Affaire DSK: L’Amérique pragmatique s’est mise à l’heure du robespierrisme (The stunning reversals in the criminal case against Dominique Strauss-Kahn have reawakened a dormant anti-Americanism)

Ceux qui, par leur exemple ou par leurs leçons, indiquent à chaque législateur les lois qu’il doit faire, deviennent après lui les premiers bienfaiteurs des peuples. Condorcet (De l’influence de la révolution de l’Amérique sur l’Europe)
‘Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Préamıbule de la Déclaration d’indépendance américaine
Je n’en peux plus d’entendre dire que je suis une menteuse du fait que je ne porte pas plainte. Depuis huit ans, je porte cette histoire seule, j’entends les rumeurs, les mensonges à mon sujet. Depuis le 14 mai, on décide de ce que veut dire mon silence, on interprète chaque mot de mon avocat sans même l’écouter. On n’a pas non plus compris que je ne vienne pas soutenir Nafissatou Diallo sur les plateaux télé. Je n’ai pas voulu commenter car je ne sais rien de son cas. Si elle a menti sur certains sujets, ça ne veut pas forcément dire qu’elle ait menti sur le viol. Mais pour moi, c’était devenu insupportable. Et puis, aujourd’hui, de voir Strauss-Kahn libéré puis aussitôt dîner dans un restaurant de luxe entre amis, ça me rend malade. Je sais bien que la moitié des gens me croira, l’autre non. Il n’y a pas de bonne solution, seulement une qui fait que je pourrai enfin me regarder dans la glace […] Pour une fois, je voudrais être maîtresse de ce qui m’arrive. Je voudrais qu’on m’entende parce que j’ai peut-être, enfin, une chance d’être écoutée. Quand je suis rentrée dans cet appartement, je me suis sentie tout de suite mal à l’aise. Il était quasi vide, blanc, poutres apparentes, une machine à café, une table ronde, avec à droite de la partie salon, une bibliothèque vide, et tout au fond, une chambre avec un lit. On a commencé à parler un peu, il m’a proposé un café, j’ai sorti mon dictaphone, il a voulu qu’on aille sur le canapé, puis que je lui tienne la main pour répondre. ‘Sinon je n’y arriverai pas’, a-t-il dit. J’ai voulu m’en aller. Il a arrêté le dictaphone, m’a attrapé la main puis le bras, je lui ai demandé de me lâcher, et c’est de là qu’est partie la bagarre. Je ne souhaite qu’une chose, qu’il [DSK] revienne en France avec sa présomption d’innocence pour que l’on aille devant un tribunal. Tristane Banon
Ma cliente Tristane Banon dépose plainte pour tentative de viol contre M. Dominique Strauss-Kahn. J’envoie le dépôt de plainte demain mardi 5 juillet au parquet, qui le recevra mercredi matin. Tristane Banon a réellement subi ce dont elle accuse M. Strauss-Kahn, ce qui signifie que le droit, en sa qualité de victime, lui est ouvert et qu’elle exerce ses droits de justiciable en exigeant réparation devant la justice française. Ces faits ne sont pas constitutifs d’une agression sexuelle mais bien d’une tentative de viol, pour lequel le délai de prescription est de dix ans. Que ce soit bien clair: je n’ai été contacté par personne à droite, je ne suis à la solde de personne. Simplement, je sais que ça ne se fait pas de faire son boulot d’avocat devant quelqu’un comme DSK… […] Je n’ai pas agi en fonction du contexte. Avec ma cliente, nous avions pris notre décision avant ce rebondissement du 1er juillet, à savoir dès la mi-juin. J’ai pris le temps nécessaire parce je ne voulais pas être instrumentalisé par la justice américaine. Je ne souhaitais pas, si le dossier contre M. Strauss-Kahn n’était pas suffisamment charpenté aux Etats-Unis, que la parole de ma cliente soit liée à celle de Nafissatou Diallo – dont je rappelle que si elle a menti sur certains aspects, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas été violée. Le timing médiatique n’est pas notre timing judiciaire. Si j’avais estimé que mon dossier n’était pas suffisamment charpenté, je n’aurais pas déclaré, au deuxième jour de l’affaire DSK: « Elle envisage de porter plainte ». J’aurais dit: « Elle ne veut pas être mêlée à tout ça ». […] Ce qui se passe aux Etats-Unis ne nous concerne pas, je vous le répète. Si le dossier de l’accusation contre M. Strauss-Kahn est vide, le nôtre ne l’est pas. Il est extrêmement solide et étayé. Me Koubba
Des contours du personnage de Diallo, dépend rien moins que le retour en France du héros, et la suite de sa carrière. Diallo simple menteuse maintient encore l’image de DSK sous la ligne de flottaison. Diallo putain, c’est le moindre mal. Ce n’est pas très glorieux, mais c’est la moins mauvaise solution. Restera à expliquer la passe, une heure avant d’aller déjeuner avec la fille, et avant de reprendre l’avion pour retrouver l’épouse, mais on retombe là dans l’ordinaire. La France est bonne fille. (…) Mais si Diallo se prostitue, ses collègues qui la couvrent d’éloges, la direction de l’hôtel itou, peuvent-ils l’ignorer ? Daniel Schneidermann
Force est de constater que l’Amérique pragmatique et rebelle aux idéologies, force est de constater que ce pays de l’habeas corpus dont Tocqueville disait qu’il avait le système judiciaire le plus démocratique du monde, s’est mis, dans cette affaire Strauss-Kahn, à l’heure d’un robespierrisme qu’il a emprunté à la France et qu’il a poussé, hélas, à l’extrême de sa folie. Dominique Strauss-Kahn n’était plus Dominique Strauss-Kahn. Ce n’était plus un homme singulier, doté d’une parole singulière, et dont on aurait eu le souci d’entendre la version des faits pour pouvoir la confronter à celle de Madame Diallo. Non. C’était le symbole de la France arrogante. C’était l’emblème d’un monde de privilégiés odieusement sûrs de leur impunité. C’était le miroir de ce monde de banquiers blancs mondialisés qui constituent Wall Street et dont l’autre Amérique, celle des Main Street de toutes les villes du pays, se vivait comme l’essentielle ennemie. Et Madame Diallo était, face à cela, l’allégorie de ces femmes battues, humiliées et, de surcroît, immigrées et pauvres dont la parole a été trop longtemps étouffée et qui, enfin, à travers elle, s’exprimait. Le malheur c’est que ce n’est pas cela, la justice. Elle n’oppose pas, la justice, des symboles mais des humains. Sauf à tomber, encore une fois, dans ce que Condorcet, une des victimes parmi tant d’autres de Robespierre, appelait le « zèle compatissant des prétendus amis du genre humain » – et que j’appellerai, moi, le « lynchage compatissant des prétendus amis des minorités ».
Rendre la parole aux humbles est une chose, La considérer, cette parole, comme parole d’évangile en est une autre – qui peut être source de nouvelles et terribles injustices. Or c’est exactement ce qui s’est passé avec la plainte de Madame Diallo. Et je me demande encore comment tant d’éditorialistes, tant de grandes consciences et, au passage, tant de féministes ont pu tenir pour acquis que la parole de cette femme, cette parole dont on ne savait que ce qui en filtrait à travers le langage lacunaire de la justice, était nécessairement infaillible. La vérité est que nous sommes passés, là aussi, d’un extrême à l’autre. A l’époque où la parole des victimes du Système était déconsidérée par principe, a succédé une époque où elle est, par principe aussi, parée de tous les prestiges. Or, je le répète : être une victime de la société est une chose ; et nul doute que la présumée victime du supposé viol soit victime d’un ordre social qui paie ses femmes de chambre une misère et les traite comme du bétail. Mais être victime d’une agression est une tout autre chose, d’une toute autre nature, qui doit être établie méthodiquement, dans la discrétion et le scrupule, en confrontant indices, points de vue et témoignages et en évitant qu’interfèrent les passions, fussent-elles légitimes, qui animent les uns ou les autres. Question de principe.
Il y a, dès à présent, un désastre avéré qui est la mise en pièces, dans un pays dont il était l’un des piliers, du principe sacrosaint qui veut que, jusques et y compris dans un système accusatoire, un homme ait droit au respect de son intégrité et de son honneur tant que sa culpabilité n’est pas établie. Dans le cas de Dominique Strauss-Kahn ce principe a été bafoué par des tabloids (New York Post, Daily News…) qui ont rivalisé d’abjection en le transformant, dès la première minute, en monstre. Il a été foulé aux pieds par cette partie de la presse sérieuse qui, comme Time Magazine avec son ahurissante couverture illustrant les « mensonges » et « arrogances » des « puissants » par la photo d’un cochon, ont fait ce que les pires tabloids n’avaient pas osé. Et il a été pulvérisé, enfin, par cette fraction de l’appareil judiciaire américain qui, en clouant Dominique Strauss-Kahn au pilori, en l’humiliant devant le monde entier, en s’acharnant sur lui, a probablement ruiné sa vie. C’est cela que j’ai voulu dire quand j’ai écrit qu’après avoir inventé, sous George Bush Jr, la notion de « preemptive war », l’Amérique, sous Cyrus Vance Jr, a peut-être commencé d’inventer la notion, à peine moins atroce, de « preemptive penalty». Et l’on permettra à un ami des Etats-Unis de répéter, à leur sujet, ce qu’il lui est arrivé de dire, si souvent, de son propre pays lorsqu’y ont déferlé des tornades médiatico judiciaires du même type : que tout cela mérite, à tout le moins, un sérieux, honnête et substantiel examen de conscience. BHL
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les aléas de la procédure américaine ont, médiatiquement au moins, condamné Dominique Strauss-Kahn avant même un début d’enquête sérieux. (…) Ce qui est [choquant], en revanche, dans un système où le procureur est un élu et joue sa réélection sur ses résultats, c’est la manière dont a fonctionné ce couple redoutable que forment la justice et la presse. Petites phrases distillées aux médias par la police et le bureau du procureur, complaisamment et immédiatement répercutées par les journalistes, photos terribles illégalement transmises à la presse et tout aussi illégalement reproduites par certains journaux : tout a été fait pour placer M. Strauss-Kahn dans une situation d’extrême faiblesse avant même un début d’enquête. On dira que c’est le sort que la justice et la presse réservent à tout prévenu dès lors qu’il est célèbre. Peut-être. Cela n’enlève rien à ce sentiment de gêne et de malaise éprouvé devant la manière dont s’est emballée la machine médiatico-judiciaire, au moment même où il eût fallu faire preuve de lenteur et de prudence. Le Monde
Dans le système judiciaire américain, dans cette culture protestante et puritaine, le mensonge est considéré comme absolument inacceptable. Entre la France et les Etats-Unis, la différence de philosophie et de pratique judiciaires, notamment sur le plan du statut de la victime, explique l’incompréhension qui accompagne de ce côté-ci de l’Atlantique le feuilleton de la procédure engagée à New York contre Dominique Strauss-Kahn : son exposition, menotté, devant les caméras, sa détention provisoire de trois jours, puis le poids accordé à l’accusation, en contraste avec le silence tactique de la défense. Le mensonge n’est pas seulement un « péché mortel » dans les prétoires américains. Il est aussi dévastateur face aux caméras. En 1998, Bill Clinton a failli être destitué comme président au terme d’une procédure d' »impeachment », car il s’était rendu coupable de parjure dans l’affaire Monica Lewinsky. Il ne lui était pas reproché d’avoir eu une relation sexuelle avec cette assistante, mais d’avoir menti à ce sujet. De la même façon, plus récemment, le représentant démocrate Anthony Weiner a dû démissionner du Congrès, le 21 juin. Il avait envoyé des photos osées de lui en slip moulant via son compte Twitter. Mais la raison de sa déchéance a tenu à sa première version des faits, mensongère : il avait prétendu que son compte avait été piraté. Cette ligne de défense, intenable, l’a obligé au bout de quelques jours à faire acte de contrition, des sanglots dans la voix, devant les caméras. Le Monde
Le système américain est basé sur la vérité, les justiciables prêtent serment, ils jurent de ne pas mentir, y compris sur des affaires qui les mettent en cause. En France, au contraire, on considère qu’une personne témoignant sur son propre cas ne doit pas prêter serment, car on part du principe qu’elle peut se protéger. Il s’agit d’une affaire survenue dans une pièce fermée, entre deux personnes, rappelle l’avocat. L’accusation repose sur une relation sexuelle avérée entre elles. Pour qu’un viol soit établi, il faut mettre au jour l’absence de consentement. Si la personne qui affirme ne pas avoir été consentante cesse d’être crédible, c’est fini. Le fait même qu’elle ait possiblement menti dans un document fédéral, le formulaire qu’elle a rempli comme réfugiée, serait un « felony », un parjure suffisant pour disqualifier tout ce qu’elle dit. Me Arthur Dethomas avocat parisien également inscrit au barreau de New York-
 Sur le plan de la morale publique, c’est beaucoup mieux aux Etats-Unis. En France, on s’autorise beaucoup de souplesse et d’indulgence vis-à-vis des petits mensonges. Mais, sur le plan du droit, il est frappant de constater qu’on passe aux Etats-Unis d’un extrême à l’autre. On avait un DSK vilipendé, honni, traîné dans la boue. Soudain, la victime, qui contrairement au système français est un simple témoin, et pas une partie civile, est décrédibilisée. Me Patrick Baudoin président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH)
Since he was getting on a plane, getting out of the nation, they grabbed him faster than sooner, because it would have looked bad if they let him out of the country and they couldn’t get him back. I guess, in a perfect world, they would not have had to arrest him right away. They could have checked the evidence and everything. But I guess they figured they had to get him off the plane. It changed the circumstances quite a bit. Source policière proche de l’Affaire DSK
[The case rests entirely on the accuser’s credibility, and] she is the single person responsible for compromising that credibility (…) I am told she is the most convincing reporter that most people have ever interviewed (…) I am told that experienced, senior people cried when she told her life story, in each of the agencies. Linda A. Fairstein (ex-procureur spécialisée Manhattan’s chief sex crimes prosecutor)
 To get political asylum in America, the woman, an African immigrant, lied that her husband had died by torture at the hands of police officers and soldiers in Guinea. She told investigators, falsely, that she had been gang-raped there. To get a bigger break on her taxes, she claimed a friend’s child as her own. To impress the grand jury, she said that after the attack by DSK, she had waited in a hall for him to get an elevator before reporting it to her supervisor. (…) She was involved with a drug dealer jailed for possessing 400 pounds of pot; she talked to him about whether she could profit from pursuing charges against DSK, noting that he had a lot of money. Prosecutors say she may have links to people also involved in money laundering.
 Law enforcement officials say privately that they still think DSK sexually assaulted the maid. But the case relied on her credibility, and that’s gone. They say it is roughly analogous — not in terms of the maid’s sexual history but her record of veracity — to a case in which a prostitute is raped. It’s hard to prosecute, and the perp can often get away with it. (…) When a habitual predator faces off against a habitual liar, the liar will most likely lose, even if it is the rare case when she is telling the truth.
Until today, it was white versus black, rich versus poor, man versus woman, Jew versus Muslim. Now it’s going to be this man who would have been president taken down by this nogoodnik who has a druggie boyfriend in prison and who lied from the moment she tried to get into the United States. Elaine Sciolino
Dans un cas récent, à New York, une prostituée, Natasha Alexenko, a obtenu gain de cause (grâce au concours de l’ADN) lors d’un procès où elle disait avoir été violée. L’assistant du procureur, Coleen Balbert, avait plaidé que « même une prostituée ne mérite pas d’être violée », quel que soit son « profil » personnel, et le jury populaire l’avait suivi. Le Monde (interrogeant l’avocat pénaliste new-yorkais Bradley Simon)
People were shocked by the media circus. They thought the prosecution was making common cause with the tabloids. So there is a bit of revenge for what is seen as very anti-French behavior.” Noëlle Lenoir, a former European affairs minister,
Though it was the American prosecutors who revealed the housekeeper’s various fabrications about her background, her asylum application and her taxes, the turnabout “does wake up this slumbering anti-Americanism, and the great losers are American justice and the New York police. The case does damage to the image of America and recreates negative stereotypes that existed before. (…) when we were so close, when the cold war was over and before the second Iraq war, we were divided along the line of the death penalty. There is a sense in Europe that you can’t be fully civilized with the death penalty. Now this feeling is reinforced — that the United States is not a fully civilized country with a police that behaves like that, that wants to humiliate,” he continued. “There is a sense that it’s a dangerous country. (..) If D.S.K. returns triumphantly as a victim of American justice that may change everything. Dominique Moïsi

« Obscène », « cannibalisation », « pornographique », « robespierrisme », « barrérisme » de classe,  » ‘suspect’  promis à la guillotine médiatique », « mécanique fatale », « jeté aux chiens » …

En ce 235e anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine qui inspira notre propre Déclaration des droits de l’homme » …

Et qui voit, faisant mine d’oublier l’urgence dans laquelle a commencé l’affaire face au ressortissant d’une nation refusant toute extradition, nos BHL comme notre journal de révérence profiter de l’effondrement du dossier contre DSK  pour  dénoncer le « pays de l’habeas corpus dont Tocqueville disait qu’il avait le système judiciaire le plus démocratique du monde »  ..

Assisterions-nous au retour en force, avant peut-être l’ultime rebondissement de la plainte française de la jeune journaliste Tristane Banon, du bon vieil antiaméricanisme que l’on avait cru un temps endormi?

French See Case Against Strauss-Kahn as American Folly

Steven Erlanger

The NYT

July 3, 2011

PARIS — The stunning reversals in the criminal case against Dominique Strauss-Kahn, a putative French presidential candidate, have reawakened a dormant anti-Americanism here, fueled by a sense that the raw, media-driven culture of the United States has undermined justice and fair play.

There was shock in France after the arrest of Mr. Strauss-Kahn in May and intense criticism of the manner in which he was displayed in handcuffs, pulled unshaven into a televised court session and stuffed into a Rikers Island cell under suicide watch. There was confusion and criticism over the glee with which the New York tabloids in particular highlighted every humiliation and turned to clichés about the French — “Chez Perv” and “Frog Legs It” — in the coverage. And there was a sense that it was not just Mr. Strauss-Kahn who was being so jauntily humiliated, but France itself.

Now, with the case appearing to collapse over questions about the credibility of the hotel housekeeper from Guinea who accused him, and Mr. Strauss-Kahn freed from house arrest, the French are feeling a kind of bitter jubilation of their own, and renewing their criticisms about the rush to judgment, the public relations concerns of elected prosecutors and the somehow uncivilized, brutal and carnival nature of American society, democracy and justice.

Former Prime Minister Lionel Jospin said Friday that “he was thrown to the wolves” in the American system; a former justice minister, Robert Badinter, called Mr. Strauss-Kahn’s treatment “a lynching, a murder by media.”

In an editorial this weekend, Le Monde wrote that “the least one can say is that the vagaries of the American procedure” had “condemned Dominique Strauss-Kahn before even the start of a serious inquiry.” Criticizing the “media-judicial machine,” the paper said the costs to Mr. Strauss-Kahn were heavy, including the loss of his job and his political future. The paper said that with the American system of an elected prosecutor dependent on the voters and the way it functions with the press, with police leaks and “terrible photos illegally transmitted to the press and then also illegally reproduced by certain newspapers — everything was done to place Mr. Strauss-Kahn in a situation of extreme weakness before even the beginning of an inquiry.”

Noëlle Lenoir, a former European affairs minister, said many French felt insulted. “People were shocked by the media circus,” she said. “They thought the prosecution was making common cause with the tabloids. So there is a bit of revenge for what is seen as very anti-French behavior.”

Though it was the American prosecutors who revealed the housekeeper’s various fabrications about her background, her asylum application and her taxes, the turnabout “does wake up this slumbering anti-Americanism, and the great losers are American justice and the New York police,” said Dominique Moïsi, a longtime analyst of French-American relations who has studied and taught in the United States. “The case does damage to the image of America and recreates negative stereotypes that existed before.”

Even in the 1990s, “when we were so close, when the cold war was over and before the second Iraq war, we were divided along the line of the death penalty,” Mr. Moïsi said.

“There is a sense in Europe that you can’t be fully civilized with the death penalty,” he said. “Now this feeling is reinforced — that the United States is not a fully civilized country with a police that behaves like that, that wants to humiliate,” he continued. “There is a sense that it’s a dangerous country.”

These cultural differences, highlighted by the brashness of the American news media coverage, prompted the indulgence in cultural clichés on both sides of the Atlantic, reminiscent of the period when France refused to support the Bush administration’s war in Iraq and some Americans responded with “freedom fries” and called the French “cheese-eating surrender monkeys.”

The French writer Bernard-Henri Lévy, an outspoken friend and defender of Mr. Strauss-Kahn, was ubiquitous, writing and speaking of his continuing anger at the “pornographic” nature of Mr. Strauss-Kahn’s treatment and the “obscene” press conference that the accuser’s lawyer held detailing her physical injuries as he tried to rescue her status as victim. Writing for The Daily Beast, the American media Web site, Mr. Lévy criticized the black-and-white handling of the case, “the cannibalization of justice by the sideshow.”

He accused the United States of having a simplistic moral and political compass, saying that the housekeeper, “because she was a poor immigrant, was inevitably innocent, and Mr. Strauss-Kahn, because he was powerful, was inevitably guilty.”

He demanded that Mr. Strauss-Kahn be fully exonerated on the charges against him, which include felony counts of committing a criminal sex act, attempted rape and sexual abuse.

And Mr. Lévy scolded the United States from a particularly French intellectual height. “America the pragmatic, that rebels against ideologies, this country of habeas corpus that de Tocqueville claimed possessed the most democratic system of justice in the world, has pushed this French Robespierrism, unfortunately, to the extremes of its craziness,” he wrote, invoking the ideological bloodletting of the French Revolution. “All this calls, at the least, for serious, honest, and substantial soul-searching.”

More broadly, the French news media, which had kept track of every anti-French insult in the New York media — Le Monde, for instance, had an article called, “Trash — the D.S.K. affair as told on the front pages of The New York Post” — was full of astonishment this weekend at “The U-turn of the American Media,” as The Journal du Dimanche said, suddenly attacking the housekeeper with the same tabloid breathlessness.

Ordinary French people have been left with unease over the American handling of the case and the anti-French sentiment that came with it. Kevin Benard, 28,a real estate agent, said the initial treatment of Mr. Strauss-Kahn had given the impression that he was guilty before the investigation had even begun. “America has a very harsh justice system,” he said. “We believe in people being innocent before they are proven guilty, and not the other way round.”

Patrice Randé, 50, who was visiting Paris from Bordeaux, said that if Mr. Strauss-Kahn turned out to be innocent it would reveal “the colossal error” made by the American justice system — and, he feared, stoke more anti-Americanism. “For French-American relations it would actually be better if he was proven guilty,” Mr. Randé said.

Marc Placet, 30, said he had been in New York a week ago, and was struck by the anti-French sentiments there. “I think that the D.S.K. affair has woken up a form of French bashing in the U.S.,” he said. “In New York, people in bars or on the street would make fun of me being French.” They would invariably bring up Mr. Strauss-Kahn “and call the French ‘perverse’ and things like that,” he said.

Emilie Destot, 26, a student, was ambivalent. “I was shocked when I saw those pictures of Strauss-Kahn handcuffed, not shaven. But I guess it’s the way things work there, and even if it is too spectacular, it sometimes proves to be quick and efficient.”

Some political observers said that fears of an anti-American backlash were exaggerated and harmful. Arlette Chabot, editor in chief of Europe 1 radio, said, “I’ve always thought the talk of French anti-Americanism was overstated,” citing the French love for Presidents Obama and Bill Clinton — but not their visceral contempt for Presidents Ronald Reagan and George W. Bush.

Mr. Moïsi thinks that Mr. Strauss-Kahn, whose next hearing is set for July 18, may end up politically ahead. The Socialist Party wants to win at all costs, he said, and they may decide that Mr. Strauss-Kahn has a new cachet. “If D.S.K. returns triumphantly as a victim of American justice that may change everything,” he said.

Katrin Bennhold contributed reporting.

http://www.nytimes.com/2011/07/03/opinion/sunday/03dowd.html?src=me&ref=general

When a Predator Collides With a Fabricator

Maureen Dowd

The NYT

July 2, 2011

SO what’s the moral of this Manhattan immorality tale?

That the French are always right, even when their hauteur is irritating?

They were right about Iraq and America’s rush to war. And they may be right about Dominique Strauss-Kahn and America’s rush to judgment.

In both cases, French credibility was undermined, so we resisted seeing things from their point of view.

France tried to block W.’s spun-up attack on Iraq, but we knew that the French government had a history of making special oil deals with Saddam Hussein, and of favoring expediency over principle.

France refused to believe that DSK could force himself on a Sofitel maid, but we knew that French society had a history of shielding powerful and talented men accused of scandalous behavior with young women.

W. created a fake deadline and casus belli on Iraq, but New York prosecutors had a real deadline before Strauss-Kahn flew away to France, which does not have an extradition treaty with the United States.

Seven weeks after DSK, then the chief of the International Monetary Fund, was struck by a coup de théâtre — getting hauled off an Air France plane by the police, who charged him with raping a 32-year-old maid — he basked in a more pleasant coup de théâtre, getting released on his own recognizance. As he left the downtown courtroom, he gave his first public smile and put his arm around Anne Sinclair, his attractive wife, who has financed the high-powered legal team and high-priced TriBeCa detention.

In an exquisitely embarrassing moment for Cyrus Vance Jr., the Manhattan district attorney, the prosecutors wilted upon learning that their victim had victimized them — repeatedly lying to the government.

To get political asylum in America, the woman, an African immigrant, lied that her husband had died by torture at the hands of police officers and soldiers in Guinea. She told investigators, falsely, that she had been gang-raped there. To get a bigger break on her taxes, she claimed a friend’s child as her own. To impress the grand jury, she said that after the attack by DSK, she had waited in a hall for him to get an elevator before reporting it to her supervisor.

But as the red-faced apologia filed by the D.A.’s office on Thursday revealed: “The complainant has since admitted that this account was false and that after the incident in Suite 2806, she proceeded to clean a nearby room and then returned to Suite 2806 and began to clean that suite before she reported the incident to her supervisor.”

She was involved with a drug dealer jailed for possessing 400 pounds of pot; she talked to him about whether she could profit from pursuing charges against DSK, noting that he had a lot of money. Prosecutors say she may have links to people also involved in money laundering.

Law enforcement officials say privately that they still think DSK sexually assaulted the maid. But the case relied on her credibility, and that’s gone.

They say it is roughly analogous — not in terms of the maid’s sexual history but her record of veracity — to a case in which a prostitute is raped. It’s hard to prosecute, and the perp can often get away with it.

The upright-looking Vance is not like the scoundrel prosecutor in the Duke lacrosse case. He did not ignore evidence that was contrary to the case prosecutors were trying to build. It just took several weeks, after they tried to deny DSK bail and after they indicted him, to do a thorough investigation.

In France, his Socialist colleagues — and rivals to run for president — defended him. Ségolène Royal howled about how the American justice system had thrown the Socialists’ star to the wolves. Royal’s former partner, François Hollande, said that, once cleared, DSK could still run in the party primary — although he would have to explain his lascivious manner toward the help and his lavish home-arrest lifestyle.

In New York, Kenneth Thompson, the accuser’s lawyer, howled about how the justice system had thrown the maid to the wolves. He said the young Muslim woman was “traumatized” and would speak out on the case.

Her evidence, he said, includes stockings with holes ripped in them, a torn shoulder ligament, a hospital picture of a bruise on her vagina, and the DSK DNA in the room — all, she claims, from the violent attack.

“Until today, it was white versus black, rich versus poor, man versus woman, Jew versus Muslim,” said Elaine Sciolino, a Times correspondent in France and the author of “La Seduction,” assessing the French reaction and the fraying of the Gallic Anita Hill moment. “Now it’s going to be this man who would have been president taken down by this nogoodnik who has a druggie boyfriend in prison and who lied from the moment she tried to get into the United States.”

When a habitual predator faces off against a habitual liar, the liar will most likely lose, even if it is the rare case when she is telling the truth.

Voir également :

http://www.bernard-henri-levy.com/version-francaise-du-texte-de-bernard-henri-levy-sur-dsk-pour-le-daily-beast-20184.html

Version française du texte de Bernard-Henri Lévy sur DSK pour le Daily Beast.

Le 3 Juillet 2011

L’affaire Strauss-Kahn n’est pas finie.

Pour qu’elle soit finie, il faut que la justice américaine aille au bout de ses investigations et de son travail.

Pour qu’elle soit vraiment finie il faut que soit rendu à Dominique Strauss-Kahn, non seulement sa liberté, mais – ce qui est plus important encore – son honneur.

Il continuera d’y avoir une affaire Strauss-Kahn tant que ne sera pas établi, en d’autres termes, qu’il n’y a jamais eu d’affaire du tout – et que la plaignante, non contente d’avoir menti sur tel ou tel aspect de son passé, a également menti en accusant l’ancien patron du FMI de l’avoir violée.

D’ores et déjà, pourtant, et compte tenu des révélations apportées par le New York Times de ce vendredi, on peut tirer quelques leçons de ce que l’on finira sans doute, très bientôt donc, par appeler la non-affaire Strauss Kahn.

1. La cannibalisation de la Justice par le Spectacle. Cette cannibalisation n’est pas propre à l’Amérique, naturellement, et nous en avons eu, en Europe, maints exemples récents. Mais il faut bien admettre qu’elle a atteint, avec cette affaire, des sommets d’obscénité. Obscènes les conférences de presse improvisées, sur les marches d’un Palais de Justice normalement voué à l’établissement prudent de la vérité, par l’avocat de la plaignante. Obscènes, les « shame on you » lancés, le 6 juin, lors de l’arrivée à l’audience de Dominique Strauss-Kahn, par des bataillons de femmes de chambre qui ne savaient rien du dossier et dont on avait orchestré, mis en scène, la protestation. Obscène enfin, quoique dans un autre ordre d’idées, ce fameux « perp walk » dont j’entends bien qu’il est appliqué à tous les prévenus sans exception mais dont on savait que, compte tenu de la personne de ce prévenu-ci, il ne pouvait que dégénérer en un supplice planétaire et qui, au passage, compte tenu, toujours, de ce qu’était Dominique Strauss-Kahn, équivalait à une sorte de peine capitale pour un crime dont nul ne savait, alors, s’il l’avait ou non commis. Cette vision de Dominique Strauss-Kahn humilié, enchaîné, traîné plus bas que terre, cette dégradation d’un homme dont rien, cependant, n’a pu entamer la noblesse muette, n’était pas seulement cruelle, elle était pornographique. Et elle l’était au moins autant (car c’était, je le répète, la même chose) que la visible jouissance de l’avocat Kenneth Thompson s’employant à exposer, devant les caméras du monde entier, le « vagin » – sic – de sa cliente.

2. Le robespierrisme de cette mise en scène judiciaire. Qu’est-ce que le robespierrisme ? C’est un mot qui vient de la révolution française, bien sûr. C’est un mot pour dire la façon qu’avaient les terroristes de l’époque de s’emparer d’un homme de chair et de sang ; de le déshumaniser en le transformant en un symbole abstrait ; et, dans la peau de ce symbole, de coudre tout ce dont ils avaient décidé de purger la société d’ancien régime. Eh bien force est de constater que l’Amérique pragmatique et rebelle aux idéologies, force est de constater que ce pays de l’habeas corpus dont Tocqueville disait qu’il avait le système judiciaire le plus démocratique du monde, s’est mis, dans cette affaire Strauss-Kahn, à l’heure d’un robespierrisme qu’il a emprunté à la France et qu’il a poussé, hélas, à l’extrême de sa folie. Dominique Strauss-Kahn n’était plus Dominique Strauss-Kahn. Ce n’était plus un homme singulier, doté d’une parole singulière, et dont on aurait eu le souci d’entendre la version des faits pour pouvoir la confronter à celle de Madame Diallo. Non. C’était le symbole de la France arrogante. C’était l’emblème d’un monde de privilégiés odieusement sûrs de leur impunité. C’était le miroir de ce monde de banquiers blancs mondialisés qui constituent Wall Street et dont l’autre Amérique, celle des Main Street de toutes les villes du pays, se vivait comme l’essentielle ennemie. Et Madame Diallo était, face à cela, l’allégorie de ces femmes battues, humiliées et, de surcroît, immigrées et pauvres dont la parole a été trop longtemps étouffée et qui, enfin, à travers elle, s’exprimait. Le malheur c’est que ce n’est pas cela, la justice. Elle n’oppose pas, la justice, des symboles mais des humains. Sauf à tomber, encore une fois, dans ce que Condorcet, une des victimes parmi tant d’autres de Robespierre, appelait le « zèle compatissant des prétendus amis du genre humain » – et que j’appellerai, moi, le « lynchage compatissant des prétendus amis des minorités ».

3. Car, en France toujours, le robespierrisme a toujours fait bon ménage avec un autre isme, apparemment son contraire, en réalité son jumeau, qui s’appelle le barrésisme. Qu’est-ce que le barrésisme ? C’est une vision du monde tirée du nom de l’écrivain nationaliste français, contemporain de l’affaire Dreyfus, Maurice Barrès. Et c’est, en particulier, et à propos, justement, de Dreyfus, la phrase célèbre : « que Dreyfus soit coupable, je le déduis, non des faits eux-mêmes, mais de sa race ». L’affaire Dominique Strauss-Kahn n’a évidemment rien à voir avec l’affaire Dreyfus. Et je précise, pour que les choses soient claires, que je ne pense pas qu’elle ait eu grand-chose à faire avec cette religion mondiale qu’est l’antisémitisme. Mais ce que je crois, en revanche, c’est qu’elle a fait apparaître une variante inédite de la phrase de Maurice Barrès devenue : « que X, en l’occurrence Dominique Strauss-Kahn, soit coupable, je le déduis, non de sa race, mais de sa classe ». Et ce que je crois c’est que cet énoncé, couplé avec la transformation terroriste de l’« individu » Strauss-Kahn en un « suspect » promis à la guillotine médiatique, a suffi à alimenter, puis à faire tourner à plein régime, la mécanique fatale. Un seul exemple. Tous les lecteurs de ces lignes en auront un qui leur viendra à l’esprit. Et je pourrais, moi-même, en citer dix. Mais je tiens à celui-ci. C’est une lettre de Bill Keller, directeur du New-York Times, que j’ai reçue le 20 mai, et que je n’ai pas scrupule à rendre publique puisqu’elle était destinée, ainsi que la réponse que je lui ai adressée, à son blog du Sunday Magazine. Dans cette lettre, donc, Bill Keller se disait « frappé » et « sidéré » par le fait que « 57% des Français» et, en particulier, « 70% des socialistes » semblaient embrasser la cause de Dominique Strauss-Kahn alors que «l’on aurait pu s’attendre » à les voir manifester une « empathie idéologique avec une femme de chambre africaine ». Je ne dis pas que Keller ait été de ceux qui, à l’inverse, se sentaient en antipathie avec le banquier puissant et blanc. Et je le dis d’autant moins que c’est du New York Times que seront finalement venu les premiers éléments de vérité permettant le spectaculaire retournement auquel nous sommes en train d’assister. Mais je prétends que formuler le problème en ces termes, évoquer ces catégories politiques dans un débat où elles n’avaient rien à faire, faire entrer, en un mot, des considérations idéologiques dans le domaine où, par excellence, elles n’ont pas droit de cité était, en soi, très inquiétant. Et je prétends surtout – c’est ce que je n’ai cessé, ici et ailleurs, de répéter – que le fait même d’admettre que puissent, dans une affaire de justice, entrer des empathies de cette sorte c’était inventer une justice de classe à l’envers qui n’était pas moins problématique ni, à la fin, moins criminelle que l’ancienne. Non plus, comme autrefois : « salauds de pauvres, les riches ont toujours raison ». Mais : « salauds de riches, ce sont les pauvres, les offensés, qui ont toujours et forcément raison ».

4. D’autant que s’est ajouté à tout cela une autre tentation propre à l’époque et qui est la sacralisation de la parole de la victime. Que l’on m’entende bien. S’il y a bien un combat que j’ai mené toute ma vie et dont je suis fier, c’est celui qui consiste à rendre la parole aux humbles et aux sans-voix. Et ce combat je l’ai mené en Bosnie, aux confins de l’Asie, dans les guerres oubliées d’Afrique mais aussi, tout autant ou presque, dans notre monde officiellement démocratique où il a fallu des décennies de lutte pour faire que l’égalité des droits ne soit pas un vain mot et que le viol, par exemple, soit reconnu comme un crime à part entière. Mais rendre la parole aux humbles est une chose, La considérer, cette parole, comme parole d’évangile en est une autre – qui peut être source de nouvelles et terribles injustices. Or c’est exactement ce qui s’est passé avec la plainte de Madame Diallo. Et je me demande encore comment tant d’éditorialistes, tant de grandes consciences et, au passage, tant de féministes ont pu tenir pour acquis que la parole de cette femme, cette parole dont on ne savait que ce qui en filtrait à travers le langage lacunaire de la justice, était nécessairement infaillible. La vérité est que nous sommes passés, là aussi, d’un extrême à l’autre. A l’époque où la parole des victimes du Système était déconsidérée par principe, a succédé une époque où elle est, par principe aussi, parée de tous les prestiges. Or, je le répète : être une victime de la société est une chose ; et nul doute que la présumée victime du supposé viol soit victime d’un ordre social qui paie ses femmes de chambre une misère et les traite comme du bétail. Mais être victime d’une agression est une tout autre chose, d’une toute autre nature, qui doit être établie méthodiquement, dans la discrétion et le scrupule, en confrontant indices, points de vue et témoignages et en évitant qu’interfèrent les passions, fussent-elles légitimes, qui animent les uns ou les autres. Question de principe.

5. Un dernier mot. Il y a d’ores et déjà, et comme je l’avais tout de suite souligné, une victime dans cette affaire qui est le principe même, aux Etats-Unis, de la présomption d’innocence. Il y en aura bientôt une autre, je veux dire une autre victime, qui, s’il se vérifie que Madame Diallo a aussi menti sur ce qui s’est passé dans la désormais fameuse suite du Sofitel, sera Dominique Strauss-Kahn lui-même. Mais il y a, dès à présent, un désastre avéré qui est la mise en pièces, dans un pays dont il était l’un des piliers, du principe sacrosaint qui veut que, jusques et y compris dans un système accusatoire, un homme ait droit au respect de son intégrité et de son honneur tant que sa culpabilité n’est pas établie. Dans le cas de Dominique Strauss-Kahn ce principe a été bafoué par des tabloids (New York Post, Daily News…) qui ont rivalisé d’abjection en le transformant, dès la première minute, en monstre. Il a été foulé aux pieds par cette partie de la presse sérieuse qui, comme Time Magazine avec son ahurissante couverture illustrant les « mensonges » et « arrogances » des « puissants » par la photo d’un cochon, ont fait ce que les pires tabloids n’avaient pas osé. Et il a été pulvérisé, enfin, par cette fraction de l’appareil judiciaire américain qui, en clouant Dominique Strauss-Kahn au pilori, en l’humiliant devant le monde entier, en s’acharnant sur lui, a probablement ruiné sa vie. C’est cela que j’ai voulu dire quand j’ai écrit qu’après avoir inventé, sous George Bush Jr, la notion de « preemptive war », l’Amérique, sous Cyrus Vance Jr, a peut-être commencé d’inventer la notion, à peine moins atroce, de « preemptive penalty». Et l’on permettra à un ami des Etats-Unis de répéter, à leur sujet, ce qu’il lui est arrivé de dire, si souvent, de son propre pays lorsqu’y ont déferlé des tornades médiatico judiciaires du même type : que tout cela mérite, à tout le moins, un sérieux, honnête et substantiel examen de conscience.

Voir enfin

http://lemonde.fr/dsk/article/2011/07/02/editorial-du-monde-de-new-york-a-paris-eloge-de-la-lenteur_1543936_1522571.html#ens_id=1522342

De New York à Paris, éloge de la lenteur

Le Monde

02.07.11

Une femme porte une accusation grave. En bonne justice, elle doit être entendue, ses griefs pris en considération en toute objectivité possible – et même davantage encore. Mais, en bonne justice, celui ou celle qu’elle accuse doit, lui aussi, bénéficier de la considération qu’implique sa situation de présumé innocent.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les aléas de la procédure américaine ont, médiatiquement au moins, condamné Dominique Strauss-Kahn avant même un début d’enquête sérieux.

Car de deux choses l’une : ou les policiers et le bureau du procureur Cyrus Vance avaient les éléments matériels pour infliger au directeur général du Fonds monétaire international (FMI) le traitement le plus dur (sept chefs d’inculpation très lourds et des conditions draconiennes de liberté sous caution), ou ils ne les avaient pas, et ils se devaient à une certaine prudence. Ils ont choisi la première voie. Ils ont bien sûr agi en toute légalité, mais ils ont aussi imposé à un homme une situation qui signifiait pour lui l’irréparable : son départ de la direction du FMI, l’impossibilité d’un avenir politique en France.

Encore une fois, tout est conforme aux procédures, le procès doit avoir lieu, les droits de la défense y seront respectés comme ceux de l’accusation, justice sera rendue. Du strict point de vue de la plaignante, les événements du vendredi 1er juillet ne changent rien. La femme de chambre de l’hôtel Sofitel de New York maintient ses accusations d’agressions sexuelles contre M. Strauss-Kahn. Celui-ci s’en défend et plaide non coupable.

Mais, au vu des résultats de l’enquête menée ces dernières semaines, la police et le bureau du procureur jugent aujourd’hui que la crédibilité du témoignage de la jeune femme est partiellement entachée. Ils ont décidé de rendre sa liberté à M. Strauss-Kahn, sans toutefois l’autoriser à quitter les Etats-Unis. On peut parfaitement comprendre qu’il ait fallu quelques semaines, depuis la mi-mai, date des faits présumés, pour que la police et le procureur en arrivent à cette conclusion. On peut comprendre, et même se féliciter, qu’ils agissent avec précaution pour établir les faits. Il n’y a là rien de choquant.

Ce qui l’est, en revanche, dans un système où le procureur est un élu et joue sa réélection sur ses résultats, c’est la manière dont a fonctionné ce couple redoutable que forment la justice et la presse. Petites phrases distillées aux médias par la police et le bureau du procureur, complaisamment et immédiatement répercutées par les journalistes, photos terribles illégalement transmises à la presse et tout aussi illégalement reproduites par certains journaux : tout a été fait pour placer M. Strauss-Kahn dans une situation d’extrême faiblesse avant même un début d’enquête. On dira que c’est le sort que la justice et la presse réservent à tout prévenu dès lors qu’il est célèbre. Peut-être. Cela n’enlève rien à ce sentiment de gêne et de malaise éprouvé devant la manière dont s’est emballée la machine médiatico-judiciaire, au moment même où il eût fallu faire preuve de lenteur et de prudence.

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