Histoire: Vous avez dit refus du plaisir? (When in doubt blame the Christians!)

Il est un temps pour embrasser et un temps pour fuir les embrassements. L’Ecclésiaste (3 : 5)
Elkana (…) avait deux femmes, dont l’une s’appelait Anne, et l’autre Peninna; Peninna avait des enfants, mais Anne n’en avait point. (…) Le jour où Elkana offrait son sacrifice, il donnait des portions à Peninna, sa femme, et à tous les fils et à toutes les filles qu’il avait d’elle. Mais il donnait à Anne une portion double; car il aimait Anne, que l’Éternel avait rendue stérile. Samuel (I, 1)
Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui firent cette question: Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle? Jésus répondit: Ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché. Jean (9: 1-3)
Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère; il y en a qui le sont devenus par les hommes; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne. Jésus (Matthieu 19: 2)
Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là! Jésus (Matthieu 24:19)
Ne vous privez point l’un de l’autre, si ce n’est d’un commun accord pour un temps, afin de vaquer à la prière; puis retournez ensemble, de peur que Satan ne vous tente par votre incontinence. Je dis cela par condescendance, je n’en fais pas un ordre. Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi; mais chacun tient de Dieu un don particulier, l’un d’une manière, l’autre d’une autre. A ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester comme moi. Mais s’ils manquent de continence, qu’ils se marient; car il vaut mieux se marier que de brûler. (…) Voici donc ce que j’estime bon, à cause des temps difficiles qui s’approchent: il est bon à un homme d’être ainsi. (…)  c’est que le temps est court; que désormais ceux qui ont des femmes soient comme n’en ayant pas. Paul (1 Corinthiens 7 : 5-29)
C’est dingue ! Si on n’est pas branchée sex-toys, si on n’aime pas parler de masturbation en gloussant autour d’un mojito, et qu’on ne cumule pas les amants, on est… nulle. Anonyme
Pendant une longue période, qu’au fond je n’ai à cœur ni de situer dans le temps, ni d’estimer ici en nombre d’années, j’ai vécu dans peut-être la pire insubordination de notre époque, qui est l’absence de vie sexuelle. Encore faudrait-il que ce terme soit le bon, si l’on considère qu’une part colossale de sensualité a accompagné ces années, où seuls les rêves ont comblé mes attentes – mais quels rêves –, et où ce que j’ai approché, ce n’était qu’en pensées – mais quelles pensées. Sur ce rien qui me fut salutaire, et dans lequel j’ai appris à puiser des ressources insoupçonnées, sur ce qu’est la caresse pour quelqu’un qui n’est plus caressé et qui, probablement, ne caresse plus, sur l’obsession gonflant en vous, et dont on dit si bien qu’elle vous monte à la tête, sur la foule résignée que je devine, ces gens que je reconnais en un instant et pour lesquels j’éprouve tant de tendresse, je voulais faire un livre. Sylvie Fontanel (journaliste, Elle)
Les femmes ne risquent-elles pas de finir par mentir elles aussi, pour donner l’impression qu’elles sont sexuellement libérées ? Flannie Pepper
Pour l’opinion commune, l’Antiquité tardive (3 au 5e siècle) a marqué un tournant capital dans les conceptions et les pratiques de la sexualité en Occident. Après une période antique gréco-latine où la sexualité, le plaisir charnel sont des valeurs positives et où règne une grande liberté sexuelle, une condamnation générale de la sexualité et une stricte réglementation de son exercice se mettent en place. Le principal agent de ce renversement, c’est le christianisme. Selon Paul Veyne et Michel Foucault, ce tournant existe bien mais il est antérieur au christianisme. Il daterait du Haut-Empire romain (1 au 2e siècle); et il existerait chez les Romains païens, bien avant la diffusion du christianisme, un « puritanisme de la virilité ».
Cette nouvelle éthique sexuelle s’est imposée à l’Occident pour des siècles. Seulement troublée par l’introduction de l’amour-passion dans les relations sexuelles et dans le mariage, elle ne commence à changer lentement qu’à notre époque. Elle a régné pendant tout le Moyen Age, mais elle n’a pas été immobile. Dans le grand essor de l’Occident du 10e au 14e siècle, elle a été marquée, me semble-t-il, par trois grands événements : la réforme grégorienne et le partage sexuel entre clercs et laïcs, le triomphe d’un modèle monogamique indissoluble et exogamique dans le mariage, l’unification conceptuelle des péchés de la chair au sein du péché de luxure (luxuria), dans le cadre du septénaire des péchés capitaux. (…) L’Église devient une société de célibataires. En revanche, elle enferme la société laïque dans le mariage. (…) Enfin, le système des sept péchés capitaux instaure cette unification longtemps irréalisée des péchés de chair sous le terme générique de luxure. Certes, la luxure est rarement en tête de la liste des péchés mortels, contrairement à l’orgueil (superbia) et à la cupidité (avaritia) qui se disputent cette première place. Mais elle a une autre suprématie. (…) Le péché de chair a son territoire sur la terre comme en enfer. L’exhibition au tympan de Moissac de la luxure – une femme nue, dont les serpents mordent les seins et le sexe – va hanter pour longtemps l’imaginaire sexuel de l’Occident. Jacques Le Goff
Une majorité d’historiens américains se consacrent à l’histoire d’autres pays comme pas loin de de 50% pour le Royaume-Uni. Tout cela les a familiarisés avec les débats et méthodes poursuivis dans les pays sur lesquels ils travaillent; le fait que moins du quart des historiens français travaillent sur l’histoire d’autres pays explique peut-être le champ de vision restreint de Bruguière. Richard Evans
Quand les Allemands occupèrent la France, Annales risquait d’être interdite parce que l’un de ses propriétaires, Marc Bloch, était juif. Febvre, copropriétaire, persuada Bloch non seulement de renoncer à sa part dans la revue, mais d’enlever son nom du comité éditorial. Bloch, qui continua à contribuer sous le nom de “Fougères”, rejoignit le maquis et en 1944 fut pris, torturé et exécuté. Febvre passe ces années plus tranquille, ce qui ne l’empêcha pas d’essayer de se faire passer pour un résistant quand, après la guerre, il tenta d’obtenir du papier, qui faisait cruellement défaut. Dans une lettre au ministre de l’Information, déterrée par l’historien [suisse] Philippe Burrin, Febvre soutient qu’Annales fut la seule des revues historiques à maintenir un esprit de résistance “jusqu’au bout”. Paul Fryer (Paris)

A l’heure où après avoir longtemps affiché sa sexualité, c’est à présent son abstinence qu’il faut exhiber pour continuer à vendre du papier …

Retour, avec un article de l’historien français Jacques Le Goff, sur le bon vieux marronnier historique du « refus du plaisir » et de la grande « ère du refoulement » censés avoir été imposés à l’Occident par le christianisme.

Où après une introduction qui rappelle opportunément que ledit refoulement est bien antérieur au christianisme (entre néoplatonisme, stoïcisme et « puritanisme de la virilité » romaine) et que l’assimilation de la sexualité à la chair n’a rien de biblique ou d’évangélique pour la religion de l’Incarnation …

Mais qui, selon une tradition historiographique bien française, ignore largement tant les autres traditions (non seulement orthodoxe mais plus tard réformée) que les travaux d’historiens non français …

On retombe hélas bien vite, sous prétexte de peur de la fin du monde,

(Paul s’adressant à des cas spécifiques de dérives sexuelles et, sans compter un messie dont la mission ne devait pas dépasser trois ans et se terminer par sa mort et l’attente, pour ses fidèles, d’un retour immédiat du Christ comme d’une fin des temps difficiles comme bien plus tard la confrontation à de massives épidémies de peste, le choix de réduire sa fertilité n’apparait pas totalement illogique)

origine peccamineuse de la lèpre,

(infirmée par le Christ lui-même),

modèle monastique,

(aussi extrémiste bien souvent que minoritaire)

et culte marial (d’une virginité post partum non biblique)

et via le célibat des prêtres (aussi tardif que systématiquement détourné par le concubinage)

et un calendrier de l’abstinence (un bien hypothétique 180 jours par an selon Flandrin) …

Sur le fameux « péché de chair » qui va « hanter pour longtemps l’imaginaire sexuel de l’Occident » !

Le refus du plaisir

Jacques Le Goff

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales

L’Histoire

juin 1999

Sous l’influence du christianisme, une nouvelle éthique sexuelle s’impose au Moyen Age. La chair et le corps sont diabolisés, comme source de péché. Tandis que la virginité devient l’idéal de l’Église. Pour des siècles, l’Occident est entré dans l’ère du refoulement.

Pour l’opinion commune, l’Antiquité tardive (3 au 5e siècle) a marqué un tournant capital dans les conceptions et les pratiques de la sexualité en Occident. Après une période antique gréco-latine où la sexualité, le plaisir charnel sont des valeurs positives et où règne une grande liberté sexuelle, une condamnation générale de la sexualité et une stricte réglementation de son exercice se mettent en place. Le principal agent de ce renversement, c’est le christianisme.

Selon Paul Veyne et Michel Foucault, ce tournant existe bien mais il est antérieur au christianisme. Il daterait du Haut-Empire romain (1 au 2e siècle); et il existerait chez les Romains païens, bien avant la diffusion du christianisme, un « puritanisme de la virilité ».

Dans le domaine de la sexualité aussi, le christianisme est tributaire à la fois d’héritages et d’emprunts (juifs, gréco-latins, gnostiques), et de l’air du temps. Il se situe donc dans ce vaste bouleversement des structures économiques, sociales et idéologiques des quatre premiers siècles de l’ère dite chrétienne où il apparaît à la fois – comme souvent en histoire comme un produit et un moteur. Mais son rôle a été décisif.

Comme le dit Paul Veyne, le christianisme a donné une justification transcendante, fondée à la fois sur la théologie et sur le Livre (interprétation de la Genèse et du péché originel, enseignement de saint Paul et des Pères), ce qui est très important. Mais il a aussi transformé une tendance minoritaire en comportement  » normal  » de la majorité, en tout cas dans les classes dominantes, aristocratiques et/ou urbaines, et fourni aux comportements un encadrement conceptuel (vocabulaire, définitions, classifications, oppositions) et un contrôle social et idéologique rigoureux exercé par l’Église et le pouvoir laïque à son service. Il a offert enfin une société exemplaire réalisant sous sa forme idéale le nouveau modèle sexuel: le monachisme.

Aux raisons qui avaient pu pousser les Romains païens vers la chasteté, la limitation de la vie sexuelle au cadre conjugal, la condamnation de l’avortement, la réprobation à l’égard de la  » passion amoureuse  » le discrédit de la bisexualité, les chrétiens ajoutaient un motif nouveau et pressant, l’approche de la fin du monde qui exige la pureté. Saint Paul les avertit : « Je vous le dis, frères: le temps se fait court. Que désormais ceux qui ont femme vivent comme s ‘ils n’en avaient plus « . Certains extrémistes de la pureté se châtrent même, comme Origène :  » Et il y a aussi des eunuques qui se sont châtrés eux-mêmes à cause du Royaume des Cieux « , avait déjà relevé Matthieu (xix, 12).

Avec le christianisme, en effet, une première nouveauté est le lien entre la chair et le péché. Non que l’expression  » péché de chair » soit fréquente au Moyen Age. Mais on voit à son propos le processus qui, tout au long du Moyen Age, par glissement de sens, fait servir l’autorité suprême, la Bible, à justifier la répression de la grande partie des pratiques sexuelles. Dans l’Évangile de Jean, la chair est rachetée par Jésus puisque  » le verbe s’est fait chair » et que Jésus, à la dernière Cène, fait de sa chair le pain de la vie éternelle.  » C’est ma chair pour la vie du monde. […] Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang vous n ‘aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle  » (Jean, VI, 51-54).

Mais déjà Jean oppose l’esprit et la chair, et affirme :  » C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien  » (VI, 63). Paul opère aussi un léger glissement :  » Dieu, en envoyant son propre fils, avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché dans la chair […] car le désir de la chair; c’est la mort, L…] car si vous vivez selon la chair vous mourrez  » (Romains, VIII, 3-13). Grégoire le Grand, au début du 7e siècle, emploie sans ambiguïté l’expression  » Qu’est-ce que le soufre Sinon l’aliment du feu? Qu’est-ce qui nourrit donc le feu pour qu’il exhale une aussi forte puanteur? Que voulons-nous donc dire par soufre, sinon le péché de chair ?  » (Moralia, xiv, 19).

Mais le christianisme ancien parle plutôt d’une diversité de péchés de chair que d’un seul péché de chair. L’unification de la réprobation de la sexualité se fait autour de trois notions:

1) celle de fornication qui apparaît dans le Nouveau Testament et sera consacrée, surtout à partir de la fin du 13e siècle, par le sixième commandement de Dieu :  » Tu ne forniqueras point « , qui désignera tous les comportements sexuels illégitimes (y compris à l’intérieur du mariage);

2) celle de concupiscence », qu’on rencontre surtout chez les Pères et qui est à la source de la sexualité;

3) celle de luxure » qui, lorsque se construit le système des péchés capitaux du 5e au 12e siècle, rassemble tous les péchés de chair.

L’héritage biblique n’avait pas muni la doctrine chrétienne d’un lourd bagage de répression sexuelle. L’Ancien Testament, souvent indulgent à cet égard, avait concentré la répression de la sexualité dans les interdits rituels énumérés par le Lévitique, 15 et 18. Les principaux portent sur l’inceste, la nudité, l’homosexualité et la sodomie, le coït pendant les règles de la femme. Le début du Moyen Age les reprend. L’Ecclésiastique est très antiféministe :  » C’est par la femme que le péché a commencé et c ‘est à cause d’elle que tous nous mourons  » (XXV 24).

Le modèle de la vierge Marie

En revanche, le Cantique des Cantiques est un hymne à l’amour conjugal palpitant de fièvre amoureuse et même érotique. Mais le christianisme, dans une certaine tradition juive, s’est empressé de donner une interprétation allégorique du Cantique L’union célébrée, après avoir été celle de Yahvé et d’Israél, fut celle de Dieu avec l’âme fidèle, du Christ avec l’Église. Quand, au 12e, siècle du retour d’Ovide et de la naissance de l’amour courtois, on se tournera vers le Cantique, le livre de l’Ancien Testament le plus commenté en ce siècle, l’Église, Saint Bernard en tête, rappellera que seule en est valable une lecture allégorique et spirituelle.

Dans le Nouveau Testament, les Évangiles sont très discrets sur la sexualité. Ils ont l’éloge du mariage, pourvu qu’il soit monogamique et indissoluble. D’où la condamnation de l’adultère (Matthieu, y, 7) et du divorce assimilé à l’adultère (Matthieu, xix, 2-12; Marc, x, 2-12; Luc, vi, 18). Mais Marie reste vierge dans le mariage et le Christ demeure célibataire. Ces « modèles » figureront dans le dossier antimatrimonial du Moyen Age, encore que celui-ci soit surtout riche de textes pauliniens.

Certes, la chair n’est pas assimilée par saint Paul à l’activité sexuelle pécheresse, elle ne désigne au fond, comme dans l’Évangile de Jean, que la nature humaine. Mais Paul insiste sur l’opposition entre chair et esprit, voit dans la chair la source principale du péché et n’accepte le mariage que comme un pis-aller qu’il vaut mieux éviter:  » Il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme [on notera l’antiféminisme], mais à cause de la fornication, que chaque homme ait sa femme et chaque femme son mari. Que le mari s ‘acquitte de son devoir envers sa femme et pareillement la femme envers son mari. […] Je dis toutefois aux célibataires et aux veuves qu’il leur est bon de demeurer comme moi. Mais s’ils ne peuvent se contenter qu’ils se marient: mieux vaut se marier que brûler. […] Ainsi celui qui se marie avec sa fiancée fait bien mais celui qui ne se marie pas fait mieux encore  » (I. Corinthiens, VII). Car la chair conduit à la mort éternelle : « Je vous préviens.., que ceux qui commettent les oeuvres de la chair n ‘héritent pas du Royaume de Dieu  » (Galates, y, 21).

En fait, pour Paul, cet appel à la virginité » et à la continence est fondé sur le respect du corps humain,  » tabernacle du Saint-Esprit ». La diabolisation, au Moyen Age, de la chair et du corps, assimilés à un lieu de débauche, au centre de production du péché, enlèvera au contraire toute dignité au corps.

Saint Paul esquisse ainsi un schéma qui deviendra capital pour décrire l’ensemble de la société selon une hiérarchie définie par rapport à la sexualité. Interprétant sans aucune légitimité la parabole du semeur (Matthieu, xiii, 8 et 23; Marc, iv, 8 et 20), dont la graine, selon la qualité de la terre qui la reçoit, produit trente, soixante ou cent, l’Eglise classera la valeur et la fécondité des hommes et des femmes selon qu’ils sont vierges (virgines produisant cent), continents telles les veuves (continentes, soixante) ou mariés (coniugati, rente). Saint Ambroise exprime dès le IV siècle cette hiérarchie :  » Il y a trois formes le chasteté: le mariage, le veuvage, la virginité  » (Sur les veuves, Iv, 23).

Entre les temps évangéliques et le triomphe du christianisme au 4e siècle, deux séries d’événements assurent le succès de la nouvelle éthique sexuelle : dans l’ordre théorique, la diffusion des nouveaux concepts (chair, fornication, concupiscence et la sexualisation du péché originel) ; dans la pratique, l’apparition d’un statut de vierges chez les chrétiens et la réalisation de l’idéal de chasteté dans le monachisme du désert.

Pour la chair, l’essentiel est le durcissement de l’opposition chair/esprit, le glissement du sens de caro, humanité assumée par le Christ dans l’Incarnation, à celui de chair faible, corruptible, et celui de charnel à celui de sexuel. La désignation par caro de la nature humaine dérape aussi vers la sexualisation de cette nature et introduit, selon la même évolution suivie par l’éthique païenne, la notion de péché contre nature » qui va se dilater au Moyen Age avec l’extension du concept de sodomie (homosexualité, sodomisation de la femme, coït par-derrière ou la femme se tenant au-dessus de l’homme seront ainsi proscrits).

La fuite au désert

La fornication est condamnée dans la Bible, notamment le Nouveau Testament (Paul, I. Corinthiens, vi, 19-20). Plus tard, L’expérience de monachisme amène à en distinguer trois formes : union sexuelle illicite; masturbation; érections et éjaculations involontaires (Jean Cassien, Collations, xli, 3). C’est saint Augustin qui donne son statut à la concupiscence, désir sexuel. Mais le mot, au pluriel, est déjà chez saint Paul :  » Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel pour que vous n ‘obéissiez pas à ses concupiscences  » (Romains, vi, 12). Plus importante est la longue évolution qui conduira à assimiler le péché originel au péché de chair. C’est Augustin qui lia définitivement péché originel et sexualité par l’intermédiaire de la concupiscence. A trois reprises, entre 395 et 430,11 affirme que la concupiscence transmet le péché originel. Depuis les enfants d’Adam et d’Ève, le péché originel est légué à l’homme par l’acte sexuel. Cette conception deviendra générale au 12e’ siècle, sauf chez Abélard et ses disciples. Dans la vulgarisation opérée par la plupart des prédicateurs, des confesseurs et des auteurs de traités moraux, le glissement ira jusqu’à l’assimilation du péché originel au péché sexuel. L’humanité a été engendrée dans la faute qui accompagne tout accouplement à cause de la concupiscence qui s’y manifeste forcément.

Cependant, un vaste mouvement – à la fois théorique et pratique – se développe pour le respect de la virginité. L’écrivain chrétien Tertullien (début du su’ siècle) et le Père de l’Église Cyprien (évêque de Carthage en 248) inaugurent une série d’ouvrages qui, à partir de Méthode d’Olympe (deuxième moitié du 3e siècle), sont de vrais traités sur la virginité. Les vierges consacrées vivent à part dans des maisons particulières, au sein d’une communauté. En fait, elles étaient considérées comme des épouses du Christ. Aline Rousselle a judicieusement fait remarquer que le grand mouvement d’ascétisme chrétien commence par les femmes vouées à la virginité et ne s’adresse qu’à partir de la fin du siècle aux hommes simplement voués à la continence.

C’est le grand mouvement de fuite au désert, recherche de la pureté sexuelle plus que de la solitude. Il se marque souvent au début par des échecs, notamment par des pratiques homosexuelles avec les jeunes garçons qui ont suivi un parent ou un maître au désert. Il nourrira longtemps les lieux communs des tentations sexuelles de l’imaginaire (les tentations de saint Antoine).

Victoire sur la sexualité, victoire sur l’alimentation. Tout au long du Moyen Age, la lutte contre la concupiscence du manger, du boire, la victoire sur la surabondance alimentaire (crapula, gastrimargia) et sur l’ébriété accompagneront presque toujours la lutte contre la concupiscence sexuelle. Quand se formera, au sein du monachisme du 5e siècle une liste de péchés capitaux ou mortels, la luxure et la gourmandise (luxuria etgula) seront très souvent accouplées. La luxure naît bien des fois de l’excès de nourriture et de boisson… Selon Alune Rousselle, cette double lutte conduira l’homme à l’impuissance et la femme à la frigidité, point d’aboutissement, succès ultime de l’exercice ascétique.

Donnez-moi la chasteté

Cette nouvelle éthique sexuelle n’est en définitive que la forme la plus spectaculaire, la plus répandue d’un thème stoïcien que le christianisme a repris pour le faire peser sur l’Occident « pendant dix-huit siècles  » (Jean-Louis Flandrin) : le refus du plaisir. C’est l’ère du grand refoulement, dont nous n’avons pas fini de payer les conséquences car la thèse de Max Weber, selon qui la contrainte sexuelle serait à l’origine de l’essor de l’Occident, est infirmée par toute enquête historique sérieuse.

Comment le nouvel idéal s’impose aux convertis de l’Antiquité tardive, nul n’en est meilleur témoin qu’Augustin dans les Confessions. Il confie d’abord que la femme, et plus particulièrement celle avec laquelle il vivait, avait été le dernier obstacle à sa conversion. Sa mère Monique avait toujours lié la conversion tant souhaitée de son fils à l’abandon de sa vie sexuelle.

Puis deux grands développements sont consacrés aux problèmes de la chair. Le plus intéressant se trouve au livre VIII. On y voit Augustin, non encore converti, prendre en haine la chair comme lieu de l’habitude, de l’abandon au désir.  » La loi de péché, c’est la violence de l’habitude qui entraîne et qui tient l’âme.  » Habitude qui a son siège dans le corps,  » la loi de péché qui était dans mes membres  » (VIII, y, 12). Ainsi la répression des élans sexuels n’est qu’une forme de ce volontarisme qui caractérise l’homme nouveau, païen puis chrétien. Ce sera au Moyen Age, dans une société de guerriers, la forme la plus haute de la prouesse.

Puis c’est l’aspiration à la chasteté, désirée mais encore redoutée au temps de l’adolescence  » Donnez-moi la chasteté, la continence, mais ne me la donnez pas tout de suite « (VIII, vu, 17). Puis la partie est presque gagnée  » Du côté où je tournais mon front et où je redoutais de passer se dévoilait la dignité chaste de la continence sereine, souriante sans rien de lascif elle m’invitait avec des manières pleines de noblesse à approcher sans hésitation. […] Et de nouveau elle me parlait. […1″Sois sourd aux tentations impures de ta propre chair sur cette terre… «  » (VIII, xi, 27).

Enfin, quand il entend la voix lui dire  » Prends, lis! » et ouvre le livre de l’Apôtre, ce qu’il lit c’est  » Ne vivez pas dans les festins, dans les excès de vin, ni dans les voluptés impudiques, ni dans les querelles et les jalousies; mais revêtez-vous de Notre Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à contenter la chair dans ses convoitises  » (VIII, xii, 29). Et l’épisode de la conversion se termine par la joie de Monique,  » bien plus chère et plus pure encore que celle qu’elle attendait de petits enfants nés de ma chair!  » (VIII, xli, 29).

La plus grande victime de la nouvelle éthique sexuelle, c’est en définitive le mariage. Car, tout moindre mal qu’il soit, il est, malgré tout, toujours marqué par le péché, par la concupiscence qui accompagne l’acte sexuel. L’état de marié, comme celui de marchand, est un de ceux dans lesquels, au Moyen Age, il est difficile de plaire à Dieu.

Le Moyen Age (faut-il voir là un signe de « barbarisation  » ?) objective de plus en plus les péchés de la chair, les enferme dans un réseau de plus en plus serré de définitions, d’interdits et de sanctions. Pour la correction des péchés, des hommes d’Église (souvent des moines irlandais, les extrémistes de l’ascétisme) rédigent des pénitentiels, listes de péchés et de pénitences, où l’on retrouve l’esprit des codes barbares. Les péchés de chair y tiennent une place exorbitante, à l’image des idéaux et des fantasmes des militants monastiques. Mépris du monde, humiliation de la chair, le modèle monastique a décidément pesé lourd sur les moeurs et mentalités de l’Occident. Le modèle bénédictin de monachisme équilibré n’éliminera pas complètement l’esprit et les pratiques du désert, désert forestier ou insulaire de l’Occident.

Le calendrier de l’abstinence

Le contrôle de la vie sexuelle des couples mariés a pesé sur la vie quotidienne de la majorité des hommes et des femmes, et soumis la sexualité à un rythme aux conséquences multiples (sur la démographie, sur les rapports entre les sexes, sur les mentalités), selon un calendrier parfaitement « contre nature « , que Jean-Louis flandrin a minutieusement analysé3. Au Ville siècle, les interdits auraient amené les  » couples dévots  » a ne s unir que quatre-vingt-onze à quatre-vingt-treize jours par an, sans compter les périodes d’impureté de la femme (règles, grossesse, période post partum). Jean-Louis flandrin croit plus plausible la continence pendant les seuls week-ends, ce qui aurait amené le temps libre de la sexualité conjugale à cent quatre-vingt-quatre ou cent quatre-vingt-cinq jours par an. Il repère aussi un réaménagement progressif du temps de continence. Le total des interdits reste à peu près le même, mais la répartition change: aux longues périodes des trois carêmes annuels (Noël, Pâques, Pentecôte) succède une fragmentation de petites époques de jeûne, d’abstinence et de continence.

Des prescriptions à la pratique, le fossé, sans aucun doute, a été grand. La façon dont le confesseur de Saint Louis insiste -comme preuve de sainteté sur le parfait respect (et même l’exagération) par Louis IX de la continence conjugale montre que ce respect était rare. Mais Jean-Louis Flandrin pense que les prescriptions de l’Église ont rencontré certaines tendances profondes de la culture et de la mentalité des masses notion de temps sacré, attesté par les calendriers paysans, sens de l’impureté, respect des interdits. Il y aurait donc eu convergence entre l’éthique savante et la culture « populaire ».

Pourtant, on voit aussi dans le domaine du sexe surgir – du moins aux yeux de l’Église féodale – le clivage social et culturel entre clercs et laïcs (noblesse comprise) d’une part, entre les deux ordres des clercs et des chevaliers et celui des travailleurs -surtout paysans – de l’autre. Il se manifeste dans l’explication le plus souvent donnée au Moyen Age pour justifier la lèpre. L’origine peccamineuse des lépreux a en effet été liée par certains théologiens du Moyen Age à la conception d’un comportement sexuel diffèrent chez les catégories dominantes de la société et chez les couches dominées.

Y a-t-il eu une sexualité des « élites » et une sexualité des rustres? En tout cas, le mépris pour le vilain a trouvé aussi dans le sexe un aliment. Dès la première moitié du 6e siècle, dans un sermon, l’évêque Césaire d’Arles informe son auditoire : « Tous ceux qui sont lépreux naissent d’ordinaire non pas des hommes savants qui conservent leur chasteté dans les jours contraires et les festivités, mais surtout des rustres qui ne savent se contenir ».

Voici donc deux croyances qui vont traverser le Moyen Age. D’abord la maladie obsessionnelle et culpabilisante, la maladie-hantise dont la peste prendra le relais au milieu du 14e siècle, la lèpre reçoit son origine dans la sexualité coupable – y compris celle des époux, surtout, peut-être, celle des époux – et la macule de la fornication commise dans la chair ressort à la surface du corps. Et comme la chair transmet le péché originel, les enfants paient la faute des parents. Ensuite, il y a cette fixation de l’excès de dévergondage sexuel dans le monde des « illettrés », des pauvres, des paysans. Dans ce monde de guerriers, les vilains sont des quasi-animaux, jouets du désir mauvais.

Cette nouvelle éthique sexuelle s’est imposée à l’Occident pour des siècles. Seulement troublée par l’introduction de l’amour-passion dans les relations sexuelles et dans le mariage, elle ne commence à changer lentement qu’à notre époque. Elle a régné pendant tout le Moyen Age, mais elle n’a pas été immobile. Dans le grand essor de l’Occident du 10e au 14e siècle, elle a été marquée, me semble-t-il, par trois grands événements : la réforme grégorienne et le partage sexuel entre clercs et laïcs, le triomphe d’un modèle monogamique indissoluble et exogamique dans le mariage, l’unification conceptuelle des péchés de la chair au sein du péché de luxure (luxuria), dans le cadre du septénaire des péchés capitaux.

Ce qu’on appelle la réforme grégorienne a été un grand aggiornamento de la société médiévale, conduite par l’Église et commençant par elle, des alentours de 1050 à1215 (4e concile du Latran). Elle institue d’abord l’indépendance de l’Église par rapport aux laïcs. Quelle meilleure barrière introduire entre clercs et laïcs que celle de la sexualité? A ceux-ci le mariage, aux premiers la virginité, le célibat et la continence. Un mur sépare la pureté de l’impureté. Les liquides impurs sont bannis d’un côté (les clercs ne doivent répandre ni sperme ni sang, et ne pas transmettre le péché originel en procréant), simplement canalisés de l’autre. L’Église devient une société de célibataires.

En revanche, elle enferme la société laïque dans le mariage. Comme l’a bien montré Georges Duby, l’Église au 12e siècle fait triompher son modèle matrimonial, celui de l’Évangile, monogamique, indissoluble. Dans les manuels de confesseurs qui remplacent les vieux pénitentiels au 13e siècle et qui expriment la nouvelle conception du péché et de la confession fondée sur la recherche de l’intention du pécheur, les péchés matrimoniaux apparaissent en général dans un traité spécial Sur le mariage. Si la casuistique affine le champ théorique et pratique du mariage, celui-ci reste en gros exclu du processus de diversification et de relative adaptation de la vie religieuse à l’évolution générale de la société. Cela s’explique. Le mariage chrétien est un fait nouveau au 13e siècle.

Enfin, le système des sept péchés capitaux instaure cette unification longtemps irréalisée des péchés de chair sous le terme générique de luxure. Certes, la luxure est rarement en tête de la liste des péchés mortels, contrairement à l’orgueil (superbia) et à la cupidité (avaritia) qui se disputent cette première place. Mais elle a une autre suprématie. Dans le lieu commun des  » filles du Diable « , ces personnifications des péchés que Satan marie aux hommes en accouplant chacune d’elles à une catégorie sociale, la luxure reste une prostituée que Satan  » offre à tous ».

Le péché de chair a son territoire sur la terre comme en enfer. L’exhibition au tympan de Moissac de la luxure – une femme nue, dont les serpents mordent les seins et le sexe – va hanter pour longtemps l’imaginaire sexuel de l’Occident.

Voir aussi:

Cite ourselves!

Richard J. Evans

London Review of Books

3 December 2009

The Annales School: An Intellectual History by André Burguière, translated by Jane Marie Todd

Cornell, 309 pp, £24.95, ISBN 0 8014 4665 1

As a graduate student in the 1970s, looking around for new approaches to history that would enable me to do something different from my teachers’ generation, I spent a lot of time with my fellow students discussing the relative attractions of British Marxist historians like Eric Hobsbawm, Christopher Hill and E.P. Thompson, German neo-Weberians such as Hans-Ulrich Wehler and Jürgen Kocka, American students of social inequality like Stephan Thernstrom, advocates of a social-anthropological approach such as Keith Thomas, partisans of a politically committed history of everyday life like Raphael Samuel and the History Workshop, and more besides. The world of history seemed then to be not just expanding but exploding, into areas undreamed of by the political and diplomatic historians on whose work we had been brought up.

Among the most exciting of the new approaches was that of the school of French historians associated with the journal Annales: Economies, sociétés, civilisations. What made their work exciting was, first of all, the sense they conveyed that nothing was off-limits for the historian, no aspect of life too obscure: everything, from birth, death and disease to time, space and distance, from fear, hatred and anxiety to faith, fanaticism and delusion, was open to historical investigation. Then there was the way they ranged across huge stretches of time, crossing conventional barriers of epochs and periods, looking at an enormous variety of aspects of societies in the past. Some, Fernand Braudel among them, took vast geographical areas as their subject, and showed how key structures of human existence transcended the conventional boundaries of the state; others took one province or town and linked together in a complex but convincing causal web, underpinned by painstaking statistical research, the history of its economic, demographic, social and (often rather sketchily) political structures. Like others of my generation, I became fascinated by all this, and ended up doing my own version of a regional study, linking what the Annales historians called structure and conjoncture in a book on cholera in Hamburg in 1892. The city was the only one in Western or Central Europe to fall victim to an epidemic in that year, the causes and consequences of which I traced in the economic, demographic, social and political history of the city across the 19th century.

A quarter of a century or more later, writing about Annales and its history has become a minor scholarly industry. We now know a great deal about where it came from, what it has done and how it developed. The private correspondence of its founding fathers has been published, conferences have been held about them, introductory surveys to their work and that of their successors have been written, dissertations and monographs have poured off the academic presses. Is there anything new to say? In The Annales School: An Intellectual History, André Burguière, the long-serving administrative secretary of the journal, surveys the history of Annales once more. As an insider who knew many of the protagonists from the 1960s on, he has a distinct advantage over many of his competitors. But seeing the journal’s development from the inside has disadvantages too. True to his allegiance to Annales principles, he tells the reader sternly: ‘Do not expect to find in this book a history of events.’ This alone makes the book extremely difficult for anyone unfamiliar with the basic history of the journal and the historians associated with it. More seriously, Burguière is unable to stand outside the history he is analysing and break free from the many myths with which it has become encrusted.

These begin with the journal’s foundation in 1929. Edited by Marc Bloch and Lucien Febvre, both professors at the University of Strasbourg, it was entitled Annales d’histoire économique et sociale, and from the beginning proclaimed its ambition to play a leading role in the field of economic and social history in France. Bloch and Febvre advocated a broadening of the historian’s vision to encompass not only standard topics of economic history such as trade and currency, agrarian society, transport and technology, but also values, sensibilities and feelings. Their aim was to create a new style of thought, as they announced in 1937, that would present new research, publish lengthy critical analyses of other people’s work and, crucially, gather a group of much younger collaborators dedicated to what soon became known as the ‘spirit of the Annales’.

In his introduction, Burguière writes that he has confined his book to French historians, mainly because ‘most historical debate continues to unfold within a national framework’. He does point to parallels between theoretical debates in different countries, but fundamentally he believes there has always been, and continues to be, a ‘national isolation of historiographical issues and trajectories’. This would have surprised me and my fellow students in the early 1970s. And we weren’t unique: the generation of German historians who came of age immediately after the war was strongly influenced by American history and sociology; the debates around E.P. Thompson’s work had a profound resonance among American historians during the 1970s; there was a strong German influence on historical method across Europe and America in the second half of the 19th century and the early decades of the 20th. International conferences and cheap foreign travel have long since broken down the national isolation Burguière speaks of, except, apparently, in France. Moreover, historians have never worked solely on their own country’s past; a majority of historians in the US devote themselves to the history of other countries, and not far off half the historians in the UK do the same. All this has brought them into contact with debates and methods pursued in the countries they work on; the fact that fewer than a quarter of historians in France work on the history of other countries may help explain Burguière’s restricted field of vision.

Bloch and Febvre had many international connections and shared a broad, cosmopolitan vision. Bloch himself declared that historians should ‘base their plan, the treatment of the problems they raise, even the terms they use, on the knowledge gleaned from work carried out in other countries’. He had studied in Germany before the First World War, and read and spoke German; he had also visited England and met English economic historians; and he was the author of a major, synoptic analysis of Feudal Society, first published in 1939 and finally translated into English in 1961, as well as a study of the ‘royal touch’ believed to heal scrofula in England and France in the medieval and early modern periods. Among Febvre’s books were a biography of Martin Luther and a book about the Rhine. The first issue of Annales included studies of the price of papyrus in Ancient Greece, German industry in the First World War, the population problem in the Soviet Union, and the theories of Max Weber. Articles and reviews in subsequent issues ranged widely across a variety of countries; in 1937 there was even a special issue on Nazi Germany.

Annales was launched at the International Congress of Historical Sciences in Oslo in 1928, and Bloch and Febvre used this and similar events to carry on a dialogue with colleagues in other countries. The journal’s early collaborators included the Belgian medievalist Henri Pirenne, the Swedish economic historian Eli Heckscher, and others from outside France. In his youth, Bloch had been an avid reader of the German social and cultural historian Karl Lamprecht, and had clearly been influenced by his ideas. The model for Annales was the Vierteljahrsschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, a long-established German journal, though Annales soon went well beyond the limits of its German counterpart, just as Bloch went far beyond Lamprecht (not least because he was a much better historian).

The founding of Annales was not in any case the product of exclusively French influences and circumstances. Far from it. The Economic History Review was founded in Britain at around the same time, as was the Journal of Economic and Business History in the US, and not long afterwards similar journals began publication in Poland and Italy. Clearly, the emergence in this period of the study of economic and social history reflected to some extent troubled economic circumstances which seemed to call for long-term explanations. It also, perhaps, pointed to a belief among some historians that the study of the political history of the nation-state, which had developed a nationalist thrust during the previous decades, had reached or even exceeded its limits with the First World War. It was time for a more neutral, more scientific, more objective approach – a feeling evident in many countries other than France. In Germany during the 1920s, for example, the social sciences were coming together in the manner envisaged by Bloch and Febvre, as sociologists such as Weber and Karl Mannheim began to exert an influence on historical studies, and students of Friedrich Meinecke started to pursue the history of ideas. In the Netherlands, Johan Huizinga had already published his classic cultural history, The Waning of the Middle Ages, in 1919. Seen in this light, Annales and its programme do not seem particularly startling.

What made the journal French was not so much its prehistory as the changes that took place in the international scene shortly after it was founded. The cementing of the Fascist regime in Italy, the advent of Stalinism in the Soviet Union, the Nazi seizure of power, and the collapse of democracies all over Europe, from Spain and Portugal to Poland and Lithuania, meant that in most countries economic and social history was forcibly co-opted into the service of state-sponsored ideology. International dialogue, particularly with German historians, who in many ways were closest to the founders of Annales, became more difficult. Only in Britain and the US – and perhaps also, at least until the Second World War, in the Scandinavian and Benelux countries – did economic and social history continue on the same basis as Annales, largely separated from contemporary ideological struggles, dedicated to the idea of a more or less neutral concept of social science.

But while economic and social history in the UK, for example, co-existed quite happily with mainstream political and diplomatic history, insulating itself by creating a separate department in virtually every university where it was represented, things were very different in France. There the centralisation of higher education provided it with a different goal: the conquest of the commanding heights of academia. Until 1945, political and diplomatic historians remained in charge, but with the end of the war and the reconstruction of French academic life and institutions, Febvre got his chance. Self-publicising was part of the plan. ‘Cite ourselves,’ he commanded around 1950, ‘don’t lose the opportunity to cite ourselves, to propagate what is essential, that is to say, our keywords. The threefold division of Braudel: milieu, collective destinies, events, L.F.’s notion of mentalities, the notion of probabilism.’ The classics to be cited were, he said, ‘L.F.: Land and Human Evolution; Martin Luther; Belief and Unbelief in the 16th Century; Marc Bloch: The Royal Touch; French Rural Society; Feudal Society; F. Braudel: The Mediterranean; L. Febvre: Philippe II and the Franche-Comté’. (Clearly, Febvre had a higher opinion of his own work than he did of his colleagues’.)

Just as important as the self-conscious creation of a canon, however, was the conquest of the institutions. In 1947, Febvre became president of the newly created Sixième Section of the Ecole Pratique des Hautes Etudes, covering the social sciences, and director of its Centre des Recherches Historiques. He placed his young collaborators in key positions, most notably Braudel, whose huge book, The Mediterranean and the Mediterranean World in the Age of Philip II, in gestation for nearly two decades, was published in 1949. Equipped with funds, posts and prestigious institutional bases, the Annales school could now move towards dominance.

With the death of Bloch at the hands of the Gestapo in 1944, and the arrival of Braudel, a marginal figure in the school before the war, the intellectual style of Annales began to change. Burguière emphasises the school’s continuity and dismisses the conventional division of its leading figures into different generations. He seems to regard his mission as proving its continuing allegiance to the basic principles established by the founding fathers. This is another myth. It is certainly true that Braudel’s work cemented the focus of the Annales on the medieval and early modern periods, and strengthened still further its concentration on social and economic history, but he also introduced much that was new. His book on the Mediterranean world divided historical time into three levels, using the metaphor of the sea that was its subject: the ocean depths, whose permanent features of climate and geography stamped themselves on human existence, especially in a world where the vast majority of people were dependent on agriculture for their survival; the middle level of ocean currents, where social and economic structures operated; and the surface froth of events, politics and individuals. By emphasising the importance of the longue durée, Braudel effectively dismissed what the Annales historians contemptuously called histoire événementielle, ‘event-based history’, as of little consequence. The human beings of the 16th century appeared in his work as incapable of determining their own fate. Braudel himself characterised the vast majority of people in the period he was interested in as ‘human insects’.

It is hard not to see in this a reflection of the fact that he drafted his book while in a German prisoner-of-war camp: looking at the longer term must have provided a form of consolation for the disastrous turn events had taken in the present. More broadly, it could also be argued, the school’s focus on the underlying continuities in history had its origin in disillusionment with the febrile instability of politics in the Third and Fourth Republics, when government followed government in rapid succession but little real change seemed to result. Bloch, Febvre and their successors claimed to have removed themselves from the political partisanship that had characterised so much French historical scholarship in the past and continued to do so in their own day. History, they asserted, was a value-neutral social science, not an instrument of political ideology.

There were international influences at work here too: the 1950s to the early 1970s was the age of quantification, when statistics, increasingly processed through computers, seemed to many social and economic historians to offer the possibility that intellectual certainty could be attained in a world dominated by the cultural clash between the self-proclaimed scientific principles of Marxism-Leninism and the search for a credible alternative by the social sciences in the West. Not in fact apolitical but left-liberal, the Annales historians held themselves aloof from the Marxist historiography that still dominated studies of the French Revolution under the leadership of Georges Lefebvre, despite his earlier association with the school; they were as much a part of the social-scientific reaction to it as the econometric historians then emerging in the US.

On Febvre’s death in 1956 Braudel succeeded him as director of Annales and the Sixième Section, and brought in a new generation, among them Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Le Goff and Georges Duby. The enterprise was based in new premises on the boulevard Raspail, where Braudel founded yet another interdisciplinary research centre, the Maison des Sciences de l’Homme, in 1963. The search for social-scientific approaches to history had now driven the school towards an almost messianic enthusiasm for quantification. The leading figure here was Ernest Labrousse, whose Marxism was less important in this context than his technical mastery of quantitative history; he produced two major statistical studies, on the movement of prices in 18th-century France and on the crisis of the French economy on the eve of the Revolution. Virtually every book on Annales states that Labrousse has been unjustly neglected, and Burguière’s is no exception. At the same time Burguière complains that Labrousse marginalised the history of mentalities pioneered by the school’s founders, when in fact Braudel’s own work has remarkably little to say about belief systems, despite their importance in the Christian-Muslim conflicts that raged across the Mediterranean in his period.

Braudel tended to back new research projects with a heavily quantitative emphasis. A leading role was taken by demographic historians such as Pierre Goubert, whose study of the Beauvais region in the 17th and 18th centuries appeared in a new series of monographs on demography and society published from 1960 on. These dealt with real people as well as with statistics, though often the people were seen as corks bobbing about on the waves created by structure and conjoncture in the local or regional economy. Goubert’s study constructed price indices and linked them with records of births, marriages and deaths; these in turn were related to key data about geography and the natural environment, and analysed with reference to different social groups. This study, and the cohort of regional and city-centred monographs that followed it, resting as they did primarily on the statistical analysis of long runs of serial data, again had relatively little to say about beliefs and mentalities except insofar as they too were susceptible to a quantitative approach.

One of these regional studies, however, did do more than quantify: Le Roy Ladurie’s Les Paysans de Languedoc included, along with geographical and climatic data and demographic and social statistics, coverage of religion, literacy and, above all, popular movements and revolts, whose occurrence he related to the effects of economic depression. Although he was initially the arch-apostle of quantification, it was Le Roy Ladurie who led the turn back to the anthropological with his study of the medieval community of Montaillou, a centre of Cathar heretics, published in 1975. Suddenly, individual human beings were back in the picture, revealed in all their individual and collective complexity in the Inquisition records, which were Le Roy Ladurie’s main source. The limits of the statistical approach were becoming clear. The Braudelian emphasis on the power of the unchanging environment seemed too constricting after the liberating experiences associated with 1968, as well as incapable of explaining the historic, cultural and social changes that were clearly underway.

Other historians associated with Annales began to write about cultures and mentalities, encouraged by the contributions of the self-styled ‘Sunday’ (or part-time) historian Philippe Ariès on the history of childhood and the history of death; it was one of the features of the school that was most attractive to younger historians outside France in the 1970s and 1980s. This was the era in which the school and its leading members finally reached international prominence. A number of them, from Duby to Le Roy Ladurie himself, revealed a talent for writing for a broad readership that placed them in a tradition of French historiography going back to Michelet and Taine, and gaining them a readership in other countries. Several of them became public figures, writing for newspapers and broadcasting on radio and television. Their victory thus seemed complete.

Ironically, it had been achieved at the expense of the cosmopolitanism that was such a feature of the school in its early years. Braudel’s pupils overwhelmingly devoted themselves to the study of French history, bringing about a narrowing of focus that Burguière faithfully reflects in his book. Apart from Braudel’s work, the books that gained international prominence were almost all about France. The refocusing on national history paved the way for the reintroduction of politics into Annales, which once more changed its subtitle to reflect this change – it now became Annales: Histoire, Sciences Sociales. But, as Peter Burke remarked two decades ago, as the Annales approach became identified with the French historical profession in general, it lost what coherence it had possessed. In the wake of 1968, French academic institutions had in any case become less centralised and intellectual culture more pluralistic, and the expansion of the universities and of academic life in the late 20th century made it impossible for any single school of thought to achieve either institutional or intellectual dominance.

André Burguière does not want to admit this. For him Annales remains a cause to fight for. But his book will do the cause no good at all. It is written seemingly without any knowledge of the wider historiography. Lutz Raphael’s Die Erben von Bloch und Febvre, the best and most comprehensive account of the school, is mentioned in the bibliography, but there is no sign that Burguière has read it. Self-important, pompous, pretentious, solipsistic, often obscure, sometimes barely coherent, his book seems to address itself only to those in the know. The translation by Jane Marie Todd renders all these faults with exemplary accuracy.

Letters

Vol. 31 No. 24 · 17 December 2009

From Paul Fryer

Richard J. Evans suggests that Fernand Braudel, writing his history of the Mediterranean in a German prisoner-of-war camp, may have developed his abiding fascination with the ‘longue durée’ as a ‘consolation for the disastrous turn events had taken in the present’ (LRB, 3 December). This may well be the case, but other members of the Annales School, notably Lucien Febvre, had less honourable reasons for dismissing events as mere ‘dust’. When the Germans occupied France, Annales was at risk of being banned because one of its owners, Marc Bloch, was Jewish. Febvre, his co-owner, persuaded Bloch not only to relinquish his share in the journal, but to remove his name from the editorial board in order to present an ‘Aryan’ face to the Germans. Bloch, who continued to contribute under the pen name ‘Fougères’, went into the maquis, and, in 1944, was captured, tortured and executed. Febvre had a comparatively peaceful war, but this didn’t prevent him trying to pass himself off as a résistant when, after the war, he was trying to obtain paper then in short supply. In a letter to the minister of information, unearthed by the historian Philippe Burrin, Febvre claimed that ‘alone among all the French historical journals’, Annales had maintained a spirit of resistance, ‘jusqu’au bout’.

Paul Fryer

Paris

Vol. 32 No. 8 · 22 April 2010

From André Burguière

Richard Evans suspects that I haven’t read Lutz Raphael’s Die Erben von Bloch und Febvre, though it is cited in the bibliography of my book, The Annales School: An Intellectual History (LRB, 3 December 2009). I can only say that such a practice is perhaps admitted in Cambridge, but not in Paris. I would like to reassure him: I do read and speak German, and I did read Raphael’s book. Nevertheless, his approach to the Annales School’s evolution since the 1950s, by focusing on its institutional task and development, did not fit the analysis I was making in my book.

I am not sure, however, that Professor Evans read my book properly. Leaving aside the memory of his own encounter with the works of the Annales School when he was a young scholar, his piece is a not uninteresting survey of the academic expansion of the Annales School since the foundation of the Sixth Section of the Ecole Pratique, drawn largely from Raphael’s book. But he does not refer to the main topic of my book: the historiographical destiny of the concept of mentalités.

André Burguière

Paris

Voir également:

Quand nos historiens se décideront-ils à faire le pas de côté ?

Quand les historiens se font bretteurs, il en sort parfois du bon : puisque c’est la vertu de la polémique, pourquoi n’en irait-il pas de même dans le débat d’idées ? Ainsi le différend qui a récemment opposé Richard J. Evans, professeur d’histoire moderne à Cambridge, à André Burguière, auteur de L’Ecole des Annales. Une histoire intellectuelle (Odile Jacob, 2006). A l’occasion de la publication du livre en anglais chez Cornell, le premier a critiqué le travail du second dans un long article de la London Review of Books intitulé « Cite ourselves ! ». Critiqué ? Disons plutôt : exécuté. Afin que nul n’en ignore, la revue Books en a largement fait écho en consacrant une pleine page à ce que son rédacteur qualifie lui-même de « démolition en règle ». La victime a d’ailleurs intitulé son droit de réponse « Déconstruction d’une démolition ». Voilà pour l’ambiance.

Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail de chacun des reproches adressés par l’un à l’autre. Sauf un qui nous paraît le plus pertinent et dépasse la personne et le travail d’André Burguière. C’est d’ailleurs le seul point sur lequel l’Anglais et le Français s’accordent : l’horizon trop hexagonal des recherches de nos historiens. Sans s’en exclure, Burguière déplore que l’Ecole des Annales n’ait pas su assez inverser la tendance tout en soulignant que l’EHESS (Ecole des Hautes en Sciences Sociales) est aujourd’hui l’institution où les historiens de la France sont minoritaires par rapport à ceux des autres aires culturelles « grâce aux efforts successifs de Febvre, Braudel et des présidents qui leur ont succédé ». Il est vrai, et Richard J. Evans a eu raison d’appuyer là où ça fait mal, que la recherche historique souffre chez nous d’un tropisme franco-français ; mais désormais, ce repli progressif s’observe aussi chez les historiens des Annales. « Moins du quart des historiens français travaillent sur l’histoire d’autres pays alors que la proportion est majoritaire aux Etats-Unis et approche les 50% au Royaume-Uni » souligne-t-il. Si la comparaison se limitait aux universitaires américains, on aurait beau jeu de rappeler qu’ils auraient du mal à s’intéresser à leurs Lumières et à leur Moyen-Age ; élargie aux Britanniques, elle prend tout son sens et permet à Richard J. Evans de regretter « l’abandon du cosmopolitisme » par les disciples de Braudel. Il est indéniable que la méconnaissance des langues étrangères et le refus de la transdisciplinarité ont limité nos chercheurs à la France ; le phénomène va même en s’accentuant avec la génération montante ; sauf à croire que ce nationalisme de la curiosité historique s’observe pareillement ailleurs et que seule la mauvaise conscience, bien française celle-là, surtout lorsqu’elle est activée par le tison de la repentance, lui donne davantage de relief.

On trouvera des raisons d’espérer dans le succès de l’Histoire du monde au XVème siècle (Fayard) publié sous la direction du médiéviste Patrick Boucheron. Sa tentative de renouvellement de l’écriture de l’histoire est d’autant migueriobrancomagnumlahavane94.1275110377.jpgplus remarquable que le même avait donné il y a deux ans un Léonard et Machiavel qui voulait déjà tenter une brèche formelle dans un genre bien compassé. Avec cette histoire du monde de la mort de Tamerlan (1405) au couronnement de Charles Quint (1520), le postulat est autre puisqu’il s’agit, avec l’aide de quelque soixante dix chercheurs, de ne plus s’en tenir à un postulat européocentriste mais mondial. En dépit de son poids (2 kgs pour 890 pages), de son coût (85 euros) et de son niveau d’exigence intellectuelle, ce livre a su séduire grâce à une forme qui renouvelle l’essai collectif. Les personnes et les idées y circulent dans une impressionnante fluidité. On en ressort… décloisonné. Pourtant, comme le rappelle le maître d’œuvre de ce vaste chantier dans une préface qui a parfois les accents d’un manifeste, la plupart des contributeurs s’inscrivent dans une historiographie en langue française. De la World History ou Global History, dont on s’avise en France depuis une dizaine d’années, Patrick Boucheron invite à retenir surtout une exigence : « le décentrement du regard ». L’air de rien, cela implique un bouleversement des habitudes, l’apprentissage des langues étrangères, une curiosité tous azimuts, l’envie d’aller voir dehors et plus loin quitte à y rester un certain temps, loin de la France… Le programme est ambitieux mais, à l’heure où les notions de temps et d’espace sont en pleins bouleversements, qui oserait encore passer à côté d’une telle perspective ?

Encore que la situation ait évolué ces dernières années si l’on en croit le témoignage d’un de nos lecteurs, l’hispaniste Jean-Philippe Luis. Selon ce professeur d’histoire contemporaine à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, un bon tiers de ses collègues clermontois travaillent ou ont travaillé sur un autre pays européen et leurs étudiants n’obtiennent pas leur diplôme sans avoir fait de l’histoire comparée : »Le clivage est plutôt entre histoire européenne connectée (et non pas une addition d’histoire nationale) et celle des autres continents. C’est là que réside la grande pauvreté des universités françaises. Il y a enfin un danger récent qui est celui de la réforme des recrutements qui prétendait lutter contre le localisme et qui au contraire l’a accentué ».

Voir encore:

Les historiens français refont leur histoire

Books mag

22 février 2010

Avant Georges Duby et Jacques Le Goff, il y avait Emmanuel Le Roy Ladurie. Avant Le Roy Ladurie, il y avait Philippe Ariès et avant lui Fernand Braudel. Avant Braudel, il y avait Lucien Febvre, et avant Febvre il y avait Marc Bloch. Du moins peut-on voir les choses ainsi. Autour de ces quelques figures a fleuri ce qu’on appelle l’école des Annales, du nom de la revue fondée en 1928 par Bloch et Febvre. Pendant un demi-siècle, les Annales ont symbolisé le meilleur de la pratique historique française. Son « histoire intellectuelle », écrite par André Burguière, membre de la direction de la revue depuis 1969, vient d’être traduite en anglais. L’ouvrage fait l’objet d’une démolition en règle par Richard J. Evans, professeur d’histoire moderne à Cambridge, dans la London Review of Books.

Un auteur incapable de recul

Se moquant d’abord du parti pris de l’auteur de faire l’économie des événements qui ont marqué l’histoire de son sujet, ce qui rend l’accès au livre « extrêmement difficile » pour les non-initiés, Evans en vient au cœur de son propos : « Burguière est incapable de prendre du recul par rapport à l’histoire qu’il analyse et de se libérer des nombreux mythes qui la figent. »

Evans se souvient de sa fascination pour les historiens des Annales quand il faisait son doctorat en Angleterre dans les années 1970. « Ce qui rendait leur travail si excitant était avant tout le sentiment que rien n’était hors de portée de l’historien : de la naissance, de la mort et de la maladie au temps, à l’espace et à la distance ; de la peur, de la haine et de l’anxiété à la foi, au fanatisme et à la tromperie, tout était ouvert à l’investigation. Et puis, il y avait leur façon de parcourir d’immenses étendues de temps, franchissant les barrières convenues des époques et des périodes, examinant toutes sortes d’aspects des sociétés du passé. Certains, comme Braudel, prirent pour sujet de vastes aires géographiques, montrant comment des structures clés de l’existence humaine transcendaient les frontières des États ; d’autres se penchaient sur une province ou une ville et, s’appuyant sur une pénible recherche statistique, tissaient la toile convaincante de l’histoire de ses structures démographiques, sociales et (de façon souvent un peu rapide) politiques. » Lui-même a suivi l’exemple, allant « lier structure et conjoncture » dans un livre consacré à un épisode de choléra à Hambourg en 1892.

Du coup, Evans ne comprend pas que Burguière, comme il l’annonce dans son introduction, limite son analyse aux historiens français, au motif que les débats sur la manière de faire l’histoire seraient essentiellement nationaux. Evans montre sans peine les influences croisées qui ont marqué le monde des historiens depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Bloch et Febvre avaient eux-mêmes « de nombreux contacts internationaux et partageaient une vision cosmopolite » de leur métier. L’un et l’autre ont écrit des livres sur des sujets non français. Les Annales n’ont d’ailleurs pas été lancées à Paris, mais à Oslo, sur le modèle d’une revue allemande. En outre cette initiative n’était pas un fait isolé. À la même époque furent lancés l’Economic History Review en Angleterre et le Journal of Economic and Business History aux États-Unis.

Le parti pris d’insularité de Burguière, selon Evans, illustre deux évolutions importantes, que l’auteur ne voit pas : un repli progressif des historiens des Annales sur des sujets franco-français et une sacralisation institutionnelle de leurs figures de proue. Le premier point se traduit aujourd’hui par le fait que « moins du quart des historiens français travaillent sur l’histoire d’autres pays », alors que la proportion est majoritaire aux États-Unis et approche les 50 % au Royaume-Uni. Le second point serait plus amusant s’il ne comportait une dimension tragique, illustrée par une lettre adressée à la London Review of Books par un certain Paul Fryer, habitant Paris : « Quand les Allemands occupèrent la France, Annales risquait d’être interdite parce que l’un de ses propriétaires, Marc Bloch, était juif. Febvre, copropriétaire, persuada Bloch non seulement de renoncer à sa part dans la revue, mais d’enlever son nom du comité éditorial. Bloch, qui continua à contribuer sous le nom de “Fougères”, rejoignit le maquis et en 1944 fut pris, torturé et exécuté. Febvre passe ces années plus tranquille, ce qui ne l’empêcha pas d’essayer de se faire passer pour un résistant quand, après la guerre, il tenta d’obtenir du papier, qui faisait cruellement défaut. Dans une lettre au ministre de l’Information, déterrée par l’historien [suisse] Philippe Burrin, Febvre soutient qu’Annales fut la seule des revues historiques à maintenir un esprit de résistance “jusqu’au bout”. »

« Citons-nous nous-mêmes »

Après la guerre, profitant de la structure très centralisée de l’enseignement supérieur français, écrit Evans, Febvre vit l’occasion d’accéder au sommet de la hiérarchie des historiens, jusqu’alors occupé par les spécialistes de l’histoire politique et diplomatique. Il incita ses troupes à mener une politique de propagande systématique, fondée sur le bon principe : « Citons-nous nous-mêmes. » La conquête des institutions passa par la présidence de la nouvelle Sixième section de l’École pratique des hautes études et la nomination des bons élèves aux bons endroits. Dont Braudel, qui prit la succession à la mort de Febvre en 1956 et créa la Maison des sciences de l’homme en 1963.

En bonne logique, Burguière valorise exagérément, selon Evans, la continuité intellectuelle des Annales alors même que Braudel, par exemple, s’était complètement détaché de l’analyse des croyances et des mentalités prônée par les fondateurs. Il faut attendre le Montaillou de Le Roy Ladurie, en 1975, pour voir « les êtres humains individuels revenir dans le tableau ».

Paradoxalement, souligne Evans, les historiens des Annales ont atteint le sommet de leur réputation internationale dans les années 1970 et 1980, au moment où l’école avait « abandonné le cosmopolitisme qui avait tant compté dans les premières années. Les élèves de Braudel se sont pour l’écrasante majorité d’entre eux consacrés à l’histoire de France, entraînant un rétrécissement du champ que Burguière reflète fidèlement dans son livre ». Pour Evans, le meilleur livre sur les Annales reste celui de Lutz Raphael, Die Erben von Bloch und Febvre [1994], que Burguière cite dans sa bibliographie mais dont « rien n’indique qu’il l’ait lu ».

André Burguière, L’Ecole des Annales. Une histoire intellectuelle, Odile Jacob, 2006 (Cornell, 2009).

Voir enfin:

Déconstruction d’une démolition

André Burguière

Books mag

A propos de l’article de mars-avril 2010, « Les historiens français refont leur histoire », paru dans Books, je tiens d’abord à signaler plusieurs points où Evans et/ou son commentateur français me font dire ce que je n’ai pas dit.

1/ Je n’ai jamais prétendu que le courant des Annales ne concernait que les historiens français et l’histoire de France. J’ai rappelé plus longuement que ne le fait Evans les efforts de Bloch et Febvre pour constituer, autour de leur revue, un réseau international de collaborateurs et publier, dans une perspective comparatiste, des articles concernant des terrains européens ou extra européens qui débordaient le cadre hexagonal. J’ai évoqué le fait (qu’Evans me reproche d’ignorer) que leur projet de revue d’histoire économique et sociale rejoignait des entreprises étrangères, germanophones plus anciennes ou anglophones comme celles qu’il cite. Il me faut préciser en revanche que la revue des Annales n’a pas été « lancée à Oslo » mais simplement annoncée au Congrès historique d’Oslo. Emporté par son adhésion sympathique à l’ouverture internationale des fondateurs des Annales, notre recenseur a peut-être confondu le lieu de naissance des Annales avec le lieu de publication des Caractères originaux de l’histoire rurale française de Marc Bloch, publié effectivement à Oslo en 1931.

Si je préviens dans la préface de mon livre que j’ai choisi par commodité, de suivre le parcours historiographique du concept de mentalités, car c’est là le sujet précis du livre, principalement chez les historiens français, j’ajoute qu’on pourrait retrouver des parcours analogues ( liés ou non à l’école des Annales) avec passage à une histoire structurale strictement économique et sociale et retour aux mentalités sous la forme élargie de ce qu’on nomme aujourd’hui anthropologie historique, en Grande Bretagne, aux Etats-Unis, en Italie, en Allemagne, en Espagne et… ailleurs. Je maintiens en revanche que les controverses historiographiques ont conservé curieusement, malgré la multiplication des réseaux et des colloques internationaux, un caractère assez national et j’en propose une explication.

Je reconnais volontiers l’horizon trop hexagonal des recherches des historiens français, c’est mon seul point d’accord avec Evans, si on les compare en particulier à celles des historiens anglais ou américains. Je ne m’en exclus pas et je le déplore. Le courant des Annales n’a pas su assez inverser la tendance. Mais s’il y a un certain retour à l’hexagone dans les Annales après la deuxième guerre mondiale, il ne tient ni à Febvre comme semble le penser Evans, ni à Braudel. Il est dû à l’influence de Labrousse sur la nouvelle génération d’historiens, longuement évoquée dans mon livre, dans l’effort de celui-ci pour « départementaliser » ou « régionaliser » l’analyse sérielle des données françaises. J’ajouterai cependant qu’il y a au moins une institution française aujourd’hui où les historiens de la France sont minoritaires par rapport à ceux d’autres aires culturelles, en général extra-européennes : c’est l’EHESS grâce aux efforts successifs de Febvre, Braudel et des présidents qui leur ont succédé.

2/ Evans me reproche d’avoir voulu démontrer et donc d’avoir surestimé la continuité de l’école des Annales. De l’observatoire que j’ai choisi (la trajectoire de la notion de mentalités), je montre en réalité le contraire. Je récuse néanmoins l’hypothèse d’Evans qui attribue à Braudel l’abandon de la notion de mentalités. Il s’intéresse assez peu aux faits religieux. Mais son approche des pratiques socio-économiques est à la fois spatialisée et… culturelle. Je crois avoir montré qu’il avait largement préparé le terrain, à cet égard, au « tournant anthropologique » de l’Ecole des Annales. C’est encore une fois Ernest Labrousse, dont Evans semble ignorer l’œuvre et l’influence, qui a écarté les mentalités de son modèle d’analyse strictement socio-économique.

Il me faut revenir sur les relations entre Marc Bloch et Lucien Febvre dont nos recenseurs me reprochent d’avoir éludé les aspects embarrassants en particulier sous l’occupation. J’ai peut-être accordé une place excessive à cet épisode pour un livre dont le propos n’était ni biographique, ni institutionnel mais essentiellement conceptuel. Je l’ai fait parce que les différences et les désaccords entre les deux historiens expliquent largement l’hétérogénéité de « l’esprit des Annales » qui a protégé le courant du dogmatisme mais non de certaines contradictions. Je ne crois avoir rien dissimulé de leurs désaccords à propos de la continuation de la revue, sans le nom de Marc Bloch, sous la loi de l’occupant. J’ai essayé d’éviter le simplisme et d’exposer honnêtement tout le dossier ; comme l’a fait Bertrand Müller dont je partage entièrement le point de vue. Je laisse à M. Paul Freyer, dont je n’ai pas lu la lettre adressée à la rédaction de la London Review of Books , la responsabilité de son témoignage. J’ai lu de près le chapitre consacré par Philippe Burin à Lucien Febvre dans son livre La France à l’heure allemande. Je n’y ai pas trouvé la moindre pièce nouvelle au dossier, mais beaucoup de sous entendus, de propos polémiques qui n’ont pas grand chose à voir avec le raisonnement historique.

J’en viens au fond de l’accusation. M. Evans et son commentateur me soupçonnent, sans apporter de preuve sérieuse, de proposer une interprétation apologétique de l’histoire des Annales parce que je fais partie de l’équipe directrice de la revue. J’affirme au contraire dans ma préface que le fait d’appartenir à la direction des Annales ne me qualifiait ni ne me disqualifiait en rien pour étudier l’histoire intellectuelle de la revue et surtout du courant dont elle a été le vecteur. Il me suffisait pour faire un vrai travail d’historiographie de lire de près les numéros de la revue antérieurs à la guerre ou immédiatement postérieurs à elle ainsi que les œuvres des historiens qui ont été influencés par elle, au lieu de me contenter de mes souvenirs ou des idées toutes faites sur les Annales ; ce que font hélas nombre d’historiens, y compris parmi ceux qui se veulent proches des Annales. C’est aussi ce que semble avoir fait M. Evans pourtant réputé pour avoir consacré une partie de son œuvre à l’historiographie. S’il avait fait cet effort, s’il avait en outre lu sérieusement et complètement mon livre, il n’aurait pu ressortir, comme il le fait, tous les clichés simplistes sur la stratégie de l’auto célébration de Febvre ou de Braudel.

Un dernier point : M. Evans craint que je n’aie cité le livre de Lutz Raphael, Die Erben von Bloch und Febvre sur l’ école des Annales de 1945 à 1980, sans l’avoir lu. C’est peut-être l’usage à Cambridge. Mais à Paris, on ne doit mentionner en principe dans une bibliographie « scientifique » que les textes que l’on a utilisés ou consultés. Je tiens donc à rassurer le professeur Evans et son commentateur. Je lis l’allemand. J’ai lu le livre de Lutz Raphael que j’apprécie, bien que sa perspective institutionnelle et sociologique ne soit pas ici exactement la mienne. Je connais même assez bien l’auteur avec lequel j’ai participé à plusieurs colloques.

2 Responses to Histoire: Vous avez dit refus du plaisir? (When in doubt blame the Christians!)

  1. […] de l’historien français Jacques Le Goff, sur le bon vieux marronnier historique du « refus du plaisir » et de la grande « ère du refoulement » censés avoir été […]

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  2. […] C’est dingue ! Si on n’est pas branchée sex-toys, si on n’aime pas parler de masturbation en gloussant autour d’un mojito, et qu’on ne cumule pas les amants, on est… nulle. Anonyme […]

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