Education: C’est la haine d’Israël, imbécile! (It’s Israel-bashing, stupid!)

Je suis horrifié que quelqu’un ait même pu avoir l’idée de donner une information qui n’intéresse personne », poursuit-il. Pour lui, « juif ou pas juif » renvoie à « ce vieux et violent fantasme antisémite qu’il faut débusquer les juifs dans les mileux où il y a de l’argent, où il y a du pouvoir…  Alain Jakubowicz  (président de la Licra)
C’est totalement contraire aux règles de notre société en France. Je ne peux pas être favorable à des fichiers sauvages sur des appartenances religieuses. Richard Prasquier (président du Crif)
Le fait de mettre ou de conserver en mémoire informatisée, sans le consentement exprès de l’intéressé, des données à caractère personnel qui, directement ou indirectement, font apparaître les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses […] est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 300.000 euros d’amende. Code pénal
L’application existe déjà en anglais (« Jew or not jew »), ce qui n’a pas soulevé, à notre connaissance, de controverse. Mais les Etats-Unis n’ont pas la même histoire que la France… Rue 89
L’application « semble plus avoir une dimension communautaire qu’antisémite », mais « cela rappelle l’obsession de certains internautes pour découvrir la judaïté de telles ou telles personnes. Lorsque l’on tape François Hollande, Jean-Luc Mélenchon ou David Pujadas sur Google, le moteur de recherche propose ainsi d’y associer le mot juif, reflet de ce que veulent savoir les internautes », rappelle Ecrans.fr.
Contacté par « le Nouvel Observateur », le créateur de l’application Johann Levy se dit « extrêmement surpris par l’ampleur de la polémique ». Celui qui se revendique « juif » souhaitait « proposer à sa communauté une liste des personnalités juives qui ont réussi ». Taxé d’avoir développé une application de « fichage », Johann Levy plaide pour « une consolidation de données disponibles partout sur internet, sur Wikipedia, sur de nombreux blogs… qui ont été mes sources. Le fichage renvoie à une idée négative, alors qu’être juif ce n’est pas négatif », souligne-t-il. Le Nouvel Observateur
Même pour ceux qui maîtrisent la langue hébraïque, le mot Shoah, qui revient à plusieurs reprises dans la Bible, est inadéquat car il ne désigne pas spécifiquement un pareil massacre de masse commis par les hommes contre d’autres hommes, il peut s’agir aussi bien d’un tremblement de terre ou d’un tsunami. (…) Shoah est devenu un nom propre, il ne désigne rien d’autre que l’événement qui porte ce nom. Toutes celles, tous ceux qui ont souscrit au terme Shoah, qui l’ont adopté d’emblée, reconnaissaient par là même le caractère inouï de ce qui est arrivé aux Juifs : pour eux, même inadéquat, ce mot hébreu non traduit, qu’il ne fallait surtout pas traduire, épousait au plus près la spécificité juive du désastre. Génocide, extermination, anéantissement, sont des noms communs qui ont besoin d’un adjectif les qualifiant. C’est ainsi qu’on peut lire dans certains des nouveaux manuels (Magnard, Hatier) la formule « génocide juif » et dans d’autres (Nathan Le Quintrec) celle de « génocide nazi ». Qui génocide qui, c’est une autre affaire, qui en dit long sur l’imprécision des rédacteurs et la bouillie à laquelle les conduit le refus pas du tout innocent du mot « Shoah ». (…)  Le XXe siècle est en effet présenté et caractérisé comme « le siècle des anéantissements ». Savoir si la guerre contre le nazisme était une juste guerre n’intéresse pas nos nouveaux concepteurs, qui mettent en parallèle et sur le même plan les bombardements des villes allemandes par l’aviation alliée, Hiroshima, et la Shoah. Pardon, non, l’anéantissement. C’est une vieille histoire : refuser l’unicité ou la spécificité des événements historiques, les noyer dans des catégorisations abstraites et réductrices, tout cela se préparait de longue date. Aujourd’hui on passe à l’acte. Le mot « Shoah » est éradiqué, mais pour la première fois, dans un manuel d’histoire (Hachette), apparaît celui de « Nakhba », terme en miroir, forgé par les Palestiniens pour nommer leur propre catastrophe : la création de l’Etat d’Israël. Lequel Israël tient très peu de place dans ces nouveaux livres, qui prennent les choses de plus haut, faisant référence au seul « Moyen-Orient, foyer de conflits ». Ces manuels, par ailleurs, parlent tous, d’une seule voix, de « l’anéantissement des Juifs et des Tziganes ». Les Juifs sont au premier chef responsables de l’égalisation impliquée par l’emploi de la copule « et », même si, sur le plan des chiffres, elle ne correspond à rien de réel. Lorsqu’on a rappelé le gazage de quelques milliers de Tziganes en août 1944, dans les crématoires de Birkenau, la fraternité humaine et l’horreur de la même mort déchirante nous commandait de souscrire à l’identification sans penser que celle-ci servirait à occulter ce qu’il y a eu d’unique dans la Shoah. Moralement, ce refus du quantitatif était une position juste. Elle conduit pourtant aujourd’hui au même résultat que la trouvaille de « l’anéantissement ». Nul n’a jamais pu dire, n’a jamais su, combien de Tziganes ont été tués par les Nazis, c’est ce que me déclarait Raul Hilberg et ce que reprennent les quelques historiens fiables qui se sont penchés sur la question. On sait qu’il n’y a eu, pour les Tziganes, aucun plan, aucune volonté exterminatrice systématique. Il y avait à Birkenau un camp tzigane, dans lequel hommes, femmes et enfants ont vécu ensemble de longs mois, sans être jamais séparés et les gazages d’août 1944, vite interrompus d’ailleurs, furent le produit de rivalités et de luttes internes au sein de la hiérarchie SS. D’autres Tziganes furent tués au cours des années de guerre, sans qu’il soit possible d’assigner un chiffre formel, ce qui permet les extrapolations les plus extravagantes. Claude Lanzmann
Tout s’explique quand notre manuel d’Histoire Hachette pour les classes de première aborde la question de la « Palestine ». J’emploie les guillemets, parce que cette « Palestine » est un territoire imaginaire que nos historiens substituent à la réalité politique, historique et géographique, constituée, depuis 1948, par l’Etat d’Israël. Sur trois pages d’Histoire, on n’a pas trouvé le moyen d’employer l’expression reconnue par les Nations Unies, définissant un état souverain, l’Etat d’Israël. Pourtant ce chapitre consacré au partage de la Palestine comporte un petit encadré indiquant aux élèves le vocabulaire à connaître. Et si le mot hébreu Shoah est désormais proscrit, on introduit en revanche le terme arabe « nakba ». Avec cette définition : « nakba (catastrophe en arabe), expulsion des Palestiniens en 1948 ». On ne saurait mieux falsifier l’Histoire qu’en présentant la création de l’Etat d’Israël comme l’expulsion d’une population légitime. Naturellement, il n’est nullement question de l’appel du muphti de Jérusalem à quitter les régions sous souveraineté juive, pour y revenir après la victoire des armées arabes qui se ruaient sur le nouvel Etat d’Israël. Mais tout le chapitre vise à nier toute légitimité à Israël. Les élèves de première seront d’autant moins critiques qu’ils auront été préparés, dès la quatrième, par un autre manuel Hachette. On y voit, dans la vieille ville de Jérusalem, une pauvre petite fille brune avançant entre deux rangées de soldats israéliens. Nous sommes dans un pays occupé, dans une ville, Jérusalem, où l’on conviendra que les juifs n’ont rien à faire. En quatrième, il faut un choc émotionnel. L’enfant martyr de Palestine marche entre les soldats juifs ! L’explication viendra en première avec les termes à connaître Avec cette définition : « sionisme : idéologie et projet politique visant à créer un Etat juif indépendant en Palestine ». Le sionisme est une idéologie, terme qui porte désormais une connotation péjorative, renvoyant aux régimes fondés sur une idéologie, les fascismes et le stalinisme. Les élèves ne seront pas instruits de l’Histoire du sionisme, comme mouvement d’émancipation nationale du peuple Juif, ils devront le considérer à titre d’idéologie. La libération nationale se trouve de l’autre côté. L’œil est attiré par une photo ainsi légendée : « 1936 manifestation pour l’indépendance la Palestine ». Or, il s’agit d’une manifestation pour la terre aux Arabes, contre le développement du Foyer national Juif. Non seulement ces manifestations arabes ne s’opposaient pas au colonialisme britannique, mais elles étaient largement encouragées par les Anglais. Elles servirent de prétexte au contingentement de l’immigration juive, à la veille de la Shoah. Rien dans ces pages ne permet de comprendre comment et pourquoi des centaines de milliers de Juifs se trouvaient sur la terre d’Israël en 1947 – 48 . Le sionisme étant une « idéologie », au mieux un projet politique, on ne saura pas que ce mouvement s’est propagé à travers l’Europe dès sa création. On ne saura rien de son caractère progressiste, de ses structures politiques et de l’organisation du Foyer national avant l’indépendance. Il ne sera jamais question de la place de Sion dans l’histoire et l’imaginaire des enfants d’Israël, bien avant la fondation du sionisme politique. Les élèves apprendront que la « Palestine » a toujours existé, comme pays, ils ne sauront pas que l’administration ottomane l’avait divisé en provinces, dépendant chacune du gouvernement de l’empire. On ne leur dira pas qu’il y avait, à l’époque des Sultans, des populations musulmanes, chrétiennes et juives, mais qu’elles ne formaient pas un peuple palestinien. Surtout : les élèves devront ignorer que le caractère particulier de cette région tient à peuple ancien, qui a bouleversé l’Histoire de l’humanité en récusant les idoles païennes et en adoptant une loi écrite, faite de principes qu’aucun monarque ne pouvait modifier, parce ce peuple reconnaissait une autorité, supérieure à celle des hommes. On peut interpréter l’Histoire de toutes les manières, être rationaliste, rigoureux, objectif, respectueux de tous les peuples, même quand ils sont deux à revendiquer la même terre. Mais on défigure l’Histoire, en retirant au peuple Juif son antériorité, en refusant de le considérer comme une nation. La logique de ce manuel d’Histoire tient à la suppression non d’un seul mot mais de deux. Shoah et Israël ! La destruction du peuple dont le nom est Israël, le refus de reconnaître que l’échec de la politique « d’anéantissement » comme ils disent, fut la proclamation de l’Etat indépendant d’Israël. (…) L’antisémitisme naît souvent de la négation d’un père fondateur Juif. Il en fut ainsi pour celui de l’Eglise, comme pour celui du communisme. Depuis des années, de réforme en réforme, l’enseignement de l’histoire dans les lycées se veut moderniste, en rupture avec le récit universel et le roman national français que racontaient nos vieux Malet Isaac. Ces merveilleux manuels d’Histoire ont formé des générations de lycéens. Ils ont été remisés au grenier des souvenirs, au nom d’une idéologie du respect des diversités. La glorification de l’Histoire de France pouvait heurter des élèves issus d’anciens peuples opprimés. Et puis, le récit historique linéaire, la chronologie, les batailles, c’était ringard. Il importait seulement de donner « des clefs pour comprendre », et le nouveau manuel Hachette s’intitule « clefs pour comprendre le XXème siècle ». Après avoir organisé la méconnaissance de l’Histoire générale et la liquidation de l’Histoire de France, les pédagogues de l’Education nationale proposent des clefs idéologiques, pour comprendre d’où viennent les malheurs du monde. Et ces malheurs ont pour origine l’expulsion des Palestiniens par les juifs, avec pour illustration, une photo montrant des soldats israéliens entassant des Arabes dans un camion. C’est que si le nom de l’état d’Israël est interdit, l’adjectif israélien peut s’employer, mais avec le substantif soldat… Guy Konopnicki
 Le mot « Shoah » souffle sur ce qui a été perpétré et sur ce qui a été subi comme un typhon à l’échelle de l’histoire qui aura emporté à jamais six millions d’êtres humains, un monde, celui du Yiddishland, et une vision de l’homme. Ouragans, tornades, cyclones, typhons sont affublés de noms apaisants, comme si l’on voulait conjurer les tempêtes ; mais un typhon qui bouleverse l’histoire au point qu’il y a un avant et un après ce typhon-là ne peut porter qu’un nom exceptionnel, unique, dominant et maîtrisant l’histoire et faisant comprendre à tous ceux qui la regardent ce que fut le destin de chaque juif et de tous les juifs. Le remplacer : par quoi ? Par « anéantissement » de qui ? Il faut préciser « des juifs ». Shoah contient tout comme les trous noirs de l’espace qui aspirent toute la matière et toute la lumière d’une étoile. Il fallait un seul mot pour exprimer tout ce qui s’était passé ; le mot n’existait pas en français. Il n’était possible de l’inventer qu’à travers une oeuvre d’art ayant capté tous les rayons émis par les victimes et par les bourreaux, toutes les haines et toutes les souffrances. La vie, l’oeuvre et le mot ne font qu’un. Non ce n’est pas un mot français mais on ne dit pas « la monnaie américaine » ou « japonaise », on dit le dollar ou le yen. Refuser le mot « Shoah », tenter d’exclure son usage dans l’enseignement ou dans les manuels reviendrait à banaliser la réalité du génocide. Il existe certainement au sein de l’éducation nationale et des éditeurs des manuels scolaires une tendance militant en ce sens. L’indignation de Claude Lanzmann (Le Monde du 31 août) est légitime, car préventive. A sa voix nous ajoutons la nôtre : Shoah a acquis droit de cité dans la conscience publique française. Serge Klarsfeld
Au Groupe des éditeurs scolaires (GPE), on affirme que le terme Shoah figure « de façon explicite » dans les manuels Belin (page 96), Bordas (p. 112), Hachette (p. 101 et 104 selon les éditions, il y en a deux), Hatier (p.106), Nathan (p.100 et 114 selon les éditions) et Magnard (p.84). « On est un peu surpris de la polémique. Le terme ne figure pas dans les programmes, mais nous n’avons eu aucune demande d’aucune sorte qu’il ne figure pas dans les manuels et, de fait, la très grande majorité des manuels mentionne le terme et le définit », a dit Sylvie Marcé, présidente du GPE au sein du Syndical national de l’édition (SNE) et Pdg de Belin. Le Figaro
Si ce « bulletin officiel » évoqué par M. Lanzman n’existe pas, deux décrets existent qui n’emploient ni le signifiant, ni tout à fait, en conséquence, le signifié, promulgués en 2010. Dans l’arrêté du 8-1-2010 – J.O. du 2-2-2010 relatif aux nouveaux programmes d’enseignement d’histoire-géographie éducation civique des classes préparatoires au certificat d’aptitude professionnelle (CAP), le libellé exact concernant la Shoah est le suivant : « Le génocide juif : un crime contre l’humanité ». Il est précisé que « les notions de génocide et de crime contre l’humanité sont élaborées et reprises par le droit international ». Le fonctionnaire ayant rédigé ces lignes n’emploie de fait pas le terme de Shoah, mais celui de « génocide juif », en tant que [sic] la tentative d’extermination du peuple juif a donné naissance à deux notions clés du droit international. L’article 2 de cet arrêté prévoit que ses dispositions « entrent en application à la rentrée de l’année scolaire 2010-2011 pour la première année de formation, à la rentrée de l’année scolaire 2011-2012 pour la deuxième année de formation ». Quelques mois après, l’arrêté du 21-7-2010 – J.O. du 28-8-2010 relatif au programme d’enseignement commun d’histoire-géographie des classes de première générale, indique au programme l’enseignement de « la Seconde Guerre mondiale : guerre d’anéantissement et génocide des Juifs et des Tziganes ». L’article 2 de cet arrêté prévoit que ses dispositions « entrent en application à la rentrée de l’année scolaire 2011-2012 ».
Les Tziganes et les Juifs n’ont pas vécu le même martyre. Et si les Tziganes sont morts de mort horrible dans les camps d’internement, il n’y a pas eu d’équivalent d’envoi de convois vers Drancy ni de rafle du Vel d’Hiv et de déportations vers les camps de la mort appliquées sur consignes nazies par la France du Maréchal, « sans oublier les enfants », du fonctionnaire français.
Le terme d’holocauste (souvent préféré à celui de Shoah puisque jugé d’origine française – NDLR) est un terme faux parce justement il est un terme religieux. En effet, l’holocauste réfère à un sacrifice propitiatoire, à une immolation de la victime par le feu. Et justement le terme de Shoah le déjuge car il est utilisé par exemple pour le Déluge, le désastre » dans la Bible.  Ne pas utiliser le mot Shoah est une absurdité totale, le mot ‘bolchevique’ aussi est d’origine étrangère, tout comme le mot ‘nazi’. Parce que, en miroir de cette difficulté à dire Shoah, le mot arabe de Naqba, employé pour narrer la fuite arabe au moment de la création de l’Etat d’Israël et de la guerre d’indépendance menée contre lui, est apparu dans l’enseignement. C’est la haine d’Israël dans les écoles, le vrai problème. Richard Prasquier

A l’heure où le même mouvement terroriste qui se vante régulièrement de son goût pour la mort et de son mépris pour la vie humaine s’apprête, après cinq longues années, à relâcher un seul juif contre pas moins de 1000  Palestiniens avec du sang sur les mains …

Et où un site communautaire consacré, comme tant d’autres sites y compris musulmans, aux succès professionnels de ses membres se voit, parce que juif, soupçonné des pires arrière-pensées et contraint à la fermeture …

Pendant que, sous prétexte d’équivalence morale, les manuels de nos enfants en sont à mettre sur le même plan génocide d’un peuple entier et massacres ou internement de tziganes …

Et à promouvoir à la suite de nos médias le détournement, appliqué à la simple fuite des Arabes présents au moment de la création de l’Etat d’Israël (« Nakba »), d’un terme (« Shoah », que comme « Holocauste », nous n’utilisons pas personnellement) que l’on refuse dans le même temps, pour cause de consonance étrangère ou religieuse, à ceux qui tentent de dire l’indicible du génocide de tout un peuple …

Retour, au-delà des éventuelles erreurs factuelles de Claude Lanzmann qui en avait le premier soulevé le problème, sur cet étrange deux poids deux mesures qui semble avoir gagné tous les niveaux de notre société,  y compris les classes de nos enfants.

Et qui n’est en fait que le reflet, comme le rappelle le président du Conseil représentatif des institutions juives de France Richard Prasquier, du véritable problème de « la haine d’Israël dans les écoles ».

Comme de plus en plus, ajouterions-nous, dans l’ensemble de la société française  …

Contre le bannissement du mot « Shoah » des manuels scolaires

Le Monde

30.08.11

A la faveur de l’été, un mauvais coup se perpètre à l’éducation nationale et chez les éditeurs qui publient les manuels d’enseignement de l’histoire destinés aux élèves de première de tous les lycées de France et des autres établissements qui les préparent au baccalauréat. Il faut souligner que cette action néfaste se passe sous la présidence de la République de Nicolas Sarkozy, qu’on sait hostile à toute forme de négationnisme. Or c’est bien de négationnisme qu’il s’agit ici et, nous allons le voir, d’une façon particulièrement perverse.

La nomination est une décision grave, mais plus grave encore est celle de dénommer. Une circulaire, parue dans le bulletin officiel spécial n°7 de septembre 2010 de l’éducation nationale, insistait sur la nécessité de supprimer le terme « Shoah » des manuels scolaires. Circulaire d’autant plus remarquable qu’elle prétendait faire suite au discours prononcé par Nicolas Sarkozy lors d’un précédent dîner du CRIF et dans lequel, après avoir utilisé plusieurs fois et avec le plus grand naturel le mot « Shoah », il proposait que chaque enfant juif assassiné soit parrainé par un lycéen français du même âge. Ce propos présidentiel n’ayant pas plu à tout le monde, Nicolas Sarkozy avait chargé Xavier Darcos, alors ministre de l’éducation nationale, de réunir une commission afin que sa pensée soit mise en œuvre tout en tenant compte des protestations. Cette commission était présidée par Madame Waysbord-Loing, inspectrice générale honoraire de l’éducation nationale, elle comprenait, outre des spécialistes de la seconde guerre mondiale, des personnalités comme Simone Veil, Serge Klarsfeld et moi-même. Un ouvrage de référence a d’ailleurs été publié à partir des travaux de ladite commission.

Etrangement, le bulletin officiel de l’éducation nationale réclamant la mise au rebut du terme « Shoah » a été publié un temps relativement court après cette parution. A ceux qui s’étonnaient, il était alors répondu que le bulletin officiel n’était pas le journal officiel de la République et qu’il ne reflétait qu’une « tendance » de l’éducation nationale. Tendance à la peau dure et bien en cour si l’on peut dire. Il y a une douzaine d’années, après une réunion à Stockholm de tous les chefs d’Etat et de gouvernement accompagnés de leurs ministres de l’éducation nationale, dont le but était d’élaborer un compendium sur la Shoah qui aurait force de loi et d’usage dans le monde entier, M. Dominique Borne, doyen de l’inspection générale d’histoire au ministère français de l’éducation nationale, déclarait sans précaution ni fard : « Il faut bannir le mot “Shoah” des manuels, car c’est un mot étranger. »

M. Borne n’est plus doyen, mais il demeure puissant et sa tendance semble largement majoritaire, il est en tout état de cause suivi par les éditeurs de manuels mis en vente à la rentrée 2011, puisque le mot de Shoah n’y apparaît plus sauf, pour certains, en note de bas de page indiquant que c’est le terme par lequel Israël désigne… quoi au fait ? Le manuel des éditions Hachette, qui suit à cent pour cent la recommandation du bulletin de l’éducation nationale, nous le dit on ne peut plus clairement : il faut utiliser désormais le mot « anéantissement ».

Formidable tour de magie : il n’y a eu nul décret gouvernemental, nul vote du Parlement, rien d’autre que le bon plaisir et le parti pris de ce qu’on ne peut qu’appeler une caste : n’ayant à répondre de rien, elle se permet de débaptiser, dans l’ombre et à la sauvette, un événement historique majeur, de frapper d’interdiction un vocable qui, pour le désigner, pour le nommer, s’était imposé de lui-même dans la plupart des pays, en un très court laps de temps, les ayant gagnés l’un après l’autre comme un feu de brousse.

J’entends M. Borne et tous ceux qui ont embrassé sa cause s’exclamer : « Ah ! C’est normal, Lanzmann, auteur du film Shoah, défend son territoire. » Bassesse ordinaire. Si, après la diffusion de Shoah, le film est devenu éponyme, si celui-ci a donné son nom à ce que, pendant les douze années où j’ai travaillé à sa réalisation, je ne parvenais pas à nommer, parce qu’il s’agissait en vérité de quelque chose d’innommable, sans précédent dans l’histoire des hommes, je ne l’avais ni voulu, ni prévu. J’aurais trouvé juste que mon film soit sans nom. Choisir, comme je m’y suis résolu au dernier moment, le terme Shoah, alors que je ne comprends, ni ne lis, ni ne parle l’hébreu, était pour moi une autre façon de ne pas nommer. Mais même pour ceux qui maîtrisent la langue hébraïque, le mot Shoah, qui revient à plusieurs reprises dans la Bible, est inadéquat car il ne désigne pas spécifiquement un pareil massacre de masse commis par les hommes contre d’autres hommes, il peut s’agir aussi bien d’un tremblement de terre ou d’un tsunami.

Ce n’est pas moi qui ai décidé, c’est ce que Hegel appelait l’Esprit objectif. J’en parle en vérité et avec détachement. Shoah est devenu un nom propre, il ne désigne rien d’autre que l’événement qui porte ce nom. Toutes celles, tous ceux qui ont souscrit au terme Shoah , qui l’ont adopté d’emblée, reconnaissaient par là même le caractère inouï de ce qui est arrivé aux Juifs : pour eux, même inadéquat, ce mot hébreu non traduit, qu’il ne fallait surtout pas traduire, épousait au plus près la spécificité juive du désastre. Génocide, extermination, anéantissement, sont des noms communs qui ont besoin d’un adjectif les qualifiant. C’est ainsi qu’on peut lire dans certains des nouveaux manuels (Magnard, Hatier) la formule « génocide juif » et dans d’autres (Nathan Le Quintrec) celle de « génocide nazi ». Qui génocide qui, c’est une autre affaire, qui en dit long sur l’imprécision des rédacteurs et la bouillie à laquelle les conduit le refus pas du tout innocent du mot « Shoah ». Pour reprendre une phrase du même Hegel, nous sommes dans « la nuit où toutes les vaches sont noires ». Le XXe siècle est en effet présenté et caractérisé comme « le siècle des anéantissements ». Savoir si la guerre contre le nazisme était une juste guerre n’intéresse pas nos nouveaux concepteurs, qui mettent en parallèle et sur le même plan les bombardements des villes allemandes par l’aviation alliée, Hiroshima, et la Shoah. Pardon, non, l’anéantissement. C’est une vieille histoire : refuser l’unicité ou la spécificité des événements historiques, les noyer dans des catégorisations abstraites et réductrices, tout cela se préparait de longue date. Aujourd’hui on passe à l’acte. Le mot « Shoah » est éradiqué, mais pour la première fois, dans un manuel d’histoire (Hachette), apparaît celui de « Nakhba », terme en miroir, forgé par les Palestiniens pour nommer leur propre catastrophe : la création de l’Etat d’Israël. Lequel Israël tient très peu de place dans ces nouveaux livres, qui prennent les choses de plus haut, faisant référence au seul « Moyen-Orient, foyer de conflits ».

Ces manuels, par ailleurs, parlent tous, d’une seule voix, de « l’anéantissement des Juifs et des Tziganes ». Les Juifs sont au premier chef responsables de l’égalisation impliquée par l’emploi de la copule « et », même si, sur le plan des chiffres, elle ne correspond à rien de réel. Lorsqu’on a rappelé le gazage de quelques milliers de Tziganes en août 1944, dans les crématoires de Birkenau, la fraternité humaine et l’horreur de la même mort déchirante nous commandait de souscrire à l’identification sans penser que celle-ci servirait à occulter ce qu’il y a eu d’unique dans la Shoah. Moralement, ce refus du quantitatif était une position juste. Elle conduit pourtant aujourd’hui au même résultat que la trouvaille de « l’anéantissement ». Nul n’a jamais pu dire, n’a jamais su, combien de Tziganes ont été tués par les Nazis, c’est ce que me déclarait Raul Hilberg et ce que reprennent les quelques historiens fiables qui se sont penchés sur la question. On sait qu’il n’y a eu, pour les Tziganes, aucun plan, aucune volonté exterminatrice systématique. Il y avait à Birkenau un camp tzigane, dans lequel hommes, femmes et enfants ont vécu ensemble de longs mois, sans être jamais séparés et les gazages d’août 1944, vite interrompus d’ailleurs, furent le produit de rivalités et de luttes internes au sein de la hiérarchie SS. D’autres Tziganes furent tués au cours des années de guerre, sans qu’il soit possible d’assigner un chiffre formel, ce qui permet les extrapolations les plus extravagantes.

Luc Chatel, l’actuel ministre de l’éducation nationale, est sûrement un homme de bonne foi et de bonne volonté, c’est ce que je retiens des propos qu’il m’a tenus. Je pense qu’il n’a pas été indifférent à l’importance de la question du nom, lorsque je lui en ai parlé. Je lui ai dit aussi que les ministres passent et que la réalité du pouvoir, dans son ministère comme dans d’autres, est entre les mains de ceux qui restent et sont inamovibles, comme les membres de la caste des inspecteurs généraux. Jack Lang, qui fut deux fois ministre de l’éducation nationale, avait demandé qu’un DVD, à l’usage des lycéens, soit réalisé à partir d’extraits de Shoah, non pas une version courte du film, mais six séquences emblématiques, accompagnées d’un livret pédagogique, qui, après un exposé général sur le film Shoah, étudiait chacune de ces séquences, plan par plan. Il s’agissait d’un travail impeccable et j’ai été, à maintes reprises, commenter tout cela et répondre aux questions dans des lycées de banlieue, réputés « difficiles ». Par l’intermédiaire du CNDP, ce DVD fut distribué gratuitement à tous les lycées de France ( ce qui ne signifie pas qu’il a atteint tous ceux à qui il était destiné…). En ces temps, pas si lointains, il n’était pas obscène d’utiliser dans un cours le terme « Shoah », et il était inimaginable qu’un Inspecteur Général mît à pied une enseignante au prétexte qu’elle avait utilisé quatorze fois le mot « Shoah » dans la même leçon d’histoire. Cet inspecteur général-comptable s’était trompé de métier, mais il débusquait ce qui se cache derrière cette guerre du nom : ce n’est pas au mot seul qu’ils en ont, c’est à la Chose.

Jack Lang m’a accompagné plusieurs fois dans les lycées et eut l’occasion de mesurer l’intérêt et la passion des élèves, en majorité maghrébins et noirs. Mais après lui, un autre ministre de l’éducation nationale reprit le flambeau et vint avec moi dans plusieurs établissements, s’enthousiasmant lui-même de l’enthousiasme des élèves. Ce ministre s’appelait François Fillon. Il n’est pas possible qu’un président de la République comme Nicolas Sarkozy et un premier ministre comme François Fillon laissent se perpétrer sans réagir le mauvais coup qui est l’objet de cet article. Dans le cas contraire, il faudrait évidemment, par simple souci logique, débaptiser le Mémorial de la Shoah, qui deviendrait « Mémorial de l’anéantissement » (sic !) et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, rebaptisée Fondation pour la Mémoire de l’anéantissement (re-sic !)

Claude Lanzmann, écrivain et cinéaste

Voir également:

« Shoah », l’embarrassante offensive de Lanzmann

Le cinéaste s’insurge contre la disparition supposée, dans les manuels scolaires, du terme que son film a popularisé.

Marion Cocquet

Le Point

31/08/2011

« Un mauvais coup », « négationniste » ; une « action néfaste », menée « d’une façon particulièrement perverse » « à la faveur de l’été ». Lundi, Claude Lanzmann signait dans Le Monde une tribune dans laquelle il s’insurgeait violemment contre une circulaire, « parue dans le Bulletin officiel n° 7 de septembre 2010 » et appliquée pour la première fois à la rentrée 2011, demandant que soit remplacé dans les manuels d’histoire le terme de « Shoah » par celui d' »anéantissement des Juifs et des Tsiganes ». Ce « bannissement » du mot doit en effet, selon lui, être rapproché de deux autres faits : l’introduction, dans l’un des nouveaux manuels d’histoire de première, du terme « naqba », par lequel les Palestiniens désignent l’expulsion de leurs terres au terme de la première guerre israélo-arabe de 1948 (et qui, comme « shoah » en hébreu, signifie en arabe « catastrophe ») ; et d’autre part la procédure disciplinaire engagée il y a plusieurs mois contre une enseignante d’histoire, Catherine Pederzoli, « au prétexte qu’elle avait utilisé quatorze fois le terme de Shoah dans son cours ». Autant d’épisodes où Claude Lanzmann voit une sournoise « guerre du nom ».

Problème : le « bulletin officiel n° 7 de septembre 2010″ n’existe pas. Et les nouveaux programmes d’histoire pour les classes de première parlent certes bien d' »anéantissement des Juifs et des Tsiganes », mais ne demandent à aucun endroit d’abandonner un terme que, de fait, les manuels de 2011 continuent d’employer et d’expliquer. « Nous aurions évidemment protesté devant une telle directive, réagit Hubert Tison, secrétaire général à l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG). Mais elle semblerait de toute façon inimaginable, étant donnée la prudence du ministère sur ces sujets. » Une institution que l’on peut d’autant moins soupçonner de vouloir effacer l’importance du génocide juif que son secrétaire général a publié en 2008 un ensemble d’instructions visant à « enseigner la Shoah »… dès le CM2.

Bruits

Mais les rumeurs ont la peau dure, et elles sont nombreuses à courir sur Internet depuis plusieurs semaines déjà. Du moins depuis la publication, au printemps dernier, du manuel d’Histoire de Hachette qui, justement, introduit le terme de « naqba » – une évocation jugée « anti-israélienne » par un certain nombre de militants qui en ont demandé le retrait. « À certains égards, il est vrai que ce manuel aurait pu être un peu plus prudent, admet Hubert Tison. Mais il a fait l’objet de telles attaques qu’il nous a paru nécessaire de le défendre, et de rappeler qu’il n’existe pas en France de manuel officiel qu’une commission ad hoc aurait pouvoir de censurer. » L’effort de l’APHG aura cependant été insuffisant : de la double page sur le conflit israélo-palestinien, la polémique s’est étendue aux chapitres consacrés à la Seconde Guerre mondiale, puis aux livres des autres maisons d’édition. Et Claude Lanzmann, dont le film Shoah, unanimement respecté, a popularisé en France l’usage du terme, contribue par sa stature à donner du poids à ces allégations.

« Ce n’est pas au mot seul qu’ils en ont, c’est à la chose », écrit-il dans le Monde. Qui sont ces « ils » ? Il n’en désigne nommément qu’un seul : Dominique Borne. Soit un ancien inspecteur général d’histoire au ministère, qui a dirigé il y a une douzaine d’années un ensemble de débats sur la manière d’enseigner le génocide perpétré par l’Allemagne hitlérienne, et a introduit dans les programmes la notion d' »extermination systématique des Juifs et des Tsiganes ». « Que voulez-vous que je dise à quelqu’un qui parle ainsi, après ce que j’ai fait ? Comment répondre rationnellement ? réagit ce dernier. Je ne vais quand même pas dire que je ne suis pas négationniste ! » À lire son texte « Faire connaître la Shoah à l’école », la précision semble en effet superflue. D’autant qu’il a lui-même contribué à faire élaborer une version séquencée du film de Lanzmann, destinée aux scolaires.

Risques

De cette oeuvre, il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance. « Mais si on fait du terme de shoah un absolu, on s’interdit tout débat sur le sens des mots », souligne Dominique Borne, qui se dit « convaincu qu’il faut traiter de ces événements en raison, et de manière laïque ». Soit en débattant des mots et de leur sens, ce qui revient, aussi, à évoquer l’historiographie du génocide juif ; et en n’omettant pas d’expliquer, le cas échéant, que le mot « shoah » vient de la Bible, et porte à ce titre une connotation religieuse. Ce travail, complexe, c’est en l’espèce à l’enseignant qu’il revient de le mener : le résumer en deux lignes de manuel tiendrait de la gageure.

Or, rappelle Sophie Ernst, membre de l’IFÉ-ENS (Institut français de l’éducation) et auteur en 2008 de Quand les mémoires déstabilisent l’école : Mémoire de la Shoah et enseignement, il est aujourd’hui toujours plus difficile d’aborder ces domaines en classe de façon apaisée – ce qui rend la polémique actuelle d’autant plus dommageable. « Développer des rumeurs sans fondement en jouant sur les peurs, c’est en plus risquer de faire passer les Juifs dans leur diversité pour une communauté unique, soudée, paranoïaque et délirante, affirme-t-elle. Il est triste de voir ainsi menés de faux procès contre une Éducation nationale qui n’a jamais été aussi désireuse d’assumer avec justesse cette transmission particulièrement difficile. »

Voir également:

Le nouvel enseignement du mépris

Guy KONOPNICKI

Marianne 2/Europe-Israel.org

juillet 25th, 2011

Une circulaire parue au Bulletin officiel de l’Education nationale recommande de remplacer le terme Shoah par « anéantissement ». Ce mot serait plus rigoureux, et le rôle de l’école étant d’assurer la défense et l’illustration de la langue française, il semble bien naturel de bannir toute importation de l’Hébreu. Respectant cette recommandation, le manuel d’histoire présenté par les éditions Hachette pour les classes de première évoque donc l’anéantissement des Juifs par l’Allemagne nazie, en évitant le mot. La chose effroyable est correctement décrite, mais sans le mot. Sauf, bien sûr, dans le titre de l’enseignant invité à rédiger ce chapitre, Iannis Roder, responsable des formations pédagogiques au Mémorial de la Shoah.

Or, on se souvient qu’une enseignante de Nancy, Catherine Pederzoli, faisant l’objet d’une suspension disciplinaire, s’était vue reprocher son emploi systématique et donc abusif du mot Shoah, et ce, dans un rapport à charge rédigé par les inspecteurs généraux d’histoire. Traduite devant un conseil de discipline, Catherine Pederzoli a été réintégrée, le conseil n’ayant pas retenu les charges concernant l’emploi du mot Shoah, ni celles portant sur le contenu de l’enseignement dispensé tant en classe que lors des voyages de la mémoire. Mais si l’affaire Pederzoli est close, la querelle portant sur le mot Shoah n’est nullement anecdotique.

L’inspection générale de l’Education nationale rejette un terme, au motif qu’il ne vient pas des historiens, mais du travail d’un cinéaste, Claude Lanzmann. Le mot Shoah peut, à la rigueur, être mentionné en tant que terme adopté par l’Etat d’Israël pour désigner l’anéantissement des Juifs d’Europe.

Passe que l’Education nationale ne parvienne toujours pas à admettre le cinéma comme moyen d’investigation historique ! L’inventeur de ce procédé, Louis Lumière, était tout de même membre de l’Académie des Sciences. Il est vrai qu’il s’y distingua, en 1942, par un éloge des progrès scientifiques de l’Allemagne hitlérienne, mais l’engagement des frères Lumière dans la collaboration ne les empêche pas d’avoir été à l’origine d’un bouleversement des moyens de la pensée. Le paradoxe du cinéma, c’est d’avoir été rapidement considéré comme un instrument d’hégémonie culturelle placé entre les mains des juifs, en dépit de l’antisémitisme de ses inventeurs.

La négation de la valeur historique du film de Claude Lanzmann s’enracine tout à la fois dans cette prévention vis-à-vis du cinéma et dans l’insupportable soupçon de manipulation, de partialité, qui s’éveille dès lors qu’un Juif aborde, en tant que tel, l’histoire de la Shoah.

Lanzmann n’a pas choisi par hasard le mot Shoah. Il s’agissait de désigner le caractère unique du génocide des Juifs, sa planification systématique par le régime nazi, sa place centrale et obsessionnelle dans la politique hitlérienne. Et, ce qui est plus difficile à faire admettre à nos esprits clairs et rationnels, la désignation en hébreu de la Shoah porte aussi la singularité du peuple Juif.

L’Éducation nationale refuse donc un traitement trop singulier, trop juif, ce qui revient à réduire la dimension singulière de l’événement à sa durée et à son ampleur. Il ne faudrait surtout pas que les élèves s’interrogent sur l’histoire des enfants d’Israël, sur ce qui les distingue des autres victimes de génocides, Arméniens, Tzigane, Tutsies, et tant d’autres encore. Bien évidemment, il importe de montrer ce qui unit des peuples différents lorsqu’ils sont victimes de la barbarie.

Mais chaque acte criminel s’inscrit dans une histoire. Celle de la haine des musulmans pour les Chrétiens s’agissant du massacre des Arméniens par les Ottomans. Et pour ce qui concerne la Shoah, les inspecteurs d’Histoire comprendraient mieux sa spécificité, en relisant l’Enseignement du mépris. L’auteur, cette fois, n’était pas extérieur à l’Education nationale, il avait rédigé des manuels d’Histoire que ceux d’aujourd’hui nous font regretter ! Et Jules Isaac montrait comment l’antisémitisme européen, depuis l’accusation de déicide avait pu conduire au nazisme et à la solution finale. La spécificité de la Shoah, tient à son enracinement dans l’histoire de l’Europe et dans celle du peuple juif.

Ce que l’on reprochait à Catherine Pederzoli et que l’on reproche toujours à l’association Déportation Persécution Mémoire, animée par le rabbin Michel Serfaty, c’est d’inscrire l’histoire de la Shoah dans l’histoire du peuple juif. Mais tout s’explique quand notre manuel d’Histoire Hachette pour les classes de première aborde la question de la « Palestine ». J’emploie les guillemets, parce que cette « Palestine » est un territoire imaginaire que nos historiens substituent à la réalité politique, historique et géographique, constituée, depuis 1948, par l’Etat d’Israël. Sur trois pages d’Histoire, on n’a pas trouvé le moyen d’employer l’expression reconnue par les Nations Unies, définissant un état souverain, l’Etat d’Israël.

Pourtant ce chapitre consacré au partage de la Palestine comporte un petit encadré indiquant aux élèves le vocabulaire à connaître. Et si le mot hébreu Shoah est désormais proscrit, on introduit en revanche le terme arabe « nakba ». Avec cette définition : « nakba (catastrophe en arabe), expulsion des Palestiniens en 1948 ».

On ne saurait mieux falsifier l’Histoire qu’en présentant la création de l’Etat d’Israël comme l’expulsion d’une population légitime. Naturellement, il n’est nullement question de l’appel du muphti de Jérusalem à quitter les régions sous souveraineté juive, pour y revenir après la victoire des armées arabes qui se ruaient sur le nouvel Etat d’Israël. Mais tout le chapitre vise à nier toute légitimité à Israël.

Les élèves de première seront d’autant moins critiques qu’ils auront été préparés, dès la quatrième, par un autre manuel Hachette. On y voit, dans la vieille ville de Jérusalem, une pauvre petite fille brune avançant entre deux rangées de soldats israéliens. Nous sommes dans un pays occupé, dans une ville, Jérusalem, où l’on conviendra que les juifs n’ont rien à faire. En quatrième, il faut un choc émotionnel. L’enfant martyr de Palestine marche entre les soldats juifs !

L’explication viendra en première avec les termes à connaître

Avec cette définition : « sionisme : idéologie et projet politique visant à créer un Etat juif indépendant en Palestine ».

Le sionisme est une idéologie, terme qui porte désormais une connotation péjorative, renvoyant aux régimes fondés sur une idéologie, les fascismes et le stalinisme. Les élèves ne seront pas instruits de l’Histoire du sionisme, comme mouvement d’émancipation nationale du peuple Juif, ils devront le considérer à titre d’idéologie.

La libération nationale se trouve de l’autre côté. L’œil est attiré par une photo ainsi légendée : « 1936 manifestation pour l’indépendance la Palestine ». Or, il s’agit d’une manifestation pour la terre aux Arabes, contre le développement du Foyer national Juif. Non seulement ces manifestations arabes ne s’opposaient pas au colonialisme britannique, mais elles étaient largement encouragées par les Anglais. Elles servirent de prétexte au contingentement de l’immigration juive, à la veille de la Shoah.

Rien dans ces pages ne permet de comprendre comment et pourquoi des centaines de milliers de Juifs se trouvaient sur la terre d’Israël en 1947 – 48 . Le sionisme étant une « idéologie », au mieux un projet politique, on ne saura pas que ce mouvement s’est propagé à travers l’Europe dès sa création. On ne saura rien de son caractère progressiste, de ses structures politiques et de l’organisation du Foyer national avant l’indépendance. Il ne sera jamais question de la place de Sion dans l’histoire et l’imaginaire des enfants d’Israël, bien avant la fondation du sionisme politique.

Les élèves apprendront que la « Palestine » a toujours existé, comme pays, ils ne sauront pas que l’administration ottomane l’avait divisé en provinces, dépendant chacune du gouvernement de l’empire. On ne leur dira pas qu’il y avait, à l’époque des Sultans, des populations musulmanes, chrétiennes et juives, mais qu’elles ne formaient pas un peuple palestinien. Surtout : les élèves devront ignorer que le caractère particulier de cette région tient à peuple ancien, qui a bouleversé l’Histoire de l’humanité en récusant les idoles païennes et en adoptant une loi écrite, faite de principes qu’aucun monarque ne pouvait modifier, parce ce peuple reconnaissait une autorité, supérieure à celle des hommes.

On peut interpréter l’Histoire de toutes les manières, être rationaliste, rigoureux, objectif, respectueux de tous les peuples, même quand ils sont deux à revendiquer la même terre. Mais on défigure l’Histoire, en retirant au peuple Juif son antériorité, en refusant de le considérer comme une nation.

La logique de ce manuel d’Histoire tient à la suppression non d’un seul mot mais de deux. Shoah et Israël ! La destruction du peuple dont le nom est Israël, le refus de reconnaître que l’échec de la politique « d’anéantissement » comme ils disent, fut la proclamation de l’Etat indépendant d’Israël.

Ces manuels scolaires fondent un nouvel enseignement du mépris. L’ancien, dénoncé par Jules Isaac, reposait sur un catéchisme, auquel l’Eglise catholique a eu le courage de renoncer. Las ! L’école laïque, qui nous donna pendant plus d’un siècle, l’antidote aux préjugés de l’antisémitisme clérical, l’école laïque diffuse désormais le nouvel enseignement du mépris.

Voir enfin:

Le mot Shoah a acquis droit de cité dans la conscience des Français

Serge Klarsfeld

Le Monde

16.09.11

Claude Lanzmann et son film ont réussi le tour de force de faire entrer le sort terrible réservé aux juifs pendant la seconde guerre mondiale dans un seul mot hébreu – Shoah – devenu grâce à eux un nom propre international.

Jusque-là il fallait user de plusieurs mots pour caractériser ce sort : le « génocide juif » qui pouvait signifier aussi un génocide commis par les juifs puisqu’on utilisait également les mots « génocide nazi » qui par ellipse désignaient le génocide commis par les nazis contre les juifs. Quant au mot « holocauste », il signifiait le contraire de ce que les juifs avaient subi puisqu’ils n’avaient pas choisi d’être sacrifiés.

En anglais, le même mot mais avec une majuscule a fini par avoir la même signification que le mot « Shoah » tout en conservant son origine inappropriée.

La Fondation pour la mémoire de la Shoah a été créée par le gouvernement français répondant à une proposition de la commission Mattéoli. Le Mémorial du martyr juif inconnu à Paris a pris le nom de Mémorial de la Shoah. Présidents de la République, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy n’ont pas hésité à se servir à plusieurs reprises du mot « Shoah » pour évoquer la tragédie endurée par les juifs sous l’oppression nazie.

Le mot « Shoah » est devenu un nom propre impliquant l’unicité du traitement criminel appliqué aux juifs pendant la période hitlérienne. Les nazis ont utilisé le mot « Endlösung », « solution finale » ; dans leur langage bureaucratique, cette solution finale de la question juive signifiait la mise à mort des juifs mais permettait aussi de se dissimiler derrière une solution pacifique, telle que l’enfermement dans une réserve en Pologne. Aujourd’hui encore, on se sert en Allemagne de ce mot même si le Mémorial de la Shoah à Berlin qui porte un titre long et précis est communément appelé « Holocaust Denkmal » ; le mot spécifique utilisé aux Etats-Unis s’étant étendu en Allemagne.

En Israël, on a longtemps utilisé le mot « Hourban » (catastrophe), qui a servi même en France pendant la guerre quand, par exemple, la Gestapo a liquidé la Maison des enfants juifs à Izieu. Sabine Zlatin, sa directrice, était absente, étant allée à Montpellier y chercher un nouveau refuge pour les enfants dont elle avait la charge. Elle a reçu alors un télégramme la prévenant du passage de « Monsieur Hourban » à Izieu.

Le mot est tombé en désuétude en Israël, en France et dans plusieurs autres pays quand est sorti le film Shoah, de Claude Lanzmann. Le film, le mot et la réalité n’ont fait plus qu’un. Le mot « Shoah » souffle sur ce qui a été perpétré et sur ce qui a été subi comme un typhon à l’échelle de l’histoire qui aura emporté à jamais six millions d’êtres humains, un monde, celui du Yiddishland, et une vision de l’homme. Ouragans, tornades, cyclones, typhons sont affublés de noms apaisants, comme si l’on voulait conjurer les tempêtes ; mais un typhon qui bouleverse l’histoire au point qu’il y a un avant et un après ce typhon-là ne peut porter qu’un nom exceptionnel, unique, dominant et maîtrisant l’histoire et faisant comprendre à tous ceux qui la regardent ce que fut le destin de chaque juif et de tous les juifs.

Le remplacer : par quoi ? Par « anéantissement » de qui ? Il faut préciser « des juifs ». Shoah contient tout comme les trous noirs de l’espace qui aspirent toute la matière et toute la lumière d’une étoile. Il fallait un seul mot pour exprimer tout ce qui s’était passé ; le mot n’existait pas en français. Il n’était possible de l’inventer qu’à travers une oeuvre d’art ayant capté tous les rayons émis par les victimes et par les bourreaux, toutes les haines et toutes les souffrances.

La vie, l’oeuvre et le mot ne font qu’un. Non ce n’est pas un mot français mais on ne dit pas « la monnaie américaine » ou « japonaise », on dit le dollar ou le yen. Refuser le mot « Shoah », tenter d’exclure son usage dans l’enseignement ou dans les manuels reviendrait à banaliser la réalité du génocide.

Il existe certainement au sein de l’éducation nationale et des éditeurs des manuels scolaires une tendance militant en ce sens. L’indignation de Claude Lanzmann (Le Monde du 31 août) est légitime, car préventive. A sa voix nous ajoutons la nôtre : Shoah a acquis droit de cité dans la conscience publique française.

Serge Klarsfeld, président de l’Association des fils et filles des juifs déportés de France

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