Classes moyennes: L’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental (Back in ’55 we were makin’ thunderbirds)

Image result for Thunderbird ad (1955)We were makin’ thunderbirds They were long and low and sleek and fast They were all you ever heard Back in ’55 We were makin’ thunderbirds Now the years have flown and the plants have changed And you’re lucky if you work … Bob Seger
La pièce de Patrick Süskind, La Contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace social. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître « toute relative », comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou de consolation (« il y a bien pire, tu sais »). Pierre Bourdieu
La difficulté est de vivre avec un revenu égalitaire de pays socialiste dans un pays qui ne l’est pas. Louis Chauvel
Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice… Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… (…) Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale. » (…)   Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » (…) Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… » (…) Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale. (…) Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent. (…) Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison. Le Monde
Chantal, nounou, 33 ans est ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents. Pascale Kremer
Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. Charlotte (chercheuse et employeuse d’une nounou tibétaine)
En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent! Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines. Caroline Ibos
Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure. « Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus », souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families. « Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge », décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol. Le Figaro
En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard (…) parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ? C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis  (…) D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. (…) Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. (…) Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (…) dans un pays qui redistribue 56% de son PIB (…) Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. (…) dans un pays où la dépense publique est si forte (…) C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. (…) Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Louis Chauvel

« Société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées », « deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier » …

« Coincées entre un faux libéralisme (…) d’héritiers et un faux socialisme (…) d’ayants-droit » et  exposées à « l’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental »  …

Avec le « sentiment de tenir la société à bout de bras (…) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système (…) et le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement » (…)

A l’heure où, fidèle à son habitude, la France ne s’est toujours pas résolue à faire les réformes que les pays nordiques comme la Nouvelle Zélande ou le Canada ont faites depuis au moins deux  décennies

Se prépare à remettre au pouvoir un parti qui, toujours pas  revenu de ses illusions socialisantes, a largement contribué à l’anomie actuelle …

Comment ne pas reconnaitre, dans le portrait ô combien ressemblant qu’en fait le spécialiste des classes moyennes Louis Chauvel dans le magazine Books, le sort particulièrement difficile de nombre d’entre nous?

Comme, dans le recours aux nounous africaines épinglé par la sociologue Caroline Ibos,  les tentatives de plus en plus désespérées des derniers rescapés qui (s’ils n’ont été – nos deux chercheurs se gardent bien d’en parler! –  définitivement rétamés par le divorce) peuvent encore se payer nos centre-villes  (ou en tout cas, à défaut de l’ouest, leurs quartiers nord ou est) pour « réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale »?

Louis Chauvel : « Les classes moyennes françaises sont écartelées »

Malgré une polarisation des revenus aussi forte qu’aux États-Unis, les inégalités ne se sont pas creusées en France ces trente dernières années. Notre modèle, fondé sur la redistribution, est-il tenable ? Le sociologue Louis Chauvel fait le point sur la question.

Faites-vous pour l’avenir des classes moyennes françaises un diagnostic aussi lugubre que Don Peck, dans son enquête parue dans The Atlantic et traduite dans le numéro de février de Books, pour les classes moyennes américaines ?

Le problème, en France, est que les classes moyennes tombent de plus haut. Dans les années 1990 encore, aussi bien chez les sociologues Henri Mendras et Alain Touraine que dans la vision d’un Jacques Delors, la question sociale était marquée par l’opposition suivante. D’un côté, les classes moyennes – deux Français sur trois, disait Giscard D’Estaing en 1977 – incarnaient le bel équilibre d’un confort intermédiaire, modeste et harmonieux. De l’autre, les extrêmes, à l’écart de ce monde parfait : les « nouveaux pauvres », qui en étaient exclus par le bas, et les privilégiés, qui en étaient exclus par le haut. Ce beau rêve des classes moyennes stables et équilibrées, qui frise l’idéal social d’Aristote ou de Confucius, se délite et laisse place à une réalité plus inquiétante : aujourd’hui, c’est au centre même de la société que nous mesurons des tensions nouvelles, qui ne sont pas fantasmées et psychologiques, mais bien réelles.

Dans Les classes moyennes à la dérive, en 2006, j’ai utilisé la métaphore du morceau de sucre au fond de la tasse à café pour caractériser la dynamique sociale française : dans la partie haute du sucre, rien ne se passe, en apparence, alors que la déliquescence qui ronge les parties inférieures remonte progressivement par capillarité, et que tout l’édifice finira par s’écrouler si rien n’est fait.

En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard. Il nous a fallu dix années de chômage de masse pour détecter enfin, au milieu des années 1980, la « nouvelle pauvreté », et nous avons inventé le RMI en 1989 ; il couvre aujourd’hui un million de personnes. Il a fallu attendre le milieu des années 1990, et Emmanuel Todd, pour prendre conscience de la nouvelle fracture sociale – la rupture entre les classes populaires et les classes moyennes ; pour colmater la brèche, nous avons inventé la CMU (4 millions de bénéficiaires) et la Prime pour l’emploi (9 millions). Si nous allons au bout de cette logique, parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ?

C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis, comme le montre David Autor, du MIT. Il en résulte l’apparition d’un large sous-prolétariat exclu de l’« emploi décent », si l’on veut bien désigner ainsi le travail stable de niveau intermédiaire caractéristique de la société salariale des années 1970. D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. Cette stabilité serait une très bonne chose s’il s’agissait d’éviter les dégradations humaines et sociales liées à la pauvreté de masse telle qu’on peut l’observer dans des régions entières des Etats-Unis : Detroit, Baltimore ou Pittsburgh sont autant de noms qui évoquent l’horreur postindustrielle américaine. Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. Pour ne rien dire des affres d’un monde du travail qui, dans le public comme dans le privé, apparaît comme un lieu de maltraitance systémique, où le management semble parfois vouloir dégoûter les salariés.

Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (en ville, où sont les généralistes à 23 euros disponibles hors des heures de bureau et que la mutuelle remboursera intégralement ?), pour une retraite lointaine dont l’horizon s’éloigne à mesure que l’on s’en approche, pour un parc de logements sociaux où abondent les situations d’injustice flagrante. Si les mannes célestes de l’Etat pourvoyeur de bien-être allaient réellement, en France, dans le sens de la justice sociale, dans un pays qui redistribue 56% de son PIB, il n’y aurait pas de problème. Mais les classes moyennes n’y croient plus.

Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. Pour le salarié de niveau intermédiaire, le travail régulier, qualifié, inscrit dans le long terme, ne rapporte plus : en 1970, la seule possession d’un diplôme permettait de se loger sans l’aide de personne ; en 2012, quel que soit le milieu social, le soutien des parents reste essentiel pour les moins de 50 ans. En définitive, beaucoup peinent à comprendre comment, dans un pays où la dépense publique est si forte, les difficultés sociales peuvent être aussi prégnantes. C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. Entre la retraite à 60 ans, les 35 heures, le décrochement du salaire net par rapport au vrai coût de la vie, et notamment du logement, l’explosion du coût des mutuelles, la difficulté croissante à se soigner ou accéder au logement social lorsqu’on n’a pas toute sa semaine pour soi, la figure du travailleur se rapproche de celle du martyr pour les membres concernés des classes moyennes.

Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Tels sont les reproches que les classes moyennes en souffrance adressent au système social contemporain (1). La décennie sera marquée par cette prise de conscience. Les Français ne deviendront jamais des Américains, mais les membres d’une société à statut (ce que les Etats-Unis ne seront jamais) privés de protection sociale.

La désindustrialisation touche-t-elle également la France de manière redoublée ?

Depuis trente ans, face à la révolution des transports maritimes et aériens qui a mis en concurrence directe des ouvriers à 2 000 dollars par mois avec des ouvriers à 100 dollars, les pays développés ont réagi très diversement. La stratégie implicite des Etats-Unis est très simple : ce défi n’est pas si grave tant que le travail reste au centre de tout, chose possible à condition de laisser filer les inégalités ; résultat, les Etats-Unis deviennent à la fois un pays hyper développé et un pays en développement. Et l’on voit des communautés urbaines opulentes jouir d’un bien-être de niveau helvétique alors qu’à quelques kilomètres de là, il est des quartiers où l’espérance de vie peut-être comparable à celle de certains pays africains. Les meilleures universités peuvent être des ilôts géographiques cotoyant les pires difficultés sociales. Surtout, pour les classes moyennes inférieures, le travail industriel, riche et qualifiant, parti au loin, est remplacé par un travail de service pauvre. Cette équation, intenable en France, fonctionne aux Etats-Unis parce la population est convaincue qu’il n’existe pas de sot métier pour qui sait en saisir les opportunités. Pour renouveler chaque fois le rêve américain, l’exemple du balayeur devenu manager ou P-DG est sans cesse rappelé. Evidemment, cet exemple n’a pas de réalité statistique très différente de celle qu’elle a en Europe, mais chaque nouvelle génération d’immigrant (des fondateurs aux Irlandais, puis des Italiens aux Hispaniques, et maintenant des Chinois aux Indiens) a eu plus que l’espoir de se faire une place au soleil.

Cela étant, bien sûr, une partie des Américains entretient le souvenir de l’âge d’or des classes moyennes dans les années 1950, une période qui a réellement existé, quand l’ouvrier presque analphabète pouvait devenir technicien et avait la quasi-certitude de pouvoir envoyer ses enfants à l’Université. Cette mémoire d’un âge d’or perdu se transmet, en Amérique, sur plusieurs générations. Depuis les années 1970 et la mise en concurrence de l’ouvrier américain avec celui des pays à bas salaire, les Etats-Unis ont maintenu l’hypothèse que le marché permettrait spontanément la conversion du mécanicien automobile en mécanicien d’aviation ou en spécialiste de la logistique. En réalité, autour de Detroit, Flint, Cleveland, Philadelphie et tant d’autres villes industrielles, des banlieues de toutes appartenances ethniques sont devenues des déserts économiques peuplés d’une humanité en deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier. L’anthropologue Katherine Newman, dans son livre Falling from Grace (« déchoir »), paru en 1999, décrivait ainsi fort bien l’expérience d’individus confrontés à la déchéance sociale. Une moitié de la population parvient à sortir grandie de l’épreuve, mais pas l’autre.

Voir aussi:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

Pascale Kremer

Le Monde

01.02.12

Pour la première fois, une sociologue décrypte les relations complexes entre les parents et leurs employées à domicile d’origine africaine

Une poignée de femmes noires, dans un square, serrées à trois ou quatre par banc, surveillent des enfants blancs. Personne ne les remarque, la scène est, à Paris, d’une absolue banalité. Caroline Ibos, elle, a pris le temps de les voir. Cette enseignante en sociologie politique à l’université Rennes-II a mené une enquête inédite sur les nounous africaines qui viennent garder à domicile les enfants des couples bi-actifs parisiens. Durant trois ans, fréquentant jour après jour le même square, elle a gagné la confiance d’une douzaine de femmes ivoiriennes qui se sont confiées, puis elle est passée de l’autre côté du miroir, rencontrant quelques dizaines d’employeurs français.

Son livre, Qui gardera nos enfants ? (Flammarion), sort le 8 février. Passionnant. Révélateur d’un état de la société française – inégalité des sexes dans la sphère domestique, étanchéité des classes sociales, persistances de préjugés raciaux… Et sans doute un rien perturbant pour les parents puisque ces nounous introduites dans l’intimité des foyers se sont transformées à cette occasion en ethnologues des familles françaises.

Tout commence par un recrutement qui tient du cérémonial. C’est en général un samedi après-midi, l’appartement est bien rangé, le ou les enfant(s) à garder et leurs parents sont installés au salon, dans une mise en scène de la famille idéale. La postulante est d’abord jugée sur sa ponctualité et sa capacité à trouver le domicile. Puis la future employeuse dirige l’entretien, le père allant et venant le plus souvent.

Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice…

Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… Il est vrai que saisir une personne à partir de stéréotypes « permet implicitement de justifier sa subordination sociale », analyse Caroline Ibos.

Dans les faits, nous explique-t-elle, la relation employeur/domestique se résume à une relation asymétrique et difficile entre deux femmes. Très vite, le père s’éclipse, pour ne réapparaître le cas échéant qu’au moment du licenciement. Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale. »

Corvéables à merci, les nounous ont le sentiment de n’avoir jamais de répit, de recommencer éternellement les mêmes tâches fastidieuses. Avec le temps, se rajoutent tout un tas de petites missions (« Vous passerez au pressing ? », « Vous rapporterez le pain ? »). Elles ont été embauchées pour s’occuper des enfants, mais, peu à peu, l’ordre des priorités s’inverse. Ce qui compte, c’est que l’appartement soit bien rangé le soir. D’où leur impression d’être femmes de ménage avec enfants à charge, un brin méprisées. Pas de discussion, par exemple, sur l’éducation des enfants, elles se contenteront d’appliquer les consignes.

D’où aussi une fréquente dégradation des relations employeur-employé. Tant que l’enfant est bébé, la nounou a du temps pour nettoyer et ranger. Mais quand il commence à marcher, elle joue avec lui. La mère comprend, bien sûr, mais une insatisfaction s’installe. Et quand la relation s’envenime, les nounous mettent la pédale douce sur le ménage. Elles l’ont avoué à Caroline Ibos, c’est là leur vengeance politique. Pourquoi, d’ailleurs, se donner tant de mal pour un travail qui n’est « pas reconnu comme un vrai travail » ? « Pour la patronne, disent-elles, c’est comme si c’était un plaisir de s’occuper de ses enfants… »

Il y a du vrai dans leurs propos. Les employeuses entendues par Caroline Ibos estiment souvent que cette mission, certes mal payée, précaire, ingrate, relève de la vocation naturelle pour une mère. « Ce qui apaise leur conscience. Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » Au parc, les nounous lui ont confié qu’elles aimaient les enfants dont elles s’occupaient, mais aussi qu’elles les oubliaient très vite une fois parties.

Le regard qu’elles portent sur eux, empreint lui aussi de stéréotypes, n’est pas toujours tendre. Elles les voient trop gâtés, mal élevés. Avec des parents qui seraient soumis aux caprices, craignant sans cesse de les voir perdre leur temps, ne leur transmettant pas de valeurs morales, les incitant à être dans l’égoïsme et la domination, trop précocement attachés à l’argent. « La patronne a tellement peur de ses enfants que quand elle fait une chose qui ne plaît pas, elle dit que c’est moi ! Elle dit : «Les enfants, Aurore veut que vous mangiez des carottes !» », lit-on dans l’enquête. Mais Caroline Ibos souligne aussi que les nounous s’inspirent finalement beaucoup de cette éducation pour leurs propres enfants, comme si elles intériorisaient un modèle de réussite à la française.

Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… »

Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale.

Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent.

Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison

Voir également:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

« Les patrons sont égoïstes. Ils en veulent toujours plus »

Le Monde

01.02.12

Du côté de la patronne comme de la nounou, difficile d’échapper à la relation exploiteur-exploité

Chantal, nounou, 33 ans est Ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents.

Mes premiers employeurs, ils me faisaient travailler plus de douze heures par jour et ils ne payaient pas les heures supplémentaires. Je me sentais exploitée, on s’est très bien engueulés, ils m’ont licenciée en disant que je ne faisais pas le travail… Ensuite il y a eu deux familles, je suis restée quatre ans à chaque fois. Il y a toujours des hauts et des bas. On rend des services, on est là plus tôt, plus tard, quand ils ont besoin, mais quand nous on a besoin d’un jour de récupération pour faire un papier ou aller chez le docteur, ce n’est jamais possible. Pourtant, c’est prévu dans la convention collective [des employés de maison]. J’ai une amie qui l’a, je l’ai lue. Les patrons, ils pensent qu’on ne connaît pas nos droits, ils nous prennent pour des naïfs qui viennent d’Afrique. Une fois, j’ai demandé à arriver une demi-heure plus tard, j’avais un rendez-vous à la mairie pour un HLM, la patronne n’a pas voulu, j’étais écoeurée.

Les patrons sont égoïstes. Ils rentrent le soir, les enfants sont heureux, propres, la maison est bien rangée, ils ne font pas un compliment et ils demandent aux enfants comment ça s’est passé, pas à moi. Ça, ça m’énerve ! Ils ne vous disent jamais qu’ils sont satisfaits de votre travail, que grâce à vous, leurs enfants vont bien, qu’ils commencent à respecter, à écouter. Il n’y a pas de reconnaissance. Ils en veulent toujours plus. C’est un travail très ingrat, je suis gravement épuisée. Toutes mes copines au square en ont marre. »

Charlotte, employeuse, est chercheuse, mère de deux enfants de 2 et 11 ans gardés par une nounou tibétaine.

Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. »

Propos recueillis par P. Kr.

Voir de même:

Les « nounous » dont rêvent les parents exigeants

Agnès Leclair

Le Figaro

08/02/2012

Une enquête décrypte les liens complexes qui se tissent entre les mères et les femmes qui gardent leurs enfants. (Avec une vidéo BFMTV)

De Mary Poppins à Bécassine, la figure de la «nounou» a toujours nourri l’imaginaire populaire et culturel. A l’heure de la mondialisation et des couples bi-actifs, comment sont perçues ces nounous souvent venues des pays du sud et quels liens tissent-elles avec les familles issues de la bourgeoisie des grandes capitales occidentales qui leurs confient leurs enfants?

Pour la première fois, ces rapports employeurs/employés qui se tissent au sein de l’intimité familiale sont décrits et analysés par la sociologue Caroline Ibos, professeur à l’université Rennes-II. Après trois ans d’enquête et des entretiens avec des employées ivoiriennes et leurs employeurs parisiens, elle publie aujourd’hui un essai intitulé Qui gardera nos enfants? (1).

«Les Asiatiques seraient minutieuses mais froides avec les enfants»

«Le recrutement des nounous, estime-t-elle, est encore largement influencé par des stéréotypes culturels». Une sorte de «théorie des races spontanée et orale» sur les nounous présiderait au choix des parents.

Selon ces clichés, «les Asiatiques seraient propres et minutieuses mais froides avec les enfants: les Maghrébines sévères à en être dures, susceptibles mais responsables ; les Colombiennes dociles mais sournoises ; les Africaines nonchalantes, maternelles mais peu portées sur les activités ménagères», rapporte Caroline Ibos.

La fidèle gouvernante noire du film culte Autant en emporte le vent a apparemment marqué durablement les esprits. Elle est encore citée comme référence par certains parents comme cette mère de famille qui vante les mérites des Africaines qui «s’attachent aux mômes comme la nounou de Scarlett o’Hara», raconte le sociologue.

«Les parents sont souvent perdus, démunis quand ils cherchent une garde d’enfant car il y a beaucoup d’affect qui rentre en jeu. Nounou, ce n’est pas un métier comme un autre», explique Cécile Altherr de Family Sphere, réseau d’agences spécialisées dans la garde d’enfants à domicile.

«S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination»

«Ceux qui s’adressent à nous ne demandent généralement pas une nationalité précise, constate la responsable du Répertoire de Gaspard, une association spécialisée dans le recrutement sur mesure de nounous. Ils veulent avant tout être rassurés. S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination, que c’est interdit, et qu’une nounou doit être choisie pour ses diplômes ou ses compétences».

À Paris, une typologie des familles peut être esquissée en fonction de leur préjugés et de leurs choix en matière de garde d’enfant, s’amuse cependant Caroline Ibos. «En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent!, décrit-elle. Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines».

Voir aussi:

Garde d’enfants : la mode des baby-sitters anglophones

Agnès Leclair

Le Figaro

31/08/2011

De plus en plus de parents cherchent à initier leurs petits à l’anglais à la maison, dès 12 mois.

Apprendre une seconde langue dès le berceau: beaucoup de parents en rêvent pour leur enfant. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à passer à l’acte en faisant appel à une baby-sitter étrangère pour s’occuper de leurs petits.

La perle rare convoitée en cette période de rentrée est une «nounou» anglophone. Anglaise, australienne ou américaine, elle étudie dans une université française pour un ou deux ans et s’est déjà occupée de bambins. À l’aise pour les surveiller au parc ou leur donner un bain, elle leur apprendra également à décliner les couleurs de l’arc-en-ciel dans la langue de Shakespeare et leur inculquera le nom des aliments en cuisinant des «chocolate chip cookies».

Jeunes filles au pair plus rares

Les sites d’annonces spécialisés regorgent de demandes: «French family looking for a native English-speaking baby sitter.» Plusieurs agences se sont lancées dans le recrutement de gardes d’enfants en langue étrangère. Créée en 2009 à Paris, la société Babyspeaking a déployé cette année une antenne à Lyon et une autre à Lille. Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure.

«Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus», souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families.

«Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge», décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol.

Ouverture sur le monde

Dans d’autres familles, l’initiation peut démarrer très jeune. Dès douze mois. «Certains parents cherchent des nounous qui puissent aller chercher des enfants à la crèche et former leur oreille très tôt à l’anglais. Il y a peut-être eu un effet “Chatel” car la demande est plus importante cette année», souligne Catherine Leroy. En janvier, le ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, avait en effet plaidé en faveur de l’apprentissage de l’anglais en maternelle.

Soizic, maman d’une petite Morgane de deux ans et demi, ne s’attend cependant pas à des miracles. La fillette, gardée depuis l’année dernière par une Australienne quelques heures par semaine, se familiarise doucement à ces nouvelles sonorités mais ne disserte pas dans deux langues. «Elle dit des petits mots mais on ne fait pas de décompte! Tout passe par le jeu, les chansons. Nous voulons avant tout qu’elle s’amuse et lui offrir une ouverture sur le monde», décrit Soizic.

«Les parents ne s’attendent pas à ce que leur enfant devienne bilingue en quelques mois, renchérit Antoine Gentil. Il y aura cependant des résultats au bout de plusieurs mois si la garde est régulière.» Nombre de parents ayant appris une seconde langue au collège et sans beaucoup la pratiquer à l’oral espèrent avant tout que leur progéniture sera plus à l’aise qu’eux à l’étranger et moins stressés par des questions d’accents. «Ceux qui sont très ambitieux doivent faire attention de ne pas bloquer leur enfant. Après la crèche ou l’école, ils sont fatigués et la qualité du contact avec la baby-sitter doit passer avant le cours de langue» , prévient Catherine Leroy.

  Voir enfin:

L’espace des points de vue

Pierre Bourdieu, In La misère du monde, dir., Seuil, 1993, pp. 9,10 & 11.

Pour comprendre ce qui se passe dans des lieux qui, comme les « cités »ou les « grands ensembles », et aussi nombre d’établissements scolaires, rapprochent des gens que tout sépare, les obligeant à cohabiter, soit dans l’ignorance ou dans l’incompréhension mutuelle, soit dans le conflit, latent ou déclaré, avec toutes les souffrances qui en résultent, il ne suffit pas de rendre raison de chacun des points de vue saisi à l’état séparé. Il faut aussi les confronter comme ils le sont dans la réalité, non pour les relativiser, en laissant jouer à l’infini le jeu des images croisées, mais, tout au contraire, pour faire apparaître, par le simple effet de la juxtaposition, ce qui résulte de l’affrontement des visions du monde différentes ou antagonistes : c’est-à-dire, en certains cas, le tragique qui naît de l’affrontement sans concession ni compromis possible de points de vue incompatibles, parce que également fondés en raison sociale.

Si les entretiens ont été conçus et construits comme des ensembles autosuffisants, susceptibles d’être lus isolément (et dans un ordre quelconque), ils ont été distribués de manière à ce que les gens appartenant à des catégories qui ont des chances d’être rapprochées, voire confrontées, dans l’espace physique (comme les gardiens de HLM et les habitants, adultes ou adolescents, ouvriers, artisans ou commerçants, de ce genre de résidence) se trouvent aussi rapprochés dans la lecture. On espère ainsi produire deux effets : faire apparaître que les lieux dits « difficiles »(comme aujourd’hui la « cité »ou l’école) sont d’abord difficiles à décrire et à penser et qu’il faut substituer aux images simplistes, et unilatérales (celles que véhicule la presse notamment), une représentation complexe et multiple, fondée sur l’expression des mêmes réalités dans des discours différents, parfois inconciliables ; et, à la manière de romanciers tels que Faulkner, Joyce ou Virginia Woolf, abandonner le point de vue unique, central, dominant, bref quasi divin, auquel se situe volontiers l’observateur, et aussi son lecteur (aussi longtemps au moins qu’il ne se sent pas concerné), au profit de la pluralité des perspectives correspondant à la pluralité des points de vue coexistants et parfois directement concurrents. note1(1)

Ce perspectivisme n’a rien d’un relativisme subjectiviste, qui conduirait à une forme de cynisme ou de nihilisme. Il est en effet fondé dans la réalité même du monde social et il contribue à expliquer une grande part de ce qui advient dans ce monde, et, en particulier, nombre des souffrances nées de la collision des intérêts, des dispositions et des styles de vie différents que favorise la cohabitation, notamment au lieu de résidence ou au lieu de travail, de gens différant sous tous ces rapports. C’est à l’intérieur de chacun des groupes permanents (voisins de quartier ou d’immeuble, collègues de bureau, etc.), horizon vécu de toutes les expériences, que sont perçues et vécues, avec toutes les erreurs (de cible notamment) résultant de l’effet d’écran, les oppositions, en matière de style de vie surtout, qui séparent des classes, des ethnies ou des générations différentes. Même si l’on rencontre parfois des personnes que leur trajectoire, autant que leur position, incline à une vision déchirée et divisée contre elle-même (je pense à cette marchande d’articles de sport d’une cité « difficile »qui se sent fondée à se défendre avec vigueur contre les agressions des jeunes, tout en portant sur eux un regard compréhensif), la confrontation directe des différences a pour effet de favoriser la lucidité intéressée et partielle de la polémique (c’est le cas, par exemple, lorsque telle immigrée espagnole invoque la différence entre les structures des familles européennes, qui combinent un taux de fécondité faible et, souvent, une forte discipline de vie, et les familles maghrébines, très prolifiques et souvent vouées à l’anomie par la crise de l’autorité paternelle résultant de la condition de l’exilé, mal adapté et parfois placé sous la dépendance de ses propres enfants).

Il n’est pas jusqu’à l’expérience de la position occupée dans le macrocosme social qui ne soit déterminée ou, au moins, altérée par l’effet directement éprouvé des interactions sociales à l’intérieur de ces microcosmes sociaux, bureau, atelier, petite entreprise, voisinage et aussi famille étendue. La pièce de Patrick Süskind, La contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir du monde social tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace global. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître « toute relative », comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou de consolation (« il y a bien pire, tu sais »). Mais, constituer la grande misère en mesure exclusive de toutes les misères, c’est s’interdire d’apercevoir et de comprendre toute une part des souffrances caractéristiques d’un ordre social qui a sans doute fait reculer la grande misère (moins toutefois qu’on ne le dit souvent) mais qui, en se différenciant, a aussi multiplié les espaces sociaux (champs et sous-champs spécialisés), qui ont offert les conditions favorables à un développement sans précédent de toutes les formes de la petite misère. Et l’on n’aurait pas donné une représentation juste d’un monde qui, comme le cosmos social, a la particularité de produire d’innombrables représentations de lui-même, si l’on n’avait pas fait leur place dans l’espace des points de vue à ces catégories particulièrement exposées à la petite misère que sont toutes les professions qui ont pour mission de traiter la grande misère ou d’en parler, avec toutes les distorsions liées à la particularité de leur point de vue.

On pourrait aussi invoquer le modèle du Don Quichotte qui, notamment en donnant des noms différents, expliqués par des justifications étymologiques diverses, aux mêmes personnages, ou en jouant sur les niveaux de langue, tente de restituer la « multivalence que les mots possèdent pour les différents esprits »et, du même coup, la pluralité des perspectives qui font la complexité et l’ambiguïté de l’existence humaine (cf. L. Spitzer, Linguistic Perspectivism in the « Don Quijote », Linguistics and Literary History : Essays in Linguistics, Princeton University Press, Princeton, 1948, p. 41-85).

One Response to Classes moyennes: L’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental (Back in ’55 we were makin’ thunderbirds)

  1. […] ne pas reconnaitre, dans le portrait ô combien ressemblant qu’en fait le spécialiste des classes moyennes Louis Chauvel dans le magazine Books, le sort particulièrement difficile de nombre d’entre […]

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