicates projections mathématiques pour pouvoir de mesurer les implications de dispositions économiques ou fiscales qui n’ont jamais encore été appliquées.

En France, comme ailleurs, le métier de juge constitutionnel est passionnant car il confère le privilège d’avoir à s’intéresser à tous les grands choix de société en les rapportant aux valeurs exprimées par la Constitution.

Je veux simplement souligner qu’en France, plus qu’ailleurs, le juge constitutionnel est proche de l’arène politique dès lors que l’usage du contrôle de constitutionnalité est étroitement lié à la compétition politique. Du fait du système du contrôle a priori, le juge semble, à son corps défendant, faire en quelque sorte office de  » tuteur  » vis à vis du législateur. Tout se passe comme si le Conseil constitutionnel, tout en étant juge, était chargé d’une mission de service public consistant à parfaire les lois soumises à son examen en les débarrassant de leurs dispositions inconstitutionnelles. Le juge français a vraiment un positionnement original.

Le Débat. – À quoi attribuez-vous cette originalité ?

N. L. – Elle s’inscrit en droite ligne de notre culture politique. Le concept majeur de la démocratie, en France, c’est la volonté générale. Jusqu’à 1958, la loi votée par le Parlement en tant qu’expression de la volonté générale était réputée  » infaillible « . Le contrôle de la constitutionnalité des lois en France a mis fin à cette infaillibilité, sans cependant altérer la doctrine de la primauté de la volonté générale, c’est à dire du politique. Ce contrôle vise à assurer le respect d’une autre volonté générale exprimée, non par le législateur, mais par le pouvoir constituant. A travers la Constitution, le peuple souverain s’est donné des règles du jeu que le Conseil constitutionnel a pour mission de faire respecter. C’est à la lumière de ces considérations qu’il faut, me semble-t-il, interpréter le sens du contrôle de la constitutionnalité des lois « à la française ». La garantie de l’Etat de droit en France est étroitement liée au respect de la souveraineté du peuple. C’est ce qu’exprime le Conseil constitutionnel lorsque, par exemple, il relève dans une décision de 1991 que  » le pouvoir constituant est souverain  » et  » qu’il lui est donc loisible d’abroger, de modifier ou de compléter des dispositions de valeur constitutionnelle… « . L’approche semble différente dans les autres pays dotés d’une cour constitutionnelle. Prenons l’exemple de l’Allemagne ou encore de l’Afrique du Sud, dont la toute récente cour constitutionnelle est particulièrement active. Certes dans ces deux pays, la Constitution se définit comme la loi fondamentale adoptée par et pour le peuple souverain. Mais l’idée de base du contrôle de constitutionnalité est de garantir aux citoyens la protection de leurs droits fondamentaux. D’où, dans la Constitution allemande, la prohibition de toute révision des principales dispositions constitutionnelles sur les droits fondamentaux. La Cour Constitutionnelle d’Afrique du Sud n’hésite pas quant à elle à évoquer, à propos des droits et libertés établis par la Constitution,  » les valeurs qui doivent guider le peuple « . En France, c’est la notion de hiérarchie des normes qui prévaut, la volonté générale du législateur étant tenue de céder devant la volonté générale supérieure du constituant.

Le Débat. – Les circonstances sont pour beaucoup dans la spécificité de l’approche française.

N. L. – En effet. Comme son nom l’indique, le Conseil constitutionnel n’a pas été conçu pour être une cour. Le général De Gaulle, mais aussi René Cassin l’un des inspirateurs de la Constitution de 1958, étaient opposés à la création d’une cour constitutionnelle en France. De Gaulle estimait qu’en France,  » La cour suprême, c’est le peuple « . Le Conseil constitutionnel a donc été institué comme outil du  » parlementarisme rationalisé « . Il devait veiller à ce que le Parlement ne déborde pas du champ de compétence que lui assigne la Constitution de 1958 en empiétant sur les attributions de l’Exécutif. Sous la Ve République, l’Exécutif a en effet un rôle prédominant dans l’élaboration et l’adoption de la loi. Dans leur grande majorité , les lois sont issues de projets gouvernementaux et le gouvernement dispose des armes de procédure nécessaires pour faire voter ces projets. Le Conseil Constitutionnel avait pour vocation unique de préserver ce nouvel équilibre des pouvoirs entre le Législatif et l’Exécutif. C’est ainsi qu’il lui incombe de vérifier automatiquement le règlement intérieur de l’une ou l’autre assemblée parlementaire, de manière à éviter que des modifications apportées à ce texte ne remettent en cause la prééminence de l’Exécutif. Dès 1959, le Conseil a ainsi censuré une disposition du règlement de l’Assemblée Nationale apparemment bénigne sur l’organisation éventuelle d’un vote en fin de débat sur une question orale, jugeant qu’elle dotait l’Assemblée d’un moyen de contrôle de l’activité gouvernementale non prévu par la Constitution. Gardien de l’orthodoxie de la procédure parlementaire, le Conseil était également chargé d’assurer que le Parlement reste dans les limites de l’article 34 de la Constitution qui énumère les domaines où il est fondé à intervenir. Depuis une décision de 1982, le Conseil ne procède pratiquement plus à cette vérification, bien que le principe d’un tel contrôle demeure. D’ailleurs, le contrôle de la conformité à la Constitution des règlements des assemblées n’occupe plus lui-même aujourd’hui qu’une part également très limitée des activités juridictionnelles du Conseil.

Ces activités ont en effet considérablement évolué. Je reste toujours aussi étonnée de la rapidité avec laquelle a joué la dynamique institutionnelle. Le Conseil est en effet devenu de lui-même une cour constitutionnelle, ce qui rend le débat sur sa qualification – juridictionnelle ou non – sans objet. Quand et comment s’est opérée cette métamorphose ? Le tournant est connu. Il date très exactement de la décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association faisant suite à un recours du président du Sénat contre une loi modifiant le régime juridique des associations. Cette décision a transformé le rôle du Conseil. Garant de la répartition des compétences entre le Législatif et l’Exécutif, le Conseil a en effet étendu sa mission à celle de garant des droits fondamentaux. Il a de façon prétorienne décidé d’appliquer, non seulement la Constitution de 1958 elle-même qui précise essentiellement l’organisation des pouvoirs publics, mais aussi la Déclaration de 1789 et le préambule de 1946, qui établissent les droits et les libertés garantis en France. C’est maintenant sur ce  » bloc de constitutionnalité « , suivant l’expression du Doyen Favoreu, que le Conseil construit sa jurisprudence. Le Conseil Constitutionnel n’est pas la seule juridiction à s’être ainsi  » autoproclamée  » cour constitutionnelle. La Cour Suprême des Etats Unis, s’est elle aussi de sa propre initiative déclarée compétente pour contrôler la constitutionnalité des lois, à l’occasion de son fameux arrêt  » Marbury versus Madison  » de 1803. La Cour Constitutionnelle italienne a fait de même, dès son premier jugement rendu en 1956. Elle s’est reconnue compétente pour appliquer l’ensemble des dispositions de la Constitution en contredisant alors la jurisprudence de la Cour de cassation suivant laquelle les articles de la Constitution relatifs aux libertés étaient seulement « programmatiques » et ne créaient pas de droits dont puissent se prévaloir directement les citoyens. Dernier exemple : celui de la Cour Suprême israélienne qui, en l’absence de Constitution écrite, a décidé en 1995 que deux lois – sur la dignité humaine et sur les libertés – avaient valeur de lois fondamentales s’imposant au législateur.

Ce qui peut surprendre, compte tenu notamment de notre tradition qui n’accorde pas au juge la place qu’il occupe dans d’autres pays, c’est l’audace inégalée dont a fait preuve le Conseil constitutionnel pour étendre son contrôle. Comment expliquer la décision de 1971 ? Le contexte a sans doute joué un rôle important : notons que la décision intervient quelques mois après la mort du général De Gaulle. Par ailleurs, la loi annulée par le Conseil était symboliquement très marquée par les événements de mai 68, en même temps qu’elle portait sur un domaine très sensible pour un large courant de l’opinion française, la liberté d’association. En deux mots, dans le cadre du maintien de l’ordre face à ce qu’il considérait être les menées subversives des groupes gauchistes et de leurs alliés intellectuels, le gouvernement de l’époque tentait d’établir un contrôle préalable des associations, et avait donc fait adopter une législation en ce sens. La décision du Conseil s’articule en deux temps. D’une part, elle consacre la liberté d’association en tant que principe constitutionnel ; d’autre part, elle considère qu’en instaurant un contrôle préalable des associations, la loi a violé ce principe.

Ce jugement a fait faire en une fois plusieurs pas décisifs à la jurisprudence. Tout d’abord, il est incontestable que la décision de 1971 est véritablement fondatrice du contrôle de constitutionnalité des lois.  » La loi est l’expression de la volonté générale, sous réserve du respect de la Constitution  » soulignera plus tard le Conseil Constitutionnel dans une autre décision. La décision de 1971 révèle ensuite le caractère créatif du contentieux constitutionnel. Le Conseil constitutionnel a dégagé le principe de la liberté d’association alors que celle-ci n’est pas même mentionnée dans la Constitution. C’est parce que cette liberté avait bénéficié sans discontinuité d’une consécration législative sous toutes les Républiques antérieures à la Quatrième République, qu’il a estimé qu’elle représentait l’un des  » principes fondamentaux reconnus par les lois de la République  » au sens du préambule de la Constitution de 1946. C’est donc de lui-même que le Conseil a fixé les critères de définition de cette catégorie de principes.

La seconde étape dans la transformation du Conseil a été franchie lors de la révision constitutionnelle de 1974 ouvrant le droit de recours aux parlementaires. Les chiffres sont éloquents. Rappelons nous que de 1959 à 1974, le Conseil n’a pas examiné plus de dix lois suivant la procédure du contrôle a priori. Tandis que ce contrôle donne lieu aujourd’hui à une vingtaine de décisions annuelles. La réforme de 1974 a constitué une seconde naissance ; pourtant sa portée est ambiguë car elle enferme le Conseil dans sa particularité française. Si le constituant à l’époque avait fait du Conseil une cour  » comme les autres  » dont l’accès par exemple est ouvert aux citoyens à travers l’exception d’inconstitutionnalité – probablement cette étape était-elle plus facile alors à franchir – on aurait pu parer à la fragilité d’un système qui met face à face une cour constitutionnelle et le pouvoir politique. Etre appelé à jouer de facto un rôle d’arbitre entre la majorité et l’opposition est une position qui n’est pas toujours très confortable pour un juge.

Le Débat. – En pratique, comment se passe le travail du conseil ?

N. L. – Permettez-moi deux observations liminaires. Premièrement, en dépit de la particularité du système français, il n’y a pas grande différence entre les modes de raisonnement et les techniques d’interprétation utilisés par le Conseil constitutionnel et ses homologues à l’ étranger. Deuxièmement, en revanche, c’est au niveau des méthodes de travail, en France et à l’étranger, que se manifeste les différences les plus sensibles ; l’une de ces différences résidant dans le secret qui entoure les travaux du Conseil constitutionnel.

J’évoquerais ici les méthodes du Conseil telles que je les ai personnellement éprouvées, notamment comme rapporteur d’un texte, au cours des deux phases principales que sont l’instruction des recours, d’une part, et le délibéré en séance plénière, d’autre part. Héritage de nos traditions, c’est au président du Conseil Constitutionnel qu’incombe l’attribution de chaque dossier ; dans certaines autres cours, les dossiers sont attribués aux juges sur une base chronologique, voire par tirage au sort. En principe les membres du Conseil n’ont pas de spécialité. Seuls les recours contre les lois de finances dont la complexité est sans pareille sont en général traité par le même rapporteur régulièrement désigné à cet effet. Par deux fois, à ma connaissance, le président du Conseil a exceptionnellement rapporté lui-même un dossier. Je ne puis vous en préciser la nature, car le nom du rapporteur de chaque dossier reste secret. Le rapporteur est assisté du service juridique du Conseil dont la compétence hors pair pallie le caractère peu étoffé. Ce service est dirigé par le secrétaire général du Conseil lui-même juriste de toute première catégorie, issu en général de la maison voisine qu’est le Conseil d’Etat. Quels que soient les inconvénients attachés au système qui prévaut à l’étranger consistant à affecter des assistants ou des  » clerks  » personnellement à chaque juge, cette dernière formule me paraît devoir s’imposer à terme en parallèle du service juridique, en raison de la charge croissante de travail du Conseil constitutionnel. Quel est ce travail ? Au niveau de l’instruction, il consiste d’abord pour le juge désigné comme rapporteur à étudier les mémoires écrits (députés et/ou sénateurs, en général), tout en se référant aux débats parlementaires publiés au Journal Officiel qui éclairent la portée de la loi et le sens des controverses auxquelles elle donne lieu. Puis le rapporteur organise une réunion d’information avec les représentants du secrétariat général du gouvernement et des ministères concernés. Dans notre pays en effet, c’est le secrétariat général du gouvernement qui, au nom de ce dernier, est chargé de défendre la loi. Cela illustre, par parenthèse, la prédominance de l’Exécutif dans la législation. J’ai longtemps pensé que des parlementaires requérants manifesteraient le désir d’ être associés à la procédure ; mais aucun d’entre eux ne l’a jamais à ma connaissance demandé. A la suite de la réunion avec le secrétariat général du gouvernement, qui est un temps fort de l’instruction, le Gouvernement transmet au Conseil son mémoire en défense, lequel est communiqué aux requérants qui peuvent répondre. Et ainsi s’échangent, par écrit seulement, les arguments des uns et des autres. Ce contradictoire s’est considérablement développé devant le Conseil Constitutionnel. Il s’est même enrichi. Outre les mémoires des  » plaignants  » auteurs du recours et ceux du secrétariat général du gouvernement qui intervient en défense, le Conseil reçoit de plus en plus souvent des contributions émanant de groupes d’intérêt sous la forme notamment de consultations demandées à d’éminents représentants de la doctrine. Cette pratique, qui se généralise, reflète les enjeux économiques et financiers de législations inscrites dans une logique de marché ou qui, au contraire, la contredisent. Telle industrie pharmaceutique, par exemple, conteste la constitutionnalité d’un prélèvement imposé sur le chiffre d’affaires ou les bénéfices des entreprises du secteur, à titre de contribution au financement de la sécurité sociale. Tel opérateur dans le secteur des télécommunications met en cause le caractère excessif du montant des licences de téléphonie mobile au regard du principe d’égalité. Les exemples pourraient être multipliés. Dans une société ouverte comme l’est la nôtre, dans laquelle l’État n’est plus l’acteur principal d’un marché dont la dimension est européenne, voire mondiale, la loi touche à toutes sortes d’intérêts qu’il faut concilier avec l’intérêt général. D’où l’importance pour le juge d’aller quérir l’information là où elle se trouve pour être en mesure d’apprécier le contexte dans lequel se situe la loi. Il m’est arrivé, comme à mes collègues, d’auditionner des experts, professeurs de droit notamment, de même que des représentants professionnels, associatifs ou syndicaux. L’absence de formalisme de la procédure d’instruction devant le Conseil Constitutionnel autorise une grande liberté dont ne bénéficient pas les juges des cours étrangères. D’autant que les auditions qui ont lieu dans ces cours devant la formation collégiale et en audience publique – entendre par exemple des amicus curiae – se pratique au Conseil dans le secret du Palais Royal.

Une fois la phase d’instruction terminée – elle est courte, puisque le Conseil n’a qu’un mois pour statuer – le rapporteur arrête son projet de décision. La procédure est calquée sur celle du Conseil d’État en ce sens que le projet de décision est rédigé à l’avance. Dans ces conditions, la séance consiste, après un débat général, à amender, éventuellement mot par mot, par des votes à la majorité (avec voix prépondérante du président, en cas de partage) le projet présenté par le rapporteur. Les séances ont représenté pour le juge constitutionnel que j’étais les moments les plus gratifiants. C’est au cours de la séance que s’élabore collégialement la décision qui fera jurisprudence. De plus, les débats y sont toujours animés et la liberté d’expression est totale. Ces débats sont d’autant plus riches que la composition du Conseil est très pluraliste. Partout, les nominations de juges constitutionnels sont comme en France le fait d’autorités politiques. Mais le choix se porte à l’étranger sur des juristes qui appartiennent à un milieu plus homogène de professionnels, professeurs, magistrats ou avocats. Chez nous, le spectre est plus vaste. Aussi Conseil rassemble-t-il des personnalités dont l’expérience professionnelle, voire politique, est particulièrement variée et qui sont soucieuses de faire valoir leurs positions et la spécificité de leur approche.

C’est au cours de la séance que s’opère une étonnante alchimie qui à partir de positions contrastées, rapproche les points de vue au fur et à mesure de la discussion. La séance est en effet un moment important d’écoute et d’échanges, très argumentés. Résultat : Alors que des divergences ont pu se faire jour lors des votes sur différents points d’un projet, in fine le vote sur l’ensemble de la décision est assez souvent unanime. La solution n’est pas acquise d’avance. Il arrive que le rapporteur se rallie lui-même à une solution distincte de celle qu’il avait envisagée. Cela n’est nullement surprenant car une inconstitutionnalité est rarement absolument évidente. Aharon Barak, actuel président de la Cour Suprême israélienne estime, dans le livre qu’il a écrit à propos de la fonction de juge constitutionnel, qu’il n’y a jamais une seule et unique solution juridiquement valable. J’ai éprouvé le même sentiment. Malgré cela, en raison sans doute du caractère très collégial de la prise de décision, chaque juge se trouve conduit à adhérer aux décisions de sa cour, même celles qu’il n’a pas approuvées. Le reproche est de temps en temps adressé au Conseil (plus encore qu’à d’autres cours), de laisser transparaître dans ses jugements certaines options politiques. Plus précisément, j’ai entendu évoqué le fait que tel membre  » de droite  » se serait rallié à la majorité de gauche du Conseil constitutionnel ou plus récemment que tel membre  » de gauche  » du Conseil aurait commis l’incongruité de voter avec « la droite ». Ce type d’allégation est absurde. A quoi servirait une cour constitutionnelle qui reproduirait des schémas politiques ? Imposer à des juges constitutionnels d’apprécier la constitutionnalité d’une loi en votant pour ou contre celle-ci en fonction de l’appartenance politique de leur autorité de nomination serait la négation de la fonction.

L’indépendance, comme l’honnêteté intellectuelle, est une condition de la légitimité morale de la fonction. C’est une exigence qu’il faut cultiver en permanence. Sans avoir établi de statistiques, je peux indiquer qu’il m’est arrivé souvent de me prononcer dans un sens différent de ce que j’aurais fait si j’avais été parlementaire, abstraction faite de la discipline de parti.

Le Débat. – Mais au-delà de cette légitimité morale, à partir de quoi le Conseil construit-il ses décisions en droit ?

N. L. – Le socle de ces décisions est le  » bloc de constitutionnalité « , lequel comprend, on l’a vu, la Constitution de 1958 elle-même, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 d’inspiration libérale et le préambule de la Constitution de 1946 qui définit les droits économiques et sociaux. Ces textes sont plus ou moins anciens et donc plus ou moins adaptés aux défis actuels. Ceci n’empêche pas le Conseil constitutionnel d’en tirer les principes  » nécessaires à notre temps  » pour reprendre la formule du préambule de 1946. Par exemple, dans sa décision de 1994 sur les lois de bioéthique, le Conseil a dégagé le principe de la dignité de la personne humaine à partir d’une simple phrase du préambule de 1946. Or cette phrase ne parle pas de la dignité qu’elle suggère seulement en évoquant – c’était après la guerre –  » les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine… « . Identifier ainsi les normes de référence applicables correspond à la première étape du raisonnement du juge constitutionnel français. Ensuite, il s’attache à confronter les dispositions de la loi à ces normes constitutionnelles.

Fonder une décision en droit répond à trois impératifs.. La première obligation que s’assigne le juge constitutionnel qu’il soit d’ailleurs français ou non, est de se reporter à sa jurisprudence, c’est à dire aux précédents. Dans l’intitulé d’une chronique publiée il y a dix ans, Bruno Genevois, ancien secrétaire général du Conseil, se demandait :  » La jurisprudence du Conseil constitutionnel est-elle imprévisible ? « . La réponse est nuancée. D’un côté, la décision finale n’est pas donnée d’avance. En particulier, le choix entre la censure et la réserve d’interprétation dite neutralisante reste dans la majorité des cas toujours ouvert. D’un autre côté, les concepts et les modes de raisonnement sur lesquels s’appuie la jurisprudence sont la plupart du temps les mêmes. Je ne suis pas loin de voir dans le  » culte du précédent  » un impératif kantien pour le juge constitutionnel. Le respect du précédent est une garantie pour le législateur dont les actes sont contrôlés, une sécurité pour les citoyens dont les droits fondamentaux sont protégés et un facteur de légitimité pour le juge mis ainsi à l’abri du reproche d’arbitraire . Les revirements de jurisprudence ne sont bien sûr pas interdits et même parfois souhaitables, à mes yeux ; mais ils sont peu nombreux. Ils interviennent en pratique moins souvent sur le fond qu’en matière de procédure. Un exemple récent en témoigne. En 1999, le Conseil est revenu sur sa jurisprudence pour limiter la possibilité d’amender un texte de loi adopté au Parlement en commission mixte paritaire afin d’empêcher le gouvernement de remettre en cause l’accord intervenu entre les assemblées. J’ajoute que le Conseil constitutionnel procède rarement par ruptures. Il infléchit plutôt sa jurisprudence.

La deuxième règle d’or est plus spécifique à la France et à un moindre degré à l’Italie. Elle est que le juge doit s’abstenir de créer du droit. La conception du rôle du juge n’est plus tout à fait celle qui prévalait du temps de Montesquieu, pour qui que le juge était la  » bouche de la loi « . Pour autant le juge français est l’un des rares à ne pouvoir avouer qu’appliquer la loi, c’est l’interpréter et donc contribuer à créer la norme. Pour ce qui est du Conseil constitutionnel, cela se traduit par l’affirmation d’un respect scrupuleux des sources écrites de la Constitution. Et ce, même si, en se fondant sur ces dispositions écrites, le juge dispose en fait d’une grande latitude pour faire émerger de nouveaux principes, (la liberté contractuelle ou le droit à un recours juridictionnel effectif pour citer deux exemples récents).

Le troisième impératif est commun à toutes les cours constitutionnelles. C’est ce que l’on désigne habituellement comme le « self restraint » que l’on peut traduire par le mot « autolimitation ». Le juge constitutionnel apprécie en droit les lois, et n’est en effet pas habilité à porter sur elles un jugement en opportunité politique. En rappelant dans certaines décisions qu’il n’a pas  » un pouvoir de décision et d’appréciation de même nature que celui du Parlement « , le Conseil ne cherche pas seulement à se protéger. Il entend se positionner en juge alors même que le contrôle de constitutionnalité peut l’amener à interférer dans l’action gouvernementale. Ainsi, lorsqu’il procède à un  » test de proportionnalité  » entre les mesures prévues par la loi et les objectifs poursuivis par le législateur, le Conseil constitutionnel mentionne-t-il qu’il  » ne saurait rechercher si les objectifs que s’est assignés le législateur auraient pu être atteints par d’autres voies, dès lors que les modalités retenues par la loi ne sont pas manifestement inappropriées « . D’autres cours, comme la Cour suprême du Canada, sont bien plus directives. Le Conseil constitutionnel s’abstient en revanche d’indiquer au législateur les moyens de remédier à une inconstitutionnalité. Est-ce pour atténuer la brutalité d’un contrôle de constitutionnalité exercée  » à chaud  » ?

Le Débat. – Vous avez souligné à plusieurs reprises l’évolution du contentieux soumis au Conseil constitutionnel. Pourriez-vous préciser les contours de cette évolution de la jurisprudence ?

N. L. – Au cours des neuf années de mon mandat, entre 1992 et 2001, plusieurs facteurs semblent avoir influencé cette évolution : le contexte politique lié aux changements de majorités; mais surtout l’infléchissement du rôle de l’État et donc de la loi ; les transformations dans le paysage international ; enfin les renouvellements dans la composition du Conseil lui-même. Force est de constater que les problèmes sur lesquels le Conseil a du se pencher n’ont plus été les mêmes à quelques années d’intervalle. Au début, les recours qui émanaient alors de l’opposition de gauche, étaient dirigés principalement contre des lois à tendance sécuritaire : contrôles d’identité, maîtrise de l’immigration, garde à vue des mineurs, restriction des conditions d’accès à la nationalité française , par exemple. Les censures du Conseil consistaient alors à limiter les restrictions pesant sur les libertés. Les décisions étaient parfois vivement critiquées, mais elles s’inscrivaient dans le droit fil de ce qu’on attend d’une Cour constitutionnelle chargée de protéger les droits fondamentaux. La décision du 13 août 1993 sur l’immigration est célèbre parce qu’elle a provoqué une crise politique à cause de son interprétation libérale du droit d’asile. Mais cette décision est à mon avis surtout marquante en ce qu’elle a créé un véritable droit constitutionnel des libertés publiques pour les étrangers, alors que la Constitution ne garantit expressément que les  » libertés fondamentales des citoyens « . A partir de 1997, la matière des lois soumises au Conseil a changé. Leur caractère économique, fiscal ou social rend la tâche du Conseil plus compliquée. D’une part, et notamment dans le cadre du contrôle a priori, les subtilités de la législation sociale ou fiscale en France ne facilitent guère leur compréhension par le juge même s’il prend soin de consulter des experts chevronnés D’autre part et surtout, une censure, peut sembler retirer des droits sociaux alors que ce n’est ni l’intention du Conseil, ni la réalité de la décision. Je songe par exemple aux décisions en matière de réquisition de logements pour les sans abri ou d’exonération fiscale pour les plus démunis, qui ont pu s’avérer moins facilement compréhensibles par le public par rapport à la vocation d’une cour constitutionnelle.

La jurisprudence du Conseil a elle-même sensiblement évolué. Sans doute tient-elle compte de la libéralisation de l’économie. Elle fait valoir en tous les cas des principes qui imposent à l’Etat de nouvelles règles de comportement. Le principe constitutionnel d’intelligibilité de la loi en particulier, inspiré du droit allemand et du droit communautaire, repose sur l’idée que les acteurs de la société doivent pouvoir se déterminer par rapport aux droits et obligations découlant de la législation. Pour que ce droit à l’autodétermination puisse s’exercer, encore faut-il que l’Etat fixe des règles du jeu claires et que la loi soit accessible. Dans le même esprit, le Conseil constitutionnel a reconnu récemment la valeur constitutionnelle de la liberté contractuelle. C’est une nouveauté. Désormais, le juge français a les mêmes outils conceptuels que les autres juges constitutionnels. La liberté contractuelle est par exemple l’un des quatre grands piliers du droit constitutionnel américain, à côté de l’equal protection (principe d’égalité), le due process of law (ingérence limitée de l’Etat dans le domaine des droits et libertés des citoyens), et de la reasonableness (destinée à éviter l’arbitraire). Affirmée dans son principe par le Conseil Constitutionnel en 1998, dans la décision sur la loi Aubry I, la liberté contractuelle a été dans la loi Aubry II le fondement de l’annulation de dispositions qui remettaient en cause des conventions sur la réduction du temps de travail conclues sous l’empire de la loi précédente. Le Conseil a ainsi fait primer la négociation sur la loi. Autre signe d’une sensibilisation accrue aux nécessités économiques, le Conseil a renforcé la portée de la liberté d’entreprendre en tant que liberté constitutionnellement protégée. Il ne se contente plus de s’assurer que la loi n’a pas pour effet de la  » dénaturer « , c’est à dire de l’anéantir ; il veille à présent à ce que la liberté d’entreprendre ne fasse pas l’objet d’atteintes excessives. Cette jurisprudence tient compte de la nouvelle donne d’une société ouverte à la concurrence, dont les acteurs sont plus autonomes et où il revient en premier lieu au droit d’apporter une forme de stabilité à l’organisation des rapports que peuvent librement entretenir ces acteurs entre eux, et avec l’Etat.

Parallèlement, le Conseil se montre plus rigoureux en ce qui concerne la gestion de l’État. Certes l’intérêt général incarné par l’Etat induit des prérogatives de puissance publique, mais sans que cela justifie des privilèges exorbitants, en d’autres termes disproportionnés par rapport aux missions conférées à l’Etat. Telle est l’idée qui sous-tend l’exigence de sincérité budgétaire. En consacrant ce principe constitutionnel, le Conseil a aussi cherché à renforcer les pouvoirs de contrôle du Parlement, en tant que représentation élue de la Nation. L’article 15 de la Déclaration de 1789 ne précise-t-il pas que  » la société a droit de demander compte à tout agent public de son administration  » ? Dans la même façon, le Conseil s’en est pris à la pratique bien française des  » validations législatives « . Celles-ci étaient à l’origine destinées à permettre de valider des opérations de concours dans la fonction publique pour éviter de porter préjudice aux candidats déjà nommés. Mais elles servent de plus en plus à légaliser rétroactivement des dispositions dont l’application risque de faire condamner en justice l’Etat pour le contraindre à verser des sommes dues ou à rembourser des sommes indûment perçues. Depuis 1995, le seul intérêt de ménager les deniers de l’État ne justifie plus que la loi interfère ainsi dans le déroulement de procédures juridictionnelles en cours.

On peut rattacher au même souci de recentrage du rôle de l’Etat une plus grande ouverture aux aspirations décentralisatrices. A ce sujet, la décision de 1991 sur le statut de la Corse, dont on a surtout retenu la censure de la notion de  » peuple corse comme composante du peuple français « , donne souvent lieu à une interprétation inexacte. Cette décision réaffirme l’indivisibilité de la République et pour les mêmes motifs que ceux fondant la décision de 1999 sur la Charte des langues régionales du Conseil de l’Europe, elle regarde comme incompatible avec nos fondements constitutionnels, toute organisation communautaire accordant des droits propres à des groupes d’appartenance ethnique ou linguistique. Pour autant, la décision de 1991 sur la Corse renforce la signification de l’autonomie locale. En admettant la particularité de la collectivité de Corse qui est sans équivalent sur le plan national, elle ouvre la voie à la diversité des modes de gestion territoriale en renonçant à l’idée que l’unité de la République impliquerait une uniformité administrative. La portée du principe constitutionnel de libre administration des collectivités locales établi par la Constitution se trouve encore élargie de par l’incorporation récente de la notion d’autonomie fiscale. Cette notion, validée au niveau constitutionnel par une décision rendue en l’an 2000, interdit désormais au législateur de diminuer la part des ressources propres – notamment fiscales- des collectivités locales dans leurs recettes au point de porter atteinte à leur libre administration.

Dans un autre ordre d’idées, le Conseil a traité des questions de responsabilité qui sont au coeur des débats de notre société : notamment dans trois décisions toutes datées de 1999, il a précisé la procédure de mise en jeu éventuelle de la responsabilité pénale du chef de l’Etat – devant la Haute Cour de Justice- , les conditions générales de la responsabilité pénale – en posant en principe que  » nul n’est responsable que de son propre fait  » -, érigé en principe constitutionnel le droit à réparation des dommages dans le cadre de la responsabilité civile.

Le Débat. – Compte tenu de ces évolutions importantes, quel vous semble pouvoir être l’avenir du Conseil constitutionnel ? À l’heure de la banalisation du principe des cours constitutionnelles, sa particularité historique vous paraît-elle destinée à durer ?

N. L. – Depuis son installation en 1959, le Conseil a constamment évolué et il continuera de le faire. Il y a l’étape majeure de 1971-1974. Puis sur l’initiative du Président Daniel Mayer en 1986, il est décidé de publier les recours des requérants au Journal Officiel en même temps que la décision du Conseil. La publicité de la procédure est parachevée en 1994 lorsque sur demande du Président Robert Badinter, il est fait de même des mémoires en défense de la loi par le gouvernement. Cette publicité donnée aux mémoires des parties constitue un progrès important. Elle atténue, certes après coup, mais elle atténue tout de même, le secret des débats devant le juge constitutionnel français. C’est sous l’impulsion du président Roland Dumas que le Conseil décide en 1995 de mentionner dans chacune de ses décisions les noms de ses membres ayant siégé et délibéré, ce qui est un signe de judiciarisation. Dans la même direction, le président Yves Guéna fait créer pour suivre la procédure du contentieux constitutionnel et non pas seulement électoral, la fonction de greffier assuré par un fonctionnaire de haut niveau attaché au Conseil. La judiciarisation de la procédure n’est pas prête de s’arrêter car elle répond à une tendance naturelle de l’institution. Le Conseil n’a pas adopté de règlement intérieur de procédure en matière de contrôle de constitutionnalité des lois, comme l’y invite l’ordonnance organique le concernant. La question n’en a pas moins été discutée. Le Conseil constitutionnel, outre la modernisation de ses procédures, a étendu certaines de ses compétences, ce qui est encore plus notable. La décision de 1971 sur la liberté d’association par laquelle le Conseil s’estime habilité à appliquer l’ensemble des normes contenues dans  » le bloc de constitutionnalité « , est l’événement le plus spectaculaire dans la vie de l’institution. Il y a eu cependant d’autres avancées ; notamment celle permettant dorénavant au Conseil de contrôler des lois déjà promulguées. En principe, une loi entrée en vigueur devient, on l’a vu, inattaquable quant à sa constitutionnalité. C’est une faille de notre procédure : elle confère une immunité constitutionnelle ad vitam aeternam aux lois non déférées au Conseil et même aux dispositions d’une loi déférée qui n’ont pas été critiquées et dont le Conseil n’a pas cru bon d’examiner la conformité à la Constitution., Cette immunité est maintenant atténuée, mais légèrement. Depuis une décision de 1985 sur la Nouvelle Calédonie, le Conseil se donne la possibilité d’apprécier la constitutionnalité d’une loi en vigueur dans le cas où une loi soumise à son examen  » la modifie, la complète ou affecte son domaine « . L’application extensive de cette jurisprudence ferait glisser le système vers le contrôle a posteriori. Aussi par prudence – et par crainte aussi peut-être d’être débordé – le Conseil n’y recourt-il que parcimonieusement. Jusqu’ici cette jurisprudence n’a été en effet appliquée positivement qu’une seule fois, en 1995, pour annuler un dispositif de sanction automatique (il s’agissait de la peine de la déchéance des droits civiques et civils, entraînée de plein droit par toute condamnation pour faillite).

Cela dit, de telles évolutions du Conseil pourront-elles continuer à se faire de l’intérieur, par la pratique et la jurisprudence ? Le monde dans lequel nous vivons est celui du changement. La communication et l’information en sont les vecteurs indispensables. De plus, même une institution publique n’a pas seulement une légitimité provenant de son statut, fût-il constitutionnel. Cette légitimité dépend aussi de la fonction sociale qu’elle remplit et du regard des autres. L’époque actuelle est ainsi propice à la réflexion sur ce qu’est et doit être la place du Conseil constitutionnel, au sein des institutions de la République, et comme juridiction.

Premier sujet de réflexion : les rapports entre le Conseil et les citoyens, qui touchent aux modalités de la mission impartie au Conseil de protection des droits fondamentaux. Ce rôle peut-il s’accommoder de l’éloignement de la société qu’induit la procédure du contrôle abstrait de la loi tel que pratiqué dans notre pays ? L’ouverture de l’accès du Conseil aux citoyens à travers le filtre étroit de l’exception d’inconstitutionnalité est une solution qui a été sérieusement envisagée. Un tel mécanisme, dans le cadre communautaire, permet un dialogue fructueux entre les juges judiciaires et administratifs français et les juges à Luxembourg. L’exception d’inconstitutionnalité en France permettrait pareil dialogue entre le Conseil et les autres juridictions nationales. Ne revenons pas sur les débats qui ont eu lieu voici une dizaine d’années au Parlement à l’occasion de la réforme constitutionnelle proposée sous l’impulsion du président Robert Badinter et refusée par le Sénat. Cette réforme tendait à instaurer un contrôle a posteriori de la loi par voie d’exception ; elle reste d’actualité. Quant au contrôle a priori, dont l’intérêt propre n’est pas contestable, la vertu qui est censée être la sienne de favoriser, dès le stade des débats parlementaires, la prévention des inconstitutionnalités, n’est plus aussi probante. La complexité croissante du droit rend en effet aléatoire toute prédiction sur la constitutionnalité de telle ou telle disposition en discussion.

Le deuxième thème qui, à mon avis, doit retenir l’attention porte sur la présentation des décisions du Conseil constitutionnel. Leur rédaction influence la façon dont elles sont reçues par la classe politique et par les médias. Je persiste à penser qu’il n’est pas vain de chercher à mieux faire comprendre au public la mission d’une institution comme le Conseil, et partant la nature de ses décisions. Or la difficulté provient du caractère abstrait de celles-ci alors que les jugements rendus par les autres cours dans le cadre du contrôle a posteriori sont bien plus narratifs puisqu’ils concernent des situations humaines concrètes. Je ne l’ai jamais caché. Je suis favorable à la pratique des opinions dissidentes ou concurrentes que l’on peut du reste transposer au Conseil constitutionnel dans le contexte actuel du contrôle a priori. Cette pratique offre aux juges qui le souhaitent la possibilité de faire valoir leur approche et leur raisonnement, en annexant à la décision leur propre argumentaire. Le droit n’est en effet jamais ni blanc ni noir ; il est le fruit d’un arbitrage dont il peut être utile de mieux faire entrevoir les termes et les enjeux.

Le troisième défi s’adresse au Conseil comme à toutes les cours constitutionnelles en Europe. Il a trait aux rapports entre le droit constitutionnel et le droit international. Le droit international est devenu omniprésent ; le droit communautaire en particulier imprègne de plus en plus les législations nationales ; les cours européennes, que sont la Cour de Justice des Communautés à Luxembourg et la Cour européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg, ont une influence directe ou indirecte sur les contentieux nationaux ; enfin, la Charte des droits fondamentaux des citoyens – déclaratoire aujourd’hui, mais probablement obligatoire demain – dote l’Union Européenne d’un corpus constitutionnel appelé à concurrencer le droit interne. Dans un tel contexte qui n’a plus rien à voir avec la situation de l’Europe à ses débuts, éluder, comme le fait le Conseil constitutionnel depuis sa décision de 1975 sur l’interruption volontaire de la grossesse, les problèmes juridiques soulevés par la conciliation du droit interne avec le droit européen, relève de l’équilibrisme. La question n’est pas simple. La situation actuelle est néanmoins par trop confuse. Que constate-t-on ? Premièrement, la Cour de cassation et le Conseil d’Etat viennent d’aborder la question de front, estimant que le respect des engagements internationaux devait être écarté au bénéfice de l’application de la Constitution. Deuxièmement, cette jurisprudence contredit celle de la Cour de justice de Luxembourg en particulier pour qui la primauté du droit communautaire opère même vis à vis de la Constitution. Enfin, bien qu’au coeur du dispositif, le Conseil constitutionnel demeure le seul à se tenir à l’écart du débat sur la hiérarchie entre les normes internes et internationales.

Faire primer la souveraineté nationale sur les engagements internationaux est problématique. Cela fait coexister deux hiérarchies de normes fonctionnant sur la base de principes différents du côté international d’une part, et du côté national, d’autre part. Certes, les systèmes juridiques, à l’image des systèmes politiques, sont multipolaires. Encore faut-il qu’il existe entre eux une certaine cohérence. Et que pour les citoyens, en particulier européens, les règles du jeu entre les différentes expressions de la souveraineté soient clairement posées. Mais ce défi, répétons-le, n’est pas propre à la France ; il concerne tous les Etats de l’Europe.

Je veux simplement souligner qu’en France, plus qu’ailleurs, le juge constitutionnel est proche de l’arène politique dès lors que l’usage du contrôle de constitutionnalité est étroitement lié à la compétition politique. Du fait du système du contrôle a priori, le juge semble, à son corps défendant, faire en quelque sorte office de  » tuteur  » vis à vis du législateur. Tout se passe comme si le Conseil constitutionnel, tout en étant juge, était chargé d’une mission de service public consistant à parfaire les lois soumises à son examen en les débarrassant de leurs dispositions inconstitutionnelles. Le juge français a vraiment un positionnement original.

Le Débat. – À quoi attribuez-vous cette originalité ?

N. L. – Elle s’inscrit en droite ligne de notre culture politique. Le concept majeur de la démocratie, en France, c’est la volonté générale. Jusqu’à 1958, la loi votée par le Parlement en tant qu’expression de la volonté générale était réputée  » infaillible « . Le contrôle de la constitutionnalité des lois en France a mis fin à cette infaillibilité, sans cependant altérer la doctrine de la primauté de la volonté générale, c’est à dire du politique. Ce contrôle vise à assurer le respect d’une autre volonté générale exprimée, non par le législateur, mais par le pouvoir constituant. A travers la Constitution, le peuple souverain s’est donné des règles du jeu que le Conseil constitutionnel a pour mission de faire respecter. C’est à la lumière de ces considérations qu’il faut, me semble-t-il, interpréter le sens du contrôle de la constitutionnalité des lois « à la française ». La garantie de l’Etat de droit en France est étroitement liée au respect de la souveraineté du peuple. C’est ce qu’exprime le Conseil constitutionnel lorsque, par exemple, il relève dans une décision de 1991 que  » le pouvoir constituant est souverain  » et  » qu’il lui est donc loisible d’abroger, de modifier ou de compléter des dispositions de valeur constitutionnelle… « . L’approche semble différente dans les autres pays dotés d’une cour constitutionnelle. Prenons l’exemple de l’Allemagne ou encore de l’Afrique du Sud, dont la toute récente cour constitutionnelle est particulièrement active. Certes dans ces deux pays, la Constitution se définit comme la loi fondamentale adoptée par et pour le peuple souverain. Mais l’idée de base du contrôle de constitutionnalité est de garantir aux citoyens la protection de leurs droits fondamentaux. D’où, dans la Constitution allemande, la prohibition de toute révision des principales dispositions constitutionnelles sur les droits fondamentaux. La Cour Constitutionnelle d’Afrique du Sud n’hésite pas quant à elle à évoquer, à propos des droits et libertés établis par la Constitution,  » les valeurs qui doivent guider le peuple « . En France, c’est la notion de hiérarchie des normes qui prévaut, la volonté générale du législateur étant tenue de céder devant la volonté générale supérieure du constituant.

Le Débat. – Les circonstances sont pour beaucoup dans la spécificité de l’approche française.

N. L. – En effet. Comme son nom l’indique, le Conseil constitutionnel n’a pas été conçu pour être une cour. Le général De Gaulle, mais aussi René Cassin l’un des inspirateurs de la Constitution de 1958, étaient opposés à la création d’une cour constitutionnelle en France. De Gaulle estimait qu’en France,  » La cour suprême, c’est le peuple « . Le Conseil constitutionnel a donc été institué comme outil du  » parlementarisme rationalisé « . Il devait veiller à ce que le Parlement ne déborde pas du champ de compétence que lui assigne la Constitution de 1958 en empiétant sur les attributions de l’Exécutif. Sous la Ve République, l’Exécutif a en effet un rôle prédominant dans l’élaboration et l’adoption de la loi. Dans leur grande majorité , les lois sont issues de projets gouvernementaux et le gouvernement dispose des armes de procédure nécessaires pour faire voter ces projets. Le Conseil Constitutionnel avait pour vocation unique de préserver ce nouvel équilibre des pouvoirs entre le Législatif et l’Exécutif. C’est ainsi qu’il lui incombe de vérifier automatiquement le règlement intérieur de l’une ou l’autre assemblée parlementaire, de manière à éviter que des modifications apportées à ce texte ne remettent en cause la prééminence de l’Exécutif. Dès 1959, le Conseil a ainsi censuré une disposition du règlement de l’Assemblée Nationale apparemment bénigne sur l’organisation éventuelle d’un vote en fin de débat sur une question orale, jugeant qu’elle dotait l’Assemblée d’un moyen de contrôle de l’activité gouvernementale non prévu par la Constitution. Gardien de l’orthodoxie de la procédure parlementaire, le Conseil était également chargé d’assurer que le Parlement reste dans les limites de l’article 34 de la Constitution qui énumère les domaines où il est fondé à intervenir. Depuis une décision de 1982, le Conseil ne procède pratiquement plus à cette vérification, bien que le principe d’un tel contrôle demeure. D’ailleurs, le contrôle de la conformité à la Constitution des règlements des assemblées n’occupe plus lui-même aujourd’hui qu’une part également très limitée des activités juridictionnelles du Conseil.

Ces activités ont en effet considérablement évolué. Je reste toujours aussi étonnée de la rapidité avec laquelle a joué la dynamique institutionnelle. Le Conseil est en effet devenu de lui-même une cour constitutionnelle, ce qui rend le débat sur sa qualification – juridictionnelle ou non – sans objet. Quand et comment s’est opérée cette métamorphose ? Le tournant est connu. Il date très exactement de la décision du 16 juillet 1971 sur la liberté d’association faisant suite à un recours du président du Sénat contre une loi modifiant le régime juridique des associations. Cette décision a transformé le rôle du Conseil. Garant de la répartition des compétences entre le Législatif et l’Exécutif, le Conseil a en effet étendu sa mission à celle de garant des droits fondamentaux. Il a de façon prétorienne décidé d’appliquer, non seulement la Constitution de 1958 elle-même qui précise essentiellement l’organisation des pouvoirs publics, mais aussi la Déclaration de 1789 et le préambule de 1946, qui établissent les droits et les libertés garantis en France. C’est maintenant sur ce  » bloc de constitutionnalité « , suivant l’expression du Doyen Favoreu, que le Conseil construit sa jurisprudence. Le Conseil Constitutionnel n’est pas la seule juridiction à s’être ainsi  » autoproclamée  » cour constitutionnelle. La Cour Suprême des Etats Unis, s’est elle aussi de sa propre initiative déclarée compétente pour contrôler la constitutionnalité des lois, à l’occasion de son fameux arrêt  » Marbury versus Madison  » de 1803. La Cour Constitutionnelle italienne a fait de même, dès son premier jugement rendu en 1956. Elle s’est reconnue compétente pour appliquer l’ensemble des dispositions de la Constitution en contredisant alors la jurisprudence de la Cour de cassation suivant laquelle les articles de la Constitution relatifs aux libertés étaient seulement « programmatiques » et ne créaient pas de droits dont puissent se prévaloir directement les citoyens. Dernier exemple : celui de la Cour Suprême israélienne qui, en l’absence de Constitution écrite, a décidé en 1995 que deux lois – sur la dignité humaine et sur les libertés – avaient valeur de lois fondamentales s’imposant au législateur.

Ce qui peut surprendre, compte tenu notamment de notre tradition qui n’accorde pas au juge la place qu’il occupe dans d’autres pays, c’est l’audace inégalée dont a fait preuve le Conseil constitutionnel pour étendre son contrôle. Comment expliquer la décision de 1971 ? Le contexte a sans doute joué un rôle important : notons que la décision intervient quelques mois après la mort du général De Gaulle. Par ailleurs, la loi annulée par le Conseil était symboliquement très marquée par les événements de mai 68, en même temps qu’elle portait sur un domaine très sensible pour un large courant de l’opinion française, la liberté d’association. En deux mots, dans le cadre du maintien de l’ordre face à ce qu’il considérait être les menées subversives des groupes gauchistes et de leurs alliés intellectuels, le gouvernement de l’époque tentait d’établir un contrôle préalable des associations, et avait donc fait adopter une législation en ce sens. La décision du Conseil s’articule en deux temps. D’une part, elle consacre la liberté d’association en tant que principe constitutionnel ; d’autre part, elle considère qu’en instaurant un contrôle préalable des associations, la loi a violé ce principe.

Liste des membres du Conseil constitutionnel (1995-2010):

– Maurice FAURE (nommé par président  François MITTERRAND,  mars 1989 – mars 1998)

– Jean CABANNES (nommé par Président du Sénat Alain POHER, mars 1989 – mars 1998)

– Jacques ROBERT (nommé par Président de l’Assemblée nationale Laurent FABIUS, mars 1989 – mars 1998)

– Georges ABADIE (nommé par Président de la République François MITTERRAND, mars 1992 – mars 2001)

– Marcel RUDLOFF (nommé par Président du Sénat Alain POHER, mars 1992 – mars 1996)

– Noëlle LENOIR (nommée par Président de l’Assemblée nationale Henri EMMANUELLI, mars 1992 – mars 2001)

– Roland DUMAS (nommé par Président de la République François MITTERRAND, mars 1995 – février 2000, président jusqu’à sa démission le 29 février 2000)

– Etienne DAILLY (nommé par Président du Sénat René MONORY,mars 1995 – décembre 1996)

– Michel AMELLER (nommé par Président de l’Assemblée nationale Philippe SEGUIN, mars 1995 – mars 2004)

 – Alain LANCELOT (nommé par Président du Sénat René MONORY, avril 1996 – mars 2001)

– Yves GUÉNA (nommé par Président du Sénat René MONORY janvier 1997 – mars 2004,

remplace M. Dailly, décédé ; puis Président du 1er mars 2000 (démission de R.Dumas) à 2004)

– Pierre MAZEAUD (nommé par Président de la République Jacques CHIRAC, nommé Président en 2004, mars 1998 – mars 2007)

– Simone VEIL (nommée par Président du Sénat René MONORY, mars 1998 – mars 2007)

– Jean-Claude COLLIARD (nommé par Président de l’Assemblée nationale Laurent FABIUS,

mars 1998 – mars 2007)

– Monique PELLETIER ( Président de la République par Jacques CHIRAC, mars 2000 – mars 2004)

– Olivier DUTHEILLET de LAMOTHE (nommé par  Président de la République Jacques CHIRAC,

 mars 2001 – mars 2010)

– Dominique SCHNAPPER (nommée par Président du Sénat Christian PONCELET, mars 2001 – mars 2010)

 – Pierre JOXE (nommé par Président de l’Assemblée nationale Raymond FORNI, mars 2001 – mars 2010)

– Jean-Louis PEZANT (nommé par Président de l’Assemblée nationale Jean-Louis DEBRÉ, mars 2004 – juillet 2010)

Liste actuelle:

Jean-Louis Debré (président, nommé par président Chirac, 23 février 2007)

Pierre Steinmetz (nommé par président février 2004)

Jacqueline de Guillenchmidt (nommée par président, février 2004)

Renaud Denoix de Saint Marc (nommé par président du Sénat, février 2007)

Guy Canivet (nommé par président de l’Assemblée nationale, février 2007)

Michel Charasse (nommé par président Sarkozy, mars 2010)

Hubert Haenel (nommé par président du Sénat, mars 2010)

Jacques Barrot (nommé par président de l’Assemblée nationale, mars 2010)

Claire Bazy-Malaurie (nommée par président Sarkozy, août 2010)

Valéry Giscard d’Estaing (ancien président)

Jacques Chirac (ancien président)


Présidentielles 2012: L’ennui avec le socialisme, c’est qu’éventuellement l’argent des autres finit par manquer (It’s milking time again!)

15 avril, 2012
On considère le chef d’entreprise comme un loup à abattre, ou une vache à traire. Peu voient en lui le cheval qui tire le char. Churchill
On ne multiplie pas la richesse en la divisant.  Gerald L. K. Smith
Vous ne pouvez pas apporter la liberté au pauvre en la retirant au riche. Tout ce qu’un individu reçoit sans rien faire pour l’obtenir, un autre individu a dû travailler pour le produire sans en tirer profit. Tout pouvoir ne peut distribuer aux uns que ce qu’il a préalablement confisqué à d’autres. Quand la moitié d’un peuple croit qu’il ne sert à rien de faire des efforts car l’autre moitié les fera pour elle, et quand cette dernière moitié se dit qu’il ne sert à rien d’en faire car ils bénéficieront à d’autres, cela mes amis, s’appelle le déclin et la fin d’une nation. On ne multiplie pas la richesse en la divisant. Adrian Rogers (1931)
L’ennui avec le socialisme, c’est qu’éventuellement l’argent des autres finit par manquer. Margaret Thatcher (1976)
Depuis la récession, les Américains riches sont à la recherche de nouveaux symboles de prestige, Les yachts, jets privés et villas au bord de la mer sont tellement 2007. Etre assez riche et généreux pour avoir son nom dans la liste “Giving Pledge” pourrait rapidement devenir l’ultime badge de prestige. Robert Franck (Wealth Report)
Je n’aime pas les riches, j’en conviens. François Hollande
J’ai considéré, j’en fais ici l’annonce, qu’au-dessus d’un million d’euros par mois, le taux d’imposition devrait être de 75%. Ce n’est pas possible d’avoir ces niveaux de rémunération. (…) Un million d’euros par an, donc à peu près 100.000 euros par mois. François Hollande
[L’impôt est, au terme de la Déclaration des droits de l’homme de 1789,) une « contribution commune » pour « l’entretien de la force publique et les dépenses d’administration », qui doit « être également répartie entre tous les citoyens en raison de leurs facultés ». (…) cette exigence ne serait pas respectée si l’impôt revêtait un caractère confiscatoire ou faisait peser sur une catégorie de contribuables une charge excessive au regard de leurs facultés contributives. Conseil constitutionnel
Ma sensibilité a toujours été de gauche mais, être de gauche, aujourd’hui, c’est très compliqué. Ou juste triste. Ça ne veut plus dire grand chose… La gauche de ces dernières années m’a souvent déçu et peu intéressé. Mais savait-elle elle-même ce qui l’intéressait ? À part être anti-sarkozyste, quel a été son cheval de bataille ? Patrick Bruel
Je suis très content de participer à une solidarité, très content de reverser une grande partie de ce que je gagne. Là, ça atteint des proportions où ça devient limite confiscatoire et spoliateur. (…) Les gens qui ont de l’argent sont aussi des gens qui génèrent du travail, de l’emploi, qui génèrent des richesses et qui font tourner aussi une économie. (…) Ce n’est pas honteux de faire fortune, ce n’est pas honteux à partir du moment où on redistribue, et on redistribue beaucoup, parce que ne serait-ce que 50% de ce que vous gagnez c’est déjà énorme. Patrick Bruel
J’ai le coeur à gauche. J’aimerais que Léon Blum se présente (rires). Moi, mon boulot, ça n’est pas de militer. Le socialisme, oui, j’y adhère. Après, je pense que la politique reste un peu bloquée. Personne ne propose une idée pour que les gens vivent mieux les uns avec les autres. (…) Notre taxe à 75 % sur les riches, c’est ridicule. (…) Aujourd’hui, voilà ce que je dirais concrètement : “Votez François Hollande, directement au premier tour”. Voilà ce que je dirais, et je le dis d’ailleurs (rires) : “Votez Hollande, cherchez pas”. Djamel Debbouze
Un bon impôt a une assiette large et un taux modéré. L’histoire montre que lorsqu’on monte les taux à des niveaux trop élevés, on est obligé de créer des niches fiscales ! Elie Cohen (économiste proche du PS)
La moitié des Américains les moins riches ne paye pas du tout d’impôt sur le revenu. (…) Le taux EFFECTIF moyen d’imposition fédérale sur le revenu de l’américain moyen est de 11%. Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent un million ou plus en revenu est de 25%. Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent entre 200.000 et 500.000 dollars est de 19%. (…) Le système fédéral de taxation est DÉJÀ très progressif 40% des recettes de l’impôt sur le revenu provient des contribuables parmi le 1% plus riche. Près de 100% des recettes provient des 20% les plus riches. (…) La « règle Buffett » rapporterait à l’Internal Revenue Service (fisc fédéral) 47 milliards de dollars sur 10 ans… (…) Pour mémoire, le déficit budgétaire fédéral sur UN AN dépasse 1000 milliards de dollars ! Pierre-Yves Dugua
L’évasion fiscale concernerait en France 150 à 200 000 personnes pour un montant de 590 milliards d’euros, dont 108 rien qu’en Suisse. UBS, sa filiale française créée en 1999, représenterait, selon l’auteur, à peu près un vingtième de ce marché. Un marché, comme le démontre bien son enquête, qui ne s’embarrasse guère de la législation. Tout le jeu de la banque consiste à cibler les clients fortunés – 10 millions d’euros au moins de patrimoine – puis à les cotoyer dans des manifestations conviviales. Objectif : convaincre ces Français d’ouvrir des comptes non déclarés, vis, par exemple, une création de société dans un paradis offshore, ou des facturations indues. Marianne
Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, « les jeux et le cirque », Antoine Peillon cite des sportifs (des footballeurs majoritairement) qui font partie de la liste de « clients off », c’est-à-dire soupçonnés d’évasion fiscale : Antoine Sibierski, Marcel Desailly, David Bellion, Christian Karembeu, Patrick Vieira, Claude Makélélé, Laurent Blanc. Cette liste, extraite de la note de l’ACP de la Banque de France, n’est pas exhaustive, on s’en doute. Arrêt sur images

A l’heure où, du côté de Washington et pour donner le change d’un bilan pour le moins peu glorieux, le président-candidat du Très Grand Capital (800 000 dollars annuels, logé, nourri, blanchi) nous ressort pour prétendument éponger des déficits de plusieurs milliards de milliards (1000 milliards annuels) la plus démagogique des règles visant moins de 0,3% des contribuables (soit un gain de moins de 50 milliards sur 10 ans)  et qu’il ne s’applique même pas à lui-même, à savoir la fameuse règle (de la secrétaire de) Buffet (qui donne combien de millions à ses fondations déjà pour faire baisser ses impôts?)…

Et que les derniers chiffres sur la philanthropie mondiale confirment qu’avec 39 milliards de dollars annuels, les Etats-Unis restent proportionnellement près de six fois plus généreux qu’une France si volontiers donneuse de leçons …

Pendant qu’après les avoir si violemment dénoncés et combattus (service minimum transports et école primaire, retour dans l’OTAN, franchises médicales, non-remplacement d’un fonctionnaire partant en retraite sur deux, réforme des retraites, baisses de TVA, bouclier fiscal) tout en prétendant taxer les millionnaires à 75%, le  futur président français annoncé, fils d’un médecin d’extrême-droite qui « n’aime pas les riches » (8 300 euros mensuels, 100 000 annuels, 1,17 millions de patrimoine) s’apprête à discrètement avaliser l’essentiel des mesures prises par son prédécesseur …

Et que, plus de 15 ans après, la plus haute juridiction du pays (présidée alors par un repris de justice, accessoirement avocat du Canard enchaîné et nommé par un président qui avait menti pendant ses deux mandats sur son passé comme sur son état de santé) reconnait que pour leur éviter de perdre le remboursement de leurs dépenses de campagne (sur le dos du plus petit candidat qui lui en ressortira ruiné), elle a validé des comptes de campagne irréguliers tant pour le président délinquant multi-récidiviste dont elle allait plus tard voter l’immunité que pour son adversaire malheureux du premier tour (dont on oublie qu’un certain Bayrou, au côté de l’actuel président sortant, faisait partie du comité politique) …

Retour, autre grand secret de polichinelle de la République, sur l’inévitable envers d’une politique fiscale aussi injuste que confiscatoire, du moins pour ceux qui ne peuvent y échapper ou voter avec leurs pieds ou leurs  cerveaux.

A savoir, comme le rappelle le site Arrêts sur images,  la fraude fiscale dont le journaliste de La Croix Antoine Peillon vient de révéler …

Non seulement l’étendue (quelque, excusez du peu, 600 milliards d’euros soit annuellement cinq fois les recettes de l’impôt sur le revenu), et, nos donneurs de leçons du sport et du cinéma compris, nécessairement la crème de la crème de notre vie économique et culturelle).

Mais, via entre autres la même banque suisse qui avait déjà été épinglée il y a  quatre ans par le fisc américain et sans compter les rétrocommissions alimentant les campagnes électorales des uns et des autres, la quasi-institutionnalisation

Un livre dénonce l’impunité de l’évasion fiscale en France

Anne-Sophie Jacques

Arrêt sur images

12/04/2012

« Ces 600 milliards qui manquent à la France »

Et si l’évasion fiscale industrialisée était le prochain gros scandale à faire trembler le pouvoir ? La lecture du livre d’Antoine Peillon, journaliste de la Croix, donne sacrément envie de mettre la lumière sur ces pratiques frauduleuses jusqu’alors restées dans l’ombre de Bernard Squarcini, patron de la DCRI, ou dans les placards du procureur du parquet de Nanterre, Philippe Bourion. A la clé: 600 milliards d’euros.

Livre Peillon

En refermant le livre d’Antoine Peillon, on reste médusés : comment ? Alors que manifestement la filiale française de la banque Suisse UBS organise quasi industriellement l’évasion fiscale, aucune instruction judiciaire n’a encore été ouverte ? Comment ? Nous, pères la morale montrant du doigt les vilains Grecs fraudeurs, on laisse s’évader ainsi l’équivalent de cinq fois les recettes annuelles de l’impôt sur le revenu ? En pleine crise de la dette publique, mère des plans d’austérité, rien n’est fait pour retenir ne serait-ce qu’une petite partie des grosses fortunes qui partent travailler pour espérer des rendements grassouillets ?

Tout donne le tournis dans l’enquête de Peillon. Les chiffres d’abord, à commencer par le plus gros, celui de la couverture : 600 milliards d’euros. Ce chiffre est la somme de toutes les recettes qui ont échappé au fisc français du fait de l’évasion fiscale. Par an, selon l’auteur, ce sont 30 milliards qui manquent à l’appel. Il s’appuie sur les estimations des cadres de la banque UBS qui avancent également le chiffre de 850 millions (en dix ans) soustraits au fisc français par leur seule banque. Et encore, nous dit Peillon, c’est la fourchette basse. Basse peut-être, mais bien plus élevée que les chiffres officiels repris tels quels dans la presse. Le syndicat SNUI-SUD Trésor évalue la fraude entre 15 et 20 milliards. Toute fraude confondue (sur la TVA, le travail au noir, les prélèvements sociaux évités, plus l’évasion fiscale) la Cour des comptes penchait, en 2007, pour une perte comprise entre 29 et 40 milliards d’euros.

Mais ce n’est pas tant les sommes sous-évaluées qui provoquent le vertige que les pratiques d’évasion fiscale organisées par la banque UBS. Pourquoi cette banque-là et pas les autres ? Après tout, Peillon estime que la banque suisse, premier groupe mondial dans la gestion de patrimoine, gère « seulement » un vingtième de l’évasion fiscale en France. BNP Paribas, la Société générale, les Banques populaires, toutes ont un don pour l’évasion. Mais l’auteur ne s’est pas intéressé à UBS par hasard.

UBS et les riches américains

Déjà, il y a un précédent aux Etats-Unis. Le fisc américain a mis au jour un manège d’évasion fiscale à grande échelle organisé par UBS. Rien qu’en 2004, la banque suisse avait créé 900 sociétés écrans pour garantir l’anonymat des grosses fortunes et ouvert 52 000 comptes non déclarés. L’année 2008 signe la fin de récré : la banque est lourdement condamnée, des têtes tombent, les Etats-Unis menacent UBS de retirer sa licence bancaire et décident coûte que coûte de récupérer l’argent évadé.

Ces pratiques ne se sont pas limitées aux frontières des Etats-Unis. Pour Peillon, la création de la filiale UBS France en décembre 1998 n’avait pas d’autres buts que de capter des gros clients français pour les inviter à placer leur argent au chaud, dans les paradis fiscaux. La preuve ? UBS France enregistre un déficit comptable structurel de 560 millions. C’est-à-dire qu’avec sa seule activité de banque en France, UBS perd de l’argent. Un comble non ? Ce déficit ne cache-t-il pas un loup ? Non, il cache des vaches. Plus exactement, des « fichiers vaches » et des « carnets du lait », noms donnés à la comptabilité parallèle. Dans ces fichiers se cachent les coordonnées des clients ainsi harponnés. En résumé, UBS France pratique non pas l’évasion fiscale style court séjour au soleil mais l’évasion massive, industrialisée, et totalement illégale.

Vache

Des vaches, des carnets de lait, on peut se dire que l’auteur a abusé du chocolat suisse. Même pas. Ces pratiques sont dénoncées par une multitude de témoins. Le récit s’appuie sur trois témoignages centraux et anonymes : un ex-commissaire divisionnaire de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI née de la fusion de la DST et des renseignements généraux, le FBI à la française), une dirigeante du groupe bancaire suisse UBS et un cadre de la filiale française. Tous sont d’accord : oui la fraude est massive, oui elle est organisée, oui elle est étouffée. Etouffée par qui ? Tout d’abord par la banque elle-même. Le livre de Peillon est parsemé de batailles en interne qui déchirent le personnel. Beaucoup sont scandalisés par ces pratiques. Beaucoup ont aujourd’hui envie d’en parler. Cependant, le livre montre bien que la situation n’est pas manichéenne: on ne trouve pas les méchants banquiers fraudeurs d’un côté et les gentils banquiers innocents de l’autre.

Prenons le cas de John Cusach, dirigeant suisse du groupe UBS et plus précisément « patron de la Conformité » du secteur Gestion de fortune et banque d’affaires. Quand, en 2002, un juriste lui fait part de ses interrogations sur les pratiques d’évasion fiscale aux Etats-Unis, il ne bronche pas. Ceci est normal, c’est le modèle économique de la banque. En revanche, l’année suivante, quand il met le nez dans les locaux d’UBS France et se penche sur la liste des comptes soupçonnés d’être liés à des activités dites sensibles (entendez le terrorisme, la drogue, le grand banditisme), il devient tout rouge. Pas question de ternir l’image du groupe en abritant des fortunes peu recommandables. L’évasion fiscale oui, l’argent du terrorisme, non. Cette ambivalence se retrouve également dans l’adoption récente – certes anecdotique – d’un « dresscode » qui suggère aux salariés, hommes et femmes, de porter des sous-vêtements discrets. Comme le souligne la dirigeante du groupe, on y voit « le fond de la culture UBS, dans sa forme la plus pure: une volonté de contrôle moral absolu totalement contradictoire avec la réalité des pratiques. »

Les pratiques sont connues, et quand bien même UBS tente de les étouffer, elles se sont ébruitées. Une plainte a été déposée fin 2009 par une salariée d’UBS, plainte transmise au parquet de Paris qui, à cette heure, n’a toujours pas jugé bon d’ouvrir une instruction judiciaire. La salariée, quant a elle, a été licenciée cette année. De même, l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) de la Banque de France a été alertée à plusieurs reprises. Même si cette dernière a fait preuve, selon Peillon, d’un relatif immobilisme, elle a néanmoins transmis une note au parquet de Paris pour ouverture d’une enquête préliminaire. Cette enquête a été confiée au Service national de douane judiciaire (SNDJ). Et puis? Et puis rien. Ce qui ne manque pas d’étonner l’auteur : « l’investigation du SNDJ n’a toujours pas conduit le parquet, en la personne du vice-procureur de Paris [aujourd’hui à Nanterre], Philippe Bourion, à transformer l’enquête préliminaire en véritable instruction judiciaire. »

K comme kapital (ou comme koi ? kelle évasion fiscale ?)

Ce n’est pas la seule consternation : on peut en effet se demander pourquoi le ministère des finances ne réagit pas non plus. Pour l’auteur, il est impossible qu’il ne soit pas au courant. Alors ? Là, le témoignage de l’ex-commissaire de la DCRI est confondant. Le renseignement intérieur, dirigé par Bernard Squarcini, abrite un département consacré à la sécurité de l’économie française, qui répond au doux nom de K (comme Das Kapital, le livre de Marx). Selon le témoin, « Squarcini, Gilles Gray et son équipe de la sous-direction K de la DCRI ont fait preuve «d’incurie» voire de «contre-performance volontaire». Autrement dit: ils ont permis l’étouffement du scandale de l’évasion fiscale. Dans quel but ? A qui profite cette évasion massive, excepté évidemment aux grosses fortunes ? Peillon y va franco : l’évasion fiscale a servi au financement politique illégal du parti de Nicolas Sarkozy et au trafic d’influence. Ce scandale en rejoint un autre : celui de l’affaire Bettencourt. Car la vieille dame de L’Oréal possède de nombreux comptes en Suisse, dont certains chez UBS. Il est avéré que les mouvements suspects sur ces comptes, entre 2005 et 2008, sont carastéristiques de l’évasion fiscale. 20 millions ont ainsi pu être dissimulés au fisc français. Une somme qui a pu finir dans de petites enveloppes en papier kraft à destination des hommes politiques. Conclusion de Peillon : « les générosités de la milliardaire vis-à-vis des champions politiques expliqueraient-elles cette timidité judiciaire ? »

A ce stade se pose une question médiatique : comment faire émerger le scandale de l’évasion fiscale dans le débat, qui plus est en pleine présidentielle ? Comment lui faire prendre l’ampleur qu’a connue l’affaire Bettencourt initiée et portée par Mediapart puis relayée ensuite par de très nombreux médias ? Soyons honnête : l’enquête de Peillon n’a pas été ostracisée. Si l’auteur n’a pas couru les plateaux des JT ou celui du Grand Journal, il a été l’invité de France 3 et de France Info. On le retrouve aussi sur Mediapart, un blog du Monde, Challenges, Marianne, Alternatives économiques… et bientôt sur @rrêt sur images ( Peillon sera l’invité de notre émission de vendredi). Malgré tout, le scandale n’a pas encore pris l’allure d’une vague qui emporte tout sur son passage. Pourtant, Peillon se dit prêt – voire impatient – de livrer sa brouette de documents à un juge d’instruction, et il affirme qu’aujourd’hui un grand nombre de ses témoins accepteraient d’être auditionnés à visage découvert. Mais comment réagir contre l’inertie des parquets de Paris et Nanterre ?

Je propose une option : pourquoi ne pas balancer des noms ? Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, « les jeux et le cirque », Antoine Peillon cite des sportifs (des footballeurs majoritairement) qui font partie de la liste de « clients off », c’est-à-dire soupçonnés d’évasion fiscale : Antoine Sibierski, Marcel Desailly, David Bellion, Christian Karembeu, Patrick Vieira, Claude Makélélé, Laurent Blanc. Cette liste, extraite de la note de l’ACP de la Banque de France, n’est pas exhaustive, on s’en doute.

D’accord, ça s’appelle de la dénonciation, ou de la délation. Et ce n’est pas joli-joli. Peut-être qu’on peut juste faire peur : c’est ce qu’a fait le fisc américain qui, pour faire pression sur la Suisse, a très vite menacé de rendre publique la liste des 52 000 clients fraudeurs. Faut-il en passer par là ? Je vous laisse juges.

Voir aussi:

L’évasion fiscale, une cagnotte de 590 milliards !

Philippe Cohen

Marianne

29 Mars 2012

Un livre-enquête d’Antoine Peillon révèle les agissements suspects de la banque suisse UBS aboutissant à faciliter, voire organiser l’evasion fiscale de milliers de citoyens français. Le même scandale avait abouti aux Etats-Unis à de lourdes sanctions contre la banque. Qui, pour le moment, ne réagit guère…

L’évasion fiscale pèse sur l’économie de nos pays développés dans des proportions insoupçonnées par les responsables politiques. Telle est, après quelques mois d’enquête sur le cas, très peu particulier sans doute, de la banque suisse UBS, la conviction du journaliste Antoine Peillon, grand reporter à la Croix.

L’évasion fiscale concernerait en France 150 à 200 000 personnes pour un montant de 590 milliards d’euros, dont 108 rien qu’en Suisse. UBS, sa filiale française créée en 1999, représenterait, selon l’auteur, à peu près un vingtième de ce marché. Un marché, comme le démontre bien son enquête, qui ne s’embarrasse guère de la législation. Tout le jeu de la banque consiste à cibler les clients fortunés – 10 millions d’euros au moins de patrimoine – puis à les cotoyer dans des manifestations conviviales. Objectif : convaincre ces Français d’ouvrir des comptes non déclarés, vis, par exemple, une création de société dans un paradis offshore, ou des facturations indues.

Le scandale de l’évasion fiscale aux Etats-Unis a révélé que l’UBS, qui rappelons-le, est la première banque mondiale de gestion de patrimoine, avait permis l’ouverture de quelques 52 000 comptes non déclarés de citoyens américains aboutissant, après un conflit avec le fisc américain, à une mega-amende. C’est cette histoire qui décide Antoine Peillon d’enquêter sur UBS-France. Bingo : il constate que la filiale française accueille les mêmes responsables que la filiale américaine, pour conduire, finalement, le même genre d’opération. Peu à peu il découvre que les manoeuvres de la banque ont été critiquées et repérées non seulement par certaines autorités de contrôle comme l’Autorité de contrôle prudentiel de la Banque de France, la douane financière ou même les enquêteurs de la DCRI, mais qu’elles ont sucité des conflits entre certains cadres et la direction de la banque. Cerise avariée sur ce pudding pourri, le livre de Peillon se conclut par l’exposition à la lumière de quelques opérations de transfert financier entre différents compte de Liliane Bettencourt qui le conduisent à subodorer, là encore, une opération d’évasion fiscale, via UBS et la compagnie italienne Generali.

Le plus étonnant dans cette affaire est l’extrême lenteur de l’Etat. On se rappelle que, dès le début de la crise, en 2008, le président Sarkozy a annoncé la fin des paradis fiscaux. Apparemment, non seulement le temps des listes noires ou grises est révolue, mais la gestion de patrimoine permet aux citoyens français les plus riches de contourner allègrement la législation sans encourir les foudres des autorités. Quant au gouvernement suisse, déjà échaudé par le scandale UBS aux Etats-Unis, on attend avec impatience sa réaction à l’enquête d’Antoine Peillon. Contacté par Marianne, l’ambassade n’a pas donné suite…

Ces 600 milliards qui manquent à la France, par Antoine Peillon, 185 p, Seuil, 15 €.

Antoine Peillon : des plaintes ont été déposées contre l’UBS, sans suite

Comment les commerciaux de la banque UBS abordent-ils leurs clients ? Quelle différence faites-vous entre l’optimisation fiscale et l’évasion fiscale ?

Antoine Peillon : Au départ, il s’agit toujours d’optimisation fiscale. Il existe d’ailleurs tout un lexique adapté à ce marché. On parle de transferts transfrontaliers pour euphémiser des opérations qui ne sont pas toujours légales. Mais le plus souvent, la clientèle qui peut être constituée par des gens peu diplômés, des commerçants très riches ou des joueurs de football, impose de tenir un langage non technique; Alors on dit à ces clients des phrases du genre « Vous serez bien chez nous », comme pour dire que la législation français n’est pas « optimale » par rapport à leurs intérêts.

Quel type de rémunération l’UBS propose-t-elle à ces clients ultra-riches ?

Pour devenir un client de ces prestations un peu spéciales, il faut disposer en général d’au moins 10 millions d’euros. Il existe différents niveaux de rémunération Selon le risque pris par le client, les rémunérations proposées varient de 4%, pour les contrats les plus sécures, à 10% pour les plus risqués. Ce qui fait que le capital déposé peut rapidement augmenter : avec un gain de 10% sur dix ans le capital déposé fait plus que doubler !

Comment la banque se rémunère-t-elle ?

Il y a la rémunération classique de la gestion de patrimoine, qui est de 1% par an sur les sommes déposées. Ensuite, certaines prestations donnent lieu à des commissions, comme la création d’entreprise offshore ou les conseils d’un avocat spécialisé. La place des intermédiaires est importante dans le système. Ainsi un jeune joueur de foot débarquant dans un club peut être « parrainé » par un aîné… D’ailleurs, l’attrait des clients n’est pas uniquement pécunier. Au fond, UBS leur propose une sorte de passeport pour entrer dans le club des ultrariches. La banque créée sans cesse des évènements conviviaux pour conforter ce sentiment : tournois de golf, déjeuners littéraires, concerts, etc.

Votre enquête met-elle en cause les institutions françaises et lesquelles ?

Les enquêteurs de l’Autorité de contrôle prudentiel de la Banque de France ont fait leur travail, tout comme la douane financière et les officiers de renseignement de la DCRI. En revanche on peut se demander pourquoi tous ces rapports n’ont rien déclenché du côté du Parquet de Paris. Des plaintes ont même été déposées par des cadres de l’UBS qui n’ont donné lieu, pour le moment, à aucune poursuite.

Le porte parole de l’UBS, interrogé par la télévision romande, a déclaré que votre enquête exploitait quelques conflits du travail existant au sein de la banque. Que répondez-vous ?

J’estime qu’il y a au moins une quinzaine de cadres et commerciaux sont dans une procédure prud’hommale contre la direction d’UBS-France. Mais ces conflits sont nés, justement de leur dénonciation de l’évasion fiscale. Et puis les sources de mon enquête sont très loin de se limiter à ces personnes.

Voir de même:

Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l’évasion fiscale

Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l’évasion fiscale, par Antoine Peillon

Le Seuil, 2012, 187 p., 15 euros.

Christian Chavagneux

Alternatives Economiques

avril 2012

C’est un livre explosif que met sur la place publique Antoine Peillon, grand reporter au journal La Croix. Bénéficiant d’informations de toute première main, il montre comment la banque suisse UBS organise depuis la France un système massif d’évasion fiscale.

Afin de mettre en contexte les informations incroyables auxquelles il a eu accès, le journaliste a croisé différentes sources pour estimer à 590 milliards d’euros l’ensemble des avoirs français dissimulés dans les paradis fiscaux, dont 220 milliards appartenant aux Français les plus riches (le reste étant le fait d’entreprises). Environ la moitié de ce total (108 milliards) serait dissimulée en Suisse, la dernière décennie voyant fuir environ 2,5 milliards d’avoirs par an. Depuis 2000, UBS France aurait privé le fisc français de 85 millions d’euros en moyenne chaque année, ce qui montre son importance, mais souligne également combien d’autres établissements bancaires participent à ce genre d’activités.

 » Fichier vache « 

Comment fait la banque pour mener ses opérations ? Environ 120 chargés d’affaires suisses seraient présents clandestinement en France pour démarcher les grosses fortunes hexagonales, ce qui est rigoureusement interdit par la loi mais réalisé, d’après Antoine Peillon, en toute connaissance de cause par la maison mère en Suisse. Chaque commercial est muni d’un document, le manuel du Private Banking,  » véritable guide en évasion fiscale « . Afin d’être rémunéré en proportion du chiffre d’affaires qu’ils rapportent, les commerciaux sont bien obligés d’enregistrer à un moment ou un autre leurs transactions. Ils le font dans une comptabilité cachée baptisée  » carnets du lait  » que l’on peut trouver dissimulés dans des fichiers Excel intitulés  » fichier vache « . On aura compris l’analogie : la France est une vache fiscale dont il faut traire le lait…

Les commerciaux présents en France utilisent les mêmes techniques que celles mises en évidence par la justice américaine : UBS organise des événements mondains auxquels ils invitent clients et prospects. Dans les documents récupérés par Antoine Peillon, on trouve parmi les clients les noms de footballeurs connus, et même d’un haut responsable du football international pour lequel une commerciale note, après un rendez-vous à Monaco en 2002, que l’entretien fut « long et difficile, mais fructueux « , ou encore un navigateur, un auteur réalisateur de cinéma et… Liliane Bettencourt. Celle-ci est tout bonnement accusée d’avoir enfoui 20 millions d’euros entre 2005 et 2008, à l’occasion de transferts entre la France, la Suisse et l’Italie par l’intermédiaire de comptes UBS et BNP Paribas, avant de finir, affirme l’auteur, dans des enveloppes remises à des personnalités de droite.

Impunité

Antoine Peillon lance de nombreuses et graves accusations mais il est sûr de ses sources : des cadres écoeurés d’UBS en France, en Suisse, mais aussi les services secrets français. Les preuves dont ces informateurs disposent ont été transmises à plusieurs autorités de régulation. Le parquet a été saisi, mais il ne bouge pas, assurant une forme de protection aux gros fraudeurs. C’est pour lever cette impunité que le journaliste a décidé d’écrire ce livre.

Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au coeur de l’évasion fiscale, par Antoine Peillon

Le Seuil, 2012, 187 p., 15 euros.

Voir encore:

Evasion fiscale : ouverture d’une information judiciaire sur UBS en France

Après un an d’enquête préliminaire, les juges ont décidé l’ouverture d’une information judiciaire pour « démarchage bancaire et financier par personne non habilitée et blanchiment (de fraude fiscale et de fonds obtenus à l’aide de démarchage illicite) commis en bande organisée ».

Valerie de Senneville

13/04 | 12

Reuters

L’étau judiciaire se resserre autours d’UBS France. Selon nos informations, les juges viennent de décider de l’ouverture d’une information judiciaire pour « démarchage bancaire et financier par personne non habilitée et blanchiment (de fraude fiscale et de fonds obtenus à l’aide de démarchage illicite) commis en bande organisée ». Des délits passibles de cinq ans d’emprisonnement et de 750.000 euros d’amende. L’enquête a été confiée au juge d’instruction parisien Guillaume Daieff. Contactés, ni la banque ni ses conseils n’ont souhaité faire de commentaires pour l’instant.

Cela fait déjà quelque temps qu’UBS est observée de près par la justice et les autorités bancaires. En mars 2011, le parquet avait ouvert une enquête préliminaire à la suite d’un signalement fait par l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) sur les actes et les procédures de contrôle interne de la banque. L’autorité prudentielle avait plus précisément dans sa ligne de mire le démarchage de clients en France par des commerciaux de la banque venus de Suisse. Cela fait donc un an que concomitamment le parquet et l’ACP fouillent les techniques de la banque. Il y a un mois, l’autorité bancaire a d’ailleurs transmis au parquet son rapport définitif sur le contrôle interne de la gestion privée d’UBS en France. Confirmant le travail fait par le parquet et conduisant logiquement à l’ouverture de cette information judiciaire.

A l’origine des soupçons des autorités, l’affaire dite des « carnets du lait » et révélée par plusieurs hebdomadaires sur la base de témoignages anonymes. Derrière ce nom bucolique (à l’origine nom de la comptabilité manuscrite des fermiers du canton de Vaud en Suisse), se cacherait une liste secrète tenue par la banque sur les mouvements entre les comptes bancaires français légaux et des comptes suisses non déclarés aux services fiscaux français. A l’époque, UBS avait souligné n’avoir « ni mis en oeuvre, ni participé d’aucune manière à un quelconque système d’aide à l’évasion fiscale ». Dernièrement, elle déclarait avoir « renforcé son cadre juridique » à la suite de l’affaire d’évasion fiscale qui avait mis fin à l’activité transfrontalière avec les Etats-Unis. Le « Nouvel observateur » révélait cependant le 22 mars que la banque avait reçu une lettre de mise en demeure de l’ACP sur ses méthodes de contrôle.

Voir aussi:

« Ces 600 milliards qui manquent à la France », le livre qui accuse « le système UBS »

La filiale française de la banque suisse UBS a mis en place un mécanisme bien organisé d’évasion, raconte notre confrère Antoine Peillon.

« Ces 600 milliards qui manquent à la France » d’Antoine Peillon

Seuil, 192 p., 15 €

Des voitures franchissant nuitamment un poste frontière alpin, le coffre bourré de lingots d’or ou de valises de billets. Cela fait presque partie de l’imagerie populaire. L’évasion fiscale reste toujours d’actualité, mais avec d’autres méthodes qui permettent de transférer discrètement et en quelques clics d’importantes sommes d’argent. C’est ce que raconte Antoine Peillon, grand reporter à La Croix , dans un ouvrage extrêmement bien documenté, au titre à lui seul éclairant : Ces 600 milliards d’euros qui manquent à la France. Enquête au cœur de l’évasion fiscale .

Pour étayer sa thèse, l’auteur s’est penché sur les étranges pratiques de l’Union des banques suisses (UBS), l’un des plus importants et des plus anciens établissements helvétiques. Il se fonde sur des témoignages accablants d’employés de la banque en France qui ont accepté de parler, sous couvert d’anonymat. Des informations de première main, corroborées par plusieurs autres sources provenant des services de renseignement et de la lutte contre le blanchiment d’argent.

Un sytème quasiment institutionnalisé

Au sein de la filiale française d’UBS, le système d’évasion fiscale pour les grandes fortunes était quasiment institutionnalisé, raconte Antoine Peillon, qui décrit par exemple le manuel pratique fourni aux employés, leur livrant conseils et astuces pour rester discrets et ne pas se faire prendre par le fisc. Selon les cadres d’UBS, 850 millions d’euros auraient ainsi été sortis illégalement de l’Hexagone par la banque suisse.

Pour parvenir au montant de 600 milliards d’euros évoqués dans le titre de son livre, Antoine Peillon additionne notamment « les 100 milliards d’avoirs de Français fortunés dissimulés en Suisse », les « 220 autres milliards qui se cachent dans l’ensemble des paradis fiscaux », ainsi que les 370 milliards de placements des grandes entreprises dans ces mêmes places offshore.

Cette « nouvelle affaire » n’est pas une première pour UBS, qui a déjà eu maille à partir avec les autorités américaines. Antoine Peillon dit tenir l’ensemble des documents qu’il possède à la disposition d’un juge d’instruction.

Voir par ailleurs:

Malgré la crise, les dons privés ne cessent d’augmenter

Nicolas Lecaussin

IREF

12 apr 2012

Malgré la crise, les dons privés ne cessent d’augmenter

Le Hudson Institute a établi la statistique des dons privés aux pays pauvres. Ils sont plus importants que l’aide publique. Les Américains sont les premiers donateurs du monde. Infâme capitalisme, misérables entrepreneurs !

En France, nous pratiquons en grands champions un sport qui consiste à critiquer les entreprises, les patrons ou les riches en général. Ailleurs, on vante les mérites des entrepreneurs et on souligne l’importance du secteur privé et des individus dans l’exercice de la philanthropie. Le dernier Index de la Philanthropie privée publié par le Hudson Institute montre que, malgré la crise, les dons et les envois de fonds privés vers les pays en développement ont représenté environ 246 Milliards de dollars en 2010, presque le double que les aides publiques (128 Milliards de dollars).

Les Etats-Unis sont le premier pays donateur avec 39 Milliards de dollars en dons privés (individus, sociétés et legs) et 95 Milliards en argent envoyé vers les pays en développement. Par rapport à ces sommes, l’aide gouvernementale américaine aux pays pauvres a représenté 30 Milliards de dollars en 2010. Par comparaison, les autres pays sont loin derrière : le Royaume Uni est deuxième avec presque 5 Milliards de dons privés, suivi par le Japon (3.3) et le Canada (2). Les Etats-Unis restent, de loin, les principaux pourvoyeurs d’argent à d’autres pays car même pour ce qui est de l’aide publique, ils sont les premiers : 30 Milliards de dollars d’aides publiques en 2010 contre 13 Milliards pour le Royaume Uni, 12.99 pour l’Allemagne et 12.92 pour la France. Voilà sans doute des raisons tout à fait valables pour condamner l’Amérique.

Dons privés (individus, sociétés, legs) aux pays pauvres

(en Milliards de dollars, 2010)

Etats-Unis 39

Royaume Uni 5

Japon 3.3

Canada 2

Allemagne 1.46

France 1

Voir enfin:

Obama Fails to Apply the Buffett Rule to Himself

Keith Koffler

White House dossier

April 13, 2012

President Obama chose not to subject himself to his own proposed Buffett Rule, paying only a 20.5 percent federal tax rate instead of the 30 percent rate called for under the proposal he has been talking about all week.

The Buffett rule would apply to those making $1 million, and Obama did not quite make $1 million last year – he clocked in at $789,674. But he made enough to be considered comparably rich to those making a million, and still paid a rate ten points below the threshold he is proposing.

What’s more, he paid a lower rate than Vice President Biden, who made less than half what Obama did. Biden paid a 23.2 percent rate on $379,035 in income.

Some of the difference is due to deductions for charitable contributions – the Obamas contributed substantially more last year than the Bidens.

Did Obama Pay a Lower Rate Than His Secretary?

Keith Koffler

White House dossier

April 13, 2012

President Obama paid a total federal tax rate in 2011 on adjusted income of $789,674 that may be lower than that of his secretary, even though she earned substantially less.

Obama has spent the past week touting the Buffett Rule, which calls on those who make $1 million – just a little more than Obama made – to pay at federal tax rate of at least 30 percent. The rule was inspired by Buffett’s comment that he paid a lower tax rate than his secretary.

The most recent information about salary regarding Obama’s secretary is for his former secretary, Katie Johnson, who is listed by the White House as having made $90,000 in 2010.

According to Wikipedia, Johnson is 31 years old and now attends Harvard Law School. I don’t know about her personal life or what her deductions would be, so I can’t assume any children or extra deductions.

On a $90,000 salary, she would pay $16,578 in federal taxes, $3,780 to Social Security, and $1,305 in Medicare taxes.

That adds up to a total federal tax burden of $21,663 on $90,000 in adjusted gross income, or a tax rate of 24 percent.

Obama’s federal income tax rate was 20.5 percent. If you include the Medicare and Social Security taxes paid by Obama, his total federal tax liability is 21.8 percent, fully two percent less than that of his secretary even though his adjusted gross income was nearly nine times hers.

Voir encore:

Petits comptes entre « sages »

Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert-Diard

Le Monde

26.11.10

Octobre 1995. Les rapporteurs du Conseil constitutionnel proposent le rejet des finances de la campagne d’Edouard Balladur. Ils ne sont pas suivis.

Les débats ont duré cinq jours. Autour de la table ovale du Conseil constitutionnel, en ce mois d’octobre 1995, l’atmosphère est tendue. Roland Dumas et les huit autres membres doivent trancher une question brûlante : peuvent-ils ou non invalider les comptes de campagne des deux principaux candidats de la droite, le vainqueur de l’élection présidentielle, Jacques Chirac, et son adversaire, éliminé dès le premier tour, Edouard Balladur ?

Depuis la mi-juillet, dix rapporteurs, tous hauts fonctionnaires du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes, ont épluché, facture après facture, les dépenses et les recettes des neuf candidats du premier tour. Jacques Chirac et Edouard Balladur posent de sérieux problèmes. Des versements en liquide figurent sur les comptes de campagne sans aucune justification. Tout l’été, les rapporteurs ont réclamé des explications.Une demi-douzaine de lettres recommandées ont été adressées à M. Balladur, dont l’association de financement a été notamment créditée de 10,25 millions de francs en espèces (1,56 million d’euros) le 26 avril 1995. Son trésorier, René Galy-Dejean, donne des explications fluctuantes : des ventes de gadgets, explique-t-il d’abord, des tee-shirts, indique-t-il ensuite. « Le candidat ne sait manifestement pas quelle argumentation opposer aux questions », écrivent les trois rapporteurs, Martine Denis-Linton, Rémi Frentz et Laurent Touvet.

Pour Roland Dumas, c’est la première occasion d’exercer son savoir-faire politique. Nommé en mars 1995 par François Mitterrand, juste avant que celui-ci ne quitte l’Elysée, son arrivée a fait grincer des dents. Autant son prédécesseur, Robert Badinter, était incontesté, autant l’ancien ministre des affaires étrangères suscite l’hostilité de certains membres. « Il lui manque une case, celle de la morale », confie alors un des « sages ». Les premières semaines, il a dû déployer tout son charme pour apprivoiser ce Conseil, dont quatre membres ont pourtant été nommés par la gauche.Recettes en espèces injustifiéesC’est peu dire que l’exposé des rapporteurs jette un froid sur le Conseil. Le 3 octobre, devant les neuf membres, ils proposent le rejet des comptes d’Edouard Balladur, ce qui revient à le priver du remboursement par l’Etat des dépenses de campagne qu’il a engagées. Il est d’usage, au Conseil, de suivre leur avis.

Selon notre enquête, dès l’ouverture des débats, Roland Dumas met en garde ses collègues. Les comptes de Jacques Chirac, leur rappelle-t-il, présentent, eux aussi, des recettes injustifiées et une sous-estimation des dépenses. Roland Dumas insiste : si on annule les comptes de l’ancien premier ministre, il faudra aussi annuler ceux du président élu. Il observe que les dépassements chez celui-ci sont « beaucoup plus sérieux ». « Peut-on prendre le risque d’annuler l’élection présidentielle et de s’opposer, nous, Conseil constitutionnel, à des millions d’électeurs et ainsi remettre en cause la démocratie ? », fait-il valoir.Maurice Faure, éphémère ministre de la justice de François Mitterrand en 1981, rechigne pourtant. « Je n’accepte pas cette solution », dit-il. Il est l’un des seuls à s’émouvoir publiquement. Les rapporteurs, eux, continuent de batailler. A quoi donc ont servi leurs investigations si c’est pour capituler ?

Roland Dumas décide alors de suspendre la séance. Il demande aux rapporteurs de revoir leur copie et de modifier les modes de calcul qu’ils ont retenus. Pour les recettes en espèces injustifiées, le président du Conseil constitutionnel donne lui-même l’explication que lui a fournie Jacques Chirac : « Savez-vous que les militants du RPR ont une imagination débordante et que, à la fin de chaque meeting, ils font circuler une sorte de gros boudin dans lequel chacun verse son obole, et cela fait des sommes extraordinaires ! »L’argument ne dupe personne mais les rapporteurs, eux, sont obligés de reprendre leurs calculs.Pressés par Roland Dumas, ils « oublient » la provenance incertaine des 10,25 millions de francs d’Edouard Balladur, réintègrent dans ses dépenses 5 929 628 francs, ce qui le laisse opportunément juste en dessous du plafond de 90 millions de francs autorisé pour les candidats du premier tour. La même opération est menée pour Jacques Chirac, qui en tant que candidat du second tour, a droit, pour sa part, à 120 millions de francs de dépenses. Les rapporteurs réintègrent 3 334 295 francs dans ses comptes.Pour l’un et l’autre, l’addition est désormais officiellement orthodoxe : Edouard Balladur est à 0,25 % du plafond autorisé. Jacques Chirac fait encore mieux : ses dépenses s’établissent à 0,034 % en dessous du seuil légal.Il faut maintenant voter.

Mais la bataille des rapporteurs a laissé des traces. Quatre conseillers refusent d’approuver les comptes. Quatre les valident. Quatre voix contre quatre. La cinquième qui fait basculer la majorité en faveur de l’adoption des comptes est celle de Roland Dumas. « Ce n’était pas très glorieux », reconnaît aujourd’hui le professeur de droit Jacques Robert. Il sera le seul, cinq ans après cette décision, à exprimer ses états d’âme dans un livre, La Garde de la République (Plon, 2000) : « La jurisprudence électorale est plus pragmatique que morale, écrit-il alors. Cette mission de contrôle des dépenses pour l’élection présidentielle est quasiment impossible à remplir. Le Conseil est une caution. »Ce jour-là, la rigueur des gardiens de la Constitution fera tout de même une victime. Jacques Cheminade, qui a obtenu 0,28 % des voix au premier tour, voit ses comptes invalidés : il a obtenu un prêt sans intérêts. Ne pouvant bénéficier du remboursement partiel de l’Etat, il est ruiné.Après cette séance houleuse, Roland Dumas convie tout le monde à déjeuner. Les rapporteurs, écoeurés, déclinent l’invitation.

Voir de même:

Jacques Robert : «On s’est tous dit qu’il se fichait de nous»

Le Monde

01.12.2011

Professeur de droit et président honoraire de l’université Panthéon-Assas, Jacques Robert, 83 ans, a été membre du Conseil constitutionnel de 1989 à 1998. A ce titre, il a examiné, en octobre 1995, dans la foulée de l’élection de Jacques Chirac à l’Elysée, les comptes de campagne des candidats, notamment ceux d’Edouard Balladur. Pour « le Parisien » – « Aujourd’hui en France », il détaille les manœuvres qui ont conduit les Sages à « blanchir » 10 millions de francs (1,5 M€) à l’origine douteuse.

Vous souvenez-vous du délibéré portant sur les comptes de campagne d’Edouard Balladur?

JACQUES ROBERT. Parfaitement. Et ce n’est pas un bon souvenir. Je vis très mal la façon dont le droit, à cette occasion, a été tordu.

C’est-à-dire?

Comme tous les dossiers électoraux, celui d’Edouard Balladur a été examiné par trois conseillers rapporteurs détachés auprès de nous par la Cour des comptes et le Conseil d’Etat. Leur rapport, présenté en séance pleinière, était sans équivoque : les comptes du candidat Balladur accusaient 10 millions de francs de recettes d’origine inconnue. Ils étaient donc irréguliers.

Ont-ils tenté d’obtenir une explication de l’ex-candidat?

Oui. Ils lui ont écrit à trois reprises, par lettre recommandée, mais Edouard Balladur ne leur a jamais répondu. L’explication selon laquelle ces 10 millions provenaient de la vente de tee-shirts, esquissée par son trésorier, ne tenait pas la route. C’était une somme énorme. On s’est tous dit que Balladur se fichait de nous.

Les comptes de Jacques Chirac, eux, étaient corrects?

Non. Mais les irrégularités n’avaient pas une telle ampleur.

Comment les Sages du Conseil constitutionnel ont-ils réagi?

Nous étions tous très ennuyés. Roland Dumas, président du Conseil, a alors pris la parole. « Nous ne sommes pas là pour flanquer la pagaille, a-t-il dit. Les Français ne comprendraient pas qu’on annule l’élection pour une affaire de dépassement de crédits. Il faut trouver une solution. » Il s’est tourné vers les rapporteurs. « Des postes ont peut-être été majorés? Si vous baissiez cette somme, ce serait pas mal… » La séance a été suspendue. Les trois rapporteurs se sont retirés pour travailler. Au bout de cinq ou six heures, quand ils sont revenus, le montant avait été réduit, mais les comptes étaient encore largement dépassés. Roland Dumas leur a demandé de faire un effort supplémentaire. Les rapporteurs se sont retirés à nouveau. Ils ont fini par présenter des comptes exacts… à 1 franc près. Sans doute pour montrer qu’ils n’appréciaient pas d’être pris pour des imbéciles.

En ce qui concerne Chirac?

Cela s’est passé quasiment de la même manière.

Avez-vous accepté de valider ces comptes?

Je sais que je ne voulais pas le faire, mais, après toutes ces années, je ne me souviens pas de mon vote. Peut-être ai-je, finalement, rallié les arguments de Roland Dumas… Vous savez, le Conseil constitutionnel, c’est un peu un club. On est entre gens de bonne compagnie, on se tutoie. Claquer la porte, donner des leçons aux collègues, ça ne se fait pas. Une chose est sûre : nous n’étions pas très fiers. Nous venions de passer trois jours à huis clos. Nous étions épuisés, mal à l’aise. Nous nous sommes dispersés sans un mot, avec le sentiment que la raison d’Etat l’avait emporté sur le droit.

Vous êtes-vous demandé d’où pouvaient provenir les fonds de Balladur?

Nous avions la certitude que leur origine était douteuse, mais nous penchions plutôt pour un potentat africain, une grosse fortune française ou les fonds secrets de Matignon. A l’époque, personne ne parlait de Karachi, du Pakistan ou de l’Arabie saoudite. Je ne me souviens pas que l’hypothèse de rétrocommissions liées à des contrats d’armement ait été évoquée.

Aujourd’hui, qu’en pensez-vous?

Juste avant notre vote, Roland Dumas a passé une heure à l’Elysée avec Jacques Chirac. Sans doute lui a-t-il dit que la situation était délicate et qu’il avait dû manœuvrer pour faire régulariser les comptes. Mon impression, c’est que Roland Dumas, Jacques Chirac et Edouard Balladur se tenaient à l’époque par la barbichette. Et que nous avons servi de caution à une belle entourloupe.

Voir enfin:

La solution fausse mais séduisante de Barack Obama

Pierre-Yves Dugua

American business & co

Le Figaro

10 avril 2012

Aux États-Unis aussi, il ne faut pas chercher de logique politique (au sens noble du terme) derrière les propositions des candidats.

L’important n’est pas de proposer des solutions aux problèmes alarmants du moment.

L’important est de faire croire aux électeurs que des mesures symboliques, simples à comprendre, vont résoudre sans douleur pour eux les difficultés qui les inquiètent.

Le meilleur exemple américain de cette maladie qui fausse le jeu démocratique, est l’acharnement de Barack Obama pour augmenter le taux marginal d’imposition des américains qui dérivent une part importante de leurs revenus de plus values.

On commence par provoquer la colère de l’électeur moyen en lui expliquant qu’il paye plus d’impôts que les super-riches.

C’est faux, mais peu importe.

Pour faire passer cette énormité, Barack Obama explique avec le talent et la décontraction souriante qu’on lui connaît, que le taux effectif d’imposition des 22.000 foyers ont déclaré au moins un million de dollars de revenus en 2009 était inférieur à 15%.

Deuxième argument, destiné à choquer l’électeur naïf: on explique que les classes moyennes sont taxées à des taux supérieurs.

Pour illustrer cet argument et le rendre encore plus crédible, le Président cite Warren Buffett. L’investisseur richissime qui finance la campagne de Barack Obama, répète depuis des années que son taux d’imposition est inférieur à celui de sa secrétaire.

Conclusion: Barack Obama propose la « règle Buffett »: que tous les millionnaires soient obligés de payer au moins 30% de leurs revenus au fisc.

Naturellement ceux qui s’opposent à cette régle en apparence simple, équitable et raisonnable ne peuvent être que des horribles capitalistes, ennemis de la classe moyenne, assoiffés de profits, méprisants de la condition difficile dans laquelle se trouve les américains d’en bas.

Et surtout, toute personne qui s’oppose à la « Buffet Rule » ne serait pas un vrai patriote. En effet pour réduire le déficit budgétaire, n’est-il pas urgent que les riches payent plus ?

Voilà. La démonstration est faite. Obama = gentil Président raisonnable. Républicains = méchants profiteurs, insensibles aux principes élémentaires de la justice sociale.

Problème: la réalité n’est pas du tout conforme à ce que décrit la Maison blanche.

1) La moitié des américains les moins riches ne paye pas du tout d’impôt sur le revenu.

Barack Obama ne veut surtout pas rappeller ce fait incontournable dans toute discussion relative à l’équité fiscale.

2) Le taux EFFECTIF moyen d’imposition fédérale sur le revenu de l’américain moyen est de 11%.

Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent un million ou plus en revenu est de 25%.

Le taux effectif moyen de ceux qui déclarent entre 200.000 et 500.000 dollars est de 19%.

En mélangeant taux d’imposition et tranche d’imposition, on crée une illusion d’inégalité insupportable.

3) Le système fédéral de taxation est DÉJÀ très progressif

40% des recettes de l’impôt sur le revenu provient des contribuables parmi le 1% plus riche.

Près de 100% des recettes provient des 20% les plus riches.

4) La « règle Buffett » rapporterait à l’Internal Revenue Service (fisc fédéral) 47 milliards de dollars sur 10 ans…Cette estimation n’est pas contestée par le Président.

En fait les millionnaires payent déjà pour la plupart bien plus que les classes moyennes, en proportion de leurs revenus. La règle défendue par Barack Obama n’augmenterait guère la taxation effective des riches.

Pour mémoire, le déficit budgétaire fédéral sur UN AN dépasse 1000 milliards de dollars !

La lutte contre le déficit et l’endettement suppose donc des mesures bien plus sérieuses que celle qui rapporterait 47 milliards de dollars sur 10 ans…

La solution n’est pas dans la taxation des riches proposée par le Président sortant. Ou alors il faudrait que cette imposition atteigne des niveaux « européens » de 50% et plus.

Comme personne n’ose le proposer, même au sein du Parti Démocrate, la solution est, hélas, dans la taxation plus forte des classes moyennes. Ce sont les classes moyennes qui sont les plus nombreuses. C’est là que se trouve l’argent.

Taxer les riches est bien plus un magnifique slogan électoral, qu’une solution pratique au problème de sur-endettement des États-Unis.

Cette solution passera aussi par la réduction des dépenses publiques, y compris des prestations sociales (retraites + santé) qui sont totalement incontrôlées et même automatiques (c’est à dire qu’elles ne sont pas votées par le Congrès).


Affaire Aubrac: Y a-t-il un agent non communiste dans la salle? (Print the legend!)

12 avril, 2012
C’est ça, la Résistance: si la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. D’après John Ford (L’homme qui tua Liberty Valance)
[Combattre]  par tous les moyens disponibles, y compris la force armée, pour le renversement de la bourgeoisie internationale et la création d’une république soviétique internationale. Programme du Comintern (1919)
La règle d’or de la stratégie est de garder ses options ouvertes. Raymond Aubrac
La “solution finale” (…) éveille chez moi un grand sentiment de culpabilité. Mes parents habitaient Dijon. J’ai pu les persuader de venir à Lyon et d’accepter de faux papiers, mais je n’ai jamais pu les décider à partir en Suisse. Ma mère était tentée, mais mon père, paradoxe de l’époque, faisait encore confiance au maréchal Pétain. Je m’en veux de ne pas avoir su les convaincre de partir. Ils ont été dénoncés par la Milice puis assassinés à Auschwitz. Raymond Samuel
Réexaminer les dossiers de la Résistance sous le prisme de l’appareil soviétique en France éclaire lumineusement d’étranges affaires. Pierre de Villemarest
Je voudrais, pour terminer, m’adresser à Lucie Aubrac à propos de la mémoire de la Résistance, à propos de la transmission du message et des valeurs de la Résistance, à propos de l’exigence de vérité. Car la stratégie mémorielle qu’elle vient de nous exposer me paraît très inquiétante. Et m’amène à crier casse-cou! En effet, vous vous adressez aux historiens en leur disant: «Mes amis, vous êtes bien gentils, mais avec vos scrupules positivistes vous voulez des faits précis, des dates, des données bien carrées, et vous n’en démordez pas. Seulement, la vie n’est pas comme cela. Et le public, ce n’est pas du tout cela qu’il attend.» Or je crois que c’est exactement l’inverse. Votre stratégie, destinée en principe à perpétuer l’image de la Résistance, me paraît à terme désastreuse, permettez-moi de vous le dire très franchement. Pourquoi? Parce que si sous couleur de rendre le passé plus vivant on se met à l’enjoliver, à broder, voire à inventer des récits, au lieu de s’en tenir fidèlement et rigoureusement aux données de fait, alors on s’expose à un très grave choc en retour. A confondre récit historique et récit de fiction, que devient le témoignage, sur lequel se fonde la confiance du public? Ne va-t-on pas vers un terrible boomerang? En ce qui concerne les historiens, ce n’est peut-être pas encore trop grave, car ils savent faire la critique du témoignage, mesurer la subjectivité du témoin, remettre les choses à leur place. Ils tiennent compte du contexte pour replacer le récit sous sa vraie lumière et le ramener à de justes proportions. Car ce qui compte pour eux en priorité, c’est l’interprétation et le sens à donner aux faits et aux événements. Mais le public ­ lecteurs, auditeurs, spectateurs de cinéma ou téléspectateurs ­ voit les choses autrement: il considère, quant à lui, l’histoire comme un ensemble de vérités, basé sur des faits et des dates à la fois précis et prouvés. S’il voit pointer l’ambiguïté, la fioriture, l’erreur, a fortiori l’affabulation, c’est la porte ouverte non seulement au doute, mais à l’idée qu’on ne peut croire personne. C’est en ce sens que je vous dis que votre stratégie me paraît contre-productive. Si on donne le sentiment à l’opinion que tout est flottant, que rien n’est sûr (à commencer par les témoins), bref qu’il n’existe pas de vérité, où va l’histoire de la Résistance? N’est-ce pas faire le jeu de ses détracteurs? François Bedarida (09.07.97)
« Ce qui est advenu à Raymond Aubrac après que Barbie l’eut gardé de juillet à octobre 1943 continue et continuera d’interpeller les historiens », écrit Jean-Pierre Azéma. Cette interpellation sur une situation individuelle, où le regard scrutateur de l’historien ne peut tout élucider, ne concerne qu’une frange d’historiens, celle qui frustrée peut-être de n’avoir point vécu une période aussi fascinante que celle de la Seconde Guerre mondiale, où certains faisaient l’histoire au lieu simplement de l’écrire, tient à s’emparer du pouvoir sur cette période en distribuant à sa guise les bons et les mauvais points sur les acteurs vivants ou disparus de la scène historique. Serge Klarsfeld
Raymond Aubrac est mort, à 97 ans. Entendre toquer à la porte cette invitée inattendue, dont les visites se font si rares: l’admiration. Ouvrir large sa porte. Rêver quelques secondes, seulement rêver, à cette traversée du dernier siècle, à ce petit Monsieur qui s’en va de collège en école, raconter aux enfants son histoire inimaginable. Admirer, simplement admirer, cette destinée de combattant d’outre-siècle, encore si présent au monde. Réflexe de matinaute, googliser les derniers jours: le mois dernier, encore, il soutenait une candidate socialiste dans le Val d’Oise. Logiquement, avec Stéphane Hessel, il appelait à voter Hollande, lequel, tout aussi logiquement, le citait en meeting. Se demander inutilement, absurdement, où sont les Aubrac d’aujourd’hui. Daniel Schneidermann (Arrêt sur images)
Grand résistant, humaniste, il sait mieux que personne, comme le savait sa femme Lucie, la valeur de l’engagement. (…) J’avais aussi rencontré le couple Aubrac lorsque j’étais élève en 3e à Courdimanche. Je ne les ai jamais oubliés depuis. Charlotte Brun (candidate PS, Montmorency)
Il y a soixante-huit ans, le 15 mars 1944, dans la clandestinité, le Conseil national de la Résistance (CNR) adoptait son programme. A la veille de cet anniversaire, à quelques semaines d’un vote déterminant pour l’avenir de la France et de sa jeunesse, nous, anciens résistants et fils de résistants, lançons cet appel pour que soient maintenus et transmis l’héritage et les valeurs de la Résistance. (…) Parce que nous pensons que la reconduction du sortant signifierait le démantèlement total du programme du Conseil national de la Résistance nous appelons à un vote de sauvegarde, d’optimisme et d’espoir. Nous voterons et appelons à voter François Hollande. RAYMOND AUBRAC, STÉPHANE HESSEL ambassadeur de France, corédacteur  (sic) de la Déclaration universelle des droits de l’homme (15.03.12)
Les hasards de la vie faisant bien les choses, voilà qu’à peine nommé inspecteur général à la reconstruction, Aubrac, toujours aussi rebelle, refuse le carcan administratif et fonde avec quelques amis communistes un Bureau de recherches pour l’industrie moderne (Berim) qui va expertiser et prévoir pour les municipalités progressistes et les futures démocraties populaires. En 1946, sa maison de Soisy va même abriter en toute simplicité amicale Hô Chi Minh, venu interminablement négocier à Fontainebleau l’indépendance de l’Indochine. C’est le début de longues et fidèles amitiés rouges, de contacts internationaux multiformes, de négociations discrètes entre l’Est et l’Ouest en pleine guerre froide. Au point qu’Aubrac fut parfois tout bonnement accusé d’être devenu depuis lors une sorte de taupe du KGB. L’accusation est repoussée sans peine d’un revers de main. Mais il faut bien avouer qu’on aimerait en savoir un jour beaucoup plus sur le pittoresque Berim, sur ses liens avec la Banque commerciale pour l’Europe du Nord de Charles Hilsum, à capitaux soviétiques, et avec Jean-Baptiste Doumeng, le futur milliardaire rouge édifiant son empire d’Interagra. De fil en aiguile, ou plutôt d’aciérie tchèque en filières néerlandaises, de nettoyages d’îlots insalubres à Aubervilliers en réfection de routes vers Fort-Lamy, notre Aubrac découvre dès 1953 la Chine de Mao aux audaces « souvent excessives » (sic) avec une belle naïveté de « compagnon de route » et ne s’éveillera vraiment de sa somnolence dogmatique qu’au spectacle de la terreur à Prague, vers 1956. Sur l’entrefait, le voilà reparti vers une aventure qui mobilisera toute la suite de sa vie : l’aide aux pays pauvres sous-développés, via la FAO et les amitiés progressistes. (…) Aubrac sauve pourtant la fin de son livre en décrivant par le menu le rôle, un rien surestimé peut-être, d’ami du Vietnam démocratique assiégeant les méchants Américains, participant aux efforts louables du mouvement Pugwash, hantant les coulisses d’une guerre sans fin entre Hanoï, Rome et New York.    (…) Au bilan, la fidélité au marxisme de sa jeunesse agacera, l’abcès du compagnonnage avec le Parti communiste semblera tout juste vidé, le mondialisme pro-Sud passera pour très daté. Reste Raymond, pétillant de malice, courageux à l’extrême, sympathique en diable. Debout, toujours. Avec Lucie. Et cela seul compte. Dieu qu’on les aime, ces deux-là ! Jean-Pierre Rioux (Le Monde, 06.09.96)
La Résistance est paradoxalement — car la mémoire des résistants peut paraître de prime abord glorieuse — le pan de la France des années noires qui pose encore le plus de problèmes. La Collaboration, la France de Vichy, les avatars du Français moyen, les étapes de la persécution des parias sont dorénavant relativement bien connus de l’honnête homme. Tandis que sur la Résistance, il est vrai, les livres qui firent pendant longtemps autorité furent ceux écrits par Henri Noguères qui entendait reconstruire l’histoire des résistants avec les seuls témoignages des acteurs, voire sous leur contrôle. Quant aux médias, leur intérêt est focalisé presque exclusivement sur les « affaires » (…) Reste enfin (…) à récuser l’argument d’autorité brandi, une fois encore (et cela devient lassant par les temps qui courent), pour lui dénier a priori le droit de mettre en cause des « héros » de la Résistance. Disons une fois pour toutes que si l’historien se doit de refuser d’instruire des procès de Moscou contre quiconque, il n’est en aucun cas astreint au devoir de révérence et qu’il n’existe pas de sanctuaire en histoire. Rappelons encore, comme Antoine Prost l’a fait remarquer dans ses Douze Leçons sur l’histoire, que, face à la demande de plus en plus pressante formulée par nos contemporains d’une histoire mémorielle, hagiographique ou vengeresse souvent médiatisée et pouvant alors passer d’un extrême à l’autre, l’une des tâches les plus pressantes de l’historien est bien de transformer en véritable histoire cette demande de mémoire. (…) pour analyser ce qui a pu se passer à Caluire, il faut prendre en compte à la fois la stratégie policière de l’Occupant et les retombées de différends politiques qui opposèrent Jean Moulin et un certain nombre de responsables des mouvements de Résistance (…) Sur le premier point, à la fin du printemps 1943, la saisie à Lyon, par la police française, de documents transmis ensuite par elle aux autorités d’Occupation avait — comme en fait foi le rapport rédigé le 27 mai par Kaltenbrunner — persuadé les Allemands du réel danger lié à l’émergence d’une « Armée secrète » dans la Résistance française non communiste. Si les activités politiques de cette dernière ne les embarrassaient pas trop encore, son potentiel militaire, surévalué dans les documents des résistants, les inquiétait beaucoup plus, car ces « soldats » clandestins paraissaient en contact étroit avec des officiers de l’ex-armée d’armistice autorisée par les Allemands en 1940 et dissoute en novembre 1942, alors que l’état-major de la Wehrmacht n’excluait plus qu’intervienne avant l’hiver un débarquement sur les côtes provençales. (..) Les arrestations de Caluire surviennent donc en pleine crise ouverte entre Jean Moulin, revenu de Londres « à la lune » de mars, et un certain nombre de responsables des mouvements de zone sud, avant tout ceux de Combat, dont son chef, Henri Frenay. Ceux-ci reprochent plus précisément à Moulin non seulement de leur allouer trop peu de moyens au moment où l’instauration du STO (Service du travail obligatoire en Allemagne) rend urgente la mise en place de maquis accueillant les réfractaires, mais encore de réintroduire, comme s’y était résolu de Gaulle, les partis politiques, au détriment des mouvements, dans le futur Conseil national de la Résistance. Moulin, pour sa part, considéra comme une très grave faute la tentative faite par Frenay de contourner la France libre et son délégué général en proposant aux services secrets américains, installés en Suisse, la livraison de renseignements, contre de l’argent et des moyens radio. (…)Sans doute, tout un chacun connaît des défaillances de mémoire légitimes et se trouve amené, au fil des ans, à mélanger 
ne serait-ce que des dates. Nombre de 
résistants ont eu, semble-t-il, de ces 
problèmes de mémoire. Leur mémoire 
se révèle le plus souvent, au moment de 
la confrontation avec les documents d’époque, comme une mémoire construite. Cette reconstruction intègre parfois le fait pour ces hommes qu’ils avaient déjà dû, jadis — et on le comprend aisément —, ruser avec les faits. Donnons un exemple classique : être arrêté signifiait en principe la nécessité d’être « mis au vert » ; d’aucuns, en 1943, alors que se confirmait l’idée que le débarquement interviendrait probablement avant la fin de l’année, ont pu ne pas tout dire à leurs camarades pour éviter cette exclusion, même temporaire. Après avoir rappelé que Raymond et Lucie Aubrac militent dans la Résistance depuis l’été 1940, on ne saurait trop souligner que si la Résistance s’était renforcée, elle n’était encore, au regard de la masse attentiste des Français en 1943, que le fait d’une minorité prenant volontairement et courageusement des risques. Ces risques encourus semblent souvent à ceux qui les ont pris autoriser des distorsions avec la vérité toute nue. Les raisons de ces distorsions (…) peuvent être multiples : souci de ne pas nuire à l’image globale de la Résistance, crainte que la mise en avant de telle ou telle réaction individuelle ne ternisse injustement une cause restée commune malgré les divergences, volonté de préserver le mérite civique qui donne à de tels actes valeur pédagogique, volonté bien humaine de taire des drames personnels ne remettant pas forcément en cause le bien-fondé d’une action collective, sans compter la nécessité d’adapter en quelque sorte au fil des années son témoignage (et ses souvenirs) aux avancées d’une recherche historique appuyée sur la découverte de documents et donc de faits inconnus à l’époque même de ceux qui en subissaient les retombées. Au total, le livre de Gérard Chauvy (…) débusque seulement une certaine reconstruction qu’ont opérée dans leur mémoire deux résistants authentiques qui, pour des raisons médiatiques, sont devenus les symboles d’une Résistance exemplaire, notamment parce qu’elle est présentée comme historiquement sans faille. Après la lecture du livre de Chauvy, il convient de prendre la relation des événements qu’ils ont vécus comme un simple récit, partiellement subjectif, récit qui ajoute à la relation de faits avérés quelques enjolivements et laisse subsister des zones d’ombre. Un récit ne saurait — et tous les historiens le savent — constituer le dernier mot d’une histoire de la Résistance qui reste encore à travailler. Peut-être, enfin, est-ce une preuve de plus de ce qu’il faudrait, en cessant de s’occuper exclusivement de ceux auxquels leur courage et leur action ont conféré figure de héros, accorder une plus grande part à ceux qui furent, selon l’expression de Pierre Brossolette, les « soutiers de la gloire », ceux qui se sont 
astreints à des actions répétitives, anonymes, à cette « Résistance sans héroïsme » dont parle Charles d’Aragon — ce qui ne signifie pas qu’elle fût sans danger ni sans mérite. Jean-Pierre Azéma (11/04/2012)
C’est de cette époque, au sortir de la guerre, que, selon lui, date son flirt poussé avec le parti communiste. Raymond Aubrac n’est qu’un « compagnon de route ». Mais fort précieux. Plus sans doute qu’il ne veut bien le dire dans son autobiographie souvent elliptique, où il se retranche dès la première phrase derrière les incertitudes de la mémoire. Loin de rester un simple sympathisant, il fut en effet le fondateur, et le codirigeant jusqu’en 1958, du BERIM (Bureau d’études et de recherches pour l’industrie moderne), ayant pour clients les municipalités de la « ceinture rouge » de Paris et les démocraties populaires. Rendant compte du livre de Raymond Aubrac dans Le Monde du 6 septembre 1996, Jean-Pierre Rioux écrit : « On aimerait en savoir un jour beaucoup plus sur le pittoresque BERIM, sur ses liens avec la Banque commerciale pour l’Europe du Nord de Charles Hilsum, à capitaux soviétiques, et avec Jean-Baptiste Doumeng, le futur “milliardaire rouge”. » Et, ajoutons, sur Jean Jérôme, infatigable banquier du PCF, que Raymond Aubrac expédie en trois lignes laconiques. Dans un livre retentissant, Les Aveux des archives. Prague-Paris-Prague, 1948-1968 (Le Seuil), l’historien tchèque Karel Bartosek vient de lever un coin du voile, en se fondant sur les archives du PC tchécoslovaque. Pour lui, c’est clair : le BERIM est en fait une des « sociétés de commerce sœurs » (littéralement « société de camarades »), par le biais desquelles le Parti tchécoslovaque participait au financement des différents partis communistes occidentaux, en l’occurrence le français, grâce au versement de commissions. Mais Karel Bartosek ne s’arrête pas là et, s’appuyant à la fois sur les comptes rendus des entretiens qui ont réuni les communistes tchécoslovaques et leurs homologues français au début des années 1950, et sur les Mémoires de Vincent Auriol, qui fait état de rapports de la préfecture de Police et du SDECE (service de contre-espionnage français) concernant Raymond Aubrac, affirme que ce dernier était le pivot des relations commerciales occultes entre la France et les pays de l’Est. Poussé dans ses retranchements, Raymond Aubrac concède : « Il est possible qu’un certain nombre de prestations aient eu des conséquences financières, et que, d’une façon ou d’une autre, le PCF ait pu y trouver son compte. Mais je n’ai jamais transporté de valise de billets de banque ! » Aujourd’hui encore, s’il condamne les aspects dictatoriaux des démocraties populaires, Raymond Aubrac ne peut cacher une vieille tendresse pour ces régimes avec lesquels il a été amené à travailler. « Là-bas , le chômage n’existait pas », maintient-il. On comprend mieux, dès lors, comment cet homme, si proche du Parti, a pu, en 1946, héberger Ho Chi Minh pendant les négociations franco-vietnamiennes de Fontainebleau. « L’oncle Ho », comme il l’appelle familièrement, deviendra même le parrain de sa fille. Ce fut pour le grand résistant le début d’une passion durable pour le Vietnam communiste, où il a fait au total treize voyages. Son engagement pro-vietnamien culminera, de 1967 à 1975, quand il s’activera en coulisses pour mettre fin à la guerre. Associé aux efforts du mouvement pacifiste Pugwash, composé de scientifiques occidentaux (dont les prises de position épousaient les intérêts de Moscou), Raymond Aubrac servira notamment d’émissaire à Henry Kissinger pour transmettre des messages à Ho Chi Minh dans l’espoir d’une « désescalade » du conflit.(…) Aujourd’hui, son engagement tiers-mondiste n’a nullement faibli.  (…) Cet homme toujours en alerte, qui a attendu d’être octogénaire pour publier ses Mémoires, semble vivre plus au présent et au futur qu’au passé, tourné vers les autres, mais toujours caustique et contrôlé. En fin stratège, qui prend plaisir à dire sa part de vérité, sans pour autant dévoiler toutes ses batteries… François Dufay (L’Histoire, 11/04/2012)
[Raymond Aubrac était|un agent soviétique, mais pas au sens où il aurait travaillé pour les services d’espionnage de l’Union soviétique. Il était plutôt un membre important du réseau communiste international, un sous-marin communiste si l’on veut ; en tout cas, beaucoup plus qu’un agent d’influence. Un homme comme lui avait évidemment un correspondant à Moscou. Nous n’avons pas de documents (…)Toutefois, l’ancien dissident tchèque Karol Bartosek avait découvert dans les archives du PC à Prague des documents qui montrent qu’Aubrac y était reçu par Klement Gottwald, le chef historique du PC tchécoslovaque, qui fut aussi un agent du Komintern. (…) Il faisait partie de ce qu’on appelle les « hors-cadres », des gens de haut niveau dont le PCF n’avait pas besoin qu’ils prennent leur carte. Ils leur étaient plus utile à l’extérieur. Aubrac était un ingénieur, sorti de l’Ecole des Ponts et Chaussées, et le PCF ne voulait pas le mettre en avant. Ce qui ne l’empêchait pas de participer à des réunions de cellules comme « observateur ». Avant guerre, sa future épouse Lucie était elle-même communiste, proche d’André Marty – qui fut représentant du PCF au Kominter. (…) La société qu’il dirigeait était le Berim – le Bureau d’études et de recherches pour l’industrie moderne. Placé sous la responsabilité de Jean Jérôme, l’un des hommes les plus importants et les plus secrets du PCF – cette société servait aussi de pompe à finances au Parti. C’est, par elle, que passait une partie des financements en provenance de l’Est – sous la forme de contrats plus ou moins bidons. Même chose avec les maires communistes. (…) Aubrac a joué un rôle très particulier dans l’affaire du Vietnam. Lorsque le dirigeant communiste Hô Chi Minh vint en France en 1946, il fut hébergé par les Aubrac à la demande de Jacques Duclos. Puis il servit de contact entre l’appareil communiste international et Henry Kissinger lui-même. (…) A la Libération, il est commissaire régional de la République à Marseille. Or De Gaulle va le virer sans ménagement et sans explication. A Marseille, il avait créé des CRS (Compagnies républicaines de sécurité) dont on découvrit plus tard qu’elles étaient entièrement infiltrées par le PCF. (…) C’était un gros poisson de l’appareil, très bien camouflé, en particulier derrière l’image de son épouse Lucie. Stéphane Courtois
Dans les années trente, il fréquente une sorte d’école de formation marxiste pour étudiants parisiens de haut niveau et ne semble pas avoir d’engagement militant; rien en tout cas qui l’empêche de postuler pour une bourse aux Etats-Unis, en 1937; ni de faire la Préparation militaire supérieure, à une époque de fichage intense des « rouges » dans l’armée puis de faire son service militaire comme officier. Pendant la guerre, beaucoup de communistes désireux de « faire quelque chose » malgré le pacte germano-soviétique contribuent à former les mouvements Combat, Libération, Franc-Tireur, etc. Quant le Parti reprend lui-même le combat, il leur dit de rester en place. Les cas les plus connus sont Pierre Hervé à Libé-sud et Marcel Degliame à Combat. Pour Aubrac, pas trace d’inféodation partisane quand il est à Libé-Sud. [avec le mouvement communiste international] Rien n’apparaît avant la guerre, ni pendant. Ensuite, il dit lui-même qu’il participe à la fondation du Mouvement de la Paix, piloté par Moscou, et son BERIM est bien en relations suivies avec les démocraties populaires (tout en étant aussi beaucoup tourné vers le Tiers-monde, jusqu’à nos jours); on peut parler alors de « sympathisant » ou de « compagnon de route ». François Delpla

Stagiaire marxiste, boursier américain(MIT, Harvard), passeur d’armes pour les Brigades internationales espagnoles,  cofondateur du Mouvement de la Paix, pacifiste du Pugwash, pompe à finances occulte du Parti, hébergeur d’Ho Chi Minh, émissaire secret de Kissinger,  enfants parrainés tant par le pépé De Gaulle que par l’oncle Ho ….

Attention: une affaire peut en cacher une autre!

Au lendemain de la mort de Raymond Samuel dit Aubrac

Et des nouveaux tombereaux d’éloges obligatoires qui, comme pour sa femme cinq ans auparavant l’ont suivi (on mesure, à la lecture du dernier billet du site Arrêts sur image, toute la prégnance du mythe dont profite encore largement l’inévitable indigné en chef et prétendu co-rédacteur de la Déclaration des droits de l’homme Hessel) …

Retour, avec les historiens Stéphane Courtois et François Delpla sur le site du journaliste de Marianne Jean-Dominique Merchet, sur l’envers de la véritable chanson de geste qu’est devenue en France l’histoire de la Résistance.

Mais peut-être aussi l’une des explications possibles tant aux incessantes divisions et luttes de factions qu’aux innombrables contradictions et incohérences dont sont truffés les souvenirs des uns et des autres.

A savoir le non moins légendaire mais pourtant largement moins célébré noyautage, y compris après-guerre, du milieu des résistants et anciens résistants par nombre d’agents ou compagnons de route travaillant plus ou moins pour les Soviétiques dont les Aubrac eux-mêmes …

« Raymond Aubrac était un agent communiste »

L’historien du communisme, Stéphane Courtois, décrit la face cachée du résistant, décédé aujourd’hui.

Secret défense

11.04.12

Directeur de recherches au CNRS, l’historien Stéphane Courtois est un spécialiste du communisme. Elève d’Annie Kriegel, il a été le maître d’oeuvre du Livre noir du communisme. Ses derniers livres sont « le Bolchevisme à la française » (Fayard) et, sous sa direction, « Sortir du communisme, changer d’époque » (PUF). Historien engagé, mais grand connaisseur des archives, il nous décrit la face cachée d’un personnage aujourd’hui encensé.

Qui était vraiment Raymond Aubrac ?

Un agent soviétique, mais pas au sens où il aurait travaillé pour les services d’espionnage de l’Union soviétique. Il était plutôt un membre important du réseau communiste international, un sous-marin communiste si l’on veut ; en tout cas, beaucoup plus qu’un agent d’influence. Un homme comme lui avait évidemment un correspondant à Moscou.

En a-t-on des preuves ?

Nous n’avons pas de documents, comme par exemple dans le cas de l’ancien ministre radical Pierre Cot. Toutefois, l’ancien dissident tchèque Karol Bartosek avait découvert dans les archives du PC à Prague des documents qui montrent qu’Aubrac y était reçu par Klement Gottwald, le chef historique du PC tchécoslovaque, qui fut aussi un agent du Komintern.

Mais Aubrac a toujours expliqué qu’il n’avait jamais été membre du PCF ?

(Rire). C’est exact, formellement, mais tout cela est cousu de fil rouge. Il faisait partie de ce qu’on appelle les « hors-cadres », des gens de haut niveau dont le PCF n’avait pas besoin qu’ils prennent leur carte. Ils leur étaient plus utile à l’extérieur. Aubrac était un ingénieur, sorti de l’Ecole des Ponts et Chaussées, et le PCF ne voulait pas le mettre en avant. Ce qui ne l’empêchait pas de participer à des réunions de cellules comme « observateur ». Avant guerre, sa future épouse Lucie était elle-même communiste, proche d’André Marty – qui fut représentant du PCF au Komintern.

Ses biographes le présentent comme une sorte d’industriel à la tête d’une entreprise d’urbanisme. Qu’en est-il ?

La société qu’il dirigeait était le Berim – le Bureau d’études et de recherches pour l’industrie moderne. Placé sous la responsabilité de Jean Jérôme, l’un des hommes les plus importants et les plus secrets du PCF – cette société servait aussi de pompe à finances au Parti. C’est, par elle, que passait une partie des financements en provenance de l’Est – sous la forme de contrats plus ou moins bidons. Même chose avec les maires communistes.

On apprend qu’il était à Saïgon lors de l’arrivée des chars du Nord-Vietnam en 1975. Qu’y faisait-il ?

Aubrac a joué un rôle très particulier dans l’affaire du Vietnam. Lorsque le dirigeant communiste Hô Chi Minh vint en France en 1946, il fut hébergé par les Aubrac à la demande de Jacques Duclos. Puis il servit de contact entre l’appareil communiste international et Henry Kissinger lui-même. Du sérieux, on le voit.

Son rôle durant la Résistance a fait l’objet de polémiques. On se souvient d’un procès contre l’historien Gérard Chauvy et d’une table ronde organisée en 1997 par Libération. Qu’en pensez-vous ?

Pendant longtemps, Aubrac et son épouse Lucie ont raconté qu’il s’était évadé à la suite d’une opération de la Résistance. Or, Arthur Kriegel – qui a participé à cette action commando – assurait qu’Aubrac n’était pas là quand elle eut lieu. Puis Aubrac a reconnu dans la biographie « autorisée » que Pascal Convert lui a récemment consacrée qu’il ne s’était pas évadé, mais qu’il avait été libéré.

Un autre épisode pose problème. A la Libération, il est commissaire régional de la République à Marseille. Or De Gaulle va le virer sans ménagement et sans explication. A Marseille, il avait créé des CRS (Compagnies républicaines de sécurité) dont on découvrit plus tard qu’elles étaient entièrement infiltrées par le PCF.

Quant à la table ronde de Libération, une anecdote est significative : Aubrac s’est mis en colère au moment même où Daniel Cordier lui a demandé d’avouer enfin qu’il était communiste. Jusqu’au bout, il l’aura nié. C’était un gros poisson de l’appareil, très bien camouflé, en particulier derrière l’image de son épouse Lucie.

Voir aussi:

« Aubrac était un compagnon de route, pas un agent communiste »

L’historien François Delpla répond à Stéphane Courtois.

Secret défense

12.04.12

L’historien François Delpla, spécialiste de la seconde guerre mondiale, réagit à l’entretien de Stéphane Courtois sur Raymond Aubrac, publié hier sur ce blog. Lui aussi historien engagé, mais pas du même côté, François Delpla est l’auteur d’un livre sur « Aubrac, les faits et la calomnie » (Le temps des cerises, 1998).

Raymond Aubrac était-il un agent communiste comme le dit Stéphane Courtois ?

Sûrement pas comme il le dit, c’est-à-dire avec un seul et même engagement depuis ses années d’étudiant avant guerre jusqu’en 1991 ? Lorsque j’ai connu Aubrac, à la fin des années 1980, il était ardemment pro-européen, par crainte que l’Allemagne ne réclame un jour ses provinces perdues en Pologne. D’autre part Aubrac a fait l’effort de clarifier la question de ses rapports avec le mouvement communiste de manière synthétique, à la fin de ses mémoires. Je comprends et même j’attends qu’un historien ne prenne pas cela pour argent comptant, mais Courtois a le plus grand tort de n’en tenir aucun compte – à se demander s’il a lu ces pages.

Quels étaient alors ses rapports exacts avec le PCF ?

Dans les années trente, il fréquente une sorte d’école de formation marxiste pour étudiants parisiens de haut niveau et ne semble pas avoir d’engagement militant; rien en tout cas qui l’empêche de postuler pour une bourse aux Etats-Unis, en 1937; ni de faire la Préparation militaire supérieure, à une époque de fichage intense des « rouges » dans l’armée puis de faire son service militaire comme officier. Pendant la guerre, beaucoup de communistes désireux de « faire quelque chose » malgré le pacte germano-soviétique contribuent à former les mouvements Combat, Libération, Franc-Tireur, etc. Quant le Parti reprend lui-même le combat, il leur dit de rester en place. Les cas les plus connus sont Pierre Hervé à Libé-sud et Marcel Degliame à Combat. Pour Aubrac, pas trace d’inféodation partisane quand il est à Libé-Sud.

Et avec le mouvement communiste international ?

Rien n’apparaît avant la guerre, ni pendant. Ensuite, il dit lui-même qu’il participe à la fondation du Mouvement de la Paix, piloté par Moscou, et son BERIM est bien en relations suivies avec les démocraties populaires (tout en étant aussi beaucoup tourné vers le Tiers-monde, jusqu’à nos jours); on peut parler alors de « sympathisant » ou de « compagnon de route ». Au plus tard en 1956, l’éloignement du couple Aubrac -et de bien d’autres- du mouvement communiste est patent -Raymond déclarant dans ses mémoires avoir « compris » un peu plus tôt, notamment lors du procès Slansky de Prague.

Pourquoi, à la Libération, de Gaulle lui a-t-il retiré son poste de Commissaire de la République à Marseille ?

Parce qu’il passait pour trop proche du PCF assurément. Mais là aussi l’historien doit faire attention ! Il a eu des audaces qu’on peut trouver sympathiques et qui n’étaient peut-être pas trop dans la ligne du Parti de l’époque, en matière de gestion des usines en déshérence notamment. Et de Gaulle a surtout sanctionné un rapport de forces local : les socialistes, Gaston Defferre en tête, avaient efficacement savonné la planche en faisant apparaître un Aubrac contesté et dépassé, notamment sur les questions de ravitaillement, résolues en un tournemain après son départ. Certains ont fait apparaître Raymond Aubrac, dans les questions d’épuration, comme un Robespierre bis, alors qu’il n’y a pas eu plus de condamnations à mort qu’ailleurs – et qu’il s’en explique aussi dans ses mémoires comme quelqu’un qui n’a rien à cacher -et que personne n’a démenti.

Que sait-on de l’épisode de ses évasions à Lyon durant l’occupation ?

Rien que d’honorable. Le récit fameux de son épouse Lucie peut être corrigé sur des détails mais n’a été contredit par aucun témoin ni aucune archive sur l’essentiel – alors qu’il a été au contraire abondamment recoupé. La Gestapo s’est tout bonnement fait avoir par une ruse habile. J’ajoute que Courtois utilise une grosse ficelle, à moins qu’il ne commette une confusion par une grave méconnaissance du dossier. Il prétend que Raymond aurait fini par reconnaître, devant Pascal Convert, « qu’il avait été libéré ». Or il n’a jamais varié sur ce point, qui concerne la première arrestation et la première libération, au printemps 43, l’épisode où Lucie va menacer de mort le procureur. Prétendre, comme le fait Courtois, qu’il s’agit de l’évasion ou de la libération au singulier, veut bien dire qu’il s’agit de l’épisode le plus connu, celui de l’attaque du fourgon le 21 octobre 1943, et que Raymond n’était pas dans ledit fourgon, la Gestapo profitant de l’épisode pour remettre en circulation son « agent » : Courtois se situe exactement sur la position de Gérard Chauvy et de Jacques Vergès.

Raymond Aubrac n’était pas Compagnon de la Libération. Pourquoi ?

Il n’est pas le seul ! Beaucoup de facteurs ont pu jouer. Mais on comprend bien avec quelle arrière-pensée certains posent la question dans son cas.

Voir encore:

Affaire Aubrac: Serge Klarsfeld répond à Jean-Pierre Azéma

Serge Klarsfeld

Libération

1er septembre 1997

Il s’agit d’une brève réponse au long point de vue de Jean-Pierre Azéma (1). J’ai montré dans Le Monde que l’explication du maintien de Raymond Aubrac à Lyon pouvait s’expliquer simplement: l’absence de Lyon de Barbie, chef de la Gestapo régionale, de la mi-juillet à décembre 1943 ainsi que la mobilisation de l’échelon national de la Gestapo à Paris sur une autre affaire d’envergure.

Les rapports Kaltenbrunner et Flora sont l’expression d’un intérêt pour les activités de l’Armée secrète que partageait justement le gestapiste Misselwitz, qui en est peut-être le rédacteur de base, et qui déplorait justement que son chef de bureau, Kieffer, en sous-estimait l’importance. Mais c’était Kieffer qui commandait et son énergie et celle de la Gestapo étaient consacrées à partir de juillet 1943 à récupérer, avec succès d’ailleurs, les parachutages d’armes que Londres tentait d’envoyer à la Résistance française.

Parmi les transférés de Lyon celui qui parla, Henri Aubry, fut remis en liberté. Je ne l’avais pas oublié, Jean-Pierre Azéma, mais je ne voulais pas l’accabler. Ceux que les Allemands considéraient comme des comparses, le docteur Dugoujon, par exemple ou la secrétaire d’Aubry, furent très vite relâchés. Quant à Bruno Larat, il se plaignait au magistrat allemand, Roskothen, le 1er décembre 1943: «Je demande à être traduit devant le tribunal, personne ne s’occupant plus de moi depuis mon interrogatoire à Lyon le 18 juillet 1943.»

Dans son témoignage d’après-guerre, Misselwitz ne minimise pas l’action répressive nazie, il l’explique et sans crainte personnelle, puisqu’il est devenu un des meilleurs agents de la France sur le territoire allemand.

«Ce qui est advenu à Raymond Aubrac après que Barbie l’eut gardé de juillet à octobre 1943 continue et continuera d’interpeller les historiens», écrit Jean-Pierre Azéma. Cette interpellation sur une situation individuelle, où le regard scrutateur de l’historien ne peut tout élucider, ne concerne qu’une frange d’historiens, celle qui frustrée peut-être de n’avoir point vécu une période aussi fascinante que celle de la Seconde Guerre mondiale, où certains faisaient l’histoire au lieu simplement de l’écrire, tient à s’emparer du pouvoir sur cette période en distribuant à sa guise les bons et les mauvais points sur les acteurs vivants ou disparus de la scène historique.

Personnellement, quand je suis confronté à l’un de ces acteurs ayant joué le rôle du «méchant», je ne lui reproche jamais que les actes qu’il a commis et je me sens blessé de voir reprocher à ceux qui ont joué le rôle du «gentil» les actes qu’ils auraient pu commettre.

Sous-entendre comme cela a été le cas pour certains participants à la table ronde de Libération (2) que Raymond Aubrac a été maintenu à Lyon parce qu’il avait parlé et suggérer que Lucie Aubrac aurait pu provoquer par imprudence l’arrestation de ses beaux-parents juifs, c’est avoir les mêmes relations avec la grande histoire que la presse à ragots avec la grande presse.

(1) «Affaire Aubrac: les faits sont têtus», publié dans Libération du 28 août.

(2) Publiée dans nos éditions du 9 juillet.

Voir par ailleurs:

Raymond Aubrac, an Exalted Leader of the French Resistance, Dies at 97

Douglas Martin

 The NYT

April 11, 2012

Raymond Aubrac, who took that nom de guerre as a storied leader of the resistance effort in Nazi-occupied France during World War II, died on Tuesday in a military hospital in Paris. He was 97.

His daughter Catherine announced the death.

Mr. Aubrac and his wife, Lucie, became exalted symbols of heroism in their country’s fight against the Germans, who defeated France in 1940. Their story of valor and love was told in movies and books, some written by them, and they were showered with national honors. Mrs. Aubrac died in 2007 at 94.

President Nicolas Sarkozy said Wednesday that the Aubracs and their colleagues had “operated behind the scenes and saved the honor of France, at a moment when it seemed lost.”

The couple were at the center of one of the most dramatic episodes in wartime France. Mr. Aubrac had been captured in June 1943 with Jean Moulin, a revered Resistance leader, and six other operatives. Tortured by Klaus Barbie, the notorious Gestapo officer known as the Butcher of Lyon, Mr. Aubrac was sentenced to death.

Mrs. Aubrac, who was pregnant, appealed to Barbie for mercy, saying she wanted to marry Mr. Aubrac to make their child legitimate — even though, unbeknownst to Barbie, they were already married. After he rebuffed her, she bribed another Nazi officer to allow the couple to have a marriage ceremony. As they met to sign a marriage certificate, she whispered to her husband that colleagues were planning his rescue.

That happened as a truck was transporting Mr. Aubrac and a dozen other prisoners from one jail to another. Suddenly, four cars appeared, their occupants brandishing machine guns. Five German guards were killed, and the prisoners escaped.

For the Aubracs, it was the end of a long underground battle that began with writing anti-Nazi graffiti and escalated into sabotage. Along the way they had together and individually used false names, including Vallet, Ermelin, Balmont and Aubrac, which they made their legal one.

After hearing the coded signal “Ils partiront dans l’ivresse” — “They will leave joyfully” — on BBC radio, the Aubracs were evacuated by a Royal Air Force plane to London in February 1944. In London they worked in Gen. Charles De Gaulle’s government in exile.

Mr. Aubrac was born Raymond Samuel on July 31, 1914, to shopkeepers in Vesoul, France. He studied engineering and law in France and received a scholarship to continue his studies at the Massachusetts Institute of Technology and Harvard for a year.

He met Lucie Bernard while participating in left-wing politics in Paris. They married on Dec. 14, 1939, in Dijon, after he warned her that it might be dangerous for her to marry a Jew.

“That just made me even more keen,” she said.

She joined the Resistance in October 1940, and he joined a month later. The couple settled in Lyon and founded Libération Sud, an underground network of Resistance fighters operating in southern France. Their principal activity was publishing the underground newspaper Libération. Mr. Aubrac was arrested twice before falling into Barbie’s hands. His parents died in the Auschwitz concentration camp.

After France was liberated in 1944, Mr. Aubrac was appointed commissioner to govern Marseille. But the rough justice he administered to Nazi collaborators during this period, called the “Epuration,” or purification, led to his dismissal in five months.

It did not end his involvement in public affairs, however. He was soon appointed to oversee the destruction of millions of mines around France. In 1958, the government of Morocco asked him to help in its economic development efforts, which he did for five years. He continued to work with less developed countries and took a position at the United Nations’ Food and Agriculture Organization in Rome.

When Ho Chi Minh, the North Vietnamese leader, came to Paris in 1946 to negotiate independence, he stayed in Mr. Aubrac’s home, explaining that he would have missed having a garden if he had stayed in a hotel. In 1967, as was later widely reported, the United States secretly enlisted Mr. Aubrac to travel to Hanoi to negotiate an agreement to end the Vietnam War. He failed, but an agreement similar to the one he helped fashion led to peace talks.

In 1975, Kurt Waldheim, the secretary general of the United Nations, used Mr. Aubrac as a channel to communicate with the North Vietnamese and Vietcong authorities during the war’s last throes.

Over the years, historians and others have suggested that there was circumstantial evidence that Mr. Aubrac had collaborated with the Nazis in occupied France. He successfully sued one author for libel in 1998, and asked that a jury of historians judge the evidence. The newspaper Libération, which he had helped found, assembled such a panel, and it concluded that he had not collaborated with the Nazis.

Among the several movies based at least partly on the Aubracs was “Lucie Aubrac,” a 1997 French release directed by Claude Berri and starring Carole Bouquet in the title role.

De Gaulle was the godfather of Mr. Aubrac’s daughter Catherine Vallade, while Ho Chi Minh was godfather of his other daughter, Elisabeth Helfer Aubrac. (Ho, an atheist, was said to prefer the term sponsor.) They survive him, along with his son, Jean-Pierre, and numerous grandchildren and great-grandchildren.

Mr. and Mrs. Aubrac celebrated most of their 67 anniversaries at Le Jules Verne, a restaurant on the second level of the Eiffel Tower. He told the newspaper Le Monde last year that marrying her was the best thing he had ever done.

“You know,” he said, “in life there are only three or four fundamental decisions to make. The rest is just luck.”

Voir aussi:

French Resistance leader Raymond Aubrac dies aged 97

One of the last great French Resistance leaders, Raymond Aubrac, whose wife famously led a daring commando raid to free him from the hands of the Gestapo, has died in Paris aged 97.

Henry Samuel, Paris

 11 Apr 2012

Mr Aubrac, whose parents died in Auschwitz, and his wife Lucie, are household names in France as the most famous couple to wage resistance against German occupation in the Second World War.

President Nicolas Sarkozy paid homage to « a heroic Resistance figure » whose « escape, thanks to the bravery of his wife Lucie Aubrac, has entered into the legend of the history of the Resistance ».

« These heroes of the shadows who saved France’s honour at a time when it appeared lost are disappearing one after the other. It is our duty to keep their legacy alive in the heart of our collective memory, » Mr Sarkozy said.

Mr Aubrac was a left-winger who was a close friend of Vietnamese Communist leader Ho Chi Minh and acted as a messenger between the US and Vietnamese governments in the early 1970s.

He had thrown his support in next week’s presidential election behind Mr Sarkozy’s Socialist rival, Francois Hollande, who hailed a couple who « found within themselves … the strength to resist Nazi barbarity ».

Born Raymond Samuel to a Jewish family on July 31, 1914 in the northeastern Haute-Saone region, he studied engineering in France and the United States.

He and his wife, who died in 2007 at the age of 94, formed one of the first underground Resistance groups – Liberation Sud – in the southeastern city of Lyon in 1940, which published Libération, one of the most widely read underground newspapers.

In June 1943, he was captured alongside Charles de Gaulle’s Resistance chief Jean Moulin in a Gestapo raid commanded by « The Butcher of Lyon », Klaus Barbie, on a doctor’s surgery in a Lyon suburb.

Moulin went on to die after being tortured. But Mr Aubrac was freed in October 1943 when his pregnant wife and a group of fighters ambushed a truck carrying 14 resistance members from Gestapo headquarters in Lyon.

It became one of the most celebrated of Resistance feats of the Second World War, and has been the subject of two French films, including Claude Berri’s 1997 movie « Lucie Aubrac » starring one-time Bond girl Carole Bouquet.

The couple fled to London, joining Charles de Gaulle’s Free French Forces base. Their daughter Catherine was born there in February 1944.

Returning to France after the war, Mr Aubrac oversaw defining and reconstruction efforts for the government and went on to run the UN’s Rome-based Food and Agricultural Organisation from 1964 to 1975.

Asked to define resistance in 2010, during the opening of a school in his name, he said: « Watch what’s going on, try to understand what’s happening around you in society. And when you get the feeling there’s an injustice, react to the injustice without being content just to notice it but try to do something.

« For me, that’s resistance, that covers small gestures but also some adventures. »

 Voir également:

French resistance hero Raymond Aubrac dies aged 97

France mourns ‘last great witness’ of the second world war, who defied the Nazis and survived torture by Klaus Barbie

Kim Willsher in Paris

The Guardian

11 April 2012

France is mourning the death of Raymond Aubrac, one of its last great heroes of the resistance, whose bravery and exploits with his wife Lucie against the Gestapo became the stuff of legend and film.

Aubrac, who died aged 97 in the Val de Grace military hospital in Paris on Tuesday evening, was, along with his late wife, a leading figure in the underground fight against Nazi occupation.

He was a Grand Officer of the Légion d’Honneur, held the Croix de Guerre and Rosette de la Résistance, and was one of only around 20 surviving members of the Compagnons de la Libération.

He remained politically active to the end, visiting schools and colleges to talk about his wartime experiences.

Aubrac was born Raymond Samuel, into a family of Jewish shopkeepers, on 31 July 1914 – the day the French Socialist leader and celebrated pacifist Jean Jaurès was assassinated, just after the outbreak of the first world war.

After studying law, then a master’s degree in science from Harvard, he was an army engineering officer on the Maginot line on the German border when the second world Wwar broke out.

His parents, Albert and Hélène Samuel, were deported from France and died in the Nazi concentration camps.

After marrying Lucie, whom he met in December 1939 as a student in Paris, both joined the French Rresistance using the pseudonym Aubrac.

Raymond Aubrac was involved in creating one of the eight movements that made up the National Resistance Council. The main activity of his movement was to publish a secret newspaper called Libération, the forerunner of today’s daily paper.

Aubrac was arrested in June 1943 at Caluire, near Lyon, with Jean Moulin, head of the Resistance Council, and 12 other fighters. He was interrogated and tortured by the notorious head of the Gestapo, Klaus Barbie – nicknamed the Butcher of Lyon. Moulin died after the ordeal.

In an interview with Paris Match in 1983, Aubrac recounted Barbie’s pleasure at making his victims suffer. « I had the impression that he wasn’t really interested in the answers of the questions he was asking. His pleasure was to feel his power, his force, by torturing. »

Aubrac was freed four months later when Lucie led a daring commando raid on a lorry moving him and other resistance members from jail in Lyon. The episode was later made into a film.

Hunted by the Gestapo, the couple fled for London, from where Aubrac travelled to Algeria. After the war, he became regional commissioner of the Republic at Marseille, responsible for de-mining the coastal area, before taking up the national post of inspector general for reconstruction.

Nicolas Sarkozy paid tribute to « a heroic figure of the resistance ». In a statement, the French president said: « These quiet heroes who saved the honour of France at a moment when she seemed lost are dying, one after the other. We have a duty to keep their memory alive at the heart of our collective remembrance. »

The Socialist presidential candidate, François Hollande, whom Aubrac had openly supported, said: « In the most sombre periods of the history of our country he, with Lucie Aubrac, was one of the righteous who discovered in themselves, and in the melting pot of universal values that is our republic, the force to resist Nazi barbarity ».

Serge Klarsfeld, a lawyer and president of the Association of Sons and Daughters of the Deported Jews of France, saluted the « last great witness » of the resistance. « They were extraordinary people », Klarsfeld said.

Lucie died in 2007 at the age of 94. The couple had three children and 10 grandchildren.

In an interview in Le Monde in March last year, Aubrac said the decision he was most proud of was choosing his partner. « You know, » he said, « in life there are only three or four fundamental decisions to make. The rest is just luck. »

Voir enfin:

Britain ‘masterminded French resistance’

France is only belatedly accepting the extent to which Britain masterminded its wartime resistance operations, according to one of Winston Churchill’s last remaining French secret agents.

Henry Samuel

Paris

05 May 2011

Captain Robert (Bob) Maloubier was an agent of the French section of the Special Operations Executive, or SOE. Churchill’s « secret army » was created to « set Europe ablaze » by encouraging and facilitating espionage and sabotage behind enemy lines during the Second World War.

Mr Maloubier, then only 20, took part in a string of daring missions in occupied France as a weapons trainer and demolitions expert, helping blow up a power station, a steel plant, and a submarine tender as well as preparing the ground for D-Day.

He gives his first full-blown account of his wartime operations in « Winston Churchill’s Secret Agent », released in France today.

« The French are a bit jingoistic; they think they freed themselves all alone. One always hears about the French resistance, » Mr Maloubier, 88, told the Daily Telegraph. « The influence of the SOE, experts who came over to train the French, has had very little coverage in France.

« We were very few in number after the war, how could we compete with political post-war resistance movements? We didn’t have our place.

On Friday Mr Maloubier, one of three remaining French SOE members, will commemorate alongside the Princess Royal the 70th anniversary of the air drop of the first SOE agent at Valencay, central France, and the 104 agents who died in the line of duty.

Between Georges Bégué’s first drop, in May 1941, and August 1944, more than four hundred F Section agents were sent into occupied France.

After escaping France aged 17 for Tunisia then Algiers, Mr Maloubier joined the SOE’s Special Detachment and spent six months in Britain learning how the arts of sabotage, killing and avoiding capture.

In one chapter, he provides an account of his narrow escape from German field gendarmes in Rouen on 20 December 1943.

On his way to pick up equipment and stores from a night parachute drop on a motorbike, he was stopped by German police. His companion, a forger, ran off, but « Bob » was ordered to remount his cycle with a German sitting behind him pressing a revolver into his neck.

In the final straight before the police station, he managed to throw off his German passenger, hurl the bike at him and run. As he fled, the Germans shot him through the lung but he managed to cross a field and dive into a frozen ditch to put the dogs off his scent.

« I said to myself, you’re dead. Nobody gets shot through the intestines and lung and survives ». However, in agonising pain, he managed to walk several miles back to his Rouen home and up six flights of stairs.

After clandestine surgery, he was flown back to England weeks later by an SOE « moonlight squadron » bomber, and was back in France by June.

After the war, Mr Maloubier’s life of action continued when he joined the fledgling French special services. He went on to found the French equivalent of the US Navy Seals, and designed the legendary Fifty Fathoms diving watch worn by Jacques Cousteau.

France has in recent years been reassessing the role of its citizens during the war, amid claims post-war historians exaggerated the number of French who joined the resistance.

Voir de plus:

Affaire Aubrac: Serge Klarsfeld répond à Jean-Pierre Azéma

Serge Klarsfeld

Le Monde

1er septembre 1997

Il s’agit d’une brève réponse au long point de vue de Jean-Pierre Azéma (1). J’ai montré dans Le Monde que l’explication du maintien de Raymond Aubrac à Lyon pouvait s’expliquer simplement: l’absence de Lyon de Barbie, chef de la Gestapo régionale, de la mi-juillet à décembre 1943 ainsi que la mobilisation de l’échelon national de la Gestapo à Paris sur une autre affaire d’envergure.

Les rapports Kaltenbrunner et Flora sont l’expression d’un intérêt pour les activités de l’Armée secrète que partageait justement le gestapiste Misselwitz, qui en est peut-être le rédacteur de base, et qui déplorait justement que son chef de bureau, Kieffer, en sous-estimait l’importance. Mais c’était Kieffer qui commandait et son énergie et celle de la Gestapo étaient consacrées à partir de juillet 1943 à récupérer, avec succès d’ailleurs, les parachutages d’armes que Londres tentait d’envoyer à la Résistance française.

Parmi les transférés de Lyon celui qui parla, Henri Aubry, fut remis en liberté. Je ne l’avais pas oublié, Jean-Pierre Azéma, mais je ne voulais pas l’accabler. Ceux que les Allemands considéraient comme des comparses, le docteur Dugoujon, par exemple ou la secrétaire d’Aubry, furent très vite relâchés. Quant à Bruno Larat, il se plaignait au magistrat allemand, Roskothen, le 1er décembre 1943: «Je demande à être traduit devant le tribunal, personne ne s’occupant plus de moi depuis mon interrogatoire à Lyon le 18 juillet 1943.»

Dans son témoignage d’après-guerre, Misselwitz ne minimise pas l’action répressive nazie, il l’explique et sans crainte personnelle, puisqu’il est devenu un des meilleurs agents de la France sur le territoire allemand.

«Ce qui est advenu à Raymond Aubrac après que Barbie l’eut gardé de juillet à octobre 1943 continue et continuera d’interpeller les historiens», écrit Jean-Pierre Azéma. Cette interpellation sur une situation individuelle, où le regard scrutateur de l’historien ne peut tout élucider, ne concerne qu’une frange d’historiens, celle qui frustrée peut-être de n’avoir point vécu une période aussi fascinante que celle de la Seconde Guerre mondiale, où certains faisaient l’histoire au lieu simplement de l’écrire, tient à s’emparer du pouvoir sur cette période en distribuant à sa guise les bons et les mauvais points sur les acteurs vivants ou disparus de la scène historique.

Personnellement, quand je suis confronté à l’un de ces acteurs ayant joué le rôle du «méchant», je ne lui reproche jamais que les actes qu’il a commis et je me sens blessé de voir reprocher à ceux qui ont joué le rôle du «gentil» les actes qu’ils auraient pu commettre.

Sous-entendre comme cela a été le cas pour certains participants à la table ronde de Libération (2) que Raymond Aubrac a été maintenu à Lyon parce qu’il avait parlé et suggérer que Lucie Aubrac aurait pu provoquer par imprudence l’arrestation de ses beaux-parents juifs, c’est avoir les mêmes relations avec la grande histoire que la presse à ragots avec la grande presse.

(1) «Affaire Aubrac: les faits sont têtus», publié dans Libération du 28 août.

(2) Publiée dans nos éditions du 9 juillet.


Antiracisme: Une génération de chasseurs d’ambulances (Black teenagers are afraid of black teenagers, stupid!)

12 avril, 2012
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Mon parti, Lutte Ouvrière, a toujours dénoncé avec détermination la politique du gouvernement d’Israël qui pousse les Palestiniens hors de leurs terres, enferme les populations derrière des barbelés et des murs de béton et des kilomètres de barbelés, qui transforment les territoires palestiniens en camps de concentration à ciel ouvert, et en particulier dans le cas de Gaza. Nathalie Arthaud
Oui, je signe cela. J’ai visité Gaza avec une délégation du parlement européen en 2008 et, réellement, ils sont enfermés, que ça soit vers la mer -la distance sur laquelle ils sont autorisés à pêcher est extraordinairement réduite-… ils ne peuvent pas cultiver les terres, et la communication est tout à fait contrôlée. C’est un mot très fort. Mais ils sont enfermés. Eva Joly
C’est une belle initiative dont vous nous faites part. Il est intolérable que des projets pacifiques soient bloqués de la sorte, avec l’accord du gouvernement français. Certes, Israël doit pouvoir assurer sa sécurité. Mais l’emprisonnement arbitraire aux frontières est une injustice vécue au quotidien par les palestiniens, qui se sentent privés de leur liberté. François Bayrou ne portera aucune entrave aux projets pacifiques que vous souhaitez mener. Équipe de campagne de François Bayrou
Comme vous l’avez sans doute appris, des centaines de Français vont se rendre, le 15 avril prochain, dans le cadre de la mission internationale « Bienvenue en Palestine », à Bethléem, en Cisjordanie, pour y lancer la construction d’une école internationale et visiter les villes et villages de cette région des territoires palestiniens occupés. Or, le 8 juillet dernier, plus de 300 femmes, hommes et enfants avaient été bloqués au départ de Roissy, en raison d’une « liste » soumise aux compagnies aériennes par Israël. Ces participants avaient comme unique tort celui d’avoir annoncé qu’ils se rendaient en Cisjordanie, et le gouvernement français, de l’aveu du personnel d’Air France, a entériné cette exigence arbitraire et illégale. Il n’a pas protesté non plus quand des dizaines de ressortissants français ont été emprisonnés en Israël pendant plusieurs jours pour avoir simplement dit la vérité quant à leur destination, lors du contrôle des passeports à Tel Aviv. Nous aimerions savoir Chère Madame, Cher Monsieur, si vous êtes en faveur de la liberté de circulation pour les Palestiniens et pour celles et ceux qui souhaitent leur rendre visite ? Europalestine (lettre aux candidats, 03.04.02)
Je ne peux qu’imaginer ce qu’endurent ses parents. Et quand je pense à ce garçon, je pense à mes propres enfants. Si j’avais un fils, il ressemblerait à Trayvon. Obama
There is nothing more painful to me at this stage in my life than to walk down the street and hear footsteps and start thinking about robbery. Then look around and see somebody white and feel relieved. . . . After all we have been through. Just to think we can’t walk down our own streets, how humiliating. Jesse Jackson
How do we turn pain into power? How do we go from a moment to a movement that curries favor? (…) The blood of the innocent has power.  Jesse Jackson
Les gens pensaient que parce que nous avions élu Obama, la société américaine était devenue post-raciale, que la couleur de la peau n’avait plus aucune importance. Avec l’affaire Trayvon Martin, nous assistons à un réveil et à une mobilisation.  Geraldine Thompson (historienne et représentante démocrate de l’Etat de Floride)
MARCUS D.HIGGINS @MACCAPONE
@SpikeLee EVERYBODY REPOST THIS George W. Zimmerman (…) Sanford, Florida 32773
23 Mars 12
C’est une honte que l’homme n’ai pas été ligoté à une voiture avant d’être traîné le long de la rue. C’est la seule rétribution à offrir à ce genre d’individu (…) Nous devons continuer à twitter, à marcher et à lutter pour Trayvon Martin afin que demain cela n’arrive pas à nos enfants. Ce crime ne doit pas rester impuni (…) Oubliez son arrestation. Le fait qu’il n’ait pas encore été abattu est une vraie honte. Voilà ce que je ressens personnellement à propos de ce sujet. Mike Tyson
Il est important de s’inscrire pour être sûr d’aller voter. En dépit des difficultés économiques (…), de l’intolérance contre le président Obama et du racisme contre Trayvon Martin, [Jésus] est digne de nos louanges. Pasteur noir d’Orlando
En tant que Noir, je suis habitué à cela depuis mon enfance. Mais j’ai 70 ans et cela continue. J’en ai assez de dire à mes petits-enfants de faire attention ! James Webster (retraité de l’aéronautique)
Depuis que Stand Your Ground est en vigueur, le nombre d' »homicides justifiables », c’est-à-dire dont l’auteur échappe à toute poursuite, est passé de 12 à 36 par an en Floride. Des meurtres commis aussi bien lors de querelles de voisinage, de disputes de bar ou de rixes entre automobilistes, restent ainsi impunis. Le Monde
But what about all the other young black murder victims? Nationally, nearly half of all murder victims are black. And the overwhelming majority of those black people are killed by other black people. Where is the march for them? Where is the march against the drug dealers who prey on young black people? Where is the march against bad schools, with their 50% dropout rate for black teenaged boys? Those failed schools are certainly guilty of creating the shameful 40% unemployment rate for black teens? How about marching against the cable television shows constantly offering minstrel-show images of black youth as rappers and comedians who don’t value education, dismiss the importance of marriage, and celebrate killing people, drug money and jailhouse fashion—the pants falling down because the jail guard has taken away the belt, the shoes untied because the warden removed the shoe laces, and accessories such as the drug dealer’s pit bull. (…) There is no fashion, no thug attitude that should be an invitation to murder. But these are the real murderous forces surrounding the Martin death—and yet they never stir protests. The race-baiters argue this case deserves special attention because it fits the mold of white-on-black violence that fills the history books. Some have drawn a comparison to the murder of Emmett Till, a black boy who was killed in 1955 by white racists for whistling at a white woman. (…) While civil rights leaders have raised their voices to speak out against this one tragedy, few if any will do the same about the larger tragedy of daily carnage that is black-on-black crime in America. (…) Almost one half of the nation’s murder victims that year were black and a majority of them were between the ages of 17 and 29. Black people accounted for 13% of the total U.S. population in 2005. Yet they were the victims of 49% of all the nation’s murders. And 93% of black murder victims were killed by other black people, according to the same report. (…) The killing of any child is a tragedy. But where are the protests regarding the larger problems facing black America? Juan Williams
 … virtual hailstorms of racist graffiti and nooses materializ[ed] on college campuses, all of which invariably end up having been put there by the alleged victims, the [mainstream media] didn’t even pause before conjuring a racist plot in the shooting death of Trayvon Martin in Florida last month. Like Captain Ahab searching for the Great White Whale, the [MSM] is constantly on the hunt for proof of America as « Mississippi Burning. »Over St. Patrick’s Day weekend, the month after Martin was killed, gangs in Chicago shot 10 people dead, including a 6-year-old girl, Aliyah Shell, who was sitting with her mother on their front porch. One imagines MSNBC hosts heaving a sign of relief that little Aliyah was not shot by a white man, and was thus spared the horror of being a victim of racism. As it happens, Trayvon Martin wasn’t shot by a white man either, but by George Zimmerman, a mixed-race Hispanic who lives in a diverse (47 percent white) gated community and tutors black kids. But Hispanic is close enough for the NFM. They’re chasing the Great White Whale of racist America and don’t have time to check to see if the whale is actually a guppy.… On the basis of little else, the media conjured a Hollywood script: A « white » man was « stalking » a little black kid — who could be Obama’s son! — confronted him, beat him senseless as the small black child screamed for help, and finally shot the kid dead, « just because he was black. »Two weeks of nonstop hysteria later, it turns out that every part of that gripping plot is based on nothing that could be called a reasonable assumption, much less a fact. Ann Coulter
The absurdity of Jesse Jackson and Al Sharpton is that they want to make a movement out of an anomaly. Black teenagers today are afraid of other black teenagers, not whites. … Trayvon’s sad fate clearly sent a quiver of perverse happiness all across America’s civil rights establishment, and throughout the mainstream media as well. His death was vindication of the ‘poetic truth’ that these establishments live by. Shelby Steele
Would Trayvon be alive today had he been walking home—Skittles and ice tea in hand—wearing a polo shirt with an alligator logo? Possibly. And does this make the ugly point that dark skin late at night needs to have its menace softened by some show of Waspy Americana? Possibly.
Avant les années 1960, l’identité des noirs-américains (bien que personne n’ait jamais utilisé le mot) était basée sur notre humanité commune, sur l’idée que la race était toujours une division artificielle et abusive entre les gens. Après les années 60, dans une société coupable d’avoir abusé de nous depuis longtemps, nous avons pris notre victimisation historique comme le thème central de notre identité de groupe. Nous n’aurions pas pu faire de pire erreur. Cela nous a donné une génération de chasseurs d’ambulances et l’illusion que notre plus grand pouvoir réside dans la manipulation de la culpabilité blanche. Shelby Steele
La question, ce n’est pas à quoi ressemblait ce jeune homme. Quelles que soient leurs origines, les jeunes Américains devraient être en sécurité ! Est-ce que le président suggère que, si l’adolescent tué avait été blanc, ça ne poserait pas de problème parce qu’il ne lui ressemble pas ? Newt Gingrich (candidat à l’investiture républicaine)

Attention: une tragédie peut en cacher une autre!

A l’heure où certains de nos candidats à l’élection présidentielle viennent de démontrer avec quelle belle impunité on peut dire, pourvu que ce soit contre  la seule démocratie du Moyen-Orient, à peu près n’importe quoi …

Alors qu’un mois après la barbarie djihadiste de Toulouse, on attend toujours une protestation conséquente d’une communauté dont, on nous en rabat les oreilles, la religion est censée être une religion de respect, de tolérance et de paix …

Et où, sous prétexte d’un cas encore confus d »homicide non justifié  en Floride qualifié un peu vite de crime raciste (contre un jeune noir encapuchonné par un vigile de quartier métis hispanique  et démocrate, s’il vous plait!) …

Le premier président américain élu pour sa couleur de peau et sa meute de chasseurs d’ambulance, ces avocats marrons à l’affût de clients qui font feu de tout bois pour faire oublier leur peu glorieux bilan  …

Pendant qu’en un seul weekend, dans la ville même du chasseur d’ambulances en chef, des gangs abattaient tranquillement (la routine, on vous dit, puisqu’il n’y avait pas de Blancs en jeu) 10 personnes dont une petite fille de 6 ans

Et sans parler du Nouvel Obs qui ne voit, dans un twitter d’incitation à la violence contre George Zimmermann envoyé par le réalisateur noir américain Spike Lee, qu’une « grosse gaffe » (pour cause de… mauvaise adresse!) ou des appels au meurtre de l’ancien boxeur Mike Tyson ou des  New Black Panthers et leur récompense de 10 000 dollars  …

Retour en ce 50e anniversaire de la sortie du film tiré du célèbre roman d’Harper Lee (« Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » – Atticus ne s’en retournerait-il pas dans sa tombe?) …

Sur le dernier petit monument d’antiaméricanisme et de désinformation en une du Monde (merci aussi à nos confrères de LeMondewatch).

Où, près de quatre ans après le départ du cowboy Bush (mais la loi, votée aussi par les démocrates, date bien sûr de l’époque où l’un de ses fils était gouverneur), l’on rebascule dans le « cauchemard » d’une « Amérique surarmée ».

A savoir que, dans un pays où près de la moitié des victimes d’homicides sont noires et plus de 90% d’entre elles sont tuées par des noirs sur un total de 13% de noirs …

On est passé, dans un État de 19 millions d’habitants et sur un total d’homicides annuels oscillant entre 883 et 987,  de 12 (on retient son souffle) à 36 cas litigieux d’homicides injustifiés  …

Au pays des homicides justifiables

 Philippe Bernard

Le Monde

05.04.2012

« Il est libre ? C’est normal : il n’a fait que son travail ! » L’homme dont il est question n’est autre que George Zimmerman, ce vigile de quartier autoproclamé mais armé qui a abattu le lycéen noir Trayvon Martin, le 26 février. Sa mise en liberté immédiate a fait resurgir les vieux démons raciaux de l’Amérique et suscité un vaste mouvement de protestation. Mais Frank Taaffe, son voisin et compagnon de patrouille, un quinquagénaire tiré à quatre épingles, enchaîne les interviews pour le défendre.

Archétype du lotissement sécurisé ultra-tranquille, Retreat at Twin Lakes, où a eu lieu le drame, a connu récemment une série de cambriolages qui avait resserré les liens entre les deux hommes. « Le jeune (Trayvon Martin) tenait quelque chose caché sous son sweat au niveau de la ceinture (alors qu’il pleuvait). Comment George aurait-il pu deviner que c’était une canette de thé glacé ? », argumente le propriétaire d’une des 263 maisonnettes couleur sable, sur le ton de l’évidence.

L’affaire rappelle que la Floride, avec ses 6 millions de détenteurs d’armes sur 19 millions d’habitants, n’est pas seulement le paradis tropical de Disney, mais aussi l’Etat américain qui a le plus banalisé le port d’armes à feu. A entendre certains militants non violents, le Sunshine State (« l’Etat où le soleil brille », son surnom usuel) serait devenu le « Gunshine State » (« l’Etat où les fusils brillent »).

Jusque dans les moindres détails : une loi de 2010 interdit ainsi aux organismes d’aide à l’adoption d’enfants de prendre en compte le fait que des parents candidats possèdent des armes à feu. L’année suivante, a été adopté un autre texte qui empêche les médecins de demander à leurs clients s’ils sont armés.

« DÉFENDEZ VOTRE TERRITOIRE ! »

Mais la mort de Trayvon Martin réveille des souvenirs plus anciens. Une loi votée en 2005 par le Parlement de Tallahassee a offert aux adeptes de l’autodéfense armée une protection à l’époque sans égale aux Etats-Unis. Le texte exonère de poursuite tant pénale que civile quiconque utilise « la force, y compris létale » pour défendre son droit à rester « dans n’importe quel endroit où il a droit de se trouver ». Sans cette disposition analysée par les opposants comme un véritable « permis de tuer », l’adolescent ne serait peut-être pas mort. En tout cas, son meurtrier ne serait pas en liberté.

Le nom donné à ce texte claque comme une injonction : « Stand Your Ground » (« Défendez votre territoire ! »). Un ordre que George Zimmerman semble avoir pris au pied de la lettre. Le procureur de Sanford, lui, a allégué ce texte pour justifier l’absence de poursuites et libérer le tireur.

A l’époque de son adoption, la loi avait reçu un large soutien politique. Ses promoteurs avaient utilisé l’émotion suscitée par un fait divers : James Workman, 77 ans, vivait dans une caravane depuis la destruction de sa maison par l’ouragan Ivan. Il avait tué un cambrioleur et avait bénéficié d’un non-lieu en application de la « doctrine du château fort » (« Castle Doctrine »), qui protège le droit de défendre son domicile. Le vote de 2005 a donné force de loi à cette jurisprudence en l’interprétant de façon extensive : une personne estimant son intégrité physique menacée « n’a pas l’obligation de se retirer » : elle « a le droit de défendre son territoire et d’opposer la force à la force », même mortelle. Marion Hammer, pasionaria locale de la puissante National Rifle Association (NRA, le lobby des possesseurs d’armes), triomphait.

Jeb Bush, le gouverneur républicain de l’époque, frère de l’ancien président, saluait ce « texte positif, de bon sens et antidélinquance ». Un bon nombre d’élus démocrates emboîtaient le pas, « pour ne pas conforter le cliché de la gauche laxiste », disait l’un d’eux.

FUNÈBRE PROPHÉTIE

Mais la funèbre prophétie de ceux qui refusèrent de voter la loi – « On ouvre la boîte de Pandore et, dans la boîte, il y aura des morts » – s’est réalisée. Depuis que Stand Your Ground est en vigueur, le nombre d' »homicides justifiables », c’est-à-dire dont l’auteur échappe à toute poursuite, est passé de 12 à 36 par an en Floride. Des meurtres commis aussi bien lors de querelles de voisinage, de disputes de bar ou de rixes entre automobilistes, restent ainsi impunis. En 2010, le quotidien Tampa Bay Times indiquait en 2010 que, sur 93 dossiers dans lesquels la loi de 2005 avait été invoquée, 65 concernaient des auteurs d’homicide, dont 57 avaient bénéficié d’un non-lieu ou d’un acquittement.

Entre drame et absurdité, les scénarios s’alignent comme autant de cauchemars. Un soir de 2009, Billy Kuch, qui, ivre, s’était trompé de porte en rentrant chez lui, a reçu une balle en pleine poitrine. Il a failli y laisser la vie, mais le tireur, protégé par la loi, a échappé aux poursuites. Travor Dooley, 69 ans, est aussi censé avoir, selon son avocat, « défendu son territoire » en tuant en 2010 un père de famille qui s’opposait à lui à propos du droit des enfants à faire du skate-board sur une aire de basket.

« La loi semble avoir fait davantage pour protéger les suspects (…) que pour améliorer la sécurité des citoyens, comme cela était recherché, constate Christopher Smith, un sénateur démocrate de Floride qui avait refusé de voter le texte en 2005. Nous ne pouvons plus continuer de fermer les yeux sur le nombre de vies que cette loi a coûté. » La démocrate Corrine Brown qui représente le district où est mort Trayvon Martin à la Chambre de Washington s’étrangle : « C’est tout simplement le Far West sauvage, sauvage. »

Mais l’étonnante loi sur l’autodéfense mise en cause dans l’affaire Trayvon Martin n’est plus une exclusivité du Sunshine State. La moitié des cinquante Etats de l’Union ont adopté des dispositions similaires ces dernières années. Cette réalité, mise au jour à l’occasion du drame de Sanford, a conduit militants et commentateurs à braquer les projecteurs sur une association aussi puissante que discrète, l’American Legislative Exchange Council (ALEC).

LOBBY ULTRA-CONSERVATEUR

Si Stand Your Ground tend à devenir la norme, c’est grâce à sa redoutable efficacité. Le mode d’action de ce lobby, tonne le New York Times en février dernier, « démontre l’influence envahissante de l’argent des entreprises et de groupes conservateurs dans le processus d’élaboration des lois des Etats ».

ALEC se présente comme un cercle de réflexion et d’action apolitique dont la devise tient en trois expressions : « gouvernement limité, libre entreprise, fédéralisme ». Fondée en 1973 dans les cercles ultra-conservateurs, l’association dont le siège est à Washington agit bien plus directement qu’en recourant au classique lobbying : les chefs d’entreprise (dont la liste est tenue secrète) et environ 2 000 représentants et sénateurs des Parlements locaux qui y siègent conjointement rédigent ensemble des lois qu’ils proposent clés en main aux Etats. Avec un remarquable succès. ALEC se flatte de mettre à la disposition de ses membres « 400 modèles de loi ». « Entre 800 et 1 000 » textes élaborés par ses soins sont « discutés chaque année dans 50 Parlements d’Etat », indique son site Internet. Pour la seule année 2009, 115 de ces lois ont été adoptées, précise le Centre pour les médias et la démocratie, une association qui dénonce l’influence de l’argent dans la vie politique.

Les dispositions ainsi votées sont conformes aux intérêts des grands groupes – Exxon Mobil, Coca-Cola, AT & T, Walmart, Kraft, UPS ou Pfizer – qui contribuent à 98 % du budget d’ALEC et dont des dirigeants siègent dans ses instances : lois hostiles aux syndicats, aux réglementations en matière environnementale, textes favorables aux baisses d’impôts pour les sociétés et les gros contribuables, ou aux privatisations dans les secteurs de l’éducation et des prisons. « Les élus et les chefs d’entreprise ont chacun une voix et un vote pour orienter les politiques », se félicite l’officine d’influence.

60 LOIS ADOPTÉES MOT POUR MOT

Dans l’Etat de Virginie, étudié par l’organisation de gauche ProgressVA, 60 lois élaborées par ALEC ont été adoptées mot pour mot. Le président de la Chambre de cet Etat n’est autre qu’un ancien président d’ALEC. L’un des textes votés, destiné à saper la réforme Obama sur l’assurance-maladie, interdit de pénaliser les personnes refusant de souscrire une assurance, disposition fondamentale du texte présidentiel. Une autre soumet le droit de vote à la présentation d’une pièce d’identité avec photo, que nombre de personnes défavorisées ne possèdent pas. Une troisième, largement dupliquée, instaure… le droit à l’usage de la force létale pour la défense de son domicile.

En déployant cet efficace activisme en faveur d’une dissémination de la loi Stand Your Ground, ALEC semble, non pas défendre les intérêts immédiats de ses membres, mais tabler sur le long terme. Elle « exploite les craintes du public, en particulier celles liées aux tensions raciales », analyse Paul Krugman, chroniqueur au New York Times, afin de « créer un climat politique qui justifiera des lois encore plus favorables aux entreprises dans le futur ». A en croire ce Prix Nobel d’économie, ALEC, qui prétend défendre la libre entreprise, promeut en réalité « un capitalisme de connivence » avec les élus.

L’association, mise en cause pour sa responsabilité indirecte dans le meurtre de Trayvon Martin, a dû sortir de son mutisme. L’un de ses communiqués proteste contre les « théories conspirationnistes » de ses contempteurs. Un autre dénonce ceux qui, en critiquant son action en faveur des lois Stand Your Ground, « exploitent « le meurtre de Sanford » dans un but politique ». Prudente, ALEC estime qu' »il n’est pas certain que la loi s’applique » pour exonérer le meurtrier du lycéen. Dans un accès de sensibilité, la porte-parole du lobby conclut sobrement : « La mort de Trayvon Martin a été une grande tragédie qui remplit de tristesse chacun d’entre nous. »

Voir aussi:

The Exploitation of Trayvon Martin

The absurdity of Jesse Jackson and Al Sharpton is that they want to make a movement out of an anomaly. Black teenagers today are afraid of other black teenagers, not whites.

Shelby Steele

The WSJ

April 6, 2012

Two tragedies are apparent in the Trayvon Martin case. The first is obvious: A teenager—unarmed and committing no crime—was shot dead. Dressed in a « hoodie, » a costume of menace, he crossed paths with a man on the hunt for precisely such clichés of menace. Added to this—and here is the rub—was the fact of his dark skin.

Maybe it was more the hood than the dark skin, but who could argue that the skin did not enhance the menace of the hood at night and in the eyes of someone watching for crime. (Fifty-five percent of all federal prisoners are black though we are only 12% of the population.) Would Trayvon be alive today had he been walking home—Skittles and ice tea in hand—wearing a polo shirt with an alligator logo? Possibly. And does this make the ugly point that dark skin late at night needs to have its menace softened by some show of Waspy Americana? Possibly.

What is fundamentally tragic here is that these two young males first encountered each other as provocations. Males are males, and threat often evokes a narcissistic anger that skips right past reason and into a will to annihilate: « I will take you out! » There was a terrible fight. Trayvon apparently got the drop on George Zimmerman, but ultimately the man with the gun prevailed. Annihilation was achieved.

If this was all there was to it, the Trayvon/Zimmerman story would be no more than a cautionary tale, yet another admonition against the hair-trigger male ego. But this story brought reaction from the White House: « If I had a son he would look like Trayvon, » said the president. The Revs. Jesse Jackson and Al Sharpton, ubiquitous icons of black protest, virtually battled each other to stand at the bereaved family’s side—Mr. Jackson, in a moment of inadvertent honesty, saying, « There is power in blood . . . we must turn a moment into a movement. » And then there was the spectacle of black Democrats in Congress holding hearings on racial profiling with Trayvon’s parents featured as celebrities.

In fact Trayvon’s sad fate clearly sent a quiver of perverse happiness all across America’s civil rights establishment, and throughout the mainstream media as well. His death was vindication of the « poetic truth » that these establishments live by. Poetic truth is like poetic license where one breaks grammatical rules for effect. Better to break the rule than lose the effect. Poetic truth lies just a little; it bends the actual truth in order to highlight what it believes is a larger and more important truth.

The civil rights community and the liberal media live by the poetic truth that America is still a reflexively racist society, and that this remains the great barrier to black equality. But this « truth » has a lot of lie in it. America has greatly evolved since the 1960s. There are no longer any respectable advocates of racial segregation. And blacks today are nine times more likely to be killed by other blacks than by whites.

If Trayvon Martin was a victim of white racism (hard to conceive since the shooter is apparently Hispanic), his murder would be an anomaly, not a commonplace. It would be a bizarre exception to the way so many young black males are murdered today. If there must be a generalization in all this—a call « to turn the moment into a movement »—it would have to be a movement against blacks who kill other blacks. The absurdity of Messrs. Jackson and Sharpton is that they want to make a movement out of an anomaly. Black teenagers today are afraid of other black teenagers, not whites.

So the idea that Trayvon Martin is today’s Emmett Till, as the Rev. Jackson has said, suggests nothing less than a stubborn nostalgia for America’s racist past. In that bygone era civil rights leaders and white liberals stood on the highest moral ground. They literally knew themselves—given their genuine longing to see racism overcome—as historically transformative people. If the world resisted them, as it surely did, it only made them larger than life.

It was a time when standing on the side of the good required true selflessness and so it ennobled people. And this chance to ennoble oneself through a courageous moral stand is what so many blacks and white liberals miss today—now that white racism is such a defeated idea. There is a nostalgia for that time when posture alone ennobled. So today even the hint of old-fashioned raw racism excites with its potential for ennoblement.

For the Revs. Jackson and Sharpton, for the increasingly redundant civil rights establishment, for liberal blacks and the broader American left, the poetic truth that white racism is somehow the real culprit in this tragedy is redemption itself. The reason Al Sharpton and Jesse Jackson have become such disreputable figures on our cultural landscape is that they are such quick purveyors of poetic truth rather than literal truth.

The great trick of poetic truth is to pass itself off as the deep and essential truth so that hard facts that refute it must be dismissed in the name of truth. O.J. Simpson was innocent by the poetic truth that the justice system is stacked against blacks. Trayvon was a victim of racist stereotyping—though the shooter never mentioned his race until asked to do so.

There is now a long litany of racial dust-ups—from Tawana Brawley to the Duke University lacrosse players to the white Cambridge police officer who arrested Harvard professor Skip Gates a summer ago—in which the poetic truth of white racism and black victimization is invoked so that the actual truth becomes dismissible as yet more racism.

When the Cambridge cop or the Duke lacrosse players or the men accused of raping Tawana Brawley tried to defend themselves, they were already so stained by poetic truth as to never be entirely redeemed. No matter the facts—whether Trayvon Martin was his victim or his assailant—George Zimmerman will also never be entirely redeemed.

And this points to the second tragedy that Trayvon’s sad demise highlights. Before the 1960s the black American identity (though no one ever used the word) was based on our common humanity, on the idea that race was always an artificial and exploitive division between people. After the ’60s—in a society guilty for its long abuse of us—we took our historical victimization as the central theme of our group identity. We could not have made a worse mistake.

It has given us a generation of ambulance-chasing leaders, and the illusion that our greatest power lies in the manipulation of white guilt. The tragedy surrounding Trayvon’s death is not in the possibility that it might have something to do with white racism; the tragedy is in the lustfulness with which so many black leaders, in conjunction with the media, have leapt to exploit his demise for their own power.

Mr. Steele is a senior fellow at Stanford University’s Hoover Institution. Among his books is « White Guilt » (Harper/Collins, 2007).

Voir également:

The Trayvon Martin Tragedies

The recent killing of Trayvon Martin needs more investigation. But where’s the outrage over the daily scourge of black-on-black crime?

Juan Williams

The WSJ

March 27, 2012

The shooting death of Trayvon Martin in Florida has sparked national outrage, with civil rights leaders from San Francisco to Baltimore leading protests calling for a new investigation and the arrest of the shooter.

But what about all the other young black murder victims? Nationally, nearly half of all murder victims are black. And the overwhelming majority of those black people are killed by other black people. Where is the march for them?

Where is the march against the drug dealers who prey on young black people? Where is the march against bad schools, with their 50% dropout rate for black teenaged boys? Those failed schools are certainly guilty of creating the shameful 40% unemployment rate for black teens

How about marching against the cable television shows constantly offering minstrel-show images of black youth as rappers and comedians who don’t value education, dismiss the importance of marriage, and celebrate killing people, drug money and jailhouse fashion—the pants falling down because the jail guard has taken away the belt, the shoes untied because the warden removed the shoe laces, and accessories such as the drug dealer’s pit bull.

Supposedly all of this is just entertainment and intended to co-opt the stereotypes. But it only ends up perpetuating stereotypes in white minds and, worse, having young black people internalize it as an authentic image of a proud black person.

There is no fashion, no thug attitude that should be an invitation to murder. But these are the real murderous forces surrounding the Martin death—and yet they never stir protests.

The race-baiters argue this case deserves special attention because it fits the mold of white-on-black violence that fills the history books. Some have drawn a comparison to the murder of Emmett Till, a black boy who was killed in 1955 by white racists for whistling at a white woman.

The Martin case is very different from the Emmett Till case, in which a white segregationist Mississippi society approved of the murder of a black child. Black America needs to get out of the rut of replaying racial injustices of the past.

All minority parents fear that children who embrace « gangsta » fashion, tattoos and a thug attitude will be prejudged as criminal.

Recall what Jesse Jackson once said: « There is nothing more painful to me at this stage in my life than to walk down the street and hear footsteps and start thinking about robbery. Then look around and see somebody white and feel relieved. . . . After all we have been through. Just to think we can’t walk down our own streets, how humiliating. »

That is the unfair weight of being black in America for both the black person who feels the fear and the black teen who is judged as a criminal.

New York Post editorial writer Robert George on the Trayvon Martin investigation and leaked story from neighborhood watch captain George Zimmerman.

Despite stereotypes, the responsibility for the Florida shooting lies with the individual who pulled the trigger. The fact that the man pursued the teen after a 911 operator told him to back off, and the fact that he alone had a gun, calls for him to be arrested and held accountable under law. The Department of Justice is investigating the incident and the governor of Florida has appointed a special prosecutor to review the case.

But on a larger scale, all of this should open a serious national conversation about how our culture made it easier for this type of crime to take place.

As President Obama said last week, « I think all of us have to do some soul searching to figure out how does something like this happen. And that means we examine the laws and the context for what happened, as well as the specifics of the incident. »

While civil rights leaders have raised their voices to speak out against this one tragedy, few if any will do the same about the larger tragedy of daily carnage that is black-on-black crime in America.

The most recent comprehensive study on black-on-black crime from the Justice Department should have been a clarion call for the black community to take action. There is no reason to believe that the trends it reported have decreased since 2005, the year for which the data were reported.

Almost one half of the nation’s murder victims that year were black and a majority of them were between the ages of 17 and 29. Black people accounted for 13% of the total U.S. population in 2005. Yet they were the victims of 49% of all the nation’s murders. And 93% of black murder victims were killed by other black people, according to the same report.

Less than half of black students graduate from high school. The education system’s failure is often a jail sentence or even a death sentence. The Orlando Sentinel has reported that 17-year-old Martin was recently suspended from his high school. According to the U.S. Department of Education’s Civil Rights Office, in the 2006-07 school year, 22% of all black and Hispanic K-12 students were suspended at least once (as compared to 5% of whites).

This year 22% of blacks live below the poverty line and a shocking 72% of black babies are born to unwed mothers. The national unemployment rate for black people increased last month to over 13%, nearly five points above the average for all Americans.

The killing of any child is a tragedy. But where are the protests regarding the larger problems facing black America?

Mr. Williams is a political analyst for Fox News and a columnist for the Hill.

Voir de même:

A Post-Racial Lynch Mob

Ann Coulter

Townhall

Mar 28, 2012

Even after the Duke lacrosse case, Texaco executives allegedly using the N-word in private meetings — which turned out to be « St. Nicholas » — the Tawana Brawley case, not to mention virtual hailstorms of racist graffiti and nooses materializing on college campuses, all of which invariably end up having been put there by the alleged victims, the Non-Fox Media (NFM) didn’t even pause before conjuring a racist plot in the shooting death of Trayvon Martin in Florida last month.

Like Captain Ahab searching for the Great White Whale, the NFM is constantly on the hunt for proof of America as « Mississippi Burning. »

Over St. Patrick’s Day weekend, the month after Martin was killed, gangs in Chicago shot 10 people dead, including a 6-year-old girl, Aliyah Shell, who was sitting with her mother on their front porch.

One imagines MSNBC hosts heaving a sign of relief that little Aliyah was not shot by a white man, and was thus spared the horror of being a victim of racism.

As it happens, Trayvon Martin wasn’t shot by a white man either, but by George Zimmerman, a mixed-race Hispanic who lives in a diverse (47 percent white) gated community and tutors black kids.

But Hispanic is close enough for the NFM. They’re chasing the Great White Whale of racist America and don’t have time to check to see if the whale is actually a guppy.

Since the cat leapt out of the bag on Zimmerman being Hispanic, the media have begun calling him a « white Hispanic. »

Not being a race-obsessed liberal, I don’t particularly care, but it’s indisputable that Zimmerman is brown. I saw his face carved on the side of a Mayan temple in the Yucatan. Using his mother’s maiden name, he would be admitted to the University of Michigan law school on a full scholarship.

Apart from that, pretty much all that is known with certainty is that Zimmerman called the police to report a suspicious character in his neighborhood, and shortly thereafter he shot and killed Martin.

On the basis of little else, the media conjured a Hollywood script: A « white » man was « stalking » a little black kid — who could be Obama’s son! — confronted him, beat him senseless as the small black child screamed for help, and finally shot the kid dead, « just because he was black. »

Two weeks of nonstop hysteria later, it turns out that every part of that gripping plot is based on nothing that could be called a reasonable assumption, much less a fact.

The NFM’s theory of the case might be true, just as it might be true that the loud bang I just heard outside my door is Godzilla returning to terrorize Manhattan. I, like the NFM, have no facts supporting my theory. (Although mine is more credible because Al Sharpton is not involved and none of my facts are provably false, such as the NFM’s claim about Zimmerman being « white. »)

First of all, there’s no reason to believe Zimmerman followed Martin after the police told him not to, which is the linchpin of much excited reporting.

Zimmerman told the police, his friends and his lawyer that he walked back to his car after hanging up with the police and was waylaid by Martin. No witnesses have told the press otherwise.

We don’t know if -– as the NFM has baldly asserted — it was Martin yelling « Help! » during the struggle. Before the case became a nationwide sensation, the lead detective told the Orlando (Fla.) Sentinel that the police had played all the 911 calls for Martin’s father, and he said the voice crying « Help! » was not his son’s.

(The father has subsequently retracted that.)

Before the shooting was even a twinkle in the eye of MSNBC, an eyewitness gave a detailed account to the local media, indicating that it was Martin who was on top of Zimmerman, pummeling him, as Zimmerman screamed « Help! »

The police report says Zimmerman’s nose was bleeding and his back covered in grass stains when they arrived at the scene. His lawyer and friends say he was treated for a broken nose the next day.

There’s no sense in arguing in public about such facts. The medical records exist or they do not.

Of course, the information contradicting the media’s fantasy comes to us only in the form of witness statements and police reports appearing in the press, not as evidence in a formal criminal investigation.

It’s hard to tell where the NFM’s suppositions are coming from inasmuch as they simply report their version as hard fact. But all their evidence seems to come only from Martin’s family and girlfriend. Can we start trying all criminal defendants based exclusively on the testimony of the victim’s friends and relatives?

Among the reasons to be suspicious of the media as impartial judges of the evidence is that they keep showing us snapshots from Martin’s childhood, rather than any recent photos.

Without doing research, the average person would think Martin was a slight 12-year-old whippersnapper at the time of the shooting, rather than a strapping 6-foot, 160-pound 17-year-old. Indeed, he was 3 inches taller than Zimmerman, according to the police report.

Why aren’t they showing us Zimmerman’s baby pictures? (And why didn’t we get to see baby pictures of the Duke lacrosse players? I bet they were adorable.)

CNN ceaselessly reported the allegation that Zimmerman could be heard in the background of one 911 call using an archaic racial epithet. Before playing the tape, correspondent Gary Tuchman first announced what the slur was supposed to be (« f*****g coon »).

There’s nothing like suggesting the answer in advance to improve reliability! Police should try that in lineups.

Then the same network that couldn’t find the Jeremiah Wright tapes for sale in a church lobby brought in « one of the best audio experts in the business » to enhance the tape — take the bass away here, add volume there — and played the 1.6-second loop again and again, just in case you were not suggestible enough the first time.

Still, all that can be heard on the enhanced tape is « cha-chu, cha-chu, cha-chu. »

But Tuchman wrapped up this demonstration by saying, « You know, it sounds like this allegation could be accurate, but I wouldn’t swear to it in court. That’s what it sounds like to me. »

To the small percentage of CNN’s audience with triple-digit IQs, it was comedy gold. The only thing missing was Tipper Gore playing the audio backward to reveal satanic lyrics.

(Incidentally, the Nexis transcript of the indecipherable « cha-chu » sound reads: « ZIMMERMAN: F*****g coons, f*****g coons. F*****g coons. F*****g coons. F*****g coons. » Except it doesn’t use asterisks.)

All this may give you an inkling of why we rely on the criminal justice system to determine guilt in criminal cases and not the fervid imaginations of the race-obsessed media.

Voir enfin:

What Would Atticus Do?

‘To Kill a Mockingbird’ meets the Trayvon Martin shooting.

William MgGurn

April 9, 2012

Recently my eighth-grader asked me whether Harper Lee would be a good subject for an assignment requiring her to write about a favorite author.

I knew my daughter had recently read « To Kill a Mockingbird » and loved it; and I knew too she remembered we’d discussed the book after I’d met Miss Lee briefly at a White House function a few years back. I also thought it a welcome exercise for a child of suburban New Jersey to imagine herself a girl coming of age in a small, Depression-era Alabama town.

That’s why we were watching the USA Network Saturday night, when President Barack Obama marked the 50th anniversary of the film by introducing a new, digitally remastered version. What I had not foreseen was that the new specials on Harper Lee and « To Kill a Mockingbird » would come amid headlines about the shooting of a young, unarmed black man in Sanford, Fla.—or how that tragedy would become tangled up in assumptions about race that are the subtext to Miss Lee’s story.

‘To Kill a Mockingbird’ meets the Trayvon Martin shooting

One of the clichés about great literature is that it challenges what we take for granted. Heroic literature especially underscores the loneliness of those who take a courageous stand.

In this vein, Miss Lee’s story about the Jim Crow South compels us to ask ourselves the tough question: Would we be among the handful standing with Atticus Finch? Or would we be among the many like Miss Gates, the schoolteacher who tells her charges Hitler is evil for persecuting Jews even as she approves of the persecution of the black men and women around her.

In a report on the president’s introduction Saturday night, Britain’s Guardian jumped right to the political: « Obama as Atticus Finch » begins the headline. Although the president did not link Miss Lee’s story to the Trayvon Martin case, others have, and in a way that implies that the parallels are obvious.

But are they?

Where’s the presumption of innocence, which in the novel was denied Tom Robinson, the black man falsely accused of raping a white woman? Perhaps it was denied Trayvon Martin, who, so far as we know, had nothing more menacing on him than a bag of Skittles when he was killed. Or perhaps it is the shooter George Zimmerman, who is now in hiding because so many want not justice but his head?

Who is the Walter Cunningham here—the hard-working white farmer who seems decent enough but nonetheless accompanies a lynch mob to the Maycomb, Ala., jail? Might it be Spike Lee, the filmmaker who in the midst of escalating racial tensions tweeted out what he thought was Mr. Zimmerman’s address. As it turned out, Mr. Lee had the wrong Zimmermans, but would Atticus have thought it any better had he had the right ones?

Or what about the novel’s newspaper editor, Mr. Underwood, who in a scathing editorial indicts white Maycomb by comparing Tom Robinson’s death « to the senseless slaughter of songbirds. » Would this be NBC, which edited a 911 tape that made the accused appear as though he was offering up a comment on race when he was in fact responding to a question from the police dispatcher?

Where, above all, is Atticus Finch? Is it the Rev. Al Sharpton, who shares with Mayella Ewell a phony charge of sexual assault—in his case, falsely accusing a white assistant district attorney of having raped a teenaged Tawana Brawley? Is it the Rev. Jesse Jackson, who once spoke about the anxiety he felt when he heard footsteps approaching him from behind—and the relief at turning around and seeing « somebody white »? Or the Rev. C.L. Bryant, a former NAACP leader who like Atticus Finch believes that justice is something for the courts and accuses the Revs. Sharpton and Jackson of being « race hustlers »?

In « To Kill a Mockingbird » Miss Lee showed how lethal the unquestioned assumptions that defined Maycomb could be. Perhaps the parallel to today is the assumption that a young black male in a hoodie must be up to no good. Or perhaps it’s the assumption that the threat to young black men comes from angry white men—a « white Hispanic, » as the New York Times described him—when the sad reality is that killers of young black men are mostly other black men.

In a statement issued before a special showing of « To Kill a Mockingbird » last Thursday at the White House, the 85-year-old Miss Lee said she was proud that « Gregory Peck’s portrayal of Atticus Finch lives on. » The world, she says, « needs him now more than ever. »

Perhaps. Yet perhaps what we need more is a novelist who might bring the same deft hand to the racial assumptions now playing out in Florida that a young Harper Lee brought to her story of 1930s Alabama.

Depuis que Stand Your Ground est en vigueur, le nombre d' »homicides justifiables », c’est-à-dire dont l’auteur échappe à toute poursuite, est passé de 12 à 36 par an en Floride. Des meurtres commis aussi bien lors de querelles de voisinage, de disputes de bar ou de rixes entre automobilistes, restent ainsi impunis

ownhall Columnists Ann Coulter

A Post-Racial Lynch Mob

« Est-ce que le président suggère que, si l’adolescent tué avait été blanc, ça ne poserait pas de problème parce qu’il ne lui ressemble pas ? », a lancé Newt Gingrich, candidat à l’investiture républicaine. « La question, ce n’est pas à quoi ressemblait ce jeune homme. Quelles que soient leurs origines, les jeunes Américains devraient être en sécurité ! »

Voir enfin:

Meurtre de Trayvon Martin : la grosse gaffe de Spike Lee

l’Obs

28-03-2012

Le réalisateur a retweeté un message, croyant donner l’adresse du tueur présumé. Il s’agissait en fait de celle d’un paisible couple de retraités.

Le réalisateur et militant des droits civiques américain Spike Lee a dérapé vendredi 23 mars en retweetant l’adresse d’un paisible couple de retraité, croyant qu’il s’agissait de celle du tueur présumé du jeune Trayvon Martin, rapporte le site The Smoking Gun.

Très engagé dans la lutte contre le racisme et les violences policières, le réalisateur de « Do The Righ Thing » s’est bien entendu particulièrement mobilisé pour demander l’arrestation de George Zimmerman, l’homme ayant abattu Trayvon Martin. Arrêté, George Zimmerman a été rapidement libéré après avoir invoqué la « légitime défense », au motif que l’adolescent de 17 ans portait une capuche et semblait avoir un objet dans sa main.

Depuis cette libération, de nombreuses personnes, associations, défenseurs des droits civiques militent pour l’arrestation de George Zimmerman, certains s’étant lancés dans une véritable chasse à l’homme sur internet afin de trouver, et publier, les coordonnées du tueur.

« Everybody Repost This »

Or, la semaine dernière, un de ces justiciers, Marcus Davonne Higgins, âgé de 33 ans et vivant à Los Angeles, a cru avoir trouvé l’adresse de George Zimmerman et a commencé à la diffusé sur Twitter en s’adressant directement à un grand nombre de personnalités. Le message était accompagné de la mention « Everybody Repost This » (« Tout le monde, repostez ça »).

Sans vérifier l’information, et sans réfléchir à la possibilité d’un mouvement de foule ou encore d’une vengeance, Spike Lee a alors retweeté l’adresse à ses près de 250.000 « followers » (abonnés à son compte twitter). Or, rapidement, les médias ont rapidement été interpellés par un tranquille coupe de retraités, vivant à cette même adresse et affirmant vivre « dans la peur » depuis la diffusion du tweets.

L’erreur de Marcus Davonne Higgins a en fait été double : tout d’abord, le George Zimmerman habitant à l’adresse donnée était tout simplement un homonyme. De plus, l’intéressé ne vit plus à l’adresse depuis un certain temps après avoir cédé l’appartement à sa mère, Elaine, et son mari David McClain, respectivement âgés de 70 et 72 ans. Une erreur qui pourtant aurait pu être facilement décelée, lorsqu’on sait que le meurtre de Trayvon Martin a eu lieu en Floride, alors que l’adresse retweetée par Spike Lee le situait… à plusieurs kilomètres du quartier où est censé vivre George Zimmerman.


Affaire Descoings: Le directeur de Sciences Po jouait au jeu du foulard et nous ne le savions pas ? (Was Ritchie D victim of a rough-trade encounter that went wrong ?)

8 avril, 2012
If we are to believe the Post, this might continue a dangerous trend of one or two presumably younger guys showing up at an older guy’s place for a hookup and then preying on him.If you’re an older man looking for sex on Manhunt, Grindr, Rentboy—especially if you’re looking to hook up with younger guys that could probably overpower you—Queerty urges you to be safe and meet in a public place first. That way, if you decide they’re shady or not worth your time, you can avoid the tragic fate of John Laubach and George Weber. Queerty
Le week-end, il distribue des préservatifs dans les bars et boîtes de nuit, la semaine, il reprend son costume gris […] Passionné, angoissé, ambitieux, l’homme déborde d’excès. Boulimique, à la fois de travail, d’amour et d’affection, il recherche le regard des autres. Il agit comme si demain était son dernier jour […] Provocateur, il s’amuse à repousser les limites. Enfermé le jour dans les codes parisiens, il se montre dans l’univers de la nuit. Avide de liberté, il assume sa vie privée. Le Nouvel économiste (07.11.03)
Certains jurent l’avoir vu danser nu comme un ver sur une table, dans une boîte de nuit de Berlin, lors d’un voyage de fin d’études. Un témoin rectifie : « Il faisait chaud. On avait un peu trop bu. Il a dansé torse nu. Ce n’est quand même pas l’enfer ». Rien de sulfureux en tout cas pour qui connaît l’ambiance soirées des grandes écoles… Sauf quand on est à Science-Po et que l’homme est conseiller d’Etat. Le Nouvel observateur (07.11.02)
Silhouette longiligne et élégante, regard pénétrant, barbe de trois jours, longs cheveux plaqués en arrière : Richard Descoings cultive un look de dandy romantique qui ne passe jamais inaperçu … Le Parisien (16.11.05)
Où s’arrêtera Richard Descoings, l’irrésistible directeur de Sciences po Paris ? (…) là où les autres réfléchissent, Richard Descoings fonce, et ça marche. (…) Attitude très exceptionnelle dans le monde universitaire, et inattendue de la part de cet énarque, conseiller d’Etat, formé dans la forteresse élitiste qu’est la Montagne-Sainte-Geneviève, à Paris. Mais visiblement Descoings a souffert pour entrer dans le moule du bon élève, et aujourd’hui il ne s’interdit plus rien. Ainsi, il y a deux ans, celui qui n’hésitait pas à déclarer en amphi qu’il était « le premier pédé de sciences po » épouse sa collaboratrice Nadia Marik. Politiquement, c’est un coup de théâtre. Richard Descoings passe pour un homme de gauche : il a commencé sa carrière dans les cabinets de Michel Charasse, puis de Jack Lang. Mais sa femme, elle, est adhérente à l’UMP, où elle a été nommée par Alain Juppé secrétaire nationale chargée de l’enseignement supérieur et de la recherche. Le Point (09.03.06)
A la surprise générale elle l’épouse [Richard Descoings], lui qui n’avait jamais caché son homosexualité. Le Monde (12.01.12)
Je refuse toute paranoïa. C’est possible, mais je préfère être naïf que conjurationniste. Ce que je vois, c’est qu’à un moment donné, on s’est mis à parler sexe, argent et culture générale. On a fait mon outing forcé dans les colonnes du Monde. Je ne vois pas ce que ma prétendue homosexualité a à voir. C’est en plus survenu à l’occasion de mon mariage.Que répondre ? Que je ne suis pas homosexuel ? Non, rien. Lorsque vous n’êtes pas marié, personne n’a le droit de mentionner que vous êtes avec quelqu’un, c’est le secret de la vie privée. Quand je publie mes bans de mariage, on peut dire des horreurs sur ma femme, personne d’une grande compétence, et sur moi. Richard Descoings (Libération, 31. 01.12)
En 2007, il a été décidé que les cadres dirigeants auraient dans leurs salaires une part fixe et une part variable, car c’est la seule possibilité pour faire baisser un salaire en France. Il a aussi été décidé que nous n’aurions pas d’augmentation à l’ancienneté et que nous ne bénéficierions pas des accords d’entreprise. (…) Je gagne 27 000 euros brut, soit 23 000-24 000 net. La part variable peut aller de zéro à un montant pouvant être très élevé et baisser aussi très vite. (…) Je laisse à chacun le soin de juger si, en quinze ans, j’ai fait deux-trois choses qui ont changé l’institution. Avec les organisations syndicales, j’ai mis en place progressivement un 13e mois entre 2009 et 2012. Quelle entité publique ou privée a créé, comme moi, 170 emplois nets depuis 2007, à un moment où, dans l’administration, on ne remplace pas un départ à la retraite sur deux ? Je n’ai pas d’occupation à côté, pas de cabinet d’avocat, je ne fais jamais payer mes conférences. Mon avis d’imposition est la même chose que ma feuille de paie. Je crée de l’emploi, du pouvoir d’achat, je prends des risques… (…) Si l’on compare ma rémunération aux 4 500 euros d’un président d’université, que faut-il penser : qu’ils sont mal payés ou que je le suis trop ? (…) La dotation de l’Etat assure le financement de 85% de la masse salariale. Et rien d’autre. Si on veut flécher des ressources à des dépenses – ce qui ne se fait pas normalement -, 15% ne sont donc pas financés. Autrement dit, les cadres dirigeants ne sont pas rémunérés par l’Etat. (…) Un étudiant peut-il me dire droit dans les yeux que quand il sera cadre dirigeant, il n’espère pas gagner quatre fois plus que dans son premier emploi ? Ensuite, ai-je amélioré sensiblement la qualité des études et l’insertion sur le marché du travail ? Pour la promotion 2010, 33% des diplômés ont été recrutés avant même leur diplôme. De plus, 1 700 boursiers ne paient pas de droits de scolarité et, seul en France, j’ai créé un complément de bourse de 75% du montant de la bourse. (..) Comme mes amis conseillers d’Etat, j’aurais pu partir dans un cabinet comme partenaire et on ne serait pas en train de discuter 25 000 euros. J’ai choisi de rester, sachant que je serai beaucoup moins payé. Richard Descoings
Ce qui m’intrigue dans cette sombre histoire, ce qui me met la puce à l’oreille et ce qui me choque est tout autre : l’annonce du cadavre de Descoings retrouvé nu dans une chambre d’hôtel de New York, avec de l’alcool et des médicaments à proximité, un certain désordre, des témoins qui disent avoir entendu des bribes de conversation, des « garçons » qui lui auraient rendu visite, un ordinateur portable et un téléphone jetés quelques étages plus bas… N’importe quel gay, à l’annonce de ces quelques indices, sait très bien de quoi il en retourne. Même si on peut se tromper, évidemment. Patrick Thévenin
L’écho dans la presse cette semaine est lié au fait qu’une grande partie des journalistes parisiens a étudié sur les bancs de Sciences Po Paris. Cette école n’est plus républicaine au sens propre, selon moi, car elle instaure la connivence entre les futurs acteurs de milieux de pouvoir. Ce que je démontrais dans mon livre Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA (2001). Elle mélange des élèves qui deviendront banquiers, hauts fonctionnaires et journalistes… sans que cela ne pose de problème à personne. Alain Garrigou (professeur de science politique de l’Université de Nanterre)
Regardez, je sais pas moi, j’ai des copains, ils étaient à Sciences Po avec des hommes politiques. Ils ont connu les mêmes filles. Ils ont, bon… L’un devient journaliste, l’autre devient homme politique. Ils vont quoi, arrêter de se voir ? C’est dur aussi. David Pujadas (journaliste à France 2)
Contrairement à des pays où les écoles d’exception sont concurrentes et disséminées, Sciences Po réalise une intégration des élites assez poussée pour constituer une classe dirigeante où responsables politiques, patrons, experts, journalistes, sondeurs se fréquentent, s’entraident – et même s’aiment. Pour que les gens partagent les mêmes visions du monde, on n’a jamais trouvé mieux que de les amener à partager leur jeunesse. Et plus si affinités. Alain Garrigou

Acteurs (Albert Dekker, David Carradine), présentateur de la BBC (Kristian Digby), artistes (Vaughn Bodé),  musiciens (Kevin GilbertMichael Hutchence), politiciens (le ministre argentin Ivan Heyn, le membre du Front national britannique Kristian Etchells) …

Le président de Sciences Po jouait au jeu du foulard et nous ne le savions pas?

Après le patron du FMI et futur président français qui jouait au jeu du « troussage de soubrette d’hôtel » …

Et la récente révélation des mirobolantes rémunérations de son équipe (quelque 500 000 euros annuels pour lui seul: soit plus que nos DSK ou Lagarde à Washington – certes avec les bonus et non déductibles d’impôts -, cinq fois plus qu’un président d’université – ce qui en dit probablement plus long sur l’indigence des conditions de rémunération de ces derniers -, trois fois plus qu’un ministre – il est vrai souvent multi-cumulard -, sans compter l’embauche de sa femme!) …

Alors qu’on venait de nous apprendre, sondage à l’appui (payé par Hot vidéo, s’il vous plait!), que « les électeurs de droite et du centre ont une vie sexuelle « plus stable » et « moins intense » que ceux de gauche ou ceux votant pour les extrêmes …

Retour, derrière les émouvants hommages et l’exemplaire discrétion de nos principaux médias,  sur l’apparent dernier secret de polichinelle de la République  …

Du moins si l’on en croit le site homosexuel Minorités.org et un site britannique  …

Tribune : Descoings, homo pour les puissants, hétéro pour les autres

Richard Descoings – le coming-out à 2 vitesses

Patrick Thévenin

Minorites.org

Rue 89

08/04/2012

J’ai lu pour la première fois le nom de Richard Descoings il y a quelques mois dans une interview de ce dernier dans Libération.

Le directeur de Science-Po, celui dont on raconte qu’il a donné une dimension internationale à l’institution, qu’il l’a ouverte aux minorités, qu’il a su lui donner un twist de modernité quitte à s’attirer les foudres de l’intelligentsia en supprimant l’épreuve de culture générale, répondait plutôt sèchement, et avec la morgue qu’ont les gens, qui comme lui se sentent supérieurs aux autres, à la polémique concernant ses émoluments :

« Quel exemple je ne montre pas ? Le fait que je sois payé comme je le suis est-il une atteinte aux valeurs ? Si je ne faisais rien, si je me battais pour rien, si je n’avais aucun résultat, on pourrait dire que ce n’est pas moral.

Comme mes amis conseillers d’Etat, j’aurais pu partir dans un cabinet comme partenaire, et on ne serait pas en train de discuter 25 000 euros. J’ai choisi de rester, sachant que je serai beaucoup moins payé. »

Le collectif Minorités

L’équipe de notre partenaire Minorités, dont Rue89 reprend régulièrement des textes, scrute le traitement qui est appliqué aux minorités (religieuses, culturelles ou de genre), les discours qui les définissent, les exclusions et discriminations dont elles font l’objet. Engagé pour les droits de ces minorités, leur site décrypte et dénonce les hypocrisies qui entretiennent racisme et homophobie. L’auteur de cet article, Patrick Thevenin, est journaliste, auteur du « Petit Livre rose », recueil de 400 phrases culte sur les homos (Nova éditions).

Qu’importe si le bilan de Descoings à la tête de Science-Po est plutôt positif et si ses anciens élèves la larme à l’œil tiennent mordicus à lui rendre hommage.

Ce qui m’intrigue dans cette sombre histoire, ce qui me met la puce à l’oreille et ce qui me choque est tout autre : l’annonce du cadavre de Descoings retrouvé nu dans une chambre d’hôtel de New York, avec de l’alcool et des médicaments à proximité, un certain désordre, des témoins qui disent avoir entendu des bribes de conversation, des « garçons » qui lui auraient rendu visite, un ordinateur portable et un téléphone jetés quelques étages plus bas…

N’importe quel gay, à l’annonce de ces quelques indices, sait très bien de quoi il en retourne. Même si on peut se tromper, évidemment.

La presse française marche sur des œufs

Bien sûr, comme toujours dans ces cas-là, et l’affaire François-Marie Banier l’a bien prouvé, la presse française s’est bien gardé de dévoiler le principal élément de l’histoire, qui, malgré ce que certains essaient de nous faire croire, a plus que son importance : Richard Descoings était gay.

Il faut avouer que depuis quelques années, celui dont on dit qu’il aurait un jour déclaré en amphi comme une boutade, « Je suis le premier pédé de Science-Po », a redessiné les cartes de son CV. Il s’est marié en 2004 avec sa collaboratrice, Nadia Marik, directrice-adjointe de l’école et mère de deux enfants.

Dans l’article de Libération dont il est question, alors qu’on ne lui pose même pas la question, il déclare, couteau entre les dents :

« Je refuse toute paranoïa. C’est possible, mais je préfère être naïf que conjurationniste. Ce que je vois, c’est qu’à un moment donné, on s’est mis à parler sexe, argent et culture générale. On a fait mon outing forcé dans les colonnes du Monde. Je ne vois pas ce que ma prétendue homosexualité a à voir. C’est en plus survenu à l’occasion de mon mariage.

Que répondre ? Que je ne suis pas homosexuel ? Non, rien. Lorsque vous n’êtes pas marié, personne n’a le droit de mentionner que vous êtes avec quelqu’un, c’est le secret de la vie privée.

Quand je publie mes bans de mariage, on peut dire des horreurs sur ma femme, personne d’une grande compétence, et sur moi. »

Les prétendues horreurs dont Le Monde s’est fait l’écho, excusez-moi, consistaient en ces quelques lignes, lors d’un portrait consacré à Nadia Marik :

« A la surprise générale elle l’épouse [Richard Descoings], lui qui n’avait jamais caché son homosexualité. »

En fait, le seul média à affirmer ouvertement que Richard Descoings était gay, à la suite de son décès, fut un site anglais. Rien d’étonnant : les British sont bien plus à l’aise que nous avec le fait de mettre les mots sur les choses, le communautarisme ne leur a jamais fait peur et le militantisme homosexuel non plus, merci Peter Tatchell…

Pendant ce temps-là, la presse française marchait sur des œufs, il fallait fouiller loin sur le Web pour trouver une trace où Descoings parlait de son homosexualité dans un article (Le Point en 2006). Dans sa nécro, Libé le traitait d’iconoclaste (ah, ah, ah)…

Les principaux sites gay d’information quant à eux, se contentaient de reprendre les dépêches AFP, certainement angoissés par l’idée de donner une image pas très reluisante de l’homosexualité, mais surtout déboussolés par le parcours d’un pédé qui avait roulé plutôt à gauche jusque-là, vivait en couple avec un grand ponte de l’industrie, avant de s’inventer une virginité hétérosexuelle et de fricoter avec Sarkozy…

Des raisonnements ressortis de la naphtaline

Le plus fascinant dans cette nouvelle sordide, c’est que sur les réseaux sociaux, ou dans les commentaires relatifs à l’affaire, les homos eux-mêmes prirent le parti de défendre le droit de Descoings à cacher sa sexualité.

Ce qui, pour un homme à la tête d’une institution censée former les élites de demain, et payé avec nos impôts, a de quoi faire peur.

On se serait cru revenu aux années 80, avec les mêmes raisonnements ressortis de la naphtaline. Ce qui n’était guère étonnant : même surpris la tête dans leur caca, certains homos ont encore le culot de vous expliquer qu’ils ont glissé. On a donc eu droit aux arguments habituels de la dépouille encore fumante, du droit à la vie privée, du choix de ne pas avoir à déclarer sa sexualité, bla bla bla…

Certains osaient même sans ciller, déclarer que l’homosexualité de Descoings n’avait jamais été un mystère. Un ancien élève :

« Je me souviens l’entendre faire des allusions à ça dans des discours en petit comité à l’école. Il était engagé, et plus encore dans les dernières années. Je crois qu’il avait été sur le char de l’école durant une Gay Pride, et si je me souviens bien le journal de Sciences-Po l’avait relayé en référence direct à son homosexualité…

Nous savions aussi qu’il était marié […], mais il n’y a pas nécessairement contradiction, si ? On peut dire des choses différentes à différentes audiences, certes, mais Descoings n’a jamais été planqué, tout le moins de mon point de vue. »

Gay auprès des puissants, hétéro ailleurs

Désolé les gars de vous décevoir là-dessus, mais oui, il y avait contradiction et non, Richard Descoings n’a jamais vraiment fait son coming-out, du moins de manière publique.

Que les choses soient claires : il présentait toutes les caractéristiques de la pédale planquée. Il était gay avec ses amis proches (ceux qui méritaient de savoir), il s’amusait à faire la folle avec ses étudiants, les soi-disant futures élites de la République, mais il n’était pas gay pour le « gros du peuple » (ceux dont il n’avait rien à foutre en fait).

Comme beaucoup de pédés blancs, friqués, haut placés dans l’ascenseur social, Descoings semblait parfaitement à l’aise avec la notion de coming-out à deux vitesses : « homo for those who know, hétéro for those who don’t need to know » (« homo pour ceux qui savent, hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir »). Gay à la cour des puissants parmi ceux qui décident, straight dans le monde réel, au milieu de ceux qui subissent.

Un coming out élitiste en somme ; comme tout ce que Descoings représentait et défendait si bien…

Comment expliquer alors que l’évocation de ce secret de polichinelle dans les colonnes du Monde ait tellement perturbé Descoings, qui a cru bon dégainer les grands mots de complot, horreur et de outing, lui « le premier pédé de Science-Po » ?

Le choix de rester caché (on ne sait jamais)

Mais surtout comment ne pas être dégoûté par tous ces homos qui croient bon de défendre les gays planqués quand ils sont riches et puissants en se retranchant derrière cette notion bâtarde de vie privée.

Alors qu’on sait très bien qu’il est tellement plus facile d’être ouvertement homosexuel quand on a le trio gagnant : éducation, argent et position sociale ou qu’on gagne plus de 25 000 euros (et je ne compte pas les primes) par mois comme Descoings !

Je me fous de savoir la manière dont Descoings est mort, si les causes sont naturelles ou non, s’il était partouzeur ou pas, si des escorts sont montés dans sa chambre d’hôtel.

Ce qui me terrifie le plus est de constater que les plus fidèles défenseurs de la vie prétendûment privée de Descoings sont eux-mêmes des pédés blancs, bourgeois, friqués, bien installés, qui vont voter à gauche alors que leur manière de se conduire est fondamentalement de droite.

Pas besoin de se pencher beaucoup pour attraper le fond de leur pensée dans la cuvette : tous ces homos qui se disent contre l’outing et pour le respect de la vie privée, ne pensent en fait qu’à leur gueule car dans leur petite tête, finalement ils font l’équation suivante :

« Si un jour, j’étais amené à avoir un poste haut placé, faudrait voir à ce qu’on sache pas trop que j’en suis une (de tapette, of course), on ne sait jamais, ça pourrait me jouer des tours… »

Comme par hasard, au moment même où Descoings n’était plus gay, il se murmure que le grand homme avait des ambitions ministérielles…

Je n’aurai pas aimé être le mec de Descoings

A tous ces gays nombrilistes, qui ont le don de rejeter leur propre violence et leurs contradictions sur les autres, et notamment sur les pédés comme moi qui se posent la question morale de l’entretien de la honte qui pèse sur nous par certains personnages publics, j’ai juste envie de répondre que je n’aurais pas aimé être le mec, voire l’ami, d’un mec comme Richard Descoings.

Que je n’aurais pas souhaité dans une épreuve aussi difficile qu’un deuil que les médias et la famille me présentent comme « un ami très proche ».

C’était ce qu’on disait dans les années 80, quand les pédés crevaient comme des mouches du sida. Qu’on en soit réduit à la même hypocrisie plus de trente ans après me fout la gerbe parce que tous ces mecs sont morts pour rien.

Mais aussi parce que comme le résume, mieux que je ne le ferais, mon amie Amélie Couture :

« Finalement l’attitude de Descoings équivaut à dire au monde, à la société, que les histoires homosexuelles ne comptent pas, que son couple ne comptait pas, que l’amour ne compte pas.

Je ne vois pas la vie privée protégée là-dedans, je vois une vie publique et une carrière protégée. »

Tout pour ma pomme, CQFD !

Voir aussi:

ENQUETE

Sciences Po : le mandat de trop de Richard Descoings ?

Nadia Marik, l’épouse qui « faisait tomber les têtes »

Le Monde

12.01.12

Elle se dit « flattée » mais dément aussitôt : « Non ! Je ne suis pas numéro deux de Sciences Po mais l’un des cinq directeurs adjoints de l’école. » Numéro 2, c’est pourtant ce que disent de nombreuses voix à l’intérieur de l’école à propos de Nadia Marik.

Entrée en 2000 pour s’occuper de la section service public et de la préparation au concours de l’ENA – épreuve qu’elle avait elle-même passée en 1993 par la voie réservée aux salariés du secteur privé -, elle s’est rapidement imposée. Elle a gravi les échelons jusqu’à être nommée en 2002 par Richard Descoings directrice adjointe chargée de la direction de la stratégie et du développement. Deux ans plus tard, à la surprise générale, elle l’épouse, lui qui n’avait jamais caché son homosexualité.

Cette ancienne professionnelle de la communication a notamment travaillé chez RSCG (avant la fusion avec Eurocom). Aujourd’hui, à Sciences Po, c’est « madame argent privé » : elle est chargée de trouver de l’argent par l’intermédiaire de levée de fonds, de mécénats d’entreprise ou encore de dons auprès des anciens de l’école. « Nous avons lancé une campagne de levée de fonds qui se terminera en 2013, explique Nadia Marik. Notre objectif est de lever 100 millions d’euros, dont 25 % auprès de personnes physiques et 75 % auprès d’entreprises. »

Déjà 75 millions d’euros auraient été collectés, dont 65 millions en provenance d’entreprises. Et elle assure que les frais engagés n’excèdent pas 20 % du total des fonds levés. « Elle a été recrutée pour son profil. Elle a un côté entrepreneurial très intéressant pour l’école », explique Jean-Claude Casanova, président de la Fondation nationale des sciences politiques.

Dans les couloirs de Sciences Po, certains apprécient sa forte personnalité et sa franchise. « J’aime son franc-parler et son côté rentre-dedans », reconnaît Philippe Braud, professeur émérite. D’autres soulignent son autoritarisme forcené. « Lorsque j’étais encore à Sciences Po, il y avait une valse des chargés de mission. Nadia faisait tomber les têtes. C’est simple, avec elle, soit vous vous soumettez, soit vous dégagez », se souvient un ex-salarié, parti au milieu des années 2000.

Une autre ancienne, qui, elle aussi, préfère rester anonyme : « Elle ne pourrait pas se comporter ainsi si elle n’était pas la femme de Richard Descoings. » Cette forme de népotisme fait grincer des dents. « Il serait anormal qu’elle soit obligée de démissionner parce qu’elle s’est mariée avec lui, mais c’est clair qu’en terme de gouvernance, ce n’est pas idéal », reconnaît un proche.

Nadia Marik objecte : « Quoi de plus banal qu’un homme et une femme se rencontrent sur leur lieu de travail ? Nous ne sommes pas le premier couple à travailler ensemble ! »

Sur le plan politique, on dit qu’elle lui a ouvert son carnet d’adresses de l’UMP. Elle ne confirme pas. Elle avait été nommée par Alain Juppé secrétaire nationale chargée de l’enseignement supérieur et de la recherche.

N. Bn

Voir également:

Descoings : «Si je trouve que je suis trop payé ? La réponse est non»

Interview Le directeur de Sciences-Po Paris, Richard Descoings, revient sur les polémiques qui l’ont visé : son salaire et la suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée.

 Véronique Soulé

 Libération

31 janvier 2012

Richard Descoings, le patron de Sciences-Po Paris, est dans la tourmente. La décision de supprimer, à partir de 2013, l’épreuve de culture générale au concours d’entrée a provoqué une levée de boucliers contre ce qui est perçu comme un mépris de la culture. Les révélations du site Mediapart sur sa rémunération et ses superbonus ont également égratigné l’image d’un homme déjà régulièrement contesté. Il s’explique sur ces questions.

Pourquoi avez-vous décidé de supprimer l’épreuve de culture générale ?

Ce n’est pas moi qui l’ai supprimée. C’est le conseil d’administration de Sciences-Po qui, après trois séances de délibération, a voté pour modifier le contenu du concours. Qu’avons-nous décidé ? Que l’histoire serait la principale discipline où les candidats devront faire la preuve de leurs connaissances et de leur réflexion. La deuxième épreuve obligatoire est, au choix, littérature et philosophie – avec un commentaire de texte -, une épreuve de sciences économiques et sociales – faisant appel à la rigueur et au raisonnement -, ou de mathématiques – les humanités sont scientifiques. Le conseil a aussi baissé le coefficient de l’épreuve de langue et supprimé la note éliminatoire – le quart des candidats chutait dessus. Ensuite, on a systématisé un oral d’admission. Au-delà de la motivation, on va plutôt juger la capacité de discernement. Ce sera un oral de culture au sens large. On a enfin ajouté un oral de langue. Dans les générations actuelles, l’apprentissage passe par la musique et la parole au moins autant que par le lycée et l’écrit. Cela permettra à des jeunes de montrer qu’ils s’expriment bien à l’oral même s’ils sont mauvais à l’écrit.

Le fait que l’épreuve de culture générale soit discriminante socialement n’est pas entré en ligne de compte ?

La raison principale est que nous voulons revenir aux fondamentaux enseignés au lycée. L’épreuve de culture générale avait tout son sens quand on avait 20% de bacheliers qui partageaient des références communes. Aujourd’hui, nous avons besoin de lycéens bien formés dans les disciplines fondamentales. La culture générale n’est pas une discipline. Où est-elle enseignée aujourd’hui? Dans les entreprises de soutien scolaire ou de prépa aux concours, payantes – et là, la question de la diversité se pose. Ces sociétés proposent des manuels et des fiches techniques, 150 sujets de culture générale ou 1 500 citations à apprendre par cœur. La culture générale s’ancre dans les disciplines et se construit tout au long d’une vie. La meilleure façon de l’évaluer est d’en revenir aux fondamentaux. Sinon, le risque est d’avoir l’apparence d’une culture sans avoir lu, sans avoir médité sur la pensée d’un philosophe, sans perspective historique.

Autre sujet de polémique : votre salaire. Vous vous êtes bien répartis, au sein du comité exécutif, 295 000 euros de primes en 2011 ?

D’abord, qui répartit ? Sept membres du conseil d’administration de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), qui constituent la commission des rémunérations. Eux seuls décident. En 2007, il a été décidé que les cadres dirigeants auraient dans leurs salaires une part fixe et une part variable, car c’est la seule possibilité pour faire baisser un salaire en France. Il a aussi été décidé que nous n’aurions pas d’augmentation à l’ancienneté et que nous ne bénéficierions pas des accords d’entreprise. Vous trouvez cela opaque ? Pour moi, c’est plutôt de la transparence. De plus, les sept personnes qui décident ne sont pas sous ma coupe. Cela dit, je vous confirme qu’en 2011, la commission des rémunérations a décidé de répartir 292 000 euros de primes entre les 11 personnes du comité exécutif. Ce qui veut dire que la part variable des cadres dirigeants est importante et qu’ils peuvent perdre beaucoup d’argent d’une année à l’autre. En mai 2011, bien avant qu’éclate le prétendu scandale, la commission a baissé très sensiblement les rémunérations par rapport à 2010.

Et vous avez touché combien, personnellement ?

La commission refuse de révéler les primes individuelles.

Elles sont fonction de résultats : lesquels pour vous ?

On me demande de développer Sciences-Po à l’international, ensuite d’assurer le développement des ressources – j’ai une équipe dédiée à cela – et le partenariat avec les entreprises, de convaincre les donateurs, de veiller à ce que les conditions d’études et de travail soient les meilleures.

Et votre salaire, sans la part variable, est bien de 25 000 euros par mois?

Je gagne 27 000 euros brut, soit 23 000-24 000 net. La part variable peut aller de zéro à un montant pouvant être très élevé et baisser aussi très vite.

Vous ne trouvez pas que c’est trop ?

Je laisse à chacun le soin de juger si, en quinze ans, j’ai fait deux-trois choses qui ont changé l’institution. Avec les organisations syndicales, j’ai mis en place progressivement un 13e mois entre 2009 et 2012. Quelle entité publique ou privée a créé, comme moi, 170 emplois nets depuis 2007, à un moment où, dans l’administration, on ne remplace pas un départ à la retraite sur deux ? Je n’ai pas d’occupation à côté, pas de cabinet d’avocat, je ne fais jamais payer mes conférences. Mon avis d’imposition est la même chose que ma feuille de paie. Je crée de l’emploi, du pouvoir d’achat, je prends des risques… Si le jugement est que je suis trop payé, je le respecte. Si la question est : «Vous trouvez-vous trop payé ?» La réponse est non. Ensuite, je refuse que l’on s’en prenne aux cadres dirigeants de l’école. Le directeur financier, qui a 50 ans, gagne, tout compris, moins de deux fois plus qu’un jeune diplômé la première année de son CDI dans le même secteur. En moyenne, ces cadres, tous ultra-diplômés, gagnent quatre fois ce que gagne un jeune diplômé sortant de Sciences-Po.

Mais les présidents d’université sont très loin de votre rémunération…

C’est une honte pour la République. J’ai une immense admiration pour eux et je plaide pour qu’ils soient mieux payés. Si l’on compare ma rémunération aux 4 500 euros d’un président d’université, que faut-il penser : qu’ils sont mal payés ou que je le suis trop ?

L’ensemble, salaire et super-bonus, vous ne trouvez pas que c’est trop ?

La part variable a été zéro pendant des années. Et au fur et à mesure que j’ai eu des résultats, elle a varié de façon très sensible d’une année sur l’autre.

Donc vous trouvez cela normal ?

Je trouve normal de gagner de l’argent, moins certaines années que d’autres, car j’ai été moins actif, moins bon. Oui, je trouve normal d’être évalué. Oui, je trouve normal que les évaluateurs puissent décider de baisser ma rémunération globale.

Mais Sciences-Po est majoritairement financé par l’Etat…

La dotation de l’Etat assure le financement de 85% de la masse salariale. Et rien d’autre. Si on veut flécher des ressources à des dépenses – ce qui ne se fait pas normalement -, 15% ne sont donc pas financés. Autrement dit, les cadres dirigeants ne sont pas rémunérés par l’Etat.

Certains critiquent aussi le fait que les frais de scolarité, qui ont beaucoup augmenté, pourraient financer votre salaire ?

Un étudiant peut-il me dire droit dans les yeux que quand il sera cadre dirigeant, il n’espère pas gagner quatre fois plus que dans son premier emploi ? Ensuite, ai-je amélioré sensiblement la qualité des études et l’insertion sur le marché du travail ? Pour la promotion 2010, 33% des diplômés ont été recrutés avant même leur diplôme. De plus, 1 700 boursiers ne paient pas de droits de scolarité et, seul en France, j’ai créé un complément de bourse de 75% du montant de la bourse. Ma réponse est : jugez-moi sur les faits.

Et l’argument moral selon lequel le directeur doit montrer l’exemple ?

Quel exemple je ne montre pas ? Le fait que je sois payé comme je le suis est-il une atteinte aux valeurs ? Si je ne faisais rien, si je me battais pour rien, si je n’avais aucun résultat, on pourrait dire que ce n’est pas moral. Comme mes amis conseillers d’Etat, j’aurais pu partir dans un cabinet comme partenaire et on ne serait pas en train de discuter 25 000 euros. J’ai choisi de rester, sachant que je serai beaucoup moins payé.

Voyez-vous un «complot» contre vous ?

Je refuse toute paranoïa. C’est possible, mais je préfère être naïf que conjurationniste. Ce que je vois, c’est qu’à un moment donné, on s’est mis à parler sexe, argent et culture générale. On a fait mon outing forcé dans les colonnes du Monde. Je ne vois pas ce que ma prétendue homosexualité a à voir. C’est en plus survenu à l’occasion de mon mariage. Que répondre ? Que je ne suis pas homosexuel ? Non, rien. Lorsque vous n’êtes pas marié, personne n’a le droit de mentionner que vous êtes avec quelqu’un, c’est le secret de la vie privée. Quand je publie mes bans de mariage, on peut dire des horreurs sur ma femme [directrice de la stratégie à Sciences-Po, ndlr], personne d’une grande compétence, et sur moi.

Certains, comme le président de Paris-Dauphine, Laurent Batsch, vous accusent d’être favorisé financièrement par l’Etat…

Il a juste dit la différence entre lui et moi quant à la capacité d’avoir un projet et de convaincre les autorités publiques de le financer. Ce n’est pas un cadeau que l’on m’a fait. C’est énormément de travail. Je voudrais, moi, lui rendre hommage, car il a été l’un des vainqueurs de l’Idex [initiative d’excellence] au premier tour. Je m’en réjouis et j’espère qu’ils auront beaucoup d’argent. Bravo Laurent !

Tout cela ne déstabilise pas votre école ?

Non, Sciences-Po va très bien. La rentrée a eu lieu lundi. Il ne s’est rien passé. Bien sûr, il y a des étudiants d’extrême gauche qui trouvent cela scandaleux. Mais le débat porte plutôt sur la culture générale. Pour la droite notamment, Sciences-Po étend la «discrimination positive». Il y a aussi des intérêts économiques en jeu – ceux des auteurs de manuels, des éditeurs, etc. J’avoue qu’ici, je n’ai rien vu venir – ça va peut-être peser dans mon évaluation. J’aurais dû anticiper une attaque qui vise plus généralement notre politique de recrutement.

 Voir encore:

Sciences Po Lille, Sciences Po Paris: des inégalités insupportables

Bixente Etchecaharreta

Mediapart

30 Janvier 2012

«Là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €», dénonce Bixente Etchecaharreta, étudiant à Sciences Po Lille. Il demande au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche de mettre «fin à l’inégalité de traitement» entre ces établissements.

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A l’heure où Le Monde et Mediapart divulguent des informations sur le salaire extraordinaire –près de 500 000 euros par an, soit cinq fois le salaire d’un président d’université et facilement trois fois celui d’un ministre– de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris (lire ici), sur les primes hallucinantes touchées par plusieurs membres du comité exécutif –jusqu’à 100 000 €– on peut légitimement s’étonner de la manière dont d’autres grandes écoles et universités de province sont (mal)traitées par l’Etat, parfois à un point –a priori– inimaginable.

L’Institut d’études politiques (IEP) de Lille, tel un vétéran, exhibe ses blessures de guerre et brandit ses médailles: blessures parce que l’IEP est de loin l’institut le plus mal doté par l’Etat, médailles parce qu’il obtient des résultats spectaculaires dans bien des domaines. Sciences Po Lille a le recrutement le plus sélectif de tous les IEP de France, très près de celui de Paris. Il rencontre des succès probants dans des domaines aussi divers que l’intégration au Collège de Bruges, les concours de la haute fonction publique, la préparation au Capes et à l’agrégation de sciences économiques et sociales, la gestion de partenariats attractifs en particulier avec l’ESJ. De surcroît, Sciences Po Lille assure un maximum de missions de service public, notamment en portant un programme de démocratisation aux statistiques impressionnantes (PEI) qui concerne 700 élèves de collèges et lycées de la région.

Cependant, là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €, beaucoup moins que les autres IEP de région et bien moins que la plupart des universités lilloises. La situation est aujourd’hui grave. L’iniquité de traitement est d’autant plus insupportable qu’elle est hors de proportion –un «écart» de dotation publique de 5 000 à 6 000 € par étudiant et par an avec Sciences Po Paris, totalement immérité et lourd de menaces pour l’avenir immédiat.

La politique mise en place à l’IEP de Lille constitue une réussite très fragile car elle repose sur le sur-investissement d’un personnel (enseignant et administratif) dont le faible nombre est une menace permanente pour le fonctionnement de l’école. La seule rémunération du directeur de Sciences Po Paris permettrait de renforcer Sciences Po Lille d’au moins 20 personnes.

Aujourd’hui, le budget annuel consolidé de l’IEP de Lille s’élève à 7,1 millions d’euros quand celui de Bordeaux est de 14,6 millions, celui d’Aix-en-Provence de 14 millions, celui de Grenoble de 13 millions et, ce, alors même que l’IEP de Lille compte un nombre supérieur ou équivalent d’étudiants. Sa dotation publique globale (DGF + emplois statutaires) est la moins élevée, et de loin, de tous les IEP et également inférieure à celle des universités spécialisées dans le domaine des sciences humaines et sociales.

Lors du Conseil d’administration (CA) du mercredi 14 décembre 2011, et face à un budget à ce point sous contrainte pour l’exercice 2012, les élus étudiants unanimes ont décidé de présenter une motion visant au report de l’examen et du vote du budget à la prochaine réunion du CA, de manière à ce que l’Etat entende les difficultés de l’IEP de Lille et apporte une réponse rapide et précise à cette situation d’inégalité manifeste.

Sciences Po Lille est une école publique attachée aux valeurs méritocratiques et de promotion sociale. Elle ne souhaite pas entrer dans le jeu de Sciences Po Paris consistant à faire financer pour plus de moitié son budget par l’Etat et de l’autre à imposer à ses étudiants des frais d’inscription pouvant grimper jusqu’à 13 500 € (soit davantage que la quasi-totalité des écoles de commerce).

En conséquence, nous en appelons avec solennité au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche afin qu’il mette fin au scandale de l’inégalité de traitement entre ces établissements d’enseignement supérieur.

Bixente Etchecaharreta, étudiant élu au conseil d’administration de Sciences Po Lille.

Voir de plus:

Surpris par les réactions à la mort de Descoings, un sociologue explique

MCE

6 avril 2012

Quelques jours après le décès à New York de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris pendant 16 ans, le professeur de science politique de l’Université de Nanterre, Alain Garrigou, réagit aux réactions attristées. Elles proviennent à la fois des étudiants, des anciens et de nombreux journalistes. Interviewé en exclusivité par MCE, l’auteur de Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA, émet les premières critiques de son action

Selon vous, Alain Garrigou, pourquoi le décès du directeur d’école a suscité autant de réactions de tristesse de là part des élèves et des élites en général ?

C’est dû au sentiment d’appartenance très fort des élèves et anciens de Sciences Po Paris. Cet « esprit d’école », renforcé par Richard Descoings durant ses seize années à la direction, fait partie d’un mouvement général qui touche les business schools. C’était aussi le cas à l’ENA, comme l’avait montré justement Jean-Michel Eymeri dans l’ouvrage La fabrique des énarques. Il est devenu important pour les élèves de revendiquer « l’esprit d’école », voire « l’esprit de corps », montrer que l’on fait partie des « happy few ». Durant ses mandats Richard Descoings a renforcé cet esprit, notamment en instaurant une cérémonie de remise de diplômes formelle et un certain nombre de rituels. L’émotion en est un résultat.

Ne trouvez-vous pas étonnant que les élèves aillent jusqu’à reprendre le blason de Sciences Po sur leur profil Facebook le lendemain du décès ?

Ces blasons rappellent justement ce sentiment d’entre soi, comme une marque de fabrique. C’est un nouveau rituel dans la lignée de ceux qui ont été instaurés en 16 ans. De plus, il y a toujours eu un côté frime, ce n’est pas nouveau. Dans une société où les valeurs primordiales sont liées à la réussite sociale, il est logique de mobiliser tous les titres de réussite, dont le fait d’être passé par Sciences Po Paris. Les étudiants se sentent aussi concernés car c’était un chef charismatique bien évidemment…

Plus généralement, que pensez-vous de l’écho médiatique élogieux qui fait suite à sa disparition ?

L’écho dans la presse cette semaine est lié au fait qu’une grande partie des journalistes parisiens a étudié sur les bancs de Sciences Po Paris. Cette école n’est plus républicaine au sens propre, selon moi, car elle instaure la connivence entre les futurs acteurs de milieux de pouvoir. Ce que je démontrais dans mon livre Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA (2001). Elle mélange des élèves qui deviendront banquiers, hauts fonctionnaires et journalistes… sans que cela ne pose de problème à personne.

Pourquoi critiquez-vous la transformation de l’école ces seize dernières années ?

J’avais effectivement préparé un article critique pour Le Monde diplomatique sur ce que Richard Descoings avait fini par faire de Sciences Po…qui ne sortira peut-être pas aujourd’hui. Il faisait suite aux révélations sur son salaire de 27 000 euros bruts mensuels et sur les rémunérations en général. Avec les super-bonus des cadres dirigeants de l’école, il avait introduit les principes de l’économie de marché dans une école publique. En choisissant de conserver l’adresse rue Saint-Guillaume alors que le loyer plombe les finances de l’école, il souhaitait mettre en avant le prestige de l’institution et rester proche des centres de pouvoir. Pour moi, Richard Descoings a réinstauré l’Ecole libre de sciences politiques, une institution de production et surtout de reproduction des élites… avec pour stratégie de légitimation l’ouverture aux boursiers et aux élèves des lycées de banlieues.

Quels étaient vos rapports avec Richard Descoings ?

Il est vrai que nous n’étions pas particulièrement amis, mais j’étais surtout un adversaire de sa politique – un opposant à la discrimination positive – et du culte autour de sa personnalité… L’homme était très cordial par ailleurs. Mais est-il seulement sympathique d’être appelé par son surnom – «Richie» – par ses étudiants ?

Il y avait des choses obscures autour de Richard Descoings et de ses réseaux de pouvoir. Avec ce triste décès dans des circonstances mystérieuses, elles vont peut-être apparaître…

Propos Recueillis par Léa Lejeune pour MCEtv.fr

Voir aussi:

Sciences Po Inc.

Alain Garrigou

Le Monde diplomatique

novembre 2006

« Non, trois fois non, Sciences Po n’est pas une business school, et elle ne le sera jamais. » Ces propos de M. Richard Descoings, directeur de l’établissement de la rue Saint-Guillaume à Paris, se retrouvent dans le numéro de Challenges consacré aux écoles de commerce (1). Un numéro dont la couverture est occupée par la photographie de… M. Descoings.

Sciences Po est bien une business school par les métiers préparés (direction des ressources humaines, banque, notamment), par le nombre des enseignants vacataires issus de l’entreprise (il n’y a que soixante-six enseignants titulaires sur un total de mille quatre cents), par la place accordée aux liens avec des entreprises partenaires (BNP Paribas, L’Oréal, Accor, Andersen, Schlumberger, etc.), par l’attention portée au placement des diplômés ou aux classements nationaux et internationaux des business schools.

Dans son bilan présenté au conseil de direction du 21 mars 2006, M. Descoings a énuméré une longue liste de changements et d’initiatives : allongement de la durée des études, diversification du recrutement, stages obligatoires hors de France, accueil d’étudiants étrangers, accords avec des universités d’autres pays, création d’annexes provinciales. Sans oublier l’ouverture d’une filière de sélection tournée vers les zones scolaires défavorisées, à l’origine les lycées de zone d’éducation prioritaire (ZEP), par un système de conventions d’éducation prioritaire (CEP). La liste, incomplète, manifeste la détermination de la direction de l’établissement à servir de levier pour la transformation de la société française.

Résolument tournée vers la croissance, Sciences Po réaffirme sa vocation originelle de formation des élites. Pour assumer ce rôle dans un temps d’effacement de l’Etat, l’école s’efforce de s’adapter aux transformations de la mondialisation, et à l’empire du marché. Jusqu’à viser l’ubiquité sur tous les terrains du pouvoir. Elle assure sa mainmise sur la science politique, dont les épreuves du concours d’agrégation se sont déroulées en 2006 dans ses locaux. Une formation commune la rattache également à l’université de sciences Paris-VI. Enfin, forte d’une expertise multiforme – qui paraît confiner à l’omniscience – et de besoins financiers grandissants, l’école a créé une antenne de conseil qui la rapproche d’une entreprise privée. Sciences Po Développement n’affiche pas moins de trois cent soixante-dix domaines d’expertise : la croissance, le civisme, la Libye, Cuba, la question sociale, mais aussi la musique, le cancer, le sport ou l’obésité. L’humilité n’est plus une vertu de ce monde.

Quelle que soit la part des vanités, l’entreprise Sciences Po constitue désormais ce qu’on appelle en économie une concentration horizontale. En l’espèce, cette évolution n’intéresse pas seulement l’entreprise mais également le bien public, car elle est au fondement d’un système de connivences entre les milieux de l’économie, de la politique, du journalisme, du sondage et d’autres. Il se voit mieux dans le domaine des médias, même si celui-ci n’est pas forcément le plus stratégique. Constatant la crise des écoles traditionnelles de journalisme, la direction demanda un rapport à Mme Michèle Cotta. Laquelle préconisa, sans surprise, la création par Sciences Po… d’une école de journalisme. Ouverte en 2004, sa première promotion adopta, sur le modèle énarchique, un nom de promotion, celui de Michèle Cotta, selon un réflexe de reconnaissance polie, et signant ainsi l’affinité avec un journalisme intimement mêlé aux jeux politiciens.

Les étudiants en journalisme sortaient souvent d’un institut d’études politiques. Dorénavant, leur recrutement, déjà verrouillé par des conventions d’exclusivité entre écoles et médias, n’en sera qu’un peu plus standardisé. Et accrue la proximité qu’évoquait David Pujadas, journaliste à France 2, pour excuser d’éventuelles connivences : « Regardez, je sais pas moi, j’ai des copains, ils étaient à Sciences Po avec des hommes politiques. Ils ont connu les mêmes filles. Ils ont, bon… L’un devient journaliste, l’autre devient homme politique. Ils vont quoi, arrêter de se voir ? C’est dur aussi (2). » On conçoit la part d’irresponsabilité des individus pris dans un système. Existe-t-elle aussi pour ceux qui s’emploient à le renforcer ?

L’intérêt pour Sciences Po bénéficie d’un traitement médiatique hors du commun. En interviewant ses enseignants et chercheurs, bien des journalistes ne font qu’un retour à leur école, économique et rapide, et écrivent parfois en interrogeant les chercheurs du même couloir. Nul ne s’y entend mieux que Sciences Po pour effectuer sa propre promotion. Cette capacité agace un peu les écoles de commerce concurrentes. Cela nécessite cependant une vraie organisation : des attachés de presse, des enseignants et des chercheurs sommés de paraître, mais qui, le plus souvent, ne se font pas prier. Tout comme il est des intellectuels médiatiques, Sciences Po est devenue une école médiatique, toujours prompte à occuper les plateaux de télévision et les colonnes des journaux ou à s’associer aux opérations de promotion.

Le traitement privilégié de Sciences Po produit une personnalisation de la direction qui n’est pas sans rappeler le culte de la personnalité. Son directeur aime prendre la pose, si l’on en juge par le nombre de photographies qui le campent devant l’entrée de l’école ou d’un amphithéâtre. Origines modestes, brillante scolarité, belle carrière de conseiller d’Etat…, la louange s’étend aux qualités physiques : « Silhouette longiligne et élégante, regard pénétrant, barbe de trois jours, longs cheveux plaqués en arrière : Richard Descoings cultive un look de dandy romantique qui ne passe jamais inaperçu (3)… »

Au moment des émeutes de banlieue, le directeur dispensait une leçon à ses collègues en leur suggérant d’aller au-delà du périphérique. Quand un autre quotidien reprit sur-le-champ l’injonction, le panégyrique se déplaça du look vers le message : « Il existe un professeur pour ces leçons de vie. Il s’appelle Richard Descoings (…). Patron de Sciences Po, il a fait entrer dans son saint des saints des jeunes des banlieues en 2001. La prochaine étape, à ses yeux, sera d’installer des universités de l’autre côté du périph (4). » Comme personne ne l’ignore, il existe déjà plusieurs universités importantes « de l’autre côté du périph ». Et puis, devant une telle assurance, qui penserait à se demander en quoi l’ouverture d’institutions élitistes constitue une réponse appropriée à la violence urbaine ?

En 2001, les conventions ZEP ont donné lieu à un lancement médiatique qui suggérait qu’il ne s’agissait pas seulement de démocratiser le recrutement, mais aussi de faire parler de soi. En juillet 2006, plus de deux cents articles avaient été publiés dans la presse écrite, dont cinquante-trois dans Le Monde, quarante-neuf dans Le Figaro, quarante-trois dans Les Echos, trente-cinq dans Libération, seize dans Le Point, treize dans L’Express. On y célébra sans discernement. Consécration d’une initiative concrète modeste, M. Nicolas Sarkozy a adopté le projet d’une « discrimination positive à la française » et a confié une « mission de réflexion » au directeur de Sciences Po. Lequel est apparu à un meeting de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) présidé par M. Sarkozy. Assuré de son influence, M. Descoings a lancé l’initiative d’un lycée d’excellence dans le « 9-3 ». Là encore, nul n’a paru surpris que le directeur d’un établissement d’enseignement supérieur de Paris lance un projet important pour l’enseignement secondaire.

Le réseau des anciens élèves explique une telle latitude d’action. Des conditions politiques aussi. En 2001, le ministre de l’éducation, M. Jack Lang, découvrit l’initiative des CEP dans la presse, où il publia vite un bref article pour dire que, bien sûr, il l’approuvait. Cette façon de faire ressemble aux pratiques de la mal-aimée IVe République : l’instabilité gouvernementale laissait alors l’initiative à de hauts fonctionnaires couverts par un ministre de passage.

Avec une base si forte, il ne s’agit pas seulement de lancer des idées, mais également de veiller à leur mise en œuvre. Un programme d’expansion nécessite néanmoins des moyens financiers accrus. En 2003, pour la première fois, la Cour des comptes a formulé des observations critiques. Ces cinq dernières années, l’Etat a augmenté de 25 % un financement dont M. Descoings admet qu’il est déjà « considérable » et « envié par beaucoup d’universités ». Le conseil régional d’Ile-de-France n’est pas avare non plus. Et les apports privés augmentent avec la taxe d’apprentissage octroyée par les entreprises dirigées par d’anciens élèves. Le dynamisme de Sciences Po illustre une nouvelle fois cette loi selon laquelle l’argent va d’abord aux mieux nantis : un élève de Sciences Po coûte d’ailleurs plus de dix fois le prix d’un étudiant « ordinaire ».

Contrairement à des pays où les écoles d’exception sont concurrentes et disséminées, Sciences Po réalise une intégration des élites assez poussée pour constituer une classe dirigeante où responsables politiques, patrons, experts, journalistes, sondeurs se fréquentent, s’entraident – et même s’aiment. Pour que les gens partagent les mêmes visions du monde, on n’a jamais trouvé mieux que de les amener à partager leur jeunesse. Et plus si affinités.

Alain Garrigou

Professeur de science politique à l’université Paris-X-Nanterre, auteur de Les secrets de l’isoloir, Thierry Magnier, Paris, 2008, d’une Histoire sociale du suffrage universel en France, Paris, Seuil, 2002, et de l’essai Les Elites contre la République : Sciences Po et l’ENA, La Découverte, Paris, 2001.

(1) Challenges, Paris, 15 décembre 2005. Lire « Comment Sciences Po et l’ENA deviennent des “business schools” », Le Monde diplomatique, novembre 2000.

(2) Emission « Tam, tam, etc. », France Inter, 14 janvier 2003. Cité dans Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, Paris, 2005, p. 34.

(3) Le Parisien, 16 novembre 2005.

(4) Le Monde, 17 novembre 2005.

Voir par ailleurs:

Descoings-DSK, le raccourci surprenant de la presse anglophone

Slate

04.04.12

Le directeur de l’IEP de Paris Richard Descoings a été retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel à Manhattan le 3 avril dans l’après-midi, heure de New York.

Un universitaire français, une chambre d’hôtel new-yorkaise… Il n’en fallait pas plus pour que les principales agences de presse anglophones établissent un lien avec un autre universitaire français célèbre outre-Atlantique, Dominique Strauss-Kahn, dont l’affaire au Sofitel avait fait les gros titres de la presse à l’été 2011. Des dépêches ensuite reprises par de nombreux titres de presse.

C’est par exemple la dépêche de Reuters que reprend le Business Insider pour expliquer:

«Dans le sillage du scandale de l’été dernier autour de Dominique Strauss-Kahn dans la chambre d’hôtel du Sofitel de New York, un deuxième incident impliquant une figure française d’envergure surprend.»

Et pour permettre à ses lecteurs de mieux remettre en contexte le personnage de Richard Descoings, il est également précisé que «l’ancien président déchu du FMI Dominique Strauss Kahn travaillait à l’IEP en tant que professeur».

Un détail également relevé par le New York Post, tabloïd américain prompt à se moquer de DSK en une l’été dernier, qui reprend une répêche d’Associated Press en mentionnant le lien universitaire qui unit les deux hommes.

Le Daily Mail britannique choisit même de titrer sur ce lien: «Le directeur de l’université française où DSK enseignait retrouvé mort», annonce-t-il, à la manière d’un New York Daily News qui titre également: «l’universitaire français Richard Descoings retrouvé mort et nu dans sa chambre d’hôtel du Midtown».

A noter que si l’AFP a été la seule agence de presse à ne pas mentionner Dominique Strauss-Kahn dans sa dépêche (anglophone ou francophone) et que les Français n’ont probablement pas besoin du point de repère DSK, cela n’a pas empêché la presse française de faire elle-même le lien.

Le site de 20minutes parle par exemple d’un «air de déjà-vu» pour décrire les camions de police et les journalistes massés devant l’hôtel à l’occasion d’une deuxième affaire impliquant un Frenchman.

Voir par ailleurs:

DEATH IN NEW YORK: Victim, Sarkozy advisor Richard Descoings, was gay

 April 4, 2012

Odd French behaviour in the US, Episode 4,910: Descoings found dead, Lagarde still at large.

Senior Conseil d’Etat member and pro-Sarkozy educational reformer Richard Descoings was found dead in his New York hotel room around 1pm NY time yesterday (Tuesday). Drugs, and evidence of alcohol consumption, were found in his suite. Descoings himself was in the nude.

“We are satisfied that more than one other person was in the room with Mr Descoings,” said a senior NYPD source. The victim – the man chosen by Nicolas Sarkozy in 2009 to reform French lycee education – was openly gay, although he seems to have tried to hide this in 2004 with a heterosexual marriage. A comment thread among students at his college at the time refers to the event, asking “What will now happen to Ritchie’s ex-husband?”, while another comments “Is this a white wedding or a whitewash wedding?” (mariage en blanc ou mariage blanc)

In fact, by September 2009, Descoings felt relaxed enough to write about being gay – «Tout est plus compliqué quand on est un étudiant gay » – he observed. By late Tuesday, the site had been taken down, but around 2007 Descoings became a vaguely controversial figure when he argued for positive discrimination in favour of ‘des jeunes bacheliers’ in the professions.

A quick look at his page on social website Profile Engine shows a selection of friends with similar interests to Richard Descoings, known in homosexual circles as ‘Ritchie D’, a French jeux de mots on the words ‘riches idees’.

His sexuality would be irrelevant were it not for the fact that the state of his hotel room has all the hallmarks of a rough-trade encounter that went wrong. Descoings’ wallet was missing, but his credit cards were found, said the NYPD informant. Doubtless more will emerge shortly.

Still disturbingly alive in America is French person Christine Lagarde, who yesterday gave a speech playing her own little role in the game of hot-potato passing.

The story so far: last week Mario Draghi opined publicly about the need for EU member State exchequers to cough up more firewall bricks. The EU FinMins then cobbled together an amount of building materials and doubled it, but unfortunately the doubling up was in the form of mental arithmetic rather than anything concrete. ‘Mental arithmetic’ as a phrase, in fact, sums up EU financial goings-on rather well.

The FinMins then passed the steaming spud to the IMF – saying it should lend a lot more – so yesterday Chrissie in turn hurled it in the direction of the G20. She told the annual meeting of The Associated Press that last week’s move by eurozone countries to boost their own rescue fund had strengthened her case to ask other large economies to expand the IMF’s financial war chest.”We need more firepower,” she said, desperately.

Part of the problem here is too many parallels in the eurozone’s parallel Universe. Geithner wanted a bazooka, Lagarde started off wanting a war-chest, but the FinMins insisted on a firewall, so now Christine The Guardianette wants ammo for the bazooko. Everyone’s confused, especially as none of the participants wants to part with any of the alleged monetary substances.

It’s been a long day. I’m going to lie down now. I may be some time.

Voir de même:

‘Gay hookup’ link in French scholar’s Manhattan hotel room death: sources

Doug Auer and Cynthia R. Fagen

The NY Post

April 5, 2012

Cops found gay-hookup Web sites on the laptop computer of a married French scholar whose naked corpse was found in a posh Midtown hotel room, law-enforcement sources said yesterday.

Richard Descoings, 53, director of the prestigious Paris Institute of Political Studies — and a friend of French President Nicolas Sarkozy — was “really into men,” his widow told cops, according to the sources.

Nadia Marik-Descoings flew in from France yesterday and told cops she was aware of her husband’s homosexual interests “before she met and married him,” the sources added.

Detectives are looking to question two men who visited Descoings’ room Monday evening.

Descoings’ body was discovered Tuesday afternoon after he failed to appear at a conference at Columbia University.

An autopsy performed yesterday was inconclusive pending toxicology tests.

Descoings’ seventh-floor Michelangelo Hotel room on West 51st Street wasn’t broken into and there were no signs of trauma on the body. Alcohol and prescription drugs were found in the room.

Descoings’ laptop and cellphone were found on a third-floor ledge, possibly tossed from his window.

Sarkozy yesterday paid homage to his friend, who he said gave underprivileged students the chance to study at the revered Paris university.

Voir aussi:

Gay Hook-Up Connection Emerges In Bizarre NYC Death Of Esteemed French Prof

The naked corpse of a prominent Parisian professor named Richard Descoings was found in his NYC hotel room Tuesday afternoon. Bizarrely, there was no sign of forced entry nor any trauma on the body, but alcohol and prescription pills were found.

Evan Mulvihill

Queerty

Apr 5, 2012

After an autopsy proved “inconclusive,” Bloomberg News says more toxicology tests will be needed.

According to the New York Post:

Cops found gay-hookup Web sites on the laptop computer of a married French scholar whose naked corpse was found in a posh Midtown hotel room, law-enforcement sources said yesterday.

Richard Descoings, 53, director of the prestigious Paris Institute of Political Studies—and a friend of French President Nicolas Sarkozy—was “really into men,” his widow told cops, according to the sources.

Nadia Marik-Descoings flew in from France yesterday and told cops she was aware of her husband’s homosexual interests “before she met and married him,” the sources added.

Detectives are looking to question two men who visited Descoings’ room Monday evening.

Toxicology reports were not available yet, but if there was no sign of trauma on the body, that means that Descoings probably died from an overdose on pills or alcohol… So how do the two visitors figure in? It’s possible he could’ve committed suicide after hooking up with them, or been doing too much drugs with them, or they drugged him, but it’s still confusing to me.

The other odd part of evidence in this case is the fact that Descoings’ cell phone and laptop were found on the third-floor balcony, although his room was on the seventh floor. Cops presume he flung those things off the balcony, but if these two visitors were out to shag and rob Descoings, wouldn’t they take the most valuable things?

The New York Times reports, less sordidly, that investigators “haven’t determined that there was foul play,” and no other outlets have confirmed the Post‘s gay hook-up connection.

If we are to believe the Post, this might continue a dangerous trend of one or two presumably younger guys showing up at an older guy’s place for a hookup and then preying on him.

If you’re an older man looking for sex on Manhunt, Grindr, Rentboy—especially if you’re looking to hook up with younger guys that could probably overpower you—Queerty urges you to be safe and meet in a public place first. That way, if you decide they’re shady or not worth your time, you can avoid the tragic fate of John Laubach and George Weber.

Voir enfin:

French scholar found dead in Midtown hotel

 Doug Auer, Larry Celona and Jennifer Bain

New York Post

Apr. 3, 2012

The NYPD is investigating the mysterious death of a French scholar found dead today in a Midtown hotel room, The Post has learned.

The nude body of Richard Descoings, the 54-year-old director of the prestigious Institute of Political Studies in Paris and a member of France’s Council of State, was discovered around 1 p.m. by staffers at the Michelangelo Hotel on West 51st Street, said police spokesman Paul Browne.

Although the room was initially found in disarray, it was later determined that EMS workers had made the mess pulling Descoings from his bed and trying to revive him, Browne added.

« There is no criminality at this time and no obvious signs of trauma. We are awaiting the medical examiner’s determination for the cause of death, » Browne said.

A law enforcement source said that empty booze bottles and antidepressants were also in the room.

« We are looking at the possibility of another person having been in room with him at some point, » said another source.

Descoings, who is married, was in town to attend a conference at Columbia University, but never showed in the lobby to leave for the school with colleagues.

At first, his friends thought he had gone ahead of them, or had perhaps overslept.

Hotel staff went to his room at around 9 a.m., and could hear him sleeping, Browne said.

However, four hours later, when Descoings still didn’t show at the seminar, workers staff visited his room a second time and opened the door.

That’s when they discovered his dead body.

« We are deeply saddened by the sudden death of our colleague Richard Descoings, the Director of Sciences Po, one of the world’s top universities. He was a global leader on education policy, recognized and honored both in France and around the world for his contributions to research and policy. He focused much of his energy on expanding access to the university, » read a joint statement released by United Nations Secretary-General Ban Ki-moon and Columbia University President Lee C. Bollinger.

This is the second high-profile investigation in a year that the NYPD has headed into a French bigwig.

Police last year busted Dominique Strauss-Kahn, the former head of the International Monetary Fund, on allegations that he sexually assaulted maid Nafissatou Diallo at the Sofitel Hotel. The charges were later dropped.

He was then accused of raping writer Tristane Banon in France in 2003.

Although prosecutors found evidence of a sexual assault, they ruled that the statute of limitations had passed.

Recently, allegations have linked Strauss-Kahn to a prostitution ring in northern France.

In an interesting twist, Strauss-Kahn was once a professor at the institute which Descoings headed.

His wife, Anne Sinclair, is president of the US Sciences Po Foundation’s board of directors. Descoings’ wife, Nadia Marik, is a director in charge of partnerships and business development.

Voir également:

Sciences Po Lille, Sciences Po Paris: des inégalités insupportables

 30 Janvier 2012

 Mediapart

«Là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €», dénonce Bixente Etchecaharreta, étudiant à Sciences Po Lille. Il demande au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche de mettre «fin à l’inégalité de traitement» entre ces établissements.

———-

A l’heure où Le Monde et Mediapart divulguent des informations sur le salaire extraordinaire –près de 500 000 euros par an, soit cinq fois le salaire d’un président d’université et facilement trois fois celui d’un ministre– de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris (lire ici), sur les primes hallucinantes touchées par plusieurs membres du comité exécutif –jusqu’à 100 000 €– on peut légitimement s’étonner de la manière dont d’autres grandes écoles et universités de province sont (mal)traitées par l’Etat, parfois à un point –a priori– inimaginable.

L’Institut d’études politiques (IEP) de Lille, tel un vétéran, exhibe ses blessures de guerre et brandit ses médailles: blessures parce que l’IEP est de loin l’institut le plus mal doté par l’Etat, médailles parce qu’il obtient des résultats spectaculaires dans bien des domaines. Sciences Po Lille a le recrutement le plus sélectif de tous les IEP de France, très près de celui de Paris. Il rencontre des succès probants dans des domaines aussi divers que l’intégration au Collège de Bruges, les concours de la haute fonction publique, la préparation au Capes et à l’agrégation de sciences économiques et sociales, la gestion de partenariats attractifs en particulier avec l’ESJ. De surcroît, Sciences Po Lille assure un maximum de missions de service public, notamment en portant un programme de démocratisation aux statistiques impressionnantes (PEI) qui concerne 700 élèves de collèges et lycées de la région.

Cependant, là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €, beaucoup moins que les autres IEP de région et bien moins que la plupart des universités lilloises. La situation est aujourd’hui grave. L’iniquité de traitement est d’autant plus insupportable qu’elle est hors de proportion –un «écart» de dotation publique de 5 000 à 6 000 € par étudiant et par an avec Sciences Po Paris, totalement immérité et lourd de menaces pour l’avenir immédiat.

La politique mise en place à l’IEP de Lille constitue une réussite très fragile car elle repose sur le sur-investissement d’un personnel (enseignant et administratif) dont le faible nombre est une menace permanente pour le fonctionnement de l’école. La seule rémunération du directeur de Sciences Po Paris permettrait de renforcer Sciences Po Lille d’au moins 20 personnes.

Aujourd’hui, le budget annuel consolidé de l’IEP de Lille s’élève à 7,1 millions d’euros quand celui de Bordeaux est de 14,6 millions, celui d’Aix-en-Provence de 14 millions, celui de Grenoble de 13 millions et, ce, alors même que l’IEP de Lille compte un nombre supérieur ou équivalent d’étudiants. Sa dotation publique globale (DGF + emplois statutaires) est la moins élevée, et de loin, de tous les IEP et également inférieure à celle des universités spécialisées dans le domaine des sciences humaines et sociales.

Lors du Conseil d’administration (CA) du mercredi 14 décembre 2011, et face à un budget à ce point sous contrainte pour l’exercice 2012, les élus étudiants unanimes ont décidé de présenter une motion visant au report de l’examen et du vote du budget à la prochaine réunion du CA, de manière à ce que l’Etat entende les difficultés de l’IEP de Lille et apporte une réponse rapide et précise à cette situation d’inégalité manifeste.

Sciences Po Lille est une école publique attachée aux valeurs méritocratiques et de promotion sociale. Elle ne souhaite pas entrer dans le jeu de Sciences Po Paris consistant à faire financer pour plus de moitié son budget par l’Etat et de l’autre à imposer à ses étudiants des frais d’inscription pouvant grimper jusqu’à 13 500 € (soit davantage que la quasi-totalité des écoles de commerce).

En conséquence, nous en appelons avec solennité au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche afin qu’il mette fin au scandale de l’inégalité de traitement entre ces établissements d’enseignement supérieur.

Bixente Etchecaharreta, étudiant élu au conseil d’administration de Sciences Po Lille.

Voir aussi:

Surpris par les réactions à la mort de Descoings, un sociologue explique

MCE

6 avril 2012

Quelques jours après le décès à New York de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris pendant 16 ans, le professeur de science politique de l’Université de Nanterre, Alain Garrigou, réagit aux réactions attristées. Elles proviennent à la fois des étudiants, des anciens et de nombreux journalistes. Interviewé en exclusivité par MCE, l’auteur de Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA, émet les premières critiques de son action

Selon vous, Alain Garrigou, pourquoi le décès du directeur d’école a suscité autant de réactions de tristesse de là part des élèves et des élites en général ?

C’est dû au sentiment d’appartenance très fort des élèves et anciens de Sciences Po Paris. Cet « esprit d’école », renforcé par Richard Descoings durant ses seize années à la direction, fait partie d’un mouvement général qui touche les business schools. C’était aussi le cas à l’ENA, comme l’avait montré justement Jean-Michel Eymeri dans l’ouvrage La fabrique des énarques. Il est devenu important pour les élèves de revendiquer « l’esprit d’école », voire « l’esprit de corps », montrer que l’on fait partie des « happy few ». Durant ses mandats Richard Descoings a renforcé cet esprit, notamment en instaurant une cérémonie de remise de diplômes formelle et un certain nombre de rituels. L’émotion en est un résultat.

Ne trouvez-vous pas étonnant que les élèves aillent jusqu’à reprendre le blason de Sciences Po sur leur profil Facebook le lendemain du décès ?

Ces blasons rappellent justement ce sentiment d’entre soi, comme une marque de fabrique. C’est un nouveau rituel dans la lignée de ceux qui ont été instaurés en 16 ans. De plus, il y a toujours eu un côté frime, ce n’est pas nouveau. Dans une société où les valeurs primordiales sont liées à la réussite sociale, il est logique de mobiliser tous les titres de réussite, dont le fait d’être passé par Sciences Po Paris. Les étudiants se sentent aussi concernés car c’était un chef charismatique bien évidemment…

Plus généralement, que pensez-vous de l’écho médiatique élogieux qui fait suite à sa disparition ?

L’écho dans la presse cette semaine est lié au fait qu’une grande partie des journalistes parisiens a étudié sur les bancs de Sciences Po Paris. Cette école n’est plus républicaine au sens propre, selon moi, car elle instaure la connivence entre les futurs acteurs de milieux de pouvoir. Ce que je démontrais dans mon livre Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA (2001). Elle mélange des élèves qui deviendront banquiers, hauts fonctionnaires et journalistes… sans que cela ne pose de problème à personne.

Pourquoi critiquez-vous la transformation de l’école ces seize dernières années ?

J’avais effectivement préparé un article critique pour Le Monde diplomatique sur ce que Richard Descoings avait fini par faire de Sciences Po…qui ne sortira peut-être pas aujourd’hui. Il faisait suite aux révélations sur son salaire de 27 000 euros bruts mensuels et sur les rémunérations en général. Avec les super-bonus des cadres dirigeants de l’école, il avait introduit les principes de l’économie de marché dans une école publique. En choisissant de conserver l’adresse rue Saint-Guillaume alors que le loyer plombe les finances de l’école, il souhaitait mettre en avant le prestige de l’institution et rester proche des centres de pouvoir. Pour moi, Richard Descoings a réinstauré l’Ecole libre de sciences politiques, une institution de production et surtout de reproduction des élites… avec pour stratégie de légitimation l’ouverture aux boursiers et aux élèves des lycées de banlieues.

Quels étaient vos rapports avec Richard Descoings ?

Il est vrai que nous n’étions pas particulièrement amis, mais j’étais surtout un adversaire de sa politique – un opposant à la discrimination positive – et du culte autour de sa personnalité… L’homme était très cordial par ailleurs. Mais est-il seulement sympathique d’être appelé par son surnom – «Richie» – par ses étudiants ?

Il y avait des choses obscures autour de Richard Descoings et de ses réseaux de pouvoir. Avec ce triste décès dans des circonstances mystérieuses, elles vont peut-être apparaître…

Propos Recueillis par Léa Lejeune pour MCEtv.fr

Gay Hook-Up Connection Emerges In Bizarre NYC Death Of Esteemed French Prof

The naked corpse of a prominent Parisian professor named Richard Descoings was found in his NYC hotel room Tuesday afternoon. Bizarrely, there was no sign of forced entry nor any trauma on the body, but alcohol and prescription pills were found.

After an autopsy proved “inconclusive,” Bloomberg News says more toxicology tests will be needed.

According to the New York Post:

Cops found gay-hookup Web sites on the laptop computer of a married French scholar whose naked corpse was found in a posh Midtown hotel room, law-enforcement sources said yesterday.

Richard Descoings, 53, director of the prestigious Paris Institute of Political Studies—and a friend of French President Nicolas Sarkozy—was “really into men,” his widow told cops, according to the sources.

Nadia Marik-Descoings flew in from France yesterday and told cops she was aware of her husband’s homosexual interests “before she met and married him,” the sources added.

Detectives are looking to question two men who visited Descoings’ room Monday evening.

Toxicology reports were not available yet, but if there was no sign of trauma on the body, that means that Descoings probably died from an overdose on pills or alcohol… So how do the two visitors figure in? It’s possible he could’ve committed suicide after hooking up with them, or been doing too much drugs with them, or they drugged him, but it’s still confusing to me.

The other odd part of evidence in this case is the fact that Descoings’ cell phone and laptop were found on the third-floor balcony, although his room was on the seventh floor. Cops presume he flung those things off the balcony, but if these two visitors were out to shag and rob Descoings, wouldn’t they take the most valuable things?

The New York Times reports, less sordidly, that investigators “haven’t determined that there was foul play,” and no other outlets have confirmed the Post‘s gay hook-up connection.

If we are to believe the Post, this might continue a dangerous trend of one or two presumably younger guys showing up at an older guy’s place for a hookup and then preying on him.

If you’re an older man looking for sex on Manhunt, Grindr, Rentboy—especially if you’re looking to hook up with younger guys that could probably overpower you—Queerty urges you to be safe and meet in a public place first. That way, if you decide they’re shady or not worth your time, you can avoid the tragic fate of John Laubach and George Weber.

Full story here: http://www.queerty.com/gay-hook-up-connection-emerges-in-bizarre-nyc-death-of-esteemed-french-prof-20120405/#ixzz1xXfcQu5V

COMPLEMENT (2015):

« Richie » et le sexe des puissants
Mathieu Magnaudeix
Je pensais comme ça
29 avr. 2015

Le 3 avril 2012, « un peu avant 13 heures », Richard Descoings est retrouvé mort dans la chambre 723 de l’hôtel Michelangelo de New York, étendu sur son lit. Quelques heures plus tôt, deux escorts boys recrutés sur le site Planet Romeo avaient quitté sa chambre. Une maladie cardiaque liée à l’hypertension, diront les légistes américains. La France est stupéfaite. A Sciences-Po, les étudiants pleurent une rock star.

Il faut lire « Richie » (Grasset), l’enquête que la journaliste du Monde Raphaëlle Bacqué vient de consacrer à Richard Descoings. L’histoire bien française d’un « Rastignac » des beaux quartiers, fils de médecins parisiens, énarque qui a coché toutes les cases de la réussite scolaire, devenu le patron audacieux, fantasque et mégalo de l’usine à élites de la rue Saint-Guillaume. On suit Descoings dans les bureaux feutrés du Conseil d’Etat, dans les cabinets ministériels du mitterandisme finissant. On le voit partir à la conquête de Sciences-Po, avec les codes et les appuis qui conviennent. Propulsé à 38 ans, en 1996, la tête de l’école du pouvoir, il modernise, dépoussière, déménage, plein de bagout et de charme, adulé « comme un Jim Morrisson ». Il internationalise, vend la marque à l’étranger, instaure les conventions ZEP pour les lycéens des quartiers populaires.

Raphaëlle Bacqué raconte aussi sa rencontre avec Nadia Marik, épousée en 2004 qui l’introduira dans les réseaux RPR, et dont il fait son bras droit. Elle détaille la fuite en avant, la gestion népotique, les « faveurs et les défaveurs » accordées par le prince Descoings, la folie des grandeurs, révélées par les enquêtes au scalpel de Jade Lindgaard, ma (presque) voisine de bureau à Mediapart. Le livre pourrait s’appesantir davantage sur les faillites du système Descoings, et c’est sans doute une faiblesse, même si ce n’était pas vraiment l’objet du livre, raconté comme une saga – on aime ou on n’aime pas ce genre, c’est un autre débat.

Mais « Richie », c’est aussi une preuve. Une preuve de la façon simple dont le journaliste peut parler la vie privée des puissants. Pas pour racoler, ni pour violer l’intimité. Mais bien pour faire son travail: informer. En l’occurrence, « Richie » n’est pas un livre voyeur. Mais c’est un livre sur tout Descoings. Pas juste le Descoings des portraits laudateurs dans la presse, tel qu’il se donnait à voir – au point que longtemps, bien des journalistes aveuglés n’ont pas vu sa part de folie, et la folie du système qu’il avait mis en place. « Richie » parle avec simplicité et justesse de sa longue relation amoureuse avec le patron de la SNCF Guillaume Pépy, rencontré au Conseil d’Etat, dont il ne faisait pas mystère, rappelle que l’intéressé s’est lui-même décrit, devant un ampli plein, comme « le premier pédé de Sciences-Po ». Son homosexualité ne fut pourtant jamais évoquée de son vivant par la presse, à part dans deux portraits du Monde et du Point. Peu, très peu, pour un homme public qui fut l’objet de tant d’articles.

J’entends déjà les récriminations. « Mais on s’en moque!» « Pourquoi savoir? ». « Il couche bien avec qui il veut ». Oui, bien sûr. Et quand elle n’a pas d’intérêt pour le lecteur, la vie privée doit bien sûr être protégée, ce que prévoit d’ailleurs le droit. Mais avec les personnalités publiques, la sphère de la vie privée se réduit forcément. Les réseaux du pouvoir sont à la fois des entrelacs d’intérêt, d’entr’aide, de rivalités, d’amitiés, d’amour ou de sexe. « Au sein du pouvoir, les gens mêlent leur vie privée et publique tout le temps », explique Raphaëlle Bacqué dans un entretien réalisé par l’auteur de ce billet et publié sur le site de l’Association des journalistes lesbiennes, gays, bis, trans (AJL), qui a pour but de de sensibiliser les médias à un traitement plus juste des questions liées aux LGBT.

Et c’est peu dire qu’avec Richard Descoings, vie privée et vie publique ont été sans cesse mêlées. Dès 1985, alors que Michel Foucault vient de mourir, le jeune conseiller d’Etat fait partie aux côtés d’autres homosexuels, dont Daniel Defert, l’ancien compagnon du philosophe, des pionniers d’Aides, l’association de lutte contre le sida. Il y a urgence, les amis meurent, certains se savent condamnés, et Descoings les aidera à structurer un peu l’organisation, avant de prendre ses distances. A Sciences-Po, lors des soirées étudiantes, il n’était pas rare que le président, dont l’homosexualité assumée n’était pas étrangère à la popularité, danse sanglé de cuir au vu et au su de ses élèves. Marié, il a fait de sa femme, Nadia Marik, sa personne de confiance à la direction de l’école, gérant avec elle seule. Descoings avait deux alliances, l’une d’or et l’autre d’argent, pour les deux amours de sa vie. Après son décès, Nadia Marik et Guillaume Pépy figuraient ensemble sur le faire-part publié dans la presse. Devant toute la République réunie, le jour des obsèques, le prêtre de l’église Sainte Clotilde débuta ainsi son sermon: « Chère Nadia, cher Guillaume… » Du privé très public.

Le public, pourtant, n’avait pas à être au courant « Je suis homosexuel pour ceux qui savent et hétérosexuel pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir », théorisait lui-même Descoings. Une formule incroyable qui dit tout le cynisme des puissants — je suis l’un ou l’autre, selon ce qui m’est utile. Et, au passage, l’absence totale de conscience que son homosexualité publiquement assumée aurait pu être utile à d’autres, par exemple des jeunes homos qui cherchent des références ou des modèles. On répondra qu’il n’y était pas obligé, que ça le regarde. Certes. Mais on peut aussi trouver que c’est dommage.

Raphaëlle Bacqué raconte comment, au moment de l’enterrement de Descoings, Guillaume Pépy a appelé les patrons du Monde pour que sa relation avec Descoings ne soit pas mentionnée. « Cela se passe comme ça chez les puissants: on ne vous dit rien, on appelle l’actionnaire. Avant la sortie du livre, la responsable de la communication de Pépy s’est assurée auprès de grands patrons de presse qu’ils n’en parleraient pas », raconte la journaliste. L’omerta pour le grand public, seuls les initiés doivent savoir.Mais nous, journalistes, n’avons pas forcément à se plier à cette règle non écrite. Bien sûr, la vie privée est une affaire complexe. Il faut, à chaque fois, soupeser, distinguer ce qui doit être écrit de ce qui est futile, ou inutile. « Je distingue plusieurs sphères, nous dit Raphaëlle Bacqué. Il y a l’intimité, à protéger. Dans l’intimité, il y a la sexualité, la chose la plus intime qui soit. Mais il faut garder en tête que la sexualité peut avoir un impact politique. La sexualité de Dominique Strauss-Kahn, par exemple, était un problème politique ! (…) Et puis il y a la vie privée, qui est beaucoup plus large. Là, je fais au cas par cas. (…) Le rôle du journalisme, c’est quand même de raconter la réalité, et si possible un peu de son époque. »

Au lieu de brandir « vie privée! » systématiquement, comme un réflexe, on en oublie parfois notre métier d’informer. Là est la leçon journalistique du « Richie » de Bacqué.

Voir enfin:

Raphaëlle Bacqué (Le Monde): « Dans les rédactions, l’homosexualité fait peur »
AJL
28/04/2015

Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde, vient de publier « Richie » (Grasset), un livre sur la vie de l’ancien président de Sciences-Po, Richard Descoings, décédé en 2012. Dans ce livre, la journaliste raconte tout Descoings, y compris son homosexualité, que les médias ont toujours tue de son vivant, au nom de la protection de la vie privée. L’Association des journalistes LGBT a souhaité rencontrer Raphaëlle Bacqué car son ouvrage est au cœur des problématiques que nous soulevons régulièrement. Elle nous explique les appréhensions des journalistes français à parler de l’homosexualité des personnages publics, même lorsque celle-ci est largement connue, et les pressions subies par celles et ceux qui s’y risquent. Ce silence prouve aussi, selon la journaliste du Monde, une « angoisse de l’homosexualité » dans les rédactions, au détriment du devoir d’informer. Car oui, il y a des informations privées qui valent le coup d’être écrites. Entretien.

AJL: “Richie”, sorti le 13 avril, a été tiré à 50.000 exemplaires. Comment est-il reçu? Êtes-vous parfois surprise par les questions des journalistes?

Raphaëlle Bacqué: Les nombreux lecteurs qui m’écrivent ou tweetent après avoir lu “Richie” ne paraissent absolument pas gênés. Ils lisent ce livre comme l’histoire d’un individu flamboyant, d’un Rastignac symbole de nos élites, et aussi comme une double histoire d’amour. La réception des médias, c’est autre chose. Je vois bien que certains journalistes aimeraient me faire dire qu’il existe un “lobby gay” dans les élites françaises. Cette question revient tout le temps dans les interviews, c’est dire l’ampleur des préjugés! Pourtant l’histoire de Descoings n’est pas l’histoire d’un “lobby gay”. C’est celle d’un homme issu des grands corps de l’Etat: ça, c’est un véritable réseau de solidarité! Le réseau que je raconte dans ce livre, ce sont juste des amis qui s’entraident. Il y a aussi des journalistes pour qui le simple fait de parler d’homosexualité est une angoisse majeure. Quand elle m’a interrogée sur France Inter, Léa Salamé n’osait même pas prononcer le nom de Guillaume Pépy. Elle m’a laissé le soin de le dire! Pourtant, même Wikipedia parle de sa relation avec Descoings…

Pourquoi tant de précautions?

Les médias sont encore très angoissés à l’idée de parler d’homosexualité, surtout quand il s’agit de personnalités connues. Dans les questions qu’on me pose, il y a aussi cette idée que les homos sont tous les mêmes, qu’ils sont forcement infidèles, fêtards, de gauche. Descoings, ce n’est pas tous les gays, c’est une histoire parmi d’autres. Il a eu lui-même plusieurs façons de vivre sa sexualité. Les gays, ce n’est pas un bloc. Et les énarques gays ressemblent d’abord à des énarques.

Richard Descoings est une personnalité dont la vie privée et la vie publique sont sans cesse mêlées. Jusqu’à sa mort, annoncée dans le faire-part paru dans la presse par les deux amours de sa vie, Nadia Marik et Guillaume Pépy. Pourtant, de son vivant, il y a eu très peu de portraits évoquant son homosexualité. Un dans Le Monde, de la spécialiste éducation Nathalie Brafman…

Oui, et elle pensait d’ailleurs dire une banalité!

… Un autre dans Le Point, et c’est à peu près tout. D’où ma question: ce livre qui parle simplement de son homosexualité, n’avez-vous pu l’écrire que parce que Descoings était mort?

Je n’ai pas essayé avant. C’est une erreur d’ailleurs: moi qui m’intéresse au pouvoir, j’aurais dû m’intéresser à lui. Mais une fois de plus, l’homosexualité fait peur dans les rédactions. Par exemple, avant que Closer ne publie les photos de Florian Philippot, le numéro deux du Front national, avec son copain en week-end à Vienne, je voulais faire au Monde une enquête sur les gays au Front national. Je considérais que c’était un sujet politique car Marine Le Pen n’est pas allée dans les manifestations contre le mariage des couples de même sexe, et c’est par ailleurs un sujet de divisions internes. On m’a répondu qu’il y a toujours eu des homosexuels au FN, ou alors on m’a dit « on le sait déjà », cette phrase si typique des journalistes. Je me souviens d’une réunion avec la rédaction en chef où on m’a dit « tu peux raconter comment Marine Le Pen a décidé de ne pas aller aux manifestations, mais tu ne fais pas quelque chose sur les gays qui l’entourent ». Mais c’est indissociable!

Dans ce cas, on est typiquement, comme sur beaucoup de sujets qui traitent du pouvoir et de la politique, dans une sorte d’entre-deux. La distinction entre “vie privée” et “vie publique” est parfois difficile à discerner: au sein du pouvoir, les gens mêlent leur vie privée et publique tout le temps, qu’ils soient hétéros ou homos. Que Philippot passe le week-end avec son petit ami, on est d’accord, c’est une question de vie privée. Mais qu’il y ait plusieurs homosexuels autour de Marine Le Pen, dont lui, qui l’ont convaincue de rester en retrait au moment du débat sur le mariage des couples de même sexe, ça, c’est une question politique.

Et à la fin, c’est Closer qui publie les photos de Philippot, comme si la mission de dire l’homosexualité des puissants était sous-traitée par les journalistes de la “grande presse” à la presse people

Oui, et d’ailleurs j’ai été stupéfaite de la réaction de solidarité de nombreux journalistes ou éditorialistes avec Philippot après l’article de Closer, sur le mode « pas touche à la vie privée, c’est abject ». C’est encore une fois la preuve de cette angoisse face à l’homosexualité, et cela ne concerne pas que la presse conservatrice, loin de là! C’est terrible à dire, mais Closer m’a ouvert la porte: cela a été plus simple d’écrire mon enquête sur les gays du FN.

Pour parler de l’homosexualité des personnalités publiques, les journalistes usent souvent de périphrases: « Charlus », « Bel-Ami » , « célibataire endurci » etc. , qui ne parlent qu’aux initiés. Faut-il bannir ce genre de formules?

Alors que Guillaume Pépy figure sur le faire-part de décès de Richard Descoings, tous les portraits faits de lui ce jour-là le présentent comme un « très proche ». Quand Léa Salamé m’interroge sur France Inter, elle dit au sujet de sa relation avec Pépy « vous révélez ce qui était un secret connu des initiés mais pas du grand-public ». Mais quand les auditeurs entendent ça, ça les rend dingues! Ils se disent: « Comment ça, nous on ne sait pas? On n’aurait pas le droit de savoir? ». Raconter une fausse réalité, par des périphrases que seuls les initiés comprendront, je trouve que ce n’est pas bien, ça entretient la défiance vis-à-vis des médias. La limite, c’est l’”outing”. Dans mon livre, je n’”oute” personne. Tous les gens que je cite, je leur ai demandé si je pouvais le faire. Les autres, qui sont peu nombreux, je ne cite pas leur nom. Je n’ai pas enfreint les règles.

Au Parlement, il y quatre homosexuels “out” sur près de 1000 députés et sénateurs. Est-ce que le rôle du journaliste n’est pas de poser les questions qui permettraient à certains de faire leur coming-out?

C’est toujours difficile. Vous ne pouvez pas assigner un rôle militant ou un engagement à quelqu’un parce qu’il est homosexuel. Je suis féministe, j’ai déploré mille fois le manque d’engagement de femmes connues, je le regrette mais je pense que ça relève de la liberté de chacun.

Oui, mais en tant que journaliste, on peut toujours poser la question, non?

Mais vous voyez bien qu’il y a un débat parmi les gays. Quand l’ancien président de Radio France Jean-Paul Cluzel encourage les homos connus à sortir du placard, il est minoritaire. Personne ne fait ça dans les milieux du pouvoir, par peur que ce ne leur soit préjudiciable.

Quand j’ai fait le portrait du président de Radio France Mathieu Gallet, j’ai parlé au détour d’une phrase des « garçons ». Illico, son conseiller en communication, le fameux Denis Pingaud payé 90.000 euros par an, m’a appelée pour me dire « c’est scandaleux vous avez “outé” Mathieu ». D’abord je tombais un peu des nues parce que je pensais que ça avait déjà été écrit, je n’avais pas du tout le sentiment de l’avoir “outé”. Eh bien, il en a discuté avec le directeur général du Monde. Au moment de l’enterrement de Richard Descoings, Guillaume Pépy a appelé mes actionnaires. Il ne voulait pas que l’on parle de sa relation avec Descoings. Cela se passe comme ça chez les puissants: on ne vous dit rien, on appelle l’actionnaire. Avant la sortie du livre, la responsable de la communication de Pépy s’est assurée auprès de grands patrons de presse qu’ils n’en parleraient pas…

La France, et les médias français, ne sont-ils pas particulièrement en retard avec cette conception très maximaliste de ce qu’est la vie privée?

C’est en train d’évoluer très vite. J’ai relu récemment à des étudiants La femme fatale, le livre sur Ségolène Royal coécrit en 2007 avec ma consœur du Monde, Ariane Chemin. Nous glissions en deux paragraphes qu’elle et François Hollande, alors premier secrétaire du PS, étaient séparés pendant la campagne présidentielle et qu’ils ne se parlaient pas, ce qui a quand même été un gros problème! On n’écrivait même pas le nom de la nouvelle compagne de François Hollande, Valérie Trierweiler, on ne disait pas qu’elle travaillait à Paris-Match! C’était “Claudine à l’école”! Quand je relis ça, j’ai un peu honte, c’était d’un nunuche! Et pourtant, ça a été un scandale énorme. Des confrères nous ont éreintées, Ségolène Royal nous a attaquées en justice, avant de se rendre compte qu’ayant fait un entretien elle-même à la radio sur ses déboires conjugaux, ça ne servait à rien de nous poursuivre…

Quels conseils donneriez-vous aux journalistes pour aborder ces questions de vie privée? Vous, quelle est votre doctrine?

Je distingue plusieurs sphères. Il y a l’intimité, à protéger. Dans l’intimité, il y a la sexualité, la chose la plus intime qui soit. Mais il faut garder en tête que la sexualité peut avoir un impact politique. La sexualité de Dominique Strauss-Kahn, par exemple, était un problème politique ! Après l’affaire du Sofitel, certains journalistes ont soutenu qu’on s’en moquait, que tout ce qui compte c’est sa pensée économique. On part quand même de très loin!

Et puis, il y a la vie privée, qui est beaucoup plus large. Là, je fais au cas par cas. Je considère par exemple que les dîners mondains organisés par le secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet et son épouse Brigitte Taittinger doivent être racontés, comme nous l’avons fait avec Ariane Chemin, parce qu’ils mêlent toute l’élite économique et politique. Ou, dans un autre registre, qu’un gay qui prendrait des positions très anti-homo, ça s’écrit parce qu’il y a contradiction entre les pratiques et les prises de position publique. Le rôle du journalisme, c’est quand même de raconter la réalité, et si possible un peu de son époque.

Propos recueillis par Mathieu Magnaudeix
« Richie »,
Grasset, 18 euros


Affaire Günter Grass: Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles (The work of hell is entirely spiritual)

8 avril, 2012
Pourquoi ai-je tu pendant trop longtemps ce qui est pourtant évident et a fait l’objet de tant de simulations dans lesquelles nous, les survivants, sommes au mieux des notes de bas de page. On évoque le droit à une frappe préventive, l’éradication du peuple iranien soumis, tenu à une liesse sans joie par un fort en gueule, sous prétexte que ce potentat construirait une bombe atomique. Mais alors, pourquoi m’interdis-je de nommer cet autre pays qui dispose depuis des années, certes dans le plus grand secret, d’un potentiel nucléaire croissant et échappant à tout contrôle, puisque aucun contrôle n’est permis ? Pourquoi ne dis-je que maintenant, vieux, dans un ultime soupir de mon stylo, que la puissance nucléaire d’Israël menace la paix mondiale déjà fragile? Günter Grass
J’ai lu votre poème d’avertissement, qui manifeste magnifiquement votre humanité et votre sens des responsabilités. Le fait de dire la vérité ne peut manquer de réveiller la conscience occidentale endormie et silencieuse. Les écrivains, avec leur seule plume, peuvent mieux que les armées empêcher les tragédies. Javad Shamaqdari (vice-ministre de la Culture iranien, lettre à Günther Grass)
Ce qui doit être dit, c’est qu’il est de tradition européenne de blâmer les Juifs avant la Pâque juive. Dans le passé, on les accusait de vouloir égorger les enfants chrétiens pour des messes sataniques. Aujourd’hui, il s’agirait de faire couler le sang du peuple iranien. Emmanuel Nahson (diplomate israélien)
Il y a quelque chose de frappant, et de peu commenté, dans le procédé de Günter Grass: son texte se présente comme un poème. Un poème sans poésie, ou presque, dans lequel le vocabulaire mobilisé appartient avant tout au registre politique. Pourquoi, dès lors, ne pas avoir écrit une simple tribune? Si Günter Grass avait écrit sans prétendre obéir aux neuf muses qu’Israël envisage «l’éradication du peuple iranien soumis», il aurait été comptable de cette erreur, puisqu’il faut rappeler qu’un éventuel bombardement ne concernerait que les installations nucléaires. Sans l’excuse de la licence poétique, il aurait dû développer lorsqu’il évoque l’«hypocrisie de l’Occident» qui refuse de voir qu’Israël «menace la paix mondiale» (il aurait dû au passage expliquer où est-ce qu’il constate une «paix mondiale»). Il aurait dû expliquer pourquoi il est honteux que l’Allemagne vende des sous-marins à Israël, sachant qu’elle est la troisième exportatrice d’armes aux monde, et qu’elle en livre déjà en Algérie, en Finlande, en Corée du Sud, en Brésil, en Grèce ou en Turquie. Il aurait enfin dû expliquer pourquoi tout cela «doit être dit», et quelles «chaînes du silence» s’opposent à ce que le projet belliqueux de Benyamin Netanyahou soit dénoncé. Beaucoup le dénoncent déjà. En Europe évidemment, mais en Israël aussi. Meir Dagan, ancien directeur du Mossad, s’est vigoureusement prononcé contre. L’écrivain David Grossman, il y a quelques semaines dans l’«Obs», écrivait «Israël ne doit pas attaquer l’Iran». C’était un long texte clair, argumenté, posé. Tout artiste qu’il est, il a compris que les crises internationales ne sont pas l’affaire des poètes imprécis. David Caviglioli (Nouvel Observateur)
Pour démoraliser un peuple, il faut le culpabiliser, le rendre non seulement responsable de ses actes mais des malheurs qui le frappent. L’affaire Merah en est l’illustration. Dans les commentaires consécutifs aux assassinats a vite prévalu l’idée que cet homme souriant fut poussé au crime par le désespoir social: enfant des quartiers relégués, il serait le produit d’une France qui laisse sa jeunesse d’origine immigrée dans le désespoir. Cette version a été reprise par toute la presse anglo-saxonne. Les clichés misérabilistes sur les banlieues ont fleuri dans les médias, omettant au passage que même dans les cités difficiles de nombreux jeunes gens font des études, réussissent, fondent des entreprises et échappent à la double malédiction de la racaille et des fous de Dieu. Bref le coupable serait un monstre mais aussi une victime de notre incroyable négligence, de notre racisme. Ce djihadiste festif qui évoluait sur les dance floors le soir et tirait au pistolet mitrailleur le lendemain n’avait pas le choix: il fallait qu’il descende des militaires et des juifs, c’était plus fort que lui. Dans le cas de Mohamed Merah, on a confondu la cause et les raisons invoquées: la guerre en Afghanistan, le sort des enfants palestiniens, l’affaire de la burqa ont été examinés avec un sérieux tout talmudique par de pieux sociologues et philosophes. Et pourquoi pas le réchauffement climatique ou la dérive des continents pendant qu’on y est? (…)Une transgression majeure a été accomplie avec les exécutions de Toulouse: pour la première fois depuis la Seconde guerre mondiale, un homme seul est allé dans une école abattre trois enfants juifs pour les punir d’être juifs. Ce que les nazis n’ont pu terminer, les islamistes s’en chargent. (..)Mais (…) le silence des musulmans dits modérés est assourdissant. Ils semblent si soucieux de n’être pas stigmatisés qu’ils en oublient l’image désastreuse que les actes d’un Merah offrent de la foi du Prophète. C’est à eux, nos compatriotes, de faire la police dans leurs propres rangs, de proposer une nouvelle exégèse du Coran, de favoriser l’éclosion de cet islam des Lumières que tant de croyants appellent de leurs vœux. Mais l’on dirait que la peur paralyse les esprits les plus évolués au moment où l’intégrisme gagne l’ensemble du monde arabe et sahélien, où la « chariacratie » progresse. Tout se passe comme si les fondamentalistes constituaient le Surmoi des instances musulmanes officielles dont ils blâment la tiédeur, le sens du compromis et le dialogue avec les autres confessions. Comment s’étonner que l’islam apparaisse, à tort ou à raison, à une majorité comme une religion de la revanche qui se croit supérieure à toutes les autres et veut faire payer aux « juifs et aux Croisés » sa longue décadence de plusieurs siècles ? Tant que l’ambiguïté ne sera pas levée, nous serons fondés à nous méfier.(…) Aux prêcheurs de haine correspondent chez nous les prêcheurs de honte: les premiers maudissent, menacent, condamnent, les seconds ne veulent pas voir, pas savoir, pas entendre. Les uns tuent et accusent, les autres se flagellent et s’excusent. C’est à cela que servent les experts en pénitence: à formater les esprits au cas où demain une bombe exploserait dans le métro, le train, où nos magistrats, nos policiers, nos enfants seraient fauchés par des tueurs. Ils proclameraient immédiatement: c’est affreux mais nous l’avons bien cherché ! Quoi qu’il arrive, le mal est de notre côté. Ainsi prépare-t-on les sociétés ouvertes au défaitisme, à se coucher devant tous les extrémismes. Pascal Bruckner
La source qui finance et motive toutes ces organisations internationales, en Orient comme en Occident, et en particulier dans le monde arabe… Ils sont dirigés par une seule organisation maléfique, connue sous le nom de « sionisme ». Elle est derrière tous ces mouvements, toutes ces guerres civiles, tous ces maux. Elle se sert des Occidentaux – aux Etats-Unis, en Europe – ou de leurs disciples. Toute personne intelligente qui lit le Protocole des Sages de Sion reconnaîtra l’étendue de son influence sur la politique de notre région et du monde. Monseigneur Saliba (évêque de l’Eglise Orthodoxe syrienne, membre du COE, juillet 2011)
Le Conseil oecuménique des Églises (COE) dénonce le sort des Palestiniens chrétiens sous occupation israélienne en Terre sainte, le berceau du christianisme, dans un rapport publié ce week-end. (…) Le but du document est d' »éclairer le fait que les chrétiens palestiniens sont les indigènes de Terre sainte. Ils ne sont pas des convertis récents ni des immigrants. Ils sont la plus ancienne communauté chrétienne sur terre et font partie intégrale de l’identité culturelle palestinienne ». Mais leur présence « vitale » est menacée du fait de la poursuite de l’occupation militaire israélienne, argue le rapport du COE, en soulignant que les Palestiniens chrétiens « sont aussi un pont entre l’Orient et l’Occident ». Réfutant l’idée que le conflit israélo-palestinien opposerait juifs et musulmans, il s’inscrit en faux contre « la propagande israélienne et chrétienne sioniste selon laquelle les chrétiens palestiniens se dépeuplent à cause du fondamentalisme musulman, en liant clairement leur émigration et leurs souffrances directement à l’occupation (israélienne) ». Dépêche AFP (26.03.12)
Tout au long de sa phénoménale carrière publique, il n’aura cessé d’adopter des postures consternantes. «Homme de gauche», absolument de gauche, il aura épousé toutes les mauvaises causes de sa génération sans en manquer aucune, aura approuvé toutes les révolutions sanguinaires, de Cuba à la Chine. Toujours disposé à accabler ces fascistes d’Américains, Ronald Reagan et, bien sûr, George W. Bush (c’est sans risque), l’a-t-on en revanche entendu, ne serait-ce qu’un peu, dénoncer le fascisme de Mao Zedong ? Ou celui des islamistes ? (…) comment s’interdire de songer à cette génération entière d’intellectuels et d’artistes en Europe, en France surtout, autoproclamée de gauche – au point que le mot ne fait plus sens –, qui n’ont cessé d’adopter des postures morales tout en illustrant des causes absolument immorales ? Comment ne pas voir surgir des spectres : ceux qui hier, ont aimé Staline et Mao et, bientôt, vont pleurer Castro ? Ceux qui n’ont rien vu à Moscou, Pékin, La Havane, Téhéran, Sarajevo, et Billancourt ? Ceux qui, maintenant, devinent dans l’islamisme une rédemption de l’0ccident ? Cette grande armée des spectres, de l’erreur absolue, dieu merci, elle n’a jamais cessé de se tromper d’avenir. (…) par-delà ce cas singulier, on ne se méfie pas assez du grand écrivain et de la star dès qu’ils abusent de leur séduction pour propager des opinions politiques, seulement politiques, mais déguisées autrement. (…) On se garde de l’homme politique, l’élu démocratique, beaucoup trop puisqu’il avance à découvert. On ne se garde pas assez, en revanche, de l’artiste quand son talent le dissimule, surtout quand le talent est grand : des magiciens, grimés en moralistes, on ne se méfie jamais assez. Guy Sorman
Le mensonge est plus fort que la vérité, car il comble l’attente. Hannah Arendt
Il est normal que les imbéciles profèrent des imbécilités comme les pommiers produisent des pommes, mais moi qui ai vu chaque jour depuis ma fenêtre le fleuve Jaune charrier des cadavres, je ne peux accepter cette présentation idyllique par madame de la Révolution culturelle. Simon Leys (réponse à Maria-Antonietta Macciocchi, émission Apostrophes, 1983)
Son nom même, en chinois Pilin-Pikong, tinte comme un grelot joyeux, et la campagne se divise en jeux inventés : une caricature, un poème, un sketch d’enfants au cours duquel, tout à coup, une petite fille fardée pourfend entre deux ballets le fantôme de Lin Biao : le Texte politique (mais lui seul) engendre ces mêmes happenings. Barthes (1974)
Le spectacle de cet immense pays terrorisé et crétinisé par la rhinocérite maoïste a-t-il entièrement anesthésié sa capacité d’indignation ? Non, mais il réserve celle-ci à la dénonciation de la détestable cuisine qu’Air France lui sert dans l’avion du retour : «Le déjeuner Air France est si infect (petits pains comme des poires, poulet avachi en sauce graillon, salade colorée, chou à la fécule chocolatée – et plus de champagne !) que je suis sur le point d’écrire une lettre de réclamation. Simon Leys
Le propos du livre, précise-t-il, consiste avant tout à mettre en lumière ce fait inattendu que les idées totalitaires naissent très souvent chez des intellectuels. 1984, c’est, au fond, le rêve secret des intellectuels de gauche britanniques !… (…)   ce que dit Orwell, c’est que les progrès technologiques ne suffisent pas pour établir un régime policier. Un tel régime suppose aussi certains mécanismes qui sont très souvent pensés et voulus par des intellectuels. Jean-Jacques Rosat
Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. Orwell
La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit. George Orwell (1984)
Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires. George Orwell
La démocratie, c’est comme quand on se mouche; même si vous ne le faites pas bien, vous devez le faire vous-même. Chesterton
Depuis que l’ordre religieux est ébranlé – comme le christianisme le fut sous la Réforme – les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils font des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages plus terribles encore. Le monde moderne est envahi des veilles vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitudeChesterton
Les derniers en date de nos modernistes ont trouvé le moyen de proclamer une religion érotique qui simultanément exalte la luxure et interdit la fertilité (…) la prochaine grande hérésie sera tout simplement une attaque contre la moralité, et spécialement contre la moralité sexuelle. Et ça ne va pas venir des socialistes. La folie de demain n’est pas à Moscou, mais bien plutôt à Manhattan. Chesterton (1926)
Il y a des formes destructives dans notre société, qui ne sont rien d’autre que destructives, car elles ne cherchent pas à modifier l’état des choses, mais à l’annihiler, en se basant sur une anarchie interne qui rejette toutes les distinctions morales sur lesquelles même les simples rebelles s’appuient encore. A présent, le criminel le plus dangereux est le philosophe moderne qui ne connaît plus aucune loi. L’ennemi n’émane pas des masses populaires, il se recrute parmi les gens éduqués et aisés, qui allient intellectualisme et ignorance, et sont soutenus en chemin par le culte que la faiblesse rend à la force. Plus spécifiquement, il est certain que les milieux scientifiques et artistiques sont silencieusement unis dans une croisade dirigée contre la famille et l’Etat. Chesterton
Il n’y a pas de choses mauvaises, mais seulement de mauvaises utilisations des choses. En quelque sorte, il n’y a pas de choses mauvaises mais seulement de mauvaises pensées ; et surtout de mauvaises intentions … mais il est possible d’avoir de mauvaises intentions au sujet de bonnes choses ; et les bonnes choses, comme le monde et la chair, ont été tordues par une mauvaise intention appelée le diable. Mais le diable ne peut pas rendre les choses mauvaises; elles restent telles qu’elles étaient au premier jour de la création. L’oeuvre du ciel seule est matérielle – la fabrication d’un monde matériel. L’oeuvre de l’enfer est entièrement spirituelle.  Chesterton
L’intuition de Chesterton est que le christianisme a renversé la vieille croyance platonicienne que la matière est mauvaise et que le spirituel est bon. Simon Leys
S’il est une chose dont le Belge est pénétré, c’est de son insignifiance. Cela en revanche lui donne une incomparable liberté – un salubre irrespect, une tranquille impertinence, frisant l’inconscience. Simon Leys (à propos de Michaux)
Oh, East is East, and West is West, and never the twain shall meet, Till Earth and Sky stand presently at God’s great Judgment Seat; But there is neither East nor West, Border, nor Breed, nor Birth,When two strong men stand face to face, tho’ they come from the ends of the earth! Rudyard Kipling

Alors que sur ses vieux jours le Sartre allemand qui, à l’instar de son homologue français et selon le mot de Guy Sorman a passé sa vie à “épouser toutes les mauvaises causes de sa génération sans en manquer aucune”, se croit obligé de renouer avec une tradition multimillénaire  …

Et que, fidèle à lui-même, le Conseil Œcuménique des Églises se dévoue lui aussi pour prolonger ladite tradition pascale avec un nouveau rapport attribuant (surprise!) l’épuration religieuse des chrétiens palestiniens (« indigènes », s’il vous plait!) à « l’occupation israélienne » … 

Pendant qu’en Australie, on (devinez qui?) profane à nouveau un mémorial au génocide des chrétiens assyro-chaldéens

Retour, histoire de ne pas trop désespérer St Germain des prés, sur l’intellectuel occidental qui a probablement le plus fait (protégé par sa belgitude?) pour sauver l’honneur de la tribu des “mains à plume”.

A savoir, avec la sortie de sa dernière collection d’essais, le sinologue belge Simon Leys, pseudonyme de Pierre Rickerts que lui conseilla son éditeur pour préserver ses éventuelles entrées en Chine alors qu’il en dénonçait, contre les maolâtres occidentaux et notamment français, la prétendue Révolution culturelle.

Mais surtout, de Chesterton à Orwell, l’occasion de (re)découvrir une véritable mine de rafraichissantes et salutaires citations  …

Ou parfois tronquées, comme la Ballade de l’est et de l’ouest de Kipling, pour leur faire dire le contraire de ce qu’elles disent …

Le luxe vital de l’inutile

Bruno de Cessole

Valeurs actuelles

05/04/2012

En exergue de son nouveau recueil d’essais, Simon Leys a inscrit une citation d’un penseur taoïste du IVe siècle avant J.-C., Zhuang Zi : « Tous les gens comprennent l’utilité de ce qui est utile, mais ils ne peuvent comprendre l’utilité de l’inutile ».

Pensée qu’il cite à nouveau – dans un discours prononcé à l’université de Louvain lors de sa réception comme docteur honoris causa – dans le dessein de souligner que « l’université n’est pas une usine à fabriquer des diplômes, à la façon des usines à saucisses qui fabriquent des saucisses [mais] le lieu où une chance est donnée à des hommes de devenir ce qu’ils sont vraiment. » L’intérêt pour la philosophie, l’histoire, l’art ou la littérature, peut paraître superflu ou frivole en ces temps d’utilitarisme borné et de rentabilité à courte vue ; ces disciplines sont pourtant vitales pour tout homme qui entend être un peu plus qu’un “pourceau d’Épicure”, et ne pas se réduire à un simple rouage de la machine universelle à produire et à consommer.

Alors qu’il était étudiant à Hong Kong, le futur sinologue partageait avec un artiste calligraphe et deux autres étudiants une cahute misérable, baptisée “Studio de l’inutilité”, où « l’étude et la vie ne formaient plus qu’une seule et même entreprise ». À cette haute ambition, Simon Leys est resté fidèle, de même qu’à l’exigence de probité intellectuelle et à une conception surannée de l’honneur des “clercs”.

En témoigne cette brassée d’essais, partagés entre trois anciennes et pérennes passions : la littérature, la Chine et la mer. Qu’il aborde les uns et les autres, c’est toujours sous un angle inédit, sans déférence pour les idées reçues et le conformisme bêlant de la “rectitude” politico-morale. Ainsi loue-t-il en Henri Michaux le handicap de sa “belgitude”, cette “conscience d’un manque”, et déplore-t-il que, sur sa fin, l’auteur d’Un barbare en Asie, contaminé par le sens français des convenances, se soit laissé aller à corriger ses anciens écrits en les amputant de leur impertinence et de leur vive spontanéité. En Chesterton, méprisé ou ignoré en Angleterre, il se plaît à célébrer la vision prophétique mais aussi cette manière adorable de réconcilier l’amusant et le sérieux. À rebours de ses thuriféraires qui ne voient en lui qu’un écrivain de la mer, il confesse sa préférence pour les romans “terrestres” de Conrad, tandis qu’il dévoile en Victor Segalen les préjugés d’un Européen qui préféra sa vision de la Chine à la réalité d’une civilisation chinoise qu’il méconnut.

Très présente dans ces essais, la Chine est l’occasion pour lui d’exercer le tranchant de sa plume à l’encontre des “idiots utiles” occidentaux, tel Roland Barthes, dont les séjours sur place ont donné lieu à de consternantes ou révoltantes niaiseries. Surtout, l’évolution actuelle du régime vers un compromis entre capitalisme sauvage et totalitarisme politique lui inspire-t-elle un vibrant éloge du Prix Nobel de la paix 2010, Liu Xiaobo, toujours emprisonné pour avoir osé dénoncer les crimes et les turpitudes des “apparatchiks” au pouvoir dans sa patrie. Commentant, enfin, le procès du génocide cambodgien, l’auteur met en garde contre l’erreur de jugement qui consiste à ne voir en ce drame qu’un épisode exotique alors que cette histoire est aussi la nôtre. Aux antipodes de la figure calamiteuse de l’intellectuel occidental, Simon Leys est bel et bien l’honneur de la tribu des “mains à plume”.

Le Studio de l’inutilité, de Simon Leys, Flammarion, 296 pages, 20 €.

Voir aussi:

Livres. Vient de paraître…

Gérard Thomas

Libération

Essais

Simon Leys Le Studio de l’inutilité

Le Studio de l’inutilité est celui où on lit, menton en main. Que Simon Leys y mette une majuscule renseigne d’abord sur la taille du sien. Qu’il relise insolemment Michaux, célèbre Chesterton, Conrad, Orwell ou celui chez qui il prit son pseudonyme, Victor Segalen (auteur de René Leys), qu’il dénonce la sémiotique de Roland Barthes ou l’évolution politique de la Chine, Leys a un ton : celui du citoyen érudit contre les pouvoirs, mi-Don Quichotte mi-Sancho, à cheval entre enthousiasme et bon sens. Il s’affiche en lutte contre les lieux communs et les importants du sérail : on a rarement vu, réunies en un seul homme, autant de faculté critique et de vanité démocratique. Ses analyses, claires, joyeuses, agressives, donnent au lecteur l’impression d’être plus intelligent et plus libre que ceux qui ne le lisent pas, d’appartenir à un petit club. A propos de la mort de Segalen, il écrit : «Ceux qui le connaissaient conclurent au suicide ; ceux qui l’aimaient conclurent à un accident.» Mais on peut aimer et connaître, et on sent que Leys, renvoyant dos à dos sachants et sentimentaux, aimerait tous les surplomber.

Voir également:

Simon Leys: « L’intellectuel français ne sait pas comment on ouvre un parapluie »

Emmanuel Hecht

L’Express

06/04/2012

Flammarion publie un recueil de textes en forme de portrait du grand sinologue. Au menu, la Chine, la littérature, la mer… et la quête humaniste d’un esprit libre et iconoclaste.

Simon Leys (76 ans) est un écrivain de combat né avec Les Habits neufs du président Mao (1971), chronique accablante de la Révolution culturelle. Sans la maolâtrie ambiante et les idioties sur l' »homme nouveau chinois » proférées à l’Ouest, et particulièrement en France, Pierre Ryckmans -son vrai nom-, universitaire belge spécialiste de la littérature classique chinoise, ne serait pas sorti de ses gonds et n’aurait pas pris un pseudonyme pour éviter d’être persona non grata en Chine. Entré dans le pamphlet politique par indignation, Leys-Ryckmans n’aura de cesse de dénoncer l’imposture des gouvernants et l’aveuglement des intellectuels avec ce mélange d’honnêteté, de courage et de simplicité que George Orwell nommait « common decency ». Pour autant, le seul sinologue de l’Académie de Belgique (fauteuil 26, celui de Simenon) ne se départira jamais de ses premières amours: la Chine, la littérature, la mer. C’est tout naturellement autour de ces trois piliers qu’a été élaboré ce merveilleux recueil sous le sceau de « l’inutilité », au sens où l’entendait le poète du IVe siècle avant Jésus-Christ Zhuang Zi: gratuité, don de soi, générosité.

Lorsque vous évoquez les figures de Michaux, Chesterton, Orwell…, on voit se dessiner en creux votre autoportrait. Réel ou idéal…

Nos admirations nous définissent, mais parfois elles peuvent aussi cerner nos manques (par exemple, un bègue qui admire un éloquent causeur, un écrivain crispé et taciturne comme Jules Renard qui vénère la tonitruante prolixité de Victor Hugo, ou un romancier concis et pur comme Chardonne qui célèbre le formidable flot de Tolstoï…). Quand on rend visite à quelqu’un que l’on souhaiterait mieux connaître, on est naturellement tenté de regarder les livres de sa bibliothèque: ce n’est pas plus indiscret que de regarder son visage -c’est tout aussi révélateur (bien que parfois trompeur).

Les intellectuels de ce début de siècle se caractérisent-ils toujours par cet étrange cocktail de naïveté politique et de fascination pour les régimes totalitaires?

Je crois à l’universalité et à la permanence de la nature humaine; elle transcende l’espace et le temps. Comment expliquer sinon pourquoi les peintures de Lascaux ou la lecture de Zhuang Zi (Tchouang-tseu) ou de Montaigne peuvent nous toucher de façon plus immédiate que les informations du journal de ce matin? Pour le meilleur et pour le pire, je ne vois donc pas comment les intellectuels du XXIe siècle pourraient fort différer de ceux du siècle précédent. Malraux disait que l’intellectuel français est un homme qui ne sait pas comment on ouvre un parapluie (je soupçonne d’ailleurs qu’il parlait d’expérience; et personnellement je ne me flatte pas d’une bien grande dextérité). Du fait de leur maladresse et de leur faiblesse, certains intellectuels seraient-ils plus vulnérables devant les séductions du pouvoir, et de son incarnation dans des chefs totalitaires? Je me contente de constater mélancoliquement la récurrence du phénomène -je ne suis pas psychologue.

Quels sont vos projets?

Comme je l’évoque dans le post-scriptum de mon essai sur Liu Xiaobo, par la faute d’un agent consulaire belge, mes fils (jumeaux) se sont trouvés réduits à l’état d’apatrides. La faute aurait pu être rectifiée; malheureusement, elle était tellement grotesque que les autorités responsables n’auraient pu le reconnaître sans se rendre ridicules – aussi fallait-il la cacher. Comme toujours dans ce genre de mésaventure administrative, la tentative de camouflage est cent fois pire que ce qu’elle tente de dissimuler. Le problème devient monumental et rigide, il s’enfle et gonfle comme un monstrueux champignon vénéneux qui, en fin de compte, ne contient RIEN: un vide nauséabond. Ayant jadis passé pas mal de temps à analyser et à décrire divers aspects du phénomène bureaucratique au sein du totalitarisme marxiste, j’ai découvert avec stupeur qu’il avait son pendant naturel dans un ministère bruxellois: des bureaucrates belges placés dans le plus toxique des environnements pékinois se seraient aussitôt sentis comme des poissons dans l’eau.

Je voudrais tâcher de dépasser l’anecdote personnelle pour cerner une leçon universelle. De nombreux lecteurs, victimes d’expériences semblables, m’ont d’ailleurs offert des rapports d’une hallucinante absurdité. J’envisage donc de faire une petite physiologie du bureaucrate. Cela pourrait s’intituler Le Rêve de Zazie -par référence à l’héroïne de Queneau: comme on demande à Zazie ce qu’elle voudrait devenir quand elle sera grande, elle répond: « Institutrice! -Ah, fort bien et pourquoi? -Pour faire chier les mômes! »

Voir de même:

Orwell, selon Simon Leys

Propos recueillis par Sébastien Lapaque

02/11/2006

Fraîchement débarqué de La Rieuse, un patrouilleur de la Marine nationale à bord duquel il a navigué à l’occasion d’une mission de trois semaines à Madagascar et dans les îles Éparses du canal du Mozambique, l’auteur des Habits neufs du président Mao a répondu, depuis l’île de la Réunion, à quelques questions concernant un écrivain qui n’a pas cessé de l’accompagner, plus de vingt ans après la publication de son maître essai.

Le Figaro LITTÉRAIRE. – Lorsqu’ils évoquent le phénomène totalitaire, les philosophes de télévision font grand cas de l’oeuvre d’Hannah Arendt. Faut-il y voir une manoeuvre d’évitement de celle de George Orwell ?

Simon LEYS. – N’étant pas exposé aux « philosophes de télévision », je suis mal placé pour commenter. D’Hannah Arendt, je ne connais guère que le Système totalitaire. Comme elle y soulignait l’identité profonde entre nazisme et stalinisme, je vois mal comment on pourrait se servir d’elle pour évacuer George Orwell. Et il y a un propos d’Arendt qui me frappe particulièrement : « Le mensonge est plus fort que la vérité, car il comble l’attente. » C’est une phrase qu’Orwell aurait pu signer, il me semble.

« Au XXIe siècle, écriviez-vous en 1984, il faut souhaiter que l’évolution politique et la marche des événements auront finalement réussi à faire d’Orwell un écrivain définitivement dépassé. » Sentiez-vous déjà que c’était un voeu pieux ?

Orwell dépassé ? Il s’agit effectivement d’une figure de style. Le jour où Orwell sera « dépassé », on vivra dans un futur monde idéal, et, à ce moment-là, les courageux propos des gens intègres et des esprits lucides ne seront sans doute plus que des lieux communs.

L’oeuvre d’Orwell est souvent réduite à 1984. À l’exception de La Ferme des animaux et d’Hommage à la Catalogne, le reste est occulté. Quels sont ses livres « oubliés » qui vous touchent le plus ?

Down and out in Paris and London (1) avait été précédé de diverses tentatives littéraires (avortées ou disparues). Orwell a mis du temps pour trouver sa voie et sa voix, mais, dans ce premier livre publié (malgré certaines maladresses de composition), sa personnalité s’affirme de façon magistrale. Coming up for Air (2) – le dernier de ses quatre romans « conventionnels » (écrit juste à la veille de la Seconde Guerre mondiale) -, on le relit maintenant moins comme un roman (Orwell n’est pas vraiment romancier, c’est un essayiste imaginatif) que comme une superbe dénonciation des maux qui affligent aujourd’hui notre société, empoisonnée par le fast-food, abrutie par la publicité, asphyxiée par la surpopulation et dévastée par les promoteurs immobiliers… Enfin, tout son journalisme (3) : comme Chesterton et comme Bernanos (autres écrivains de génie qui ont montré quel art le journalisme peut et doit être), Orwell a semé des perles un peu partout ; là, il faut donc tout lire, ce n’est pas une obligation, c’est un régal.

George Orwell se présentait comme un « anarchiste conservateur ». D’autres ont évoqué un « patriote subversif et anticonformiste ». Ce sens dialectique de la contradiction est-il ce qu’il peut nous apporter de meilleur ?

Chez Orwell, la qualité qui frappe le plus, c’est l’originalité. La vraie originalité, c’est le fait d’un homme qui, ayant d’abord réussi à devenir lui-même, n’a plus qu’à écrire naturellement. L’originalité échappe invinciblement à qui la poursuit pour elle-même, ne trouvant que la fausse originalité – cette lèpre qui ronge les lettres… Or un homme vrai ne saurait se réduire à des simplifications abstraites, à des définitions à sens unique (gauche, droite, progressiste, réactionnaire) ; c’est un noeud naturel de contradictions, un vivant paradoxe, comme Orwell l’a bien suggéré en se décrivant lui-même comme un « anarchiste conservateur ».

Si un écrivain s’employait à composer une suite contemporaine à 1984, que devrait-il modifier par rapport à son modèle ?

Orwell a explicitement récusé une façon de lire 1984 comme une description d’événements à venir. Il a lui-même défini son livre comme une « satire », développant les implications logiques de la prémisse totalitaire. Il serait donc vain d’essayer de mettre 1984 à jour. Anthony Burgess a jadis commis un 1985 qui montrait seulement sa profonde incompréhension du livre. Le vrai maître d’Orwell, c’est Swift, qu’il lisait et relisait sans se lasser. Comment concevoir une révision des Voyages de Gulliver ? À la lecture d’une intéressante interview que le professeur Jacques Le Goff vient de donner au Point (n° 1777, 5 octobre), je suis frappé par cette remarque qu’exprime le grand historien en passant : « Je déteste un livre comme 1984 d’Orwell à cause de sa non-insertion dans l’histoire. » Mais, précisément, c’est là le sujet même dont traite Orwell. Car le totalitarisme en action, c’est la négation de l’histoire – à tout le moins, sa suspension effective et délibérée. Orwell en eut la première intuition lors de la guerre d’Espagne ; et l’on peut voir dans la révélation qu’il eut alors comme le premier germe de1984. Il en fit la réflexion à Arthur Koestler, qui avait partagé cette même expérience : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. » Ainsi, la propagande stalinienne effaça toutes traces de batailles gagnées par les républicains lorsqu’il s’agissait de milices anarchistes et inventa de grandes victoires communistes là où nul combat n’avait été livré. Dans la presse communiste, l’expérience du front qu’avaient vécue Orwell et ses camarades se trouva frappée de totale irréalité. L’exercice du pouvoir totalitaire ne peut tolérer l’existence d’une réalité historique.

(1) Dans la dèche à Paris et à Londres,10/18. (2) Un peu d’air frais, 10/18. (3) Essais, articles, lettres (1920-1950), 4 volumes, Éditions Ivrea/Éditions de l’Encyclopédie des nuisances. Les mêmes éditeurs ont également publié deux volumes d’essais choisis, «Dans le ventre de la baleine», 1931-1944 (348 p., 12 eur) et «Tels étaient nos plaisirs», 1944-1949 (312 p., 12 eur).

Voir aussi:

Cunning like a hedgehog.

 Cunning like a heldgehog. In memory of Jean-François Revel, man of letters, man of integrity, friend

Simon Leys

The Australian Literary Review, 1 August 2007

G K. CHESTERTON, whose formidable mind drew inspiration from a vast culture – literary, political, poetical, historical and philosophical – once received the naive praise of a lady: “Oh, Mr Chesterton, you know so many things!” He suavely replied: “Madam, I know nothing: I am a journalist.”

The many enemies of French philosopher Jean-François Revel (1924-2006) often attempted to dismiss him as a mere journalist which, of course, he was among many other things, and very much in the Chestertonian fashion.

At first he may seem odd to associate these two names: what could there be in common between the great Christian apologist and the staunch atheist, between the mystical poet and the strict rationalist, between the huge, benevolent man mountain and the short, fiery, nimble and pugnacious intellectual athlete (and, should we also add, between the devoted husband and the irrepressible ladies’ man)? One could multiply the contrasts, yet, on a deeper level, the essence of their genius was very much alike.

Revel was an extrovert who took daily delight in the company of his friends:

I am the most sociable creature; other people’s society is my joy. Though, for me, a happy day should have a part of solitude, it must also afford a few hours of the most intense of all the pleasures of the mind: conversation. Friendship has always occupied a central place in my life, as well as the keen desire to make new acquaintances, to hear them, to question them, to test their reactions to my own views.

Always sparring with his interlocutors, he was passionately commited to is ideas, but if he took his own beliefs with utter seriousness, he did not take his own person seriously. Again, one could apply to him what Chesterton’s brother said of his famous sibling: “He had a passionate need to express his opinions, but he would express them as readily and well to a man he met on a bus.”

Revel’s capacity for self-irony is the crowning grace of his memoirs, The Thief in an Empty House. Personal records can be a dangerous exercice, but in his case it eventuated in a triumphant masterpiece.

His humour enchanted his readers, but kept disconcerting the more pompous pundits. The French greatly value wit, which they display in profusion, but humour often makes them uneasy, especially when it is applied to important subjects; they do not have a word for it, they do not know the thing.

Whereas wit is a form of duelling – it aims to wound or to kill – the essence of humour is self-deprecatory. Once again, a Chestertonian saying could be apposite: “My critics think that I am not serious, but only funny, because they think that ‘funny’ is the opposite of ‘serious’. But ‘funny’ is the opposite of ‘not funny’ and nothing else. Whether a man chooses to tell the truth in long sentences or in short jokes is analogous to whether he chooses to tell the truth in French or German.”

What compounded the dismay of Revel’s pretentious critics was his implacable clarity. One of his close friends and collaborators said he doubted if Revel, in his entire career, had written a single sentence that was obscure. In the Parisian intellectual world such a habit can easily ruin a writer’s credit, for simple souls and solemn mediocrities are impressed only by what is couched in opaque jargon. And, in their eyes, how could one possibly say something important if one is not self-important?

With the accuracy of his information and the sharpness of his irony, Revel deflated the huge balloons of cant that elevate the chattering classes. They felt utterly threatened, for he was exposing the puffery of the latest intellectual fashions upon which their livehood depended. At times they could not hide their panic; for instance, the great guru of the intelligentsia, Jacques Lacan, during one of his psychoanalytical seminars at the Sorbonne, performed in front of his devotees a voodoo-like exorcism.

He frantically trampled underfoot and destroyed a copy of Revel’s book Why Philosophers?, in which Lacan’s charlatanism was analysed.

Yet such outbursts weere mere circus acts; far more vicious was the invisible conspiracy that surrounded Revel with a wall of silence, well documented in Pierre Boncenne’s Pour Jean-François Revel: Un esprit libre (Plon, Paris, 2006), a timely and perceptive book that takes the full measure of Revel’s intellectual, literary and human stature.

A paradoxical situation developed: Revel’s weekly newspaper columns were avidly read, nearly every one of his 30-odd books was an instant bestseller, and yet the most influential “progressive” critics studiously ignored his existence. His books were not reviewed, his ideas were not discussed, if his name was mentioned at all it was with a patronising sneer, if not downright slander.

Revel was quintessentially French in his literary tastes and sensitivity (his pages on Michel de Montaigne, Francois Rabelais and Marcel Proust marry intelligence with love; his anthology of French poetry mirrors his original appreciation of the poetic language), in his art of living (his great book on gastronomy is truly a “feast in words”) and in his conviviality (he truly cared for his friends).

And yet what strikingly set him apart from most other intellectuals of his generation was his genuinely cosmopolitan outlook.

He had spent abroad the best part of his formative and early creative years, mostly in Mexico and Italy. In addition to English (spoken by few educated Fench of his time) he was fluent in Italian, Spanish and German; until the end of his life he retained the healthy habit to start every day (he rose at 5am) by listening to he BBC news and reading six foreign newspapers.

On international affairs, on literature, art and ideas, he had universal perspectives that broke completely from the suffocating provincialism of the contemporary Parisian elites. In the 18th century, French was the common language of the leading minds of continental Europe; 20th-century French intellectuals hardly noticed that times had changed in this respect; they retained the dangerous belief that whatever was not expressed in French could hardly matter.

Revel never had enough sarcasm to denounce this sort of self-indulgence; on the bogus notion of le rayonnement français, he was scathing: “French culture has radiated for so long, it’s a wonder mankind has not died from sunstroke.” He fiercely fought against chauvinist cultural blindness, and especially against its most cretinous expression: irrational anti-Americanism. At the root of this attitude he detected a subconscious resentment: the french feel that when Americans are playing a leading role in the political-cultural world they are usurping what is by birthright a French prerogative.

By vocation and academic training Revel was originally a philosopher (he entered at an exceptionally early age the Ecole Normale Superieure, the apex of the French higher education system). He taught philosophy and eventually wrote a history of Western philosophy (eschewing all technical jargon, it is a model of lucid synthesis).

However, he became disenchanted with the contemporary philosophers who, he flet, had betrayed their calling by turning philosophy into a professional career and a mere literary genre. “Philosophy,” he wrote “ought to return to its original and fundamental question: How should I live?” he preferred simply to call himslef “a man of letters”.

Ancient Greek poet Archilochus famously said: “The fow knows many things but the hedgehog knows one big thing.” Revel was the archetypical fox, but at the same time he held with all the determination of a hedgehog to one central idea that inspires, pervades and motivates all his endeavours:

The belief that each individual destiny, as well as the destiny of mankind, depends upon the accuracy – or the falsity – of the information at their disposal, and upon the way in which they put this information to use.

He devoted one of his books specifically to this issue, La Connaissance Inutile (Useless Knowledge), but this theme runs through nearly all his writings.

Politics naturally absorbed a great amount of his attention. From the outset he showed his willingness to commit himself personaly, and at great risk: as a young man in occupied France he joined the Resistance against the Nazis. After the war, his basic political allegiance was, and always remainded, to the Left and the principles of liberal democracy. He was sharply critical of Charles de Gaulle and of all saviours and providential leaders in military uniforms.

Yet, like George Orwell before him, he always believed that only an uncompromising denunciation of all forms of Stalinist totalitarianism can ensure the ultimate victory of socialism. Thus – again, like Orwell – he earned for himself the hostility of his starry-eyed comrades.

Revel’s attempt at entering into active politics was short-lived, but the experience gave him an invaluable insight into the essential intellectual dishonesty that is unavoidably attached to partisan politicking. He was briefly a Socialist Party candidate at the 1967 national elections, which put him in close contact with François Mitterrand (then leader of the Opposition). The portrait he paints of Mitterrand in his memoirs is hilarious and horrifying.

Mitterrand was the purest type of political animal: he had no politics at all. He had a brilliant intelligence, but for him ideas were neither right or wrong, they were only useful or useless in the pursuit of power. The object of power was not a possibility to enact certain policies; the object of all policies was simply attain and retain power.

Revel, having drafted a speech for his own electoral campaign, was invited by Mitterrand to read it to him. The speech started, “Although I cannot deny some of my opponent’s achievements…” Mitterand interrupted him at once, screaming: “No! Never, never! In politics never acknowledge that your opponent has any merit. This is the basic rule of the game.”

Revel understood once and for all that this game was not for him and it was the end of his political ambition. Which proved to be a blessing: had politics swallowed him at that early stage in his life how much poorer the world of ideas and letters would have been. (And one could have said exactly the same about his close friend Mario Vargas Llosa, who – luckily for literature – was defeated in presidential elections in Peru.)

Dead writers who were also friends never leave us: whenever we open their books, we hear again their very personal voices and our old exchanges are suddenly revived. I had many conversations (and discussions: different opinions are the memorable spices of friendship) with Revel; yet what I wish to record here is not something he said, but a silence that had slightly puzzled me at the time. The matter is trifling and frivolous (for which I apologise), but what touches me is that I found the answer many years later, in his writings.

A long time ago, as we were walking along a street in Paris, chatting as we went, he asked me about a film I had seen the night before, Federico Fellini’s Casanova (which he had not seen). I told him that one scene had impressed me, by its acute psychological insight into the truth that love-making without love is but a very grim sort of gymnastics. He stopped abruptly and gave me a long quizzical look, as if he was trying to find out whether I really believed that, or was merely pulling his leg.

Unable to decide, he said, “Hmmm” and we resumed our walk, chatting of other things.

Many years later, reading his autobiography, I suddenly understood. When he was a precocious adolescent of 15, at school in Marseilles, he was quite brilliant in all humanities subjects but hopeless in mathematics. Every Thursday, pretending to his mother that he was receiving extra tuition in maths, he used to go to a little brothel. He would first do his school work in the common lounge and, after that, go upstairs with one of the girls. The madam granted him a “beginner’s rebate”, and the tuition fee generously advanced by his mother covered the rest.

One Thursday, however, as he was walking up the stairs his maths teacher came down. The young man froze, but the teacher passed impassively, merely muttering between clenched teeth: “You will always get passing marks in maths.” The schoolboy kept their secret and the teacher honoured his part of the bargain; Revel’s mother was delighted by the sudden improvement in his school results.

I belatedly realised that, from a rather early age, Revel had acquired a fairly different perspective on the subject of our chat.

At the time of Revel’s death in April last year, Vargas Llosa concluded the eloquent and deeply felt obituary he wrote for our friend in Spanish newspaper El pais: “Jean-François Revel, we are going to miss you so much.” How true.

Simon Leys

Voir de enfin:

Grass fait scandale en accusant Israël de menacer la paix mondiale

Le Point

05/04/2012

Le Prix Nobel de littérature allemand a publié, sous forme de poème, un plaidoyer pour l’Iran.

Le Prix Nobel de littérature allemand Günter Grass, 84 ans, a déclenché un énorme scandale lundi en publiant, sous forme de poème, un plaidoyer pour l’Iran où il accuse Israël et son arme atomique de menacer la paix mondiale. Il s’est attiré de violentes accusations d’antisémitisme avec ce poème en prose intitulé « Ce qui doit être dit », paru dans le grand quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung. Il y dénonce un « prétendu droit à attaquer le premier », faisant allusion à l’éventualité de frappes préventives israéliennes contre Téhéran, soupçonné de développer du nucléaire militaire malgré ses dénégations. Le Nobel de littérature 1999 affirme que ce projet pourrait mener à « l’éradication du peuple iranien ».

Grass, qui jouit d’une grande autorité en Allemagne, évoque « cet autre pays, qui dispose depuis des années d’un arsenal nucléaire croissant – même s’il est maintenu secret », qui bénéficie de livraisons de sous-marins nucléaires qui pourraient rendre les Allemands, « déjà suffisamment accablés », complices d’un « crime prévisible ». L’Allemagne et Israël ont conclu en 2005 un contrat de vente de sous-marins conventionnels de type Dolphin, dont un sixième exemplaire doit être livré prochainement. Ces sous-marins peuvent être équipés d’armes nucléaires.

« Mensonge pesant »

Grass dénonce un « silence généralisé » sur cette question, qu’il qualifie de « mensonge pesant » parce que « le verdict d’antisémitisme tombera automatiquement » sur qui le rompra. « Pourquoi ne dis-je que maintenant (…) que la puissance atomique d’Israël menace la paix mondiale déjà fragile ? » s’interroge Grass. « Parce qu’il faut dire ce qui pourrait être trop tard demain. »

Israël a vivement réagi. « Ce qui doit être dit, c’est qu’il est de tradition européenne de blâmer les Juifs avant la Pâques juive », a lancé le numéro deux de l’ambassade d’Israël à Berlin, Emmanuel Nahshon, dans un communiqué, reprenant le titre du texte de Grass. Le représentant israélien a regretté que l’État hébreu soit « le seul pays au monde remis en cause publiquement dans son droit d’exister », et a assuré que les Israéliens « voulaient vivre en paix avec leurs voisins de la région ». « Günter Grass retourne la situation en prenant la défense d’un régime brutal », a également regretté Deidre Berger, directrice de l’American Jewish Committee à Berlin.

« Érudit antisémite »

Henryk Broder, éditorialiste et polémiste juif renommé en Allemagne, a jugé dans le quotidien conservateur Die Welt que « Grass (avait) toujours eu un problème avec les Juifs, mais il ne l’avait jamais aussi clairement exprimé que dans ce poème ». Pour Broder, Grass est « l’archétype de l’érudit antisémite », de l’Allemand qui est « poursuivi par la honte et le remords ». « Jamais dans l’histoire de la République fédérale, un intellectuel renommé ne s’en est pris avec autant de clichés à Israël », a renchéri l’hebdomadaire Der Spiegel dans son édition en ligne.

Sans nommer Grass, le ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle a publié un communiqué expliquant que « minorer les dangers du programme nucléaire iranien reviendrait à nier la gravité de la situation ». Le porte-parole du gouvernement allemand Steffen Seibert s’est refusé à commenter, au nom de la « liberté de création ». Sur Internet, les réactions étaient enflammées entre défenseurs et détracteurs de Grass, les premiers invitant à réfléchir et discuter des propos de l’écrivain qualifié d' »antisémite » par les seconds. En 2006, Günter Grass, connu pour ses positions de gauche, avait admis avoir fait partie des Waffen SS dans sa jeunesse, lui qui renvoyait souvent l’Allemagne à son passé nazi et dont un des livres les plus connus, Le Tambour, est résolument contre la guerre.

 Ce qui doit être dit

Gunther Grass

Pourquoi je ne dis pas

Pourquoi ai-je tu pendant trop longtemps

ce qui est pourtant évident

et a fait l’objet de tant de simulations

dans lesquelles nous, les survivants,

sommes au mieux des notes de bas de page.

On évoque le droit à une frappe préventive,

l’éradication du peuple iranien soumis,

tenu à une liesse sans joie par un fort en gueule,

sous prétexte que ce potentat construirait une bombe atomique.

Mais alors, pourquoi m’interdis-je

de nommer cet autre pays

qui dispose depuis des années,

certes dans le plus grand secret,

d’un potentiel nucléaire croissant

et échappant à tout contrôle,

puisque aucun contrôle n’est permis ?

Le silence général autour de ce fait établi,

ce silence auquel j’ai moi-même souscrit,

je le ressens comme un mensonge pesant,

une règle que l’on ne peut rompre

qu’au risque d’une peine lourde et infâmante :

le verdict d’antisémitisme est assez courant.

Mais aujourd’hui, alors que mon pays

coupable de crimes sans commune mesure,

pour lesquels il doit rendre des comptes encore et encore,

mon pays donc, dans un geste purement commercial,

certains parlent un peu vite de réparation,

s’en va livrer un nouveau sous-marin à Israël,

un engin dont la spécialité est d’envoyer

des ogives capables de détruire toute vie

là où l’existence de ne serait-ce qu’une seule

bombe nucléaire n’est pas prouvée,

mais où le soupçon tient lieu de preuve,

je dis ce qui doit être dit.

Pourquoi me suis-je tu aussi longtemps ?

Parce que je croyais que mes origines,

entachées par des crimes à jamais impardonnables,

m’interdisaient d’exprimer cette vérité,

d’oser reprocher ce fait à Israël,

un pays dont je suis et veux rester l’ami.

Pourquoi ne dis-je que maintenant,

vieux, dans un ultime soupir de mon stylo,

que la puissance nucléaire d’Israël

menace la paix mondiale déjà fragile ?

Parce qu’il faut dire maintenant

ce qui pourrait être trop tard demain,

et parce que nous, Allemands, avec le poids de notre passé,

pourrions devenir les complices d’une crime,

prévisible et donc impossible

à justifier avec les excuses habituelles.

Pourquoi je ne dis pas

pourquoi ai-je tu pendant trop longtemps

ce qui est pourtant évident

et a fait l’objet de tant de simulations

dans lesquelles nous, les survivants,

sommes au mieux des notes de bas de page.

On évoque le droit à une frappe préventive,

l’éradication du peuple iranien soumis,

tenu à une liesse sans joie par un fort en gueule,

sous prétexte que ce potentat construirait une bombe atomique.

Mais alors, pourquoi m’interdis-je

de nommer cet autre pays

qui dispose depuis des années,

certes dans le plus grand secret,

d’un potentiel nucléaire croissant

et échappant à tout contrôle,

puisque aucun contrôle n’est permis ?

Le silence général autour de ce fait établi,

ce silence auquel j’ai moi-même souscrit,

je le ressens comme un mensonge pesant,

une règle que l’on ne peut rompre

qu’au risque d’une peine lourde et infâmante :

le verdict d’antisémitisme est assez courant.

Mais aujourd’hui, alors que mon pays

coupable de crimes sans commune mesure,

pour lesquels il doit rendre des comptes encore et encore,

mon pays donc, dans un geste purement commercial,

certains parlent un peu vite de réparation,

s’en va livrer un nouveau sous-marin à Israël,

un engin dont la spécialité est d’envoyer

des ogives capables de détruire toute vie

là où l’existence de ne serait-ce qu’une seule

bombe nucléaire n’est pas prouvée,

mais où le soupçon tient lieu de preuve,

je dis ce qui doit être dit.

Pourquoi me suis-je tu aussi longtemps ?

Parce que je croyais que mes origines,

entachées par des crimes à jamais impardonnables,

m’interdisaient d’exprimer cette vérité,

d’oser reprocher ce fait à Israël,

un pays dont je suis et veux rester l’ami.

Pourquoi ne dis-je que maintenant,

vieux, dans un ultime soupir de mon stylo,

que la puissance nucléaire d’Israël

menace la paix mondiale déjà fragile ?

Parce qu’il faut dire maintenant

ce qui pourrait être trop tard demain,

et parce que nous, Allemands, avec le poids de notre passé,

pourrions devenir les complices d’une crime,

prévisible et donc impossible

à justifier avec les excuses habituelles.

Je dois l’admettre aussi, je ne me tairai plus

parce que j’en ai assez de l’hypocrisie de l’Occident

et j’espère que nombreux seront ceux

prêts à se libérer des chaînes du silence,

pour appeler l’auteur d’une menace évidente

à renoncer à la violence tout en exigeant

un contrôle permanent et sans entraves

du potentiel atomique israélien

et des installations nucléaires iraniennes

par une instance internationale

acceptée par les deux gouvernements.

Ce n’est qu’ainsi que pourrons aider

les Israéliens et les Palestiniens,

mieux encore, tous les peuples,

frères ennemis vivant côte à côte

dans cette région guettée par la folie meurtrière,

et en fin de compte nous-mêmes.

Je dois l’admettre aussi, je ne me tairai plus

parce que j’en ai assez de l’hypocrisie de l’Occident

et j’espère que nombreux seront ceux

prêts à se libérer des chaînes du silence,

pour appeler l’auteur d’une menace évidente

à renoncer à la violence tout en exigeant

un contrôle permanent et sans entraves

du potentiel atomique israélien

et des installations nucléaires iraniennes

par une instance internationale

acceptée par les deux gouvernements.

Ce n’est qu’ainsi que pourrons aider

les Israéliens et les Palestiniens,

mieux encore, tous les peuples,

frères ennemis vivant côte à côte

dans cette région guettée par la folie meurtrière,

et en fin de compte nous-mêmes.

(Source Süddeutsche Zeitung)

Traduction Michel Klepper (Arte.tv)

T’IEN HSIA

An Interview with Pierre Ryckmans

Daniel Sanderson

The Australian National University

The following interview was originally published in the Chinese Studies Association of Australia Newsletter, No.41 (February 2011). It was conducted via correspondence between Daniel Sanderson, the editor of the Newsletter, and Pierre Ryckmans. China Heritage Quarterly takes pleasure in reproducing it here with permission and adding it to our archive related to New Sinology.

In The Hall of Uselessness: collected essays published in mid 2011, Professor Ryckmans includes the text of a speech he made in March 2006 entitled ‘The Idea of the University’. Discussing the tension between intellectual creativity at universities and the creep of managerialism that has increasingly benighted the life of the mind at universities he made the following observation:

Near to the end of his life, Gustave Flaubert wrote in one of his remarkable letters to his dear friend Ivan Turgenev a little phrase that could beautifully summarise my topic. ‘I have always tired to live in an ivory tower; but a tide of shit is beating at its walls, threatening to undermine it.’ These are indeed the two poles of our predicament: on one side, the need for an ‘ivory tower’, and on the other side, the threat of the ‘tide of shit’.

—’The Idea of the University’, in Simon Leys, The Hall of Uselessness—collected essays, Collingwood, Victoria: Black Inc., 2011, p.398.

From September 2011 over four issues of this e-journal we will serialize Professor Ryckmans’ Boyer Lectures, Aspects of Culture: A View From the Bridge, originally broadcast by ABC Radio National in 1996.—The Editor

An internationally renowned Sinologist, Professor Ryckmans spent seventeen years teaching at The Australian National University and six years as Professor of Chinese at the University of Sydney. Having retired from academic life in 1993, he remains a regular contributor to a range of publications including The New York Review of Books, Le Figaro Littéraire and The Monthly. Throughout his career, Ryckmans has combined meticulous scholarship and a vigorous public engagement with contemporary political and intellectual issues. His elegant yet forthright style is evident in these responses to questions submitted by the CSAA Newsletter.—Daniel Sanderson

Daniel Sanderson: Can you tell us about your childhood and teenage years? Where were you born? Where did you grow up? What kind of family life did you have as a child?

Pierre Ryckmans: I was born and grew up in Brussels; I had a happy childhood. To paraphrase Tolstoy: all happy childhoods are alike—(warm affection and much laughter—the recipe seems simple enough.)

The main benefit of this is that later on in life, one feels no compulsion to waste time in ‘The Pursuit of Happiness’—a rather foolish enterprise: as if happiness was something you could chase after.

DS: What form did your early education take?

PR: A traditional-classic education (Latin—Greek).

DS: Was China in any way an element of your childhood? Was there, for instance, any scope to study Chinese history or politics, or the Chinese language, at school?

PR: No—nothing at all (alas!).

DS: You studied law and art history at the Université Catholique de Louvain [now the Katholieke Universiteit Leuven]. This seems an unusual combination. What drew you to these subjects? Were you influenced particularly by any of your teachers?

PR: I studied Law to follow a family tradition, and Art History to follow my personal interest.

At university, personal contacts, intellectual debates and exchanges with friends and schoolmates (many of whom came from Asia and Latin America) were far more important, enriching and memorable than most lectures. Lately I noted with pleasure that John Henry Newman already made a similar observation in his great classic The Idea of a University (1852).

DS: I understand you visited the People’s Republic of China with a group of Belgian students in 1955. How was this visit arranged? What was your impression of the New China at that time? Did you ever return to the PRC? If so, under what circumstances? Do you think that some experience of living in China is necessary for the scholar of China?

PR: The Chinese Government had invited a delegation of Belgian Youth (10 delegates—I was the youngest, age nineteen) to visit China for one month (May 1955). The voyage—smoothly organized—took us to the usual famous spots, climaxing in a one-hour private audience with Zhou Enlai.

My overwhelming impression (a conclusion to which I remained faithful for the rest of my life) was that it would be inconceivable to live in this world, in our age, without a good knowledge of Chinese language and a direct access to Chinese culture.

DS: What did you do after completing your undergraduate degree? Did you progress directly to further study? Did you ever consider a career outside the academy?

PR: I started learning Chinese. Since, at that time, no scholarship was available to go to China, I went to Taiwan. I had no ‘career’ plan whatsoever. I simply wished to know Chinese and acquire a deeper appreciations of Chinese culture.

DS: I would like to learn something about your PhD. What was your topic? Why was it important to you?

PR: Loving Western painting, quite naturally I became enthralled with Chinese painting (and calligraphy) – and I developed a special interest for what the Chinese wrote on the subject of painting: traditionally, the greatest painters were also scholars, poets, men of letters – hence the development of an extraordinarily rich, eloquent and articulate literature on painting, philosophical, critical, historical and technical.

We are often tempted to do research on topics that are somewhat marginal and lesser-known, since, on these, it is easier to produce original work. But one of my Chinese masters gave me a most valuable advice: ‘Always devote yourself to the study of great works—works of fundamental importance—and your effort will never be wasted.’ Thus, for my PhD thesis, I chose to translate and comment what is generally considered as a masterpiece, the treatise on painting by Shitao, a creative genius of the early eighteenth century; he addresses the essential questions: Why does one paint? How should one paint? Among all my books, this one, first published forty years ago, has never gone out of print—and, to my delight, it is read by painters much more than by sinologists!

DS: You lived for some years in Taiwan, also spending time in Hong Kong and Singapore. Do you think your time spent on the ‘periphery’ of China has influenced your approach to the study of China?

PR: During some twelve years, I lived and worked successively in Taiwan, Singapore and Hong Kong (plus six months in Japan). It was a happy period of intense activity—living and learning in an environment where all my friends became my teachers, and all my teachers, my friends. I am fond of a saying by Prince de Ligne (a writer I much admire): ‘Let each one examine what he has most desired. If he is happy, it is because his wishes have not been granted.’ For some years, I had wished I could study in China; but now, in retrospect, I realise that, had I been given such a chance at that particular time (1958-1970), I would never have been allowed to enjoy in China such rich, diverse, easy and close human contacts.

DS: You arrived in Australia in 1970 to take up a position at the Australian National University. How did this come about? What was your role? Can you tell me a little about the atmosphere at ANU during your early years there?

PR: Professor Liu Ts’un-yan (Head of the Chinese department at ANU) came to see me in Hong Kong and invited me to join his department. Thus, with my wife and four (very young) children, we moved to Canberra for what was supposed to be a three-year stay, but turned out to become our final, permanent home. Professor Liu was not only a great scholar, he was also an exquisite man; for me, working in his department till his own retirement (fifteen years later) was sheer bliss—it also coincided with what must have been the golden age of our universities. Later on, the atmosphere changed—for various politico-economic and other reasons—and I took early retirement. The crisis of Higher Education is a vast problem, and a world phenomenon; I have spoken and written on the subject—there is no need and no space to repeat it here.

DS: The 1970s were a period of great political division within the field of Chinese Studies, and across society at large. The iconoclasm of the Cultural Revolution was attractive to many in the West. It was in this context that your book, The Chairman’s New Clothes, appeared in 1971, bursting the Maoist bubble. This was followed in 1976 by the equally controversial Chinese Shadows. Both these works stirred considerable debate in Europe. What was the reaction in Australia, particularly within the Chinese Studies community? Were you ever attracted to the Maoist experiment yourself?

PR: My own interest, my own field of work is Chinese literature and Chinese painting. When commenting on Chinese contemporary politics, I was merely stating common sense evidence and common knowledge. But at that time, this may indeed have disturbed some fools here and there—which, in the end, did not matter very much.

DS: Do you think political engagement is a necessary part of the intellectual life?

PR: In a democracy, political engagement is a necessary part of everyone’s life. (The political views of the greatest philosopher on earth may well be more silly than those of his ignorant housekeeper.)

DS: You spent seventeen years at ANU and a further six years at the University of Sydney engaged in the study and teaching of Chinese literature. Can you comment on the changes you saw within Chinese Studies at those institutions, and in Australia more generally, during that time?

PR: I am poorly informed on more recent developments (I left academic life sixteen years ago). When things began to change (education becoming mere training) and took an orientation that corresponded no longer to what I always believed a university ought to be, I opted for early retirement. In front of younger colleagues who keep bravely fighting the good fight, I feel like a deserter, ill-qualified to make further comments.

DS: It is perhaps a reductive question, but I wonder whether you could tell me what it is about the literature of China that you find appealing?

PR: The virtue and power of the Chinese literary language culminates in its classical poetry. Chinese classical poetry seems to me the purest, the most perfect and complete form of poetry one could conceive of. Better that any other poetry, it fits Auden’s definition: ‘memorable speech’: and indeed, it carves itself effortlessly into your memory. Furthermore, like painting, it splendidly occupies a visual space in its calligraphic incarnations. It inhabits your mind, it accompanies your life, it sustains and illuminates your daily experiences.

DS: Why, in your opinion, is the study of China necessary in Australia? Or, indeed, is it necessary at all?

PR: Why is scholarly knowledge necessary in Australia? And why culture?

DS: A large proportion of your writing has been aimed at a general readership. Do you think academics, and China scholars in particular, bear a responsibility to communicate with the public?

PR: Sidney Hook said that the first moral obligation of an intellectual is to be intelligent. Regarding academics and China scholars one might paraphrase this statement and say that their first duty is to master their discipline. Yet communicating with the public is a special talent; very learned scholars do not necessarily possess it.

DS: Though based in Canberra, you continue to take part in European political and cultural life through your writings in French. Do you think your physical distance from Europe affects your approach to these issues?

PR: Distance also has its advantages.

DS: What are you reading at the moment?

PR: Leszek Kolekowski, My Correct Views of Everything; F.W. Mote, China and the Vocation of History in the Twentieth Century—A Personal Memoir; and for bedside reading, I keep constantly dipping into two huge collections of sardonic aphorisms (gloriously incorrect!) by two eccentric and lonely geniuses: Cioran’s posthumous notebooks (Cahiers) and Nicolás Gómez Dávila’s Escolios a un texto implícito (my Spanish is very primitive, but have the help of two volumes of French translations).

DS: When you reflect on your career as a whole, what makes you proudest?

PR: I had various (rather disjointed) activities—not exactly a ‘career’ on which I can ‘reflect’.

DS: Do you have any regrets?

PR: Regrets? Usually what we regret is what we did not do. Let me think about it.

DS: What are your thoughts on the current state of Chinese Studies in Australian universities? Do you think Australian scholars have particular strengths or weaknesses when it comes to the study of China?

PR: As I said earlier, I left academe some sixteen years ago. I am really not in a position to assess the current state of Chinese Studies in Australian universities.

DS: What are your hopes for the future?

PR: May cultural exchanges further develop! (In our capital city, ANU seems particularly well placed for discharging this important task.)

DS: Do you have any advice for aspiring scholars of China?

PR: First of all, learn the Chinese language to the best of your ability (and spend as much time as possible in a Chinese-speaking environment). Language fluency is the key which will open all doors for you—practically and spiritually.

Voir aussi:

Stages of History

THE BURNING FOREST

Simon Leys

« HUMAN RIGHTS IN CHINA »

(This essay was originally published in 1978.)

How much of this is known in the free countries of the West? The information is to be found in the daily papers. We are informed about everything. We know nothing.

-SAUL BELLOW, To Jerusalem and Back

On the question of human rights in China, an odd coalition has formed among « Old China hands » (left over from the colonial-imperialist era, starry-eyed Maoist adolescents, bright, ambitious technocrats, timid sinologists ever wary of being denied their visas for China, and even some overseas Chinese who like to partake from afar in the People’s Republic’s prestige without having to share any of their compatriots’ sacri-fices or sufferings). The basic position of this strange lobby can be summarized in two propositions: (1) Whether or not there is a human-rights problem in China remains uncertain-« we simply do not know »; and (2) even if such a problem should exist, it is none of our concern.

I shall attempt here to reply to the increasingly vocal and influential proponents of this theory; more simply, I shall try to remind my readers of certain commonplace and commonsense evidence that this line of thought seeks to conjure away. I do not apologize for being utterly banal; there are circumstances in which banality becomes the last refuge of decency and sanity.

The starting point of any reflection on contemporary China- – especially with regard to the human-rights question – should be the obvious yet unpopular observation that the Peking regime is a totalitarian system. My contention is that totalitarianism has a quite specific meaning and that, inasmuch as it is totalitarian, Maoism presents features that are foreign to Chinese political traditions (however despotic some of these traditions might have been), while it appears remarkably similar to otherwise foreign models, such as Stalinism and Nazism. Yet « totalitarianism » has become a taboo concept among fashionable political scientists, and especially among contemporary China scholars; they generally endeavor to describe and analyze the system of the People’s Republic without ever using the world « totalitarian »-no mean feat. It is akin to describing the North Pole without ever using the word « ice, » or the Sahara without using the word sand.

A convenient and generally acceptable definition of totalitarianism is provided by Leszek Kolakowski in his essay « Marxist Roots of Stalinism »:

I take the word « totalitarian » in a commonly used sense, meaning a political system where all social ties have been entirely replaced by state-imposed organization and where, consequently, all groups and all individuals are supposed to act only for goals which both are the goals of the state and were defined as such by the state. In other words, an ideal totalitarian system would consist in the utter destruction of civil society, whereas the state and its organizational instruments are the only forms of social life; all kinds of human activity-economical, intellectual, political, cultural-are allowed and ordered (the distinction between what is allowed and what is ordered tending to disappear) only to the extent of being at the service of state goals (again, as defined by the state). Every individual (including the rulers themselves) is considered the property of the state.

Kolakowski adds that this ideal conception has never been fully realized, and that perhaps an absolutely perfect totalitarian system would not be feasible; however, he sees Soviet and Chinese societies as very close to the ideal, and so was Nazi Germany: « There are forms of life which stubbornly resist the impact of the system, familial, emotional and sexual relationships among them; they were subjected strongly to all sorts of state pressure, but apparently never with full success (at least in the Soviet state; perhaps more was achieved in China). »

Lack of space prevents me from invoking a sufficient number of examples to show how well the above definition fits the Maoist reality. I shall provide only one illustration, selected from among hundreds and thousands, because this particular illustration is both typical and fully documented by one unimpeachable witness – I mean the noted writer Chen Jo-hsi, who is now free to express herself among us, and who reported it in a public lecture on the Chinese legal system, which she gave in 1978 at the University of Maryland. In 1971, when Chen was living in Nanking, she was forced with thousands of other people to attend and par-ticipate in a public accusation meeting. The accused person’s crime was the defacing of a portrait of Mao Zedong; the accused had been denounced by his own daughter, a twelve-year-old child. On the basis of the child’s testimony, he was convicted and sentenced to death; as was usually the case in these mass–accusation meetings, there was no right of appeal, and the sentence was carried out immediately, by firing squad. The child was officially extolled as a hero; she disclaimed any relationship with the dead man and proclaimed publicly her resolution to become from then on « with her whole heart and her whole will, the good daughter of the Party. »

This episode was neither exceptional nor accidental; it was a deliberate, well-planned occurrence, carefully staged in front of a large audience, in one of China’s in major cities. Similar « happenings » recur periodically and accompany most « mass campaigns. » They have a pedagogic purpose in that they fit into a coherent policy pattern and exemplify the state’s attempt to become the unique, all-encompassing organizer of all social and human relations. It should be remarked that whatever feeling of scandal a Westerner may experience when confronted with such an incident, it is still nothing compared with the revulsion, horror, and fear that it provokes among the Chinese themselves. The episode not only runs against human decency in general, but more specifically it runs against Chinese culture – a culture which, for more than 2,500 years, extolled filial piety as a cardinal virtue.

A second useful definition of totalitarianism is George Orwell’s (in his postface to Homage to Catalonia). According to his description, the totalitarian system is one in which there is no such thing as « objective truth » or « objective science. » There is only, for instance, « German science » as opposed to « Jewish science, » or « proletarian truth » as opposed to « bourgeois lies »: « The implied objective of this line of thought is a nightmare world in which the Leader, or some ruling clique, controls not only the future, but the past. If the Leader says of such and such an event ‘It never happened’ – well, it never happened. If he says that two and two are five, well, two and two are five. This prospect frightens me much more than bombs. »

How does this definition square with Peking reality? Let us glance at Maoist theory. In one of its key documents (the so-called May 16 Circular) we read precisely:

The slogan « all men are equal before the truth » is a bourgeois slogan that absolutely denies the fact that truth has class-character. The class enemy uses this slogan to protect the bourgeoisie, to oppose himself to the proletariat, to Marxism-Leninism and Mao Zedong Thought. In the struggle between the proletariat and the bourgeoisie, between Marxist truth and the lies of the bourgeois class and of all oppressive classes, if the east wind does not prevail over the west wind, the west wind will prevail over the east wind, and therefore no equality can exist between them.

In their latest book, Le Bonheur des pierres (Paris: Le Seuil, 1978), C. and J. Broyelle produce an interesting quotation from Mein Kampf and show that by merely substituting in Hitler’s text the words « bourgeois » and « antihumanism » for the words « Jews » and « antisemitism » one obtains orthodox, standard « Mao Zedong Thought. »

« Two and two are five. » We find countless variants of this type of proposition in the Chinese press: the downfall of the « Cultural Revolution » leaders and the rehabilitation of the « Cultural Revolution’s » opponents are currently described as the supreme victory of the « Cultural Revolution »; Deng Xiaoping was in turn a criminal, then a hero, then again a criminal, and then again a hero; Lin Biao was a traitor; Madame Mao was a Kuomintang agent, and so on. Of course, none of this is new; we heard it all more than forty years ago at the Moscow trials, and we also remember how, in Stalinist parlance, Trotsky used to be Hitler’s agent. Victor Serge, who experienced it all firsthand, analyzed it well: the very enormity of the lie is precisely designed to numb, paralyze, and crush all rationality and critical functioning of the mind.

« The leader controls the past. » In both Chinese Shadows and Broken Images I have described the constant rewriting of history that takes place in China (as it does in the Soviet Union) and in particular, the predicament of the wretched curators of the History Museums, who in recent years have been successively confronted with, for instance, the disgrace, rehabilitation, re-disgrace, and re-rehabilitation of Deng Xiaoping. These political turnabouts can be quite bewildering for the lower cadres, whose instructions do not always keep up with the latest shakeup of the ruling clique. As one hapless guide put it to a foreign visitor who was pressing him with tricky questions: « Excuse me, sir, but at this stage it is difficult to answer; the leadership has not yet had the time to decide what history was. »

There is nothing furtive or clandestine about history rewriting; it is done in broad daylight, and sometimes, at its most humble level, the public itself is invited to collaborate. Thus, at one stage of Deng’s political vicissitudes, journals that had already been printed before his latest successful somersault were sent to subscribers together with little slips of paper expatiating on his virtues, slips that were to be pasted by the readers themselves over various special passages that described him as a scoundrel.

The most spectacular example of this practice will be remembered by many. The day after Mao’s funeral, all Chinese newspapers carried photos of the top leadership standing in a long line in front of the crowd at the memorial ceremony. When it was the monthlies’ turn to carry the same photos, the « Gang of Four » had meanwhile been purged. The photos, already known to the Chinese public, were issued again, but this time the disgraced leaders had all disappeared from the pictures, leaving awkward gaps, like missing front teeth in an open mouth – the general effect being underlined rather than alleviated by the censor’s heavy handling of the airbrush, and by his clumsy retouching of the background. To crown the cynicism of such blatant manipulation, a little later, New China News Agency issued a report denouncing Madame Mao for the way in which, in her time, she had allegedly falsified various official photographs for political purposes!

The incident of the missing figures in the official photographs, though widely circulated, did not provoke any comments in the West (with the exception of C. and J. Broyelle’s remarkable book, from which I am borrowing freely here). After all, aren’t Chinese always supposed to behave in inscrutable and strange ways? What was not realized was the fact that however odd the incident may have appeared in our eves, the Chinese themselves felt it was even more grotesque and humiliating. The explanation for this bizarre episode did not lie in the Chinese mentality, but in totalitarian psychology.

The most masterly analysis of totalitarian psychology is cer-tainly the one provided by Bruno Bettelheim in his book The Informed Heart , which was rightly hailed as « a handbook for survival in our age. » The great psychiatrist observed the phenomenon firsthand in Buchenwald, where he was interned by the Nazis. The concentration camp is not marginal to the totalitarian world; on the contrary, it is its purest and most perfect projection, since there the various factors of resistance to the system – -the familial, emotional, and sexual relationships mentioned by Kolakowski – have all been removed, leaving the subject totally exposed to the totalitarian design.

Bettelheim noted that prisoners were subjected to a « ban on daring to notice anything. But to look and observe for oneself what went on in the camp – while absolutely necessary for survival – was even more dangerous than being noticed. Often this passive compliance – not to see or not to know – was not enough; in order to survive one had to actively pretend not to observe, not to know what the SS required one not to know. »

Bettelheim gives various examples of SS behavior that presented this apparent contradiction – « you have not seen what you have seen, because we decided so » (which could apply precisely to the blatantly falsified photo of the Chinese leaders) – and he adds this psychological commentary:

To know only what those in authority allow one to know is, more or less, all the infant can do. To be able to make one’s own observations and to draw pertinent conclusions from them is where independent existence begins. To forbid oneself to make observations, and take only the observations of others in their stead, is relegating to nonuse one’s own powers of reasoning, and the even more basic power of perception. Not observing where it counts most, not knowing where one wants so much to know, all this is most destructive to the functioning of one’s personality. . . . But if one gives up observing, reacting, and taking action, one gives up living one’s own life. And this is exactly what the SS wanted to happen.

Bettelheim describes striking instances of this personality disintegration – which again are of particular relevance for the Chinese situation. Western apologists for the Peking regime have argued that since the Chinese themselves, and particularly those who recently left China, did not show willingness to express dissent or criticism (a questionable assertion-I shall come back to this point later), we had better not try to speak for them and should simply infer from their silence that there is probably nothing to be said. According to Bettelheim, the camp inmates came progressively to see the world through SS eyes; they even es-poused SS values:

At one time, for instance, American and English newspapers were full of stories about cruelties committed in the camps. In discussing this event old prisoners insisted that foreign newspapers had no business bothering with internal German institutions and expressed their hatred of the journalists who tried to help them. When in 1938 I asked more than one hundred old political prisoners if they thought the story of the camp should be reported in foreign newspapers, many hesitated to agree that it was desirable. When asked if they would join a foreign power in a war to defeat National Socialism, only two made the unqualified statement that everyone escaping Germany ought to fight the Nazis to the best of his ability.

Jean Pasqualini -whose book Prisoner of Mao is the most fundamental document on the Maoist « Gulag » and, as such, is most studiously ignored by the lobby that maintains that there is no human-rights problem in the People’s Republic – notes a similar phenomenon. He confesses that after a few years in the labor camps, he came. if not exactly to love the system that was methodically destroying his personality, at least to feel gratitude for the patience and care with which the authorities were trying to reeducate worthless vermin like himself. Along the same lines, Orwell showed premonitory genius in the last sentence of Nineteen Eighty-four: when Winston Smith realizes that he loves Big Brother, that he has loved Big Brother all along. . . .

Seemingly, I have wandered away from my topic: instead of dealing with human rights, I have talked about the nature of totalitarianism, the falsification of the past, and the alteration of reality. In fact, all these observations are of direct relevance to our topic. We can summarize them by saying that totalitarianism is the apotheosis of subjectivism. In Nineteen Eighty-four, the starting point of Winston Smith’s revolt lies in this sudden awareness: « The party told you to reject the evidence of your eyes and ears. It was their final, most essential command. » (Once more, see the falsified photos of the Chinese leadership on Tian’anmen!) « His heart sank as he thought of the enormous power arrayed against him. . . . And yet he was in the right! The obvious, the silly, and the true had got to be defended. Truisms are true, hold on to that! The solid world exists, its laws do not change. Stones are hard, water is wet, objects unsupported fall toward the earth’s center. . . . If that is granted, all else follows. »

Objectivism – the belief that there is an objective truth whose existence is independent of arbitrary dogma and ideology – is thus the cornerstone of intellectual freedom and human dignity, and as such, it is the main stumbling block for totalitarianism.

Objectivism, as opposed to totalitarianism, can take essen-tially two forms: legality or morality. For historicocultural reasons, Western civilization seems to have put more emphasis on legality, while Chinese civilization was more inclined toward morality. Yet to oppose the two concepts, as some admirers of Maoism have attempted to do, betrays a complete misreading of both notions. In traditional China, « morality » (which meant essentially Confucianism) was the main bulwark against incipi-ent totalitarianism. This question was best expounded by the Chinese historian Yu Ying-shih in a masterful essay (« Anti-intellectualism in Chinese Traditional Politics, » Ming Pao Monthly, February and March 1976) which could be schematically summarized as follows: Confucianism described the world in terms of a dualism; on the one hand there is the concrete, changing realm of actual politics, on the other hand there is the realm of abstract, permanent principles. The duty of the scholar–politician is to serve the ruler insofar as the ruler’s behavior and policies harmonize with the unchanging moral principles, which provide a stable reference by which to judge them. In case of a clash between the two realms, the Confucian scholar must, in the strong and unambiguous words of Xun Zi, « follow the principles and disobey the Prince. »

For this reason Maoist legality and Maoist morality are equally inconceivable; both are self-contradictions (the same applies to Stalinist or Nazi legality or morality; the terms are mutually exclusive). Mao himself readily and cynically acknowledged this situation; for his subordinates, however (as for Stalin’s), in practice this created an increasingly dangerous and frightening predicament to the point where a number of old and prestigious Communist leaders could be bullied, persecuted and even tortured to death during the « Cultural Revolution. » Those who survived the turmoil, having come so close to being devoured by the very beast they themselves had raised, suddenly discovered the urgent need to establish some sort of legality. Their appeals, which filled the pages of the People’s Daily two years after Mao’s death, were pathetic, because they ran against the nature of the regime. Establishment of legality would mean the end of the system; with legal boundaries, Party authority would cease to be infallible and absolute, and a genuine rule of law would mark the end of its ideological rule. From a Communist point of view, such a situation would obviously be inconceivable.

It is in this context of quintessential – indeed, institutional — illegality that the human-rights question must be considered. In other words, for such a system, the very concept of human rights is necessarily meaningless. Thus, in this respect, the historical record of the regime could be characterized as a continuous and ruthless war waged by the Communist government against the Chinese people. Let us briefly enumerate here a few episodes selected at random, merely as illustrations.

– Liquidation of counterrevolutionaries, land reform, « Three Antis » and « Five Antis » campaigns (1949-52). Five million executions (conservative estimate, advanced by one of the most cautious and respected specialists of contemporary Chinese his-tory, Jacques Guillermaz, in Le Parti Communiste chinois au pouvoir [Paris: Payot, 1972], 33, n. 1).

– « Anti-rightist campaign » (1957). According to the figures issued by the Minister for Public Security, during the period from June to October alone, « 100,000 counterrevolutionaries and bad elements were unmasked and dealt with »; 1,700,000 subjected to police investigation; several million sent to the countryside for « reeducation. »

– « Cultural Revolution » (1966-69). No total figures are available as yet. By Peking’s own admission, the losses were heavy. In the last interview he granted to Edgar Snow, Mao Zedong said that foreign journalists, even in their most sensational reporting, had grossly underestimated the actual amount of violence and bloodshed. A full and methodical count still remains to be established from the various figures that are already available at the local level (90,000 victims in Sichuan province alone, 40,000 in Guangdong). The trial of the « Gang of Four » was an opportunity for further official disclosures on the enormous scope of these atrocities.

– The anti-Lin Biao and anti-Confucius campaigns (1973-75), and then the campaign for the denunciation of the « Gang of Four » (1976-78), were both accompanied by waves of arrests and executions. Finally, in 1979, the Democracy Walls were outlawed and the Democracy movement was suppressed. Arbitrary arrests and heavy sentences based on trumped-up charges eliminated vast numbers of courageous and idealistic young people and finally destroyed all hopes for genuine political reform within the Chinese Communist system.

Political and intellectual dissent in Communist China has produced an endless list of martyrs. The first victims fell well before the establishment of the People’s Republic, as early as the Yan’an period. Later on, the repressions that successively followed the « Hundred Flowers » and the « Cultural Revolution » decimated the intellectual and political elite of the entire country.

Besides these illustrious victims, however, we should not forget the immense crowd of humble, anonymous people who were subjected to mass arrests – as happened in the aftermath of the huge anti-Maoist demonstration in Tian’anmen Square (April 5, 1976), or who are suffering individual persecution all over China. They are imprisoned, condemned to hard labor, or even executed merely for having expressed unorthodox opinions; no one takes notice of them, they never make the headlines in our newspapers. It is only by chance encounter that sometimes, here and there, a more than usually attentive visitor comes across their names and records their fate, from ordinary public notices posted in the streets. Moreover, besides these political dissen-ters, countless religious believers are also branded as criminals and sent to labor camps simply because they choose to remain loyal to their church and to their faith.

The Chinese « Gulag » is a gigantic topic that has been well described by firsthand witnesses – Jean Pasqualini (Bao Ruo-wang) and Rudolf Chelminski, Prisoner of Mao (New York: Cow-ard McCann & Geoghegan, 1973), and Lai Ying, The Thirty-sixth Way (New York: Doubleday, 1969). The reading of these accounts is a basic duty for everyone who professes the slightest concern for China. I have commented elsewhere (in Broken Images) on the central relevance of the labor camps for any meaningful analysis of the nature of the Maoist regime. Suffice it to say here that whoever wishes to dispose of the human-rights issue in China without first tackling this particular subject is either irresponsible or a fraud.

Zhou Enlai observed quite accurately (in 1959) that « the present of the Soviet Union is the future of China. » There will be, in the future, Chinese Solzhenitsyns to provide us with the fully documented picture of what Maoism in action actually meant for millions of individuals. Yet it should be remarked that the most amazing thing about Solzhenitsyn’s impact is that the West reacted to it as if it were news. Actually, Solzhenitsyn’s unique contribution lies in the volume and precision of his catalogue of atrocities – but basically he revealed nothing new. On the essential points, information about Soviet reality has been available for more than forty years, through the firsthand testimonies of un-impeachable witnesses such as Boris Souvarine, Victor Serge, Anton Ciliga, and others. Practically no one heard of it at the time because no one wanted to hear; it was inconvenient and inopportune. In the foreword to the 1977 edition of his classic essay on Stalin, originally published in 1935, Souvarine recalls the incredible difficulties he had in finding a publisher for it in the West. Everywhere the intellectual elite endeavoured to suppress the book: « It is going to needlessly harm our relations with Moscow. » Only Malraux, adventurer and phony hero of the leftist intelligentsia, had the guts and cynicism to state his position clearly in a private conversation: « Souvarine, I believe that you and your friends are right. However, at this stage, do not count on me to support you. I shall be on your side only when you will be on top (Je serai avec vous quand vous serez les plus forts)! » How many times have we heard variants of that same phrase!

On the subject of China, how many colleagues came to express private support and sympathy (these were still the bravest!), apologizing profusely for not being able to say the same things in public: « You must understand my position . . . my professional commitments . . . I must keep my channels of communication open with the Chinese Embassy. I am due to go on a mission to Peking…. »

Finally, I would like to examine successively the various methods that have been adopted in the West to dodge the issue of human rights in China. The first line of escape is the one I have just mentioned. It is to say, « We do not know for sure, we do not have sufficient information on the subject. » Actually, there are enough documents, books, and witnesses to occupy entire teams of researchers for years to come. Of course, much more material is bound to surface; however, when the Chinese Solzhenitsyns begin methodically to expose the Maoist era in all its details, anyone who exclaims in horrified shock, « My God! had we only known! » will be a hypocrite and a liar. We already know the main outlines; basically there can be no new revelations, only the filling in of more details. The essential information has been available practically since the establishment of the regime, and everyone even slightly acquainted with Chinese affairs is aware of it. It is true that, compared with the Soviet Union, there may be a relative scarcity of documentation; this does not mean (as some people have had the temerity to assert) that the situation is relatively better in China – it means exactly the opposite. Under Stalin, what Soviet dissenter ever succeeded in meeting foreign visitors or in smuggling manuscripts to the West? The Stalin analogy is acutely relevant here, since China has always kept, and still keeps, proclaiming its unwavering fidelity to the mem-ory of Stalin and to the principles of Stalinism. The main accusation that Peking directs against Moscow is precisely that it has partly betrayed this heritage.

The second line of escape (and possibly the most sickening one) is to say sadly, « Yes indeed, we know; there have been gross irregularities-even what you might call atrocities-committed in the past. But this is a thing of the past: it was all due to the evil influence of the ‘Gang of Four.' » This new tune is now being dutifully sung by the entire choir of the fellow-travelers, the traveling salesmen of Maoism, the sycophants, and the propaganda commissars-the very people who, a few years ago, used to tell us how everything was well and wonderful in China under the enlightened rule of the same « Gang of Four. » Pretending shock and indignation, they now come and tell us horrible stories-as if we did not know it all, as if they had not known it all-the very stories we told years ago, but at that time they used to label them « anti-China slander » and « CIA lies. »

The downfall of the « Gang of Four, » however momentous, was, after all, a mere episode in the power struggle within the system – it did not bring a significant modification of the system. It does not have any bearing upon the human-rights issue. Violations of human rights, political and intellectual repression, mass arrests, summary executions, persecutions of dissenters, and so on, were perpetrated for nearly twenty years before the « Gang of Four’s » accession to power, and now they continue after the « Gang’s » disgrace. Not only have these methods and policies not changed, but they are being carried out by the same personnel, people who were not affected by the ups and downs of the ruling clique. The terms in which criticism of the « Gang » is being expressed, and the methods by which the « Gang » is being denounced, represent a direct continuation of the language and methods of the « Gang » itself. At no stage was any politically meaningful criticism and analysis allowed to develop; the basic questions (From where did the « Gang » derive its power? What kind of regime is it that provides opportunities for such charac-ters to reach supreme power? How should the system be reformed to prevent similar occurrences in the future?) cannot be raised; whenever clearsighted and courageous people dare to address these issues (Wang Xizhe, Wei Jingsheng), they are immediately gagged and disappear into the Chinese « Gulag. »

Since Mao’s death, the pathetic reformist efforts of the leaders have actually demonstrated that Maoism is consubstantial with the regime. What happened to the Maoists in China reminds us of the fate of the cannibals in a certain tropical republic, as described by Alexandre Vialatte: « There are no more cannibals in that country since the local authorities ate the last ones. »

The third line of escape: « We admit there may be gross infringements of human rights in China. But the first of all human rights is to survive, to be free from hunger. The infringement of human rights in China is dictated by harsh national necessity. »

What causal relationship is there between infringement of human rights and the ability to feed people? The relative and modest ability of the People’s Republic to feed its people represents the bare minimum achievement that one could expect from any Chinese government that continuously enjoyed for a quarter of a century similar conditions of peace, unity, and freedom from civil war, from colonialist exploitation, and from external aggression. These privileged conditions – for which the Communist government can claim only limited credit – had been denied to China for more than a hundred years, and this factor alone should invalidate any attempt to compare the achievements of the present government with those of preceding ones. Moreover, to what extent is the People’s Republic truly able now to feed its population? Deng Xiaoping bluntly acknowledged in a speech on March 18, 1978, the backwardness and basic failure of the People’s Repu-blic’s economy. After nearly thirty years of Communist rule, « several hundred million people are still mobilized full time in the exclusive task of producing food. . . . We still have not really solved the grain problem. . . our industry is lagging behind by ten or twenty years. . . . »

In proportion to population, food production in the People’s Republic has not yet overtaken the record of the best Kuomintang years of more than forty years ago! The economic takeoff has not yet been achieved: China is still in a marginal situation, not yet secure from potential starvation, always vulnerable to the menace of successive bad harvests or other natural catastrophes.

Further, some of the major catastrophes that have hit the People’s Republic and crippled its development were entirely Mao-made and occurred only because the totalitarian nature of the regime prevented rational debate and forbade informed criticism and realistic assessment of the objective conditions. Suffice it to mention two well-known examples. The « Great Leap Forward, » which Mao’s private fancy imposed upon the country, resulted in widespread famine (an authoritative expert, L. Ladany, ventured the figure of fifty million dead from starvation during the years 1959-62). Falsified production statistics were issued by the local authorities to protect the myth of the Supreme Leader’s infallibility; the hiding of the extent of the disaster prevented the early tackling of the problem and made the tragedy even worse. In the early fifties, one of China’s most distinguished economists and demographers, Professor Ma Yinchu, expressed the common-sense warning that it would be necessary to control population growth, otherwise the demographic explosion would cancel the production increase. Mao, however, held to the crude and primitive peasant belief that « the more Chinese, the better. » Ma was purged, all debate on this crucial issue was frozen for years, and precious time was wasted before Mao reversed his earlier conclusion (before obtaining his rehabilitation, Ma himself had to wait twenty years for Mao to die).

Such examples could easily be multiplied. In a totalitarian system, whenever common sense clashes with dogma, common sense always loses – at tremendous cost to national development and the people’s livelihood. The harm caused by arbitrary decisions enforced without the moderating counterweight of debate and criticism almost certainly exceeds whatever advantage could be gained from the monolithic discipline achieved by the system. Totalitarianism, far from being a drastic remedy that could be justified in a national emergency, appears on the contrary to be an extravagant luxury that no poor country can afford with impunity.

The fourth line of escape is articulated in several variations on a basic theme: « China is different. »

The first variation on this theme: « Human rights are a Western concept, and thus have no relevance in the Chinese context. » The inherent logic of this line of thought, though seldom expressed with such frankness, amounts to saying: « Human rights are one of those luxuries that befit us wealthy and advanced Westerners; it is preposterous to imagine that mere natives of exotic countries could qualify for a similar privilege, or would even be interested in it. » Or, more simply: « Human rights do not apply to the Chinese, because the Chinese are not really human. Since the very enunciation of this kind of position excuses one from taking the trouble to refute it, I shall merely add here one incidental remark: human rights are not a foreign notion in Chinese modern history. Nearly a century ago, the leading thinker and political reformer Kang Youwei (1858-1927) made it the cornerstone of his political philosophy. In practice, under the first Republic, a human-rights movement developed effectively as a protest against the « white terror » of the Kuomintang; the famous China League for Civil Rights was founded in 1932 and mobilized the intellectual elite of the time, with prestigious figures such as Cai Yuanpei, Song Qingling, and Lu Xun. It also had its martyrs, such as Yang Quan (assassinated in 1933). However, the history of human rights in China is, after all, an academic question. What is of burning relevance is the current situation. Foreigners who pretend that « the Chinese are not interested in human rights » are obviously blind and deaf. The Chinese were forcefully expressing this very demand on the De-mocracy Wall, and on this theme popular pressure became so great that even the official newspapers finally had to acknowledge its existence.

Second variation: « We must respect China’s right to be different. » One could draw interesting logical extensions of that principle. Had Hitler refrained from invading neighboring countries and merely contented himself with slaughtering his own Jews at home, some might have said: « Slaughtering Jews is probably a German idiosyncrasy; we must refrain from judging it and respect Germany’s right to be different.

Third variation: « China has always been subjected to despotic regimes, so there is no particular reason for us to become indignant at this one. » Such reasoning is faulty twice over: first, because Chinese traditional government was far less despotic than Maoism; and second, because, had it been equally as despotic as Maoism or even more so, this would still not provide a justification. The second point does not need to be argued (since when can past atrocities justify present ones?); let us briefly consider the first. The great ages of Chinese civilization, such as the Tang and the Northern Song, present a political sophistication and enlightenment that had no equivalent in the world until modern times. Other periods were markedly more despotic, and some (Qin, Ming) even tried to achieve a kind of totalitarianism. However, they were always severely hampered by technical obstacles (genuine totalitarianism had to wait for twentieth-century technology to become really feasible). Ming politics were ruthless and terrifying, but they were such only for the relatively small fraction of the population that was politically active, or in direct contact with government organs. In the mid-sixteenth century Chinese officialdom consisted of some ten to fifteen thousand civil servants for a total population of about one hundred and fifty million. This tiny group of cadres was exclusively concentrated in the cities, while most of the population was living in the villages. Distance and slow communications preserved the autonomy of most countryside communities. Basically, taxation represented the only administrative interference in the life of the peasants, and simply by paying their taxes, the people were actually buying their freedom from most other governmental interventions. The great majority of Chinese could spend an entire lifetime without ever having come into contact with one single representative of imperial authority. The last dynasty, which ruled China for nearly three centuries, the Qing government, however authoritarian, was far less lawless than the Maoist regime; it had a penal code that determined which officials were entitled to carry out arrests, which crimes entailed the death penalty, and so on, whereas Maoist China has been living for thirty years in a legal vacuum, which, as we have read in the official press, eventually enabled countless local tyrants to govern following their caprice, and establish their own private jails where they could randomly torture and execute their own personal enemies.

Fourth variation: « Respect for the individual is a Western characteristic »; in China (I quote from an eminent American bureaucrat) there is « an utterly natural acceptance of the age-old Confucian tradition of subordinating individual liberty to collective obligation. » In other words, the Chinese dissidents who are being jailed and executed merely for having expressed heterodox opinion, the millions who, having been branded once and for all as « class enemies » (the classification is hereditary!), are reduced, they and their descendants, to a condition of being social outcasts, or are herded into labor camps. These people either, as good traditional Chinese, imbued with « the age-old Confucian tradition of subordinating individual liberty to collective obligations, » are supposed to be perfectly satisfied with their fate, or, if they are not (like the 100,000 demonstrators who dared to show their anger in Peking on April 5, 1976, and all those who, two years later, gathered around the « Democracy Wall »), thereby prove that they are un-Chinese, and thus presumably unworthy of our attention!

In all these successive variations, « difference » has been the key concept. If Soviet dissidents have, on the whole, received far more sympathy in the West, is it because they are Caucasians – while the Chinese are « different »? When Maoist sympathizers use such arguments, they actually echo diehard racists of the colonial-imperialist era. At that time the « Chinese difference » was a leitmotiv among Western entrepreneurs, to justify their exploitation of the « natives »: Chinese were different, even physiologically; they did not feel hunger, cold and pain as Westerners would; you could kick them, starve them, it did not matter much; only ignorant sentimentalists and innocent bleeding-hearts would worry on behalf of these swarming crowds of yellow coolies. Most of the rationalizations that are now being proposed for ignoring the human-rights issue in China are rooted in the same mentality.

Of course, there are cultural differences – the statement is a tautology, since « difference » is the very essence of culture. But if from there one extrapolates differences that restrict the relevance of human rights to certain nations only, this would amount to a denial of the universal character of human nature; such an attitude in turn opens the door to a line of reasoning whose nightmarish yet logical development ends in the very barbarity that this century witnessed a few decades ago, during the Nazi era.

The above essay, first published in 1978, was essentially based upon observation and experience of the Maoist era. To what extent can it still provide a valid reflection of today’s situation? In the past, I have often expressed skepticism regarding the ability of the Communist system to modify its essential nature. I dearly wish that its political evolution may eventually prove me wrong. In this matter, however, the pessimism generally expressed by most Chinese citizens appears to have some justification: what can we expect from a regime that is now solemnly reaffirming that all its laws and institutions must remain subordinated to the supreme guidance of the « Thought of Mao Zedong »?

Au pays de l'avenir radieux
Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. Orwell

Printemps arabe: Nous les croyions jihadistes et voilà qu’ils sont néolibéraux! (Meet the GOP Brotherhood of Egypt)

4 avril, 2012
C’est ma dernière élection. Après mon élection, j’aurai plus de flexibilité. Obama (à Medvedev)
La Russie est notre ennemi géopolitique numéro un, dans la mesure où elle soutient les pires acteurs dans le monde, comme l’Iran ou la Syrie. C’est très troublant, très inquiétant de voir ce président chercher davantage de flexibilité, et qu’il n’ait pas à rendre des comptes aux Américains pour ses relations avec la Russie. Romney
Ours is a different world. Barack Obama isn’t to be held to the Eisenhower standard. Indeed, as a fortunate “off-mic” moment recently revealed, this president bargains with Russian errand boy Dmitry Medvedev over something as trivial as protecting Europe with a missile defense system. I will have more “flexibility,” the leader of the Free World says, with my last election behind me. Thankfully, we don’t live in the shadow of a nuclear showdown. But from its very beginning, this presidency has been about the man himself and his personal ambition, and less so his duty to democracy. (…) Mr. Obama has never owned up to the fact that the cruel regimes in Tehran and Damascus were the ones he had been eager to court at the dawn of his presidency. Read the Wikileaks from Damascus in early 2009—they are full of false hope that the olive branch extended to the Damascus dictatorship had altered its ways. (…) It is a sad truth that the president has become the embodiment, and the instrument, of our retreat from distant shores—and concerns. He trades away strategic American assets in the hope that the American people will not care or notice. On the face of it, he exudes a sublime confidence that the world could be held at bay—at least until November, past that last election. Fouad Ajami
En tant que nation musulmane, nous avons adopté la ‘charia’ islamique comme source du droit, donc n’importe quelle loi contredisant les principes de l’islam est légalement nulle. Moustapha Abdeljalil (président du Conseil national de transition libyen, 20.10.11)
La révolution et le processus démocratique sont réellement menacés. Mahmoud Hussein (secrétaire général des Frères musulmans égyptiens, 31.03.12)
The only way to deal with the Jewish state is jihad. Khairat Al-Shater
Restoring Islam in its all-encompassing conception; subjugating people to God; instituting the religion of God; the Islamization of life. (…) Every individual in the Society should be . . . a walking Quran. (…) The Revolution needs to become perpetual, w[ith a core group of « one or two million » to safeguard the revolution from its enemies. Khairat Al-Shater
While Western alarmistsoften depict Egypt’s Muslim Brotherhood as a shadowy organization with terrorist ties, the Brotherhood’s ideology actually has more in common with America’s Republican Party than with al-Qaida. Few Americans know it but the Brotherhood is a free-market party led by wealthy businessmen whose economic agenda embraces privatization and foreign investment while spurning labor unions and the redistribution of wealth. Like the Republicans in the U.S., the financial interests of the party’s leadership of businessmen and professionals diverge sharply from those of its poor, socially conservative followers. Salon

On n’arrête décidément pas le progrès!

Ancien militant islamiste, membre des Frères musulmans depuis 30 ans,  multiples séjours dans les geoles de Moubarak,  ancien professeur d’ingéniérie de 61 ans ayant fait fortune dans les affaires, membre du conseil exécutif de la confrérie depuis 1995, trésorier et financier de son parti ..

Alors que pour se débarrasser de son actuel président et profiter des innombrables promesses de rasage gratis du prochain, la France semble prête, si l’on en croit ce que disent les futurs électeurs aux sondeurs (faudra-t-il bientôt envisager, comme jadis pour Le Pen et sous peine de se réserver de petites surprises au second tour, un coefficient de redressement pour ceux qui n’osent plus avouer en public qu’ils vont voter pour le nouveau pestiféré?), à élire son premier président socialiste depuis 22 ans …

Et que se méfiant de celui qui aurait pu être leur premier président mormon, les Américains s’apprêtent à réélire, toujours selon nos sondeurs, leur premier président choisi pour sa couleur de peau, lui-même tellement sûr de son coup, qu’il en est déjà à brader notre défense anti-missile contre le régime qui, de la Syrie à l’Iran,  soutient les pires régimes de la planète …

Pendant qu’avec la version libyenne du printemps arabe alimentée par nos armes ou celles récupérées des stocks de Khadafi (supplétifs de l’ancien régime libyen compris), nos dirigeants sont tranquillement en train de se construire, de l’Atlantique à la corne de l’Afrique, un véritable petit « Afghanistan de proximité »

Retour, avec la correspondante en Egypte du site américain Salon, sur le candidat que, revenant sur leurs promesses initiales, viennent de se choisir les Frères musulmans à deux mois de la première présidentielle égyptienne depuis la chute du régime Moubarak l’an dernier …

Pour découvrir …

Contre tous les alarmistes et derrière les promesses de chariarisation et de retour au jihad contre Israël et les ennemis de l’islam…

Un véritable Républicain défendant la privatisation de l’économie, les investissements étrangers et la réduction du rôle des syndicats!

Et ce face à la menace tant des anciens pontes du régime précédent comme l’ex-chef de la Ligue arabe et ex-ministre des affaires étrangères Amr Moussa, le dernier premier ministre du raïs Ahmad Chafic ou leur ennemi juré l’ex-chef des services Omar Souleima …

Que des salafistes comme Hazem Abou Ismaïl, le partisan d’un islam rigoriste avec lesquels les Frères viennent d’ailleurs de rédiger la nouvelle constitution du pays …

Ou d »ex-leaders historiques de la confrérie comme Abdel Moneim Aboul Foutouh, justement exclu en juillet dernier pour s’être déclaré candidat à la présidentielle  …

The GOP Brotherhood of Egypt

Demonized in the U.S. as radical terrorists, Egypt’s Islamists are actually led by free-market businessmen

Avi Asher-Schapiro

Salon

Jan 26, 2012

While Western alarmists often depict Egypt’s Muslim Brotherhood as a shadowy organization with terrorist ties, the Brotherhood’s ideology actually has more in common with America’s Republican Party than with al-Qaida. Few Americans know it but the Brotherhood is a free-market party led by wealthy businessmen whose economic agenda embraces privatization and foreign investment while spurning labor unions and the redistribution of wealth. Like the Republicans in the U.S., the financial interests of the party’s leadership of businessmen and professionals diverge sharply from those of its poor, socially conservative followers.

The Brotherhood, which did not initially support the revolution that began a year ago, reaped its benefits, capturing nearly half the seats in the new parliament, which was seated this week, and vaulting its top leaders into positions of power.

Arguably the most powerful man in the Muslim Brotherhood is Khairat Al-Shater, a multimillionaire tycoon whose financial interests extend into electronics, manufacturing and retail. A strong advocate of privatization, Al-Shater is one of a cadre of Muslim Brotherhood businessmen who helped finance the Brotherhood’s Freedom and Justice Party’s impressive electoral victory this winter and is now crafting the FJP’s economic agenda.

At Al-Shater’s luxury furniture outlet Istakbal, a new couch costs about 6,000 Egyptian pounds, about $1,000 in U.S. currency. In a country where 40 percent of the population lives on less than $2 a day, Istakbal’s clientele is largely limited to Egypt’s upper classes.

Although the Brothers do draw significant support from Egypt’s poor and working class, “the Brotherhood is a firmly upper-middle-class organization in its leadership,” says Shadi Hamid, a leading Muslim Brotherhood expert at the Brookings Institution in Washington.

Not surprisingly, these well-to-do Egyptians are eager to safeguard their economic position in the post-Mubarak Egypt. Despite rising economic inequality and poverty, the Brotherhood does not back radical changes in Egypt’s economy.

The FJP’s economic platform is a tame document, rife with promises to root out corruption and tweak Egypt’s tax and subsidies systems, with occasional allusions to an unspecific commitment to “social justice.” The platform praises the mechanisms of the free market and promises that the party will work for “balanced, sustainable and comprehensive economic development.” It is a program that any European conservative party could get behind.

Over the last few months the Brothers have been publicizing their economic conservatism to international investors and financial institutions.

“The Brothers see this as a major source of its appeal among Western audiences,” Hamid explains. “Most people think the Brothers would be aligned with a leftist interventionist approach to the economy. But after taking a second look, most investors find themselves pleasantly surprised when they find out otherwise.”

Speaking to Reuters in November, Hassan Malek, a textile mogul and Brotherhood financier, emphasized that the Brothers “want to attract as much foreign investment as possible … and this needs a big role for the private sector.” Just last week, Malek was tapped by the Brotherhood to head up the newly formed “Egyptian Business and Investment Association,” a coalition of leading Brotherhood businessmen working to promote private investment.

For his part, Al-Shater has been personally courting select investors and reassuring them in private that the Brothers have no radical plans for the economy.

Over the last few months the Egyptian investment bank EFG-Hermes organized sit-downs between Al-Shater and 14 major investment managers from Europe, the United States and Africa. Al-Shater used the opportunity to reassure investors that the new government shares their goals.

“I believe the meeting dismissed some investors’ concerns about an extreme economic policy,” said Wael Ziada, an official with EFG.

The Brotherhood wants continuity. Al-Shater’s relationship with EFG-Hermes has raised some eyebrows, since the investment bank was partially owned by deposed President Hosni Mubarak’s son Gamal. But the businessmen in the Brotherhood do not seem concerned by this connection, and they are not at all hasty to jettison the Mubaraks’ economic legacy.

Malek has even gone so far as to praise the economic policies of the Mubarak regime. “We can benefit from previous economic decisions. There have been correct ones in the past … Rachid Mohamed Rachid [Mubarak’s minister of trade] understood very well how to attract foreign investment.”

What Malek failed to mention is that Rachid fled to Dubai after the ouster of Mubarak and has since been convicted in absentia of squandering public funds and embezzlement.

Rachid worked to privatize Egyptian industries, reduce taxes and subsidies, and defang unions. This economic model, adopted at the urging of the IMF and international financial institutions, delivered strong economic growth — nearly 6 percent a year from 2004 to 2009 — but also generated inequality. The gains were concentrated in the hands of Egypt’s economic elite, while millions of working-class Egyptians saw their wages stagnate, as rising food prices pushed many to the brink.

This pressure inaugurated a wave of strikes, which were a key component in the uprising that toppled the Mubarak regime last spring. Since Mubarak’s ouster, however, the Brotherhood has taken a hostile line against trade unions. When a wave of strikes rocked Egypt last September, the Brothers sided with business interests and the ruling military junta against the unions.

“The Brothers have been against wildcat strikes and all significant labor actions,” says Zeinab Abdul-Magd, an Egyptian academic and leftists activist. “The Brothers just don’t relate to workers.”

The Brothers do run a number of impressive charity organizations for Egypt’s poor, and during holidays the Brotherhood offers subsidized meat to the poor. The Brotherhood’s candidates won big in last month’s parliamentary elections preaching social justice and promising relief to Egypt’s increasingly impoverished population.

But when it comes to specific policy proposals that could help Egypt’s millions of families who struggle to afford food, the Brothers employ what Shadi Hamid at Brookings calls “strategic ambiguity.”

“Their approach is to be everything to everyone all at once,” but in reality, Hamid says the leaders of the Brotherhood are “not in touch with the shockingly high levels of poverty on the grass-roots level.”

With Egypt facing a looming financial crisis — with rising unemployment and diminishing currency reserves — the real priorities of the Brotherhood will be tested. Despite Islam’s prohibition on interest, the leaders of the FJP have already met with representatives of the IMF who are offering over $3 billion in loans to ease Egypt’s financial burden.

It will be weeks before the new parliament takes any concrete steps to reform Egypt’s economy. But George Ishak, the co-founder of the Free Egyptian Party, a moderate liberal party that only managed to win one seat in the parliament, expressed skepticism that the Muslim Brotherhood would break with the past. “There’s a danger they will continue with the Mubarak policies.”

When asked what he would do differently Ishak responded, “I think we need to focus not just on growth, but instead think about the quality of growth … we need to think about redistribution.”

But that’s not what the Muslim Brotherhood is thinking about.

Avi Asher-Schapiro is a writer living in Cairo.

Voir aussi:

En Egypte, les Frères musulmans visent désormais la présidence

Le Monde

avec AFP, AP et Reuters

01.04.2012

Les Frères musulmans, qui avaient annoncé qu’ils ne brigueraient pas la présidence égyptienne, sont revenus sur leur décision en désignant Khairat Al-Chater comme candidat au premier tour de l’élection présidentielle, les 23 et 24 mai. Al-Chater, un informaticien devenu influent homme d’affaires, est considéré comme le numéro deux de la confrérie et comme son principal financier. Pendant des mois, les Frères ont assuré vouloir soutenir un candidat d’union, compatible avec leurs idées, mais pas affilié à leur formation, afin de ne pas donner le sentiment de vouloir accaparer le pouvoir. Leur revirement a été précédé de plusieurs jours de débats internes houleux.

La confrérie a expliqué qu’elle avait changé d’avis en constatant que ni les autres candidats, ni le Parlement n’étaient en mesure de répondre aux « demandes de la révolution », une critique implicite envers la gestion de la transition par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) au pouvoir. « Nous avons donc décidé de participer à la présidentielle, pas parce que nous sommes avides de pouvoir mais parce que la majorité parlementaire ne peut pas jouer son rôle », a justifié Mohamed Morsy, président du parti Liberté et Justice (PLJ) des Frères musulmans.

GRAND FAVORI PAR DÉFAUT

Le secrétaire général de la confrérie, Mahmoud Hussein, a estimé que « la révolution et le processus démocratique sont réellement menacés » par la présence à la présidentielle de candidats issus de l’ancien pouvoir. Sont visés l’ex-chef de la Ligue arabe, Amr Moussa, ministre des affaires étrangères sous Hosni Moubarak, le dernier premier ministre du raïs déchu, Ahmad Chafic, ou l’ex-chef des services et longtemps ennemi juré des islamistes, Omar Souleimane.

Les relations entre le PLJ et le CSFA, qui a jugé dès la fin des élections que la nouvelle Assemblée n’était « pas représentative » de la société égyptienne, se sont encore tendues ces dernières semaines autour du processus de rédaction de la future Constitution. Les partis laïques ont boycotté la commission de rédaction, accusant les Frères de monopoliser cette instance en s’alliant pour la circonstance aux fondamentalistes salafistes.

L’annonce bouleverse la donne politique à moins de deux mois du premier scrutin présidentiel depuis la chute de Moubarak en février 2011. Au vu du résultat des élections législatives – le PLJ a remporté plus de 40 % des sièges – le candidat soutenu par les Frères musulmans fera figure de grand favori, mais certains analystes font remarquer que la crainte d’un monopole du pouvoir par les islamistes pourrait aussi servir les intérêts d’autres candidats.

Voir également:

L’ambition présidentielle des Frères musulmans change la donne

02-04-2012

Edmund Blair et Marwa Awad

LE CAIRE (Reuters) – La décision des Frères musulmans de présenter la candidature de Khaïrat al Chater a totalement changé de la donne de l’élection présidentielle en Egypte et met en évidence les divisions entre islamistes, l’inquiétude des libéraux et la nervosité croissante de l’armée.

Hommes d’affaires avisé et stratège politique habile, y compris du fond des geôles d’Hosni Moubarak où il a plusieurs fois séjourné, Khaïrat al Chater n’est pas encore entré en campagne qu’il figure déjà au rang des favoris du scrutin dont le premier tour est programmé les 23 et 24 mai.

A 61 ans, ce père de dix enfants incarne l’impatience nouvelle d’une confrérie islamiste qui a attendu son heure pendant 84 ans et n’entend désormais pas laisser passer sa chance, au point d’être revenue sur sa promesse de ne pas briguer la présidence.

Les Frères musulmans ont justifié ce revirement par le fait que le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui a promis de rendre le pouvoir aux civils à l’issue de la présidentielle, a cherché, selon eux, à limiter les pouvoirs du Parlement depuis la nette victoire de leur parti Liberté et Justice (PLJ) aux législatives.

Le score du PLJ, qui a remporté plus de 40% des sièges à l’Assemblée du Peuple, loin devant tous les autres partis, semble placer Khaïrat al Chater dans un fauteuil en vue de la présidentielle.

Pour autant, sa candidature va renforcer les divisions entre islamistes, qui présenteront au moins trois candidats – les deux autres étant le dissident réformateur des Frères musulmans Abdel Moneim Aboul Fotouh, exclu de la confrérie l’an dernier, et le salafiste Hazem Salah Abou Ismaïl, proche, bien qu’indépendant, du parti Al Nour, deuxième des législatives avec environ 25% des voix.

PERTE DE CRÉDIBILITÉ

Ces deux candidats bénéficient d’une bonne assise populaire et certains, y compris au sein du PLJ, s’inquiètent de l’impact de cette cacophonie sur l’image de la confrérie – 52 des 108 membres de son conseil consultatif se seraient d’ailleurs prononcés contre la candidature de Khaïrat Al Chater, selon un responsable islamiste.

« La confrérie a le droit de présenter son propre candidat mais elle doit être consciente qu’elle perd beaucoup de sa crédibilité et qu’elle accroît les divisions avec les autres mouvements nationaux », lui a fait écho sur Twitter Mohamed Habib, un ancien adjoint du guide suprême.

Signe, peut-être, qu’il est conscient de la délicatesse de la situation, Khaïrat al Chater a fait profil bas depuis l’officialisation de sa candidature samedi, se contentant d’annoncer dans un communiqué sa démission de son poste de vice-président du PLJ. Selon son avocat, son casier judiciaire a été effacé pour lui permettre de se présenter.

Homme de l’ombre jusqu’à la révolution, il est pourtant un personnage clé depuis la chute d’Hosni Moubarak, les émissaires, notamment occidentaux, se pressant pour rencontrer celui qui passe pour être le grand argentier de la confrérie, comme lors de la négociation d’un prêt de 3,2 milliards de dollars du Fonds monétaire international.

« L’Egypte ne reviendra pas au système du parti unique. La confrérie aidera les autres partis à se renforcer. Même si un parti est majoritaire, il ne doit pas monopoliser le pouvoir », avait-il dit à Reuters en mars 2011, dix jours après sa libération.

TENSIONS AVEC L’ARMÉE

Le monopole du pouvoir est pourtant le chemin sur lequel certains, en particulier les libéraux et les laïques, estiment que les Frères musulmans viennent de s’engager.

« Ils montrent chaque jour qu’ils n’ont qu’un seul objectif: le pouvoir », accuse Ahmed Saïd, un dirigeant du parti des Egyptiens libres, un mouvement libéral fondé après la révolution.

Le changement de stratégie de la confrérie traduit aussi la dégradation de ses relations avec l’armée, avec laquelle le reste de l’opposition l’a pourtant accusée de connivence, voire d’alliance, au moment des élections législatives.

Le refus du CSFA de limoger le gouvernement transitoire, dirigé par un ancien Premier ministre d’Hosni Moubarak, après les élections législatives est d’ailleurs un des arguments avancés par le secrétaire-général de la confrérie pour justifier la candidature de Khaïrat al Chater.

Il existe, selon Mahmoud Hussein, « une réelle menace sur la révolution et la transition démocratique vers un gouvernement civil élu ».

En attendant la rédaction de la nouvelle constitution par un comité composé pour moitié de parlementaires, c’est à l’armée ou au nouveau président élu que revient le droit de désigner le chef du gouvernement.

Les généraux ont assuré qu’ils ne présenteraient pas de candidat à la présidentielle, mais face aux divisions des islamistes, ils pourraient essayer d’en tirer profit en soutenant un candidat comme l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, ou le dernier Premier ministre d’Hosni Moubarak, l’ex-général Ahmed Chafik.

Si cela devait aboutir à l’élection d’un de ces deux hommes de l’ancien régime, souligne le politologue Hassan Nafaa, « les Frères musulmans porteraient la responsabilité de ce résultat ».

Tangi Salaün pour le service français

Voir encore:

Les Frères musulmans visent la présidence égyptienne

Marion Guénard

Le Figaro

02/04/2012

Lancés dans une course pour le pouvoir avec l’armée, les islamistes bousculent leur agenda politique.

Ironie du sort, c’était une promesse de Khairat el-Shater lui-même, formulée en avril 2011, quelques semaines après la révolution de janvier, pour rassurer les Égyptiens et au-delà les puissances occidentales: les Frères musulmans, respectueux de l’équilibre des pouvoirs démocratiques, ne présenteront pas de candidat à la présidentielle.

Pourtant, un an plus tard, la position officielle des Frères change du tout au tout. Samedi soir, la confrérie a annoncé qu’elle se rangeait derrière son numéro deux, le puissant homme d’affaires Khairat el-Shater, pour briguer la fonction suprême, dont l’élection aura lieu le 23 mai prochain. Élu par le Conseil consultatif, par 56 voix contre 52, cet homme à la silhouette de géant, connu pour être le gestionnaire, voire l’une des sources de financements de la confrérie, a démissionné dans la foulée de son poste d’adjoint au guide suprême. Quels motifs peuvent justifier un tel revirement? Dans le communiqué du parti Liberté et Justice, le bras politique de la confrérie, les Frères évoquent «des menaces sérieuses (qui) pèsent sur la révolution et la démocratie en Égypte, dont le refus par le Conseil suprême des forces armées de former un gouvernement de coalition nationale à la place du cabinet Ganzouri.»

La candidature de Khairat el-Shater à la présidentielle égyptienne est une nouvelle étape dans le bras de fer que se livrent militaires et Frères pour le partage du pouvoir. Depuis plusieurs semaines, les députés de Liberté et Justice, qui représentent près de la moitié du Parlement, exigent la démission du gouvernement de Kamal el-Ganzouri, nommé et protégé par les militaires. Le ton est monté d’un cran la semaine dernière, quand les Frères ont accusé l’armée de vouloir faire échouer la révolution.

Cependant, il n’est pas certain que la candidature de Khairat el-Shater soit légalement possible. Prisonnier politique sous le régime de Moubarak, condamné à cinq ans de réclusion en 2008, ce cadre des Frères musulmans a été libéré au printemps dernier pour des raisons de santé, sans avoir purgé toute sa peine, ce qui le rend inéligible aux yeux de la loi égyptienne.

Les militants sceptiques

«Si les militaires ne veulent pas de lui, ce sera facile de l’écarter. C’est pourquoi cette décision est si difficile à comprendre», avance, prudent, Nour, jeune homme issu d’une famille «Frère», aujourd’hui militant au sein du Tayyar el-Masri, un parti de jeunes dissidents, déçus par le manque d’ouverture de la confrérie. Au sein même des Frères, beaucoup regardent cette prise de position d’un œil dubitatif. À commencer par les plus jeunes. Personne n’a oublié l’exclusion en juillet dernier d’un des leaders historiques de la confrérie, Abdel Moneim Aboul Fotouh, pour s’être déclaré candidat à la présidentielle. Depuis, le bureau exécutif des Frères menace quiconque le soutiendra de mise au ban.

Cette réaction autoritaire a fait fuir nombre de jeunes, qui, comme Nour, ne se reconnaissaient plus dans la confrérie et qui, depuis, ont rejoint la campagne du Frère déchu. Certains cadres ne cachent pas leur scepticisme. Vétéran des Frères musulmans, Kamal el-Helbawy a démissionné, suivi par une poignée de plus jeunes.

Voir par ailleurs:

The Very Model of a Modern Muslim Brother

Meet Khairat Al Shater, poster boy of ‘moderate’ Islamist politics.

Bret Stephens

In Egypt’s upcoming presidential election, there are three main contenders.

One is a septuagenarian dinosaur who served a decade as foreign minister in Hosni Mubarak’s dictatorship.

Another was quoted in 2004 by Ikhwanonline—the website of the Muslim Brotherhood—calling for « Arab and Muslim peoples to prepare for Jihad, and boycott all forms of dealing with the Zionist-American enemy and the states that support it. »

And then there’s the third guy, who’s the real hardliner.

Welcome to Arab democracy, post-Arab Spring. That third guy is Hazem Salah Abu Ismail, a telegenic Salafist who admires Iran, wants to abolish the peace treaty with Israel, end trade with the West, and have women work at home. The Weekly Standard carried an instructive piece about him in September, warning that he had a good shot at winning the presidency. On Sunday, the New York Times got around to taking note of him, too, apparently since the State Department has also come around to thinking he could win.

Which brings us back around to candidate No. 2.

He’s Khairat Al Shater, a multimillionaire businessman who was the Muslim Brotherhood’s deputy head and de facto CFO until last week, when he resigned the Brotherhood (with its blessings) to run for president. Though the Brotherhood had pledged not to field a candidate, it’s doing so anyway out of frustration with the reluctance of Egypt’s military rulers to cede effective power more quickly. And that’s OK with the Obama administration, partly as a hedge against a possible Abu Ismail victory, partly because they’re OK with him.

Mr. Shater, the Times reports, « is in regular contact with the American ambassador, Anne Patterson, as well as the executives of many American companies here, and United States officials have praised his moderation as well as his intelligence and effectiveness. »

About Mr. Shater’s intelligence and effectiveness, there’s little debate. But as the quote from Ikhwanonline suggests, « moderation »—except perhaps in the broader company he keeps—is another matter.

So, on the subject of Israel, Mr. Shater noted that the killing of Hamas’s Ahmed Yassin was « a heinous crime corresponding to the perfidious nature of the Zionist enemy. » As for negotiating with Israel, he called it « mindless »: « The only way » to deal with the Jewish state, he insisted, « is jihad. » He faulted « the enemies of Islam » for trying to « distort and remove [jihad] from the hearts and minds and souls of Muslims. » He blasted the U.S. for preventing « the Islamic nation in its entirety » from eliminating « the usurper Zionist enemy. »

Of course that’s just Israel, and what else is a leading Muslim Brother supposed to say? Still, given that the Egyptian-Israeli peace treaty is a cornerstone to U.S. policy in the Mideast, it might at least call into question the wisdom of the U.S. becoming comfortable with a Shater presidency.

Then there’s Mr. Shater’s ideas about governance in general, spelled out in a lengthy talk he gave last year in Alexandria about the history, philosophy, methods and ambitions of the Brotherhood. (An English translation will be available later this month at the Hudson Institute’s currenttrends.org.)

A few sentences in Mr. Shater’s talk will come as music to Western ears: He calls for an independent judiciary, rule of law, economic development and the peaceful rotation of power.

But that has to be understood in the context of Mr. Shater’s broader aims: « Restoring Islam in its all-encompassing conception; subjugating people to God; instituting the religion of God; the Islamization of life. » His notion of an ideal citizen is a cadre: « Every individual in the Society should be . . . a walking Quran. » Similarly, his notion of religious piety is organizational commitment: « With individual piety the issues connected to organizational developing must also be present. »

More important, while Mr. Shater believes that different historical circumstances require different organizational tactics, he is adamant that the Brotherhood’s goals must remain fixed and unyielding.

« No one can come and say, ‘let’s change the overall mission’. . . . No one can say, ‘forget about obedience, discipline and structures. . . . No. All of these are constants that represent the fundamental framework for our method; the method of the Muslim Brotherhood. It is not open for developing or change. »

What Mr. Shater is advocating, in other words, is the creation of flexible democratic political structures within the rigid framework of a quasi-totalitarian society. And like all totalitarian visions, it even comes with its own Guardians of Virtue: « The Revolution, » he says, « needs to become perpetual, » with a core group of « one or two million » to safeguard the revolution from its enemies. In the old Soviet Union, that job was done by the KGB. In Iran today, it’s the IRGC.

Is this vision of a regime really compatible with American values and interests? People in the Obama administration seem to think so. Hang on, wasn’t there a third candidate? Amr Moussa, dinosaur, is looking better all the time.

Voir enfin:

Obama and the Eisenhower Standard

When crafting foreign policy, the late president didn’t ‘give a damn how the election goes.’

Fouad Ajami

The WSJ

April 1, 2012

On Nov. 6, 1956, Election Day, to be precise, President Dwight D. Eisenhower sent a brief message to British Prime Minister Anthony Eden: « We have given our whole thought to Hungary and the Middle East. I don’t give a damn how the election goes. »

Eisenhower could afford that kind of attitude—he was a genuine American hero in World War II, and there was no chance of his losing his bid for a second term to the inconsequential Adlai Stevenson. But the election came, as the historian David Nichols put it, during a « perfect storm. » Britain and France had invaded Egypt under the guise of bringing to a halt fighting in the Suez Canal between Egypt and Israel, and the Soviet Union had deemed this the right time to crush a Hungarian bid for freedom.

Ours is a different world. Barack Obama isn’t to be held to the Eisenhower standard. Indeed, as a fortunate « off-mic » moment recently revealed, this president bargains with Russian errand boy Dmitry Medvedev over something as trivial as protecting Europe with a missile defense system. I will have more « flexibility, » the leader of the Free World says, with my last election behind me.

Thankfully, we don’t live in the shadow of a nuclear showdown. But from its very beginning, this presidency has been about the man himself and his personal ambition, and less so his duty to democracy.

So what’s to be said of Mr. Obama’s foreign-policy accomplishments? Has he, like Eisenhower, given his whole thought to the troubles of the Middle East? As a candidate, he declared Afghanistan the « war of necessity. » But the war does not detain or torment him, nothing here of the anguish of LBJ over Vietnam. He ordered his own surge in Afghanistan but took away so much of its power by announcing a date for American withdrawal in 2014—two good, safe years after his second presidential bid. This way peace could be had with the Taliban who could wait us out—and with the « progressives » at home who have no use for this war but are willing to grant the president prosecuting it time and indulgence.

In the same vein, the primacy of electoral politics over the necessities of strategy had driven the decision to quit Iraq and give up our gains in that vital country. Mr. Obama gave the Iraqis an offer they were meant to refuse. The small residual force he said he would accept, a contingent of somewhere between 3,000 and 5,000 soldiers, could hardly defend itself, let alone be of any use to the Iraqis.

No one was fooled. The American president had given every indication that he had no interest in Iraq and its affairs. A decade of sacrifices lay behind us in Iraq, the new order was too fragile to stand alone. We could have had an appreciable presence in Iraq—the Kurds, the Shiites, the Sunnis would have all been glad for the American protection. This presence would have served us well as a hedge against the hegemonic ambitions of Iranian theocracy, and an Iraq in the orbit of U.S. power would have been less likely to cast its fate with the embattled House of Assad in Syria.

For a year now, the people of Syria have been in the midst of a heroic struggle against a tyrannical regime, but no American help has come their way. Moral considerations aside, Syria is now a strategic battleground, a place where Iranian power challenges, by proxy, the moderate order of nations in the region. For three decades, the Iranian radical theocracy has waged campaigns of terror away from its soil.

In Syria, the mullahs are determined to prevail in the face of the moderate Arabs and Western democracies. Much of the order of the region hangs in the balance. Were the Iranian bid for regional hegemony to be broken in Syria, the Middle East would change for the better.

As the noted scholar of strategy Charles Hill put it, Syria is the ideal place to rattle the turbans. Were the Assad regime to bite the dust, the stranglehold of Hezbollah over Lebanon would come to an end. In « the East » there is that age-old instinct for reading the wind and riding with the victor.

It had taken some five months for President Obama to call on Bashar al-Assad to relinquish power, but once that call was made we were reduced to mere spectators of the Syrian calamity. We exaggerated the might of the Assad killing machine, belittled the opposition, and doubting their purpose and cohesiveness, refrained from arming the defectors.

American intelligence and policy statements could never get it right: Assad was, alternately, a dead man walking or firmly in the saddle. When a measure of ambiguity about American intentions could have aided the Syrian rebellion, the Pentagon and State Department went out of their way to reassure the despot in Damascus that there was nothing to worry about in Washington. No wonder the suspicion has grown that the Obama administration is content to see Assad ride out the storm.

From this great contest, the administration wishes to be spared. Were Assad to fall, the claim could be made that the Obama wisdom had been vindicated, that an « organic » Arab rebellion had prevailed. In the meantime, the agony of Homs and Hama, the popular upheaval against a monstrous tyranny, is left untended.

Mr. Obama has never owned up to the fact that the cruel regimes in Tehran and Damascus were the ones he had been eager to court at the dawn of his presidency. Read the Wikileaks from Damascus in early 2009—they are full of false hope that the olive branch extended to the Damascus dictatorship had altered its ways.

History is perhaps forgiving nowadays, the Syrian rebellion could be crushed without Mr. Obama paying an appreciable political price. It is a sad truth that the president has become the embodiment, and the instrument, of our retreat from distant shores—and concerns. He trades away strategic American assets in the hope that the American people will not care or notice. On the face of it, he exudes a sublime confidence that the world could be held at bay—at least until November, past that last election.

Mr. Ajami is a senior fellow at Stanford University’s Hoover Institution and co-chair of Hoover’s Working Group on Islamism and the International Order.


Présidentielle 2012: Vous avez dit bobos? (How France’s bobos fell out of paradise)

1 avril, 2012
J’appelle bourgeois quiconque pense bassement. Flaubert
Toutes les stratégies que les intellectuels et les artistes produisent contre les « bourgeois » tendent inévitablement, en dehors de toute intention expresse et en vertu même de la structure de l’espace dans lequel elles s’engendrent, à être à double effet et dirigées indistinctement contre toutes les formes de soumission aux intérêts matériels, populaires aussi bien que bourgeoises.  Bourdieu
On ne s’en rend pas toujours compte en Occident mais nous vivons à bien des égards une époque formidable. Des centaines de millions de personnes sortent de la pauvreté. L’Internet permet à tout un chacun d’avoir accès à l’information dont l’universitaire le plus privilégié ne pouvait rêver il y a seulement quelques années. The Economist (2010)
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Nous qui vivons dans les régions côtières des villes bleues, nous lisons plus de livres et nous allons plus souvent au théâtre que ceux qui vivent au fin fond du pays. Nous sommes à la fois plus sophistiqués et plus cosmopolites – parlez-nous de nos voyages scolaires en Chine et en Provence ou, par exemple, de notre intérêt pour le bouddhisme. Mais par pitié, ne nous demandez pas à quoi ressemble la vie dans l’Amérique rouge. Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui sont Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins. […] Nous ne savons pas ce que peut bien dire James Dobson dans son émission de radio écoutée par des millions d’auditeurs. Nous ne savons rien de Reba et Travis. […] Nous sommes très peu nombreux à savoir ce qu’il se passe à Branson dans le Missouri, même si cette ville reçoit quelque sept millions de touristes par an; pas plus que nous ne pouvons nommer ne serait-ce que cinq pilotes de stock-car. […] Nous ne savons pas tirer au fusil ni même en nettoyer un, ni reconnaître le grade d’un officier rien qu’à son insigne. Quant à savoir à quoi ressemble une graine de soja poussée dans un champ… David Brooks
Well, my joke is that I consider myself a bobo with bad grades. If I’d studied more, I would have gotten into Harvard and I could afford the big kitchen and all that. But I am a bobo in some sense. You know, the essence of bobo life is people who consider themselves sort of artistic or writers or intellectuals but find themselves in the world of making money, in the world of commerce. And so I certainly am in that. You know, I consider myself a writer, and I live for ideas and things like that. But I also want a big house, so I’m caught between money and spirituality. David Brooks
On les appelle bourgeois bohèmes Ou bien bobos pour les intimes Dans les chanson d’Vincent Delerm On les retrouve à chaque rime Ils sont une nouvelle classe Après les bourges et les prolos Pas loin des beaufs, quoique plus classe Je vais vous en dresser le tableau Sont un peu artistes c’est déjà ça Mais leur passion c’est leur boulot Dans l’informatique, les médias Sont fiers d’payer beaucoup d’impôts Ils vivent dans les beaux quartiers ou en banlieue mais dans un loft Ateliers d’artistes branchés, Bien plus tendance que l’avenue Foch ont des enfants bien élevés, qui ont lu le Petit Prince à 6 ans Qui vont dans des écoles privées Privées de racaille, je me comprends ils fument un joint de temps en temps, font leurs courses dans les marchés bios Roulent en 4×4, mais l’plus souvent, préfèrent s’déplacer à vélo Ils lisent Houellebecq ou Philippe Djian,les Inrocks et Télérama, Leur livre de chevet c’est Surand Près du catalogue Ikea. Ils aiment les restos japonais et le cinéma coréen passent leurs vacances au cap Ferret La côte d’azur, franchement ça craint Ils regardent surtout ARTE Canal plus, c’est pour les blaireaux Sauf pour les matchs du PSG et d’temps en temps un p’tit porno Ils écoutent sur leur chaîne hi fi France-info toute la journée Alain Bashung Françoise Hardy Et forcement Gérard Manset Ils aiment Desproges sans même savoir que Desproges les détestait Bedos et Jean Marie Bigard, même s’ils ont honte de l’avouer Ils aiment Jack Lang et Sarkozy Mais votent toujours écolo Ils adorent le Maire de Paris, Ardisson et son pote Marco La femme se fringue chez Diesel Et l’homme a des prix chez Kenzo Pour leur cachemire toujours nickel Zadig & Voltaire je dis bravo Ils fréquentent beaucoup les musées, les galeries d’art, les vieux bistrots boivent de la manzana glacée en écoutant Manu chao Ma plume est un peu assassine pour ces gens que je n’aime pas trop par certains côtés j’imagine que je fais aussi partie du lot. Renaud (2006)
Les bobos rêvent des quartiers populaires, les jeunes rêvent d’en sortir et les plus vieux qui ont ici leurs racines ne se retrouvent plus dans ces quartiers qui se transforment. Arte (2006)
Les Bobos, contraction de «bourgeois» et de «bohème», cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace. (…) Caché derrière ses lunettes de glacier en pleine ville, planqué sous un bonnet tibétain griffé, invisible sous son look écolo-ethnico-pratique, le bourgeois nouveau est là. Bohème, pétrie de contradictions, de bons sentiments et d’égoïsme, d’éthique et de culte du bien-être, la nouvelle élite reprend à son compte les valeurs de 68, digère la vague bio-écolo, se préoccupe des excès de la mondialisation. N’empêche, même bohème, le bourgeois cultive ambition et succès social, distinction de classe et singularité du comportement. L’anticonformisme le guide. L’obsession d’être pris pour un beauf lui fera se précipiter pour acquérir ce petit quelque chose qui le différenciera du lot, bol à soja japonais, couverts à salade africains, bob rapporté de Millau… L’Américain David Brooks croque et moque dans Bobos in Paradise (Bobos pour «bourgeois bohèmes»), cette classe dirigeante directement issue de la société de l’information. Brooks décrit cette élite rajeunie (entre 30 et 40 ans) qui s’épanouit dans la nouvelle économie, les médias, le cinéma. Plus généralement, cette génération de «méritocrates» surdiplômés fait son lit dans toutes les professions intello-artistiques.  (…) Bobo fait du vélo et surfe sur le Net. Car l’ambition majeure du Bobo, c’est la contradiction réconciliée : argent et conscience sociale, esprit critique et hédonisme, culte du corps et sexualité débridée, anticonformisme et management, multiculturalisme et consommation de masse… Il peut faire fortune en Bourse avec ses stock-options, mais répugner à l’achat d’une voiture de sport. Non pas qu’il soit pingre : il dépense sans compter pour une cuisine ultra-équipée et designée, préférant l’acier au blanc, la vitro-céramique au gaz, du moment que c’est pour son bien. Il s’acharne à planter des graines aromatiques sur son balcon pollué, se rue aux conférences de l’Université de tous les savoirs pour «s’enrichir», part en vacances dans une ferme retapée du Poitou, adopte le look Chiapas, s’encanaille chez Gap ou H & M tout en portant un petit haut Jil Sander, cher mais invisible. Il fait du vélo et entretient son corps «de l’intérieur» à l’aide de bains aux huiles essentielles, il préfère le gicong, la gym «réénergisante» chinoise à l’aérobic. Le Bobo aime les homos, rejette les racistes et les matérialistes, jongle avec les accessoires technoïdes (organiseur de poche, téléphone portable miniature…) et fait ses courses sur le Net. Libération (juillet 2000)
Comparé au bourgeois dédaigneux ou au militant de gauche donneur de leçons, le bobo est ce que le petit-suisse est au roquefort. Il incarne la désintégration du politique, car il place ses ‘émotions vraies’ et son bien-être avant toute réflexion sur le destin de la collectivité nationale. Le Figaro
Les bobos gagnent confortablement leur vie, mais évitent de l’afficher. Les voitures de luxe et les chemises de soie ne font pas partie de leur univers. Le négligé chic serait davantage leur genre. Pour eux, l’argent ne pose pas de problème tant qu’il permet de manger bio, de faire des excursions dans des régions toniques et de signer des chèques en faveur d’associations caritatives. S’ils critiquent la culture capitaliste, ils s’autorisent tout de même à dépenser des fortunes pour rester à la pointe de la haute technologie, avec ordinateurs et téléphones portables sophistiqués. Partant en vacances, les bobos choisissent de préférence des endroits reculés et des modes de transports rudimentaires… « Les dollars dépensés pour notre voyage sont des investissements dans notre propre capital humain… Nous voulons percer d’autres cultures, essayer d’autres modes de vie », écrit M. Brooks. En lançant les bobos, David Brooks aimerait avoir donné son nom à une nouvelle génération. Mais pour que celle-ci existe vraiment des fondements politiques ou religieux mieux établis seront sans doute nécessaires. Après tout, écrit Debra Galant dans le New York Times, il s’agit simplement de personnes qui « pensent à gauche et vivent à droite ». Avec leur goût prononcé pour la conciliation, leur rejet de toutes révoltes et démarches radicales (orthodoxie religieuse, remise en cause de l’Etat), les bobos manquent encore un peu d’épaisseur, y compris en France, où l’appellation commence à être connue. Le Monde
Municipales 2001. Radiographie d’une élection. Le bourgeois bohème a un revenu élevé, des diplômes, et s’installe dans les quartiers populaires. Selon notre sondage, il a massivement voté à gauche. Libération (mars 2001)
Madelin est la meilleure incarnation sur l’échiquier politique de l’électorat « bobo », ces « bourgeois bohème » issus de Mai 68, libéraux-libertaires, pour qui fumer un joint de marijuana n’est pas criminel, qui passent tout aux minorités, homosexuelles ou ethniques. L’ennui est que ces gens-là se croient de gauche.  Eric Zemmour (décembre 2001)
Pour qualifier le retour des catégories intellectuelles plus ou moins fortunées dans les espaces populaires des centres villes, […] ce terme de bobo (pour bourgeois bohème) qui arrive aussi des Etats-Unis nous plaît parce qu’il décrit de manière assez juste la spécificité de ces habitants : de jeunes adultes en phase avec le libéralisme économique, mais qui affichent des modes de vie très différents de ceux de la bourgeoisie traditionnelle. On est dans la famille recomposée, les droits de l’homme, l’écologie, la liberté culturelle et le vote socialiste. Et surtout, c’est essentiel, ils se reconnaissent dans les cours pavées de la Bastille, dans les lofts et les ateliers de la rue Oberkampf, et investissent les quartiers populaires de l’Est parisien. Libération (janvier 2005)
Célibataire, homosexuel, noctambule, à la fois droit-de-l’hommiste et individualiste, puisque très attaché à sa liberté personnelle, Bertrand Delanoë cumule les critères du bourgeois bohème parisien contre lequel l’UMP sonne la charge dans le Livre noir qu’elle a publié début 2005.  Le Figaro (mai 2005)
Les médias les raillent à longueur de pages, la publicité les caricature : glorifiés il y a encore peu de temps, les bobos ne sont plus en odeur de sainteté. Mais que leur reproche-t-on, au juste? Dans la galerie des épouvantails médiatiques, les bobos auraient-ils supplanté les BCBG ou les yuppies des années quatre-vingt, après avoir été portés au pinacle ? Avant la publicité, la presse s’était déjà fait l’écho d’un certain agacement. […] Lancé [sic] en 1999 par le journaliste américain David Brooks dans le livre Bobos in Paradise, l’expression, gentiment régressive, semble bien être devenue la dernière insulte à la mode. Stratégies (octobre 2005)
[Ce sont] les nouveaux maîtres de Paris, stars des gazettes et chouchous des pubards, leaders d’opinion et des dîners en ville, nouvelle volaille qui, comme dans la chanson de Souchon, fait l’opinion. [ … ] Ce sont quelques poignées de vrais bourgeois mais faux bohèmes, connus ou inconnus, fricotant dans la pub, la presse, la musique ou le cinéma, bref, dans des métiers bien, qui prônent leurs idées et prêchent leurs discours avec d’autant plus de légèreté mondaine qu’ils n’en subiront jamais les conséquences, planqués qu’ils sont dans leurs donjons bardés de digicodes. [ … ] Ce sont les nouveaux gardiens de la Pensée unique qui déversent sur le moindre assaillant l’huile tiède d’une soupe idéologique ressassée, entre deux flèches trempées dans le fiel mortel de leurs propres erreurs. François d’Épenoux (écrivain)
Incarnation vivante des métiers de l’information et d’une société post-moderne où les élites refusent de se concevoir comme telles, les « bourgeois-bohèmes » théorisés par David Brooks – « Les Bobos me font mal », de François d’Epenoux, éd. Anne Carrière – revisitent la figure de la bourgeoisie pour en ringardiser définitivement l’inspiration aristocratique et la vision anti-prolétarienne. (…) Contrairement à une idée reçue, le bobo n’est pas la nouvelle figure, plus branchée et plus sympathique, de la gauche caviar mais bel et bien un nouvel acteur social. Né pendant la crise, le bobo rompt définitivement les amarres avec la vieille bourgeoisie progressiste, cette gauche caviar militant en faveur d’un meilleur partage de la croissance. (…) Ne se sentant pas investi d’une mission qui consisterait à lutter contre cette « réalité économique », il témoigne néanmoins de son ouverture d’esprit sur le plan de la tolérance et de son sens de la solidarité en se félicitant régulièrement de payer beaucoup d’impôts. Faute de vouloir changer la société, il entend agir quotidiennement pour un monde meilleur, notamment à travers sa consommation courante. Le bobo prête ainsi une grande attention au « juste prix » – voire, à la bonne affaire –, à l’authenticité, au bio, au vélo et plus largement à l’environnement tandis qu’il exècre le luxe, symbole par excellence de l’inutilité et d’une réussite aussi arrogante qu’agressive. (…) Mais si le bobo déteste les riches qui s’affichent de façon ostentatoire, il tolère à peine ceux qui cultivent un chic et une élégance conformistes. Pour une raison simple : le bobo n’aime pas les riches trop fiers de leur réussite, soit pour afficher leur supériorité vis-à-vis du reste de la société, soit pour vivre en vase clos. (…) Pas plus que la bourgeoisie « bling-bling » » (celle des nouveaux riches), il n’apprécie l’élitisme, le snobisme et la froideur d’une bourgeoisie plus classique. Ainsi que le souligne David Brooks – « Les Bobos », éd. Florent Massot –, le bobo ne se caractérise pas par une haine de soi (ce serait même plutôt l’inverse) mais – la nuance est importante – par un rapport distancié à la réussite sociale. (…) Pour intégrer l’univers des bobos, « vous devez non seulement montrer que vous gagnez bien votre vie mais vous devez aussi avoir recours à une série de feintes pour montrer que votre réussite matérielle vous importe peu […]. Lors de conversations, vous passerez votre temps à ridiculiser votre propre réussite en parlant simultanément des projets que vous avez réalisés et de la distance ironique que vous gardez par rapport à eux ». (…) Premier marqueur social, le plus visible et sans doute le plus révélateur, le logement. Le bobo aime la ville. La vraie. Celle qui offre de l’animation, des cafés, de la vie. Pour lui, le monde s’articule entre la ville centre et la campagne. L’entre-deux, la banlieue, n’a aucun intérêt. Il n’est pas disposé à quitter son quartier pour s’agrandir ou maintenir son standing dans une ville dortoir de banlieue. Et s’il faut aller dans des quartiers qui ne sont ni forcément évidents, ni toujours très sûrs, et bien tant pis, ou plus exactement tant mieux. Si la bohème se revendique comme telle, c’est dans la mixité ou plus exactement dans la cohabitation (surtout pas dans l’éducation des enfants). (…) Deux conceptions de la ville et de la vie. Le bobo aime la ville socialement mélangée (quoi que jusqu’à un certain point et dans certaines limites), croit en une société pacifiée, où le politique se donne pour objectif « d’équilibrer le budget sans être obligé d’appliquer des restrictions, de réformer l’aide sociale sans porter préjudice à quiconque, de renforcer la lutte contre la drogue en proposant plus de crédits aux centres de réinsertion… » (…) Ces conceptions trouvent logiquement des traductions politiques différentes. Le bobo est de gauche mais il peut également se reconnaître dans un candidat ambitionnant de réconcilier les deux camps. Franck Gintrand
On ne rappelle pas assez que la  la gauche doit d’abord son retour à Paris à une modification profonde de la population, et notamment à l’apparition au début des années 90 d’une nouvelle bourgeoisie. Plus généralement d’ailleurs, l’influence croissante de la gauche plurielle à Paris et dans les villes-centres des grandes métropoles révèle d’abord la capacité des socialistes et des Verts à répondre aux attentes de cette «bourgeoisie bohème» des centres urbains… Ces bourgeois bohèmes, que l’Américain David Brooks (les Bobos, Ed. Massot, 2000) définit comme le produit d’une fusion entre le monde artistique et intellectuel et le monde de l’entreprise, investissent depuis près de dix ans l’ensemble des quartiers et arrondissements populaires de la capitale. Individualisme, multiculturalisme, intérêt pour les questions environnementales, adhésion aux valeurs libérales, absence de référence à la lutte des classes, les «bobos» adhèrent fortement aux idéaux portés par la gauche socialiste et écologiste. Cette évolution sociologique n’est pas propre à Paris, elle s’inscrit dans un vaste mouvement d’accentuation des fractures spatiales dont bénéficient prioritairement les centres des grandes métropoles. Ainsi l’homogénéité sociale des villes-centres n’a cessé de se renforcer depuis le début des années 80. Lieu de pouvoir économique et politique, ces espaces concentrent aussi une part croissante des couches sociales les plus privilégiées, les «cadres et professions intellectuelles supérieures» étant toujours plus nombreux. Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Lille (demain Marseille), aucune grande ville n’échappe au phénomène. Cette évolution montre d’ailleurs que, contrairement aux idées reçues, la recomposition territoriale se réalise plus par une ghettoïsation par le haut de la société que par le décrochage de zones dites sensibles. A Paris, jusqu’au début des années 80, le clivage droite-gauche était marqué par une grande bipolarité sociale. Les catégories moyennes et supérieures votaient majoritairement à droite, tandis que la gauche ralliait une bonne part de l’électorat ouvrier et populaire. La géographie politique de Paris voyait ainsi s’opposer des arrondissements bourgeois de l’Ouest aux arrondissements populaires de l’Est. Jusqu’au début des années 90, les changements sociodémographiques ont favorisé la droite, notamment dans les quartiers les plus populaires, aucun arrondissement n’échappant alors à l’hégémonie du RPR. Depuis, l’arrivée des «bobos» dans ces mêmes quartiers (rénovés ou en cours de réhabilitation) constitue au contraire un point d’ancrage pour la gauche plurielle. Paradoxalement, le basculement à gauche des arrondissements de l’Est parisien est d’abord la conséquence de leur embourgeoisement. Loin de figer la carte politique, le départ des couches populaires a ainsi ranimé le clivage droite-gauche sous une forme inédite. Ce réveil d’une bipolarisation droite-gauche à Paris, n’est cependant pas la résurgence du traditionnel affrontement droite bourgeoise/gauche populaire mais bien celui de deux bourgeoisies. Une bourgeoisie traditionnelle et huppée s’oppose alors à une nouvelle bourgeoisie moins aisée, plus jeune et plus intellectuelle. Si la gauche a le vent en poupe à Paris, et dans de nombreuses villes-centres, c’est d’abord parce que la droite n’a pas su répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie ni accompagner, comme le souhaite Patrick Devedjian, une «société en mouvement». La clé des élections municipales à Paris réside pourtant dans la capacité qu’auront les partis à répondre aux aspirations de cette population dont le poids politique, dans des centres urbains débarrassés des couches populaires, est considérable. A ce petit jeu, la gauche socialiste et écologiste semble mieux placé. Cependant, il ne tient qu’aux partis de droite de répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie qui, pour une large part, a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie et au bien-être individuel. D’autre part, les «bobos» se montrent aussi très sensibles à certaines thématiques de droite, comme la pression fiscale ou l’insécurité. Les valeurs de cette bourgeoisie peuvent parfois rejoindre celles de la droite ou évoluer au gré des circonstances. Le multiculturalisme, souvent affiché, trouve ainsi ses limites dans des arrondissements à forte population immigrée où les pratiques d’évitement et de contournement de la carte scolaire n’ont jamais été si fortes. Christophe Guilluy
Ce qui est drôle, c’est que le détournement a fait que d’un descriptif sociologique qui aurait dû rester dans les pages des magazines féminins, on est arrivé à un sujet qui a finalement desservi la gauche. Christophe Guilluy
En 2000, David Brooks, rédacteur en chef du Weekly Standard et éditorialiste à Newsweek, publie un livre intitulé Bobos in paradise. Les « bobos » sont selon lui des « bourgeois-bohèmes », « qui ont suivi des études supérieures et qui ont un pied dans le monde bohème de la créati­vité et un autre dans le royaume bourgeois de l’ambition et de la réussite matérielle ». Ils forment une « nouvelle élite de l’ère de l’information », un « nouvel establishment». S’il cherche bien à identifier et décrire une nouvelle catégorie sociale, le livre « contient peu de statistiques. Peu de théorie. Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles ! Je me suis contenté de décrire comment vivent ces gens en utilisant une méthode qui pourrait être qualifiée de “sociologie comique” ». De fait, le ton est enlevé, drôle et moqueur (même si Brooks l’annonce d’entrée : « J’appartiens à cette catégorie. Nous ne sommes pas si méchants que ça. »). La population décrite est typiquement américaine, le parangon du « bobo » est le couple Clinton « faisant partie des pacifistes des années 1960 et des fanatiques des échanges boursiers des années 1980. Ils sont arrivés à la Maison-Blanche chargés à bloc d’idéaux bohèmes et d’ambitions bourgeoises ». Avant même la traduction française du livre de Brooks, et malgré l’arrière-plan très américain, la catégorie fait une entrée fracassante dans l’espace médiatique français. À la base, la traduction d’un compte rendu du livre dans Courrier International du 15-21 juin 2000. Un mois plus tard, Libération consacre la rubrique « Tendance mode de vie » de son numéro du week-end aux « bobos ». La journaliste, Annick Rivoire, ancre la caté­gorie dans un contexte français : « [ils] cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stocks options et sou­tiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chics veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberspace. » Bien que se référant au livre de Brooks, l’article décrit sur le mode du « ils sont comme ci… ils font comme ça… » une catégorie sociale très éloi­gnée des « bobos » américains. C’est la naissance des « bobos » à la fran­çaise. Un mois plus tard, le magazine Elle, sous la plume d’Alix Girod de l’Ain, consacre à son tour un article aux « bobos ». La journaliste évoque une « nouvelle catégorie sociale » et précise que « l’expression est déjà sur toutes les lèvres ». Peu après, c’est le tour du Parisien, qui parle d’une « nouvelle catégorie socioculturelle», puis de France Soir et du Monde. Mi-novembre 2000 – délai exceptionnellement court dans l’édition -, paraît la traduction française du livre de Brooks. L’« événement » offre l’occasion d’une nouvelle salve d’articles (Libération, Le Nouvel Obser­vateur, Le Monde, Elle, etc.). Un tournant s’opère avec un article publié dans les pages « Rebonds » de Libération le 8 janvier 2001. Sous le titre « Municipales : les bobos vont faire mal », le géographe Christophe Guilluy utilise le terme de « bobos » pour décrire la nouvelle bourgeoisie de gauche qui s’installe massive­ment dans les quartiers populaires de l’Est parisien. Il précise que cette population « a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie au bien-être individuel ». Il conclut qu’elle sera un enjeu important de la campagne parisienne. (…) Une terminologie scientifique préexistait à la « boboïsation » des quartiers populaires : la « gentrification ». Mais « ce qui est intéres­sant dans le “bobo”, c’est l’introduction d’une dimension culturelle », dit Christophe Guilluy. C’est l’idée d’une catégorie qui se construit moins sur des niveaux de revenus (même si apparaît un jour dans la presse l’idée que les bobos « gagnent entre 50 000 et 140 000 francs par mois[7] »), que sur un partage de goût. (…) C’est peut-être là l’une des raisons principales du succès des « bobos ». En un seul mot, il devient possible de parler de populations qui n’entrent dans aucune catégorie statistique mais partagent des comportements : vivre dans les quartiers anciennement populaires, voter plutôt à gauche, avoir un souci de l’écologie, des goûts vestimentaires et culinaires néo­hippie et proches du terroir. Mais, derrière ce mode de vie qualifié de « bobo », ce sont des popula­tions très différentes qui sont concernées : des cadres et professions intellectuelles supérieures certes, mais aussi des intellectuels précaires, des intermittents de l’emploi et des chômeurs en fin de droit ; des classes moyennes précarisées chassées des centres-ville par les hausse des loyers ; un électorat pluriel allant de la sensibilité social-démocrate à l’extrême gauche, et même l’abstentionnisme. Le problème, c’est donc que « bobo », ça ne veut rien dire. Ou plus exactement, qu’il y a un monde entre le sens, politique, que lui accorde Christophe Guilluy et la percep­tion qu’en garde le sens commun, plutôt péjorative, en tout cas moqueuse, d’une population assimilée à la « gauche caviar » et aux privilèges. Ceci n’aurait aucune importance si l’hypervisibilisation de la catégorie ne jouait pas comme un masque. Pendant que le terme de « bobo » est uti­lisé pour railler les contradictions des bénéficiaires du « nouvel esprit du capitalisme » – sans doute réelles chez certains mais tellement minori­taires -, les pages sociales des journaux perdent de vue l’apparition mas­sive de phénomènes à l’œuvre à l’intérieur de cette catégorie fourre-tout : précarisation croissante des professions intellectuelles et, plus générale­ment, appauvrissement général des classes moyennes. Au-delà, le glisse­ment qui s’est opéré entre le « bobo » à l’américaine et le « bobo » à la française et la connotation très péjorative du terme dans le langage cou­rant (qui explique en partie que personne ne veuille s’y reconnaître) parti­cipent à un usage conservateur qui disqualifie d’emblée toute une série de velléités (écologiques, sociales, etc.) immédiatement considérées comme naïves, un peu affectées et de mauvaise foi. Xavier de la Porte
Les promoteurs de ces prophéties sociales ont toujours eu un ordre du jour politique. […] leurs prophéties sur le futur étaient en premier lieu des prescriptions à l’attention du présent. Savoir ce qui va advenir revient à revendiquer de contrôler ce qui se passe.  [Autrement dit, elles] « promeuvent leurs programmes idéologiques sous l’apparence d’analyses sociologiques. Barbrook (2006)
La notion ne fait toutefois pas l’unanimité chez les sociologues. Camille Peugny juge qu’elle n’est « pas du tout utilisée » et que « le terme est devenu une caricature » désignant « une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ». En gros, une grande partie de la classe moyenne. Camille Peugny y voit même une connotation « un peu méprisante », « utilisée par la droite pour disqualifier une partie de la population qui ne connaitrait pas les difficultés du peuple et donc ne pourrait pas donner son avis ». Louis Maurin, journaliste à Alternatives Economiques et directeur de l’Observatoire des inégalités, constate lui aussi un concept « un peu flou ». Deux interprétations sont possibles selon lui : « la version haut de gamme », des « personnes cultivées qui gagnent beaucoup d’argent (architectes, artistes) » ou une analyse un peu plus large, incluant toute une partie de la population « qui n’a pas forcément des niveaux de vie très élevés mais un capital culturel et un niveau d’études supérieur à la moyenne » sans en être consciente. « Quand vous leur dites que seulement 10% de la population a dépassé le niveau Bac +2, ils tombent des nues. »Les Inrocks
La mixité sociale, comme le précise Michel Pinçon, c’est le mélange des catégories sociales définies selon le revenu, le niveau de scolarisation, etc. Toutefois, on s’intéresse souvent à la mixité sociale de l’habitat, c’est-à-dire à une vision nocturne de Paris (où est-ce que les différents groupes sociaux dorment la nuit ?). Il faudrait tenir compte du million de banlieusards qui viennent chaque jour travailler dans Paris ; cette image diurne de Paris se fait alors plus mixte. On peut aussi se demander quelle est l’échelle pertinente pour apprécier la mixité sociale : est-ce l’immeuble ? l’îlot urbain ? le quartier ? la ville ? l’agglomération ? Pour les Pinçon – Charlot, Paris est une capitale assez petite en Europe (seulement 87 km2 sans les bois), une ville qu’on peut traverser à pied (aucun point de la ville est à moins d’une heure de marche du centre-ville), et une ville bien identifiée par ses boulevards périphériques : aussi ont-ils choisi l’aire de la ville pour évaluer cette mixité sociale. Alors qu’à la Libération, Paris comptait 65% d’ouvriers et d’employés pour 35% de cadres et de patrons, les proportions se sont aujourd’hui inversées, la mixité a changé. On est passé d’une ville populaire à une ville bourgeoise. Quel changement par rapport à l’après-guerre, où Paris était plus populaire que la moyenne nationale !
Monique Pinçon-Charlot insiste alors sur le terme de gentrification, à préférer au terme d’embourgeoisement. Les bourgeois bohèmes, ou bobos, sont très différents des bourgeois traditionnels de l’Ouest de Paris. La gentrification est un processus culturel et géographique qui transforme les quartiers populaires du centre et de l’est de Paris au bénéfice de cette nouvelle petite bourgeoisie émergente. Son mode de vie est très différent de celui des petits bourgeois traditionnels. Les bobos vivent de leur travail, non pas de leur patrimoine, ils se disent volontiers écolo et anti-racistes, favorables au PACS et à la parité, ou adeptes de la nourriture bio. Les Pinçon – Charlot ont un passage savoureux dans leur livre sur l’épicerie « Aux produits d’Auvergne », rue de Lappe, échoppe si appréciée par les bobos du Faubourg Saint-Antoine. Puisque le saucisson ou les fromages gras ne convenaient pas à ceux et celles qui veulent garder la ligne, le commerçant a dû s’adapter à la nouvelle clientèle et proposer du saucisson maigre et de la tomme maigre ! Peu représentatif de l’ensemble national à cet égard, Paris concentre énormément de métiers artistiques, de la mode, du cinéma, de la presse. Or, les « bobos » sont justement nés du développement de secteurs économiques comme les nouvelles technologies, la grande distribution, l’enseignement ou les médias, qui ont produit une nouvelle élite, des actifs plus jeunes que la moyenne, des diplômés assez à l’aise dans des familles recomposées avec une idéologie libertaire, menant des modes de vie très différents de la bourgeoisie de l’Ouest. Les bobos Faubourg Saint-Antoine n’ont rien à voir avec les bourgeois de l’Avenue Henri Martin. Parlons donc de gentrification plutôt que d’embourgeoisement, pour éviter les confusions. Les bobos profitent des espaces libérés à la faveur de la désindustrialisation de la capitale. Le parc André-Citroën laisse difficilement imaginer aujourd’hui les 17000 salariés de la marque automobile éponyme qui travaillaient sur les lieux mêmes en 1968. Aujourd’hui la verdure et les grands immeubles modernes ont biffé l’occupation ouvrière des lieux. Ironiquement, Paris a basculé à gauche au moment où elle devenait moins populaire que jamais.
Eric Maurin montre justement dans Le ghetto français que le phénomène de ségrégation commence par le haut de l’échelle sociale : les très riches ne veulent pas vivre avec les riches, les riches ne veulent pas vivre avec les moyennement riches, et ainsi de suite jusqu’aux chômeurs qui ne veulent pas vivre à côté des immigrés les plus récents… Tout en bas, les très pauvres n’ont plus que la possibilité de se loger là où il leur reste de la place. Sa recherche révèle donc en chacun de nous un complice plus ou moins actif de la ségrégation urbaine. On peut expliquer la concentration des plus riches par la recherche du contexte social le plus propice pour la réussite scolaire. Le milieu dans lequel on vit est ce qui fait la différence dans la réussite scolaire. En somme, si les enfants de votre voisinage réussissent à l’école, vos enfants réussiront aussi, quelles que soient les ressources de votre famille. Avec la démocratisation de l’enseignement, la compétition scolaire se fait plus importante. Comme les familles ont moins de pouvoir prescriptif aujourd’hui, elles comptent à présent sur le contexte favorable à la réussite scolaire pour assurer l’avenir de leurs enfants. Le contexte dans lequel on vit devient alors absolument crucial.
Monique Pinçon-Charlot souligne que les bobos de l’Est parisien ont un rapport assez particulier à l’école. Dans les interviews, ils se déclarent heureux de la mixité sociale, de vivre dans un quartier qui a des apparences populaires, mais quand on demande où ils scolarisent leurs enfants, leurs visages se ferment immédiatement ! Ils ne scolarisent pas les enfants dans leurs quartiers, mais contournent la carte scolaire et cherchent à bénéficier de dérogations. A contrario, les bourgeois traditionnels revendiquent explicitement de ne surtout pas scolariser leurs enfants avec des jeunes de milieux populaires.
Michel Sivignon s’étonne que l’on n’ait jamais autant parlé de mixité sociale – tout le monde semble pour ! – au moment où elle est la moins mise en pratique. Monique Pinçon – Charlot souligne que les grands bourgeois ne veulent pas de la mixité sociale. Ils habitent les beaux quartiers de l’Ouest, envoient leurs enfants dans des rallyes, tandis que les parents fréquentent des cercles fondés sur la cooptation sociale. En revanche, quand on a des responsabilités politiques, on ne peut pas se permettre de se proclamer contre la mixité sociale.
En fait, comme le précise Michel Pinçon, ceux qui prônent la mixité sociale sont simplement ceux qui ont la parole, notamment les bobos des milieux artistiques ou médiatiques. A cet égard, l’ouvrage des Pinçon – Charlot, Sociologie de Paris, relate les showrooms, magasins de mode et ateliers de la Goutte d’Or qui ont bousculé l’ambiance urbaine. Lors d’une inauguration, « le contraste était violent entre les journalistes (…) minces et légèrement vêtues de tenues estivales, et les femmes maghrébines portant, malgré la chaleur, voiles et djellabas. Dans les vitrines des mannequins présentaient des vêtements tout aussi peu gourmands en tissu, rendant leurs prix encore plus étonnants pour la population locale. Les jeunes créateurs disent apprécier ’’l’environnement pluri-ethnique, très favorable pour l’inspiration’’ » … (…) Les milieux populaires ne veulent pas forcément de la mixité sociale. Beaucoup d’anciens résidents du quartier de l’Horloge ont préféré quitter leur quartier après sa rénovation : il ne correspondait plus du tout à leur milieu de vie, la rénovation a mené à une gentrification fatale à son ambiance populaire. La ségrégation sociale est donc bien plus complexe que ce que l’on imagine.
L’idée de mixité sociale est née dans les milieux politiques, mais il y a un danger à mêler dans une même école des enfants d’origine sociale trop différente : les enfants de milieu populaire risquent de prendre en pleine face leur infériorité sociale et d’intérioriser leur situation de dominés et se persuader qu’ils sont mauvais. Monique Pinçon-Charlot rappelle l’expérience d’échanges d’élèves un jour par mois entre le lycée Janson de Sailly et le lycée de Goussainville. Les élèves favorisés de Janson ont beaucoup apprécié l’expérience, tandis que les élèves de Goussainville ont trouvé l’expérience beaucoup trop difficile pour eux. Tout y était question de violence symbolique : ce déplacement dans l’espace social leur faisait prendre conscience de leur infériorité… Le thème de la mixité sociale doit donc être manié avec des pincettes !D’autant que notre langage est remarquablement ambigu : quand un quartier populaire accueille des plus riches, donc quand la mixité sociale augmente, on parle positivement de gentrification ; quand un quartier riche accueille des plus pauvres, donc quand la mixité sociale augmente tout autant, on parle négativement de paupérisation ! Olivier Milhaud
Peu de termes se sont diffusés avec autant de facilité pour décrire un groupe et un « style de vie » : celui de « nouveaux bourgeois », jouissant de positions socio-économiques « très favorisées », mais ayant troqué les valeurs traditionnelles des classes supérieures contre celles de la « bohème » artiste et de la contre-culture des années 60 et 70. Les « bobos », écrit D. Brooks, ce sont ces « avocats branchés (…) qui préfèrent ressembler à F. Kafka plutôt qu’à P. Newman ». Le succès du concept tient à plusieurs phénomènes. Il décrit certes une réalité qui a bouleversé le paysage urbain de ces dernières décennies : la gentrification des centres villes progressivement colonisés par les catégories supérieures repoussant les classes populaires vers de toujours plus lointaines banlieues. Mais la diffusion de l’expression tient ensuite tant à son flou qu’à sa portée critique. Mot valise que chacun emplit à sa guise, « bobo » ravit à droite en raillant la facticité d’une pensée dénoncée comme dominante et privilégiant la créativité au profit, l’autonomie individuelle à l’ordre, la jouissance à la morale. Cependant le terme charme aussi une fraction de « la gauche de la gauche » pour laquelle les « bobos » incarnent le nouveau groupe de référence d’un Parti socialiste plus occupé à construire des pistes à vélo dans les centres villes « embourgeoisés » qu’à défendre la classe ouvrière. Les « bobos » d’aujourd’hui seraient les héritiers de la « gauche caviar » des années 1980, mais moins tentés par l’œuf d’esturgeon que par le bio… Le label semble enfin même susceptible de séduire ceux qu’il est censé (dis)qualifier, parfois tentés d’en user pour revendiquer une distance critique et ironique à leurs supposés travers. (…) ces électeurs ne sont pas « sociologiquement de droite » mais relèvent des groupes qui donnent leurs voix à la gauche socialiste, au moins depuis les années 1970. Employés du public, actifs exerçant dans les secteurs de l’enseignement ou de la culture, rejetant la pratique religieuse, ils ne manifestent en aucun cas la fin du vote de classe, mais bien ses continuités (le clivage religieux) et ses recompositions autour de clivages devenus saillants (salariés du public vs indépendants, secteur « à profit » vs secteur culturel) qui ne sont en rien révolutionnaires. Si la catégorie ne permet que de conclure qu’en France les enseignants et les artistes sont tendanciellement de gauche, on ne se trouve donc pas face à une innovation sociologique majeure… Le terme de « bobos » ne fait en ce sens que parer d’une illusoire nouveauté la description d’un phénomène ancien (le PS n’est pas le parti de la « classe ouvrière » mais plutôt celui des catégories moyennes et supérieures, athées et à fort capital culturel) en lui conférant néanmoins une efficacité politique nouvelle. (…) ces deux illusions d’optique —individualisation du vote et disparition des bourgeois— ne sont jamais aussi dangereuses que lorsqu’elles convergent pour laisser penser que si la gauche socialiste est devenue le parti des « bobos », il est alors bien naturel que la droite et l’extrême droite puissent prétendre être ceux du peuple. Éric Agrikoliansky (sociologue)
La notion de « bourgeois-bohèmes », ou « bobos » a été forgée par un éditorialiste conservateur au New York Times, David Brooks (2000), dans un essai paru en 2000, Bobos in Paradise, the New Upper Class and how They Got there. Cet essai se présente comme la description mi-satirique mi-affectueuse du mode de vie d’une nouvelle classe supérieure, fondée sur le diplôme et la culture cosmopolite, mise en contraste avec l’ancienne élite WASP, puritaine, raciste et fondée sur l’hérédité familiale. Déclinant thématiquement différentes facettes du mode de vie de cette nouvelle classe (consommation, business, sexualité, vie spirituelle, etc), Brooks nous invite à y voir une fusion entre la position de l’ancienne élite et les idéaux de la contre-culture des années 60-70 (…) Le mode de connaissance revendiqué par Brooks n’est pas celui de la science (…), mais la familiarité d’un observateur lui-même partie prenante de la synthèse sociale et idéologique qu’il décrit. D’où une écriture narrative et descriptive plus qu’explicitement argumentative, partagée entre des références éclectiques à la littérature sur les élites, et des anecdotes et détails pittoresques. Cette façon de procéder laisse très indéterminée l’extension de l’unité sociale visée par Brooks. Tout en tirant ses exemples nominaux de célébrités extrêmement élitistes (le couple Clinton, Bill Gates, les stars de la musique et du cinéma), Brooks décrit des transformations dont on peut penser qu’elles concernent une fraction beaucoup plus large de la société américaine, comme la sensibilité écologiste, l’éclectisme religieux ou l’adhésion à un multiculturalisme méritocratique. Le chercheur américain Andrew Ross relève à juste raison que Brooks décrit les « bobos » avant tout en tant que consommateurs (…). On aurait pourtant tort de ne retenir de cette insistance sur la consommation que le portrait exagérément radieux d’une nouvelle élite. L’insistance divertissante de Brooks sur les « bobos » comme consommateurs paradoxaux dissimule d’autres enjeux. En effet, l’un des principaux traits stylistiques du livre est l’ironie reposant sur la mise en tension des deux termes que le titre accouple. La cible de l’ironie n’est pas la classe des bourgeois-bohèmes en tant que nouvelle élite, puisque Brooks insiste sur la légitimité de sa domination fondée sur l’excellence universitaire, mais plus précisément le fait que les individus qui servent à Brooks pour illustrer les « bobos » réalisent leurs valeurs « bohèmes », c’est-à-dire enracinées dans les mouvements de contestation des années 60-70, à travers des consommations de luxe. Rien de plus facile, dès lors, que de dénoncer comme inauthentiques les valeurs critiques et contestatrices associées à cette figure sociale. On peut donc comprendre le livre comme un rappel à l’ordre, dirigé aussi bien vers les membres des classes supérieures qui, oubliant leurs plaisirs consuméristes, prendraient les idéaux contestataires trop au sérieux, qu’en direction de tous ceux, économiquement moins favorisés, qui risqueraient d’accorder du crédit aux porte-parole d’idées subversives. L’insistance sur la consommation joue donc un rôle éminent dans le potentiel politique de la catégorie. (…) Cette disqualification a pu devenir de plus en plus prononcée en raison de l’appropriation de la notion par les luttes de partis. Le terme est en effet devenu la cible récurrente des critiques que s’attire la politique de Bertrand Delanoë à Paris, accusée de ruiner les petits commerces par une répression anti-automobile voulue par l’électorat « bobo » (…). Mais en réalité, les éléments que l’article de Stratégies présente comme les raisons de cette disgrâce tardive (futilité, contradictions, éloignement de la réalité, puisqu' »ils ne mettent pas souvent les mains dans le cambouis. », etc.) correspondent à la disqualification contenue dans le sens originel de la notion. Les explications que les journalistes présentent comme des caractéristiques puisées dans un référent (la population des « bobos ») ne sont rien d’autre qu’un déploiement des significations comprises dans le livre de Brooks. (…) Ainsi, entre les rubriques consommation et marketing (…) et les pages politique de Libération ou du Figaro, les « bobos » suivent une double carrière médiatique conforme au principe de l’essai de Brooks : associer les licences « bohèmes » ainsi que les thèmes des mouvements contestataires des années 1960-70 à un profil de consommation pittoresque et privilégié. Cyprien Tasset

Suite à notre billet sur le déni, par la gauche et au profit de Boboland, de cette France majoritaire et populaire (près de 60% de la population), marginalisée par la flambée immobilière, les délocalisations et les fermetures d’usines …

En ce monde fou fou fou globalisé où des dizaines de millions de joueurs de loto viennent de se cotiser pour offrir à trois d’entre eux (et au fisc de leur pays) la bagatelle de 640 millions de dollars

Et où le même monde reconnaissant contraint, à coup de dizaines de milliards de dollars, l’homme le plus riche du monde et l’un des créateurs de la plus formidable invention du siècle à faire don de quelque 95% de sa fortune …

Retour sur les bobos.

A savoir ces classes intellectuelles et supérieures des centre-villes, sorte d’extension de la « gauche caviar » des années 80 qui « pensent à gauche et vivent à droite » et qui, ayant fait l’élection de Delanoë à Paris, pourraient à nouveau défaire celle du candidat PS à la prochaine présidentielle…

Mais surtout, via l’intéressante analyse de Cyprien Tasset, la singulière  destinée du concept en France.

Importé (au prix d’une  notable extension du terme: « pour Brooks, les ‘bobos’ sont les cadres dirigeants des grandes firmes, formés dans les prestigieuses universités de la côte Est et issus de la bourgeoisie WASP ») de l’ouvrage du chroniqueur conservateur américain David Brooks presque dès sa sortie en l’an 2000, il fera en effet vite les beaux jours de la presse en commençant par Libération en un mélange d’auto-moquerie et d’autocélébration dans laquelle ne pouvaient manquer de se reconnaitre nombre des journalistes qui l’utilisaient.

Avant de retrouver, via sa récupération par des sociologues en quête d’un terme commode pour vulgariser leurs analyses de la gentrification (pendant que leurs collègues lui reprochaient son manque de scientificité et son flou conceptuel) ou des opposants à la politique du maire PS de Paris et à l’instar de l’ambivalence inhérente de sa dénomination, non seulement la dimension critique originelle que lui avait donné Brooks …

Mais de passer, en quelques années chanson de Renaud et docu d’Arte compris, du statut de modèle gentiment moqué mais sur le fond largement envié d’une nouvelle classe de nantis éthiquement corrects à celui de symbole honni de la plus grande futilité et de l’éloignement de la réalité …

Municipales: les bobos vont faire mal
Christophe Guilluy
Libération
8 janvier 2001

Si nous observons tous avec intérêt, et le plus souvent amusement, l’agonie du système chiraquien dans la capitale, on peut regretter que cette fin de règne politique de la droite occulte toute analyse des mutations sociologiques de la population parisienne.

Ainsi, on ne rappelle pas assez que la gauche doit d’abord son retour à Paris à une modification profonde de la population, et notamment à l’apparition au début des années 90 d’une nouvelle bourgeoisie. Plus généralement d’ailleurs, l’influence croissante de la gauche plurielle à Paris et dans les villes-centres des grandes métropoles révèle d’abord la capacité des socialistes et des Verts à répondre aux attentes de cette «bourgeoisie bohème» des centres urbains…

Ces bourgeois bohèmes, que l’américain David Brooks (les Bobos, Ed. Massot, 2000) définit comme le produit d’une fusion entre le monde artistique et intellectuel et le monde de l’entreprise, investissent depuis près de dix ans l’ensemble des quartiers et arrondissements populaires de la capitale. Individualisme, multiculturalisme, intérêt pour les questions environnementales, adhésion aux valeurs libérales, absence de référence à la lutte des classes, les «bobos» adhèrent fortement aux idéaux portés par la gauche socialiste et écologiste.

Cette évolution sociologique n’est pas propre à Paris, elle s’inscrit dans un vaste mouvement d’accentuation des fractures spatiales dont bénéficient prioritairement les centres des grandes métropoles.

Ainsi l’homogénéité sociale des villes-centres n’a cessé de se renforcer depuis le début des années 80. Lieu de pouvoir économique et politique, ces espaces concentrent aussi une part croissante des couches sociales les plus privilégiées, les «cadres et professions intellectuelles supérieures» étant toujours plus nombreux. Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Lille (demain Marseille), aucune grande ville n’échappe au phénomène. Cette évolution montre d’ailleurs que, contrairement aux idées reçues, la recomposition territoriale se réalise plus par une ghettoïsation par le haut de la société que par le décrochage de zones dites sensibles.

A Paris, jusqu’au début des années 80, le clivage droite-gauche était marqué par une grande bipolarité sociale. Les catégories moyennes et supérieures votaient majoritairement à droite, tandis que la gauche ralliait une bonne part de l’électorat ouvrier et populaire. La géographie politique de Paris voyait ainsi s’opposer des arrondissements bourgeois de l’Ouest aux arrondissements populaires de l’Est.

Jusqu’au début des années 90, les changements sociodémographiques ont favorisé la droite, notamment dans les quartiers les plus populaires, aucun arrondissement n’échappant alors à l’hégémonie du RPR. Depuis, l’arrivée des «bobos» dans ces mêmes quartiers (rénovés ou en cours de réhabilitation) constitue au contraire un point d’ancrage pour la gauche plurielle. Paradoxalement, le basculement à gauche des arrondissements de l’Est parisien est d’abord la conséquence de leur embourgeoisement.

Loin de figer la carte politique, le départ des couches populaires a ainsi ranimé le clivage droite-gauche sous une forme inédite. Ce réveil d’une bipolarisation droite-gauche à Paris, n’est cependant pas la résurgence du traditionnel affrontement droite bourgeoise/gauche populaire mais bien celui de deux bourgeoisies. Une bourgeoisie traditionnelle et huppée s’oppose alors à une nouvelle bourgeoisie moins aisée, plus jeune et plus intellectuelle.

Si la gauche a le vent en poupe à Paris, et dans de nombreuses villes-centres, c’est d’abord parce que la droite n’a pas su répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie ni accompagner, comme le souhaite Patrick Devedjian, une «société en mouvement». La clé des élections municipales à Paris réside pourtant dans la capacité qu’auront les partis à répondre aux aspirations de cette population dont le poids politique, dans des centres urbains débarrassés des couches populaires, est considérable.

A ce petit jeu, la gauche socialiste et écologiste semble mieux placé. Cependant, il ne tient qu’aux partis de droite de répondre aux attentes d’une nouvelle bourgeoisie qui, pour une large part, a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie et au bien-être individuel. D’autre part, les «bobos» se montrent aussi très sensibles à certaines thématiques de droite, comme la pression fiscale ou l’insécurité. Les valeurs de cette bourgeoisie peuvent parfois rejoindre celles de la droite ou évoluer au gré des circonstances. Le multiculturalisme, souvent affiché, trouve ainsi ses limites dans des arrondissements à forte population immigrée où les pratiques d’évitement et de contournement de la carte scolaire n’ont jamais été si fortes.

De là à faire de Séguin ou de Balladur le prochain «Bobo Ier»….
Christophe GUILLUY Dernier ouvrage paru: «l’Atlas des fractures françaises», L’Harmattan, 2000.

Entre sciences sociales, journalisme et manifestes. la représentation de groupes sociaux réputés émergents dans la France des années 2000

Cyprien Tasset

27 janvier 2012-

.: Cyprien Tasset, doctorant en sociologie à l’Ehess, mène depuis 2007, sous la direction de Luc Boltanski, une thèse sur les conflits autour de la représentation des fractions précarisées des professions intellectuelles. Cette recherche l’a notamment amené à s’intéresser à la bohème littéraire (« Construction d’enquête et définition des groupes sociaux », SociologieS, 2010) et à l’histoire de la prévention de la formation d’un prolétariat intellectuel.

Introduction : des prophéties sociales dans la presse

À en croire certains articles de la presse française des années 2000, la société française comporte désormais, entre autres nouveautés, des groupes sociaux totalement inconnus dans la décennie précédente : les fameux « bourgeois-bohème », ou « bobos », mais aussi les « intellos précaires », les plus discrets « créatifs culturels », et peut-être même une « classe créative ». Au sein de l’ensemble plus vaste des transformations de la représentation de la société portée par les médias, ces quelques propositions de groupes sociaux constituent un sous-ensemble pertinent pour plusieurs raisons.

D’abord, elles ont en commun d’avoir pour support un ou plusieurs livres, qui peuvent être qualifiés de véritables manifestes tant leurs auteurs, chacun à sa façon, s’incluent dans le groupe dont ils annoncent l’avènement. De plus, tous ces manifestes bénéficient sur la période d’une certaine présence dans la presse française. Par ailleurs, il n’est pas rare que ceux qui les mentionnent les opposent les uns aux autres, comme s’ils prétendaient recouvrir les mêmes zones de l’espace social.

Enfin, à un moment où les représentations de l’avenir prises en charge par les pouvoirs publics se réfèrent de plus en plus souvent aux différentes variantes, plus ou moins « immatérielles » ou « créatives », de l’avènement d’une société de la connaissance, les propositions de groupes sociaux que nous venons d’énumérer peuvent se présenter comme différentes incarnations ou avant-gardes de cette version hégémonique de l’avenir.

Dès lors, elles s’inscrivent pleinement dans le champ de lutte pour la définition et l’action sur le futur(1), décrit par Richard Barbrook dans The Class of the New (2006). Pour Barbrook, le changement social dans les sociétés capitalistes a été accompagné, depuis deux siècles, par une production incessante de prophéties sociales, consistant en la désignation et la description du groupe censé préfigurer les évolutions à venir. De telles prophéties visent à agir sur ce qu’elles décrivent : « les promoteurs de ces prophéties sociales ont toujours eu un agenda politique. […] leurs prophéties sur le futur étaient en premier lieu des prescriptions à l’attention du présent. Savoir ce qui va advenir revient à revendiquer de contrôler ce qui se passe » (Barbrook 2006, 47, notre traduction). Autrement dit, les prophéties sociales « promeuvent leurs programmes idéologiques sous l’apparence d’analyses sociologiques » (Barbrook 2006, 47, notre traduction).

En plus de s’opposer les uns aux autres, ces différents manifestes de la société de la connaissance, ou « prophéties sociales », comme dit Barbrook, empiètent sur une prérogative revendiquée par les chercheurs en sciences sociales : celle d’avoir autorité pour dire de quoi la société est faite. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient essuyé des critiques sévères de la part d’universitaires. Ces critiques sont révélatrices d’un enjeu du traitement journalistique des prophéties sociales, à savoir la distribution de l’autorité entre journalistes, professionnels des sciences sociales, et essayistes promouvant de nouveaux groupes sociaux.

C’est par ces critiques que nous allons aborder le destin médiatique de notre poignée de manifestes. Cependant, nous accorderons moins d’importance qu’elles ne le font à les dénoncer comme de la fausse monnaie scientifique. Il nous semble plus important de mettre en lumière les enjeux politiques des jeux de la presse avec ces instruments de classement. C’est ce que nous tenterons de faire dans une seconde partie, où nous présenterons tour à tour le contenu de ces quatre propositions de groupes sociaux(2), avant d’analyser leurs carrières médiatiques. Pour ce faire, nous prenons le parti méthodologique de suspendre le fonctionnement référentiel des manifestes : cet article porte uniquement sur leurs significations ainsi que celles de leurs relais médiatiques ; nous nous garderons de passer du signe à la chose, en l’occurrence des groupes nominaux aux groupes réels.

Les manifestes sous le feu de la critique universitaire

La défense du territoire des sciences sociales

Si les « créatifs culturels » mènent une carrière médiatique mitigée dans la quasi-indifférence des chercheurs en SHS(3), les « intellos précaires », la « classe créative » et surtout les « bobos », ont suscité de la part de certains chercheurs des prises de position relevant d’une logique que l’on peut qualifier de défense du domaine professionnel. Les arguments des textes critiques que nous avons identifiés présentent suffisamment de points de convergence pour être présentés de façon thématique.

Un premier point est celui d’une disqualification scientifique radicale des ouvrages qui promeuvent ces nouvelles catégories. C’est bien ce qu’opère la géographe Elsa Vivant, lorsqu’elle reproche à Richard Florida le fait que « ses principales références sont des essayistes et non pas des travaux scientifiques ou des textes s’appuyant sur un travail empirique ». Vivant relève également les « lacunes méthodologiques » de l’ouvrage de Florida, ainsi que son usage « simpliste » de la notion de classe sociale (Vivant 2006). En effet, peut-on parler d’une classe créative sans s’être assuré que les personnes que l’on entend ainsi subsumer partagent bien la conscience de classe correspondante ? De son côté, Anne Clerval, elle aussi géographe, souligne clairement la non-scientificité de l’essai de Brooks sur les « bobos » : « cet ouvrage n’est pas le fruit d’une démarche scientifique. […] [ce] n’est donc qu’un essai ne prétendant à aucune scientificité malgré les apparences, et se l’interdisant d’emblée en revendiquant sa subjectivité et sa partialité » (§6). De même, le sociologue Patrick Champagne expulse la notion d' »intellos précaires » de la science vers politique : « si la notion d’intello précaire a une efficacité politique, comme revendication contre la précarité des intellectuels, il ne faut pas en faire une notion « scientifique » » (Cassandre, n°44, 2001), tandis que Xavier de la Porte(4), comparant le traitement médiatique des « bobos » à celui des « working-poors », décrit « deux trajectoires médiatiques inversement proportionnelles au crédit scientifique des deux notions » (De la Porte, 2006, p. 510).

L’une des faiblesses scientifiquement rédhibitoires relevées par ces critiques universitaires est le flou conceptuel des nouvelles propositions de groupes sociaux. Cette dénonciation du « flou » des catégories discutées correspond en fait à deux reproches logiquement distincts. Le premier est celui de l’indétermination conceptuelle. Ainsi, la « classe créative », dont Florida « donne une définition très large » est un « concept flou » (Vivant 2006). C’est également ce que reproche De la Porte à la catégorie inventée par Brooks : « Le problème, c’est donc que « bobo », ça ne veut rien dire », c’est une « catégorie fourre-tout » (De la Porte, 2006, p. 518). De même, chez Clerval, l’expression forgée par Brooks « désigne une catégorie assez floue de personnes (Clerval, §1).

Le second reproche adressé à ces catégories est d’agréger des ensembles en réalité hétérogènes. Elsa Vivant insiste particulièrement sur cette critique : « Aucune étude ne permet de rassembler la diversité des catégories composant la classe créative, que ce soit sous l’angle des trajectoires individuelles, celui des revenus et des positions sociales, ou encore celui d’une conscience d’appartenance à une même entité sociale, fût-elle vaste » (Vivant, 2009, p. 9-10). L’auteur y revient à plusieurs reprises : « Le flou du qualificatif « créatif » permet donc d’agréger dans une même catégorie des individus aux profils socio-éconnomiques et professionnels très variés » pour y mettre 30% des actifs des pays riches (Vivant 2009, p. 3), et l’applique à la créature de Brooks aussi bien qu’à celle de Florida : « Ce mélange des genres [la diffusion de la posture artiste] explique également l’accueil réservé au qualificatif « bourgeois-bohème », qui, comme la classe créative, amalgame des populations différentes aux intérêts souvent divergents.» (Vivant 2009, p. 13). Le même argument est développé par Xavier De la Porte : «derrière ce mode de vie qualifié de « bobo », ce sont des populations très différentes qui sont concernées : des cadres et professions intellectuelles supérieures certes, mais aussi des intellectuels précaires, des intermittents de l’emploi et des chômeurs en fin de droit ; des classes moyennes précarisées chassées des centres-ville par les hausse des loyers ; un électorat pluriel allant de la sensibilité social-démocrate à l’extrême gauche, et même l’abstentionnisme » (De la Porte, 2006, p. 517-8).

Les deux sociologues qui ont publiquement critiqué la notion d' »intello précaire » lui adressent un reproche identique : Bernard Lahire reproche aux Rambach de « range[r] dans la même catégorie des cas qu’il faudrait pourtant s’efforcer de distinguer, et notamment des cas de précaires exploités par de grandes entreprises culturelles qui sont de véritables entreprises commerciales (télévision, grande presse, etc.) et des cas de précaires travaillant dans des secteurs culturels ou artistiques beaucoup moins commerciaux et très indépendants, qui sont soit politiquement très critiques soit esthétiquement très « purs », voire avant-gardistes » (Lahire, 2006 note p. 468). Patrick Champagne, quant à lui, réaffirme, face aux « intellos précaires », la pertinence d’une échelle d’analyse classique en sociologie, celle des professions : « La catégorie « intellos précaires » regroupe des professions n’obéissant pas aux mêmes logiques, par exemple dans l’Université et dans le journalisme » (Champagne, 2001) En croisant ce quadrillage sectoriel avec des causes structurales, (« les effets différents de la montée du taux de scolarisation »), le sociologue disloque l’unité synthétique d’une condition et d’un mode de vie, que décrivent les Rambach, et leur retire l’initiative qu’elles prétendaient prendre aux dépends des professionnels dans le domaine de la représentation de la société.

La mise en accusation de la sphère médiatique

C’est au sujet des « bobos » que la critique universitaire va le plus loin. En effet, elle ne s’arrête pas après avoir récusé à la catégorie toute pertinence scientifique, et se tourne vers la sphère médiatique, à laquelle elle reproche de l’avoir accueilli favorablement. Le texte de Xavier De la Porte souligne le contraste entre la fortune médiocre des « travailleurs pauvres » dans l’espace médiatique français, et « L’attrait immédiat des journaux pour les ‘bobos' » (De la Porte, 2006, p. 513). De même, la géographe Elsa Vivant ne manque pas de souligner « le succès médiatique » de Brooks, auquel « [i]l est difficile d’échapper » (Vivant 2006, p. 4). Sa collège Anne Clerval s’interroge sur « le succès qu’a connu le terme [« bobos »] en France » et les raisons de « l’étonnante véracité qu’on lui accorde » (Clerval, § 2), puisque l' »on est inévitablement confronté à ce terme envahissant quand on étudie la gentrification(5) » (§1).

Une fois que les prétentions scientifiques des notions de « classe créative » et de « bobos » ont été récusées, il reste à rendre compte de l’attrait qu’elles exercent sur les journalistes par autre chose que le désir du vrai. De tels attraits pourraient être, selon Vivant, les « anecdotes » dont le livre de Florida est « bourré » (Vivant 2006), ou encore, selon Clerval, les « séductions » des « descriptions hautes en couleur » peintes par Brooks (Clerval, §9). On peut rapprocher ces remarques du compliment à double tranchant de Patrick Champagne félicitant les Rambach pour leurs « descriptions très fines sur les intérieur, les rapports avec la famille et les astuces pour vivre au-dessus de ses moyens » (Champagne, 2001). Xavier de la Porte, qui défend ici les valeurs universitaires contre ses confrères journalistes, explique la vogue des « bobos » par les contraintes de l’activité journalistique : « Certes, l’analyse d’une colonne de chiffres sera toujours plus complexe et moins vendeuse qu’un brillant portrait » (De la Porte, 2006, p. 518) ; il est plus attrayant de décrire des « comportements » que de se fonder sur des analyses de « revenus » (De la Porte, 2006, p. 518). Ces critiques reviennent à décrire un espace médiatique futile, où journalistes et prophètes sociaux seraient aux véritables scientifiques ce que les cuisiniers sont aux médecins dans le Gorgias de Platon : des flatteurs trompant un public d’enfants.

Au delà de ce reproche adressé aux médias, une des raisons avancées par Anne Clerval pour regretter que cet attrait du pittoresque ait si bien fonctionné auprès « des journalistes et, à travers eux, [du] citoyen lambda » (Clerval, 2005, §2) réside dans les conséquences de ce succès sur les conditions du travail scientifique. En effet, Clerval (2005, §2) redoute que l' »effet de réalité » dû à la réception médiatique enthousiaste des « bobos » ne « complique l’étude de la gentrification » (2005, §3), puisqu’elle est appropriée par le public : « des gens s’identifi[ent] à cette peinture ou y reconnaiss[ent] d’autres » (2005, §21). Même inquiétude chez Elsa Vivant, pour qui « le succès médiatique du terme « bobo » biaise les débats et les interprétations » (Vivant 2006). Autrement dit, c’est au monde social lui-même que les deux géographes reprochent de se parer d’apparences rétives au travail scientifique.

Ainsi, les verdicts des chercheurs à propos des manifestes comportent deux étapes. D’une part un avertissement, adressé aux collègues et au public, contre l’acquiescement à des notions dépourvues de fondement scientifique. D’autre part, une dénonciation du rôle des médias dans la propagation de représentations illusoires, critique qui peut glisser vers une mise en cause de la tendance du monde social à donner de lui-même une représentation peu propice au travail scientifique.

Bien que l’attitude du monde scientifique à l’égard des manifestes soit loin d’être unanime, nous souscrivons à la prudence qui anime la première de ces deux démarches. Nous sommes moins convaincus par la seconde, qui revient à considérer négativement le monde médiatique du point de vue des normes du monde savant. Or, on peut penser que la critique savante de la diffusion médiatique des prophéties sociales pourrait gagner davantage de force en faisant le détour par une analyse des acteurs et des logiques de la promotion médiatique de ces projets de groupes sociaux (Lemieux, 2000). C’est dans cet esprit que nous allons maintenant retracer les carrières médiatiques des prophéties sociales ainsi prises à partie

Les carrières médiatiques de quatre manifestes

Les « bobos » : une condamnation éthique par des voies ludiques

Le plus ancien et le plus célèbre des manifestes retenus ici est celui des « bobos ». Leur notoriété dès le début de la décennie est telle qu’ils servent de point de comparaison lors du baptême médiatique des trois autres propositions de groupes sociaux :

Ainsi, le premier article relatant dans la presse la parution des Intellos précaires précise qu’ils « ne partage[nt] guère avec les plus récents « bobos » ou bourgeois bohèmes que le second épithète » (Le Monde, sept 2001). De même, l’article du Monde, consacré aux « créatifs-culturels » est titré : « Après les « bobos », voici les « créatifs culturels » » (Le Monde, 23 mai 2007). Quant à l’article du Temps sur « L’émergence de la classe créative helvétique », il dit de ses membres qu’ils « ont comme modèle les «bobos» » (Le Temps, le 30 septembre 2002).

Le volume des coupures de presse recensées par Factiva, qui peut faire fonction d’une mesure grossière de la notoriété relative des différents manifestes, confirme la prépondérance écrasante des « bourgeois bohèmes »(6), puisque le total des articles où ils sont cités entre 2000 et 2011 occupe pas moins de 500 pages, contre seulement 147 pour la « classe créative », 99 pour les « intellos précaires » et à peine 85 pour les « créatifs-culturels ». Il vaut donc la peine de se pencher de plus près sur la proposition de groupe social qui semble détenir une telle position dominante.

La notion de « bourgeois-bohèmes », ou « bobos » a été forgée par un éditorialiste conservateur au New York Times, David Brooks (2000), dans un essai paru en 2000, Bobos in Paradise, the New Upper Class and how They Got there. Cet essai se présente comme la description mi-satirique mi-affectueuse du mode de vie d’une nouvelle classe supérieure, fondée sur le diplôme et la culture cosmopolite, mise en contraste avec l’ancienne élite WASP, puritaine, raciste et fondée sur l’hérédité familiale. Déclinant thématiquement différentes facettes du mode de vie de cette nouvelle classe (consommation, business, sexualité, vie spirituelle, etc), Brooks nous invite à y voir une fusion entre la position de l’ancienne élite et les idéaux de la contre-culture des années 60-70 : «  »Ce sont ceux qui ont suivi des études supérieures et qui ont ont un pied dans le monde bohème de la créativité et un autre dans le royaume bourgeois de l’ambition et de la réussite matérielle » (Brooks, 2000, p. 14).

Le mode de connaissance revendiqué par Brooks n’est pas celui de la science (« Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles », plaisante-t-il p. 16), mais la familiarité d’un observateur lui-même partie prenante de la synthèse sociale et idéologique qu’il décrit. D’où une écriture narrative et descriptive plus qu’explicitement argumentative, partagée entre des références éclectiques à la littérature sur les élites, et des anecdotes et détails pittoresques. Cette façon de procéder laisse très indéterminée l’extension de l’unité sociale visée par Brooks. Tout en tirant ses exemples nominaux de célébrités extrêmement élitistes (le couple Clinton, Bill Gates, les stars de la musique et du cinéma), Brooks décrit des transformations dont on peut penser qu’elles concernent une fraction beaucoup plus large de la société américaine, comme la sensibilité écologiste, l’éclectisme religieux ou l’adhésion à un multiculturalisme méritocratique.

Le chercheur américain Andrew Ross relève à juste raison que Brooks décrit les « bobos » avant tout en tant que consommateurs : « Brooks’s cheerful depiction of the bobo is basically an elaborate market profile of an upscale consumer » (Ross, 2004, p. 124). On aurait pourtant tort de ne retenir de cette insistance sur la consommation que le portrait exagérément radieux d’une nouvelle élite. L’insistance divertissante de Brooks sur les « bobos » comme consommateurs paradoxaux dissimule d’autres enjeux. En effet, l’un des principaux traits stylistiques du livre est l’ironie reposant sur la mise en tension des deux termes que le titre accouple. La cible de l’ironie n’est pas la classe des bourgeois-bohèmes en tant que nouvelle élite, puisque Brooks insiste sur la légitimité de sa domination fondée sur l’excellence universitaire, mais plus précisément le fait que les individus qui servent à Brooks pour illustrer les « bobos » réalisent leurs valeurs « bohèmes », c’est-à-dire enracinées dans les mouvements de contestation des années 60-70, à travers des consommations de luxe.

Rien de plus facile, dès lors, que de dénoncer comme inauthentiques(7) les valeurs critiques et contestatrices associées à cette figure sociale. On peut donc comprendre le livre comme un rappel à l’ordre, dirigé aussi bien vers les membres des classes supérieures qui, oubliant leurs plaisirs consuméristes, prendraient les idéaux contestataires trop au sérieux, qu’en direction de tous ceux, économiquement moins favorisés, qui risqueraient d’accorder du crédit aux porte-parole d’idées subversives. L’insistance sur la consommation joue donc un rôle éminent dans le potentiel politique de la catégorie. Nous allons voir si cette analyse du manifeste des « bobos » peut éclairer leur destinée médiatique en France.

Selon Factiva, les « bourgeois-bohèmes » passent d’une quinzaine de citations annuelles en début de décennie à un sommet de près de 50 occurrences en 2007, pour redescendre vers la vingtaine en 2010. Quelles sont les étapes de cette trajectoire ? L’apparition des « bobos » dans la presse française a eu lieu dans un article de Libération, « L’été de tous les bobos » (15 juillet 2000), construit, dans la continuité du style de Brooks, sur deux principes : des descriptions émaillées de détails visuels, et un balancement déclinant l’oxymore entre bohème et bourgeoisie :

« Les Bobos, contraction de «bourgeois» et de «bohème», cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace. »

Pendant près d’un an (juillet 2000-Mai 2001), les citations des « bobos » dans la presse française appartiennent essentiellement à Libération. Cette floraison contient notamment un sondage électoral (« Municipales 2001. Radiographie d’une élection. Le bourgeois bohème a un revenu élevé, des diplômes, et s’installe dans les quartiers populaires. Selon notre sondage, il a massivement voté à gauche. » : le 23 mars 2001), plusieurs variations sur l’article d’Annick Rivoire, et surtout une tribune du géographe Christophe Guilly prédisant que les « bobos » seront un appui décisif pour le PS lors des municipales parisiennes. Puis, après quelques articles dans la presse économique spéculant, par exemple, sur les chances des derniers modèles de Renault auprès des « bobos » (Les Echos, 1er septembre 2001), l’usage de la notion passe aux chroniques politiques du Figaro :

« Madelin est la meilleure incarnation sur l’échiquier politique de l’électorat « bobo », ces « bourgeois bohème » issus de Mai 68, libéraux-libertaires, pour qui fumer un joint de marijuana n’est pas criminel, qui passent tout aux minorités, homosexuelles ou ethniques. L’ennui est que ces gens-là se croient de gauche » écrit ainsi Eric Zemmour le 27 décembre 2001.

L’abondance du traitement médiatique des « bobos » permet progressivement des articles adoptant un angle, si l’on peut dire, métajournalistique, autrement dit faisant retour sur l’usage du terme dans la presse(8). Ainsi, « Les bobos, du pinacle au pilori » (Stratégies, 13 octobre 2005) se penche sur une disgrâce médiatique des « bobos » :

« Les médias les raillent à longueur de pages, la publicité les caricature : glorifiés il y a encore peu de temps, les bobos ne sont plus en odeur de sainteté. Mais que leur reproche-t-on, au juste? »

« Dans la galerie des épouvantails médiatiques, les bobos auraient-ils supplanté les BCBG ou les yuppies des années quatre-vingt, après avoir été portés au pinacle ? Avant la publicité, la presse s’était déjà fait l’écho d’un certain agacement. […] Lancé [sic] en 1999 par le journaliste américain David Brooks dans le livre Bobos in Paradise, l’expression, gentiment régressive, semble bien être devenue la dernière insulte à la mode »

Cette disqualification a pu devenir de plus en plus prononcée en raison de l’appropriation de la notion par les luttes de partis. Le terme est en effet devenu la cible récurrente des critiques que s’attire la politique de Bertrand Delanoë à Paris, accusée de ruiner les petits commerces par une répression anti-automobile voulue par l’électorat « bobo » (« L’irrésistible invasion des bobos », Le Figaro, 29 octobre 2003 ; « Célibataire, homosexuel, noctambule, à la fois droit-de-l’hommiste et individualiste, puisque très attaché à sa liberté personnelle, Bertrand Delanoë cumule les critères du bourgeois bohème parisien contre lequel l’UMP sonne la charge dans le Livre noir qu’elle a publié début 2005″, Le Figaro, 5 mai 2005). Mais en réalité, les éléments que l’article de Stratégies présente comme les raisons de cette disgrâce tardive (futilité, contradictions, éloignement de la réalité, puisqu' »ils ne mettent pas souvent les mains dans le cambouis. », etc.) correspondent à la disqualification contenue dans le sens originel de la notion. Les explications que les journalistes présentent comme des caractéristiques puisées dans un référent (la population des « bobos ») ne sont rien d’autre qu’un déploiement des significations comprises dans le livre de Brooks.

On pourrait s’attendre à ce que de telles démarches journalistiques soient absolument coupées des sciences sociales. Pourtant, l’article de Stratégies cité ci-dessus est assorti d’une interview du sociologue Michel Pinçon, interrogé sur la légitimité scientifique des « bobos » (« Comment, en tant que sociologue, considérez-vous la population des bobos ? »), l’origine du « rejet que l’on ressent dans les médias » à leur égard, et même leur mérite politique (« Pensez-vous que les bobos soient porteurs de progrès ? »). Les Pinçon-Charlot, qui utilisent la notion dans leur Sociologie de Paris (Pinçon, 2008), sont les experts les plus souvent sollicités par les journalistes pour nourrir le discours sur les « bobos ». Ils revendiquent de se servir de la notion pour vulgariser les analyses sociologiques de la gentrification :

« A l’est, en revanche, on trouve les bobos. Qu’y a-t-il de spécifique dans la manière dont ils occupent l’espace ? »

« Pour qualifier le retour des catégories intellectuelles plus ou moins fortunées dans les espaces populaires des centres villes, […] ce terme de bobo (pour bourgeois bohème) qui arrive aussi des Etats-Unis nous plaît parce qu’il décrit de manière assez juste la spécificité de ces habitants : de jeunes adultes en phase avec le libéralisme économique, mais qui affichent des modes de vie très différents de ceux de la bourgeoisie traditionnelle. On est dans la famille recomposée, les droits de l’homme, l’écologie, la liberté culturelle et le vote socialiste. Et surtout, c’est essentiel, ils se reconnaissent dans les cours pavées de la Bastille, dans les lofts et les ateliers de la rue Oberkampf, et investissent les quartiers populaires de l’Est parisien. » (Libération, le 1 janvier 2005)

Ainsi, entre les rubriques consommation et marketing (« Ben & Jerry’s suit le « bobo » à la trace », dans La Tribune, le 13 septembre 2004) et les pages politique de Libération ou du Figaro, les « bobos » suivent une double carrière médiatique conforme au principe de l’essai de Brooks : associer les licences « bohèmes » ainsi que les thèmes des mouvements contestataires des années 1960-70 à un profil de consommation pittoresque et privilégié.

Les Intellos précaires entre sociologie et mouvements sociaux

Alors que les « intellos précaires » ont reçu de la part de Champagne et Lahire les mêmes critiques que celles adressées aux « bobos », leur carrière médiatique est très différente. Les Intellos précaires est un essai, paru en 2001, qui, en s’appuyant sur de nombreux témoignages, vise à mettre en lumière la condition commune des travailleurs précaires des métiers intellectuels. Ce sont les « pigistes, auteurs, salariés en contrat à durée déterminée, en contrat emploi-solidarité, chercheurs indépendants, vacataires, ils travaillent au noir partiellement ou complètement » (Rambach et Rambach, 2001, p. 15). Sur un ton à la fois humoristique et revendicateur, les Rambach, couple homosexuel d’éditrices et d’écrivaines précaires, tentent de dénombrer ces « intellos précaires », qu’elles avaient hésité à nommer « nouvelle bohème ». Elles décrivent leurs techniques pour vivre avec peu, le contraste entre leur rapport passionnel à leur travail et leur rejet de l’entreprise. Elles mettent en valeur à la fois la contribution des « intellos précaires » à des productions d’avant-garde dans leurs domaines, et l’exploitation qu’ils subissent de la part de leurs employeurs (« Exploitation en secteur culturel », p. 223). Pour expliquer ce peu de « prix du travail intellectuel » (p. 254), elles pointent, entre autres, le « système de gratifications symboliques dont le rôle consiste à pallier et dissimuler l’absence de rémunération et de statuts réels » (p. 276). Ainsi, la notion d' »intello précaire » réalise une opération symbolique inverse de celle qui se joue chez les « bobos », puisqu’elle repose sur le découplement entre d’une part la mobilité inventive ainsi que les penchants subversifs des « bohèmes » et d’autre part le succès économique. Le rôle de l’humour est ici très différent de ce qu’il est chez Brooks : il ne s’agit pas d’opérer une disqualification éthique de façon euphémisée, mais de tenir ensemble la mise en lumière d’un tort et la constitution d’une figure charismatique, capable de relativiser par la plaisanterie les angoisses et les contraintes de sa condition, de sorte qu’il ne soit pas dévalorisant de s’y identifier. Ce dernier point est important puisque le but déclaré des auteures est de favoriser une mobilisation des « intellos précaires » pour la défense de leurs droits.

Introduits par un compte-rendu très favorable dans le supplément Livres du Monde (« La génération des intermittents de l’intellect. », le 31 Août 2001) qui salue l’ouvrage comme un « remarquable essai […] entre l’enquête et la chronique d’une génération », les « intellos précaires » passent à Libération, qui leur accorde également un article long et favorable.

Après avoir fait le tour de la presse économique (notamment dans un grand dossier de La Tribune sur le portage salarial), la notion réapparaît dans Le Monde en 2004 dans un article autour du mouvement des chercheurs (« Travail au noir, dépression, frustration professionnelle – quatre post-doctorants racontent leur galère. », le 19 mars 2004), qui offre le « Témoignages de quelques-uns de ces « intellectuels précaires » ». Si la fréquence de ses usages diminue jusqu’à la parution des Nouveaux Intellos précaires en 2009, la catégorie ne disparaît pas du lexique de la presse. Elle reste évoquée à l’occasion de mouvements sociaux sectoriels (journalisme, artistes), à propos des conditions d’emploi dans l’édition, ou pour de grands articles sur le malaise générationnel ou le déclassement. D’autres articles proposent des variations sur le thème des « intellos précaires ». Ainsi, « Pauvres esprits », dans la rubrique « emploi » de Libération, en 2006, se présente comme la vérification, à partir de témoignages recueillis par la journaliste, d’une hypothèse : « Surqualifié et bosseur, l’intellectuel précaire est pourtant fauché : sa « noble » tâche se satisferait d’une gratification morale. Vérification. » Le premier témoin est un auteur, au parcours accidenté et aux rémunérations faibles. Le second un chercheur en archéologie « Entré à 40 ans au CNRS, après vingt années de galère ». La journaliste résume : « Des cours non rémunérés, des mois de recherche et de travail pour un livre payé 5 000 euros à Pierre, qui s’estime chanceux… », et l’article se conclut par une citation des Intellos précaires sur la négligence économique où sont tenus les auteurs de livres.

En parallèle, malgré les deux critiques sévères que nous avons mentionnées (en 1.2), Les Intellos précaires bénéficient d’une réception favorable en sociologie. Le milieu des années 2000 a ainsi vu la notion d' »intellos précaires » passer, toujours pourvue de guillemets, sous la plume de sociologues, comme dans l’échange entre d’une part François Dubet et Marie Duru-Bellat, (parlant du déclassement dans une série d’articles de fond pour Le Monde : « la qualité des emplois que l’on propose à ces jeunes plus instruits a souvent de quoi les rendre amers. Pensons aux « intellos précaires » qui se multiplient. ») et Tristan Poullaouec (dans Libération). Ces usages par des sociologues dans la presse reflètent la grande fortune des « intellos précaires » dans les publications universitaires. Sans que le statut scientifique de la notion soit toujours explicité, elle est reprise par exemple dans des travaux sur les classes moyennes (Bosc, 2008, 94), les intermittents du spectacle (Menger, 2005, p. 219), la précarité (Cingolani, 2005, 76), le déclassement (Maurin, 2009, 61) ou la gentrification (Bacque et Fijalkow, 2006, p. 63). L’intérêt du milieu sociologique pour les « intellos précaires » répond à l’intérêt respectueux d’Anne et Marine Rambach pour les sociologues. En effet, elles se sont appuyées sur les travaux d’Alain Accardo sur les journalistes précaires, et indiquent sur leur site internet quelques recherches qui rejoignent leur essai. Plus généralement, leur insistance sur les formes d’emploi, les professions et les conditions économiques les rapprochent de thèmes de recherches sociologiques.

C’est peut-être en raison de ce crédit sociologique non négligeable que l’une des rares références négatives aux Intellos précaires dans la presse leur oppose une autre recherche. Ainsi, en 2005, l’Express consacre un long article optimiste au travail indépendant, dans sa rubrique « Réussir, L’hebdo de l’emploi » : « Indépendants, free-lance, entrepreneurs individuels… – Solitaires sans galère » (le 28 mars 2005). S’appuyant sur une syndicaliste CFDT, la journaliste relaie une estimation du nombre de ceux qui exercent « une profession intellectuelle en solo », puis donne la parole à une sociologue du CNRS (Emmanuelle Reynaud), qu’elle oppose au « misérabilis[me] » des « intellos précaires » :

« Autre surprise de son enquête, la sérénité dont font preuve les solos : « Même ceux qui n’ont pas choisi l’indépendance, mais y ont été contraints par un licenciement, le vivent finalement très bien. Ils ont le sentiment que leur valeur professionnelle est plus reconnue et gagnent plutôt mieux leur vie qu’avant. » On est loin de l’image misérabiliste des chercheurs smicards et des artistes logés dans des taudis décrits par Anne et Marine Rambach dans leur livre Les Intellos précaires, paru en 2001! »

On peut voir ce passage comme une lutte entre deux interprétations de la signification sociale de la sortie hors de l’emploi stable : injuste précarité ou indépendance heureuse ? En réalité, cette ambiguïté traverse la notion, puisque le livre des Rambach associe à la dénonciation du tort subi par les « intellos précaires » la mise en valeur de leurs traits innovants, voire héroïques : ce sont des « Wonder (wo)men », (p. 91). Néanmoins, en intégrant la notion de précarité, dont la signification politique est fortement marquée par les mouvements de chômeurs et précaires des années 1990 (Perrin, 2001), la proposition de groupe forgée par les Rambach endosse une interprétation nettement critique de la diversification des formes d’emploi, souvent développée par des sociologues ou des mouvements sociaux, mais aussi recevable par les grands quotidiens.

Les « créatifs-culturels », critique de la société de consommation et marketing

A l’opposé des « intellos précaires » qui sont salués dans la presse généraliste, les « créatifs-culturels » apparaissent principalement dans la presse d’affaires. L’importation de la notion de « créatifs culturels » en France est liée à l’activité d’un éditeur provincial, Yves Michel, qui, ayant édité en 2001 une traduction française (2001) de l’ouvrage américain de Paul Ray et Sue Anderson annonçant l’apparition des « cultural creatives », entreprit de mesurer la présence en France de ce « courant ». À partir d’un sondage par questionnaire portant sur les valeurs, Michel et quelques coauteurs, dont le sociologue et parlementaire socialiste Jean-Pierre Worms, évaluent à 17% la part de « créatifs-culturels » dans la société française (2007). La « communauté virtuelle » (J-P. Worms, p. 13) des « créatifs-culturels » est avant tout construite par la voie statistique. Sur ce plan, la méthode employée s’apparente à celle des « socio-styles » promus par Bernard Cathelat dans les années 1970-80 (Georgakakis, 1997), et reste fortement associée à l’univers de la publicité (« [l’expression] ne nous satisfaisait pas vraiment, évoquant à certains le milieu de la publicité », écrit Yves Michel p. 37.

Les valeurs qui distinguent les « créatifs-culturels » seraient l’écologie, la féminité, l’être opposé au paraître ou à l’avoir, l’intérêt pour le développement personnel et la spiritualité, l’implication sociétale et l’ouverture multi-culturelle. Ces valeurs sont illustrées par une série de six portraits qui apprêtent le traitement journalistique de la catégorie. C’est le cas par exemple du portrait de « Muriel, femme de confiance », une femme de 42 ans, « complètement dans le présent » (p. 85). « Comme beaucoup de créatifs culturels, Muriel est en rupture par rapport à ce qu’elle aurait pu être, de façon conventionnelle, dans sa vie » (p. 85). Docteur en informatique, anciennement salariée d’une entreprise d’aéronautique, « son besoin de liberté » (p. 86) l’a fait sortir du salariat vers le statut de « correspondante de presse » en Normandie. Elle travaille par ailleurs à temps partiel pour « une association de finance solidaire ». Divorcée, célibataire, elle consomme bio et « appartient aussi à un système d’échange local (SEL) » (p. 86).

Cependant, à en croire, notamment, la contribution d’Éric Seuillet, « consultant », sur « Les créatifs culturels et le monde de l’entreprise » (p. 105), les « ruptures » prêtées aux « CC » par les auteurs sont autolimitées. Seuillet démarque les « créatifs-culturels » d’une « caricature », illustrée par un article de Libération sur des « technos-écolos » qui tentent un « retour radical à la nature ». « Loin de ces clichés décrivant les « tentations » d’enfants de soixante-huitards ou de nouveaux « bobos », les créatifs culturels ont largement dépassé ces postures caricaturales », puisqu’ils « savent que les entreprises ont une position centrale et déterminante. » (p. 106) et admettent de ne peser sur elles qu’en tant que « consommateurs », « collaborateurs », ou « [e]n s’impliquant dans la gouvernance des entreprises » (p. 106). Ainsi, la catégorie de « créatifs-culturels » semble profilée pour permettre au marketing de se représenter certaines critiques virulentes à l’encontre du « monde de l’entreprise » sous la forme relativement maîtrisable d’un profil de consommateur.

Quelle a été la réception médiatique des « créatifs-culturels » ? Yves Michel se félicite en 2007 sur son site de la couverture de presse dont ils ont bénéficié, et invoque à cette occasion le succès médiatique comme une véritable confirmation de la réalité du groupe :

« Le livre donnant la synthèse de l’enquête menée en France, et paru en février 2007, a obtenu une bonne couverture de presse : une quarantaine d’articles, la grand presse et France Culture ! C’est encourageant et cela montre que les valeurs que portent les créatifs culturels sont partagées par de plus en plus de citoyens, à tous les niveaux de la société. » (http://www.yvesmichel.org/yves-michel/espace-societe/reatifs-culturels-dans-la-presse)

En réalité, les apparitions des « créatifs culturels » dans la presse tiennent moins à la pression d’un public impatient et convaincu qu’à la mobilisation de journalistes et de spécialistes de marketing, dès avant 2007. Ainsi, un article du Nouvel Observateur (« Vive la nouvelle conso! » le 28 octobre 2004) introduit la notion sur un ton humoristique : « Dernier-né des barbarismes importés des Etats-Unis : les  »créatifs culturels » », comme un courant de consommation contraignant les entreprises à se montrer plus écologiques. De même, dans les Echos (6 janvier 2005), une consultante en marketing cite l’enquête de Ray et Anderson comme annonciatrice des prochaines évolutions de la demande. Si l’angle (évolution de la consommation) est similaire chez Sud Ouest Dimanche, les « créatifs-culturels » y apparaissent sous les traits moqueurs de la radinerie plutôt que de l’écologie, et voisinent de façon significative avec les « bobos » :

« Les nouveaux radins sont plutôt des gens qui gagnent bien leur vie. C’est bien connu : plus on est riche… On les retrouve parmi ces nouveaux acteurs sociaux que l’on qualifie, sans trop savoir ce que cela recouvre, de bobos, nonos, momos, nimby, créatifs culturels, néoruraux, alternatifs. » (« Moi, radin ? Et alors ? » le 20 février 2005).

La notion est suffisamment indéterminée du point de vue économique pour être appliquée dans le Figaro, par un chroniqueur « coach et conseil de dirigeants », au milliardaire américain Warren Buffet : « A sa façon, bien que différente de tous les cadres et « bobos » qui prennent leurs distances avec le capitalisme de consommation, Warren Buffett nous propose une voie de création culturelle qui n’est pas incompatible avec la création de richesse » (Figaro, 21 mars 2005).

C’est en 2006 qu’a lieu la première référence à une recherche menée en France sur le modèle de celle de Ray et Anderson. L’article « Créatifs culturels contre communautaristes » (Les Echos, le 28 février 2006) présente avec déférence le travail des chercheurs américains (« le livre, devenu l’une des bibles des « planners » stratégiques en agence et des traqueurs de tendances »), et prend soin de le différencier de manifestes rivaux : ce n’est « pas la énième décalcomanie des « bobos » de David Brooks, ou des « nonos » de Naomi Klein ».

La presse économique (La Tribune, Les Echos, Stratégies) salue Les créatifs culturels en France lors de leur parution en début 2007. L’un des articles du printemps 2007 (L’Express, 3 mai 2007) est particulièrement affirmatif. La journaliste promet la notion à un avenir brillant : « une espèce en voie d’apparition, repérée par quelques sociologues et déjà disséquée dans un livre qui vient de paraître. Une tribu encore méconnue, mais qui risque fort de ringardiser cruellement les bobos et autres nonos, néologismes devenus si marketing qu’ils ne tarderont pas à faire pschitt!… ». L’article donne la parole à un lecteur enthousiaste (« Quand j’ai découvert ce livre, je me suis dit avec soulagement que je n’étais pas le seul à vouloir changer le monde sans pour autant renoncer à la consommation – et au plaisir qu’elle procure – et sans me reconnaître dans le mouvement altermondialiste», confie Tristan Lecomte, 33 ans, diplômé d’HEC et fondateur d’Alter Eco »). Après Jean-Pierre Worms, le sociologue Michel Maffesoli exprime son adhésion à la notion (« Les CC constituent un laboratoire de ce que j’appelle la postmodernité »). L’article se poursuit par les témoignages de trois entrepreneurs « créatifs culturels » : la « créatrice d’une école alternative » ; un « comédien et directeur d’ONG » ; et la « fondatrice d’une agence de conseil en développement durable ».

Ce faisant, l’article reproduit le dispositif du livre de 2007 (propos généraux, sondage commenté, paroles d’experts, puis témoignages de plusieurs pages, recueillis par une journaliste indépendante). Il montre comment le journalisme peut s’approprier la notion en donnant la parole à ses adeptes autodéclarés. À cela, l’Express ajoute une liste de « lieux à fréquenter », de « revues à lire », et de « sites où surfer » pour « devenir un parfait CC ». On voit ainsi que les « créatifs culturels » circulent moins comme une catégorie descriptive, en troisième personne, que comme une interpellation, un appel à la conversion adressé au lecteur avant tout en tant que consommateur.

À l’occasion d’une intervention d’Yves Michel lors du « Salon zen », l’AFP consacre un papier d’angle aux « créatifs culturels » : « Les créatifs culturels appelés à faire leur « coming out » » (le 6 octobre 2007), qui reprend de façon plus concise l’organisation de l’article de l’Express, et commente favorablement : « La publication de cette étude a permis à une série de personnes de comprendre qu’elles formaient un groupe sociologique ».

Si la presse économique célèbre avec enthousiasme l’avènement des « CC » en 2007, la notion ne s’installe pas pour autant de façon régulière dans la presse, et décline d’une douzaine d’occurrences en 2007, à 8 citations en 2008 et 2009, puis à seulement 4 en 2010. La froideur de la presse quotidienne nationale peut en partie expliquer cet effacement. Ainsi, l’unique apparition de la notion dans Le Monde est marquée par une distance critique, puisque l’article convoque la notion concurrente dont les promoteurs des « créatifs-culturels » s’efforcent de se démarquer : « Après les « bobos », voici les « créatifs culturels » » (le 23 mai 2007). L’article prend d’ailleurs prudemment pour angle le ciblage marketing en cours. La notion fait un passage discret dans Libération, en couverture d’une manifestation contre le Président Sarkozy : « Ils ont entre 30 et 40 ans, vivent à Paris, et cette manif, cela fait des mois qu’ils l’attendent. Ni fonctionnaires ni salariés en péril, « bobos » pour les uns, créatifs culturels pour les autres, ils sont souvent travailleurs indépendants. Acteurs, journalistes, réalisateurs, ils en ont juste marre de la politique déployée par l’omniprésident. » La seconde occurrence des « créatifs-culturels » dans Libération figure dans une interview du penseur écologiste Patrick Viveret. Les citations les plus récentes des « créatifs-culturels » sont uniquement le fait de la presse régionale. Tout se passe comme si, concurrencés dans la capitale par des notions mettant en avant de façon plus spécifique et pittoresque le mode de vie urbain, les « créatifs-culturels » pouvaient cependant mobiliser dans les villes moyennes et à la campagne. C’est d’ailleurs le seul des trois manifestes à ne pas mentionner la bohème, étroitement associée à la ville de Paris (Brisette et Glinoer, 2010). Au contraire, on a vu que les promoteurs des « créatifs-culturels » prenaient soin de différencier la catégorie de celle des « bobos », réinterprétée, à rebours du sens originel de la notion, comme une forme excessive et déraisonnable de critique du capitalisme.

La « classe créative » : discrétion médiatique d’une catégorie de gouvernance internationale

À la différence des autres manifestes, initialement relayés par des journalistes, c’est via un sociologue que la notion de « classe créative » aborde la presse française. Interviewé dans le supplément Emploi de Libération à l’occasion de la parution de son livre Portrait de l’artiste en travailleur (2002), Pierre-Michel Menger l’utilise pour décrire comment « La notion de créateur s’élargit » :

« Je pense que les activités de la création artistique ne sont plus l’envers frivole du travail, mais sont au contraire de plus en plus revendiquées comme l’expression la plus avancée de nouvelles organisations de travail. Aux côtés des scientifiques, les artistes passent pour le noyau dur de cette «classe créative». » (Libération Emploi, le 17 mars 2003).

Il cite « L’économiste américain Richard Florida » comme un de ceux qui « veulent élargir le cercle des créateurs », lorsqu’il « invente une creative class, qui comprendrait les ingénieurs, les architectes, les scientifiques, l’enseignement et la formation, les médias, le sport, les loisirs, le design, les arts. » Qu’en est-il ?

En effet, le livre de Florida, publié en 2002 (sans traduction française), annonce l’apparition d’une nouvelle classe de travailleurs créatifs rassemblant près du tiers des actifs américains. L’auteur interpelle ses lecteurs : « If you are a scientist or engineer, an architect or designer, a writer, artist or musician, or if you use your creativity as a key factor in your work in business, education, health care, law or some other profession, you are a member » (Florida, 2002, p. xxvii). La nouvelle classe est divisée entre un noyau très élitiste (« I define the core of the Creative Class to include people in science and engineering, architecture and design, arts, music and entertainment, whose economic function is to create new ideas, new technology, and/or new creative content », Florida 2002, p. 8) et une large frange partageant, à un moindre degré, les caractéristiques du noyau : « Around the core, the Creative Class also includes a broader group of creative professionals in business and finance, law, health care and related fields » (Florida 2002, p. 8). Florida insiste sur la sensibilité de cette nouvelle classe, extrêmement mobile, à la qualité « bohème » de la vie urbaine (il parle de « creativity climate » ou « people climate », p. 7). Or, la créativité devenant « the fundamental source of economic growth » (Florida, xxix), la tâche des municipalités soucieuses de leur développement est donc de rendre la ville hospitalière pour la classe créative, notamment en favorisant la vie culturelle. Cet ouvrage a eu un écho considérable autant dans le domaine de la recherche que du côté des modes de gouvernement des villes (Vivant, 2009).

Après une éclipse (seul un article des Echos en 2003 mobilisant la théorie de Florida sur l’attractivité des territoires pour légitimer le mouvement des intermittents, puis un article, toujours dans les Echos en 2004, sur la crise de l’université italienne), la « classe créative » bondit à dix occurrences en 2006. Elles se partagent de façon équilibrée entre les échos d’une polémique autour d’un sondage, en Suisse, qui délimite une « classe créative » et taxe une autre partie de la population de racisme, les atouts de la Bretagne dans la « Société de la connaissance » (Ouest-France) et les comptes-rendus d’Une brève histoire de l’avenir, de Jacques Attali qui reprennent, sans toujours en citer l’origine, la prophétie sociale de Florida.

Dans les années qui suivent, la « classe créative » est portée par une nouvelle voix, celle de Frédéric Martel, qui plaide pour un renouvellement des politiques culturelles françaises. Martel intervient dans Sud Ouest, le 7 octobre 2010, dans CBS News le 14 juin 2010, et surtout, il signe dans La Tribune, le 14 avril 2010, un grand article d' »opinion » avertissant le public français de « L’émergence de la classe créative ». L’identité de Martel, ancien attaché culturel aux États-Unis, enseignant en école de commerce, et animateur sur France-Culture, incarne de façon suggestive le remaniement des rapports entre l’État, l’économie, la culture et la mondialisation que porte la notion qu’il promeut.

Par contre, le projet de groupe social lancé par Florida reçoit le même accueil distancié et critique que les « créatifs-culturels » de la part du Monde. Ainsi, le seul article spécifiquement dédié à Florida et à sa nouvelle classe par Le Monde, « Richard Florida, le gourou controversé de l’urbanisme » survient tardivement (11 avril 2009) par rapport au succès international du concept. De plus, il met en avant « les critiques qui dénoncent sa fascination aveugle pour les élites et les « bobos «  », et présente une tonalité de distance amusée.

Cette maigre couverture journalistique (un point culminant à 15 occurrences en 2010) dissimule le fait que la promotion de la « classe créative » se déroule ailleurs que dans l’espace public. Par exemple, le concept est utilisé dans les rapports de la commission européenne, ainsi que dans ceux d’institutions publiques (Voir Culture et Médias 2030, ou Camors et Soulard, 2010). Il fait par ailleurs l’objet de premières tentatives de quantification en France (Chantelot, 2009 et 2010). La « classe créative » s’affirme pour le moment, en France, comme un concept pour gouvernants et experts plutôt que destiné au grand public. Il est significatif à cet égard que l’ouvrage de Florida ne soit pas traduit en français à ce jour.

Ainsi, le traitement médiatique de la « classe créative » en France reste désincarné. La catégorie est utilisée par des décideurs pour avoir prise sur la réalité sociale, mais n’est pas proposée pour servir de repère à tout un chacun dans l’interprétation des changements de la vie quotidienne.

Conclusion : le traitement journalistique de catégories morales et politiques

Nous avons donc vu que les articles de presse consacrés aux quatre propositions de groupes sociaux étudiées ici engagent des configurations différentes entre les rôles des universitaires, des journalistes, des témoins et des essayistes, issus d’horizon variés, qui tentent de rendre certains changements sociaux lisibles en décrivant un groupe nouveau. En particulier, « bobos » et « classe créative », qui essuient des critiques très similaires, se révèlent très différents sous ce rapport.

Trois des quatre manifestes étudiés ici (la « classe créative » fait exception) donnent lieu à un produit journalistique spécifique : l’annonce de l’avènement d’un groupe social nouveau, étayée sur le témoignage de quelques représentants typiques. Nous rejoignons sur ce point la remarque de Xavier de la Porte qui pointe le faible coût, en terme de travail journalistique, des gloses des « bobos » : la notion, commodément paradoxale, se prête à l’enchaînement, de traits typiques et au recueil de témoignages de gens socialement proches des journalistes, et de ce fait accessibles et « bons clients ». Pour cette raison, l’usage des manifestes dans la presse devient facilement un exercice purement illustratif.

Quelles voies d’accès à des réalités extérieures les variations rhétoriques sur les groupes sociaux inédits se donnent-elles, hormis les manifestes eux-mêmes ? Pour une part, cette fonction est déléguée à des experts. Pour une autre part, le traitement médiatique des manifestes (surtout pour les « bobos » et les « créatifs-culturels »), repose sur la possibilité ou non de repérer des représentants pourvus des attributs typiques de la notion, l’expressivité de leur témoignage suffisant pour attester la réalité du groupe qu’ils incarnent. Le journaliste joue alors un rôle de relai, ou bien d’une expression stylisée de soi (« créatifs culturels »), ou bien d’une présentation de soi dans l’horizon de la défense d’une cause (« intellos précaires »).

Les catégories étudiées sont moins utilisées par la presse comme des instruments de classement à proprement parler que comme les supports de certaines valeurs : mérites mal rétribués des « intellos précaires », compétences économiquement décisives de la « classe créative », authenticité et modération des « créatifs culturels », et inversement inauthenticité, égoïsme et élitisme des « bobos ». Cette remarque peut contribuer à éclairer les contrastes entre la réception des manifestes dans la presse et dans le monde scientifique. Alors que la critique scientifique a principalement objecté aux manifestes leur inconsistance conceptuelle, ce qui frappe, à la lecture de notre corpus journalistique, c’est la surdétermination typologique, et surtout morale, prêtée à ces figures sociales. Les « bobos », en particulier, sont une entité au contenu moral aussi surdéterminé que leur contenu social reste impossible à délimiter.

En menant ce repérage sur les usages de manifestes de groupes sociaux dans la presse, nous ne défendons pas l’utopie sinistre d’un monopole scientifique sur la représentation de la société. Nous espérons simplement avoir montré que ces représentations ont des enjeux plus importants que ce qu’elles mêmes et surtout leur traitement journalistique parfois euphémisant ont tendance à indiquer.

Références bibliographiques

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Notes

(1) On pourrait comparer cette conjoncture à la « crise de représentation » de la fin du 19ès, d’où est issue la figure de l’intellectuel selon Christophe Charle (1990) – en précisant que l’intellectuel fait plutôt partie aujourd’hui des figures que les nouvelles propositions de groupes sociaux démantèlent.

(2) Les sources utilisées sont : les quatre « manifestes » ainsi que les publications en sciences sociales qui s’y réfèrent (voir bibliographie) ; et enfin leurs occurrences dans la presse écrite française. Sur ce dernier point, nous avons utilisé le portail Factiva, qui permet de disposer d’articles de presse in extenso à partir de mots-clés. Les recherches portaient sur les expressions « bourgeois-bohèmes » (nous avons préféré l’expression entière à sa contraction en « bobo » afin d’éviter la confusion avec les petites plaies enfantines), « intellos précaires », « créatifs-culturels » et « classe créative ». Le champ couvert est la presse généraliste française entre début 2000 et fin 2010. C’est sur le dépouillement de ce corpus que repose notre article.

(3) Une explication à cette indifférence peut être cherchée du côté de la position très affaiblie des « socio-styles », dont relève techniquement la catégorie des « créatifs-culturels », dans le champ des sciences sociales (Georgakakis, 1998). La sociologue Monique Dagnaud est à notre connaissance une des rares exceptions à cette règle. Dans un article sur un site d’information, elle avance en effet que la « mouvance » des « créatifs culturels » est l’une des composantes du mouvement des « Indignés » (Monique Dagnaud, « Le temps du populisme culturel », Slate.fr, le 24 novembre 2011, http://www.slate.fr/story/46649/jeunesse-indignes-creatifs-justiciers-populisme-culturel).

(4) Le statut de la prise de position de Xavier de la Porte est ambigu. En effet, l’auteur est journaliste, mais son texte figure dans un ouvrage co-dirigé par le sociologue Stéphane Beaud, et sa démarche le rapproche des universitaires.

(5) La gentrification peut être définie comme « un processus graduel de transformation des quartiers populaires par l’investissement de groupes sociaux appartenant aux couches moyennes et supérieures » (Bacque et Fijalkow, 2006, p. 63).

(6) Pour éviter les confusions induites par le terme de « bobo », nous avons entré dans Factiva « Bourgeois-bohème » en toutes lettres.

(7) Sur le rapport entre l’authenticité, la critique et sa dénonciation, voir L. Boltanski, La souffrance à distance, en particulier p. 137.

(8) Autre exemple : « Qui sont les bobos », dans Les inrockuptibles, le 9 avril 2010, consulte cinq sociologues, dont les avis sur la pertinence de la notion s’avèrent partagés.

Anne Clerval, « David BROOKS, 2000, Les Bobos, Les bourgeois bohèmes , trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 314 p. », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Revue de livres, mis en ligne le 17 mars 2005, consulté le 31 mars 2012. URL : http://cybergeo.revues.org/766

Au secours, la lutte des classes revient à Paris ! Des bourgeois bohèmes à la ségrégation

Avec Michel et Monique Pinçon – Charlot, sociologues, auteur de Sociologie de Paris (La Découverte) et Eric Maurin, économiste, auteur du Ghetto français. Enquête sur le séparatisme social (Le Seuil). Débat animé par Michel Sivignon.

Vox geographi

Le Flore, 22 février 2005

Parler de l’embourgeoisement de Paris au café de Flore, en plein cœur du quartier Saint-Germain, n’est géographiquement pas anodin. Mais attention, les mots ont des sens précis et Paris vit peut-être moins un épisode d’embourgeoisement que de gentrification. Les bourgeois bohèmes ont en effet peu de chose à voir avec la bourgeoisie traditionnelle, et nous avons plutôt parlé durant le café-géo de stratégies d’évitement, de mixité sociale menacée ou de quête de l’entre soi, pour saisir les dynamiques sociales de la capitale.

Comme le précise Michel Sivignon en introduction, alors que la ségrégation sociale se fait de plus en plus frappante, notre société refuse de la dire ou de la reconnaître. Les cartes tirées de l’ouvrage des Pinçon-Charlot sont pourtant éloquentes : en 1954, 15 arrondissements sur 20 comptaient moins de 40% de cadres et de patrons (un large croissant centré sur l’Est et allant du Nord-ouest au Sud-ouest) ; en 1999, tous ont dépassé ce seuil et 13 arrondissements dépassent les 55% de cadres et patrons (toute la partie Sud-ouest de la ville, du XIII° au XVII°). Seuls les 6 arrondissements périphériques à l’Est de la ville, du XVIII° au XIV° comptent plus de 20% de logements sociaux. Partout ailleurs, les prix des loyers font fuir les plus pauvres.

Une nouvelle géographie sociale de Paris

Pour bien définir les termes, Monique Pinçon-Charlot précise que la quête de l’entre soi est un phénomène essentiel chez les grands bourgeois. Alors que la grande bourgeoisie a les moyens de s’installer où elle le souhaite dans Paris, elle privilégie essentiellement le nord du XVI°, le sud du XVII°, et parfois un peu le VII° et le VI°. En d’autres termes, quand on n’a pas de contraintes économiques, on choisit son semblable.

La mixité sociale, comme le précise Michel Pinçon, c’est le mélange des catégories sociales définies selon le revenu, le niveau de scolarisation, etc. Toutefois, on s’intéresse souvent à la mixité sociale de l’habitat, c’est-à-dire à une vision nocturne de Paris (où est-ce que les différents groupes sociaux dorment la nuit ?). Il faudrait tenir compte du million de banlieusards qui viennent chaque jour travailler dans Paris ; cette image diurne de Paris se fait alors plus mixte. On peut aussi se demander quelle est l’échelle pertinente pour apprécier la mixité sociale : est-ce l’immeuble ? l’îlot urbain ? le quartier ? la ville ? l’agglomération ? Pour les Pinçon-Charlot, Paris est une capitale assez petite en Europe (seulement 87 km2 sans les bois), une ville qu’on peut traverser à pied (aucun point de la ville est à moins d’une heure de marche du centre-ville), et une ville bien identifiée par ses boulevards périphériques : aussi ont-ils choisi l’aire de la ville pour évaluer cette mixité sociale. Alors qu’à la Libération, Paris comptait 65% d’ouvriers et d’employés pour 35% de cadres et de patrons, les proportions se sont aujourd’hui inversées, la mixité a changé. On est passé d’une ville populaire à une ville bourgeoise. Quel changement par rapport à l’après-guerre, où Paris était plus populaire que la moyenne nationale !

Monique Pinçon – Charlot insiste alors sur le terme de gentrification, à préférer au terme d’embourgeoisement. Les bourgeois bohèmes, ou bobos, sont très différents des bourgeois traditionnels de l’Ouest de Paris. La gentrification est un processus culturel et géographique qui transforme les quartiers populaires du centre et de l’est de Paris au bénéfice de cette nouvelle petite bourgeoisie émergente. Son mode de vie est très différent de celui des petits bourgeois traditionnels. Les bobos vivent de leur travail, non pas de leur patrimoine, ils se disent volontiers écolo et anti-racistes, favorables au PACS et à la parité, ou adeptes de la nourriture bio. Les Pinçon – Charlot ont un passage savoureux dans leur livre sur l’épicerie « Aux produits d’Auvergne », rue de Lappe, échoppe si appréciée par les bobos du Faubourg Saint-Antoine. Puisque le saucisson ou les fromages gras ne convenaient pas à ceux et celles qui veulent garder la ligne, le commerçant a dû s’adapter à la nouvelle clientèle et proposer du saucisson maigre et de la tomme maigre !

Peu représentatif de l’ensemble national à cet égard, Paris concentre énormément de métiers artistiques, de la mode, du cinéma, de la presse. Or, les « bobos » sont justement nés du développement de secteurs économiques comme les nouvelles technologies, la grande distribution, l’enseignement ou les médias, qui ont produit une nouvelle élite, des actifs plus jeunes que la moyenne, des diplômés assez à l’aise dans des familles recomposées avec une idéologie libertaire, menant des modes de vie très différents de la bourgeoisie de l’Ouest. Les bobos Faubourg Saint-Antoine n’ont rien à voir avec les bourgeois de l’Avenue Henri Martin. Parlons donc de gentrification plutôt que d’embourgeoisement, pour éviter les confusions. Les bobos profitent des espaces libérés à la faveur de la désindustrialisation de la capitale. Le parc André-Citroën laisse difficilement imaginer aujourd’hui les 17000 salariés de la marque automobile éponyme qui travaillaient sur les lieux mêmes en 1968. Aujourd’hui la verdure et les grands immeubles modernes ont biffé l’occupation ouvrière des lieux. Ironiquement, Paris a basculé à gauche au moment où elle devenait moins populaire que jamais.

De la stratégie d’évitement à la ségrégation spatiale

Eric Maurin a mené une analyse fine de l’enquête emploi de l’INSEE. Cette enquête annuelle porte sur un certain nombre de voisinages caractéristiques, des groupes de 30 à 40 logements adjacents, environ 60 personnes donc. Faite chaque année avec un protocole constant, l’enquête révèle beaucoup de choses pour comprendre les logiques de la ségrégation.

Premier constat, et première surprise : la ségrégation sociale n’est pas si récente. Depuis 20 à 30 ans, elle est restée stable. Ce qui est nouveau en revanche, c’est le degré avec lequel les fractions les plus riches de la population se concentrent dans quelques endroits seulement. Les enclaves qui n’ont jamais été aussi fermées sont celles des plus riches. Eric Maurin montre justement dans Le ghetto français que le phénomène de ségrégation commence par le haut de l’échelle sociale : les très riches ne veulent pas vivre avec les riches, les riches ne veulent pas vivre avec les moyennement riches, et ainsi de suite jusqu’aux chômeurs qui ne veulent pas vivre à côté des immigrés les plus récents… Tout en bas, les très pauvres n’ont plus que la possibilité de se loger là où il leur reste de la place. Sa recherche révèle donc en chacun de nous un complice plus ou moins actif de la ségrégation urbaine.

On peut expliquer la concentration des plus riches par la recherche du contexte social le plus propice pour la réussite scolaire. Le milieu dans lequel on vit est ce qui fait la différence dans la réussite scolaire. En somme, si les enfants de votre voisinage réussissent à l’école, vos enfants réussiront aussi, quelles que soient les ressources de votre famille. Avec la démocratisation de l’enseignement, la compétition scolaire se fait plus importante. Comme les familles ont moins de pouvoir prescriptif aujourd’hui, elles comptent à présent sur le contexte favorable à la réussite scolaire pour assurer l’avenir de leurs enfants. Le contexte dans lequel on vit devient alors absolument crucial. D’où la quête d’être entre soi quand on est d’un milieu favorisé. Des études américaines, britanniques et suédoises ont d’ailleurs comparé les prix des logements aux limites des rues définissant les aires scolaires : elles ont montré que le contexte scolaire pouvait faire varier les loyers de manière très importante d’une aire scolaire à l’autre, donc – à échelle plus fine – d’un côté de la rue à l’autre ! L’entre soi est choisi par les riches, les classes moyennes le subissent en s’installant en périphérie des enclaves chics, et l’entre soi est imposé aux classes populaires.

Michel Pinçon rappelle qu’aux yeux des milieux ouvriers, l’école ne fournit plus la possibilité de mobilité sociale. La montée du chômage a sapé leur confiance dans l’institution scolaire. Monique Pinçon – Charlot souligne que les bobos de l’Est parisien ont un rapport assez particulier à l’école. Dans les interviews, ils se déclarent heureux de la mixité sociale, de vivre dans un quartier qui a des apparences populaires, mais quand on demande où ils scolarisent leurs enfants, leurs visages se ferment immédiatement ! Ils ne scolarisent pas les enfants dans leurs quartiers, mais contournent la carte scolaire et cherchent à bénéficier de dérogations. A contrario, les bourgeois traditionnels revendiquent explicitement de ne surtout pas scolariser leurs enfants avec des jeunes de milieux populaires.

Faut-il vouloir la mixité sociale ?

Michel Sivignon s’étonne que l’on n’ait jamais autant parlé de mixité sociale – tout le monde semble pour ! – au moment où elle est la moins mise en pratique. Monique Pinçon – Charlot souligne que les grands bourgeois ne veulent pas de la mixité sociale. Ils habitent les beaux quartiers de l’Ouest, envoient leurs enfants dans des rallyes, tandis que les parents fréquentent des cercles fondés sur la cooptation sociale. En revanche, quand on a des responsabilités politiques, on ne peut pas se permettre de se proclamer contre la mixité sociale.

En fait, comme le précise Michel Pinçon, ceux qui prônent la mixité sociale sont simplement ceux qui ont la parole, notamment les bobos des milieux artistiques ou médiatiques. A cet égard, l’ouvrage des Pinçon-Charlot, Sociologie de Paris, relate les showrooms, magasins de mode et ateliers de la Goutte d’Or qui ont bousculé l’ambiance urbaine. Lors d’une inauguration, « le contraste était violent entre les journalistes (…) minces et légèrement vêtues de tenues estivales, et les femmes maghrébines portant, malgré la chaleur, voiles et djellabas. Dans les vitrines des mannequins présentaient des vêtements tout aussi peu gourmands en tissu, rendant leurs prix encore plus étonnants pour la population locale. Les jeunes créateurs disent apprécier ’’l’environnement pluri-ethnique, très favorable pour l’inspiration’’ » (p. 93)…

Les milieux populaires ne veulent pas forcément de la mixité sociale. Beaucoup d’anciens résidents du quartier de l’Horloge ont préféré quitter leur quartier après sa rénovation : il ne correspondait plus du tout à leur milieu de vie, la rénovation a mené à une gentrification fatale à son ambiance populaire. La ségrégation sociale est donc bien plus complexe que ce que l’on imagine. Sans parler des processus d’agrégation communautaire qu’on retrouve chez les Chinois dans le XIII°, chez les Tamouls entre Gare du Nord et Gare de l’Est, ou les Maghrébins à Barbès, même si les études fines révèlent que ce sont des fois plus les commerces qui sont tenus par des étrangers, les étages étant peuplés de Français.

Pour Eric Maurin, le communautarisme se développe en réaction à la ségrégation. Qui plus est, son étude révèle non seulement que le contexte social est en soi source d’échec scolaire, mais aussi que les effets de contexte sont beaucoup plus forts chez ceux qui ont peu de moyens.

Certes, l’objectif de mixité sociale est louable, dans la mesure où les enfants de milieu protégé ont bien peu à perdre à être avec des enfants de milieu défavorisé, par rapport à ce que ces derniers ont à gagner à côtoyer des enfants plus protégés. Mais il y a peu d’incitations d’ordre privé à aller, chacun à son niveau, vers plus de mixité, ou à scolariser ses enfants avec des jeunes moins favorisés (au risque d’être traité de mauvais parent !)

L’idée de mixité sociale est née dans les milieux politiques, mais il y a un danger à mêler dans une même école des enfants d’origine sociale trop différente : les enfants de milieu populaire risque de prendre en pleine face leur infériorité sociale et d’intérioriser leur situation de dominés et se persuader qu’ils sont mauvais. Monique Pinçon – Charlot rappelle l’expérience d’échanges d’élèves un jour par mois entre le lycée Janson de Sailly et le lycée de Goussainville. Les élèves favorisés de Janson ont beaucoup apprécié l’expérience, tandis que les élèves de Goussainville ont trouvé l’expérience beaucoup trop difficile pour eux. Tout y était question de violence symbolique : ce déplacement dans l’espace social leur faisait prendre conscience de leur infériorité… Le thème de la mixité sociale doit donc être manié avec des pincettes !

D’autant que notre langage est remarquablement ambigu : quand un quartier populaire accueille des plus riches, donc quand la mixité sociale augmente, on parle positivement de gentrification ; quand un quartier riche accueille des plus pauvres, donc quand la mixité sociale augmente tout autant, on parle négativement de paupérisation !

L’école, ses élus et ses damnés

L’école française produit nécessairement de l’échec dans la mesure où elle est avant tout faite pour sélectionner [à quoi d’autre servent les notes ? s’il s’agissait de transmettre une culture générale, on aurait recours à une échelle binaire : acquis / non acquis, plutôt qu’une échelle de 0 à 20].

Eric Maurin rappelle la faillite des politiques territoriales type ZEP (zones d’éducation prioritaire). Chaque année, 500 millions d’euros sont consacrés aux ZEP. Ces zones identifiées par les recteurs (avec autorisation des maires des communes concernées) disposent d’heures supplémentaires et de primes diverses aux enseignants. Or les évaluations sont très décevantes. La progression des enfants n’est pas plus rapide qu’ailleurs. En fait, c’est dû au très médiocre ciblage territorial : le profil sociologique des élèves moyens dans les ZEP n’est pas si différent du profil sociologique des élèves moyens qui ne sont pas en ZEP. Qui plus est, on n’arrive pas à réallouer les ressources : un établissement classé ZEP fera tout pour garder son classement, si bien qu’il y a toujours plus de ZEP en France, ce qui mène au saupoudrage des moyens. L’effet de stigmatisation des ZEP dessert les communes, dans la mesure où les classes moyennes et supérieures ne viennent plus s’installer dans ces zones.

Eric Maurin propose d’adopter un ciblage beaucoup plus adéquat : non en fonction de l’espace, mais en fonction du public qui fréquente l’école. Une fois ce ciblage beaucoup plus restreint adopté, il ne faudrait pas offrir un surplus de 8% de moyens comme on le fait en France, mais plutôt diviser les classes par deux comme on le fait en Hollande.

Eric Maurin n’oublie pas non plus que le système de sélection précoce qui a lieu à l’école s’avère un échec total. L’Angleterre a supprimé le redoublement en primaire et au collège, et dépasse la France dans les évaluations internationales. La réussite scolaire a acquis un sens quasi religieux, qui donne sa place dans la hiérarchie des êtres. Quand on compare avec les autres systèmes éducatifs, le système français apparaît comme redoutablement sélectif. D’où une école très anxiogène où la compétition commence dès la maternelle.

Comme le résumait Eric Maurin dans Le Monde (23 Octobre 2004) « on a peu de chance de désamorcer les processus de sécession territoriale sans s’attaquer au principal facteur d’anxiété sociale qui les sous-tend : la précocité et l’irréversibilité des mécanismes d’enfermement des individus dans des destins écrits d’avance. Car, en cloîtrant le présent dans des territoires, c’est aussi l’avenir que l’on enferme ou que l’on sécurise. Si le territoire est l’enjeu d’une compétition aussi âpre, c’est que le lieu de résidence et les interactions sociales qu’il conditionne comptent parmi les ressources essentielles d’une concurrence généralisée pour les meilleurs destins, laquelle s’engage désormais dès l’enfance ».

Comme l’ajoute Michel Pinçon, le système scolaire français fabrique des élus et des damnés, avec une hypervalorisation du diplôme et de la compétence abstraite. En France, le diplôme ou le rang de sortie d’une grande école peut déterminer la totalité d’une carrière. Mais une auditrice précise que l’école ne fait pas tout, les réseaux familiaux et amicaux jouent un rôle important dans les trajectoires sociales.

Michel Sivignon conclut ce café fort animé sur l’importance de désosser les problèmes, de scruter les idées reçues, pour faire apparaître tous les enjeux géographiques de la mixité sociale ou de la ségrégation, qui révèlent tant de fonctionnements de notre société.

Bibliographie :

– MAURIN E. (2004) Le ghetto français. Essai sur le séparatisme social (Paris, Le Seuil, collection La République des Idées)

– PINCON – CHARLOT M. et M. (2004) Sociologie de Paris (Paris, La Découverte, collection Repères)

– GUILLY C. et NOYER C. (2004) Atlas des nouvelles fractures sociales (Paris, Autrement)

Compte-rendu : Olivier Milhaud, Université de Paris 1

Voir aussi:

Les « bobos » : une catégorie… journalistique

Lunatic

10/30/09

« A Paris, l’UMP envoie Jouanno séduire les bobos écolos » (L’Express)… « le graffiti se “boboïse” » (20minutes)… « L’identité nationale ne doitpas être un sujet d’affrontement entre les intellos et les bobos et l’extrême droite. » (Eric Besson, LeJDD)… « Ce marché est tiré par des bobos qui font le maillot jaune, qui lancent les marchés. » (Michel-Edouart Leclerc, sur BFMRadio)

La « notion » de « bobo » va avoir 10 ans, 10 ans qu’elle est toujours abondamment utilisée, comme les résultats de cette rapide recherche sur Google Actualités le laisse apercevoir. 10 ans qu’elle pique les yeux et écorche les oreilles, qu’elle est utilisée à tort et à travers, oh, certes, parfois entourée de jolis guillemets feignant la distanciation critique.

L’occasion, donc de revenir sur ce terme en reprenant de (larges) extraits du texte « “Bobos” et “travailleurs pauvres”. Petits arrangements de la presse avec le monde » signé Xavier de la Porte et publié dans l’ouvrage collectif La France Invisible (dans une partie intitulée « Fausses représentations et imaginaires biaisés »…)

« Bobos » et « travailleurs pauvres ». Petits arrangements de la presse avec le monde, Xavier de la Porte (extraits)

En 2000, David Brooks, rédacteur en chef du Weekly Standard et éditorialiste à Newsweek, publie un livre intitulé Bobos in paradise. Les « bobos » sont selon lui des « bourgeois-bohèmes », « qui ont suivi des études supérieures et qui ont un pied dans le monde bohème de la créati­vité et un autre dans le royaume bourgeois de l’ambition et de la réussite matérielle ». Ils forment une « nouvelle élite de l’ère de l’information », un « nouvel establishment[1]».

S’il cherche bien à identifier et décrire une nouvelle catégorie sociale, le livre « contient peu de statistiques. Peu de théorie. Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles ! Je me suis contenté de décrire comment vivent ces gens en utilisant une méthode qui pourrait être qualifiée de “sociologie comique” ». De fait, le ton est enlevé, drôle et moqueur (même si Brooks l’annonce d’entrée : « J’appartiens à cette catégorie. Nous ne sommes pas si méchants que ça. »). La population décrite est typiquement américaine, le parangon du « bobo » est le couple Clinton « faisant partie des pacifistes des années 1960 et des fanatiques des échanges boursiers des années 1980. Ils sont arrivés à la Maison-Blanche chargés à bloc d’idéaux bohèmes et d’ambitions bourgeoises ».

Avant même la traduction française du livre de Brooks, et malgré l’arrière-plan très américain, la catégorie fait une entrée fracassante dans l’espace médiatique français. À la base, la traduction d’un compte rendu du livre dans Courrier International du 15-21 juin 2000. Un mois plus tard, Libération consacre la rubrique « Tendance mode de vie » de son numéro du week-end aux « bobos »[2]. La journaliste, Annick Rivoire, ancre la caté­gorie dans un contexte français : « [ils] cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stocks options et sou­tiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chics veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberspace. »

Bien que se référant au livre de Brooks, l’article décrit sur le mode du « ils sont comme ci… ils font comme ça… » une catégorie sociale très éloi­gnée des « bobos » américains. C’est la naissance des « bobos » à la fran­çaise. Un mois plus tard, le magazine Elle, sous la plume d’Alix Girod de l’Ain, consacre à son tour un article aux « bobos »[3]. La journaliste évoque une « nouvelle catégorie sociale » et précise que « l’expression est déjà sur toutes les lèvres ». Peu après, c’est le tour du Parisien, qui parle d’une « nouvelle catégorie socioculturelle[4] », puis de France Soir[5] et du Monde[6]. Mi-novembre 2000 – délai exceptionnellement court dans l’édition -, paraît la traduction française du livre de Brooks. L’« événement » offre l’occasion d’une nouvelle salve d’articles (Libération, Le Nouvel Obser­vateur, Le Monde, Elle, etc.).

Un tournant s’opère avec un article publié dans les pages « Rebonds » de Libération le 8 janvier 2001. Sous le titre « Municipales : les bobos vont faire mal », le géographe Christophe Guilluy utilise le terme de « bobos » pour décrire la nouvelle bourgeoisie de gauche qui s’installe massive­ment dans les quartiers populaires de l’Est parisien. Il précise que cette population « a évacué la question sociale, et se détermine prioritairement sur des questions ayant trait à la qualité de la vie au bien-être individuel ». Il conclut qu’elle sera un enjeu important de la campagne parisienne.

Cet article, outre qu’il constitue les « bobos » en catégorie politique, offre une caution scientifique à leur existence et élève Christophe Guilluy au rang de spécialiste des « bobos ». Il est interrogé très régulièrement dans les articles qui suivent et pendant toute la campagne des élections municipales parisiennes. Dès lors, la catégorie des « bobos » existe de manière autonome (peu à peu, la référence à Brooks et à son origine amé­ricaine disparaît), n’a plus besoin d’être expliquée et s’impose dans des champs qui vont de la consommation (les « produits bobos ») à la poli­tique (les municipales de 2001 consacrent la victoire des « bobos » dans les principales grandes villes de France) en passant par le langage commun.

Une catégorie créée par un journaliste pour les journalistes

Créée par un journaliste, la catégorie « bobo » arrive en France sous la plume des journalistes. Alix Girod de l’Ain, de Elle, se souvient avoir lu le papier de Courrier International. Annick Rivoire, de Libération, est plus précise : « Un jour, avant l’été, une documentaliste m’apporte un entrefilet paru dans Courrier International et me dit : “Toi qui es à l’affût des tendances, ça devrait t’intéresser.” J’ai lu le papier, et j’en ai parlé à mon chef de service qui a tout de suite vu le truc. » De fait, le succès est immé­diat. « C’est un des papiers sur lesquels j’ai eu le plus de réactions, se sou­vient Annick Rivoire. J’ai été très surprise parce que je trouvais le sujet rigolo mais pas fondamental. J’ai reçu des coups de fil de la presse fémi­nine, de télés, de radios, même d’une radio québécoise. C’était invraisem­blable. » Le géographe Christophe Guilluy raconte la même histoire : « Le lendemain de mon Rebonds dans Libé, j’étais sur Europe 1 pour expliquer ce que c’était. Et c’est parti très, très vite. J’ai donné énormément d’inter­views très rapidement. C’est marrant, parce que c’était une prédiction de la fille qui m’avait interviewé sur Europe 1 : “Vous êtes sur un truc qui va plaire aux journalistes.” »

(…)

Une terminologie scientifique préexistait à la « boboïsation » des quartiers populaires : la « gentrification ». Mais « ce qui est intéres­sant dans le “bobo”, c’est l’introduction d’une dimension culturelle », dit Christophe Guilluy. C’est l’idée d’une catégorie qui se construit moins sur des niveaux de revenus (même si apparaît un jour dans la presse l’idée que les bobos « gagnent entre 50 000 et 140 000 francs par mois[7] »), que sur un partage de goût. « J’aime beaucoup le travail du sociologue Bernard Lahire, explique Annick Rivoire, qui a bien montré que les anciennes catégories ne fonctionnaient plus. » Elle ajoute : « En France on est encore dans les anciennes catégories. Pour faire mon papier, j’ai appelé Monique et Michel Pinçon-Chariot : ils n’étaient pas très convaincants car, eux, tra­vaillent sur une catégorie ancienne, la très grande bourgeoisie. »

C’est peut-être là l’une des raisons principales du succès des « bobos ». En un seul mot, il devient possible de parler de populations qui n’entrent dans aucune catégorie statistique mais partagent des comportements : vivre dans les quartiers anciennement populaires, voter plutôt à gauche, avoir un souci de l’écologie, des goûts vestimentaires et culinaires néo­hippie et proches du terroir.

Mais, derrière ce mode de vie qualifié de « bobo », ce sont des popula­tions très différentes qui sont concernées : des cadres et professions intellectuelles supérieures certes, mais aussi des intellectuels précaires, des intermittents de l’emploi et des chômeurs en fin de droit ; des classes moyennes précarisées chassées des centres-ville par les hausse des loyers ; un électorat pluriel allant de la sensibilité social-démocrate à l’extrême gauche, et même l’abstentionnisme. Le problème, c’est donc que « bobo », ça ne veut rien dire. Ou plus exactement, qu’il y a un monde entre le sens, politique, que lui accorde Christophe Guilluy et la percep­tion qu’en garde le sens commun, plutôt péjorative, en tout cas moqueuse, d’une population assimilée à la « gauche caviar » et aux privilèges.

Ceci n’aurait aucune importance si l’hypervisibilisation de la catégorie ne jouait pas comme un masque. Pendant que le terme de « bobo » est uti­lisé pour railler les contradictions des bénéficiaires du « nouvel esprit du capitalisme » – sans doute réelles chez certains mais tellement minori­taires -, les pages sociales des journaux perdent de vue l’apparition mas­sive de phénomènes à l’œuvre à l’intérieur de cette catégorie fourre-tout : précarisation croissante des professions intellectuelles et, plus générale­ment, appauvrissement général des classes moyennes. Au-delà, le glisse­ment qui s’est opéré entre le « bobo » à l’américaine et le « bobo » à la française et la connotation très péjorative du terme dans le langage cou­rant (qui explique en partie que personne ne veuille s’y reconnaître) parti­cipent à un usage conservateur qui disqualifie d’emblée toute une série de velléités (écologiques, sociales, etc.) immédiatement considérées comme naïves, un peu affectées et de mauvaise foi.

Notes

[1] David Brooks, Les Bobos, Florent Massot, Paris, 2000, p. 12.

[2] Libération, « L’été de tous les bobos », 15-16 juillet 2000.

[3] Elle, « Voici les bobos », 17 août 2000.

[4] Le Parisien, « Le “bobo”, bourgeois, bohème et à la mode », 21 août 2000.

[5] France-Soir, « Les bobos entre Internet et tapenade », 8 septembre 2000.

[6] « Très bourgeois et très bohèmes, les “bobos” entrent en scène », 20 octobre 2000, Le Monde.

[7] Le Figaro, 2 avril 2001.

Voir de même:

David BROOKS, 2000, Les Bobos, Les bourgeois bohèmes , trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 314 p.

Les “Bobos”, critique d’un faux concept

Anne Clerval

2005

L’expression “bobo”, contraction de l’oxymore “bourgeois bohème”, est couramment employée en France depuis quelques années. Elle désigne une catégorie assez floue de personnes, qui se distingueraient essentiellement par leurs choix de consommation, que ce soit pour la décoration de leur logement, leur alimentation ou leurs loisirs. Au-delà de l’anecdote médiatique que cela représente, on est inévitablement confronté à ce terme envahissant quand on étudie la gentrification, ce type particulier d’embourgeoisement qui concerne les espaces urbains traditionnellement populaires et s’accompagne de la réhabilitation de leurs logements. Ceux qui s’approprient ces logements, les gentrifieurs, correspondent principalement à ceux que l’on désigne comme “bobos”. Résider dans ces quartiers centraux réhabilités est presque devenu un critère d’appartenance à cette catégorie de personnes.

Là où les chercheurs en sciences sociales parlent de gentrifieurs, les journalistes parlent de bobos. Est-il possible de réconcilier ces deux notions ? Et faut-il le faire ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de revenir à l’origine de l’expression, c’est-à-dire au livre d’un journaliste américain, David Brooks, intitulé Bobos in Paradise, publié en 2000 aux États-Unis et immédiatement traduit en français (Brooks, 2000). Cet ouvrage, traitant d’un objet sociologique, n’est pourtant qu’un essai et ne répond à aucun critère scientifique. Mais le ton est affirmatif et a convaincu bien des journalistes et, à travers eux, le citoyen lambda, de l’existence de ce nouveau groupe social atypique qui signerait la disparition des distinctions de classe.

La critique qui suit est autant celle de l’ouvrage que de sa portée, de l’étonnante véracité qu’on lui accorde. Cet effet de réalité, amplifié par les médias, complique l’étude de la gentrification et en particulier de ses acteurs. La thèse de la synthèse entre bourgeoisie et bohème développée par D. Brooks peut être critiquée sur la forme et sur le fond. Plus qu’une hypothétique disparition des classes, il s’agit plutôt de l’émergence d’un nouveau groupe social, dont la réalité sociale reste à préciser.

La thèse : une synthèse entre bourgeoisie et bohème

La thèse de D. Brooks est celle d’une réconciliation entre les contraires, plus précisément la synthèse de deux groupes sociaux, les bourgeois et les bohèmes, en un seul. Après la farouche opposition, dans l’Amérique des années 1960, d’une élite sociale bourgeoise conservatrice et d’une jeunesse bohème progressiste, ces deux pôles auraient fusionné dans les années 1990-2000. Les bourgeois des années 1950-1960 fondaient leur pouvoir sur l’héritage, un peu à la façon de l’aristocratie européenne de l’Ancien Régime, et défendaient l’ordre établi des WASP. Les bohèmes de la même époque remettaient profondément en cause cet ordre établi et la fermeture de cette élite. Dans les années 1990-2000, une nouvelle élite est apparue, trouvant sa légitimité dans le mérite universitaire et travaillant dans le vaste domaine de la création qui va de l’artiste et du chercheur au publicitaire en passant par la gestion des ressources humaines, réinventant sans cesse l’entreprise. Elle constitue un nouvel establishment fondé sur une partie des valeurs portées par la contestation des années 1960 : la culture sous toutes ses formes, la tolérance et l’ouverture aux minorités ethniques ou sexuelles, l’écologie et l’émancipation sexuelle, voire la critique de l’autorité. Cette nouvelle élite est, malgré tout, la prolongation des yuppies des années 1980, jeunes cadres dynamiques avides de réussite, pour lesquels l’argent est tout sauf un tabou.

Après avoir décrit l’ascension sociale de cette nouvelle élite, appelée “socioculturelle”, essentiellement fondée sur les diplômes d’universités prestigieuses et liée à la mise en place de la ”nouvelle économie” fondée sur l’information, D. Brooks décline toutes les facettes de son mode de vie : consommation, travail, vie intellectuelle, plaisir, vie spirituelle et politique, les derniers chapitres étant les plus courts. Chaque volet de ce mode de vie est l’illustration de la synthèse jugée réussie entre richesse et valeurs de la contre-culture.

Critique de la méthode

Avant toute critique du fond, il faut rappeler que cet ouvrage n’est pas le fruit d’une démarche scientifique. Dès l’introduction, l’auteur prévient que son livre contient « peu de statistiques. Peu de théorie. [et que] Max Weber peut dormir sur ses deux oreilles. » (p. 15-16) et il précise qu’il fait partie de ce groupe qu’il va décrire et qu’il s’érige en « défenseur de la culture Bobo » (p. 16). Cet ouvrage n’est donc qu’un essai ne prétendant à aucune scientificité malgré les apparences, et se l’interdisant d’emblée en revendiquant sa subjectivité et sa partialité.

 Les affirmations de l’auteur ne s’appuient sur aucune source extérieure aux observations de son auteur, qui plus est non objectivées : aucune donnée statistique, aucune enquête de terrain digne de ce nom, respectant les critères de scientificité reconnus par les sciences sociales.

Les concepts sociologiques utilisés par l’auteur ne sont ni définis ni précisés. C’est le cas de la lutte des classes, des classes sociales en général, des bourgeois en particulier, et plus encore de notions extrêmement floues comme “les” bohèmes. Cela invalide largement la thèse de l’émergence d’une nouvelle classe sociale dominante, puisque rien ne permet d’en mesurer l’étendue et le pouvoir réels, notamment en la replaçant dans le contexte social général. Les classes moyennes ne sont qu’à peine évoquées et les classes populaires sont remarquablement absentes, cette absence étant loin d’être anodine.

En soi, cet essai est exemplaire de l’idéologie que décrit Brooks : les affirmations péremptoires, les descriptions hautes en couleurs et le style familier sont censés remplacer une argumentation s’appuyant sur des preuves. Comme dans tant d’autres succès de librairie, cet essai s’adresse au lecteur par la séduction de son propos, d’autant plus facile qu’il abonde dans le sens de l’idéologie dominante.

Critique de l’analyse : la réalité d’une telle réconciliation des contraires

Outre son absence de fondement scientifique, cette thèse comporte deux biais majeurs qui font d’elle une idéologie au sens marxien du terme : une idée fausse destinée à justifier l’ordre établi. Le premier concerne la réalité de cette synthèse prétendue entre bourgeoisie et contestation, le second la question des classes sociales et de leur hypothétique disparition.

Qu’en est-il de ce mariage entre bourgeoisie et bohème ? Avant d’examiner ce qu’il en est réellement, il faut préciser que bourgeoisie et bohème ne renvoient pas à des objets équivalents, comme le présuppose D. Brooks. En effet, la bourgeoisie est un groupe social bien identifié, situé au sommet de l’échelle sociale des sociétés modernes, cumulant pouvoir économique, pouvoir politique et pouvoir culturel. Elle peut prendre des formes différentes et suivre des modes variables, son rôle est toujours le même et, la plupart du temps, elle défend un ordre établi qui garantit son pouvoir et les valeurs qui vont avec, celles-ci pouvant varier selon les époques et les pays.

En revanche, la bohème désigne un ensemble bien moins cohérent et daté historiquement de personnes ayant en commun la contestation de l’ordre bourgeois. À l’origine, ceux qui s’en revendiquèrent étaient des artistes français du XIX e siècle comme Nerval ou Rimbaud, eux-mêmes fils de bourgeois en rupture de ban, tant par leur parti pris esthétique que par leur mode de vie, voire par leurs idées politiques, le tout étant intimement lié. La bohème renvoie à une vie marginale, sans argent et parfois sans toit, qui était le lot de ces artistes d’abord non reconnus, notamment parce qu’ils critiquaient ouvertement les valeurs bourgeoises. D. Brooks désigne par le même terme la jeunesse contestataire des années 1960 aux Etats-Unis(1) : cette fois, il s’agissait d’étudiants, la plupart du temps issus des classes moyennes, qui s’engageaient dans la lutte politique contre la guerre du Vietnam ou contre la société de consommation, et expérimentaient des modes de vie communautaires alliant entre autres écologie et liberté sexuelle. Leur refus du système politique et économique se traduisait aussi par une vie relativement marginale, même si c’était souvent passager.

Bourgeoisie et bohème désignent donc deux ensembles de valeurs antinomiques, apparemment inconciliables. Ceux que D. Brooks désigne comme “bobos” correspondent, la plupart du temps, à d’anciens étudiants contestataires ayant maintenant un statut social et un niveau de vie équivalent des bourgeois qu’ils moquaient jadis. D. Brooks prétend qu’ils ont pu progresser socialement sans dénaturer leurs idéaux. Or, tout son livre démontre l’inverse : les “bobos”, qu’ils soient d’anciens “bohèmes” devenus bourgeois ou des bourgeois adoptant les modes “bohèmes”, recyclent les mots d’ordre contestataires des années soixante en les vidant de leur sens. Le souci de l’écologie et de l’authentique sert de prétexte à de nouvelles modes de consommation pour des produits aussi coûteux que ceux qu’affectionnait la bourgeoisie traditionnelle. Au lieu de se ruiner pour des bijoux, les “bobos” vont le faire pour une cuisine. L’objet a changé, sous l’influence de la contestation des années soixante, mais la démarche est la même. La société de consommation n’est pas remise en cause, seul le décor a changé. De même, la critique de l’autorité débouche sur une nouvelle organisation de l’entreprise, où l’on travaille plus volontiers en équipe, où les rapports se doivent d’être amicaux. Cela est facilité par le fait que ces entreprises, comme celles de l’information ou des nouvelles technologies, emploient essentiellement des salariés de même niveau social. Ce qui était jadis le refus de l’aliénation du travail devient l’exigence d’avoir un travail épanouissant, qui mérite qu’on lui consacre dix à douze heures par jour. « Le travail devient donc une vocation, un métier. Et ce qui est étrange, c’est que dès que les employés se mettent à penser comme des artistes et des militants, ils travaillent en fait plus dur pour l’entreprise » (p. 148). Toutes les anciennes transgressions se voulant subversives deviennent des objets de consommation, que ce soient le sadomasochisme, qui se vend sur Internet, l’écologie ou la contestation elle-même, devenue une inépuisable source de slogans pour les publicitaires.

Quand D. Brooks cite Thomas Frank, rédacteur en chef d’un magazine, le Baffler, qui « se moque des pseudo-transgressions de la classe d’affaires et de toutes leurs déviances socialement acceptées. Thomas Frank prétend qu’en fait, tout cela n’est qu’une autre forme de conformité conservatrice » (p. 128), il le réfute au motif de l’honnêteté des bobos dans l’expression de leurs valeurs bohèmes. Une fois de plus, l’analyse sociologique est déplacée sur le terrain moral et idéologique. Pourtant lui-même, tout en louant le plus souvent la réussite de cette synthèse, reconnaît que les bobos “penchent” plus du côté bourgeois que bohème : leur refus du conformisme bourgeois traditionnel devient très vite un nouveau conformisme, qu’ils défendent de la même façon, comme une garantie de leur domination culturelle. « Au niveau de l’humour, par exemple, nous tolérons les plaisanteries à caractère sexuel mais nous sommes extrêmement intolérants en ce qui concerne les blagues racistes. Nous sommes beaucoup plus relax au niveau du maintien et de l’habillement, mais en contrepartie beaucoup plus restrictifs vis-à-vis des éclats de colère en public, des crachats et de la cigarette » (p. 216) … on est loin des pratiques bohèmes de la subversion. Tout se passe comme si le code bourgeois était seulement déplacé : le moine a seulement changé d’habit. Même la morale est toujours autant mise en avant, mais au motif d’une préoccupation maladive pour la santé physique : les drogues, par exemple, ne sont pas rejetées pour des raisons morales condamnant la licence et la recherche du plaisir, mais parce qu’elle nuisent à la santé. L’interdit n’en est que plus redoutable. Dans la recherche du plaisir elle-même, sexuel et plus généralement physique, les bobos mettent l’application et le perfectionnisme d’un séminariste : « Les Bobos ne se contentent pas de rendre moral ce qui fut autrefois subversif. Ce sont des adeptes du mérite de A à Z. Il ne leur suffit pas d’avoir un orgasme, ils accomplissent un orgasme […] Le sexe ne se limite pas à une partie de rigolade sous la couette. Il faut que ce soit quelque chose de puissant, qui incite à la réflexion. Quelque chose de sain, raisonnable et socialement constructif. On peut affirmer sans crainte que l’hédonisme n’est plus ce qu’il était. » (p. 210-212). D. Brooks souligne lui-même la confusion entre travail et plaisir : « pour les Bobos, le travail n’est pas une notion péjorative. C’est simulant et intéressant. C’est sans doute ce qui fait que leurs loisirs ressemblent à s’y méprendre à du travail. » (p. 223)… on ne voit plus très bien ce qu’il y a de bohème là-dedans.

Finalement, cette prétendue réconciliation entre bourgeoisie et bohème apparaît bien plus comme la récupération bourgeoise de certaines idées bohèmes, notamment par le biais essentiel de la consommation, une sorte de changement d’apparence des pratiques bourgeoises. Les bobos ont tout de la bourgeoisie, à commencer par le niveau social et le capital culturel, mais le sont différemment de la bourgeoisie traditionnelle : ils habitent des logements luxueux, mais ils préfèrent les centres historiques aux banlieues résidentielles, ils privilégient le confort, mais la norme en a changé, passant de logements aux multiples pièces à de vastes lofts aux espaces ouverts, ils dépensent beaucoup, tant grâce à un pouvoir d’achat élevé que pour se distinguer des autres groupes sociaux, et cette distinction passe par de nouveaux objets, un grille-pain au dessin imitant ceux des années 1960 au lieu d’un collier de perles par exemple, et ainsi de suite.

L’idéologie de la disparition des classes

Pourtant, D. Brooks refuse de voir les bobos comme une nouvelle bourgeoisie… au contraire, ils signent selon lui la fin des distinctions de classe. Ayant conçu ce livre à son retour aux États-Unis, après plusieurs années passées en Europe, il écrit dès l’introduction : « Ce qui m’a le plus frappé – et qui était le plus étrange – c’est que les anciennes classes ne veulent plus rien dire » (p. 13). Or, si bourgeoisie et bohème sont antinomiques sur le plan idéologique, ce n’est pas le cas sur le plan social, les bohèmes étant souvent issus de la bourgeoisie, même petite. Et ces deux termes sont loin de contenir l’ensemble de la société, les classes moyennes et surtout les classes populaires leur échappant totalement. Ainsi, même s’il était possible qu’une bourgeoisie adopte les valeurs bohèmes, cela ne conduirait pas pour autant à l’effacement des classes sociales. Et D. Brooks évite soigneusement de parler des classes populaires : nulle mention, dans son livre, des travailleurs pauvres ou des minorités ethniques, si ce n’est dans une note en bas de page dans laquelle il remet en cause la politique de discrimination positive (p. 286). Ce faisant, l’image qu’il donne de la réalité sociale est tellement déformée qu’il peut qualifier de « maigre » le salaire annuel de 105 000 $ d’une intellectuelle fictive(2) (p. 198), alors que le revenu annuel moyen des ménages américains dépasse à peine les 48 000 $ et que près de 13% des ménages (soit plus de 36 M de personnes) ont un revenu annuel inférieur au seuil de pauvreté (9 500 $ pour une personne seule, 18 600 $ pour une famille de quatre personnes).

Quel peut-être le but d’une argumentation aussi fragile ? Pour le comprendre, il faut se pencher sur le dernier chapitre, consacré à la politique. Ce chapitre consiste en une apologie en règle de la troisième gauche, représentée ici par Bill Clinton, dont le génie aurait été, comme celui du bobo, de réconcilier les contraires. « Ils cherchent à se frayer un chemin sur la voie du milieu, entre la gauche et la droite traditionnelles. Ils trouvent des étiquettes conciliatrices comme le conservatisme compatissant, l’idéalisme pratique, le développement tolérable, la croissance intelligente et la prospérité objective. […] l’administration Clinton/Gore a donné corps à cet esprit de compromis qui est au cœur de l’entreprise Bobo » (p.285). Le parallélisme ne s’arrête pas là : comme la réconciliation supposée de la bourgeoisie et de la bohème était présentée comme la fin de la lutte des classes, la prétendue réconciliation par cette troisième gauche des valeurs conservatrices et progressistes est présentée comme la fin des idéologies. Mais son électorat bobo est désormais présenté comme une nouvelle classe dominante : « l’Amérique compte aujourd’hui 9 millions de foyers dont le revenu annuel dépasse 100 000 $, c’est la tranche de la population la plus active. Et cette nouvelle classe dirigeante qui exerce son hégémonie sur les deux partis politiques américains a fait en sorte d’arrondir les angles de l’idéologie et de tempérer la ferveur doctrinale.(3) » (p.288). La politique de la troisième gauche est même qualifiée d’ « anti-idéologique » (p.287). Le juste milieu, valeur bourgeoise par excellence, se présente avec la force de la vérité, tout autre position étant qualifiée d’idéologique(4).

Or, cette politique, qui considère comme acquises les réformes néolibérales Thatcher-Reagan, se présente, tels les bobos eux-mêmes, comme avant tout conservatrice. Il s’agit avant tout de restaurer l’autorité et le contrôle social, à travers le cadre local, ce que D. Brooks appelle l’ « autorité intime » (p.295). Celle-ci est liée à la communauté, élément fondateur du système politique américain, et présentée comme « moins idéologique » (p. 296) qu’une autorité institutionnelle lointaine, en somme une nouvelle forme de paternalisme : « L’autorité intime est impartie, pas imposée. C’est le genre de pression constante et douce exercée par des parents aimants ou par l’entourage » (p.296), une sorte de totalitarisme doux : « [C’est] une autorité qui se situe sur un plan biologique : tous les membres d’un écosystème exercent une pression graduelle et subtile sur les autres de manière à ce que toute la chaîne puisse fonctionner. » (p.297). Parmi les projets politiques promus par les bobos à l’échelle locale, on ne trouve pas moins que les communautés fermées et l’urbanisme sécuritaire : « Si vous allez dans un quartier Bobo, vous y trouverez forcément une puissante association de citoyens qui milite en faveur de zones où ne résident que des personnes répondant à des critères socio-économiques très élevés et dont l’accès est surveillé jour et nuit » (p.294), cela étant associé à la sauvegarde des quartiers anciens ; « Ou encore par des projets résidentiels dans la lignée du mouvement pour un Nouvel Urbanisme, qui sont conçus pour que les gens puissent toujours se surveiller entre eux dans la rue, une façon subtile de faire respecter les standards de comportement et de bienséance au sein d’une communauté. » (p.297).

 D. Brooks reconnaît que les bobos sont devenus conservateurs, ne serait-ce que pour maintenir cet ordre du monde dans lequel ils dominent. « Ce sont ces Bobos qui définissent notre ère, écrit-il dans l’introduction. Ce sont eux, le nouvel establishment. C’est leur culture hybride qui compose l’air que nous respirons tous. Leurs codes sociaux gouvernent aujourd’hui notre vie sociale. Leurs codes moraux structurent notre vie personnelle. » (p.15). Une fois évacué le débat économique, puisque le système néolibéral est considéré comme le seul possible, il ne reste à débattre que de questions morales. La confusion est totale dans ce passage, où D. Brooks fait montre d’une position typiquement conservatrice : « Beaucoup des problèmes économiques qui surgissaient avec la violence d’une véritable épidémie au cours des années 60 et 70 semblent en voie de guérison, même si les progrès sont irréguliers. Le taux de criminalité a baissé, tout comme celui des divorces, des avortements, de l’usage de cocaïne ou de la consommation d’alcool chez les adolescents. » (p.300). Les problèmes économiques sont réduits à des maux sociaux et surtout moraux, les divorces comme la cocaïne mis sur le même plan, et attribués, avec la métaphore de la maladie, aux mouvements contestataires des années 1960. On est loin de la valorisation des valeurs bohèmes, digérées par les bobos.

Finalement, cet ouvrage s’inscrit pleinement dans la grande imposture proclamant la fin des idéologies pour mieux en imposer une nouvelle, dont le but est de justifier l’ordre du monde tel qu’il est, et plus précisément le tournant qu’il prend depuis les années 1990. Cela permet de cerner la charge symbolique que porte en elle l’expression apparemment anodine de “bobo”, et pourquoi il faut être prudent quant à son emploi.

Les bobos, une nouvelle bourgeoisie ?

Pour conclure, il faut s’interroger sur le succès qu’a connu le terme de “bobo” bien au-delà des États-Unis, et notamment en France. Sans doute a-t-il été porté essentiellement par des journalistes qui partageaient la même vision politique que D. Brooks. Leur propension à peindre une société sans classe et à considérer le système économique néolibéral comme allant de soi les prédisposait à adopter avec enthousiasme cette notion de “bobo”, malgré l’absence de rigueur de son promoteur. Mais plus encore, les descriptions hautes en couleur de D. Brooks ont, malgré tout, rencontré un certain écho dans la réalité, des gens s’identifiant à cette peinture ou y reconnaissant d’autres.

 Si on a pu montrer que l’idéologie “bobo” était plus bourgeoise que bohème et que les “bobos”, s’ils existent, ne forment pas la réconciliation des deux classes antagonistes, ils peuvent toutefois correspondre à une nouvelle bourgeoisie, les chercheurs anglo-saxons parlant de new middle class (Ley, 1996). Hautement diplômée, cette nouvelle élite exercerait les postes-clés de la société informationnelle, dans les médias, la publicité et l’industrie culturelle en général, détenant de ce fait un pouvoir idéologique indéniable. Classe montante, elle serait concurrente de l’élite industrielle et financière traditionnelle, et elle s’en distinguerait et surtout contesterait son pouvoir politique et économique en se parant de l’esthétique contestataire. L’héritage contestataire, dont la portée subversive concernait l’ensemble d’un système et d’une société, serait détourné au profit d’une lutte d’influence au sommet.

Pour asseoir réellement cette hypothèse, il faudrait mener de véritables recherches sociologiques afin d’identifier cette éventuelle nouvelle bourgeoisie et de cerner ses rapports avec la bourgeoisie traditionnelle. Il faudrait aussi prendre en compte la capacité qu’a le pouvoir médiatique aujourd’hui à modeler en partie la société. Lancé par un journaliste et porté par d’autres, le “bobo” est sans doute avant tout un modèle de consommation, construit notamment par la publicité, qui est passée maître dans la récupération des slogans révolutionnaires pour vendre les produits les plus triviaux. Mais le succès de ce modèle réside plus probablement dans sa rencontre avec l’aspiration d’un groupe social en pleine ascension auquel il sert de signe de reconnaissance et de distinction par rapport à la bourgeoisie traditionnelle, dont il est potentiellement le concurrent.

À cet égard, la question de la gentrification, dont était partie cette note critique, joue un rôle important dans la définition de ce modèle. En effet, D. Brooks souligne l’importance qu’a eue l’ouvrage de Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, publié en 1961 aux États-Unis, dans l’émergence de ces nouveaux choix de consommation, de ce nouveau mode de vie (Jacobs, 1961). Cette écrivaine critiquait la rénovation des centres urbains de l’après-guerre selon les principes modernistes de l’époque, qui entraînait la démolition des quartiers anciens, remplacés par de grands immeubles identiques et sans âme. Elle-même habitait le quartier de Greenwich Village à New-York, quartier du XVIII e siècle, aux petits immeubles et aux rues étroites, contrastant fortement avec le reste de la ville, quartier investi par les artistes et les contestataires dès la fin du XIX e siècle. Dans son livre, elle décrit la vie de quartier à Greenwich Village, l’importance des petits commerçants, les relations de voisinage, qui assurent convivialité et sécurité. Cet ouvrage a été le fer de lance de l’idéologie sur laquelle s’est appuyée la gentrification. Aujourd’hui, Greenwich Village est devenu un quartier gay à la mode aux prix immobiliers très élevés. Et les gentrifieurs, tels qu’ils sont décrits dans les écrits de Tim Butler et Garry Robson à propos de Londres, correspondent assez bien à certaines des observations de D. Brooks (Butler & Robson, 2003).

Ainsi, la gentrification, processus spatial de différenciation sociale dans l’espace urbain, joue peut-être un rôle déterminant dans l’identification de cette nouvelle bourgeoisie montante. Pour éviter un terme aussi peu justifié que “bobo”, on préféra utiliser celui de “gentrifieurs” et, ce faisant, qualifier cette probable nouvelle bourgeoisie à travers ses choix résidentiels. Plus qu’une simple question d’adresse, ces choix sont en effet la pierre angulaire d’une stratégie de distinction sociale, voire de prise de pouvoir symbolique sur la ville.

Bibliographie

Nels Anderson, The hobo : the sociology of the homeless man, Chicago, University of Chicago Press, 1923, 296 p.

Daniel Bell, The end of ideology : on the exhaustion of political ideas in the fifties, New-York, Glencoe, Free Press, 1960, 416 p.

David Brooks, Bobos in Paradise : the new upper class and how they got there , Londres, Simon & Schuster , 2000, 256 p.

David Brooks, Les Bobos, “Les bourgeois bohèmes”, trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 2000, 314 p.

Tim Butler et Gary Robson, “Negotiating their way in : the middle classes, gentrification and the deployment of capital in a globalising metropolis”, Urban Studies, vol. 40, n° 9, 2003, pp. 1791-1809.

Jane Jacobs, The death and life of great American cities, New-York, Random House, coll. A Vintage book, 1961, 469 p.

David Ley, The New Middle Class and the remaking of the central city, Oxford, Oxford University Press, 1996, 400 p.

Notes

1- Il faut préciser qu’avant eux, tout une partie de la classe ouvrière américaine a connu la bohème, c’est-à-dire l’absence de domicile fixe, à l’époque des grands chantiers ferroviaires de la fin du XIX e et du début du XX e siècle. Cette bohème sans domicile, homeless bohemia, est devenue le “Hobo” sous la plume du sociologue de l’École de Chicago Nels Anderson qui lui consacra un riche ouvrage en 1923. La ressemblance phonétique entre “hobo” et “bobo” n’est sans doute pas anodine, même si on peut se demander ce que ces deux personnages idéaux-typiques ont en commun.

2- Dans le chapitre consacré à la vie intellectuelle des bobos, D. Brooks décrit l’ascension d’une intellectuelle imaginaire : le choix d’un “créneau” porteur comme la “société civile” ou le “développement durable”, la rédaction d’articles, la publication de livres, mais surtout, la tenue de réunions-débats, de conférences et, en guise de couronnement, l’invitation sur un plateau de télévision.

3- C’est moi qui souligne.

4- Faut-il préciser que le célèbre ouvrage de Daniel Bell, La Fin de l’idéologie, dont la première publication date de 1960, désignait uniquement la fin de l’idéologie communiste incarnée dans le système soviétique ? Cet ouvrage apparaît singulièrement daté quand il évoque un consensus politique sur les questions socio-économiques qui a, depuis, volé en éclats : « Dans le même temps, les anciennes “contre-croyances” ont perdu aussi de leur force intellectuelle. Peu de “libéraux” classiques mettent en avant l’idée que l’État ne devrait jouer aucun rôle dans l’économie, et peu de conservateurs sérieux, du moins en Grande-Bretagne et sur le continent européen, croient que l’État-providence “conduit à l’esclavage”. Dans le monde occidental, il y a donc aujourd’hui un quasi-consensus parmi les intellectuels autour des enjeux politiques : acceptation de l’État-providence, avantage d’un pouvoir décentralisé, système mixte en économie et pluralisme politique. En ce sens, l’âge idéologique appartient au passé. » (p. 56 de l’édition française, aux PUF, 1997).

Anne Clerval, « David BROOKS, 2000, Les Bobos, Les bourgeois bohèmes , trad. par M. Thirioux et A. Nabet, Paris, Florent Massot, coll. Le livre de poche, 314 p. », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Revue de livres, mis en ligne le 17 mars 2005, consulté le 31 mars 2012. URL : http://cybergeo.revues.org/766

Voir aussi:

L’été de tous les Bobos

Les Bobos, contraction de «bourgeois» et de «bohème», cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace.

Annick Rivoire

Libération

Le 15 juillet 20

Caché derrière ses lunettes de glacier en pleine ville, planqué sous un bonnet tibétain griffé, invisible sous son look écolo-ethnico-pratique, le bourgeois nouveau est là. Bohème, pétrie de contradictions, de bons sentiments et d’égoïsme, d’éthique et de culte du bien-être, la nouvelle élite reprend à son compte les valeurs de 68, digère la vague bio-écolo, se préoccupe des excès de la mondialisation. N’empêche, même bohème, le bourgeois cultive ambition et succès social, distinction de classe et singularité du comportement. L’anticonformisme le guide. L’obsession d’être pris pour un beauf lui fera se précipiter pour acquérir ce petit quelque chose qui le différenciera du lot, bol à soja japonais, couverts à salade africains, bob rapporté de Millau… L’Américain David Brooks croque et moque dans Bobos in Paradise (Bobos pour «bourgeois bohèmes»), cette classe dirigeante directement issue de la société de l’information (1). Brooks décrit cette élite rajeunie (entre 30 et 40 ans) qui s’épanouit dans la nouvelle économie, les médias, le cinéma. Plus généralement, cette génération de «méritocrates» surdiplômés fait son lit dans toutes les professions intello-artistiques. David Brooks, influent journaliste (au New York Times et au Weekly Standard), assume son appartenance à cette caste jusqu’à se poser en «défenseur de la culture bobo». Même «si de nouveaux codes prennent la place des anciens, ils assurent un certain nombre de fonctions sociales immuables, qui donnent ordre et cohérence à la vie».

Bobo fait du vélo et surfe sur le Net. Car l’ambition majeure du Bobo, c’est la contradiction réconciliée : argent et conscience sociale, esprit critique et hédonisme, culte du corps et sexualité débridée, anticonformisme et management, multiculturalisme et consommation de masse… Il peut faire fortune en Bourse avec ses stock-options, mais répugner à l’achat d’une voiture de sport. Non pas qu’il soit pingre : il dépense sans compter pour une cuisine ultra-équipée et designée, préférant l’acier au blanc, la vitro-céramique au gaz, du moment que c’est pour son bien. Il s’acharne à planter des graines aromatiques sur son balcon pollué, se rue aux conférences de l’Université de tous les savoirs pour «s’enrichir», part en vacances dans une ferme retapée du Poitou, adopte le look Chiapas, s’encanaille chez Gap ou H & M tout en portant un petit haut Jil Sander, cher mais invisible. Il fait du vélo et entretient son corps «de l’intérieur» à l’aide de bains aux huiles essentielles, il préfère le gicong, la gym «réénergisante» chinoise à l’aérobic. Le Bobo aime les homos, rejette les racistes et les matérialistes, jongle avec les accessoires technoïdes (organiseur de poche, téléphone portable miniature…) et fait ses courses sur le Net. Au boulot, l’intitulé des postes évoluent : Gordon MacKenzie, gourou de la communication, est «paradoxe créatif» chez Hallmark, chaîne de grands magasins américains. Chez Kodak, des salles d’humour (jeux, jouets et vidéos des Monty Python) sont mises en place. Xerox inclut une session de formation «Woodstock»…

En France, les milieux de la publicité ne réfléchissent plus qu’à cette cible. «Il y a une nécessité impérieuse de s’adresser au corps», explique un créatif. Produits de beauté et voitures de luxe font appel au néospirituel, sésame d’épanouissement et de bonheur : «Rester zen» pour les soldes d’un grand magasin, la femme sorcière de la Peugeot 607 en symbole païen… Les valeurs féministes sont revisitées : «La campagne de Vuitton, très « jet-sex », est révélatrice de cette iconographie censée enfreindre les tabous.» Et l’écologie est utilisée à toutes les sauces. «Il suffit de rajouter sur un packaging le mot « bio » ou « enrichi aux essences naturelles de… » pour que ça marche», ajoute-t-il.

Bobo n’est ni gauchiste ni bourgeois. Le Bobo se laisse facilement prendre par de tels arguments, attiré qu’il est par une consommation légèrement décalée. Carrefour vend du café Max Havelaar, du nom de l’association qui met en contact torréfacteurs et petits producteurs. La chaîne française de restauration rapide Class’Croûte «affirme sa démarche d’intégration sociale» en passant des accords avec des associations humanitaires pour les invendus (lire encadré). Pour autant, l’éthique des entreprises françaises n’est qu’«émergente» et ce «malgré la pression de l’opinion», affirme Martial Cozette, du Centre français d’information sur les entreprises qui étudie leurs stratégies sociales et environnementales. La vague bobo est pourtant inexorable, comme en témoigne l’affluence à Millau. Un Seattle-sur-Tarn transformé en lieu de rendez-vous d’une élite qui refuse cette étiquette. Personne ne veut s’y référer : «On veut bien être pauvre ou riche, surtout pas bourgeois», dit Mariette Darrigrand, sémiologue. A Millau, Pierre Bourdieu s’est fait prendre à partie à cause de ses New Balance, des baskets un poil trop «luxe mondialisé». Cadres bancaires ou salariés de Hewlett-Packard s’interrogeaient sur leur avenir («dois-je changer de boulot pour être en conformité avec mes valeurs ?»), partageaient boulgour et gingembre râpé dans une atmosphère bon enfant, presque trop sage en regard des débordements gauchistes des années 60… «José Bové incarne la réconciliation de l’homme contemporain urbain envahi par la technique et le progrès, et son ancrage terrien, avec la glaise sous les chaussures», dit Mariette Darrigrand. Les Bobos présents à Millau n’ont pas adopté les bacchantes de Bové, mais «la chaussure de marche ou la basket», comme «indice symbolique de la terre qui colle aux bottes». Bové bobo ? A priori non (il touche le Smic), mais il pourrait y prétendre, l’accession au statut de bourgeois bohème n’étant pas liée qu’aux seuls revenus. Alliant modernité et tradition, roquefort et Internet, humour et syndicalisme, Bové est à lui tout seul un indice de modernité. Et puis, «l’élite s’amuse à s’appauvrir», poursuit Mariette Darrigrand.

Bobo a peur du vide. Même la noblesse française vacille, touchée par certaines valeurs bobos. Eric Mansion-Rigau, spécialiste des 3 500 familles de la noblesse française (2), a noté une «simplification de leur mode de vie, un acharnement nouveau à obtenir des diplômes, une culture écologiste qui n’existait pas il y a dix ans (un souci de restaurer les jardins) ou une simplification de l’alimentation due au culte de la minceur». Michel Pinçon, qui observe les moeurs de la grande bourgeoisie (3), abonde : «Au début du siècle, la concurrence scolaire n’était pas son truc. Aujourd’hui, elle est dans la course aux grandes écoles et envoie ses enfants étudier le management aux Etats-Unis.» Cependant, la vieille bourgeoisie résiste : «Dans ces familles, chacun est membre d’un collectif, l’affirmation vient de l’ensemble des valeurs du groupe.» Alors qu’une Chine Lanzmann, PDG de newsfam.com, ou un Nicolas Gaume, président de Kalisto, sont soucieux de s’affirmer individuellement. Les vieux bourgeois «n’ont pas grand-chose à prouver», au contraire du Bobo. Car si la créativité et le «génie» sont les sésames pour en être membre, cette «élite ne pourra jamais être sûre de son propre avenir : l’accident de carrière peut toujours être au coin de la rue», écrit David Brooks. Tous les symboles «terriens» auxquels elle se rattache comblent une peur du vide qui, au fond, la motive : la Bourse peut ruiner sa fortune virtuelle, le marché du travail l’éjecter d’un jour à l’autre, la faute de goût suprême (le sac Vuitton avec le tailleur Chanel) l’exclure du paradis des Bobos.

(1) Bobos in Paradise, the New Upper Class and how They Got there, David Brooks, Simon and Schuster, 2000, 285 pp.

(2) Auteur d’Aristocrates et grands bourgeois, aux éditions Perrin (1997) et de la Vie des châteaux, éditions Perrin, 1999.

(3) Coauteur avec Monique Pinçon-Charlot de Sociologie de la bourgeoisie, éditions la Découverte, 2000.

 Voir également:

Qui sont les bobos ?

Les Inrocks

09/04/2010

Le terme, jamais clairement défini, s’est distendu au point de ne plus signifier grand-chose. Qu’est-ce que le bobo ? Retour sur une catégorie qui fête ses dix ans.

Ils se promènent en couple le long du canal Saint-Martin avec une poussette à trois roues, en parlant de leur dernier voyage en Croatie. Chez eux, un loft sur cour dans une ancienne manufacture, les meubles patinés chinés en brocante côtoient les fauteuils design. Les enfants ont des jouets éducatifs en bois et des doudous équitables. Ils vont au marché bio.

Les bobos, on en connaît non ? Vous en êtes peut-être un. Le débat sur leurs attributs prend souvent de la place dans vos commentaires, donnant lieu à des affrontements qui se terminent en invectives : c’est toi le bobo, d’abord. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous avons eu envie de revenir sur cette expression et la catégorie sociale présumée qu’elle désigne, les bourgeois-bohêmes.

Un sorte de bourgeois high-tech

L’apparition du bobo date de 2000, dans un livre du journaliste américain David Brooks. Editorialiste au New York Times, il publie Bobos in paradise, première tentative de « théorisation » de cette nouvelle classe de la bourgeoisie intellectuelle et créative. Pour lui, les bobos, héritiers de la contre-culture des années 1960 (contre la guerre du Vietnam, élevés au biberon du rock et du mouvement hippie) et d’un individualisme thatchéro-reaganien, succèdent aux yuppies des années 1980.

« C’est un bouquin très léger, sans prétention scientifique ni système de preuve ou d’enquête », estime le sociologue Bernard Lahire, qui voit dans le terme « bobo » un jeu de mots originel sur le terme de « hobo » (SDF américain). « On y trouve tout et son contraire : David Brooks parle de disparition des classes sociales tout en décrivant l’émergence d’une nouvelle classe. On pourrait aussi les appeler « bourgeois hi-tech » : c’est un mélange de personnes au capital culturel et économique élevé, dans les secteurs de production les plus modernes. »

Publicité, marketing, médias, culture, création : au départ, le terme désigne des individus diplômés et à forts revenus, issus d’une famille bourgeoise, mais qui ont refusé une partie de leur héritage en terme de valeurs et de pratiques culturelles.

En juillet 2000, Libération consacre un article à « l’été de tous les bobos », ces êtres qui « cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno », « engrangent les stock-options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chic veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberespace. »

Au sujet du livre de Brooks, Le Monde décrivait les bobos comme « des jeunes gens aisés, bien éduqués, qui se plaisent davantage à soigner leur corps et aimer leur prochain qu’à encaisser des dollars à Wall Street ou Palo Alto. Qui ne dédaignent pas de manger des pommes de terre, surtout si elles sont biologiques. Qui préfèrent dormir dans des logements provisoires que dans un appartement luxueux bien à eux, sur la Cinquième Avenue de New York. »

Boboïsation et gentrification

Le phénomène est alors surtout traité sous l’angle américain, avant de désigner des groupes identifiés dans les capitales européennes, qui réinvestissent les centres-villes et les quartiers populaires, moins chers et plus conformes à leurs aspirations, pour s’installer dans des « surfaces atypiques » (anciennes boutiques et usines notamment). C’est le processus de « gentrification » décrit par les géographes et les sociologues de la ville.

En 2006, Arte diffuse le documentaire d’Amal Moghaizel, « Les bobos dans la ville », qui observe ce processus (voir la vidéo).

Déjà dans Sociologie de Paris, le couple de chercheurs Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (spécialiste de la bourgeoisie et de l’aristocratie) décrivait ces nouvelles couches. Ensuite chantées par Renaud en 2006 (voir la vidéo).

La notion ne fait toutefois pas l’unanimité chez les sociologues. Camille Peugny juge qu’elle n’est « pas du tout utilisée » et que « le terme est devenu une caricature » désignant « une personne qui a des revenus sans qu’ils soient faramineux, plutôt diplômée, qui profite des opportunités culturelles et vote à gauche ». En gros, une grande partie de la classe moyenne.

Camille Peugny y voit même une connotation « un peu méprisante », « utilisée par la droite pour disqualifier une partie de la population qui ne connaitrait pas les difficultés du peuple et donc ne pourrait pas donner son avis ».

Louis Maurin, journaliste à Alternatives Economiques et directeur de l’Observatoire des inégalités, constate lui aussi un concept « un peu flou ». Deux interprétations sont possibles selon lui : « la version haut de gamme », des « personnes cultivées qui gagnent beaucoup d’argent (architectes, artistes) » ou une analyse un peu plus large, incluant toute une partie de la population « qui n’a pas forcément des niveaux de vie très élevés mais un capital culturel et un niveau d’études supérieur à la moyenne » sans en être consciente. « Quand vous leur dites que seulement 10% de la population a dépassé le niveau Bac +2, ils tombent des nues. »

Se distinguer du beauf et du bourgeois mainstream

Le bobo est clairement une catégorie médiatique, créée et utilisée à la base par des journalistes, même si le terme s’est diffusé dans le reste de la population et en politique. Malgré cette origine peu scientifique, le sociologue Nicolas Herpin juge qu’il désigne « des phénomènes tout à fait intéressants ». « On ne peut pas réglementer l’usage des expressions », explique-t-il, et « l’extension du sens de « bobo » prouve que ça représente un phénomène social solide ».

Même avis pour Olivier Donnat, spécialiste des pratiques culturelles. Il estime que l’expression « renvoie à des évolutions sociologiques dont on peut percevoir les effets dans les enquêtes », même si « c’est une manière de parler » plus qu’un concept. Il note que des formes d’expression « qui n’appartenaient pas à la culture légitime » « font l’objet d’une réappropriation par les milieux diplômés et urbains ». Exemple : le cirque, les musiques du monde, la thématique de la diversité culturelle et du métissage artistique.

Pour lui, ces changements expliquent « les difficultés de renouvellement de certaines salles de concert, comme la salle Pleyel », désertées par les enfants du public habituel qui lui préfèrent d’autres types de musique, comme « la variété chic : Christophe, Bashung, etc. ». Pour Olivier Donnat, les bobos « cherchent à se distinguer à la fois du beauf et de la bourgeoisie mainstream ».

La distinction, c’est aussi la clé pour Bernard Lahire, héritier de Pierre Bourdieu. « Les bobos tels qu’on en parle aujourd’hui, Bourdieu en parlait déjà plus ou moins dans La Distinction, même s’il traitait plutôt d’une petite bourgeoisie attirée par le mysticisme et les nouvelles technologies. Il parlait notamment du yoga, du végétarisme, comme stratégies de distinction par rapport à la bourgeoisie classique. »

Bernard Lahire réfute toutefois l’apparente opposition entre bourgeois et bohêmes. « Les bohêmes sont souvent des enfants de bourgeois, qui possèdent les moyens culturels liés à leur éducation ». Il assimile ainsi les bobos à « une fraction de la classe dominante ».

« En se distinguant par la voie moderniste, en adoptant des positions politiques différentes (l’écologie), les bobos parlent à leurs parents et aux gens avec qui ils étaient à l’école, qui ont choisi des métiers bourgeois traditionnels, comme avocat ou notaire ». Un jeu de compétition et de différenciation au sein de la classe bourgeoise.

 Voir aussi:

Retour sur les bourgeois-bohème (ou « bobos ») et leurs contradictions

Franck Gintrand

Rue 89

02/02/2011

Ni « gauche caviar », ni »nouveaux riches », ni « Versaillais » tendance traditionnelle, ni même « bourgeois » : tout simplement « bobos ».

« Les Bobos me font mal » de François d’Epenoux.

Incarnation vivante des métiers de l’information et d’une société post-moderne où les élites refusent de se concevoir comme telles, les « bourgeois-bohèmes » théorisés par David Brooks – « Les Bobos me font mal », de François d’Epenoux, éd. Anne Carrière – revisitent la figure de la bourgeoisie pour en ringardiser définitivement l’inspiration aristocratique et la vision anti-prolétarienne.

Pour les bobos, pas de doute : les pesanteurs hiérarchiques sont condamnées par le développement des réseaux et les conflits ne peuvent que céder la place à l’acceptation des différences. Parce qu’il est difficile de résister à cet idéal d’une société pacifiée, un bobo sommeille sans doute dans chaque CSP+.

Mais le bobo n’est pas que l’expression d’une envie de douceur dans un monde de brutes : il représente aussi une certaine catégorie sociale.

Contrairement à une idée reçue, le bobo n’est pas la nouvelle figure, plus branchée et plus sympathique, de la gauche caviar mais bel et bien un nouvel acteur social.

Né pendant la crise, le bobo rompt définitivement les amarres avec la vieille bourgeoisie progressiste, cette gauche caviar militant en faveur d’un meilleur partage de la croissance.

Peu séduit par les grands discours, le bobo est intimement convaincu que la croissance n’atténue pas les inégalités mais qu’elle a plutôt tendance à les accentuer.

Ne se sentant pas investi d’une mission qui consisterait à lutter contre cette « réalité économique », il témoigne néanmoins de son ouverture d’esprit sur le plan de la tolérance et de son sens de la solidarité en se félicitant régulièrement de payer beaucoup d’impôts.

Faute de vouloir changer la société, il entend agir quotidiennement pour un monde meilleur, notamment à travers sa consommation courante. Le bobo prête ainsi une grande attention au « juste prix » – voire, à la bonne affaire –, à l’authenticité, au bio, au vélo et plus largement à l’environnement tandis qu’il exècre le luxe, symbole par excellence de l’inutilité et d’une réussite aussi arrogante qu’agressive.

Le bobo ridiculise sa propre réussite sociale

Mais si le bobo déteste les riches qui s’affichent de façon ostentatoire, il tolère à peine ceux qui cultivent un chic et une élégance conformistes.

Pour une raison simple : le bobo n’aime pas les riches trop fiers de leur réussite, soit pour afficher leur supériorité vis-à-vis du reste de la société, soit pour vivre en vase clos.

« Les Bobos » de David Brooks.

Pas plus que la bourgeoisie « bling-bling » » (celle des nouveaux riches), il n’apprécie l’élitisme, le snobisme et la froideur d’une bourgeoisie plus classique. Ainsi que le souligne David Brooks – « Les Bobos », éd. Florent Massot –, le bobo ne se caractérise pas par une haine de soi (ce serait même plutôt l’inverse) mais – la nuance est importante – par un rapport distancié à la réussite sociale.

Pour intégrer l’univers des bobos, « vous devez non seulement montrer que vous gagnez bien votre vie mais vous devez aussi avoir recours à une série de feintes pour montrer que votre réussite matérielle vous importe peu […]. Lors de conversations, vous passerez votre temps à ridiculiser votre propre réussite en parlant simultanément des projets que vous avez réalisés et de la distance ironique que vous gardez par rapport à eux ».

Le bourgeois, lui, affiche son succès

De fait, le bobo ne se positionne pas sur un mode vertical, par rapport aux catégories moins favorisées, mais sur un mode horizontal, par rapport aux autres CSP+ que sont les bourgeois.

Car les bourgeois n’ont pas disparu. Ils sont devenus plus discrets, moins en phase avec leur époque. N’ayant pas grand chose à voir avec la bourgeoisie traditionnelle (celle de Versailles, par exemple), particulièrement attachée à tenir son rang et à défendre les valeurs traditionnelles (catholiques la plupart du temps), les bourgeois se réclament avant tout d’une vision « pragmatique » et « réaliste » de la société tout en croyant fermement en un idéal : celui de la réussite en tant que dépassement de soi mais aussi des autres.

Pour eux, le succès doit être non seulement recherché mais aussi affiché (c’est même sa visibilité qui lui donne un sens social).

Quand le bobo se débat dans ses contradictions (qui sont avant tout celles de son époque), le bourgeois vise à aligner les marqueurs sociaux de la façon la plus cohérente possible. Et comme le bobo, il traduit cette préoccupation, non plus dans ses valeurs individuelles (devenues permissives comme pour la majorité des CSP+) mais dans son mode de consommation.

Bobo des villes contre bourgeois de la banlieue

Premier marqueur social, le plus visible et sans doute le plus révélateur, le logement. Le bobo aime la ville. La vraie. Celle qui offre de l’animation, des cafés, de la vie.

Pour lui, le monde s’articule entre la ville centre et la campagne. L’entre-deux, la banlieue, n’a aucun intérêt. Il n’est pas disposé à quitter son quartier pour s’agrandir ou maintenir son standing dans une ville dortoir de banlieue. Et s’il faut aller dans des quartiers qui ne sont ni forcément évidents, ni toujours très sûrs, et bien tant pis, ou plus exactement tant mieux.

Si la bohème se revendique comme telle, c’est dans la mixité ou plus exactement dans la cohabitation (surtout pas dans l’éducation des enfants).

Rien de tel pour les bourgeois. Quitter la ville centre sous la pression du prix de l’immobilier n’a évidemment rien d’un choix. Mais quitte à partir, le bourgeois, contrairement au bobo, préfère partir pour une ville de banlieue conforme à l’idée qu’il se fait de la réussite, sans toutefois abandonner la nostalgie de la vie et des avantages offerts par la ville centre qu’il s’est vu contraint de quitter et qu’il rêve de retrouver un jour.

Deux conceptions de la ville et de la vie. Le bobo aime la ville socialement mélangée (quoi que jusqu’à un certain point et dans certaines limites), croit en une société pacifiée, où le politique se donne pour objectif « d’équilibrer le budget sans être obligé d’appliquer des restrictions, de réformer l’aide sociale sans porter préjudice à quiconque, de renforcer la lutte contre la drogue en proposant plus de crédits aux centres de réinsertion… » (« Les Bobos » de David Brooks).

Une attitude différente de celle du bourgeois qui, lui, souhaite que son environnement reflète sa réussite matérielle et pense que la compétition et la sélection constituent, de loin, la meilleure façon d’assurer une certaine équité.

A gauche, le bobo ; à droite, le bourgeois

Ces conceptions trouvent logiquement des traductions politiques différentes. Le bobo est de gauche mais il peut également se reconnaître dans un candidat ambitionnant de réconcilier les deux camps.

Ce qui le conduit à s’emmêler dans des contradictions dont il s’amuse parfois mais qu’il assume rarement. Un travers que connaît plus rarement la conception bourgeoise de la ville et de la société, logiquement ancrée à droite..

Voir de même:

Très bourgeois et très bohèmes, les « bobos » entrent en scène

Françoise Lazare

 Le Monde

20.10.00

Ellen, trente-cinq ans, est née un peu tard pour faire partie de la génération hippie des années 60 ; dans les quartiers étudiants de New York, elle était déjà trop impliquée dans les causes humanitaires pour devenir une yuppie (chic et branchée) des années 80. Aujourd’hui, avec son diplôme de droit, son mari dans la finance et ses deux enfants, elle serait assez fière d’être cataloguée parmi les « bobos ». Une appellation créée par le journaliste David Brooks, qui revendique son appartenance à cette nouvelle caste et dont le livre, Bobos in Paradise, fait grand bruit.

Ces « bobos » (« bourgeois bohèmes ») sont des jeunes gens aisés, bien éduqués, qui se plaisent davantage à soigner leur corps et aimer leur prochain qu’à encaisser des dollars à Wall Street ou Palo Alto. Qui ne dédaignent pas de manger des pommes de terre, surtout si elles sont biologiques. Qui préfèrent dormir dans des logements provisoires que dans un appartement luxueux bien à eux, sur la Cinquième Avenue de New York. « « Bobo », je ne connaissais pas l’expression mais je la trouve formidable. Dans un certain sens, elle traduit un mouvement remontant aux années 50 », commente avec enthousiasme Ellen. Et, de fait, David Brooks explique que l’apogée de la bourgeoisie, après-guerre, a déclenché les hostilités entre les néocons (conservateurs protégeant les valeurs traditionnelles) et les bohémiens (tentant par tous les moyens d’élargir les libertés sociales et culturelles). Près de cinquante ans plus tard, les bobos seraient les premiers à réussir la réconciliation des deux groupes, en « faisant pénétrer une sensibilité bohème dans les repaires bourgeois » sans pervertir leurs institutions.

Les bobos gagnent confortablement leur vie, mais évitent de l’afficher. Les voitures de luxe et les chemises de soie ne font pas partie de leur univers. Le négligé chic serait davantage leur genre. Pour eux, l’argent ne pose pas de problème tant qu’il permet de manger bio, de faire des excursions dans des régions toniques et de signer des chèques en faveur d’associations caritatives. S’ils critiquent la culture capitaliste, ils s’autorisent tout de même à dépenser des fortunes pour rester à la pointe de la haute technologie, avec ordinateurs et téléphones portables sophistiqués. Partant en vacances, les bobos choisissent de préférence des endroits reculés et des modes de transports rudimentaires… « Les dollars dépensés pour notre voyage sont des investissements dans notre propre capital humain… Nous voulons percer d’autres cultures, essayer d’autres modes de vie », écrit M. Brooks.

En lançant les bobos, David Brooks aimerait avoir donné son nom à une nouvelle génération. Mais pour que celle-ci existe vraiment des fondements politiques ou religieux mieux établis seront sans doute nécessaires. Après tout, écrit Debra Galant dans le New York Times, il s’agit simplement de personnes qui « pensent à gauche et vivent à droite ». Avec leur goût prononcé pour la conciliation, leur rejet de toutes révoltes et démarches radicales (orthodoxie religieuse, remise en cause de l’Etat), les bobos manquent encore un peu d’épaisseur, y compris en France, où l’appellation commence à être connue.

Voir de même:

Recherche « bobos » désespérément…

Éric Agrikoliansky

Collectif Spel

01 avril 2012

Éric Agrikoliansky, maître de conférences en science politique à l’Université Paris-Dauphine, membre de l’IRISSO, analyse la catégorie « bobos ». Il décrypte les errements scientifiques et les usages politiques d’une catégorie dont les impensés trahissent une perception biaisée du social et du politique.

Inventée par un journaliste américain, David Brooks (1), la catégorie de « bourgeois bohèmes », que résume la contraction « bo-bo-s », connaît en France depuis une dizaine d’années un large succès. Intégrée au langage courant, elle semble en passe d’entrer au panthéon des expressions politiques légitimes pour désigner le monde social. Elle constituerait même, selon Le Figaro (2), une source d’inspiration pour la campagne de N. Sarkozy permettant de théoriser la coupure entre les « gagnants de la mondialisation » (bourgeois et « bobos ») et « les perdants en voie de décrochage » que le candidat sortant tente justement de mobiliser.

Peu de termes se sont diffusés avec autant de facilité pour décrire un groupe et un « style de vie » : celui de « nouveaux bourgeois », jouissant de positions socio-économiques « très favorisées », mais ayant troqué les valeurs traditionnelles des classes supérieures contre celles de la « bohème » artiste et de la contre-culture des années 60 et 70. Les « bobos », écrit D. Brooks, ce sont ces « avocats branchés (…) qui préfèrent ressembler à F. Kafka plutôt qu’à P. Newman » (3). Le succès du concept tient à plusieurs phénomènes. Il décrit certes une réalité qui a bouleversé le paysage urbain de ces dernières décennies : la gentrification des centres villes progressivement colonisés par les catégories supérieures repoussant les classes populaires vers de toujours plus lointaines banlieues. Mais la diffusion de l’expression tient ensuite tant à son flou qu’à sa portée critique. Mot valise que chacun emplit à sa guise, « bobo » ravit à droite en raillant la facticité d’une pensée dénoncée comme dominante et privilégiant la créativité au profit, l’autonomie individuelle à l’ordre, la jouissance à la morale. Cependant le terme charme aussi une fraction de « la gauche de la gauche » pour laquelle les « bobos » incarnent le nouveau groupe de référence d’un Parti socialiste plus occupé à construire des pistes à vélo dans les centres villes « embourgeoisés » qu’à défendre la classe ouvrière. Les « bobos » d’aujourd’hui seraient les héritiers de la « gauche caviar » des années 1980, mais moins tentés par l’œuf d’esturgeon que par le bio… Le label semble enfin même susceptible de séduire ceux qu’il est censé (dis)qualifier, parfois tentés d’en user pour revendiquer une distance critique et ironique à leurs supposés travers. En témoigne la parution dans Libération, dont le lectorat correspond le mieux à ce qu’on imagine être les « bobos », d’une partie des aventures de ces nouveaux bourgeois à « boboland », croquées par Dupuy et Berbérian (4).

Expression légère et ironique mêlant réalisme sociologique et critique sociale, le concept ne doit cependant pas être pris à la légère. Parce qu’il implique, par ses impensés, une conception du monde social, de ses évolutions et des rapports entre appartenances sociales et choix politiques, qui est non seulement hasardeuse scientifiquement mais dont il ne faut souligner les dangers politiques.

Introuvables « bobos »

Une enquête de sociologie électorale réalisée justement dans le sanctuaire supposé des « bobos » parisiens, le 10e arrondissement, là où Dupuis et Berbérian situent précisément « boboland », invite à nuancer les présupposés et les implicites d’une telle catégorie. Menée par une dizaine de chercheurs en science politique, cette enquête portait sur les élections municipales parisiennes de 2008 (5). A partir d’un questionnaire « sortie d’urnes » administré à plusieurs centaines d’électeurs inscrits dans un bureau de vote d’une zone en forte gentrification du 10e arrondissement en 2007-2008 (la rue du Faubourg Saint-Denis), nous disposons d’éléments permettant de brosser un portrait sociologique qui dément bien des illusions sur lesquelles la catégorie est fondée. Articulée à un travail parallèle mené dans les beaux quartiers parisiens (dans le 16e arrondissement), cette enquête permet en outre de comparer ces deux bourgeoisies, présumées proches sociologiquement, et de tester ainsi le postulat principal sur lequel repose l’usage du terme : celui d’un effacement des différences de classe et de leur influence sur les choix électoraux.

En effet, à lire les commentateurs des comportements des supposées « bobos », trois évidences s’imposeraient : d’abord que les « bobos » constitueraient un groupe homogène, dont les membres partageraient des conditions de vie identiques et des croyances homogènes. Ensuite, les « bobos » incarneraient un avatar moderne du bourgeois défini par l’aisance économique, notamment grâce à l’exercice d’une profession à haut niveau de revenus (cadre du privé, professions libérales, etc., plutôt dans les secteurs en pointe de la finance ou des NTIC). Proches par leur niveau de vie des bourgeois des beaux quartiers, les « bobos » se distingueraient cependant par la spécificité de leurs valeurs. Conformistes et individualistes, privilégiant les causes touchant directement leur propre environnement urbain, ils porteraient surtout à son apogée l’art schizophrénique de l’ambivalence politique. Comme le suggérait déjà Pascal Perrineau en 2001 : « Il existe désormais tout un électorat, les fameux « bobos » (bourgeois bohèmes), qui, pour être sociologiquement de droite, retrouve davantage à gauche ses valeurs d’ouverture et de tolérance » (6). C’est ce découplage entre les appartenances sociales et les choix politiques qui permettrait d’expliquer la paradoxale évolution des grandes villes françaises (Paris, Lyon par exemple) marquées dans les années 2000 à la fois par l’ « embourgeoisement » de leur population et par les succès électoraux de la gauche socialiste et des écologistes.

L’absence habituelle de données permettant de valider, ou au moins d’illustrer, ces hypothèses mérite pour le moins qu’on les interroge. Là encore, les évidences sont trompeuses et ne résistent guère à une investigation empirique. Commençons par le plus évident : le caractère bourgeois de ces « bobos ». Certes la population d’un arrondissement comme le 10e arrondissement, en particulier aux alentours du canal Saint-Martin, ou de la rue du faubourg Saint-Denis, s’est transformée en l’espace de quelques années : la part des catégories supérieures (cadres, professions libérales) n’a cessé de croître tandis que régressait celle des ouvriers et des employés. Il serait pourtant trompeur de penser que cette évolution a pu gommer les différences sociales qui subsistent entre les quartiers parisiens. Les supposés « bobos » ne ressemblent en effet en rien aux bourgeois, les « vrais » cette fois, des beaux quartiers de l’Ouest de la capitale – comme le 16e. Les données sociales de l’INSEE manifestent parfaitement le fossé qui sépare ces populations. Les niveaux de revenus demeurent très différents : en 2006-2007(7), quand le revenu net imposable moyen par foyer s’élève à 82 650 euros dans le 16e, il n’est que de 26 367 dans le 10e, soit trois fois moins ! De même, l’écart de capital culturel est lui aussi frappant : 60% des habitants du 16e (de 15 ans et plus) possèdent un diplôme de Bac + 3 ou plus, contre 38% dans le 10e. Cela manifeste la grande diversité sociale qui subsiste dans ce qui est supposé être « boboland », mais aussi l’hétérogénéité dans les deux arrondissements de ceux qui exercent des professions dites supérieures : par exemple, le salaire horaire moyen des cadres du 16e arrondissement s’élève à 45 euros contre 24,5 euros seulement pour ceux du 10e.

La comparaison des électeurs aux municipales de 2008 de deux bureaux de vote de ces arrondissements (8) précise ces différences. Si on se limite à comparer les électeurs PS du 10e et UMP du 16e, on observe une forte hétérogénéité du point de vue des statuts et des croyances. Le type d’emploi et le secteur d’activité des actifs diffèrent fortement : les électeurs UMP du 16e sont deux fois et demi plus souvent indépendants (39%) que les électeurs de gauche du 10e (16,5%). Ces derniers sont en revanche proportionnellement trois fois plus nombreux à être salariés du public (33%) que ceux du 16e (11%). Il faut également souligner la forte présence dans le 10e de professions impliquant un rapport spécifique à la production et à la reproduction du savoir et de la culture. Près d’un tiers des actifs ayant voté pour la gauche exerce leur profession dans le secteur de la culture ou de l’enseignement.

Cette observation rapprochée de la population des électeurs PS du 10e permet en outre de nuancer fortement l’hypothèse de l’homogénéité des supposés « bobos ». Les actifs des professions supérieures du 10e sont très principalement : des enseignants qui, à deux exceptions près, exercent dans le secondaire ; des journalistes (dont un tiers se déclarent pigistes) ; et des professionnels des arts et du spectacle, pour une partie caractérisés par une forme de précarité statutaire. En définitive, la supposée « bourgeoisie bohème » du 10e arrondissement est majoritairement composée (58%) d’employés, de professions intermédiaires, d’enseignants du secondaire, de journalistes et de professionnels des arts et du spectacle. Les cadres supérieurs du privé, les professions libérales ou encore les chefs d’entreprise ne représentent qu’une minorité des actifs. La comparaison entre les revenus déclarés par les électeurs des deux arrondissements achève de battre en brèche l’hypothèse de deux bourgeoisies sociologiquement proches mais aux choix politiques divergents. La situation économique des électeurs de gauche du 10e est en effet sans comparaison avec celle des électeurs UMP du 16e : près de la moitié (47%) des seconds déclarent disposer d’un revenu moyen par foyer de plus de 6500 euros mensuels ; contre seulement 15% des électeurs de gauche du 10e ! Le questionnaire révèle enfin une ultime différence sociologiquement essentielle : alors que les bourgeois du 16e qui soutiennent l’UMP se caractérisent par un taux remarquablement élevé de pratique religieuse (seulement 9% se déclarent non-croyants, 64% déclarant une pratique religieuse régulière, la plupart étant catholiques), les supposés « bobos » qui se prononcent pour la gauche se distinguent par une forte distante à la religion (64% se déclarent non-croyants, 12% seulement pratiquant).

Les « Bobos » : concept scientifique ou catégorie politique ?

Que peut-on conclure de ces résultats ? Les données sont certes localisées et mériteraient un test de plus grande ampleur, sur d’autres quartiers de grandes villes par exemple. Mais elles restent fécondes : leur contextualisation permet justement de tester la portée de la catégorie « bobos » – supposée être, rappelons-le, « électoralement de gauche » et « sociologiquement de droite », ce qui n’est jamais fait tant elle semble aller de soi. Or, on voit d’abord, que si elle séduit comme raccourci ironique, elle pose le problème de désigner un groupe… qui n’existe pas. Parce qu’il n’est pas un groupe, mais un agrégat de statuts et de positions très hétérogènes. Parce que ce qui est supposé fonder sa spécificité se dissout dès qu’on tente de l’objectiver : ces « bobos » sont peut-être bohèmes mais bien peu bourgeois. On pourra nous objecter qu’avoir choisi les plus bourgeois des bourgeois (ceux du 16e) comme élément de comparaison est biaisé. On répondra qu’il ne s’agit que de prendre aux mots les promoteurs de la catégorie : pour D. Brooks, les « bobos » sont les cadres dirigeants des grandes firmes, formés dans les prestigieuses universités de la côte Est et issus de la bourgeoisie WASP. De même si en France, les « bobos » sont décrits comme des bourgeois, « sociologiquement de droite », il faut alors les comparer au mètre étalon en la matière, ceux des beaux quartiers parisiens justement… On comprend finalement que confondre bourgeois et « bobos » est une aberration sociologique et politique qui consisterait à considérer comme semblable des enseignants du secondaire athées et des chefs d’entreprises catholiques.

En outre, en prétendant illustrer la déconnexion croissante entre appartenances sociales et choix politiques, les hérauts des « bobos » mésinterprètent profondément la réalité qu’ils pensent observer : ces électeurs ne sont pas « sociologiquement de droite » mais relèvent des groupes qui donnent leurs voix à la gauche socialiste, au moins depuis les années 1970. Employés du public, actifs exerçant dans les secteurs de l’enseignement ou de la culture, rejetant la pratique religieuse, ils ne manifestent en aucun cas la fin du vote de classe, mais bien ses continuités (le clivage religieux) et ses recompositions autour de clivages devenus saillants (salariés du public vs indépendants, secteur « à profit » vs secteur culturel) qui ne sont en rien révolutionnaires. Si la catégorie ne permet que de conclure qu’en France les enseignants et les artistes sont tendanciellement de gauche, on ne se trouve donc pas face à une innovation sociologique majeure… Le terme de « bobos » ne fait en ce sens que parer d’une illusoire nouveauté la description d’un phénomène ancien (le PS n’est pas le parti de la « classe ouvrière » mais plutôt celui des catégories moyennes et supérieures, athées et à fort capital culturel) en lui conférant néanmoins une efficacité politique nouvelle.

S’il n’y a en effet pas grand-chose de nouveau sous le soleil de boboland, reste que la légèreté ironique qui assure le succès de l’expression et pourrait en autoriser l’usage distractif, n’est pas sans danger politique. Laisser penser que ce sont aujourd’hui principalement des logiques individualistes qui règlent les choix politiques et non la différence persistante des conditions socio-économiques n’en constitue pas le moindre. Laisser croire que les « bobos » dominent l’espace social des classes supérieures, c’est ensuite bien naïvement accepter de poser un voile pudique sur la « bourgeoisie », sa philosophie sociale et ses intérêts. La disparition du vocable bourgeois au profit de litotes (les classes supérieures) ou d’imprécises invectives (les riches), n’est-ce d’ailleurs pas aussi risquer d’oublier d’analyser le rôle politique et social de la bourgeoisie ? Catégorie dont M. Pinçon Charlot et M. Pinçon soulignaient fort justement qu’elle constituait la dernière classe en soi et pour soi, c’est-à-dire partageant des positions communes et la conscience de ses intérêts ? Or, ces deux illusions d’optique —individualisation du vote et disparition des bourgeois— ne sont jamais aussi dangereuses que lorsqu’elles convergent pour laisser penser que si la gauche socialiste est devenue le parti des « bobos », il est alors bien naturel que la droite et l’extrême droite puissent prétendre être ceux du peuple.

(1) Brooks David, Bobos in Paradise, New York, Simon & Shuster, 2000.

(2) Le Figaro, 19 mars 2012, p 2.

(3) Brooks David, Les Bobos. Les bourgeois bohèmes, Paris, Florent Massot, 2002, p. 17.

(4) Berbérian Charles, Dupuy Philippe, Bienvenue à Boboland, Editions Fluide glacial-Audie, 2008.

(5) Agrikoliansky Éric, Heurtaux Jérôme, Le Grignou Brigitte (dir.), Paris en campagne, Bellecombe-en-bauges, Editions du Croquant, 2011.

(6) Ouest-France, 21 mars 2001.

(7) Toutes les données utilisées dans ce paragraphe sont celles produites par l’INSEE sur la base d’enquêtes menées en 2006 et 2007. Cf. « Chiffres clés. Résumé Statistique. Paris 16e et Paris 10e », INSEE, décembre 2009.

(8) Enquête par questionnaire « sortie d’urnes » dans le bureau de la mairie du 16e arrondissement et dans le bureau de l’école de la rue du Faubourg Saint-Denis dans le 10e, n=590.

Voir par ailleurs:

One Nation, Slightly Divisible A Report from “Red” and “Blue” America

The electoral map of the 2000 presidential race became famous: big blocks of red (denoting states that went for Bush) stretched across the heartland, with brackets of blue (denoting states for Gore) along the coasts. Our Blue America correspondent has ventured repeatedly into Red territory. He asks the question—after September 11, a pressing one—Do our differences effectively split us into two nations, or are they just cracks in a still-united whole?

David Brooks

 The Atlantic Monthly

December 2001

Sixty-five miles from where I am writing this sentence is a place with no Starbucks, no Pottery Barn, no Borders or Barnes & Noble. No blue New York Times delivery bags dot the driveways on Sunday mornings. In this place people don’t complain that Woody Allen isn’t as funny as he used to be, because they never thought he was funny. In this place you can go to a year’s worth of dinner parties without hearing anyone quote an aperçu he first heard on Charlie Rose. The people here don’t buy those little rear-window stickers when they go to a summer-vacation spot so that they can drive around with « MV » decals the rest of the year; for the most part they don’t even go to Martha’s Vineyard.

The place I’m talking about goes by different names. Some call it America. Others call it Middle America. It has also come to be known as Red America, in reference to the maps that were produced on the night of the 2000 presidential election. People in Blue America, which is my part of America, tend to live around big cities on the coasts. People in Red America tend to live on farms or in small towns or small cities far away from the coasts. Things are different there.

Everything that people in my neighborhood do without motors, the people in Red America do with motors. We sail; they powerboat. We cross-country ski; they snowmobile. We hike; they drive ATVs. We have vineyard tours; they have tractor pulls. When it comes to yard work, they have rider mowers; we have illegal aliens.

Different sorts of institutions dominate life in these two places. In Red America churches are everywhere. In Blue America Thai restaurants are everywhere. In Red America they have QVC, the Pro Bowlers Tour, and hunting. In Blue America we have NPR, Doris Kearns Goodwin, and socially conscious investing. In Red America the Wal-Marts are massive, with parking lots the size of state parks. In Blue America the stores are small but the markups are big. You’ll rarely see a Christmas store in Blue America, but in Red America, even in July, you’ll come upon stores selling fake Christmas trees, wreath-decorated napkins, Rudolph the Red-Nosed Reindeer collectible thimbles and spoons, and little snow-covered villages.

Seamless multimedia worship, round-the-clock niches of work and service, spiritual guidance, and a place to belong: in communities around the country the old order gives way to the new. We in the coastal metro Blue areas read more books and attend more plays than the people in the Red heartland. We’re more sophisticated and cosmopolitan—just ask us about our alumni trips to China or Provence, or our interest in Buddhism. But don’t ask us, please, what life in Red America is like. We don’t know. We don’t know who Tim LaHaye and Jerry B. Jenkins are, even though the novels they have co-written have sold about 40 million copies over the past few years. We don’t know what James Dobson says on his radio program, which is listened to by millions. We don’t know about Reba or Travis. We don’t know what happens in mega-churches on Wednesday evenings, and some of us couldn’t tell you the difference between a fundamentalist and an evangelical, let alone describe what it means to be a Pentecostal. Very few of us know what goes on in Branson, Missouri, even though it has seven million visitors a year, or could name even five NASCAR drivers, although stock-car races are the best-attended sporting events in the country. We don’t know how to shoot or clean a rifle. We can’t tell a military officer’s rank by looking at his insignia. We don’t know what soy beans look like when they’re growing in a field.

All we know, or all we think we know, about Red America is that millions and millions of its people live quietly underneath flight patterns, many of them are racist and homophobic, and when you see them at highway rest stops, they’re often really fat and their clothes are too tight.

And apparently we don’t want to know any more than that. One can barely find any books at Amazon.com about what it is like to live in small-town America—or, at least, any books written by normal people who grew up in small towns, liked them, and stayed there. The few books that do exist were written either by people who left the heartland because they hated it (Bill Bryson’s The Lost Continent, for example) or by urbanites who moved to Red America as part of some life-simplification plan (Moving to a Small Town: A Guidebook for Moving from Urban to Rural America; National Geographic’s Guide to Small Town Escapes). Apparently no publishers or members of the Blue book-buying public are curious about Red America as seen through Red America’s eyes.

Crossing the Meatloaf Line

Over the past several months, my interest piqued by those stark blocks of color on the election-night maps, I have every now and then left my home in Montgomery County, Maryland, and driven sixty-five miles northwest to Franklin County, in south-central Pennsylvania. Montgomery County is one of the steaming-hot centers of the great espresso machine that is Blue America. It is just over the border from northwestern Washington, D.C., and it is full of upper-middle-class towns inhabited by lawyers, doctors, stockbrokers, and establishment journalists like me—towns like Chevy Chase, Potomac, and Bethesda (where I live). Its central artery is a burgeoning high-tech corridor with a multitude of sparkling new office parks housing technology companies such as United Information Systems and Sybase, and pioneering biotech firms such as Celera Genomics and Human Genome Sciences. When I drive to Franklin County, I take Route 270. After about forty-five minutes I pass a Cracker Barrel—Red America condensed into chain-restaurant form. I’ve crossed the Meatloaf Line; from here on there will be a lot fewer sun-dried-tomato concoctions on restaurant menus and a lot more meatloaf platters.

Franklin County is Red America. It’s a rural county, about twenty-five miles west of Gettysburg, and it includes the towns of Waynesboro, Chambersburg, and Mercersburg. It was originally settled by the Scotch-Irish, and has plenty of Brethren and Mennonites along with a fast-growing population of evangelicals. The joke that Pennsylvanians tell about their state is that it has Philadelphia on one end, Pittsburgh on the other, and Alabama in the middle. Franklin County is in the Alabama part. It strikes me as I drive there that even though I am going north across the Mason-Dixon line, I feel as if I were going south. The local culture owes more to Nashville, Houston, and Daytona than to Washington, Philadelphia, or New York.

I shuttled back and forth between Franklin and Montgomery Counties because the cultural differences between the two places are great, though the geographic distance is small. The two places are not perfect microcosms of Red and Blue America. The part of Montgomery County I am here describing is largely the Caucasian part. Moreover, Franklin County is in a Red part of a Blue state: overall, Pennsylvania went for Gore. And I went to Franklin County aware that there are tremendous differences within Red America, just as there are within Blue. Franklin County is quite different from, say, Scottsdale, Arizona, just as Bethesda is quite different from Oakland, California.

Nonetheless, the contrasts between the two counties leap out, and they are broadly suggestive of the sorts of contrasts that can be seen nationwide. When Blue America talks about social changes that convulsed society, it tends to mean the 1960s rise of the counterculture and feminism. When Red America talks about changes that convulsed society, it tends to mean World War II, which shook up old town establishments and led to a great surge of industry.

Red America makes social distinctions that Blue America doesn’t. For example, in Franklin County there seems to be a distinction between those fiercely independent people who live in the hills and people who live in the valleys. I got a hint of the distinct and, to me, exotic hill culture when a hill dweller asked me why I thought hunting for squirrel and rabbit had gone out of fashion. I thought maybe it was just more fun to hunt something bigger. But he said, « McDonald’s. It’s cheaper to get a hamburger at McDonald’s than to go out and get it yourself. »

There also seems to be an important distinction between men who work outdoors and men who work indoors. The outdoor guys wear faded black T-shirts they once picked up at a Lynyrd Skynyrd concert and wrecked jeans that appear to be washed faithfully at least once a year. They’ve got wraparound NASCAR sunglasses, maybe a NAPA auto parts cap, and hair cut in a short wedge up front but flowing down over their shoulders in the back—a cut that is known as a mullet, which is sort of a cross between Van Halen’s style and Kenny Rogers’s, and is the ugliest hairdo since every hairdo in the seventies. The outdoor guys are heavily accessorized, and their accessories are meant to show how hard they work, so they will often have a gigantic wad of keys hanging from a belt loop, a tape measure strapped to the belt, a pocket knife on a string tucked into the front pants pocket, and a pager or a cell phone affixed to the hip, presumably in case some power lines go down somewhere and need emergency repair. Outdoor guys have a thing against sleeves. They work so hard that they’ve got to keep their arm muscles unencumbered and their armpit hair fully ventilated, so they either buy their shirts sleeveless or rip the sleeves off their T-shirts first thing, leaving bits of fringe hanging over their BAD TO THE BONE tattoos.

The guys who work indoors can’t project this rugged proletarian image. It’s simply not that romantic to be a bank-loan officer or a shift manager at the local distribution center. So the indoor guys adopt a look that a smart-ass, sneering Blue American might call Bible-academy casual—maybe Haggar slacks, which they bought at a dry-goods store best known for its appliance department, and a short-sleeved white Van Heusen shirt from the Bon-Ton. Their image projects not « I work hard » but « I’m a devoted family man. » A lot of indoor guys have a sensitive New Age demeanor. When they talk about the days their kids were born, their eyes take on a soft Garth Brooks expression, and they tear up. They exaggerate how sinful they were before they were born again. On Saturdays they are patio masters, barbecuing on their gas grills in full Father’s Day-apron regalia.

At first I thought the indoor guys were the faithful, reliable ones: the ones who did well in school, whereas the outdoor guys were druggies. But after talking with several preachers in Franklin County, I learned that it’s not that simple. Sometimes the guys who look like bikers are the most devoted community-service volunteers and church attendees.

The kinds of distinctions we make in Blue America are different. In my world the easiest way to categorize people is by headroom needs. People who went to business school or law school like a lot of headroom. They buy humongous sport-utility vehicles that practically have cathedral ceilings over the front seats. They live in homes the size of country clubs, with soaring entry atriums so high that they could practically fly a kite when they come through the front door. These big-headroom people tend to be predators: their jobs have them negotiating and competing all day. They spend small fortunes on dry cleaning. They grow animated when talking about how much they love their blackberries. They fill their enormous wall space with huge professional family portraits—Mom and Dad with their perfect kids (dressed in light-blue oxford shirts) laughing happily in an orchard somewhere.

Small-headroom people tend to have been liberal-arts majors, and they have liberal-arts jobs. They get passive-aggressive pleasure from demonstrating how modest and environmentally sensitive their living containers are. They hate people with SUVs, and feel virtuous driving around in their low-ceilinged little Hondas, which often display a RANDOM ACTS OF KINDNESS bumper sticker or one bearing an image of a fish with legs, along with the word « Darwin, » just to show how intellectually superior to fundamentalist Christians they are.

Some of the biggest differences between Red and Blue America show up on statistical tables. Ethnic diversity is one. In Montgomery County 60 percent of the population is white, 15 percent is black, 12 percent is Hispanic, and 11 percent is Asian. In Franklin County 95 percent of the population is white. White people work the gas-station pumps and the 7-Eleven counters. (This is something one doesn’t often see in my part of the country.) Although the nation is growing more diverse, it’s doing so only in certain spots. According to an analysis of the 2000 census by Bill Frey, a demographer at the Milken Institute, well over half the counties in America are still at least 85 percent white.

Another big thing is that, according to 1990 census data, in Franklin County only 12 percent of the adults have college degrees and only 69 percent have high school diplomas. In Montgomery County 50 percent of the adults have college degrees and 91 percent have high school diplomas. The education gap extends to the children. At Walt Whitman High School, a public school in Bethesda, the average SAT scores are 601 verbal and 622 math, whereas the national average is 506 verbal and 514 math. In Franklin County, where people are quite proud of their schools, the average SAT scores at, for example, the Waynesboro area high school are 495 verbal and 480 math. More and more kids in Franklin County are going on to college, but it is hard to believe that their prospects will be as bright as those of the kids in Montgomery County and the rest of upscale Blue America.

Because the information age rewards education with money, it’s not surprising that Montgomery County is much richer than Franklin County. According to some estimates, in Montgomery County 51 percent of households have annual incomes above $75,000, and the average household income is $100,365. In Franklin County only 16 percent of households have incomes above $75,000, and the average is $51,872.

A major employer in Montgomery County is the National Institutes of Health, which grows like a scientific boomtown in Bethesda. A major economic engine in Franklin County is the interstate highway Route 81. Trucking companies have gotten sick of fighting the congestion on Route 95, which runs up the Blue corridor along the northeast coast, so they move their stuff along 81, farther inland. Several new distribution centers have been built along 81 in Franklin County, and some of the workers who were laid off when their factories closed, several years ago, are now settling for $8.00 or $9.00 an hour loading boxes.

The two counties vote differently, of course—the differences, on a nationwide scale, were what led to those red-and-blue maps. Like upscale areas everywhere, from Silicon Valley to Chicago’s North Shore to suburban Connecticut, Montgomery County supported the Democratic ticket in last year’s presidential election, by a margin of 63 percent to 34 percent. Meanwhile, like almost all of rural America, Franklin County went Republican, by 67 percent to 30 percent.

However, other voting patterns sometimes obscure the Red-Blue cultural divide. For example, minority voters all over the country overwhelmingly supported the Democratic ticket last November. But—in many respects, at least—blacks and Hispanics in Red America are more traditionalist than blacks and Hispanics in Blue America, just as their white counterparts are. For example, the Pew Research Center for the People and the Press, in Washington, D.C., recently found that 45 percent of minority members in Red states agree with the statement « AIDS might be God’s punishment for immoral sexual behavior, » but only 31 percent of minority members in Blue states do. Similarly, 40 percent of minorities in Red states believe that school boards should have the right to fire homosexual teachers, but only 21 percent of minorities in Blue states do.

From Cracks to a Chasm?

These differences are so many and so stark that they lead to some pretty troubling questions: Are Americans any longer a common people? Do we have one national conversation and one national culture? Are we loyal to the same institutions and the same values? How do people on one side of the divide regard those on the other?

I went to Franklin County because I wanted to get a sense of how deep the divide really is, to see how people there live, and to gauge how different their lives are from those in my part of America. I spoke with ministers, journalists, teachers, community leaders, and pretty much anyone I ran across. I consulted with pollsters, demographers, and market-research firms.

Toward the end of my project the World Trade Center and the Pentagon were attacked. This put a new slant on my little investigation. In the days immediately following September 11 the evidence seemed clear that despite our differences, we are still a united people. American flags flew everywhere in Franklin County and in Montgomery County. Patriotism surged. Pollsters started to measure Americans’ reactions to the events. Whatever questions they asked, the replies were near unanimous. Do you support a military response against terror? More than four fifths of Americans said yes. Do you support a military response even if it means thousands of U.S. casualties? More than three fifths said yes. There were no significant variations across geographic or demographic lines.

But very soon there were hints that the solidarity was fraying. A few stray notes of dissent were sounded in the organs of Blue America. Susan Sontag wrote a sour piece in The New Yorker about how depressing it was to see what she considered to be a simplistically pro-American reaction to the attacks. At rallies on college campuses across the country speakers pointed out that America had been bombing other countries for years, and turnabout was fair play. On one NPR talk show I heard numerous callers express unease about what they saw as a crude us-versus-them mentality behind President Bush’s rhetoric. Katha Pollitt wrote in The Nation that she would not permit her daughter to hang the American flag from the living-room window, because, she felt, it « stands for jingoism and vengeance and war. » And there was evidence that among those with less-strident voices, too, differences were beginning to show. Polls revealed that people without a college education were far more confident than people with a college education that the military could defeat the terrorists. People in the South were far more eager than people in the rest of the country for an American counterattack to begin.

It started to seem likely that these cracks would widen once the American response got under way, when the focus would be not on firemen and rescue workers but on the Marines, the CIA, and the special-operations forces. If the war was protracted, the cracks could widen into a chasm, as they did during Vietnam. Red America, the home of patriotism and military service (there’s a big military-recruitment center in downtown Chambersburg), would undoubtedly support the war effort, but would Blue America (there’s a big gourmet dog bakery in downtown Bethesda) decide that a crude military response would only deepen animosities and make things worse?

So toward the end of my project I investigated Franklin County with a heightened sense of gravity and with much more urgency. If America was not firmly united in the early days of the conflict, we would certainly not be united later, when the going got tough.

« The People Versus the Powerful »

There are a couple of long-standing theories about why America is divided. One of the main ones holds that the division is along class lines, between the haves and the have-nots. This theory is popular chiefly on the left, and can be found in the pages of The American Prospect and other liberal magazines; in news reports by liberal journalists such as Donald L. Barlett and James B. Steele, of Time; and in books such as Middle Class Dreams (1995), by the Clinton and Gore pollster Stanley Greenberg, and America’s Forgotten Majority: Why the White Working Class Still Matters (2000), by the demographer Ruy Teixeira and the social scientist Joel Rogers.

Stanley Greenberg tailored Al Gore’s presidential campaign to appeal to such voters. Gore’s most significant slogan was « The People Versus the Powerful, » which was meant to rally members of the middle class who felt threatened by « powerful forces » beyond their control, such as HMOs, tobacco companies, big corporations, and globalization, and to channel their resentment against the upper class. Gore dressed down throughout his campaign in the hope that these middle-class workers would identify with him.

Driving from Bethesda to Franklin County, one can see that the theory of a divide between the classes has a certain plausibility. In Montgomery County we have Saks Fifth Avenue, Cartier, Anthropologie, Brooks Brothers. In Franklin County they have Dollar General and Value City, along with a plethora of secondhand stores. It’s as if Franklin County has only forty-five coffee tables, which are sold again and again.

When the locals are asked about their economy, they tell a story very similar to the one that Greenberg, Teixeira, Rogers, and the rest of the wage-stagnation liberals recount. There used to be plenty of good factory jobs in Franklin County, and people could work at those factories for life. But some of the businesses, including the textile company J. Schoeneman, once Franklin County’s largest manufacturer, have closed. Others have moved offshore. The remaining manufacturers, such as Grove Worldwide and JLG Industries, which both make cranes and aerial platforms, have laid off workers. The local Army depot, Letterkenny, has radically shrunk its work force. The new jobs are in distribution centers or nursing homes. People tend to repeat the same phrase: « We’ve taken some hits. »

And yet when they are asked about the broader theory, whether there is class conflict between the educated affluents and the stagnant middles, they stare blankly as if suddenly the interview were being conducted in Aramaic. I kept asking, Do you feel that the highly educated people around, say, New York and Washington are getting all the goodies? Do you think there is resentment toward all the latte sippers who shop at Nieman Marcus? Do you see a gulf between high-income people in the big cities and middle-income people here? I got only polite, fumbling answers as people tried to figure out what the hell I was talking about.

When I rephrased the question in more-general terms, as Do you believe the country is divided between the haves and the have-nots?, everyone responded decisively: yes. But as the conversation continued, it became clear that the people saying yes did not consider themselves to be among the have-nots. Even people with incomes well below the median thought of themselves as haves.

What I found was entirely consistent with the election returns from November of last year. Gore’s pitch failed miserably among the voters it was intended to target: nationally he lost among non-college-educated white voters by 17 points and among non-college-educated white men by 29 points. But it worked beautifully on the affluent, educated class: for example, Gore won among women with graduate degrees by 22 points. The lesson seems to be that if you run a campaign under the slogan « The People Versus the Powerful, » you will not do well in the places where « the people » live, but you will do fantastically well in the places where « the powerful » live. This phenomenon mirrors, on a larger scale, one I noted a couple of years ago, when I traveled the country for a year talking about Bobos in Paradise, a book I had written on upscale America. The richer the community, the more likely I was to be asked about wage inequality. In middle-class communities the subject almost never came up.

Hanging around Franklin County, one begins to understand some of the reasons that people there don’t spend much time worrying about economic class lines. The first and most obvious one is that although the incomes in Franklin County are lower than those in Montgomery County, living expenses are also lower—very much so. Driving from Montgomery County to Franklin County is like driving through an invisible deflation machine. Gas is thirty, forty, or even fifty cents a gallon cheaper in Franklin County. I parked at meters that accepted only pennies and nickels. When I got a parking ticket in Chambersburg, the fine was $3.00. At the department store in Greencastle there were racks and racks of blouses for $9.99.

The biggest difference is in real-estate prices. In Franklin County one can buy a nice four-bedroom split-level house with about 2,200 square feet of living space for $150,000 to $180,000. In Bethesda that same house would cost about $450,000. (According to the Coldwell Banker Real Estate Corporation, that house would sell for $784,000 in Greenwich, Connecticut; for $812,000 in Manhattan Beach, California; and for about $1.23 million in Palo Alto, California.)

Some of the people I met in Franklin County were just getting by. Some were in debt and couldn’t afford to buy their kids the Christmas presents they wanted to. But I didn’t find many who assessed their own place in society according to their income. Rather, the people I met commonly told me that although those in affluent places like Manhattan and Bethesda might make more money and have more-exciting jobs, they are the unlucky ones, because they don’t get to live in Franklin County. They don’t get to enjoy the beautiful green hillsides, the friendly people, the wonderful church groups and volunteer organizations. They may be nice people and all, but they are certainly not as happy as we are.

Another thing I found is that most people don’t think sociologically. They don’t compare themselves with faraway millionaires who appear on their TV screens. They compare themselves with their neighbors. « One of the challenges we face is that it is hard to get people to look beyond the four-state region, » Lynne Woehrle, a sociologist at Wilson College, in Chambersburg, told me, referring to the cultural zone composed of the nearby rural areas in Pennsylvania, West Virginia, Maryland, and Virginia. Many of the people in Franklin County view the lifestyles of the upper class in California or Seattle much the way we in Blue America might view the lifestyle of someone in Eritrea or Mongolia—or, for that matter, Butte, Montana. Such ways of life are distant and basically irrelevant, except as a source of academic interest or titillation. One man in Mercersburg, Pennsylvania, told me about a friend who had recently bought a car. « He paid twenty-five thousand dollars for that car! » he exclaimed, his eyes wide with amazement. « He got it fully loaded. » I didn’t tell him that in Bethesda almost no one but a college kid pays as little as $25,000 for a car.

Franklin County is a world in which there is little obvious inequality, and the standard of living is reasonably comfortable. Youth-soccer teams are able to raise money for a summer trip to England; the Lowe’s hardware superstore carries Laura Ashley carpets; many people have pools, although they are almost always above ground; the planning commission has to cope with an increasing number of cars in the county every year, even though the population is growing only gradually. But the sort of high-end experiences that are everywhere in Montgomery County are entirely missing here.

On my journeys to Franklin County, I set a goal: I was going to spend $20 on a restaurant meal. But although I ordered the most expensive thing on the menu—steak au jus, « slippery beef pot pie, » or whatever—I always failed. I began asking people to direct me to the most-expensive places in town. They would send me to Red Lobster or Applebee’s. I’d go into a restaurant that looked from the outside as if it had some pretensions—maybe a « Les Desserts » glass cooler for the key-lime pie and the tapioca pudding. I’d scan the menu and realize that I’d been beaten once again. I went through great vats of chipped beef and « seafood delight » trying to drop twenty dollars. I waded through enough surf-and-turfs and enough creamed corn to last a lifetime. I could not do it.

No wonder people in Franklin County have no class resentment or class consciousness; where they live, they can afford just about anything that is for sale. (In Montgomery County, however—and this is one of the most striking contrasts between the two counties—almost nobody can say that. In Blue America, unless you are very, very rich, there is always, all around you, stuff for sale that you cannot afford.) And if they sought to improve their situation, they would look only to themselves. If a person wants to make more money, the feeling goes, he or she had better work hard and think like an entrepreneur.

I could barely get fifteen minutes into an interview before the local work ethic came up. Karen Jewell, who helps to oversee the continuing-education program for the local Penn State branch campus, told me, « People are very vested in what they do. There’s an awareness of where they fit in the organization. They feel empowered to be agents of change. »

People do work extremely hard in Franklin County—even people in supposedly dead-end jobs. You can see it in little things, such as drugstore shelves. The drugstores in Bethesda look the way Rome must have looked after a visit from the Visigoths. But in Franklin County the boxes are in perfect little rows. Shelves are fully stocked, and cans are evenly spaced. The floors are less dusty than those in a microchip-processing plant. The nail clippers on a rack by the cash register are arranged with a precision that would put the Swiss to shame.

There are few unions in Franklin County. People abhor the thought of depending on welfare; they consider themselves masters of their own economic fate. « People are really into the free market here, » Bill Pukmel, formerly the editor of the weekly paper in Chambersburg, told me.

In sum, I found absolutely no evidence that a Stanley Greenberg-prompted Democratic Party (or a Pat Buchanan-led Republican Party) could mobilize white middle-class Americans on the basis of class consciousness. I found no evidence that economic differences explain much of anything about the divide between Red and Blue America.

Ted Hale, a Presbyterian minister in the western part of the county, spoke of the matter this way: « There’s nowhere near as much resentment as you would expect. People have come to understand that they will struggle financially. It’s part of their identity. But the economy is not their god. That’s the thing some others don’t understand. People value a sense of community far more than they do their portfolio. » Hale, who worked at a church in East Hampton, New York, before coming to Franklin County, said that he saw a lot more economic resentment in New York.

Hale’s observations are supported by nationwide polling data. Pew has conducted a broad survey of the differences between Red and Blue states. The survey found that views on economic issues do not explain the different voting habits in the two regions. There simply isn’t much of the sort of economic dissatisfaction that could drive a class-based political movement. Eighty-five percent of Americans with an annual household income between $30,000 and $50,000 are satisfied with their housing. Nearly 70 percent are satisfied with the kind of car they can afford. Roughly two thirds are satisfied with their furniture and their ability to afford a night out. These levels of satisfaction are not very different from those found in upper-middle-class America.

The Pew researchers found this sort of trend in question after question. Part of the draft of their report is titled « Economic Divide Dissolves. »

A Lot of Religion but Few Crusaders

This leaves us with the second major hypothesis about the nature of the divide between Red and Blue America, which comes mainly from conservatives: America is divided between two moral systems. Red America is traditional, religious, self-disciplined, and patriotic. Blue America is modern, secular, self-expressive, and discomfited by blatant displays of patriotism. Proponents of this hypothesis in its most radical form contend that America is in the midst of a culture war, with two opposing armies fighting on behalf of their views. The historian Gertrude Himmelfarb offered a more moderate picture in One Nation, Two Cultures (1999), in which she argued that although America is not fatally split, it is deeply divided, between a heartland conservative population that adheres to a strict morality and a liberal population that lives by a loose one. The political journalist Michael Barone put it this way in a recent essay in National Journal: « The two Americas apparent in the 48 percent to 48 percent 2000 election are two nations of different faiths. One is observant, tradition-minded, moralistic. The other is unobservant, liberation-minded, relativistic. »

The values-divide school has a fair bit of statistical evidence on its side. Whereas income is a poor predictor of voting patterns, church attendance—as Barone points out—is a pretty good one. Of those who attend religious services weekly (42 percent of the electorate), 59 percent voted for Bush, 39 percent for Gore. Of those who seldom or never attend religious services (another 42 percent), 56 percent voted for Gore, 39 percent for Bush.

The Pew data reveal significant divides on at least a few values issues. Take, for example, the statement « We will all be called before God on Judgment Day to answer for our sins. » In Red states 70 percent of the people believe that statement. In Blue states only 50 percent do.

One can feel the religiosity in Franklin County after a single day’s visit. It’s on the bumper stickers: WARNING: IN CASE OF RAPTURE THIS VEHICLE WILL BE UNMANNED. REAL TRUCKERS TALK ABOUT JESUS ON CHANNEL 10. It’s on the radio. The airwaves are filled not with the usual mixture of hit tunes but with evangelicals preaching the gospel. The book section of Wal-Mart features titles such as The Beginner’s Guide to Fasting, Deepen Your Conversation with God, and Are We Living in the End Times? Some general stores carry the « Heroes of the Faith » series, which consists of small biographies of William Carey, George Müller, and other notable missionaries, ministers, and theologians—notable in Red America, that is, but largely unknown where I live.

Chambersburg and its vicinity have eighty-five churches and one synagogue. The Bethesda-Chevy Chase area, which has a vastly greater population, has forty-five churches and five synagogues. Professors at the local college in Chambersburg have learned not to schedule public lectures on Wednesday nights, because everybody is at prayer meetings.

Events that are part of daily life in Franklin County are unheard of in most of Blue America. One United Brethren minister told me that he is asked to talk about morals in the public school as part of the health and sex-education curriculum, and nobody raises a fuss. A number of schools have a « Bible release program, » whereby elementary school students are allowed to leave school for an hour a week to attend Bible-study meetings. At an elementary school in Waynesboro the Gideons used to distribute Bibles to any students who wanted them. (That ended after the village agnostic threatened to simultaneously distribute a booklet called God Is Just Pretend.)

There are healing ministries all throughout Franklin County, and even mainstream denominations have healing teams on hand after Sunday services. As in most places where evangelism is strong, the locals are fervently pro-Israel. Almost every minister I visited has mementos in his study from visits to Jerusalem. A few had lived in Israel for extended periods and spoke Hebrew. One delivered a tirade against CNN for its bias against the Jewish state. One or two pointed out (without quite bragging) that whereas some Jewish groups had canceled trips to Israel since the upsurge in intifada violence, evangelical groups were still going.

David Rawley, a United Brethren minister in Green castle, spoke for many of the social conservatives I met when he said that looking at the mainstream Hollywood culture made him feel that he was « walking against the current. » « The tremendous force of culture means we can either float or fight, » Rawley said. « Should you drift or stand on a rock? I tell people there is a rock we can hang on—the word of God. That rock will never give way. That rock’s never going to move. » When I asked Rawley what he thought of big-city culture, he said, « The individual is swallowed up by the largeness of the city. I see a world that doesn’t want to take responsibility for itself. They have the babies but they decide they’re not going to be the daddies. I’d really have to cling to the rock if I lived there. »

I met with Rawley at the height of the scandal involving Representative Gary Condit and the missing intern Chandra Levy. Levy’s mother was quoted in The Washington Times as calling herself a « Heinz 57 mutt » when it came to religion. « All religions tie to similar beliefs, » she said. « I believe in spirituality and God. I’m Jewish. I think we have a wonderful religion. I’m also Christian. I do believe in Jesus, too. » The contrast between her New Age approach to spirituality and Rawley’s Red America one could not have been greater.

Life is complicated, however. Yes, there are a lot of churches in Franklin County; there are also a lot of tattoo parlors. And despite all the churches and bumper stickers, Franklin County doesn’t seem much different from anywhere else. People go to a few local bars to hang out after softball games. Teenagers drive recklessly along fast-food strips. Young women in halter tops sometimes prowl in the pool halls. The local college has a gay-and-lesbian group. One conservative clergyman I spoke with estimated that 10 percent of his congregants are gay. He believes that church is the place where one should be able to leave the controversy surrounding this sort of issue behind. Another described how his congregation united behind a young man who was dying of AIDS.

Sex seems to be on people’s minds almost as much as it is anywhere else. Conservative evangelical circles have their own sex manuals (Tim LaHaye wrote one of them before he moved on to the « Left Behind » series), which appear to have had some effect: according to a 1994 study conducted by researchers at the University of Chicago, conservative Protestant women have more orgasms than any other group.

Franklin County is probably a bit more wholesome than most suburbs in Blue America. (The notion that deviance and corruption lie underneath the seeming conformism of suburban middle-class life, popular in Hollywood and in creative-writing workshops, is largely nonsense.) But it has most of the problems that afflict other parts of the country: heroin addiction, teen pregnancy, and so on. Nobody I spoke to felt part of a pristine culture that is exempt from the problems of the big cities. There are even enough spectacular crimes in Franklin County to make a devoted New York Post reader happy. During one of my visits the front pages of the local papers were ablaze with the tale of a young woman arrested for assault and homicide after shooting her way through a Veterans of the Vietnam War post. It was reported that she had intended to rob the post for money to run away with her lesbian girlfriend.

If the problems are the same as in the rest of America, so are many of the solutions. Franklin County residents who find themselves in trouble go to their clergy first, but they are often referred to psychologists and therapists as part of their recovery process. Prozac is a part of life.

Our culture, in particular the institution of the university, has contrived over the past few decades to transform sin into a positive: transgression, a term that, as used by postmodern critics, refers to an implied form of greatness. By Roger Shattuck Almost nobody I spoke with understood, let alone embraced, the concept of a culture war. Few could see themselves as fighting such a war, in part because few have any idea where the boundary between the two sides lies. People in Franklin County may have a clear sense of what constitutes good or evil (many people in Blue America have trouble with the very concept of evil), but they will say that good and evil are in all neighborhoods, as they are in all of us. People take the Scriptures seriously but have no interest in imposing them on others. One finds little crusader zeal in Franklin County. For one thing, people in small towns don’t want to offend people whom they’ll be encountering on the street for the next fifty years. Potentially controversial subjects are often played down. « We would never take a stance on gun control or abortion, » Sue Hadden, the editor of the Waynesboro paper, told me. Whenever I asked what the local view of abortion was, I got the same response: « We don’t talk about it much, » or « We try to avoid that subject. » Bill Pukmel, the former Chambersburg newspaper editor, says, « A majority would be opposed to abortion around here, but it wouldn’t be a big majority. » It would simply be uncivil to thrust such a raw disagreement in people’s faces.

William Harter, a Presbyterian minister in Chambersburg, spans the divide between Red and Blue America. Harter was raised on a farm near Buffalo. He went to the prestigious Deerfield Academy, in Massachusetts, before getting a bachelor’s degree in history from Williams College, a master’s in education from Harvard, and, after serving for a while in the military, a Ph.D. in Judaism and Christian origins from the Union Theological Seminary, in Manhattan. He has lived in Chambersburg for the past twenty-four years, and he says that the range of opinion in Franklin County is much wider than it was in Cambridge or New York. « We’re more authentically pluralistic here, » he told me.

I found Harter and the other preachers in Franklin County especially interesting to talk with. That was in part because the ones I met were fiercely intelligent and extremely well read, but also because I could see them wrestling with the problem of how to live according to the Scriptures while being inclusive and respectful of others’ freedoms. For example, many of them struggle over whether it is right to marry a couple who are already living together. This would not be a consideration in most of Blue America.

« Some of the evangelicals won’t marry [such couples], » Harter told me. « Others will insist that they live apart for six months before they’ll marry them. But that’s not the real world. These couples often don’t understand the theological basis for not living together. Even if you don’t condone their situations, you have to start where they are—help them have loyal marriages. »

Divorce is tolerated much more than it used to be. And none of the ministers I spoke with said that they would condemn a parishioner who was having an affair. They would confront the parishioner, but with the goal of gently bringing that person back to Jesus Christ. « How could I love that person if I didn’t? » Patrick Jones, of the United Brethren’s King Street Church, in Chambersburg, asked. People in Franklin County are contemptuous of Bill Clinton and his serial infidelities, but they are not necessarily fans of Kenneth Starr—at least not the Kenneth Starr the media portrayed. They don’t like public scolds.

Roger Murray, a Pentecostal minister in Mercersburg, whose father was also a Pentecostal minister, exemplifies the way in which many church authorities are torn by the sometimes conflicting desires to uphold authority and respect personal freedom. « My father would preach about what you could do and what you couldn’t do, » Murray recalls. « He would preach about smoking, about TV, about ladies who dress provocatively, against divorce. » As a boy, Murray used to go visit his uncle, and he would sit in another room when his uncle’s family watched television. « I was sure they were going to hell, » he told me. But now he would never dream of telling people how to live. For one thing, his congregants wouldn’t defer. And he is in no rush to condemn others. « I don’t think preaching against homosexuality is what you should do, » he told me. « A positive message works better. »

Like most of the people I met in Franklin County, Murray regards such culture warriors as Jerry Falwell and Pat Robertson as loose cannons, and televangelists as being far too interested in raising money. « I get pretty disgusted with Christian TV, » he said. And that was before Falwell and Robertson made their notorious comments about the attacks of September 11 being a judgment from God. When I asked locals about those remarks, they answered with words like « disgusting, » « horrendous, » and « horrible. » Almost no one in the county voted for Pat Buchanan; he was simply too contentious.

Certainly Red and Blue America disagree strongly on some issues, such as homosexuality and abortion. But for the most part the disagreements are not large. For example, the Pew researchers asked Americans to respond to the statement « There are clear guidelines about what’s good or evil that apply to everyone regardless of their situation. » Forty-three percent of people in Blue states and 49 percent of people in Red states agreed. Forty-seven percent of Blue America and 55 percent of Red America agreed with the statement « I have old-fashioned values about family and marriage. » Seventy percent of the people in Blue states and 77 percent of the people in Red states agreed that « too many children are being raised in day-care centers these days. » These are small gaps. And, the Pew researchers found, there is no culture gap at all among suburban voters. In a Red state like Arizona suburban voters’ opinions are not much different from those in a Blue state like Connecticut. The starkest differences that exist are between people in cities and people in rural areas, especially rural areas in the South.

The conservatism I found in Franklin County is not an ideological or a reactionary conservatism. It is a temperamental conservatism. People place tremendous value on being agreeable, civil, and kind. They are happy to sit quietly with one another. They are hesitant to stir one another’s passions. They appreciate what they have. They value continuity and revere the past. They work hard to reinforce community bonds. Their newspapers are filled with items about fundraising drives, car washes, bake sales, penny-collection efforts, and auxiliary thrift shops. Their streets are lined with lodges: VFW, Rotarians, Elks, Moose. Luncheons go on everywhere. Retired federal employees will be holding their weekly luncheon at one restaurant, Harley riders at another. I became fascinated by a group called the Tuscarora Longbeards, a local chapter of something called the National Wild Turkey Federation. The Longbeards go around to schools distributing Wild About Turkey Education boxes, which contain posters, lesson plans, and CD-ROMs on turkey preservation.

These are the sorts of things that really mobilize people in Franklin County. Building community and preserving local ways are far more important to them than any culture war.

The Ego Curtain

The best explanation of the differences between people in Montgomery and Franklin Counties has to do with sensibility, not class or culture. If I had to describe the differences between the two sensibilities in a single phrase, it would be conception of the self. In Red America the self is small. People declare in a million ways, « I am normal. Nobody is better, nobody is worse. I am humble before God. » In Blue America the self is more commonly large. People say in a million ways, « I am special. I have carved out my own unique way of life. I am independent. I make up my own mind. »

In Red America there is very little one-upmanship. Nobody tries to be avant-garde in choosing a wardrobe. The chocolate-brown suits and baggy denim dresses hanging in local department stores aren’t there by accident; people conspicuously want to be seen as not trying to dress to impress.

For a person in Blue America the blandness in Red America can be a little oppressive. But it’s hard not to be struck by the enormous social pressure not to put on airs. If a Franklin County resident drove up to church one day in a shiny new Lexus, he would face huge waves of disapproval. If one hired a nanny, people would wonder who died and made her queen.

In Franklin County people don’t go looking for obscure beers to demonstrate their connoisseurship. They wear T-shirts and caps with big-brand names on them—Coke, McDonald’s, Chevrolet. In Bethesda people prefer cognoscenti brands—the Black Dog restaurant, or the independent bookstore Politics and Prose. In Franklin County it would be an affront to the egalitarian ethos to put a Princeton sticker on the rear window of one’s car. In Montgomery County some proud parents can barely see through their back windows for all the Ivy League stickers. People in Franklin County say they felt comfortable voting for Bush, because if he came to town he wouldn’t act superior to anybody else; he could settle into a barber’s chair and fit right in. They couldn’t stand Al Gore, because they thought he’d always be trying to awe everyone with his accomplishments. People in Montgomery County tended to admire Gore’s accomplishments. They were leery of Bush, because for most of his life he seemed not to have achieved anything.

I sometimes think that Franklin County takes its unpretentiousness a little too far. I wouldn’t care to live there, because I’d find it too unchanging. I prefer the subtle and not-so-subtle status climbing on my side of the Ego Curtain—it’s more entertaining. Still, I can’t help respecting the genuine modesty of Franklin County people. It shows up strikingly in data collected by Mediamark Research. In survey after survey, residents of conservative Red America come across as humbler than residents of liberal Blue America. About half of those who describe themselves as « very conservative » agree with the statement « I have more ability than most people, » but nearly two thirds of those who describe themselves as « very liberal » agree. Only 53 percent of conservatives agree with the statement « I consider myself an intellectual, » but 75 percent of liberals do. Only 23 percent of conservatives agree with the statement « I must admit that I like to show off, » whereas 43 percent of liberals do.

A Cafeteria Nation

These differences in sensibility don’t in themselves mean that America has become a fundamentally divided nation. As the sociologist Seymour Martin Lipset pointed out in The First New Nation (1963), achievement and equality are the two rival themes running throughout American history. Most people, most places, and most epochs have tried to intertwine them in some way.

Moreover, after bouncing between Montgomery and Franklin Counties, I became convinced that a lot of our fear that America is split into rival camps arises from mistaken notions of how society is shaped. Some of us still carry the old Marxist categories in our heads. We think that society is like a layer cake, with the upper class on top. And, like Marx, we tend to assume that wherever there is class division there is conflict. Or else we have a sort of Crossfire model in our heads: where would people we meet sit if they were guests on that show?

But traveling back and forth between the two counties was not like crossing from one rival camp to another. It was like crossing a high school cafeteria. Remember high school? There were nerds, jocks, punks, bikers, techies, druggies, God Squadders, drama geeks, poets, and Dungeons & Dragons weirdoes. All these cliques were part of the same school: they had different sensibilities; sometimes they knew very little about the people in the other cliques; but the jocks knew there would always be nerds, and the nerds knew there would always be jocks. That’s just the way life is.

And that’s the way America is. We are not a divided nation. We are a cafeteria nation. We form cliques (call them communities, or market segments, or whatever), and when they get too big, we form subcliques. Some people even get together in churches that are « nondenominational » or in political groups that are « independent. » These are cliques built around the supposed rejection of cliques.

We live our lives by migrating through the many different cliques associated with the activities we enjoy and the goals we have set for ourselves. Our freedom comes in the interstices; we can choose which set of standards to live by, and when.

We should remember that there is generally some distance between cliques—a buffer zone that separates one set of aspirations from another. People who are happy within their cliques feel no great compulsion to go out and reform other cliques. The jocks don’t try to change the nerds. David Rawley, the Greencastle minister who felt he was clinging to a rock, has been to New York City only once in his life. « I was happy to get back home, » he told me. « It’s a planet I’m a little scared of. I have no desire to go back. »

What unites the two Americas, then, is our mutual commitment to this way of life—to the idea that a person is not bound by his class, or by the religion of his fathers, but is free to build a plurality of connections for himself. We are participants in the same striving process, the same experimental journey.

Never has this been more apparent than in the weeks following the September 11 attacks. Before then Montgomery County people and Franklin County people gave little thought to one another: an attitude of benign neglect toward other parts of the country generally prevailed. But the events of that day generated what one of my lunch mates in Franklin County called a primal response. Our homeland was under attack. Suddenly there was a positive sense that we Americans are all bound together—a sense that, despite some little fissures here and there, has endured.

On September 11 people in Franklin County flocked to the institutions that are so strong there—the churches and the American Legion and the VFW posts. Houses of worship held spontaneous prayer services and large ecumenical services. In the weeks since, firemen, veterans, and Scouts have held rallies. There have been blood drives. Just about every service organization in the county—and there are apparently thousands—has mobilized to raise funds or ship teddy bears. The rescue squad and the Salvation Army branch went to New York to help.

Early every morning Ted Hale, the Presbyterian minister who once worked in East Hampton, goes to one of the local restaurants and sits as the regulars cycle through. One of the things that has struck him since the attacks is how little partisan feeling is left. « I expected to hear a certain amount of Clinton bashing, for creating the mess in which this could take place, » he told me in October. « But there’s been absolutely none of that. » Instead Hale has been deluged with questions—about Islam, about why God restrains himself in the face of evil, about how people could commit such acts.

The area’s churches have not been monolithic in their responses. Many of the most conservative churches—the Mennonites and the Brethren, for example—have pacifist traditions. Bill Harter, in contrast, told his congregation during a recent sermon that the pacifist course is not the right one. « We must face the fact that there is a power of evil loose in the universe, which is dedicated to attacking all that is good, all that comes from God, » he said. This evil, Harter continued, has cloaked itself in a perverted form of one of the world’s major faiths. Citing the Protestant theologian Reinhold Niebuhr, he reminded his congregants that there is no sinless way to defend ourselves against this hostile ideology. But defend we must. « We must humbly make our choice while recognizing that we must constantly turn to God for forgiveness, » he told them.

The churches and synagogues in Bethesda, too, have been struggling. Over the Jewish High Holy Days, I heard of three synagogues in which the sermon was interrupted by a member of the congregation. In one instance the rabbi had said that it is always impossible to know where good and evil lie. A man rose up angrily to declare that in this case that sentiment was nonsense.

Most people in my part of Blue America know few who will be called on to fight in the war. In Franklin County military service is common. Many families have an enlisted son or daughter, and many more have a relative in the reserves or the National Guard. Franklin County is engaged in an urgent discussion, largely absent where I live, about how to fill in for the reservists called up for active duty.

Still, there’s an attitude of determination in both places. If I had to boil down all the conversations I have had in Franklin and Montgomery Counties since September 11, the essence would be this: A horrible thing happened. We’re going to deal with it. We’re going to restore order. We got through Pearl Harbor. We’re going to get through this. « There is no flaccidity, » Harter observed, in words that apply to both communities.

If the September 11 attacks rallied people in both Red and Blue America, they also neutralized the political and cultural leaders who tend to exploit the differences between the two. Americans are in no mood for a class struggle or a culture war. The aftermath of the attacks has been a bit like a national Sabbath, taking us out of our usual pleasures and distractions and reminding us what is really important. Over time the shock will dissipate. But in important ways the psychological effects will linger, just as the effects of John F. Kennedy’s assassination have lingered. The early evidence still holds: although there are some real differences between Red and Blue America, there is no fundamental conflict. There may be cracks, but there is no chasm. Rather, there is a common love for this nation—one nation in the end.

Bobos have an achievement ethos. This is Ameritocratic group of people. And it shows in the way they go to work. It shows in the way they practice religion. Everything is achieving, even sex life–I have a chapter in there. You know, you can’t just have an orgasm; you have to achieve an orgasm. You have to do it the right way. And then in vacation terms, you don’t just go sit on the beach; you go on an environmental vacation at the Galapagos Island or one of these educational vacations in Meonmar and Minsk. And then the highest status vacation is one where you’re suffering all the time. You’re climbing Mt. Everest or Mt. Rainier. (…) And REI is a store where you can–if you don’t climb the Himalayas, you can dress like you do. It’s this big, massive store, tens of thousands of square feet in Seattle, and it’s like–first, they’ve got a museum to the equipment when you first walk in the door which is–to show you that it’s edifying, you’re not just buying stuff. And then they’ve got acre upon acre of outdoor gear–ice axes up front, and then water filters. And to buy stuff in this store, you need a chemistry degree from MIT. You can’t understand–you know, there’s a performance underwear section where they’ve–you know, they’ve got all these high-tech–I’ve forgotten all the name of the chemical fabrics that are made. And you–it’s impossible to understand it. But to be a serious person and a serious person in your athletic or in your leisure time, you need to study all this. You need to become an expert. Bobos are really based–their ethos is based in the university, and they turn everything into graduate school. So you can’t just buy hiking equipment, you have to understand all the different boots and things like that. And you walk around this place and i–everyone looks like they’re escapees from the Norwegian Olympic team or something. They’ve got these thick calves because they’re walking everywhere. They’ve got the $200 hiking boots. They’ve got, you know, two-ounce parkas that are beautifully tested for all kinds of weather. And it occurred to me they’re very wholesome. You know, when the Bohemians thought about leisure, they thought about getting wild and getting naked and just enjoying and living for the moment, but these people are working out. They’re very utilitarian, almost Protestant in the way they view their vacation because they’re working out, they’re training and they’re undergoing ordeals so they can achieve some spiritual fulfillment. I sometimes wonder why they don’t just go to a Minnesota road crew in the middle of the wintertime if they really want a tough ordeal that’ll help them. At least they’ll fill in some potholes. But they want the Imax experience. They want the Himalayas.
And one of the things that’s happened is that now everyone accepts business. You know, this debate between the bourgeois and the Bohemian, this 150-year-old culture war, was essentially an argument about commerce: Does buying and selling stuff destroy your soul? And the Bohemians always said it did; that if you think about money all the time, you’ll be just rotted inside. But these people think it’s great to–you know, capitalism is great so long as you can wear a black T-shirt to work. And they really have accepted commerce. And that’s a major shift for our age, that there really are very few mortal enemies to capitalism anymore. And people have accepted the judgments of marketplace. Sort of–you look at the hip new business magazines like Wired, Red Herring, Fast Company, and they look sort of countercultural. They look like Berkeley in the ’60s, Jefferson Starship posters in the way they’re designed, but ultimately they are business magazines. They accept ambition. They accept making money. They accept the judgment of the marketplace. And so in that sense, the bourgeois won the culture war in that sense because capitalism has triumphed even in Burlington.
 they’re all university towns and latte towns. If you’re in a latte town, there should be, like, a feminist lingerie store. There should be a bunch of software firms in an old factory warehouse that they’ve refurbished. There should be a Marxist bookstore. There should be plenty of open-air activities because they’re deep into community life. I knew I was in a strange latte town in Burlington because I was walking across the street, and I’m from New York, and my instinct is when I see a car coming, I’m going to stop and let the car come at the crosswalk, but the car knew he was–the–the drivers of the car in Burlington know that they are burning fossil fuel, and that as a pedestrian, I am morally superior to they are. So they stop and make sure they give you right of way. So I’m walking along and I stop at a corner, seeing a car out of my–corner of my eye and I’m watching some hippies play Frisbee over there. And I stand there. And I realize there’s a car waiting for me. Ten seconds go by, he’s still waiting. So finally, I realized that I’ve got the moral upper hand because I’m using renewable energy source. So I walk across and then I go down another block, and my mind wanders and I stop at another corner and I realize there’s a car. And it takes me like two or three days before I understand the ethos that pedestrians are better than cars because automobile society is destroying our atmosphere and leading to sprawl and all sorts of bad things, and that after three or four days, once I got to a cross section, I just walked right on through with my moral superiority as a pedestrian.
My parents still work. My father is a college professor at Westchester University, and my mother was a professor at Drexel and St. John’s, St. Joe’s–she was one of these itinerant academics who teach Western civ courses, the people who are horribly mistreated by the universities, and she got sick of it and she want to work for SmithKline Beecham, the pharmaceutical company, helping with their construction, which is a bit different from Western civ, but she likes it.somebody once wrote that it takes three generations to make a career, and I certainly think that’s true in my case. My grandfather, who’s dead obviously, was very interested in my writing and I–I wish he could have been alive to see the book  (…) because he was very proud of his writing–he wrote briefs; he was a lawyer–and he inculcated the reading and writing, and then my parents–my father’s written a couple books, we had books around the house and so that was–that goes into one’s upbringing. But my parents, being academics, write more seriously, I’d say, than I do. I mean, this is a book of what I call comic sociology. It’s meant to be filled with jokes, and their style of writing is–you know, has more gravitas than mine does.(…) I went to University of Chicago for four years. (…) Because I didn’t have the grades to get into Harvard, like everyone else. No, I–my parents, being academics, sort of respected academic institutions, and I applied to four and I got into a couple, but Chicago was a first-rate school and it was a tremendous education. It wasn’t much fun, but I think it’s improved recently in that regard. (…) We all worked too hard. We really studied s–you know, every weekend night we were studying, and that was great. I wrote, you know, 800 papers on Hobbes. But I could have used 700 papers on Hobbes and a few more par–good parties, and I think that’s fair. I mean, it–it introduced me to a broader world, to the world of Allan Bloom. I was not one of his students, but one became interested in that world of Aristotle and the Greeks and Thucydides and Burke. When I first read Burke, freshman year, I loathed him. I just wanted to rip up the book, every page. (… [my parents] were liberals. They were sort of Scoop Jackson Democrats, and they’re still Democrats. They were not–certainly not of the stripe I now am. I think they’ve gotten used to it. It was a shock, I’m sure, at first, beca–it took a few years after I left Chicago and I went to work at National Review, which was my first job–worked for Bill Buckley–and I’m sure that was not the world they envisioned for me. And they disagree with me on many issues, I’m sure, and sometimes caustically. But I’ve–I’ve become a little less conservative, actually, recently, so maybe there’s a meeting there. (…) Based on the idea that–I just think conservatives have been wrong about a number of things and put me off about a number of things, mostly during the Gingrich revolution. I thought the–the Republican Party was too viciously anti-government for my taste. I think if you’re an American, if you love America, which you do if you live in Belgium for four and a half years, you revere the institutions of government and you think–because our government is a–the foundation of our country, of our idea of America, and when people start telling you government is evil, government is the problem, we’ve just got to tear it down, then that puts your back up. And that–it did put my back up. And I looked for a style of conservatism which was respectful of the institutions of government that we’ve inherited. And actually, I think the Republican Party is coming back to that. John McCain tried and George W. Bush has done that explicitly.
 [a conservative] used to be someone who hated the ’60s. That’s what I used to think a conservative was, because they disagreed on things like term limits, conservatives disagreed on open immigration or closed immigration, open trade or closed trade. Generally, conservatives want to reduce the size of government, but not always. There are paleoconservatives who are happy with big Social Security–Gary Bauer was, he’s certainly conservative–who are happy with big government’s going to clamp down on immigration. So I used to think the only thing that unites conservatives is that they hate the ’60s and love the ’80s. But now I really think the ’60s and the ’80s have merged into this new culture which both Al Gore and George W. Bush are–have inherited, this mooshy anti-ideological culture, this bobo culture. And so I–it’s really unclear what unites conservatives, except for the habit of thinking of each other as conservatives. And that’s been true in my life, that the people who I used to agree with, say, at the libertarian Cato Institute, I now rarely agree with. And we consider our–ourselves friends, at least I consider them friends. But the old coherence of conservatism as a movement, which started with Goldwater, worked through Reagan, went to Gingrich, I really think that is finished. (…) my instinct is that Bush will win. The last chapter of the–this book is about politics, and I wrote it a year ago, so it’s not specifically about the campaign. But the–the bobo life is a reconciliation between this–mostly left-wing ideas, of Bohemia, freedom, social freedom, and the bourgeoisie, which is about traditional morality and culture, and the ideas that these two have merged into one social ethos. And the politicians who come out of that have merged left and right. Bill Clinton is the ultimate bobo politician. He takes some ideas on the left and some ideas on the right, and blurs them all together. Bush has done some of that. Gore has done some of that. Bush’s compassionate conservatism is–is some of that. But one of the things that has happened to the bobos is they’ve become conservative in an old-fashioned sense, meaning distrusting change, disliking confrontation and anger. And I–I really think in terms of temperament, George W. Bush is closer to the bobo sensibility because he’s not a confrontational guy. He’s a lover, not a fighter, as–as he would say. He’s a uniter, not a divider. And so he’s an an–very anti-ideological person. In 1968, he graduated from Yale college–’68, very tumultuous times. He wasn’t for the anti–he wasn’t for Vietnam, he wasn’t against it. He really sat out because he was so anti-ideological. That put him out of step with the times in the ’70s and ’80s when we had an ideological era. But I think it perfectly puts him in step with these times, which are anti-ideological, which are conservative and which are this mooshy left-right synthesis. Gore is there in policy grounds, but he himself is a strident individual and I think people will eventually be put off by that.
 one of the things running through the book is a comparison between the 1950s Protestant establishment, which was one elite from the industrial age, and the bobo establishment, which is the sort of elite we get from the information age. And you ask yourself, `Well, which is better?’ Well, the WASP establishment, the Protestant establishment–people like John McCloy and Dean Acheson–people like that, they had many virtues. One of them was a sense of public service. The Protestant establishment, the sons of that establishment died in large number in World Wars I and II. They joined the CIA and parachuted behind the Cold War, the Iron Curtain lines, at great personal risk. They sometimes did a lot that was not in their personal interest, but they did it because they were s–they were raised with a sense of noblesse oblige. They–to much–you know, you have tremendous privileges, so you have to give back. And that is not a sense, I don’t think, the bobos have, because the bobos are an elite trained to think that they’re not an elite. They’re an establishment trained to be anti-establishmentarian. So I haven’t seen the level of national involvement and national service. The other great WASP virtue is reticence, which certainly the bobos don’t have. When George Bush the elder, ran for president in 1988, his mother, who was then still alive, said, `George, you’re talking about yourself too much,’ which was an old WASP lady saying, `One doesn’t talk about oneself.’ But, of course, in our day and age, one does little else, and the bobos don’t have that. At the same time, the problem with the Protestant establishment, which killed it, was that they were too restrictive. If you didn’t have the right skin color or the right family background, you couldn’t join this establishment. And that sort of restrictive establishment that didn’t put great emphasis on bl–brains, but put it on bloodlines, could never survive in an information age when you need brains. (…) bobos are highly educated. That–that’s the essence of the bobo, that the old Protestant establishment were formed in the country club or in the cradle by the bloodlines. But the–the bobos went through the university system and consider themselves university people. That’s why they turn everything into graduate school. And so the PBS and the NPR, the–just as a fact, the people–they have an audience among the more highly educated. (… I »m not describing the whole country in this book or the whole country doesn’t eat whole–you know, mung bean pizza and spend $9 on a–or $90 on designer mulch, but I’m describing upscale America, the people who live in the suburbs, shop at Restoration Hardware, Crate & Barrel, go to Starbucks, spend 4 bucks for a cup of coffee. (…) It’s a chichi hardware store which was founded on the idea–it was founded by a guy who went up to Northern California and needed tools to restore a–a house, couldn’t find them, so he s–opened a hardware store. And the–the intellectual basis of the idea is that we opportunistic, highly educated meritocrats have left something behind. We–we seize all these opportunities, we make all this money, but the simple virtues of life, the wisdom of the simple folk is something we have left behind in our search for money and that, therefore, they will sell you the goods that remind you of the simple life. So if you were of a certain age and you walk into a Restoration Hardware, you go, `Ah, there’s the pencil sharpener I had in school. There’s the lunch tray I had in school.’ And it’s a s–ser–a sense of nostalgia, and this is a very common bobo sensibility, that there’s some simple thing we left behind. There’s this book, « A Simple Abundance, » that does fam–tremendously well. I thought I should write a book called « Complicated Poverty. » But that probably wouldn’t sell as well. (…) as I say, the bobo is a reconciling ethos between left-wing bourgeo–or left-wing bohemian, right-wing bourgeois. The bohemian approach to religion was self-religion: throw off organized religion and all that custom and ritual that the–the bourgeois liked, all the traditional values and enter a realm of pure freedom, just have these experiences on the beach at dawn, sort of new age self-exploration. But a lot of the people who threw that off in the ’60s and ’70s discovered, `Well, you can have a lot of peak experiences at dawn looking at the Pacific Ocean, but it doesn’t add up to a whole lot.’ And they discover that it’s very hard to pass that down to your kids, that sort of spirituality. So a lot of those people are going back into religion, going back into organized religion. There was a great New York Times headline that captured this, Religion Makes a Comeback (Belief to Follow). And so it’s an attempt to have the roots and rituals of organized religion at the same time you have the freedom and flexibility to choose what parts of the organized religion you’re going to obey. I ran into a rabbi in Montana who–they asked him, `Well, what sort of rel–Judaism do you practice? Is it conservative, Orthodox and reform?’ And he said, `Flexodoxy,’ which is a perfect bobo word for flexibility and freedom on the one hand and Orthodoxy on the other. And in the book, I’m–I’m very–I praise the way bobos have changed our commercial life. I think our stores are much more interesting. Our–our companies are much more interesting than they used to be. But religious life and political life, I think that they’ve had a bad effect on, because this idea to g–have it both ways–to say, `Well, I’m going to rejoin Orthodox religion, but I’m going to choose what parts of the Orthodox religion I’m going to follow. You know, I just want a little community and a little custom and a little, you know, nice ritual, but I’m not going to defer to God. I’ll d–I’ll overrule God when I disagree with him,’ I think that’s ultimately an unworkable way to have religion. If you can’t defer to the authority of God, then you’re–you’re ultimately going to have a problem.(…) the most abstemious time in recent history, I think, the bo–if you look at bobo leisure time and you compare it again to the 1950s, the ’50s real–really were gin-soaked. It was the last grage–great age of drinking. I mention in the book I happened to see in–on cable TV, a game called « Match Game ’73, » which was done in 1973, where the guest or the–the contestant had to pick–complete a phrase and then match it with six celebrities who would also complete the same phrase and they were supposed to get the same match. And it was `Half blank.’ And he said, `Half drunk.’ I though, `Well, that’s weird. Nobody–none of those six celebrities will also say « Half drunk. »‘ But four of the six said `Half drunk.’ This is 1973. Now we’d say `half-and-half.’ The–the amount of boozing that went on in American life then–or really in–all through American life, was high. But now you’ve got an elite based on brain power and not connections. So we’ve got to show how mentally alert we are all the time, and therefore, coffee has overtaken booze as the social drink of status. And that’s–that’s another shift you get when you t–go–get away from a–an elite based on blood to an elite based on brain power. David Brooks

David Brooks: Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There

C-SPAN Booknotes

Program Air Date: July 30, 2000

For more information about this program, visit http://www.booknotes.org

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BRIAN LAMB, HOST: David Brooks, where do we find a bobo in paradise?

Mr. DAVID BROOKS (Author, « Bobos in Paradise »): Bobos are spread across upscale America. If you’re looking for the hunting signs of them, I suppose what you do is you look for people who’ve renovated their kitchen so big it looks like an aircraft hangar with plumbing. You see these big kitchens with islands in the middle of them. They’ve got a big refrigerator so big–you know, subzero. It looks like you could fit an in-law suite in one side of them. They’ve got the six burner, duel-fuel Viking ranges.

So basically, bobos are across upscale America. They’re in left-wing towns, like Berkeley, California, Burlington, Vermont; in right-wing towns: Wayne, Pennsylvania, where I went to high school, Orange County, New–California. And basically what the bobos are is they’re bourgeois Bohemians. They’re people who have taken the ’60s ethos of Bohemia and the ’80s ethos of bourgeois, yuppie money-making, and they’ve jammed it all together. They’re creating a new synthesis culture for our country.

LAMB: Can you remember when you invented the phrase?

Mr. BROOKS: I can’t exactly. I know when it first–the ethos first came to me. I was actually in Brussels for four and a half years in the first half of the ’90s, and I came back to Wayne, Pennsylvania, where my folks still live. And Wayne is on the mainline outside of Philadelphia. It’s ranked number eighth in the country in the number of families who are members of the social register. So it’s a very Protestant establishment sort of place. If you ever saw that Katharine Hepburn movie, « The Philadelphia Story, » it was set in a place like Wayne.

So I come back in mid-’90s, and suddenly, you know, the place was an espresso desert. Now there are six fancy coffee shops, cappuccino stands there. There’s a whole–a fancy bread store where they spell–sell spinach faux de loaf for four bucks and 75 cents. And if you ask them to slice the bread in the store, they look at you like you haven’t risen to the higher realm of bread consciousness.

There’s one of these organic, fresh-field supermarket stores which is like upscale suburban hippiedom. They’ve got vegetarian dog biscuits, Basmati rice, all-natural hair coloring. And it occurred to me that they–you know, they’ve taken all this stuff from the ’60s that was of interest to teen-agers like nudity and f–love and taken that away but kept all the things from the ’60s of interest to middle-aged hypochondriacs like whole grains.

So you get to Wayne, and the culture is transformed. And I’m seeing it all with European eyes, ’cause I’d really been away for four and a half years. And I realize the information age has not only transformed our economy but our culture. And so I set out to write a book: How has the information age transformed our culture? And that was the e–concept. That was the moment when I thought, `Something’s going on here. I have at least a series of articles, maybe a book.’

LAMB: How much of a bobo are you?

Mr. BROOKS: Well, my joke is that I consider myself a bobo with bad grades. If I’d studied more, I would have gotten into Harvard and I could afford the big kitchen and all that. But I am a bobo in some sense. You know, the essence of bobo life is people who consider themselves sort of artistic or writers or intellectuals but find themselves in the world of making money, in the world of commerce. And so I certainly am in that. You know, I–I consider myself a writer, and I live for ideas and things like that. But I also want a big house, so I’m caught between money and spirituality.

LAMB: Well, on the chapter on intellectual life, I just found, you know, a couple of sentences in relationship to doing this interview in the book that I wanted to read back to you. You say, `For intellectuals who do not possess this gift, the next step up the ladder involves writing a book.’ How many books have you written?

Mr. BROOKS: This is my first real book.

LAMB: Aside from the obvious paramount thing about a book, who the author can get to blurb it, you’ve got Christopher Buckley, E.J. Dionne, P.J. O’Rourke and Tom Wolfe.

Mr. BROOKS: Well…

LAMB: Did you get them to blurb it?

Mr. BROOKS: I did. I asked all of them except for Tom Wolfe. My publisher a–asked him. I don’t know him.

LAMB: `There are three important factors the author needs to concern it–herself with,’ and I wanted to stop there and ask you every reference to the other person is a `she’ in your book.

Mr. BROOKS: In that chapter.

LAMB: Just in that chapter?

Mr. BROOKS: Yeah, just in that chapter.

LAMB: I thought I picked up…

Mr. BROOKS: I sort of flip-flopped.

LAMB: Why’d you do that?

Mr. BROOKS: For the sake of gender equity.

LAMB: And let me go back to–if I can find the word again–for impo–dada-dah, dada-dah–`The pub–the publishing house, the title and the one phrase people will remember from it.’

Mr. BROOKS: Right. So–and–and here I have a book with a–a neologism bobo, which is bourgeois Bohemian. So I’m guilty of the thing I’m writing about. I–I s–I write–write in the introduction that sometimes I think I’ve made self-loathing into a career. And, you know, there is some of me in the book. That chapter is sort of an ascorbic look at–as the intellectual, as social climber…

LAMB: Well…

Mr. BROOKS: …or as career climber.

LAMB: …the other thing you talk about in that chapter is participating in conferences.

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: And I know we carried a conference that you were, like, the–the moderator, well, along with E.J. Dionne, when you talked about Al Gore and George Bush and other candidates for the presidency. Tell us about the conference world.

Mr. BROOKS: Well, the conference world–you know, it’s hard to imagine a hundred years ago that–like, Andrew Carnegie and John D. Rockefeller sitting on a panel on the corporate responsibility of the corporation with Mark Twain as your celebrity moderator, but now I have a chapter on business life, how businessmen are all more like intellectuals, just as intellectuals are more like businessmen. And so now we all have to conference. We all sit on panel discussions, you know, where there’s evenly bo–separated bottles of mineral water, and we’re all sitting between them. We’ve got our five-minute prepared remarks.

And the odd thing for academics especially–conferences are, like, sort of a status stock exchange. You can judge how many people showed up to sit in the audience for your panel discussion, how–are you on the same panel with the people with big names, big-named professors? Are you the–the most famous person on the panel or the least famous? Do they ask you questions at the end of the discussion or do they ask the other people? There are all these status markers going up and down.

And then at the end of the panel discussion, there are all these coffee urns set in the hotel conference area in the–in the aisle wherever the panels are being held and people rush out to the coffee area, and they’re all schmoozing. And if you look at academic newsletters, you see these pictures. There’ll be half a dozen people clutching wine glasses or coffee mugs to their chest and they all look so happy ’cause they’re all in this career schmooze together. And it’s always the big-name professors who are schmoozing with the other big-name, and the foundation officials are doing little political waves here and up and down the–the al–alleyway, and it really is–people measure their status by how they perform at conferences. And…

LAMB: Is it true that if you’re really well-known, you s–you can be dull, and if you’re not well-known at all, you’ve got to be good?’

Mr. BROOKS: Yeah. If fact, if you’re really well-known, you’re supposed to be dull. There’s some–there–the idea is you’re so important, you don’t need to be interesting, so you te–speak in the higher institutional mode. So if you’re, like, a secretary of State and you come to a conference, you should really put people to sleep. But if you’re a young person and you presume to use words that are dull, and if you presume a dullness beyond your measure, then you’re really overreaching yourself. It’s very off-putting when dull–when young people are dull.

LAMB: Then you say here, `Intellectuals on a book tour will need a catchphrase that talk show interviewers can scan seconds before a segment and and then use to start a conversation.’ Why do you need that?

Mr. BROOKS: W–because th–most of the talk shows–you’ve actually read the book, and I’ve actually had good luck with the people I’ve spoken to reading the book, but you–most talk show-TV hosts have not read the book. And they’re just there to fill their six minutes of air time. And one of the things they do–the publishing houses actually send out fact sheets with the questions they’re supposed to ask. And one of the things they like to do is they’ll ask you beforehand, `What do you want to say?’ And you may say it. And–and then they’ll–they’ll say what you meant to say, so they can look smart. And then you’re left to gab now.

LAMB: So–so if you had the experience that you show up and som–someone hasn’t read the book and what’s the catchphrase that they go for? Bobo?

Mr. BROOKS: Well, people ask what bobo is in this–in this case, because that is the mu–the center of my theory. I mean, part of this chapter–it’s a very acerbic chapter at what’s happened to the intellectual life. It starts with a description of intellectual life in the 1950s with Edmund Wilson and Lionel Trilling and Hannah Arendt, an intellectual life which was really austere, very removed from the con–the world of commerce, very removed from politics; people just sitting with their hidiger and their haggle and theorizing and writing for very small circulation magazines like Partisan Review and making grand, sweeping statements.

So I take that polit–that intellectual world which is really, you know, portentous and then I compare it to the intellectual world of today where we have phrases like `intellectual capital’ and `marketplace of ideas’ where intellectuals are really much more game players, much more nakedly ambitious. And I weigh the pros and cons of the two intellectual worlds. And I’m telling jokes about how this imagined intellectual could rise through the world and become the next Henry Kissinger, and it’s supposed to be funny. But–but I try to weigh seriously what–what’s a better intellectual style, because the ’50s, they really had a sense of intellectual as vocation.

The Russian intelligentsia–the idea was you were a secular priesthood above the mere commerce. Speaking of universal truths, I open the chapter with a great essay by Irving Howe that he wrote in 1954 where he said, `Some intellectuals we know have written for The New Yorker and worse, far worse.’ Well, now we’re not shocked if anybody writes for The New Yorker. And it’s a shine of how differently we look at intellectuals than they did 50 years ago.

LAMB: What is SID?

Mr. BROOKS: That’s status income disequilibrium. That is what people who suffer who have high status and low income. People in the media tend to suffer it. Congressmen suffer from it. It’s sort of a jokey malady for people who during the day, they’re sort of the gods of the career world. If you’re a senator or a congressman or–or a top-notch journalist in this town, you–you know, people are asking you favors all day. The messages pile up on your desk. You’re treated like a god when you walk into the Palm Restaurant, but then at night, all the people who kissed up to you who are businessmen, lawyers and lobbyists, they go off to their big house in McLane or in the Upper East Side of Manhattan or in the North Shore of Chicago and you’re stuck going to your dinky little apartment where you’re cleaning your own toilet because you don’t have the money. You’ve got status but no–but no money. So it’s a–it’s sort of this perversity that you feel like a god during the day and a schlump at night. And so I have a jokey chapter about people who suffer from this.

LAMB: You wrote in there about being at The Drake Hotel along Michigan Avenue there in Chicago…

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: …and then somebody going to Hyde Park and the rest of them going up to Lake Forest or some place like that. Had–do–do you have that actual experience?

Mr. BROOKS: No. No. This is sort of an imagined–I mean, I–I–it’s like a lot of things in the book. It’s something you’re familiar with. You write about the world you know, and I’m in this world, but on the one hand, you exaggerate for comic effect. And then you hear a lot of stories as you’re doing your reporting. You try to get all the–the reality in there.

LAMB: How old are you?

Mr. BROOKS: I’m 38.

LAMB: Married?

Mr. BROOKS: Yes.

LAMB: How many kids?

Mr. BROOKS: Three.

LAMB: How old are they?

Mr. BROOKS: Nine, six and one.

LAMB: And where do they live?

Mr. BROOKS: We live right here in the District.

LAMB: What is a man at your age with a book and a column and all that and appearing on Jim Lehrer’s show and other places–what’s your ambition? Where do you go as a bobo?

Mr. BROOKS: Well, I don’t know where I go as a bobo. I’d like to go out to suburbs, I suppose, as a bobo and get a house with a playroom so my kids can go off and play. But my ambition is to write books. I mean, a lot of people–I just have this perverse attraction to books which really doesn’t make any sense because the money, I suppose, is in speeches and–and TV, but to me, you know, people say, `Do you’–some people write books just so they can get on TV. But I appear on TV so I can write books. This is the most fun thing I’ve ever done, and I’m reasonably proud of it. And I’d like to do well enough with the book so I could write more and more books, because working on a–a book for two or three years at a time really was tremendously satisfying. You–you can just get to know a lot more and think a lot more, and you can work on the prose a lot more.

Even in a magazine article–you know, I work at an opinion magazine where it’s not like a newspaper. There is–you can refine your writing and try to do a good job with it. But for some reason, I have this archaic notion that books are really what matters more than anything else.

LAMB: Who reads books?

Mr. BROOKS: Very few people. I mean, if my book sells 50,000 copies, that’s fantastic. I mean, that’ll be tremendous, but if I write for Newsweek or The Wall Street Journal, you’re getting millions. So in some sense, if you want to reach people, it really is better to write articles. On the other hand, you hope if they read a whole book of yours, they’ll remember it and they’ll see a lot more depth to the argument than they would in an 1,100-word op-ed piece.

But, you know, it–out on–you know, I’m a print journalist, and out on the campaign trail, in the very beginning of every campaign, you really feel like you matter. But then the primary season starts, and it’s obvious you don’t matter, that only the TV cameras matter, and you’re just a prop in the way for that. So I must say in my l–line of work, I don’t feel the wind of history at my back the way these people in Silicon Valley really feel that history is pushing them forward, propelling them. I–I have the–you know, I have this vague sense and a lot of people I work with have the vague sense that we’re sort of a receding force and that history is moving off in some opposite direction.

LAMB: What do you think they think about their lives?

Mr. BROOKS: The people in Silicon Valley?

LAMB: Yeah.

Mr. BROOKS: I think they’re thrilled. I mean, it–listen, the only people I know who really feel that they’re changing the world and that they are s–at the center of the action are these people in Redmond, Washington, these people who are in Silicon Valley. They really feel–you know, they were working in some little company that had five people six months ago; now they have 500 people. And they really feel technology is a tremendous force in this society and it’s going to change everything. And they could be right.

You know, this bobo reconciliation I talk about is really a product of the information age, what they’re creating, because in this–in this economy, ideas and information are as important to creating wealth as natural resources and finance capital. So the people who thrive are the ones who can take ideas and emotions and turn them into products. So they really do have one foot in the world of Bohemia which is ideas and emotions and creativity and one foot in the world of the bourgeoisie which is the world of the marketplace. And that’s what’s reconciled this 150-year-old culture war between the Bohemians and the bourgeoisie.

LAMB: Who is not a member of the bourgeoisie?

Mr. BROOKS: Well, in the old days, it was artists and rebels. The Bohemia started as a rejection of the bourgeoisie. The bourgeoisie came, say, in the early 19th century, late 18th century in Paris, and they were the shopkeepers, the merchant middle classes who really took over from the aristocracy as the most important force of society. And pretty soon thereafter, a group of artists and intellectuals decided–they looked at these shopkeepers and they said, `These people are repulsive.’ Flaubert said that hatred of the bourgeoisie was the beginning of all virtue. Stendhal, another French writer from the early 19th century, said that he looked at–he thought the–the grocers and the–the shopkeepers were plotting and avaricious. Flaubert signed his letters, `Bourgeois sofobious,’ to show how much he hated these people.

And those Bohemians in the early 19th century started the Bohemian lifestyle we all know. They wore long hair, flamboyant dress. They talked about suicide, altered states of consciousness. One of them took a lobster and put him on a leash and had him march through the gardens, and he said of his lobster, `He does not bark and he knows the mysteries of the deep,’ which is exactly the sort of pranksterous humor that the hippies I grew up with in New York in ce–in 1960s–they would have gone for that pranksterous humor.

And so for 150 years, you had a culture war. You had the Bohemians who were anti-materialistic; the bourgeois were materialistic. The Bohemians were a–were c–experience-oriented; the bourgeois were career-oriented. The Bohemians pretended to be promiscuous ’cause it seemed free, and the bourgeois pretended to be chaste. And so you really had a culture war for 150 years.

And when I got back and went to Wayne after living in Europe, it really seemed to be me that culture war was over and that the in–information age had melded the two forces. Marx taught us that classes always conflict, but it seemed to me in this case they had just blurred together, that you had people who were half yipp–half hippy, half yuppie; half Bohemian, half bourgeois. And if you asked yourself, `Well, who sold out to who?’ it was an almost impossible question to answer. They just sort of blurred together.

LAMB: Where’s the word `Bohemia’ come from?

Mr. BROOKS: Well, Bohemia’s a region in central Europe, and I think the Bohemians who had no ethnic relationship to real Bohemians who were from Bohemia adopted it because they thought they were Gypsies, that they ha–were free-floating individuals.

LAMB: Where is it physically? Do you know?

Mr. BROOKS: It’s–I’m not sure exactly. It’s a region–I think the–I–I sh–shouldn’t guess. I’m not exactly sure.

LAMB: What about the–the–the n–word `bourgeois’ or `bourgeoisie’? Where does that come–who–who first started using it?

Mr. BROOKS: Yeah, that’s a good question. You know, I don’t know. It’s–it’s certainly a word Marx used, but I don’t–I think it predates him.

LAMB: Karl Marx probably is mentioned in the book as often as anybody. Why?

Mr. BROOKS: Yeah. I think–I think because even–you know, I work for a conservative magazine, so I’m not exactly shaped by Marxist thought, I don’t think. But I think Marx has really influenced all of us in a number of ways–one, to teach us that classes conflict, as I was saying, when, in fact, I think in this case, they blur; and second, to–to teach us that we are defined by our means of production, that what we do determines our identity, our role in society. And I have a chapter on consumption, and I think we’re actually defined by our means of consumption at least today. How we shop is how we identify ourselves. And if you’re looking for bobos, it’s the consumer choices they make which say the most about them. You know, do they buy vulgar things like Corvettes or do they buy high-minded practical things like Range Rovers? And th–so I have a section in the book called The Code of Financial Correctness which was about how to spend lots of money in ways to show that you’re above money and material things.

LAMB: I’m still on the chapter In–Intellectual Life and I wanted to read this to you and ask you to expand. `These bookers’–meaning the people who book people on television shows, cable shows–`are caught between the demands of their vain and temperamental host and the crotchety male retirees who are the bulk of their viewers.’

Mr. BROOKS: Well, as you know people who…

LAMB: Now you got–you probably have crotchety male retirees who–I’m not…

Mr. BROOKS: There goes half of my viewership just now.

LAMB: …you know, I mean, here we are. I mean, I…

Mr. BROOKS: Yeah.

LAMB: …why `crotchety male retirees’?

Mr. BROOKS: Well, I–again, the whole–this whole chapter is done in a hierarch style, so I’m exaggerating for comic effect, but I think it is true–well, it’s certainly true that people who run talk networks are cranky and overbearing on their staff. But it–it–I think it is certainly true that the people who watch most political talk, in particular, are older than average. I think retirees make up a disproportionate number. That’s certainly reflected in the mail I get and the people who pay attention to these things. It’s also true, by the way, of opinion magazines like mine. It’s true of The Wall Street Journal where the average reader, I think, is 57 or so. So we have a large senior citizen population–book buyers and they’re very–they’re influential in this talk media.

LAMB: Why do you think you’re interested in writing for that crowd then?

Mr. BROOKS: I’m not sure I’m writing for any crowd. I’m writing for myself, from what I find interesting, what’s in the discussion in the air. And, you know, you really can’t imagine an audience niche to write for, ’cause if you try to write for it, you’ll mess up.

LAMB: Are many other people like you interested in what you’re writing about? I mean, in other words, it–you’re 38 and you’re talking about people who are–60s and–and above. I mean, do you find many of your peers or anything?

Mr. BROOKS: Yeah. Well, the–the–the c–the bobos–the classic bobos are baby boom and younger, because I think it’s important to have gone through the experience of the ’60s and have these anti-commercial attitudes built in and then have them mixed with the ’80s attitudes of money-making, ’90s attitudes of, you know, the potential to get wealth. And not only to get wealth by working on Wall Street but to get wealth while improving the world, by making software or something.

So I think most of the people I’m describing in this book are 50 and below, and people who are older than that who have read it say, `Yeah, you’ve helped me understand why my 30-year-old kids are spending money the way they’re spending money.’

LAMB: You mentioned not–being out in Redmond, Washington. While you were out there, you went to REI. What is it?

Mr. BROOKS: Yeah, REI is–well, REI is a chain store of outdoor equipment. And one of the things that occurred to me is that bobos have an achievement ethos. This is Ameritocratic group of people. And it–it shows in the way they go to work. It shows in the way they practice religion. Everything is achieving, even sex life–I have a chapter in there. You know, you can’t just have an orgasm; you have to achieve an orgasm. You have to do it the right way. And then in vacation terms, you don’t just go sit on the beach; you go on an environmental vacation at the Galapagos Island or one of these educational vacations in Meonmar and Minsk. And then the highest status vacation is one where you’re suffering all the time. You’re climbing Mt. Everest or Mt. Rainier.

And if you go out to Redmond, Washington, and go to dinner with these Microsoft executives, you’ll be at a dinner table. And suddenly, words like `base camp’ and `whiteout’ will be floating across the table, and you realize some executive is telling you about his trip to the Himalayas and the tough ordeal he had and how spiritually enriching it was to go up there at the top of the mountain, you know, clad–a millionaire clad in magenta with a North Face parka on facing the elements.

And REI is a store where you can–if you don’t climb the Himalayas, you can dress like you do. It’s this big, massive store, tens of thousands of square feet in Seattle, and it’s like–first, they’ve got a museum to the equipment when you first walk in the door which is–to show you that it’s edifying, you’re not just buying stuff. And then they’ve got acre upon acre of outdoor gear–ice axes up front, and then water filters. And to buy stuff in this store, you need a chemistry degree from MIT. You can’t understand–you know, there’s a performance underwear section where they’ve–you know, they’ve got all these high-tech–I’ve forgotten all the name of the chemical fabrics that are made. And you–it’s impossible to understand it. But to be a serious person and a serious person in your athletic or in your leisure time, you need to study all this. You need to become an expert.

Bobos are really based–their ethos is based in the university, and they turn everything into graduate school. So you can’t just buy hiking equipment, you have to understand all the different boots and things like that. And you walk around this place and i–everyone looks like they’re escapees from the Norwegian Olympic team or something. They’ve got these thick calves because they’re walking everywhere. They’ve got the $200 hiking boots. They’ve got, you know, two-ounce parkas that are beautifully tested for all kinds of weather. And it occurred to me they’re very wholesome.

You know, when the Bohemians thought about leisure, they tau–thought about getting wild and getting naked and just enjoying and living for the moment, but these people are working out. They’re very utilitarian, almost Protestant in the way they view their vacation because they’re working out, they’re training and they’re undergoing ordeals so they can ha–achieve some spiritual fulfillment. I sometimes wonder why they don’t just go to a Minnesota road crew in the middle of the wintertime if they really want a tough ordeal that’ll help them. At least they’ll fill in some potholes. But they want the Imax experience. They want the Himalayas.

LAMB: Did you have any interest in buying any of the things you found there in REI?

Mr. BROOKS: I found a pair of hiking boots there. I was going hiking, so I bought a pair of hiking boots. But the–you know, I travel around this world and I have some tangential connection to parts of it. I like–when–I like the big kitchens. I can’t afford it, but what I write about is not–it’s not an autobiography. I’m writing about a world I’m reporting on. It’s not all me.

LAMB: Burlington, Vermont, and other latte towns. What’s that?

Mr. BROOKS: Yeah. Burlington, Vermont, is a fantastic place. It’s possibly the most left-wing city in America. They’ve sent us our only socialist or Independent congressman, Bernie Sanders, and it is filled with aging hippies.

LAMB: Home of the University of Vermont.

Mr. BROOKS: The University of Vermont. Ben & Jerry’s Ice Cream is the most famous place there. Ben & Jerry are everywhere in Vermont. They’re like Big Brother. They’ve got si–pictures of these two guys all over the place. But if you go to Burlington, Vermont, this haven for social left-wing ideas, it’s a fantastic business center. When I went up there, there were four business magazines based in Burlington. And you could read, like, three paragraphs in a row without them mentioning socially conscious investing. It was sort of the left-wing capitalism that you have now. People have left Boston, left New York, gone up there to form their own chutney companies, their own pesto companies to make the best organic maple syrup that’s possible. And then they’ve sold it. And then they’re selling it and marketing it all over the world.

So you walk–I was sitting in a cafe called Leungs in Burlington, Vermont, and there was this guy who looked like he just walked straight from Woodstock and another woman in a peasant dress. And they were talking about their IPO. And I overheard them and they knew everything about IPOs. And this is what’s happened, that former right-wing towns like Wayne, Pennsylvania, I described have become more Bohemian in the way they shopped. But former left-wing Bohemian towns had become more bourgeois because they’ve invested in business.

And one of the things that’s happened is that now everyone accepts business. You know, this debate between the bourgeois and the Bohemian, this 150-year-old culture war, was essentially an argument about commerce: Does buying and selling stuff destroy your soul? And the Bohemians always said it did; that if you think about money all the time, you’ll be just rotted inside. But these people think it’s great to–you know, capitalism is great so long as you can wear a black T-shirt to work. And they really have accepted commerce. And that’s a major shift for our age, that there really are very few mortal enemies to capitalism anymore. And people have accepted the judgments of marketplace.

Sort of–you look at the hip new business magazines like Wired, Red Herring, Fast Company, and they look sort of countercultural. They look like Berkeley in the ’60s, Jefferson Starship posters in the way they’re designed, but ultimately they are business magazines. They accept ambition. They accept making money. They accept the judgment of the marketplace. And so in that sense, the bourgeois won the culture war in that sense because capitalism has triumphed even in Burlington.

LAMB: You mention Northampton, Massachusetts, and Boulder, Colorado, and Missoula, Montana. What do they have in common?

Mr. BROOKS: Yeah. Well, they’re all university towns and latte towns. If you’re in a latte town, there should be, like, a feminist lingerie store. There should be a bunch of software firms in an old factory warehouse that they’ve refurbished. There should be a Marxist bookstore. There should be plenty of open-air activities because they’re deep into community life.

I knew I was in a strange latte town in Burlington because I was walking across the street, and I’m from New York, and my instinct is when I see a car coming, I’m going to stop and let the car come at the crosswalk, but the car knew he was–the–the drivers of the car in Burlington know that they are burning fossil fuel, and that as a pedestrian, I am morally superior to they are. So they stop and make sure they give you right of way. So I’m walking along and I stop at a corner, seeing a car out of my–corner of my eye and I’m watching some hippies play Frisbee over there. And I stand there. And I realize there’s a car waiting for me. Ten seconds go by, he’s still waiting. So finally, I realized that I’ve got the moral upper hand because I’m using renewable energy source.

So I walk across and then I go down another block, and my mind wanders and I stop at another corner and I realize there’s a car. And it takes me like two or three days before I understand the ethos that pedestrians are better than cars because automobile society is destroying our atmosphere and leading to sprawl and all sorts of bad things, and that after three or four days, once I got to a cross section, I just walked right on through with my moral superiority as a pedestrian.

LAMB: This cover, did you have anything to do with it?

Mr. BROOKS: I had a little to do with it. The first idea–we–we thought po–`paradise’ is a great word. I didn’t come up with the title. My editor, Alice Muno, came up with the title, and `paradise’ is a great word. And we wanted an image that would play off paradise. We thought about American Gothic, but that seemed a little trite. And then they came up with the Brusso image and then I just filled in–helped them fill in the icons, like the trowel, the Range Rover, the laptop and the coffee mug. I’m really happy. Simon & Schuster did the cover. And I’m really happy with it.

LAMB: Now Alice Muno is your editor.

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: This is new for you to have her as an editor?

Mr. BROOKS: More or less it was signed–the book was signed by an editor named Mary Manicker, but the rule in publishing is if you’re at the same house for more than six months, it seems, you have to move on, except for Alice. Alice Muno is the dean of publishing, perhaps, certainly non-fiction publishing. And when my first editor left, I was honored to have her take it over. And she did a great job. She read through every word and seemed to concentrate on every little word, made notes throughout the manuscript and really helped.

LAMB: Does she have a political bias that sh–you had to deal with?

Mr. BROOKS: Not really. I’d say–you know, I’m a conservative and there were biases in publishing and one f–confronts them. But Simon & Schuster is a very broad-minded place. They have George Will. Bill Bennett, I think, publishes there, Irving Kristol. They have–they’re used to people who they don’t necessarily agree with. And that’s not true of all houses. The thing–it was interesting, you–you write up this proposal and my agent takes you around. He says, `You meet with these publishers.’ So I met with 14 publishers. And you…

LAMB: Fourteen different publishers?

Mr. BROOKS: Yeah. And you go around–not that they all were interested in the book, but you go around over a two- or three-day period talking to them all. And some of them ask for a video clip, which was new to me. I sent them a clip of–from « The Washington Journal, » a C-SPAN appearance. Funny, they didn’t sign me. And–and then–and then you go around and you’re supposed to do a little shtick for them of how you will promote the book.

But Simon & Schuster was different. You walk in there–first of all, on the wall they have some of the posters of the previous books they’ve done and it was–Irving Crystal and people like that, company I would be proud to be associated with. But on–my meeting at Simon & Schuster was just a bunch of smart people talking. So w–there was no pre-set, `I’m on performance.’ It was just talking, and I felt like I feel at editorial meetings at The Weekly Standard. I felt comfortable and I–I just realized this was a class organization. I was very happy when they were interested in it.

LAMB: Wayne, Pennsylvania, how long did you live there?

Mr. BROOKS: I lived there mostly through high school, and my folks still live there and I go back quite a lot, so…

LAMB: What’d your parents do?

Mr. BROOKS: My–my parents still work. My father is a college professor at Westchester University, and my mother was a professor at Drexel and St. John’s, St. Joe’s–she was one of these itinerant academics who teach Western civ courses, the people who are horribly mistreated by the universities, and she got sick of it and she want to work for SmithKline Beecham, the pharmaceutical company, helping with their construction, which is a bit different from Western civ, but she likes it.

LAMB: And how much did their professorial atmosphere have to do with what you’re doing today, do you think?

Mr. BROOKS: Well, somebody once wrote that it takes three generations to make a career, and I certainly think that’s true in my case. My grandfather, who’s dead obviously, was very interested in my writing and I–I wish he could have been alive to see the book because he was very proud of his writing–he wrote briefs; he was a lawyer–and he inculcated the reading and writing, and then my parents–my father’s written a couple books, we had books around the house and so that was–that goes into one’s upbringing. But my parents, being academics, write more seriously, I’d say, than I do. I mean, this is a book of what I call comic sociology. It’s meant to be filled with jokes, and their style of writing is–you know, has more gravitas than mine does.

LAMB: Where did you go, then, from Wayne to college?

Mr. BROOKS: I went to University of Chicago for four years.

LAMB: Why did you pick Chicago?

Mr. BROOKS: Because I didn’t have the grades to get into Harvard, like everyone else. No, I–my parents, being academics, sort of respected academic institutions, and I applied to four and I got into a couple, but Chicago was a first-rate school and it was a tremendous education. It wasn’t much fun, but I think it’s improved recently in that regard.

LAMB: Why not fun?

Mr. BROOKS: We all worked too hard. We really studied s–you know, every weekend night we were studying, and that was great. I wrote, you know, 800 papers on Hobbes. But I could have used 700 papers on Hobbes and a few more par–good parties, and I think that’s fair. I mean, it–it introduced me to a broader world, to the world of Allan Bloom. I was not one of his students, but one became interested in that world of Aristotle and the Greeks and Thucydides and Burke. When I first read Burke, freshman year, I loathed him. I just wanted to rip up the book, every page.

LAMB: Why?

Mr. BROOKS: Because I was sort of a person of the left, and here was someone telling you that using reason and creating new ideas was not something that was very productive, was like–likely to lead you astray, that instead you should look to the past and see which ideas have evolved over time, and I thought that was ridiculous.

LAMB: Who was Burke?

Mr. BROOKS: Edmund Burke was an Irish philosopher and statesman, a member of Parliament, one of the great speakers of all time, a very great supporter of the American Revolution and a great opponent of the French revolution, which is the right stance. He wrote a great, great book called the « Reflections on the Revolution in France. »

LAMB: What was wrong with the French revolution?

Mr. BROOKS: That they were t–they were trying to remake society anew, that they had decided that we know–we can–through the force of pure reason, we can create a new world and that we will destroy the calendar, we will destroy the inherited institutions of society and we’ll make a new society. And he said this is abhorrent. And he was right, as we learned from the French revolution, from the Russian Revolution and from the Chinese Revolution, from every ever–revolution since. And so it was that idea of looking to the past and seeing what we’ve inherited and appreciating that which led eventually to my conservatism.

LAMB: Your parents, were they people of the left?

Mr. BROOKS: They were people–they were liberals. They were sort of Scoop Jackson Democrats, and they’re still Democrats. They were not–certainly not of the stripe I now am.

LAMB: What’s their reaction to your stripe today?

Mr. BROOKS: I think they’ve gotten used to it. It was a shock, I’m sure, at first, beca–it took a few years after I left Chicago and I went to work at National Review, which was my first job–worked for Bill Buckley–and I’m sure that was not the world they envisioned for me. And they disagree with me on many issues, I’m sure, and sometimes caustically. But I’ve–I’ve become a little less conservative, actually, recently, so maybe there’s a meeting there.

LAMB: Based on what?

Mr. BROOKS: Based on the idea that–I just think conservatives have been wrong about a number of things and put me off about a number of things, mostly during the Gingrich revolution. I thought the–the Republican Party was too viciously anti-government for my taste. I think if you’re an American, if you love America, which you do if you live in Belgium for four and a half years, you revere the institutions of government and you think–because our government is a–the foundation of our country, of our idea of America, and when people start telling you government is evil, government is the problem, we’ve just got to tear it down, then that puts your back up. And that–it did put my back up. And I looked for a style of conservatism which was respectful of the institutions of government that we’ve inherited. And actually, I think the Republican Party is coming back to that. John McCain tried and George W. Bush has done that explicitly.

LAMB: And how about your colleagues at The Weekly Standard? First of all, who owns the magazine?

Mr. BROOKS: Rupert Murdoch.

LAMB: Any impact from him on what you have to do?

Mr. BROOKS: Never. I’ve ne–I think I’ve spoken to him once in my life. I don’t think he’s ever had any impact on the magazine. We disagree with him vehemently on a number of things, most important of which is China. We’re against free trade for China; he’s involved it.

LAMB: Bill Kristol is the editor…

Mr. BROOKS: He’s the editor. Fred Barnes.

LAMB: …and Fred Barnes and–and…

Mr. BROOKS: Andrew Ferguson.

LAMB: Now do they all–do you all think alike on this conservatism thing?

Mr. BROOKS: No, we think violently differently. In fact, that’s one of the hallmarks of the conservative movement, is that people who used to think alike now disagree on everything and that–that’s a function of the end of the Cold War and the end of liberalism, really, because liberalism–conservatism is in disarray, but liberalism is really in disarray. So we’ve lost our two common enemies.

LAMB: When could you get a good fight going among the four of you sitting down just talking about any issue?

Mr. BROOKS: Well, during John McCain, that was good enough because Bill Kristol and I thought John McCain was the better candidate for a number of reasons. Fred Barnes did not. He–he thought George W. Bush was a better candidate–on intellectual grounds, not just who would win in November–and Andy Ferguson’s ideas were, as usual, very subtle and secretly forceful.

LAMB: Secretly forceful.

Mr. BROOKS: Yeah, Andy’s not someone who comes out as much as some of the rest of us and just baldly declares something. His–his writing–he’s a much better writer than I am, a more supple writer, and his writing leads you in different feints and the power of the writing is sometimes not clear until you read it carefully.

LAMB: So what’s a conservative today, then?

Mr. BROOKS: That’s a good question. It used to be someone who hated the ’60s. That’s what I used to think a conservative was, because they disagreed on things like term limits, conservatives disagreed on open immigration or closed immigration, open trade or closed trade. Generally, conservatives want to reduce the size of government, but not always. There are paleoconservatives who are happy with big Social Security–Gary Bauer was, he’s certainly conservative–who are happy with big government’s going to clamp down on immigration. So I used to think the only thing that unites conservatives is that they hate the ’60s and love the ’80s. But now I really think the ’60s and the ’80s have merged into this new culture which both Al Gore and George W. Bush are–have inherited, this mooshy anti-ideological culture, this bobo culture.

And so I–it’s really unclear what unites conservatives, except for the habit of thinking of each other as conservatives. And that’s been true in my life, that the people who I used to agree with, say, at the libertarian Cato Institute, I now rarely agree with. And we consider our–ourselves friends, at least I consider them friends. But the old coherence of conservatism as a movement, which started with Goldwater, worked through Reagan, went to Gingrich, I really think that is finished.

LAMB: I probably shouldn’t ask you this, but s–just your instincts today about who will win in the fall if nothing changes between now and then.

Mr. BROOKS: Yeah, my instinct is that Bush will win. The last chapter of the–this book is about politics, and I wrote it a year ago, so it’s not specifically about the campaign. But the–the bobo life is a reconciliation between this–mostly left-wing ideas, of Bohemia, freedom, social freedom, and the bourgeoisie, which is about traditional morality and culture, and the ideas that these two have merged into one social ethos. And the politicians who come out of that have merged left and right. Bill Clinton is the ultimate bobo politician. He takes some ideas on the left and some ideas on the right, and blurs them all together. Bush has done some of that. Gore has done some of that. Bush’s compassionate conservatism is–is some of that.

But one of the things that has happened to the bobos is they’ve become conservative in an old-fashioned sense, meaning distrusting change, disliking confrontation and anger. And I–I really think in terms of temperament, George W. Bush is closer to the bobo sensibility because he’s not a confrontational guy. He’s a lover, not a fighter, as–as he would say. He’s a uniter, not a divider. And so he’s an an–very anti-ideological person. In 1968, he graduated from Yale college–’68, very tumultuous times. He wasn’t for the anti–he wasn’t for Vietnam, he wasn’t against it. He really sat out because he was so anti-ideological. That put him out of step with the times in the ’70s and ’80s when we had an ideological era. But I think it perfectly puts him in step with these times, which are anti-ideological, which are conservative and which are this mooshy left-right synthesis. Gore is there in policy grounds, but he himself is a strident individual and I think people will eventually be put off by that.

LAMB: You say in that chapter, `They are generally disenchanted with national politics,’ meaning bobos. `They tend not to see it as a glorious or, « capital R, » romantic field of endeavor the way so many people did earlier in the century.’

Mr. BROOKS: Yeah, one of the things running through the book is a comparison between the 1950s Protestant establishment, which was one elite from the industrial age, and the bobo establishment, which is the sort of elite we get from the information age. And you ask yourself, `Well, which is better?’ Well, the WASP establishment, the Protestant establishment–people like John McCloy and Dean Acheson–people like that, they had many virtues. One of them was a sense of public service. The Protestant establishment, the sons of that establishment died in large number in World Wars I and II. They joined the CIA and parachuted behind the Cold War, the Iron Curtain lines, at great personal risk. They sometimes did a lot that was not in their personal interest, but they did it because they were s–they were raised with a sense of noblesse oblige. They–to much–you know, you have tremendous privileges, so you have to give back.

And that is not a sense, I don’t think, the bobos have, because the bobos are an elite trained to think that they’re not an elite. They’re an establishment trained to be anti-establishmentarian. So I haven’t seen the level of national involvement and national service. The other great WASP virtue is reticence, which certainly the bobos don’t have. When George Bush the elder, ran for president in 1988, his mother, who was then still alive, said, `George, you’re talking about yourself too much,’ which was an old WASP lady saying, `One doesn’t talk about oneself.’ But, of course, in our day and age, one does little else, and the bobos don’t have that. At the same time, the problem with the Protestant establishment, which killed it, was that they were too restrictive. If you didn’t have the right skin color or the right family background, you couldn’t join this establishment. And that sort of restrictive establishment that didn’t put great emphasis on bl–brains, but put it on bloodlines, could never survive in an information age when you need brains.

LAMB: You went to the University of Chicago, graduated what year?

Mr. BROOKS: 1983.

LAMB: Then what?

Mr. BROOKS: Then I wer–went to work at a various set of odd jobs while writing freelance articles. I was a bartender at the faculty club. I wrote a political column for an idealistic venture which was supposed to be a weekly for the black South Side of Chicago. Most of us were not black, which was something of a hindrance to that newspaper. And then I worked briefly at the City News Bureau of Chicago, which is owned by the Chicago Tribune and Sun-Times, which is a wire service repor–wire service where you really are out there covering rapes and murders in the South Side–West Side of Chicago.

LAMB: Then what?

Mr. BROOKS: Well, during college, as a junior, I wrote a parody of Bill Buckley’s book, « Overdrive » called « The Greatest Story Ever Told »–fortunate–may–maybe the funniest thing I’ve ever written; I peaked at age 19–and he came to campus and said, `David Brooks, if you’re in the audience, I want to offer you a job.’ I wasn’t in the audience because actually I was out in Stanford, California, debating Milton Friedman. I was a left-wing debater on a TV show that Milton Friedman was do–« Milton Friedman Talks to the Young, » that sort of thing. He s–destroyed me. Half the show was me sitting with my mouth hanging open trying to think of what to say to whatever he had just said. But anyway, I consider myself a person of the left.

Then over the next two or three years, I became more conservative, not quite in The National Review mold, but more conservative. And so two or three years later I said, `You made an offer two years ago. Is that offer still open?’ And Buckley, without ever asking about my politics or anything, said, `Yep, come on.’ So I went to work at National Review for a year and a half and met Buckley, became very friendly with him and his sister Priscilla, many of those people. And from there on my course into right-wing media was–was set. I went to The Wall Street Journal editorial page, Washington Times before that and then The Weekly Standard.

LAMB: What did you learn from each one of those institutions?

Mr. BROOKS: Buckley just teaches you–well, Buckley’s great gift is friendship and–and his ability to form friends with many people, including with myself. And–I mean, I learned about conservatism and Russell Kirk and people like that from Buckley. But Buckley’s great gift is his personal gift to create loyalty and to really–to show the friendship is the most important thing.

From The Washington Times, I was a movie critic there, so I got to meet all sorts of people I never would have met–Jackie Gleason, Burt Lancaster, Kirk Douglas. That was a thrill.

And then f–I went to work for Robert Bartley. I was the book review editor at The Wall Street Journal. Then I went abroad and then I was the Op-Ed editor. And from Bartley you learn some–well, you learn a lot about economics and things, which I didn’t know as much about. But you also learn how to be a brave journalist. Bartley’s a very reticent guy. His meetings–The Wall Street Journal editorial page meetings are really dominated by him and he’s a Midwestern guy from Iowa, Minnesota, and I’m from New York, I’m a Jewish guy, I like to talk and I’m–I’m su–usually surrounded by talk. But at the editorial meetings, a Midwestern ethos reigns. So there would be long silences. And I would sit in my chair, which was just like this chair, and I’d stare at my shoes and I’d say to myself in my head over and over again, `I will not break this silence. I will not break this silence,’ because they were comfortable with silence and I was extremely uncomfortable with it, but–so it really was a different culture than wh–what I was used to.

But Bartley understands how to run an editorial page, which is a phrase he has, `muzzle velocity.’ You attack people–you attack ideas, not people. You attack ideas. You’re strong in your–your–your arguments. You’re not wishy-washy. You are going to be–you’re for something and you’re going to be for it. And that’s a way–you know, it’s a crowded media world. And The Wall Street Journal’s editorial page has influence because it attacks ideas, it believes in certain ideas and it’s vociferous in support of them, and I think that’s really useful, you know. I think too many editorial pages are wishy-washy.

LAMB: You make two–just a connection here. In Robert Bartley’s book that we did on BOOKNOTES, you talked about F.A. Hayek, « The Road to Serfdom » and the importance of that for conservative thinking.

Mr. BROOKS: Right.

LAMB: Did you know him at the University of Chicago?

Mr. BROOKS: No. No, I didn’t study any economics. I was a history major. As I say, I was born into the politics of Athens and not of today.

LAMB: Did you know that he was around out there? Was it…

Mr. BROOKS: I knew about Friedman, but I didn’t know about Hayek. I knew about the Straussians, which are those schooled at–Allan Bloom…

LAMB: Leo Strauss?

Mr. BROOKS: Leo Strauss, Allan Bloom. My colleague now, Bill Kristol was sort of a Straussian, Harvey Mansfield at Harvard. It’s a school of political theory, most of whom are conservative, though in a very rarified form.

LAMB: Along the way–Washington Times, Wall Street Journal, National Review–when did you begin to feel a sense of–of either power or position or people paying attention to what you were doing?

Mr. BROOKS: The only other–the only time I’ve ever in my life had imposter syndrome was when I was editing The Wall Street Journal Op-Ed edge. Imposter syndrome is you–you walk into the office and you think, `This can’t be me. I don’t belong here.’ And at the Journal editorial–at the Op-Ed page, you’d get 150 manuscripts a day, 60 phone calls a day, people desperate to get on the page and you have to choose really one or two. And so there is this sense that you actually can control some important piece of real estate in the American media. And you h–I had a veauti–beautiful view of the Hudson River to h–which helps. And I really said–thought, `Well, this can’t be me.’ And actually I left that job after a very short time because–it was fun, but I’m a writer, not an editor, and I had to find a place I could write.

LAMB: So how long have you been in this current position and what else do you do besides write for The Weekly Standard?

Mr. BROOKS: The Journal is–The Weekly Standard is about–almost five years old now and I’ve been here since the inception. Really Murdoch funded the magazine, but Kristol, John Podhoretz and Fred Barnes started it. And it was most of my friends, Chris Caldwell, David Frum, Krautham–Charles Krauthammer, P.J. O’Rourke, Robert Kagan. It was mostly the people I really admire and like all at one magazine, so I thought: What could be more fun? And it’s proved that way. So I write for that, and then on the side I write this book and I write a lot of freelance stuff. I’m a contributing editor at Newsweek and I write for The New Yorker periodically, on various things, mostly non-political, mostly on this stuff, which is cultural.

LAMB: One of the things that comes through in your book is that people who are bobos watch PBS and listen to NPR.

Mr. BROOKS: Yeah. Well, I think bobos–and C-SPAN, I should say, though it’s more fun to make fun of PBS and NPR than C-SPAN. You don’t have as much of a precious sensibility. But bobos are highly educated. That–that’s the essence of the bobo, that the old Protestant establishment were formed in the country club or in the cradle by the bloodlines. But the–the bobos went through the university system and consider themselves university people. That’s why they turn everything into graduate school. And so the PBS and the NPR, the–just as a fact, the people–they have an audience among the more highly educated.

LAMB: You say that there are nine million in this country making more than $100,000 a year.

Mr. BROOKS: Yeah, and I’m des–I’m not describing the whole country in this book or the whole country doesn’t eat whole–you know, mung bean pizza and spend $9 on a–or $90 on designer mulch, but I’m describing upscale America, the people who live in the suburbs, shop at Restoration Hardware, Crate & Barrel, go to Starbucks, spend 4 bucks for a cup of coffee.

LAMB: You mentioned Restoration Harbor–Hardware in your book and that’s in Marin County in California?

Mr. BROOKS: That’s in Corte Madera, which is in Marin County.

LAMB: And what is it? And what did you see there?

Mr. BROOKS: It’s a chichi hardware store which was founded on the idea–it was founded by a guy who went up to Northern California and needed tools to restore a–a house, couldn’t find them, so he s–opened a hardware store. And the–the intellectual basis of the idea is that we opportunistic, highly educated meritocrats have left something behind. We–we seize all these opportunities, we make all this money, but the simple virtues of life, the wisdom of the simple folk is something we have left behind in our search for money and that, therefore, they will sell you the goods that remind you of the simple life.

So if you were of a certain age and you walk into a Restoration Hardware, you go, `Ah, there’s the pencil sharpener I had in school. There’s the lunch tray I had in school.’ And it’s a s–ser–a sense of nostalgia, and this is a very common bobo sensibility, that there’s some simple thing we left behind. There’s this book, « A Simple Abundance, » that does fam–tremendously well. I thought I should write a book called « Complicated Poverty. » But that probably wouldn’t sell as well.

LAMB: God.

Mr. BROOKS: God is an important part of the bobo life, as it’s an important part of all. I assume you’re talking about the chapter on religion…

LAMB: Yes.

Mr. BROOKS: …that I have in there.

LAMB: I mean, where does God fit in with a bobo?

Mr. BROOKS: Well, as I say, the bobo is a reconciling ethos between left-wing bourgeo–or left-wing bohemian, right-wing bourgeois. The bohemian approach to religion was self-religion: throw off organized religion and all that custom and ritual that the–the bourgeois liked, all the traditional values and enter a realm of pure freedom, just have these experiences on the beach at dawn, sort of new age self-exploration. But a lot of the people who threw that off in the ’60s and ’70s discovered, `Well, you can have a lot of peak experiences at dawn looking at the Pacific Ocean, but it doesn’t add up to a whole lot.’ And they discover that it’s very hard to pass that down to your kids, that sort of spirituality. So a lot of those people are going back into religion, going back into organized religion. There was a great New York Times headline that captured this, Religion Makes a Comeback (Belief to Follow). And so it’s an attempt to have the roots and rituals of organized religion at the same time you have the freedom and flexibility to choose what parts of the organized religion you’re going to obey.

I ran into a rabbi in Montana who–they asked him, `Well, what sort of rel–Judaism do you practice? Is it conservative, Orthodox and reform?’ And he said, `Flexodoxy,’ which is a perfect bobo word for flexibility and freedom on the one hand and Orthodoxy on the other.

And in the book, I’m–I’m very–I praise the way bobos have changed our commercial life. I think our stores are much more interesting. Our–our companies are much more interesting than they used to be. But religious life and political life, I think that they’ve had a bad effect on, because this idea to g–have it both ways–to say, `Well, I’m going to rejoin Orthodox religion, but I’m going to choose what parts of the Orthodox religion I’m going to follow. You know, I just want a little community and a little custom and a little, you know, nice ritual, but I’m not going to defer to God. I’ll d–I’ll overrule God when I disagree with him,’ I think that’s ultimately an unworkable way to have religion. If you can’t defer to the authority of God, then you’re–you’re ultimately going to have a problem. So I…

LAMB: Book’s dedicated to Jane.

Mr. BROOKS: That’s my wife.

LAMB: Where did you meet her?

Mr. BROOKS: I met her at the University of Chicago. She was a student there with me.

LAMB: What was she studying?

Mr. BROOKS: She was studying anthropology.

LAMB: What does she do now?

Mr. BROOKS: She is raising our three kids. I g–I think the biggest change in her life is that she converted to Judaism, de–despite my pressure, and has become very serious about it and we send our kids to a Jewish school, and I’m one of those people who are mostly secular, but have found myself getting dragged kicking and screaming back into religion.

LAMB: The most abstemious time in history?

Mr. BROOKS: Well, the most abstemious time in recent history, I think, the bo–if you look at bobo leisure time and you compare it again to the 1950s, the ’50s real–really were gin-soaked. It was the last grage–great age of drinking. I mention in the book I happened to see in–on cable TV, a game called « Match Game ’73, » which was done in 1973, where the guest or the–the contestant had to pick–complete a phrase and then match it with six celebrities who would also complete the same phrase and they were supposed to get the same match. And it was `Half blank.’ And he said, `Half drunk.’ I though, `Well, that’s weird. Nobody–none of those six celebrities will also say « Half drunk. »‘ But four of the six said `Half drunk.’ This is 1973. Now we’d say `half-and-half.’ The–the amount of boozing that went on in American life then–or really in–all through American life, was high.

But now you’ve got an elite based on brain power and not connections. So we’ve got to show how mentally alert we are all the time, and therefore, coffee has overtaken booze as the social drink of status. And that’s–that’s another shift you get when you t–go–get away from a–an elite based on blood to an elite based on brain power.

LAMB: Back to your–the chapter on politics. You say, `We have allowed our political views to be corroded with an easy pseudo-cynicism that holds that all politicians are crooks and all public endeavor is a sham.’

Mr. BROOKS: Yeah. Well, that’s not only true of bobos, that’s true of everything. I mean, that…

LAMB: Why has this ha–why has it happened?

Mr. BROOKS: That’s a good question. It could be because the stakes are lower in political life since the end of the Cold War or it could be just our populism has rung a–run amok. There’s something always consistent in American history that says politics–you know, these politicians, they’re all scoundrels and we all distrust authority figures. And so you have a populous distrust of authority figures. And then–excuse me–the new left came along distrusting authority figures, which is sort of a left-wing version of the same populism, and that triumphed. So now everybody–`Oh, the authority figures, they’ll all full of it. Congressmen, they all do it,’ and nobody is willing to admit the truth. There’s–you have people in Washington who are outstanding individuals who are as good statesmen as, you know, one normally gets–Henry Hyde or Robert Rubin, people who really do an outstanding job. But instead, you get what is really an easy cynicism. It’s easy to say, `Oh, they’re all scoundrels. They’re all crooks.’ It’s simply not true, though.

LAMB: If you had to have a couple of books on your shelf that would define what you really think about everything and is kind of your guiding light, what would they be?

Mr. BROOKS: Hmm, that’s a good question. Burke’s « Reflections on the Revolution of France, » an essay by Oakshot called « On Rationalism. »

LAMB: Who is Oakshot?

Mr. BROOKS: Michael Oakshot is an English philosopher of this century–died not too long ago–and he–he echoed Burke in saying, `These ideas to rationally transform society are doomed to failure. It’s important to understand the institutions we have all around us and cherish them,’ and « On Rationalism » was a devastating essay against people who think you can figure it all out just by pure reason.

Hayek also wrote many of the same things, by the way, saying, `You can’t plan an economy because we can’t understand it all.’ Isaiah Berlin had a great essay called « The Hedgehog and the Fox, » about Tolstoy’s understanding of wisdom and it was the same thing, `You–you should be sensitive to the world around you.’

And then a book I–I make a big deal of in my book, which is Jane Jacobs’ « The Rise and Decline of Gr–The Rise and Decline of Great American Cities, » which is really the proto-bobo book because she took–there were two views of order. The bourgeois were–were a view of order, of society which was to have orders, you need to have rigid rules, everything has to be hyperorganized. That was the one way of looking out at the world. And then the–the bohemian idea that you shouldn’t have order, you should have disorder, you should–everything should be emancipated and anarchy was wonderful.

She looked around at a city street in Greenwich Village, where she was living, and said, `All these people, these shopkeepers are going about their way and it seems kind of dis–disorderly. But it all makes for a coherent order the way a forest is a coherent order.’ You know, this shopkeeper comes out, looks out on the street, sees something. Another shopkeeper comes out, looks for something, and then suddenly there’s a man trying to coax a young girl into a car, and suddenly the whole street stops. It seems disordered. But it stops because they’re not sure: Is this man really going to kidnap this girl? Then it turns out the man is just her father trying to get her in the car. And what she saw was this organic order, this organic way society organizes itself. Nobody plans it, but it’s a series of individual decisions which cohere to form an order. And that is really the reconciliation between the emancipated freedom and the rigid order of so many old authoritarian regimes.

LAMB: Next book?

Mr. BROOKS: I have ideas for the next book, but they’re all half-baked right now.

LAMB: Any subject?

Mr. BROOKS: Well, the subject I want to ask about: Is what makes us Americans? I think Americans, despite the information age and the global economy, really are different from everybody else. And we don’t have a good sense of what that is because our sense of patriotism is outdated. It’s re–based on war. I’d like to figure out what makes us Americans today.

LAMB: Our guest, David Brooks. First book, « Bobos in Paradise. » Thanks for joining us.

Mr. BROOKS: Thank you.

Voir encore:

Superiority Complex

We have democratized elitism in this country. Now everybody can be a snob

David Brooks

The Atlantic

November 2002

« Know thyself, » the Greek sage advised. But of course this is nonsense. Truly happy people live by the maxim « Overrate thyself. » They are raised by loving parents who slather them with praise. They stride through life with a confidence built on an amazing overestimation of their own abilities. And they settle into an old age made comfortable by the warm glow of self-satisfaction. Each of these people is a god of self-esteem, dwelling on a private Olympus.

Imagine two of these gods meeting at a nursery-school parents’ social. She is an anthropologist at a community college and chairs the local globalization study seminar. He is an upper-level executive who was recently named Payroll Person of the Year by the West Coast Regional Payroll Professionals Association.

She appears before him with her Tibetan-motif dangly earrings, Andrea Dworkin-inspired hairstyle, peasant blouse, and open-toed sandals (left-wing activists of a certain bent have a strange tendency toward toe exhibitionism). She has constructed a life that « validates » her at every turn. Her Working Assets cell-phone rate plan, her yeast-free spelt bread, and her membership in the Chain Store Boycott League all remind her of her enlightened values and commitment to social justice.

Her accomplishments are really quite impressive. Her journal essay on Latino urban quilting generated intense discussion in the field. She is by far the best outdoorswoman in the Georgia O’Keeffe Hiking Club. She has a reputation in her circle as something of a salad connoisseur, and her views on progressive bluegrass festivals are sought by people she barely knows. In short, she can enter any room aware that she is a person of consequence.

Unlike the anthropologist, the payroll man does not live the sort of lifestyle that is unimaginable without futons. He has never once wanted to free Mumia, or had any views whatsoever concerning Mumia; he doesn’t even know who Mumia is. He is more interested in college football and tassels. His loafers have tassels. His golf bag has tassels. If he could put tassels around the Oklahoma-football vanity plate on his Porsche, his life would be complete.

At the parents’ social he is a bit disconcerted, because he’s not used to socializing in a room that doesn’t have a wet bar. Nonetheless, he, too, has constructed a life that reinforces and magnifies his self-esteem at every turn. Every piece of plastic in his wallet reminds him of his own significance. His American Express card is platinum, his United Airlines frequent-flyer award level is Premier Executive, his Hilton Honors category is Deity.

His watch is wafer-thin. He is always the favorite in closest-to-the-pin contests at resort-hotel motivational conferences. Yet his greatest source of pride is that he, like most American men, considers himself a master of transportation. He knows a secret parking spot close to the entrance of his local airport. Every bag he owns is on wheels, for easy maneuverability. He has memorized his seven frequent-flyer numbers, and he never, ever sets off the metal detectors. He knows which Boeing models have the widest emergency aisles (for extra legroom) and which first-class lounges offer the best mimosas. He glides through his travels infinitely more knowledgeably than the queued-up mortals around him.

When these two impressive individuals meet at the hors d’oeuvres table, they naturally detest each other. The anthropologist secretly reflects that whereas her four-year-old can sing the entire alphabet song, can identify six of the first ten numerals, and was clearly the most promising student in the Parent-Toddler Poetry Workshop, Mr. Payroll’s little boy spends all day on the ground staring at toy-truck wheels. Mr. Payroll is thinking that whereas his little guy is so mature that he leads the class in tearless morning drop-offs, the anthropologist’s girl sobs hysterically and clings to her mother’s legs as if she were being abandoned to the Khmer Rouge whenever her mother tries to kiss her good-bye.

Despite their feelings of mutual contempt, the two manage to have a pleasant conversation, mostly about the wonderfulness of the nursery school they have selected for their kids. Then they retreat to their respective cultural klatches feeling greatly superior to the person they have just left behind.

We have democratized elitism in this country. There is no longer a clear pecking order, with the Vanderbilts and the Biddles and the Roosevelts at the top and everybody else down below. Everybody gets to be an aristocrat now. And the number of social structures is infinite. You can be an outlaw-biker aristocrat, a corporate-real-estate aristocrat, an X Games aristocrat, a Pentecostal-minister aristocrat. You will have your own code of honor and your own field of accomplishment. And everybody can be a snob, because everybody can look down from the heights of his mountaintop at those millions of poor saps who are less accomplished in the field of, say, skateboard jumping, or who are total poseurs when it comes to financial instruments, or who are sadly backward when it comes to social awareness or the salvation of their own souls.

Communications technology has expanded the cultural space. We now have thousands of specialized magazines, newsletters, and Web sites catering to every social, ethnic, religious, and professional clique. You can construct your own multimedia community, in which every magazine you read, every cable show you watch, every radio station you listen to, reaffirms your values and reinforces the sense of your own rightness. It is possible, maybe even inevitable, that you will slide into a solipsism that allows you precious little contact with people totally unlike yourself. But in your enclosed sphere you will feel very important.

This is not all bad: in this segmented world everybody gets to be successful. If, like me, you believe that human beings are motivated primarily by a desire for recognition, rather than a desire for money, you have to applaud, at least a bit. Unlike money, grandiosity is in unlimited supply; we can all feel tremendously significant. As a journalist, I naturally believe that those who spout their opinions in magazines and on TV—contributing to public discourse, we call it—are leading worthier lives than those whose passion is casino design. The casino designers no doubt think that pundits are pathetic. I recall a Hollywood starlet who remarked at the White House correspondents’ dinner a few years ago that it was cute to see all the nerds trying to have fun.

In some ways the health of a society can be measured by how many avenues to self-importance it opens up. In America, which is a successful society, we can all be celebrities in some little sphere, and we are very impressed with ourselves. During the most recent presidential election a Time magazine-CNN poll asked voters whether they were in the top one percent of income earners. Nineteen percent reported that they were, and another 20 percent said that they expected to be there one day.

We are a nation in which almost everybody is above average. We are convinced that we are running our own lives quite well, whereas the idiots around us are screwing up theirs. The journalist David Whitman called this « the optimism gap » in his 1998 book of the same name: my kids’ school is good, but the nation’s schools stink; my congressman is wonderful, but members of Congress in general are bums; my neighborhood is safe, but crime in general is rampant. It’s similar to the attitude that George Carlin says many people bring with them onto the highway: I drive responsibly, but people who drive faster than I do are maniacs, and people who drive slower are idiots.

From the archives:

« The Next Church » (August 1996)

Among the labels one hears are full-service churches, megachurches, seven-day-a-week churches, and shopping-mall churches. Whatever the name, these large and dynamic congregations are the fastest-growing ones in the country. By Charles Trueheart

Still, this pluralism does have its downsides. First, it can’t be good that most Americans have entered their own little worlds of self-validation and know very little about their countrymen outside. Consider how little a New York television-news producer probably knows about people who are active in Willow Creek and other megachurches. Or how little a Texas rancher probably knows about people who care whether Cornel West teaches at Harvard or Princeton. Not long ago these different people would have had Life magazine in common, or Walter Cronkite. A generation ago compulsory military service threw diverse people together. But none of this is the case any longer.

Second, pluralism of this sort encourages an easygoing relativism: I feel good about the code of honor in my little social set. Those people over there feel good about the code of honor in their social set. As long as we don’t try to impose our values on anybody else, we will all live in harmony. That sounds like a recipe for moral mediocrity.

Third, it leads to national stagnation. The great radicals all felt in some way frustrated; they felt that society was blocking their expectations and must be fundamentally questioned and reformed. Think of the African-Americans who led the civil-rights marches, and the New York Jewish intellectuals who saw the top echelons of society closed to them. But now the civil-rights activist becomes a talk-show host on Black Entertainment Television, and the Jewish intellectual becomes the president of the Modern Language Association. Successful in their own worlds, they feel little compunction about not even speaking the language of those outside. Each segment of society becomes a purer version of itself as the nation as a whole becomes more static.

Surely it would be a good thing if people were encouraged to climb outside their milieu. It would be nice, for example, if AmeriCorps became a rite of passage for young Americans, so that at least for a year of their lives they would be with people unlike themselves. It would be nice if adults who rail against the religious right would go into megachurches or Christian bookstores and actually learn something about the millions they disdain. It would be nice, in other words, if everybody spent some time playing sociologist, and learned about the strangers who are our fellow citizens.

On the other hand, it is delicious to feel oneself the Lord High Achiever of one’s own little community. So perhaps it is inevitable that we will just sit back and acknowledge the continued segmentation of our society. In which case I propose a new monument for the Mall in Washington: a huge circular structure, with gleaming marble on the outside and magnifying mirrors covering the walls within. You could walk in and admire reflections of yourself from all angles. And when you reached the center, a great neon sign would flash on, broadcasting to the world the credo of the age: « I Please Me. »

Voir de plus:

People Like Us

We all pay lip service to the melting pot, but we really prefer the congealing pot

David Brooks

The Atlantic Home

September 2003

Maybe it’s time to admit the obvious. We don’t really care about diversity all that much in America, even though we talk about it a great deal. Maybe somewhere in this country there is a truly diverse neighborhood in which a black Pentecostal minister lives next to a white anti-globalization activist, who lives next to an Asian short-order cook, who lives next to a professional golfer, who lives next to a postmodern-literature professor and a cardiovascular surgeon. But I have never been to or heard of that neighborhood. Instead, what I have seen all around the country is people making strenuous efforts to group themselves with people who are basically like themselves.

Human beings are capable of drawing amazingly subtle social distinctions and then shaping their lives around them. In the Washington, D.C., area Democratic lawyers tend to live in suburban Maryland, and Republican lawyers tend to live in suburban Virginia. If you asked a Democratic lawyer to move from her $750,000 house in Bethesda, Maryland, to a $750,000 house in Great Falls, Virginia, she’d look at you as if you had just asked her to buy a pickup truck with a gun rack and to shove chewing tobacco in her kid’s mouth. In Manhattan the owner of a $3 million SoHo loft would feel out of place moving into a $3 million Fifth Avenue apartment. A West Hollywood interior decorator would feel dislocated if you asked him to move to Orange County. In Georgia a barista from Athens would probably not fit in serving coffee in Americus.

It is a common complaint that every place is starting to look the same. But in the information age, the late writer James Chapin once told me, every place becomes more like itself. People are less often tied down to factories and mills, and they can search for places to live on the basis of cultural affinity. Once they find a town in which people share their values, they flock there, and reinforce whatever was distinctive about the town in the first place. Once Boulder, Colorado, became known as congenial to politically progressive mountain bikers, half the politically progressive mountain bikers in the country (it seems) moved there; they made the place so culturally pure that it has become practically a parody of itself.

But people love it. Make no mistake—we are increasing our happiness by segmenting off so rigorously. We are finding places where we are comfortable and where we feel we can flourish. But the choices we make toward that end lead to the very opposite of diversity. The United States might be a diverse nation when considered as a whole, but block by block and institution by institution it is a relatively homogeneous nation.

When we use the word « diversity » today we usually mean racial integration. But even here our good intentions seem to have run into the brick wall of human nature. Over the past generation reformers have tried heroically, and in many cases successfully, to end housing discrimination. But recent patterns aren’t encouraging: according to an analysis of the 2000 census data, the 1990s saw only a slight increase in the racial integration of neighborhoods in the United States. The number of middle-class and upper-middle-class African-American families is rising, but for whatever reasons—racism, psychological comfort—these families tend to congregate in predominantly black neighborhoods.

In fact, evidence suggests that some neighborhoods become more segregated over time. New suburbs in Arizona and Nevada, for example, start out reasonably well integrated. These neighborhoods don’t yet have reputations, so people choose their houses for other, mostly economic reasons. But as neighborhoods age, they develop personalities (that’s where the Asians live, and that’s where the Hispanics live), and segmentation occurs. It could be that in a few years the new suburbs in the Southwest will be nearly as segregated as the established ones in the Northeast and the Midwest.

Even though race and ethnicity run deep in American society, we should in theory be able to find areas that are at least culturally diverse. But here, too, people show few signs of being truly interested in building diverse communities. If you run a retail company and you’re thinking of opening new stores, you can choose among dozens of consulting firms that are quite effective at locating your potential customers. They can do this because people with similar tastes and preferences tend to congregate by ZIP code.

The most famous of these precision marketing firms is Claritas, which breaks down the U.S. population into sixty-two psycho-demographic clusters, based on such factors as how much money people make, what they like to read and watch, and what products they have bought in the past. For example, the « suburban sprawl » cluster is composed of young families making about $41,000 a year and living in fast-growing places such as Burnsville, Minnesota, and Bensalem, Pennsylvania. These people are almost twice as likely as other Americans to have three-way calling. They are two and a half times as likely to buy Light n’ Lively Kid Yogurt. Members of the « towns & gowns » cluster are recent college graduates in places such as Berkeley, California, and Gainesville, Florida. They are big consumers of DoveBars and Saturday Night Live. They tend to drive small foreign cars and to read Rolling Stone and Scientific American.

Looking through the market research, one can sometimes be amazed by how efficiently people cluster—and by how predictable we all are. If you wanted to sell imported wine, obviously you would have to find places where rich people live. But did you know that the sixteen counties with the greatest proportion of imported-wine drinkers are all in the same three metropolitan areas (New York, San Francisco, and Washington, D.C.)? If you tried to open a motor-home dealership in Montgomery County, Pennsylvania, you’d probably go broke, because people in this ring of the Philadelphia suburbs think RVs are kind of uncool. But if you traveled just a short way north, to Monroe County, Pennsylvania, you would find yourself in the fifth motor-home-friendliest county in America.

Geography is not the only way we find ourselves divided from people unlike us. Some of us watch Fox News, while others listen to NPR. Some like David Letterman, and others—typically in less urban neighborhoods—like Jay Leno. Some go to charismatic churches; some go to mainstream churches. Americans tend more and more often to marry people with education levels similar to their own, and to befriend people with backgrounds similar to their own.

My favorite illustration of this latter pattern comes from the first, noncontroversial chapter of The Bell Curve. Think of your twelve closest friends, Richard J. Herrnstein and Charles Murray write. If you had chosen them randomly from the American population, the odds that half of your twelve closest friends would be college graduates would be six in a thousand. The odds that half of the twelve would have advanced degrees would be less than one in a million. Have any of your twelve closest friends graduated from Harvard, Stanford, Yale, Princeton, Caltech, MIT, Duke, Dartmouth, Cornell, Columbia, Chicago, or Brown? If you chose your friends randomly from the American population, the odds against your having four or more friends from those schools would be more than a billion to one.

Many of us live in absurdly unlikely groupings, because we have organized our lives that way.

It’s striking that the institutions that talk the most about diversity often practice it the least. For example, no group of people sings the diversity anthem more frequently and fervently than administrators at just such elite universities. But elite universities are amazingly undiverse in their values, politics, and mores. Professors in particular are drawn from a rather narrow segment of the population. If faculties reflected the general population, 32 percent of professors would be registered Democrats and 31 percent would be registered Republicans. Forty percent would be evangelical Christians. But a recent study of several universities by the conservative Center for the Study of Popular Culture and the American Enterprise Institute found that roughly 90 percent of those professors in the arts and sciences who had registered with a political party had registered Democratic. Fifty-seven professors at Brown were found on the voter-registration rolls. Of those, fifty-four were Democrats. Of the forty-two professors in the English, history, sociology, and political-science departments, all were Democrats. The results at Harvard, Penn State, Maryland, and the University of California at Santa Barbara were similar to the results at Brown.

What we are looking at here is human nature. People want to be around others who are roughly like themselves. That’s called community. It probably would be psychologically difficult for most Brown professors to share an office with someone who was pro-life, a member of the National Rifle Association, or an evangelical Christian. It’s likely that hiring committees would subtly—even unconsciously—screen out any such people they encountered. Republicans and evangelical Christians have sensed that they are not welcome at places like Brown, so they don’t even consider working there. In fact, any registered Republican who contemplates a career in academia these days is both a hero and a fool. So, in a semi-self-selective pattern, brainy people with generally liberal social mores flow to academia, and brainy people with generally conservative mores flow elsewhere.

The dream of diversity is like the dream of equality. Both are based on ideals we celebrate even as we undermine them daily. (How many times have you seen someone renounce a high-paying job or pull his child from an elite college on the grounds that these things are bad for equality?) On the one hand, the situation is appalling. It is appalling that Americans know so little about one another. It is appalling that many of us are so narrow-minded that we can’t tolerate a few people with ideas significantly different from our own. It’s appalling that evangelical Christians are practically absent from entire professions, such as academia, the media, and filmmaking. It’s appalling that people should be content to cut themselves off from everyone unlike themselves.

The segmentation of society means that often we don’t even have arguments across the political divide. Within their little validating communities, liberals and conservatives circulate half-truths about the supposed awfulness of the other side. These distortions are believed because it feels good to believe them.

On the other hand, there are limits to how diverse any community can or should be. I’ve come to think that it is not useful to try to hammer diversity into every neighborhood and institution in the United States. Sure, Augusta National should probably admit women, and university sociology departments should probably hire a conservative or two. It would be nice if all neighborhoods had a good mixture of ethnicities. But human nature being what it is, most places and institutions are going to remain culturally homogeneous.

It’s probably better to think about diverse lives, not diverse institutions. Human beings, if they are to live well, will have to move through a series of institutions and environments, which may be individually homogeneous but, taken together, will offer diverse experiences. It might also be a good idea to make national service a rite of passage for young people in this country: it would take them out of their narrow neighborhood segment and thrust them in with people unlike themselves. Finally, it’s probably important for adults to get out of their own familiar circles. If you live in a coastal, socially liberal neighborhood, maybe you should take out a subscription to The Door, the evangelical humor magazine; or maybe you should visit Branson, Missouri. Maybe you should stop in at a megachurch. Sure, it would be superficial familiarity, but it beats the iron curtains that now separate the nation’s various cultural zones.

Look around at your daily life. Are you really in touch with the broad diversity of American life? Do you care?

Voir encore:

JERSEY
Think Left, Live Right? Hello, Bobo.
Debra Galant
The New York Times

June 25, 2000

SOME of us in the social commentary business have spent the better part of their 40’s mocking a certain type of person out here in suburbia. You know who I’m talking about, of course: the kind who pays extra for distressed jeans with holes in them, gives their children Rolodexes for Christmas and actually understands the menu at Starbucks.

For lack of a better term, we might have called them Yuppies, or post-Yuppies. Sometimes we called them Boomers, and sometimes we just described the era — throwing in knowing references to  »fin de siecle » America, as if it was going out of style.

Then came the decade nobody knew quite how to describe. We were all getting a little desperate when the journalist David Brooks came along with the book,  »Bobos in Paradise: The New Upper Class and How They Got There » (Simon & Schuster, $25). Bobos, in case you haven’t heard, are not clowns in the Big Apple Circus. They are Bourgeois Bohemians, members of the overeducated class that, as a friend of ours in academia says, like to  »think left and live right. »

They are the indulged and indulgent, coffee (or decaf latte)-swigging achievers with a Palm Pilot in one hand and a cell phone in the hand. And, yes, David Brooks confirmed to us on the phone the other day, New Jersey is a Bobo paradise — what with all the little  »faux cities » like Montclair, Ridgewood and Princeton, filled with ‘people who don’t want to admit they’re suburbanites. »

You know who you are. Just in case you don’t, though, here is a quiz.

1. I go to church or synagogue to:

a. pray

b. be part of a religious community and reconnect with my ancestral heritage

c. network

2. My favorite grocery store is:

a. Pathmark

b. Kings

c. Wherever they’ve got organic cilantro at $5.99 an ounce

3. My favorite sport is:

a. football

b. baseball

c. women’s soccer

4. My favorite gift for my children’s teachers is:

a. homemade brownies

b. a gift certificate to Barnes & Noble

c. signed copies of my books

5. In my backyard I’m growing:

a. Jersey tomatoes

b. a perennial garden

c. genetically engineered cannibas-free marijuana, which I sell on the Web

6. My favorite vacation is:

a. a week at the Jersey Shore

b. a month on Martha’s Vineyard

c. turning off my cell phone at the New Jersey Performing Arts Center

7. I think there should be a Starbucks:

a. in every town in New Jersey

b. in every movie theater

c. while you’re waiting in line at the bank

8. My kid:

a. got 1200 on the College Boards

b. got 1600 on the College Boards

c. aced his Peace Corps application

9. I like to go antiquing:

a. in Chester

b. on eBay

c. at Jon Corzine’s house on trash day

10. The crime I fear the most is:

a. carjacking

b. hijacking

c. having my intellectual property stolen

11. In Bobo neighborhoods, all the women are strong, the men are good-looking and the children are:

a. above average

b. gifted and talented

c. above the 95th percentile

12. My pet peeve is:

a. all the tolls on the Garden State Parkway

b. three-inch fingernails

c. misplaced commas

13. I have nightmares about:

a. merging on the Jersey Turnpike

b. discovering radon in my basement

c. getting bumped off Charlie Rose

14. My favorite thing to do on the Internet is:

a. follow my stocks

b. get the ski reports

c. manipulate the book rankings on Amazon.com

15. A Bobo health crisis is:

a. stroke

b. heart attack

c. laryngitis

Drawing (Nancy Doniger)

Voir enfin:

Les Bobos

Renaud

On les appelle bourgeois bohêmes
Ou bien bobos pour les intimes
Dans les chanson d’Vincent Delerm
On les retrouve à chaque rime
Ils sont une nouvelle classe
Après les bourges et les prolos
Pas loin des beaufs, quoique plus classe
Je vais vous en dresser le tableau
Sont un peu artistes c’est déjà ça
Mais leur passion c’est leur boulot
Dans l’informatique, les médias
Sont fier d’payer beaucoup d’impôts

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

Ils vivent dans les beaux quartiers
ou en banlieue mais dans un loft
Ateliers d’artistes branchés,
Bien plus tendance que l’avenue Foch
ont des enfants bien élevés,
qui ont lu le Petit Prince à 6 ans
Qui vont dans des écoles privées
Privées de racaille, je me comprends

ils fument un joint de temps en temps,
font leurs courses dans les marchés bios
Roulent en 4×4, mais l’plus souvent,
préfèrent s’déplacer à vélo

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

Ils lisent Houellebecq ou philippe Djian,les Inrocks et Télérama,
Leur livre de chevet c’est surand
Près du catalogue Ikea.
Ils aiment les restos japonais et le cinéma coréen
passent leurs vacances au cap Ferret
La côte d’azur, franchement ça craint
Ils regardent surtout ARTE
Canal plus, c’est pour les blaireaux
Sauf pour les matchs du PSG
et d’temps en temps un p’tit porno

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

Ils écoutent sur leur chaîne hi fi
France-info toute la journée
Alain Bashung Françoise Hardy
Et forcement Gérard Manset
Ils aiment Desproges sans même savoir
que Desproges les détestait
Bedos et Jean Marie Bigard,
même s’ils ont honte de l’avouer
Ils aiment Jack Lang et Sarkozy
Mais votent toujours Ecolo
Ils adorent le Maire de Paris,
Ardisson et son pote Marco

Les bobos, les bobos
Les bobos, les bobos

La femme se fringue chez Diesel
Et l’homme a des prix chez Kenzo
Pour leur cachemire toujours nickel
Zadig & Voltaire je dis bravo
Ils fréquentent beaucoup les musées,
les galeries d’art, les vieux bistrots
boivent de la manzana glacée en écoutant Manu chao
Ma plume est un peu assassine
Pour ces gens que je n’aime pas trop
par certains côtés, j’imagine…
Que j’fais aussi partie du lot


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