Affaire DSK: Attention, un scandale peut en cacher un autre (Our sexual revolution was never egalitarian)

 La sexualité puérile est encore un continent interdit, aux découvreurs du XXIe siècle d’en aborder les rivages. Jack Lang (Gay Pied, 31 janvier 1991)
En 1996, un «blanc» – document non signé – des Renseignements généraux fait allusion à une vraie affaire de pédophilie survenue en 1988 dans le sud-est de la France et évoque, avec force détails scabreux, le couple Lang, citant des écoutes téléphoniques que personne n’a jamais entendues et qui ont été, selon la note… détruites depuis. La hiérarchie policière n’accorde aucune crédibilité à l’assertion. Enfin, à l’approche de la présidentielle de 2002, quelques chiraquiens racontent une arrestation de Jack Lang au Maroc, dans une affaire de mœurs, suivie d’une exfiltration discrète organisée par l’Elysée. Pas la moindre preuve … L’Express (2005)
La loi du silence peut aussi couvrir des crimes à l’étranger. Il y a quelques années, des policiers de Marrakech effectuent une descente nocturne dans une villa de la palmeraie où une fête bien spéciale bat son plein. Les participants, des Français, sont surpris alors qu’ils «s’amusent» avec de jeunes garçons. (…) Parmi eux, (…) un ancien ministre français. Le consul de France local est aussitôt avisé, qui informe à son tour l’ambassade à Rabat. L’affaire est rapidement arrangée et «l’excellence», libérée sur-le-champ, peut embarquer dans un avion pour la France. Aucune procédure ne sera engagée contre quiconque au Maroc. Et, bien que le tourisme sexuel soit, en principe, poursuivi par la justice française, cet homme n’aura aucun ennui à son retour. Notre source marocaine craint pour sa carrière, l’affaire a été étouffée. Faute d’éléments de procédure ou de témoignage, la loi nous interdit légitimement de nommer le personnage. Le Figaro magazine (28.05.11)
 Les journalistes ne peuvent pas dire les choses qu’il savent (je pourrais vous en donner beaucoup d’exemples, que vous connaissez comme moi) parce qu’ils tombent sous le coup de la diffamation (…) Le problème c’est : est-ce que l’on veut une presse qui fait fi du principe de la diffamation et du respect de la vie privée, ou pas ? Est-ce qu’on veut une presse à l’américaine ou pas ? Regardez, le dernier exemple en date est frappant. Dans les pages du Figaro Magazine de cette semaine, vous avez un épisode qui est raconté d’un ancien ministre, qui s’est fait poisser à Marrakech, au Maroc, dans une partouze avec des petits garçons (…). L’affaire m’a été racontée par les plus hautes autorités de l’Etat, en particulier par le Premier ministre (…) j’ai des témoignages des membres de cabinet au plus haut niveau, et des autorités de l’Etat au plus haut niveau. Si je sors le nom maintenant, que je lâche le nom dans la nature, premièrement c’est moi qui serais mis en examen et je serais à coup sûr condamné même si je sais que l’histoire est vraie. Là, il y a un principe de transgression du respect à la vie privée et de la diffamation, qui, là quand même, pèse sur les journalistes, à juste titre…Luc Ferry (Canal +)
Le fait, pour quiconque ayant connaissance d’un crime dont il est encore possible de prévenir ou de limiter les effets, ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende. Sont exceptés des dispositions qui précèdent, sauf en ce qui concerne les crimes commis sur les mineurs de quinze ans : 1° Les parents en ligne directe et leurs conjoints, ainsi que les frères et soeurs et leurs conjoints, de l’auteur ou du complice du crime ; 2° Le conjoint de l’auteur ou du complice du crime, ou la personne qui vit notoirement en situation maritale avec lui. Sont également exceptées des dispositions du premier alinéa les personnes astreintes au secret dans les conditions prévues par l’article 226-13. Article 434-1 du Code pénal (en vigueur depuis le 1 Janvier 2002)
[Le droit français] est à la fois plus restrictif au plan de la liberté, mais peu répressif sur le plan des conséquences pécuniaires, comparé aux autres droits européens et à celui des pays anglo-saxons. Il existe une disposition unique au droit français: l’article 9 du Code civil sur la protection de la vie privée. Si vous prenez cette loi au pied de la lettre, vous ne pouvez rien écrire sur la vie privée des personnes au sens large : tout ce qui est de l’ordre de l’identité, la famille, la maladie, l’affection, les amours, les relations sexuelles, etc. Cette interdiction englobe l’image, c’est-à-dire la publication de photos.  [Mais] peu à peu, les tribunaux ont considéré que, dans la mesure où il s’agissait d’une personne publique et où l’information était nécessaire à l’intérêt public, on peut admettre des exceptions au principe général d’interdiction. Il s’agit bien d’exceptions car les tribunaux jugent au cas par cas, en fonction de la situation.   (. . . ) La ligne directrice de toutes ces exceptions à l’article 9 est l’intérêt pour le public. A partir du moment où une personne brigue la plus haute fonction élective, elle prête le flanc à toutes ces révélations sur sa vie privée. Le fait que cet homme mène une vie sentimentale ou sexuelle débridée est une information utile à chaque citoyen pour fixer son choix dans un cadre démocratique. Sur ce plan-là, le système juridique français est assez libéral.  (. . . ) La presse ne va pas assez au fond des choses sur les éléments de la vie privée qui ont des conséquences sur le comportement d’une personnalité publique. L’affaire Strauss-Kahn est à cet égard extrêmement significative: les journalistes n’ont pas rendu compte des échos parvenus à leurs oreilles sur sa vie privée. On n’est plus dans le juridique mais dans une pression sociale qui conduit à l’autocensure.  (. . . ) L’application de la loi de 1881 a beaucoup progressé depuis une quinzaine d’années. La jurisprudence, inspirée de la Cour européenne des droits de l’homme, a développé une grande tolérance à l’égard de la liberté d’expression. Les tribunaux admettent, par exemple, une «absence de modération de ton» et jugent de la bonne foi d’un journaliste selon quatre critères: l’intérêt de l’information, la prudence, l’absence d’animosité personnelle et le sérieux de l’enquête. Cela permet tout de même d’écrire beaucoup de choses. D’autant que s’ils se trompent, la sanction financière qu’ils risquent n’a rien à voir avec les lourdes pénalités qu’encourent leurs confrères aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. On a vu des condamnations de journaux ou de télévisions britanniques de l’ordre de un million de livres ! En France, on est généralement entre un et 4000 euros. Le vrai sujet, aujourd’hui, ce sont tous ces textes votés ces dernières années (lois mémorielles, loi sur le racisme, contre l’homophobie, etc.) qui ont considérablement restreint la liberté d’expression. Il y a actuellement un grand nombre de procédures pour propos racistes et incitation à la haine raciale. Jean-Yves Dupeux  (avocat spécialiste du droit de la presse)
It’s a slippery slope In France, we’ve never completely shed the pre-revolution tradition of gallantry that puts women in a subordinate role and ultimately turns them into sex objects. In the ’60s, women wanted to be liberated of all the taboos, and as far as sexuality was concerned, we went very, very far. But our sexual revolution was never egalitarian. Michelle Perrot (gender historian and author)
This informal code of silence has long created a sense of impunity in the elites Womanizing and rape are of course two different things. But on a sliding scale from aggressive courtship to harassment to sexual assault to rape, the borders between each of the categories are much harder to pin down, especially in a country where the law itself was vague for a long time. Geneviève Fraisse
This affair has been a catalyst. Some women are asking themselves what it really means to consent. There will be a before and an after. Valérie Touranian (editor of Elle)
Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : « Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses? » Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même ». Daniel Cohn-Bendit (Grand Bazar, 1975)
 Dénoncé en direct comme un quasi-pédophile appelé à répondre de ses actes devant la justice pour les outrages imposés à des  jeunes filles flétries», «Gab’la rafale» tint le choc, mais ce lynchage télévisuel laissa des traces. En avouant son penchant pour des jouvencelles, Matzneff fut la proie d’un néopuritanisme conquérant qui, paradoxalement, accompagnerait, les années suivantes, le déferlement d’une pornographie «chic» sévissant aussi bien dans le cinéma, la publicité que la littératureLe Figaro (2009)
 Matzneff est un personnage public. Lui permettre d’exprimer au grand jour ses viols d’enfants sans prendre les mesures nécessaires pour que cela cesse, c’est donner à la pédophilie une tribune, c’est permettre à des adultes malades de violenter des enfants au nom de la littérature. Marie-France Botte et Jean-Paul Mari
Un écrivain comme Gabriel Matzneff n’hésite pas à faire du prosélytisme. Il est pédophile et s’en vante dans des récits qui ressemblent à des modes d’emploi. Or cet écrivain bénéficie d’une immunité qui constitue un fait nouveau dans notre société. Il est relayé par les médias, invité sur les plateaux de télévision, soutenu dans le milieu littéraire. Souvenez-vous, lorsque la Canadienne Denise Bombardier l’a interpellé publiquement chez Pivot, c’est elle qui, dès le lendemain, essuya l’indignation des intellectuels. Lui passa pour une victime : un comble ! (…) Je ne dis pas que ce type d’écrits sème la pédophilie. Mais il la cautionne et facilite le passage du fantasme à l’acte chez des pédophiles latents. Ces écrits rassurent et encouragent ceux qui souffrent de leur préférence sexuelle, en leur suggérant qu’ils ne sont pas les seuls de leur espèce. D’ailleurs, les pédophiles sont très attentifs aux réactions de la société française à l’égard du cas Matzneff. Les intellectuels complaisants leur fournissent un alibi et des arguments: si des gens éclairés défendent cet écrivain, n’est-ce pas la preuve que les adversaires des pédophiles sont des coincés, menant des combats d’arrière-garde? Bernard Cordier (psychiatre, 1995)
Nous considérons qu’il y a une disproportion manifeste entre la qualification de ‘crime’ qui justifie une telle sévérité, et la nature des faits reprochés; d’autre part, entre le caractère désuet de la loi et la réalité quotidienne d’une société qui tend à reconnaître chez les enfants et les adolescents l’existence d’une vie sexuelle (si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ?), TROIS ANS DE PRISON POUR DES CARESSES ET DES BAISERS, CELA SUFFIT !” Nous ne comprendrions pas que, le 29 janvier, Dejager, Gallien et Bruckardt ne retrouvent pas la liberté. Aragon, Ponge, Barthes, Beauvoir, Deleuze, Glucksmann,  Hocquenghem, Kouchner, Lang, Gabriel Matzneff, Catherine Millet,  Sartre, Schérer et Sollers. (Pétition de soutien à trois accusés de pédophilie, Le Monde, 1977)
Il est vrai que ces lieux sont bien plus vulnérables à la malveillance que les institutions classiques, dans la mesure où ce sont des maisons de verre où chacun peut aller et venir à sa guise. (…) Il est vrai que cette histoire aurait probablement fait moins de bruit s’il s’était agi de « ballets roses» et non de « ballets bleus », et que l’homosexualité continue à déclencher en France des passions réactionnaires. Le Nouvel observateur
Il me semble qu’un gouvernement de gauche ne doit pas freiner ce qu’on peut assimiler à une recherche. Georgina Dufoix
Coupables ou non coupables ? Mais que signifie, en ce domaine, la culpabilité ? Où s’arrête la’ tendresse, où commence le crime ?Peut-on dire en conscience d’un enfant où d’un jeune adolescent qu’il est « consentant » ? La reconnaissance, grâce à la psychanalyse, du fait que les enfants ont une sexualité ne peut en aucune façon légitimer un détournement de cette sexualité « polymorphe au profit d’une – sexualité adulte génitale, détournernent qui ne ne peut être que traumatique. Le Nouvel Observateur
L’un des accusés, Jean-Noël Bardy, reconnaît quant à lui avoir eu une « relation amoureuse » avec un pensionnaire du Coral, et des « activités sexuelles », précisant que « cette liberté sexuelle faisait partie d’une thérapeutique nouvelle. Le Nouvel observateur

Attention: un scandale peut en cacher un autre!

A l’heure, où répliques du tsunami DSK et approche de la présidentielle aidant, une France toujours 46e  pour l’égalité hommes-femmes (derrière le Kazakhstan ou la Jamaique, s’il vous plait!), dirigée par 82% d’hommes et sans aucune femme dans la direction de ses entreprises du CAC 40,  découvre la longue complaisance de ses médias pour les frasques machistes ou pédophiles de ses élites …

Mais surtout, entre la plus dissuasive des  lois sur la vie privée et la plus remarquable des autocensures cadenassée de surcroit par la plus étroite des consanguinités (cf. le dernier exemple en date du candidat Hollande et de sa journaliste politique en activité de compagne),  jusqu’où étaient prêts à aller ses parlemenaires et  ses journalistes pour protéger leur vie privée et leur entre soi …

Pendant qu’au Canada, de jeunes étudiantes défilent dans la rue déguisées en putes pour démontrer à tous l’ineptie de millénaires de techniques de séduction féminine …

Retour, avec deux articles de L’Express et du Nouvel observateur  sur cet autre scandale dans le scandale  de cette gauche qui avec ses relais médiatiques prétend aujourd’hui à nouveau nous délivrer des prétendues sordides « années Sarkozy » …

A savoir le refus continué d’un véritable inventaire voire une véritable caution sous prétexte de littérature, comme l’ont montré encore tout récemment  les affaires Frédéric Mitterrand (2009) ou même, malgré ses dénégations, Cohn-Bendit avant elle  (sortie par la presse britannique en 2001), de notre gauche nationale pour nombre des  dérives de  la prétendue « révolution sexuelle » des années 70 …

S’agit-il dans cette affaire d’éducateurs inculpés pour pédophilie, d’une ignoble histoire de moeurs ou d’un « flagrant délire », une pièce montée à des fins politiques ?

Coral: un scandale peut en cacher un autre

Catherine David

Le Nouvel observateur

30 octobre 1982

Six inculpations pour « attentat à la pudeur et excitation de mineurs de moins de quinze ans à la débauche ».

Des bruits invérifiables sur l’existence d’un trafic de photos pornographiques destinées aux pédophiles, voire d’un réseau de prostitution d’enfants.

Un informateur, Jean-Claude Krief, lui-même inculpé et écroué pour escroquerie, faux et usage de faux.

Une tentative de chantage, menée par Krief et son frère Michel, sur un ministre en exercice.

Un faux procès-verbal de police mettant en cause le professeur de philosophie René Schérer.

Une déclaration de Gaston Defferre qui semble, alors même que l’instruction est en cours, tenir pour acquis que « des enfants ont été mêlés à des histoires de moeurs. »

De gros titres vengeurs dans certains journaux sur « l’ignoble affaire des ballets bleus ». Des

comités de soutien aux inculpés, créés par les propres parents des présumées victimes.

Un faisceau de rumeurs, en somme, où les opinions fleurissent d’autant mieux que les informations sûres sont plus rares.

Une histoire à rebondissements, un vrai roman noir, avec juste ce qu’il faut de sexe, de suspense, de délation et de personnages pittoresques pour tenir la France en haleine, mais dont il faudra probablement attendre le dénouement pendant plusieurs mois.

Un lot de photos

S’agit-il, comme certains ont cru pouvoir l’affirmer sans l’ombre d’une preuve, d’une sordide histoire de moeurs ? Les trois éducateurs inculpés, Claude Sigala, Alain Chiapello et Jean-Noël Bardy, seraient-ils des pédophiles honteux, profitant de leur position de soignants pour assouvir leurs désirs pervers sur des enfants fragiles ? Toute cette histoire n’est-elle au contraire, comme l’écrit le principal inculpé Claude Sigala, qu’un « flagrant délire », une pièce montée, une manipulation politique ?

Pour l’instant, il est impossible non seulement d’émettre un avis qui soit fondé sur autre chose qu’une réaction subjective., mais encore d’établir un simple bilan provisoire de l’affaire. La seule certitude à laquelle on puisse se référer dans ce rideau de fumée est le principe fondamental des droits de l’homme selon lequel tout inculpé est présumé innocent. Un principe qui devrait être respecté d’autant plus scrupuleusement que les délits incriminés sont plus graves: Une erreur judiciaire, dans une histoire comme celle-ci, aurait des conséquences dramatiques pour les inculpés et les enfants dont ils ont la charge ainsi que pour l’ensemble des « lieux de vie » analogues au Coral et fédérés par le C.R.A. (1).

Pour le reste, les innombrables points obscurs qui subsistent jusque dans le déroulement de l’instruction elle-même témoignent d’une confusion inhabituelle qui est peut-être le symptôme du malaise que suscite chez beaucoup l’évocation imaginaire des scènes décrites par Jean-Claude Krief.

Quels sont donc ces points obscurs ?

La dénonciation. Comment et pourquoi Krief est-il allé porter ses « révélations » à la police ?

Première version des faits : il aurait été appréhendé, circulant à bord d’une voiture louée que l’agence de location aurait déclarée volée. C’est dans cette voiture que les policiers auraient

(…)

adages, de considérer comme nul et non avenu le témoignage de plusieurs enfants, surtout lorsque l’on sait que l’un des inculpés, Jean-Noel Bardy, a reconnu avoir eu une relation amoureuse avec un pensionnaire.

– Dans la liste des obscurités qui font de cette affaire un véritable rébus, on pourrait évoquer encore les fuites• — quand, le 13 octobre, des policiers. venus de Paris et de Montpellier sont venus faire une perquisition au Coral, les responsables avaient été prévenus’ de leur arrivée’; la disparition de Jean-Pierre Lanei — ce jeune homme qui fut inculpé en 1977 de meurtre et de viol d’un petit garçon du Coral âgé de onze ans et qui, libéré après un séjour en hôpital psychiatrique, était revenu séjourner sur les lieux du crime avec l’accord imprudent de Claude Sigala ; le mystère du faux Procès-verbal, que Krief a avoué avoir rédigé seul un membre de la police aurait pu, dit-on, se procurer le papier à en-tête de la préfecture, mais le texte, émaillé de fautes d’orthographe et de malfaçons administratives, n’aurait pas pu être l’oeuvre d’un professionnel…

Enfin, dernier mystère, le plus important, et dont on ‘ne peut être sûr qu’il sera un jour éclairci : coupables ou non coupables ? Mais que signifie, en ce domaine, la culpabilité ? Où s’arrête la’ tendresse, où commence le crime ?Peut-on dire en conscience d’un enfant où d’un jeune adolescent qu’il est « consentant » ? La reconnaissance, grâce à la psychanalyse, du fait que les enfants ont une sexualité ne peut en aucune façon légitimer un détournement de cette sexualité « polymorphe au profit d’une – sexualité adulte génitale, détournernent qui ne peut être que traumatique.

Dans une lettre adressée au président de la République; une vingtaine d’intellectuels constatent qu’« on assiste à un dérapage. de cette affaire, hors de son cadré judiciaire, au point qu’elle paraît avoir perdu tout contour et toutes proportions On assiste au développement d’une campagne d’insinuations, d’intimidations et de calomnies visant par cercles, concentriques : le Coral, l’ensemble des lieux alternatifs, les homosexuels; et finalement la gauche tout entière ». •

Il est vrai, comme le disait un psychiatre membre du comité de soutien, que jamais une campagne nationale de cette envergure n’a été lancée contre les conditions de vie dans les hôpitaux-psychiatriques. « Il existe des lieux où se pratiquent des expériences médicamenteuses à base de psychotropes sur des enfants de moins de six ans… »

Il est vrai que la quarantaine de lieux de vie représentent pour certains enfants débiles, drogués, psychotiques ou handicapés, la seule alternative à cet enfer institutionnel.

Il est vrai que ces lieux sont bien plus vulnérables à la malveillance que les institutions classiques, dans la mesure où ce sont des maisons de verre où chacun peut aller et venir à sa guise.

Il est vrai que, si les D.A.S.S. envoyaient régulièrement des enfants dans ces lieux, aucune reconnaissance officielle n’était encore venue conforter leur action, et que cette reconnaissance était justement à l’étude au gouvernement quand l’affaire a éclaté.

Il est vrai que Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat à la Famille, envisage de se présenter à Nîmes aux prochaines municipales et qu’il était peut-être tentant d’essayer de la discréditer indirectement.

Il est vrai que cette histoire aurait probablement fait moins de bruit s’il s’était agi de « ballets roses- » et non de « ballets bleus », et que l’homosexualité continue à déclencher en France des passions réactionnaires.

Il est vrai qu’il est temps de dédramatiser ce scandale et de le ramener à de plus justes proportions, ne serait-ce que pour que la justice puisse faire sereinement son travail.

CATHERINE DAVID

(Enquête de Carole Barjon,

Alain Doudies et Jean-Louis Monerie)

(I) Collectif Réseau Alternatif.

« NE PENALISONS PAS TOUTE$ LES EXPERIENCES»

UN ENTRETIEN AVEC GEORGINA DUFOIX*

LE NOUVEL OBSERVATEUR. » Faut-il brûler’ les lieux de vie ? ‘

GEORGINA DUFOIX. — Quand j’ai pris mes fonctions; l’un des multiples problèmes qui se posaient était notamment celui de l’accueil des Cinq cent mille enfants confrontés à des difficultés sociales et familiales. Les « lieux de vie » existaient déjà depuis une dizaine d’années environ. Et ‘s’ils sont nés, c’est parce qu’il y avait une inadéquation certaine entre les établissements classiques de l’aide sociale à l’enfance — avec parfois des structures rigides ou un personnel qui a ses habitudes de pensée, de fonctionnement — et les aspirations d’une génération plus jeune.

Mon idée, c’est que ces« lieux de vie » sont une recherche. Et, comme toute recherche, elle comporte des risques, Ces risques, j’ai pris le parti de les assumer, puisque j’ai préparé une circulaire qui prévoit la reconnaissance de ces centres. Les « lieux de vie » qui en feront la demande pourront être agréés s’ils se soumettent à des contrôles sanitaires et sociaux réguliers. •

N. 0. — Et-ce que cela ne dénaturera pas ce qui fait le caractère de ces « lieux de vie » ?

G. DUFOIX. — C’est possible. C’est en tout cas ce que redoutent les éducateurs. Mais en tant que responsable de la Famille, il est hors de question d’agir autrement.

N. O. – Après l’affaire du Coral, votre attitude reste-t-elle la même aujourd’hui ?

G. DUFOIX. — Absolument: Bien entendu, s’il était prouvé qu’au Coral ou ailleurs, des actes de pédophilie ont été commis, je serai intraitable: II est inadmissible que des adultes abusent de leur fonction pour assouvir leurs propres désirs sexuels. Mais l’affaire — bien obscure — du Coral ne doit pas pénaliser toutes les expériences qui correspondent à un besoin réel. Le succès des « lieux de vie » l’a prouvé. Et il me semble qu’un gouvernement de gauche ne doit pas freiner ce qu’on peut assimiler à une recherche.

N. O. *— Votre circulaire devait justement sortir au moment où a éclaté ‘l’affaire’ du Coral. La gardez-vous dans vos tiroirs à cause de cela ?

DUFOIX. — Non. J’attends simplement les conclusions de l’Inspection générale. De l’Action sanitaire et sociale, qui examine en ce moment, à ma demande, le fonctionnement et l’état d’hygiène de ces centres. Après cela, ma circulaire sera prête. Dans l’intervalle, les passions seront, je l’espère, retombées.

N. O. — Au travers de cette affaire, pensez-vous qu’on ait cherché à vous atteindre personnellement, à vous salir, vous dont on parle ‘comme tête de liste socialiste à Nîmes lors des prochaines municipales ?

G. DUFOIX. — Je n’en ai aucune preuve. Je n’en ai pas l’impression. Mais certains ont peut-être eu intérêt, après coup, à exploiter l’affaire dans ce sens.

Propos recueillis par

‘CAROLE BARJON

(‘) Secrétaire d’Etat à la Famille.

Voir aussi:

Libération sexuelle:  Le devoir d’inventaire

L’Express

01/03/2001

Si la génération 68 a eu raison de secouer une société engoncée dans ses principes, elle a mal contrôlé ses propres dérives, y compris la pédophilie Trois raisons essentielles ont guidé notre décision de faire état, dans notre dernier numéro, des écrits passés de Daniel Cohn-Bendit et de lui proposer de s’expliquer, à la lumière d’aujourd’hui.

1. On découvre au fil d’un livre aujourd’hui épuisé (Le Grand Bazar, chez Belfond) des passages dans lesquels, sous sa propre signature, Daniel Cohn-Bendit raconte avoir échangé des caresses sexuelles avec des enfants. Comment ne pas lui réclamer des explications?

2. Elu au suffrage universel, le député européen est un homme public. A ce titre, il est normal qu’on lui demande des éclaircissements sur ses opinions et ses actes passés dans la mesure où ils paraissent contraires à la loi ou à l’éthique collective.

3. Il était d’autant plus évident et nécessaire de lui poser des questions que, dans plusieurs pays européens, déjà, ces extraits avaient été publiés et avaient suscité des débats. La France n’est pas une bulle qui doit rester imperméable aux informations diffusées par nos voisins européens sous prétexte qu’elles écornent l’image de l’un de ses notables, personnalité plutôt populaire dans l’Hexagone.

Le député européen a répondu à L’Express et répété, depuis, qu’il n’avait pas fait ce qu’il avait écrit à la première personne du singulier: ces passages de son livre relèvent, dit-il, de la simple provocation. Une manière d’ «épater le bourgeois» – d’ailleurs réitérée à d’autres occasions – qu’il trouve aujourd’hui irresponsable et qu’il regrette. C’était l’époque, plaide-t-il, expliquant à L’Express: «La révolution sexuelle ne savait rien de l’abus sexuel.»

Epreuve pour Daniel Cohn-Bendit, qui ne doit pas faire l’objet d’une chasse à l’homme, cette affaire et ce «remords» ont au moins eu le mérite de ramener à la mémoire tout un pan de l’histoire d’une génération qui, dans son combat exubérant et absolu contre tous les interdits, a parfois franchi ou laissé franchir à certains une frontière de trop: celle des enfants.

Car Dany le Rouge n’a pas été le seul à déraper. Et d’autres questions restent en suspens. Comment de tels dérapages, dans les mots et parfois dans les actes, ont-ils pu avoir lieu dans les années 70 et au début des années 80? Quelle confusion traduisaient-ils? Pourquoi l’époque a-t-elle laissé dire sans ciller, ou si peu? Fascinés par cette génération séductrice, inventive et déchaînée, la plupart des médias se sont tus. Et certains écrivains, sous couvert de littérature, ont fait publiquement l’éloge de la pédophilie sans susciter d’indignation collective.

Faire sauter les verrous

La génération 68, qui prône pour Vichy ou l’Algérie le devoir de mémoire, n’a pas fini de se livrer à l’inventaire de son propre passé. Nul n’a oublié les slogans assassins et la stigmatisation violente des flics, des patrons, des petits chefs et des «salauds» – dont le peuple allait «avoir la peau» – qui font sourire aujourd’hui. En revanche, le couvercle s’était posé sur cette «libération sexuelle des enfants», sans doute parce qu’elle était chargée d’une ambiguïté glaçante. Sous le choc de l’incident Cohn-Bendit, le quotidien Libération a publié un article – historique pour ce journal – dans lequel Sorj Chalandon réunit un florilège des excès hier abrités dans ses colonnes: descriptions complaisantes de «câlins enfantins» pratiqués par des adultes, pétitions en faveur de la libération de pédophiles emprisonnés et bouillie idéologique exaltant la liberté sexuelle des mineurs.

Bien sûr, ce genre de dérive a tout de même suscité des débats internes, y compris dans les couloirs de Libération, ex-quotidien mao devenu très vite le porte-voix des causes gauchistes. Evidemment, toute la génération dite «68» n’a pas prôné, loin de là, ce genre de liberté. Même l’architecte Roland Castro raconte volontiers à L’Express comment, en 1972, il a préféré dissoudre son groupe, Vive la révolution (VLR), après la publication du numéro 12 de la revue Tout: «Les conneries montaient dans tous les sens. Il n’y avait plus aucune règle.»

D’ailleurs, au début de Mai 68, le mouvement était plus ou moins tenu par des groupes d’extrême gauche plutôt puritains, et sérieux comme des papes. C’est dans l’après-Mai que tout a explosé, avec un nouveau mot d’ordre: «La révolution politique a échoué. Faisons la révolution dans nos vies quotidiennes!» La «révo-cul», chantait la rue. Après les barricades, le pied. Un mot clef: la «libération». Libération des esprits et des corps, libération des moeurs, des femmes, des homosexuels, des fous, des prisonniers, des jeunes, et des enfants. Contre la «répression» morale, les «oppressions» institutionnelles et tous les interdits diabolisés, on assenait l’innocence et la force révolutionnaire du désir. Fille d’une société congelée dans les valeurs du XIXe siècle, la génération 68 a eu le mérite d’insuffler de l’oxygène et de faire sauter des verrous. Jusqu’aux délires. Certains étaient inoffensifs. D’autres ne l’étaient pas. Aveuglés par le scintillement du mythe libertaire, la plupart des acteurs de cette époque et beaucoup de spectateurs n’ont pas voulu voir.

Des dizaines de pétitions ont circulé, réclamant une plus grande liberté sexuelle pour les enfants. Le 27 janvier 1977 comparaissent devant la cour d’assises des Yvelines trois hommes inculpés pour «attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans», en l’occurrence des ados de 13 et 14 ans. Le texte proteste contre les trois ans de détention préventive subis alors que «les enfants n’ont pas été victimes de la moindre violence» et qu’ils étaient «consentants». A l’époque, comme aujourd’hui, le concept même de consentement n’est pas admis par la loi française en cas de relation sexuelle entre un adulte et un enfant de moins de 15 ans: on considère, dans tous les cas de figure, qu’il s’agit d’un abus sexuel, crime ou délit selon la qualification. Les signataires poursuivent: «Si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire?» Suit un bataillon de noms prestigieux: Louis Aragon, Simone de Beauvoir, Patrice Chéreau, Bernard Kouchner, Jack Lang, Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers. Quelque temps plus tard, une lettre ouverte à la commission de révision du Code pénal – jouant sur la confusion des actes commis sur des moins de 15 ans par des adultes ou par des mineurs de 15 à 18 ans – exige que cette «infraction» ne soit plus un crime et qu’on tienne compte «essentiellement du consentement du mineur».

Signée cette fois par une multitude de personnalités, Louis Althusser, Jacques Derrida, André Glucksmann, et même Françoise Dolto (voir l’encadré page 84). En mars 1979, pour soutenir Gérard R., un pédophile qui attend depuis dix-huit mois son procès, une lettre publiée dans la page Courrier de Libération accuse la «morale d’Etat»: «Ce que vise l’ordre moral, c’est le maintien de la soumission des enfants-mineur(e) s au pouvoir adulte.» L’auteur de la lettre appelle les lecteurs, en particulier les femmes, apparemment rétives, à signer le texte suivant: «L’amour des enfants est aussi l’amour de leur corps. Le désir et les jeux sexuels librement consentis ont leur place dans les rapports entre enfants et adultes. Voilà ce que pensait et vivait Gérard R. avec des fillettes de 6 à 12 ans dont l’épanouissement attestait aux yeux de tous, y compris de leurs parents, le bonheur qu’elles trouvaient avec lui.» Au bas de ce texte, 63 signatures. Parmi elles, Pascal Bruckner, Georges Moustaki, Christiane Rochefort et d’autres, plus attendus ou moins connus.

Qui oserait, aujourd’hui, publier ou signer des textes qui traduisent une confusion totale des rôles entre enfants et adultes? Pourtant, la loi, juste remodelée, n’a pas changé depuis cette époque – une discrimination entre les pratiques homo et hétéro a simplement été supprimée en 1983. Elle est sans doute appliquée avec moins de sévérité pour les 15-18 ans – un adulte n’a le droit de coucher avec eux qu’avec leur consentement, à condition de ne pas être parent ou en situation d’autorité. «Elle est appliquée avec plus de sévérité pour les moins de 15 ans», explique la juriste Françoise Dekeuwer-Défossez, qui ajoute: «Cohn-Bendit n’aurait sans doute pas été poursuivi à l’époque. Le regard de la société a changé.» Longtemps, la majorité silencieuse des Français a tout bonnement considéré que «ça» n’existait pas.

Des signatures cautions

Un quart de siècle plus tard, comment ces pétitionnaires analysent-ils leur démarche passée et la langue de bois à laquelle ils se sont soumis? Ont-ils conscience d’avoir au passage cautionné par leur signature des jeux de mots, peut-être, mais aussi les actes de vrais pervers? Beaucoup de pétitionnaires ont préféré se taire: le ministre de la Santé, Bernard Kouchner, par exemple. D’autres ont accepté de donner leur point de vue. Nous les en remercions. Loin de remettre en cause la génération 68, ils participent à leur manière au nécessaire devoir d’inventaire, qui permettra, sans nostalgie d’un vieil ordre moral, de démêler les erreurs et les progrès.

Voir également:

À Marrakech, un ex-ministre «s’amuse»

Le Figaro Magazine

01/06/2011

La loi du silence peut aussi couvrir des crimes à l’étranger. Il y a quelques années, des policiers de Marrakech effectuent une descente nocturne dans une villa de la palmeraie où une fête bien spéciale bat son plein. Les participants, des Français, sont surpris alors qu’ils «s’amusent» avec de jeunes garçons. Comme il se doit, la police embarque les adultes pris en flagrant délit. Parmi eux, un personnage proteste avec véhémence. Au commissariat, son identité est confirmée: il s’agit d’un ancien ministre français.

Le consul de France local est aussitôt avisé, qui informe à son tour l’ambassade à Rabat. L’affaire est rapidement arrangée et «l’excellence», libérée sur-le-champ, peut embarquer dans un avion pour la France. Aucune procédure ne sera engagée contre quiconque au Maroc. Et, bien que le tourisme sexuel soit, en principe, poursuivi par la justice française, cet homme n’aura aucun ennui à son retour.

Notre source marocaine craint pour sa carrière, l’affaire a été étouffée. Faute d’éléments de procédure ou de témoignage, la loi nous interdit légitimement de nommer le personnage.

F. M.

Voir aussi:

DSK : pourquoi ils n’ont rien dit

Carl Meeus

Le Figaro magazine

27/05/2011

Ceux qui savent ne parlent pas. Ceux qui parlent ne sont pas entendus. Connivence ? Autocensure ? Légitime respect de la vie privée et de la loi ? Le «cas DSK» pose la question de l’omerta à la française.

Dominique Strauss-Kahn en 2007. L’ancien ministre a su mobiliser ses réseaux pour éviter les enquêtes sur les sujets sensibles le concernant. (David Lillo/AFP)

Quinze jours après l’annonce de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn par la police de New York, la stupéfaction a laissé place à la polémique. Pour la grande majorité des Français, c’est une certitude: journalistes et politiques savaient et n’ont rien dit. Ils ne pouvaient ignorer les pulsions de DSK mais, comme d’habitude, ont refusé d’en parler dans leurs médias, dans le seul but de le protéger. La réalité est évidemment plus complexe.

Cette censure volontaire de la presse n’est pas uniquement liée à une volonté de protéger les puissants. Elle est dictée par la nécessité de respecter la loi. L’article 9 du Code civil est souvent brandi pour empêcher la parution d’articles ou de livres dévoilant des secrets intimes: «Chacun a droit au respect de sa vie privée. Les juges peuvent, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que séquestre, saisie et autres, propres à empêcher ou faire cesser une atteinte à l’intimité de la vie privée: ces mesures peuvent, s’il y a urgence, être ordonnées en référé.» De quoi faire réfléchir plus d’un directeur de rédaction ou d’un éditeur avant de faire tourner les rotatives.

Ainsi, pour Dominique Strauss-Kahn, les rédactions n’ont-elles pas souhaité franchir le pas. Si le journaliste Jean Quatremer a publié sur son blog un article où il explique que «le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement», c’est parce que son journal, Libération, n’a pas voulu le faire, «au nom de la loi sur la protection de la vie privée», explique Laurent Joffrin, son directeur à l’époque. Quand Le Nouvel Observateur veut raconter en 1998 l’histoire du passage de DSK à une soirée particulière dans un club échangiste de la capitale, l’hebdomadaire prend bien soin de ne pas publier de nom. Mais procède par allusions : «Ce soir, il y a un plus: le ministre doit venir. Un vrai ministre. (…) soudain il arrive. C’est bien lui. Un léger frémissement parcourt les troupes. Deux femmes l’accompagnent, jeunes, grandes et minces. « Il fait plus gros qu’à la télé, tu trouves pas? » Son sourire est presque électoral. Il entre dans le salon, serre quelques mains, l’habitude sans doute. Une blonde d’une cinquantaine d’années le salue par son prénom. Il fait semblant de la reconnaître puis, sans plus s’attarder aux mondanités, s’engouffre dans la pièce du fond, traînant derrière lui ses deux compagnes, dont une qu’il commence à lutiner chaudement, dès le couloir. (…) « Tu crois qu’il peut vraiment devenir président? » murmure une des spectatrices à sa voisine.» Le Tout-Paris politique et médiatique comprend immédiatement. Le lecteur, c’est moins sûr.

Bien sûr, les couloirs des journaux bruissaient des rumeurs d’infidélité chronique qui couraient sur le compte de DSK. Bien sûr, les journalistes qui côtoyaient les services de police revenaient régulièrement avec des «tuyaux» un peu particuliers. DSK aurait été surpris par une patrouille en mauvaise posture un soir dans un endroit fréquenté par des prostituées. Rien d’illégal, même s’il s’agit d’un comportement peu compatible avec celui que les Français peuvent attendre d’un prétendant à l’Elysée. Mais comment vérifier une telle information? Comment être sûr qu’il ne s’agit pas d’une manipulation politique ? Officiellement, personne n’est au courant d’une telle histoire. Impossible d’avoir une confirmation de l’événement.

Jusqu’à son arrestation à New York, DSK a toujours su ou pu éviter le grand déballage. Grâce à ses communicants bien sûr, mais aussi à son réseau et ses amis. Il suffit de voir comment BHL, Jean-François Kahn et les autres se sont immédiatement mobilisés, cette semaine, pour le défendre, négligeant la victime présumée, une simple femme de ménage.

Dans leur ensemble, les médias français refusent de s’engager dans la voie des tabloïds anglo-saxons pour lesquels la vie privée peut s’afficher en une. Au fond, même les journaux people de France n’ont pas cherché à enquêter sur la vie secrète des hommes politiques en général et de DSK en particulier. Tout le monde s’en tient à la ligne rappelée la semaine dernière par Le Canard enchaîné : «DSK courait les jupons et les boîtes échangistes. La belle affaire! C’est sa vie privée et elle n’en fait pas un violeur en puissance. Pour Le Canard, l’information s’arrête toujours à la porte de la chambre à coucher.»

L’affaire Tristane Banon aurait certes dû alerter davantage. Quand ce jeune écrivain a raconté l’agression dont elle assure avoir été la victime, peu de journaux ont relayé son histoire. Elle l’a racontée dans l’émission de Thierry Ardisson sur Paris Première en présence de journalistes politiques, mais au fond, elle-même ne souhaitant pas porter plainte contre DSK, comment embrayer sur ses attaques? D’autant qu’en face, les équipes de Strauss-Kahn ont su habilement déminer l’affaire. Grâce à ses communicants, DSK réussit à passer entre les gouttes.

«On est resté sur l’idée que ce n’était pas une pathologie et que le comportement de DSK correspondait à l’image d’Epinal de l’homme politique, le séducteur», analyse un spécialiste en communication. Anne Sinclair, l’épouse de DSK, a elle-même mis fin aux débats en répondant à L’Express, qui lui demandait en 2006 si elle ne souffrait pas de la réputation de séducteur de son mari: «Non, j’en suis plutôt fière! C’est important de séduire, pour un homme politique. (…) Je suis un peu blindée sur le pouvoir de la rumeur.»

Une rumeur qui ne l’a pas épargnée. Comment celle qui a été au cœur de la vie politico-médiatique pendant plus de vingt ans pouvait-elle ignorer ce qui se disait ou s’écrivait sur DSK? En 2000 sort le livre de deux journalistes, Vincent Giret et Véronique Le Billon, Les Vies cachées de DSK. Les auteurs racontent dans un chapitre qu’«un soir de septembre 1992, Dominique Strauss-Kahn, ministre de l’Industrie et du Commerce extérieur, et Martine Aubry, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle, sont les invités d’honneur d’une réception donnée par l’ambassadeur de France à Tokyo. (…) Ces deux-là s’adorent. (…) Ils distillent un même humour vachard, se relaient sans temps mort dans les karaokés de la capitale nippone jusqu’aux premières lueurs du jour et rejettent avec le même dédain l’esprit de sérieux de leurs aînés. Ils savourent la douce insouciance de ceux qui savent que l’avenir leur appartient. De cette folle équipée naît une rumeur colportée dans toutes les salles de rédaction: Martine et Dominique filent le parfait amour…»

DSK se situe dans la lignée des grands hommes politiques français qui arborent leurs conquêtes féminines comme les généraux leurs médailles. Après tout, pour ne parler que des présidents de la Ve République, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac n’ont-ils pas aussi une réputation de grands séducteurs? Bernadette Chirac a expliqué dans son livre Conversation, paru en 2001, à propos de son mari, qu’«il avait un succès formidable. Bel homme, et puis enjôleur, très gai. Alors les filles, ça galopait (…). Mon père m’avait dit: « Vous êtes son point fixe. » La suite lui a donné raison. Mon mari est toujours revenu au point fixe.»

Et François Mitterrand? L’homme qui a collectionné les conquêtes et réussi à cacher pendant des années l’existence de sa seconde famille. Cette histoire est emblématique du fonctionnement des médias. Tant que c’est l’extrême droite et sa presse, comme Minute, qui évoque ces sujets, aucune reprise n’est tolérée. Ce système a de nouveau fonctionné quand Marine Le Pen a mis en cause le comportement de Frédéric Mitterrand pendant ses voyages en Thaïlande. Au lieu de s’intéresser aux faits, la plupart des commentateurs se sont insurgés contre les attaques de l’extrême droite et ont sommé les politiques comme les médias de ne pas les suivre.

Concernant François Mitterrand, les journalistes se sont retranchés derrière ce prétexte de la vie privée pour justifier leur refus de publier des informations sur l’existence de sa fille Mazarine. Occultant totalement le fait que le Président utilisait allègrement les moyens de l’Etat, donc l’argent des contribuables, pour loger sa seconde famille. Et qu’il a été jusqu’à mettre sur écoute téléphonique des journalistes, notamment Edwy Plenel, alors au Monde, voire des artistes comme Carole Bouquet, totalement étrangère à cette histoire…

Seul moyen de contourner l’obstacle, le roman. Françoise Giroud publie en 1983 Le Bon Plaisir, où elle raconte l’histoire d’un président amené à cacher sa double vie à la presse. Toute ressemblance avec des personnages existants est-elle fortuite? La maison d’édition, Mazarine, est-elle une clé de l’énigme? Difficile d’imaginer que Françoise Giroud, très introduite dans les cercles du pouvoir, ignorait totalement la situation de Mitterrand. Sa biographe, Laure Adler, assure que ce roman n’est pas inspiré de la vie du Président mais raconte une histoire similaire vécue par un dirigeant socialiste encore en activité. Mais son nom ne sera pas dévoilé. Au nom du respect de la vie privée…

Faute de pouvoir donner les informations, on s’en remet alors aux humoristes. Des «Guignols de l’info» à Nicolas Canteloup, de Laurent Gerra à Stéphane Guillon, ceux-ci s’en donnent à cœur joie. Puisant leur inspiration au cœur même des salles de rédaction, à l’affût de tout ce que peuvent leur raconter les journalistes. Ils sont d’autant plus drôles que tout le monde devine que sous leurs exagérations perce un morceau de la vérité. Le 28 mars, Nicolas Canteloup-DSK explique qu’«au FMI, on (lui) a donné une mission en trois points: sauver le monde, aider les pays émergents et repeupler la planète en fécondant les femmes. C’est comme ça, je n’y peux rien, c’est ma mission». Eclats de rire dans le studio de la rue François-Ier. A RTL, Laurent Gerra n’est pas en reste. Le 26 avril, l’humoriste met en scène le directeur du FMI le jour de Pâques. «J’ai beau être directeur du FMI, je suis un homme comme tout le monde. Le week-end de Pâques, je m’emmerde car le FMI est fermé et les secrétaires aussi. Alors j’attends mardi, la réouverture des bureaux, car il y a des stagiaires, des interprètes à talons…» Là encore, les rires éclatent dans le studio de la rue Bayard.

Les humoristes à la place des éditorialistes? En février 2009, Stéphane Guillon n’hésitait pas à endosser ce rôle, quand il officiait sur France Inter le matin. Juste avant l’arrivée de DSK, invité de la matinale, au lendemain des révélations sur l’affaire Piroska Nagy, l’humoriste écrit un billet qui fera date: «Dans quelques minutes, Dominique Strauss-Kahn va pé-né-trer (silence) dans ce studio. Evidemment, des mesures exceptionnelles de sécurité ont été prises au sein de la rédaction. Pardon, sein est un mot que je n’ai pas le droit de prononcer aujourd’hui pour ne pas réveiller la bête. Cinq seuils d’alerte sont prévus dans cette matinale. Le dernier étant l’évacuation pure et simple du personnel féminin d’Inter vers d’autres étages…» DSK est en route vers la station quand il entend la chronique. Son premier réflexe est de faire demi-tour et d’annuler sa participation. Finalement, le directeur général du FMI se rend à la radio mais commence par cette déclaration : «J’ai assez peu apprécié les commentaires de votre humoriste. Les responsables politiques comme moi ont le droit, même le devoir, sans doute, d’être critiqués par les humoristes. Mais l’humour, c’est pas drôle quand c’est principalement de la méchanceté.»

«S’irriter d’un reproche, c’est reconnaître qu’on l’a mérité», écrit Tacite dans les Annales. Est-ce pour cette raison que la réaction de DSK est aussi virulente? En tout cas, il ne se contente pas de cette remarque et décide de ne plus répondre aux invitations de la station publique. Même quand les journalistes lui proposeront de l’inviter les jours où Stéphane Guillon n’officie pas à l’antenne. Refus catégorique. Pas question de revenir tant qu’il sera employé par la radio.

Cette stratégie du boycott est un moyen de pression relativement classique pour contraindre les médias à éviter les sujets qui fâchent. Quand L’Express a publié la lettre de Piroska Nagy, son directeur, Christophe Barbier, a dû affronter la colère des communicants de DSK. Pressions sur les actionnaires, pressions par l’intermédiaire de la publicité, toutes les armes sont utilisées par les politiques pour contraindre un média à être plus compréhensif. Le contact direct est aussi efficace. Avant d’accéder à l’Elysée, quand Nicolas Sarkozy rencontrait un jeune journaliste, il ne manquait pas de lui dire sur un ton parfaitement courtois qu’il connaissait très bien son directeur de la rédaction, voire son actionnaire. Mais il n’était pas le seul à user de cet artifice pour impressionner les journalistes.

Lors de son dernier passage à Paris, dans le but de préparer sa prochaine candidature à l’Elysée, DSK a déjeuné avec les rédactions de trois journaux: Libération, Le Nouvel Observateur et Marianne. Son objectif était clair, ainsi que Denis Jeambar l’a raconté dans Marianne la semaine dernière: DSK «dit que Marianne n’a pas d’autre choix que de le soutenir dans ce combat. Il se découvre peu soucieux à cet instant précis de l’indépendance des journaux, pas du tout menaçant, mais pressant. Il est clair que son propos est délibéré et pas du tout improvisé. (…) Si la requête est choquante, elle a le mérite d’être claire et de montrer la conception qu’a Dominique Strauss-Kahn de la presse: c’est un rapport de soumission qu’il sollicite, un engagement militant.» En fin de compte, DSK demande à ces journaux de ne pas entrer dans les polémiques que pourrait lancer la droite pendant la campagne présidentielle, même si elles pouvaient être fondées sur des vérités, au nom de leur volonté commune de se débarrasser de Nicolas Sarkozy !

Et, pour les convaincre d’adhérer à sa stratégie, DSK leur révèle, à en croire les propos off qui lui sont attribués, qu’effectivement il en a «sans doute fait un peu trop dans le passé» avec les femmes. Mais qu’au fond, ce n’est plus le sujet. Comme le confirme un dirigeant d’Euro RSCG: «Les études montraient que les Français savaient. Il n’y avait pas tromperie sur la marchandise puisqu’on n’a jamais cherché à montrer DSK comme un homme vertueux.» Les amis politiques de DSK brossaient le portrait d’un séducteur certes compulsif, mais jamais violent. L’un d’eux assurait même récemment qu’il s’était «calmé» depuis l’affaire Piroska Nagy. «La vraie question, pour un spécialiste en communication, est de savoir pourquoi personne ne lui a conseillé de se soigner si ces pulsions atteignaient de telles proportions.» «Cette page est tournée», assurait DSK. Comment, dès lors qu’il ferme lui-même la porte, entrer dans sa part d’ombre sans le froisser?

A André Rousselet, qui estimait connaître 30 % de la vie de François Mitterrand, l’ancien Président répondit: «30%, c’est beaucoup!» Pour un ami du couple, Anne Sinclair ne connaissait «que 40% de ce que faisait DSK».

Voir également: 

Me Dupeux : «La loi est dure… et la presse s’autocensure»

Sophie Roquelle

Le Figaro magazine

27/05/2011

Pour cet avocat parisien spécialiste du droit de la presse, notre système est plus libéral qu’il n’y paraît, notamment sur la vie privée des personnes publiques.

 Le Figaro Magazine – Le droit français de la presse est-il particulièrement contraignant?

Jean-Yves Dupeux – Il est à la fois plus restrictif au plan de la liberté, mais peu répressif sur le plan des conséquences pécuniaires, comparé aux autres droits européens et à celui des pays anglo-saxons. Il existe une disposition unique au droit français: l’article 9 du Code civil sur la protection de la vie privée. Si vous prenez cette loi au pied de la lettre, vous ne pouvez rien écrire sur la vie privée des personnes au sens large : tout ce qui est de l’ordre de l’identité, la famille, la maladie, l’affection, les amours, les relations sexuelles, etc. Cette interdiction englobe l’image, c’est-à-dire la publication de photos.

Cet article est-il appliqué à la lettre?

Non. Peu à peu, les tribunaux ont considéré que, dans la mesure où il s’agissait d’une personne publique et où l’information était nécessaire à l’intérêt public, on peut admettre des exceptions au principe général d’interdiction. Il s’agit bien d’exceptions car les tribunaux jugent au cas par cas, en fonction de la situation. Prenons un exemple très simple: vous pouvez publier une photo d’un député marchant dans la rue vers le Palais Bourbon, mais vous ne pouvez pas publier une photo de ce député marchant bras dessus bras dessous avec une dame, sauf à « flouter » la dame. En revanche, s’il s’avère que cette femme fait partie, disons, du contre-espionnage libyen, vous avez toute légitimité à produire sa photo.

Les journalistes auraient-ils été fondés, en droit, à publier des informations sur la vie privée deDSK?

Ils auraient été tout à fait dans leur droit. La ligne directrice de toutes ces exceptions à l’article 9 est l’intérêt pour le public. A partir du moment où une personne brigue la plus haute fonction élective, elle prête le flanc à toutes ces révélations sur sa vie privée. Le fait que cet homme mène une vie sentimentale ou sexuelle débridée est une information utile à chaque citoyen pour fixer son choix dans un cadre démocratique. Sur ce plan-là, le système juridique français est assez libéral.

L’attitude des journalistes relève plutôt d’un formatage de la presse. En France, on a pris l’habitude de dire: «L’information s’arrête à la porte de la chambre à coucher.» Le plus bel exemple est l’affaire de la fille de François Mitterrand, dont tout le microcosme connaissait l’existence mais dont aucun journaliste n’a osé parler avant que Paris Match ne le fasse, avec l’accord tacite du Président. C’était pourtant une information légitime sur la situation du chef de l’Etat, dont la presse aurait pu faire état plus tôt sans grand risque.

Les journalistes s’autocensurent-ils?

La presse ne va pas assez au fond des choses sur les éléments de la vie privée qui ont des conséquences sur le comportement d’une personnalité publique. L’affaire Strauss-Kahn est à cet égard extrêmement significative: les journalistes n’ont pas rendu compte des échos parvenus à leurs oreilles sur sa vie privée. On n’est plus dans le juridique mais dans une pression sociale qui conduit à l’autocensure.

Les journalistes vivent pourtant dans la hantise d’être poursuivis en diffamation et reçoivent quantité de demandes de droit de réponse…

L’application de la loi de 1881 a beaucoup progressé depuis une quinzaine d’années. La jurisprudence, inspirée de la Cour européenne des droits de l’homme, a développé une grande tolérance à l’égard de la liberté d’expression. Les tribunaux admettent, par exemple, une «absence de modération de ton» et jugent de la bonne foi d’un journaliste selon quatre critères: l’intérêt de l’information, la prudence, l’absence d’animosité personnelle et le sérieux de l’enquête. Cela permet tout de même d’écrire beaucoup de choses. D’autant que s’ils se trompent, la sanction financière qu’ils risquent n’a rien à voir avec les lourdes pénalités qu’encourent leurs confrères aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. On a vu des condamnations de journaux ou de télévisions britanniques de l’ordre de un million de livres ! En France, on est généralement entre un et 4000 euros. Le vrai sujet, aujourd’hui, ce sont tous ces textes votés ces dernières années (lois mémorielles, loi sur le racisme, contre l’homophobie, etc.) qui ont considérablement restreint la liberté d’expression. Il y a actuellement un grand nombre de procédures pour propos racistes et incitation à la haine raciale.

 Voir aussi:

Coignard : «En France, on pense qu’un homme puissant doit être privilégié»

Jean-Marc Gonin

Le Figaro magazine

27/05/2011

Coauteur avec Alexandre Wickham de L’Omerta française, livre paru en 1999, Sophie Coignard s’est fait une spécialité de dévoiler les secrets de la République. Elle explique comment fonctionne la loi du silence en France.

Le Figaro Magazine- Comment définissez-vous l’omerta française?

Sophie Coignard- En France, on constate un écart important entre la réalité et ce que les politiques disent de leur argent et de leur vie privée. Beaucoup se construisent une image favorable et la presse n’a aucun droit de suite pour vérifier si celle-ci est conforme. C’est ça l’omerta, un mot qui se réfère à une loi du silence, qui n’a pas été votée par le Parlement, qui n’est dans aucun code, mais qui s’applique beaucoup mieux que bien des textes légaux. Tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir et d’influence, y compris des journalistes, s’y plient. Pas parce qu’ils sont méchants, ou qu’il existe un grand manipulateur. Non, c’est une attitude sociale, un mélange de peur pour sa carrière et de connivence bien sentie.

En quoi l’affaire DSK s’inscrit-elle dans l’omerta

Elle se développe en dehors de l’omerta puisqu’elle est, ô combien ! publique. C’est même le contraire de l’omerta. Pour autant, en France, ses gardiens sont à l’œuvre. Quand Jack Lang fait cette déclaration scandaleuse -«il n’y a pas mort d’homme»-, il agit comme un «nettoyeur», pour faire oublier la gravité des accusations. De son côté, Elisabeth Guigou, quand elle s’offusque du traitement subi par DSK et souligne la présomption d’innocence, agit de même. Certes, la loi qu’elle a fait voter en France est plutôt bonne mais elle peut aussi servir à étouffer. Les images de New York étaient cruelles pour lui, mais la violence des réactions françaises va au-delà du respect de la présomption d’innocence. En France, on pense qu’un homme puissant doit être sur-privilégié.

Quant aux communicants qui ont mis au point les «éléments de langage», ils ont tenté de répandre la thèse suivante: «Cela ne ressemble pas au Dominique que nous aimons.» Voilà une autre dimension de l’omerta: la «com’». Dans le meilleur des cas, elle est vide de sens, dans le pire, elle confine au mensonge. Ignoraient-ils tous son comportement avec les femmes? Fallait-il glisser là-dessus? Leur avenir politique dépendait-il du succès de DSK? On touche là à une collusion d’intérêts: cela ne doit pas se savoir car le pouvoir nous tend les bras.

Les critiques contre la presse sont- elles justifiées?

Dire que la presse est complice, qu’elle n’a rien dit, n’est pas tout à fait vrai. Il suffit de relire les articles pour trouver de nombreuses allusions à son attitude envers les femmes. Mais tout cela était dit en termes choisis, pour initiés. Fallait-il aller au-delà? Dire, écrire, révéler exige des preuves. Il n’y a rien de pire que l’insinuation. Je crois que si un personnage politique fait des avances appuyées, dérangeantes, à des femmes journalistes, elles devraient rendre compte d’un tel comportement. Reste à savoir si directeurs et rédacteurs en chef seraient prêts à appuyer une telle démarche.

La vie privée doit être préservée, sauf quand elle empiète sur les affaires publiques. Mais l’investigation est compliquée. Il est rare de trouver un témoin prêt à parler, donc encore plus rare d’en trouver deux ou trois pour recouper l’information. Ensuite, il y a la menace judiciaire. D’une part, la loi sur la presse de 1881 exige que l’on produise toute la preuve de ce que l’on affirme ou que l’on puisse prouver sa bonne foi: sérieux de l’enquête, légitimité de l’information. C’est le cas de Denis Robert, qui n’a pas été condamné dans l’affaire Clearstream. Une vraie défaite de l’omerta!

D’autre part, l’article 9 du Code civil stipule que «chacun a droit au respect de sa vie privée». Dans ce cas-là, on n’a pas le droit d’apporter la preuve de ce que l’on avance. En cette matière, toutefois, la jurisprudence a un peu évolué. Quand un homme politique expose sa vie personnelle pour en tirer avantage – ce que DSK a fait avec Anne Sinclair -, les tribunaux sont plus cléments pour les journalistes qui démontent l’image fabriquée.

Enfin, il existe des exemples où vie privée et vie publique se recoupent. C’est le cas de Mazarine. François Mitterrand a utilisé des moyens de l’Etat pour la loger avec sa mère et la protéger, y compris avec des méthodes illégales comme les fameuses écoutes de l’Elysée ! Quand j’entends Alain Duhamel expliquer à la radio qu’il ne savait pas que Mazarine habitait quai Branly aux frais de la République, je me dis que certains se complaisent dans l’omerta.

Il n’y a pas que la presse qui se plie à la loi du silence. Que dire des traitements que des institutions comme la justice ou la police réservent à des hommes de pouvoir?

Bien sûr que les VIP bénéficient de traitements de faveur. Je me demande comment l’affaire DSK aurait été traitée si elle s’était produite dans un palace parisien. Les petites gens, les gens «normaux» se posent à juste titre la question. Le «deux poids, deux mesures» existe en France. Combien de fois, nous, journalistes, avons-nous entendu parler d’affaires étouffées par telle ou telle autorité. Le révéler risque parfois de mettre en danger, au moins professionnel, la source qui vous a fait la confidence. L’omerta, c’est exactement cela. Des gens très bien vous racontent quelque chose parce qu’ils ont été moralement choqués. Au bout du compte, ce n’est pas le fautif qui sera sanctionné mais celui qui a fait «fuiter» l’affaire.

Avez-vous subi des menaces, des pressions?

Jamais de menaces physiques. Mais nous avons subi deux sortes de pressions. La première, c’était une sorte de cordon sanitaire autour de nous. Comme si nous avions commis quelque chose d’inconvenant qui nous rendait infréquentables. Le succès de L’Omerta française a été notre chance. Cela a contrecarré l’ostracisme dont on voulait nous frapper. La seconde sorte de pression est d’ordre judiciaire. Il existe des personnages qui sont connus pour être des procéduriers. Il faut donc faire deux fois plus attention quand vous écrivez sur eux. Les avocats des journaux et ceux des éditeurs deviennent aussi plus attentifs, au point de rendre les textes totalement insipides. Cela devient absurde…

Donnez-nous les noms des procéduriers…

Je préfère ne pas les citer car ils pourraient s’en servir un jour devant la 17e chambre (qui juge les affaires de presse à Paris, ndlr)!

Depuis la publication de L’Omerta française en 1999, les choses ont- elles changé?

Oui, et dans deux directions contradictoires. D’un côté, les livres d’investigation se font plus rares, car les éditeurs ont peur des procès et des coûts qu’ils entraînent. De l’autre, face à une parole plus libérée et à un monde dominé par internet, où tout est publié, la justice évolue. Quand Cécilia Sarkozy a demandé la suspension du livre d’Anna Bitton Cécilia, portrait, elle a été déboutée par le tribunal. Or, ce livre dévoilait des détails de la vie privée du président de la République et de son ex-femme. En 1996, Le Grand Secret, de Claude Gubler, avait été interdit à la demande de la famille de François Mitterrand. Aujourd’hui, le tribunal le laisserait en librairie. D’autant que la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France dans ce dossier, considérant que la santé du président de la République était un sujet légitime, puisqu’il touchait à l’aptitude à exercer le pouvoir.

Voir aussi

Un siècle de pédophilie dans la presse (1880-2000): accusation, plaidoirie, condamnation

Anne-Claude Ambroise-Rendu

Le Temps des médias n°1

automne 2003

La médiatisation des abus sexuels dont sont victimes les enfants commence à la fin du xixe siècle. Elle ne sera pourtant ni dénuée d’ambiguïté, ni continue au cours du siècle qui suit. Néanmoins, on assiste à une mutation fondamentale dans l’histoire des mœurs : la pédophilie, hier encore taboue, a été mise au jour. La découverte des années 1880 correspond au temps de l’accusation ; après un net reflux éditorial du sujet, la révolution sexuelle des années 1970 voit se déployer une plaidoirie en faveur de la pédophilie ; enfin, les années 1990 sont le temps de la condamnation, accompagnée d’une réflexion qui place désormais l’enfant abusé au cœur de ses interrogations.

«Petites filles martyres. Saint-Étienne ». C’est sous ce titre que, le 6 janvier 1910, le Petit Journal présente une « abominable affaire ». Elle provoque, du reste, « une vive émotion » précise le chroniqueur. Deux fillettes de parents divorcés, vivant avec leur père, sont allées passer quelques jours chez leur mère remariée. Au retour, elles font de leur séjour « un récit tel que la justice est saisie : la mégère contraignait l’une à demeurer toute la nuit attachée, presque nue contre le lit, et pendait l’autre par les bras aux chambranles de portes ». Le Petit Journal évoque alors des « orgies » et des « scènes atroces où les pauvres petites sont martyrisées ». L’inceste et le sadisme sont comme d’habitude suggérés, sans être nommés, mais n’en sont pas moins présents. Ce récit est un exemple des thèmes nouveaux qui ont envahi les colonnes des faits divers depuis trois décennies.

La médiatisation des abus sexuels dont sont victimes les enfants – c’est-à -dire leur recensement, leur analyse et leur dénonciation dans l’espace public – ont longtemps été voués à une grande discrétion, pour ne pas dire au silence presque total : durant le xixe siècle, ils ne sont que très rarement évoqués dans la Gazette des tribunaux et uniquement s’ils sont accompagnés de crimes de sang.

Or, la fin du xixe siècle est, de ce point de vue, marqué par l’essor assez considérable des dénonciations d’attentats à la pudeur sur enfants, dans un contexte général de recul des autres crimes. Ce mouvement semble témoigner d’une prise de conscience de ce qu’est l’enfance, des questions nouvelles qui surgissent à propos de cet âge de la vie et du vaste mouvement de réflexion sur le statut de l’enfant dans la société : on voit se multiplier les enquêtes sur le travail des mineurs et apparaître une nouvelle législation à destination des enfants assistés.

La manière dont la presse aborde la question des abus sexuels sur enfant permet de distinguer quatre périodes dans ce siècle long, qui va de 1880 à 2000 : la découverte des années 1880, qui correspond aussi au temps de l’accusation ; le reflux, qui caractérise le demi siècle compris entre 1920 et 1970 ; la révolution sexuelle des années 1970, au cours de laquelle on voit se déployer une plaidoirie en faveur de la pédophilie ; et, enfin, le tournant des années 1990, avec la condamnation sans appel de cette pratique, qu’elle soit accompagnée ou non de violences.

Le temps de l’accusation

Le surgissement

Abus sexuels sur enfants et mauvais traitements, les deux sujets – indissociables à la fin du xixe siècle – font une percée dans la presse, et notamment dans les journaux populaires, au cours des années 1880. Puis ils subissent un recul quantitatif en 1890 et en 1900, suivi, en 1910, par une récupération qui perdure jusqu’en 1914 [1]. La Dépêche en vient même en 1910 à créer, dans sa rubrique de faits divers nationaux et locaux, une espèce de sous rubrique intitulée « les satyres » [2], dans laquelle elle multiplie les récits de viols ou d’attentats à la pudeur.

Cette évolution statistique des récits, qu’on peut repérer dans le Petit Journal et le Figaro, n’a pas grand-chose de commun avec les statistiques officielles ou les conclusions chiffrées obtenues par Anne-Marie Sohn [3]. Mais ce décalage partiel entre la presse et les statistiques officielles n’est peut-être en somme que le retard mis par la presse à s’emparer du sujet pour le transporter dans l’espace public. Il montre, en tout cas, qu’on a affaire à une question inédite embarrassante. Néanmoins, cet embarras, dont on analysera quelques signes, ne voue pas les journaux au silence qui reste, en revanche, dominant dans le discours médical et juridique : nombre d’ouvrages sur le viol et l’attentat à la pudeur n’évoquent même pas la question des enfants.

Il n’est donc pas absurde d’imputer la recrudescence de ces récits dans la presse à un recul du seuil de tolérance à l’égard de ce type de criminalité. La presse enregistrerait ainsi l’indignation croissante éprouvée un peu partout devant les crimes sexuels, particulièrement lorsqu’ils sont commis sur des enfants. Elle se ferait ainsi l’écho presque direct d’un éveil des sensibilités qui conduit à multiplier les dénonciations.

L’année 1898 est d’ailleurs marquée par le vote de la loi sur la répression des violences, voies de fait, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants [4]. L’enfance, qui incarne l’avenir de la nation, est devenue un des soucis majeurs de la IIIe République. Et le discours nouveau qui se développe à son sujet constitue une des réponses, parmi d’autres, au nationalisme et à l’inquiétude liée à la dénatalité et la dégénérescence.

Néanmoins, le thème représente un pourcentage infime de l’ensemble des récits de faits divers de la période, et les récits qui s’y rapportent sont souvent réduits au minimum, quelques lignes à la fois allusives et sèches. En outre, il reste souvent associé aux crimes de sang et perd ainsi une partie de sa spécificité : nombre de viols et d’incestes sont mêlés à des assassinats. Les crimes retentissants qui font alors la une de la presse populaire – Vacher l’égorgeur de bergères en 1897, Soleillant assassin de la petite fille de ses voisins en 1907, Corbin le tueur d’enfants en 1910 – ont cependant le mérite d’attirer l’attention publique sur la question.

Les caractéristiques du crime

Crime de « satyre » commis dans plus de la moitié des cas sur une petite fille, l’abus sexuel provoque un faisceau de questions. La plus grave, sinon toujours posée du moins souvent suggérée, concerne le consentement de la victime. Victime ou complice ? s’interroge la presse à propos des petites et jeunes filles – jamais des garçons –, manifestant ainsi que règne une suspicion largement importée du discours médical [5] et juridique. En 1904, le Parlement fait voter une loi concernant « l’éducation des enfants difficiles et vicieux de l’Assistance publique », ceux qui, précisément, avaient subi des sévices sexuels. Cette suspicion est encore plus sensible pour l’inceste : ici, la mission que s’attribue la presse consiste à lever ou confirmer le doute qui plane sur la responsabilité de la victime. Ceci explique la lourdeur axiologique et le moralisme qui pèsent sur tous ces récits. Du reste, ce moralisme a plutôt tendance à s’alourdir avec le temps, parallèlement à la domination croissante de l’euphémisme. En effet, à partir de 1890, les journaux renoncent de plus en plus souvent à parler clairement du crime ou du délit sexuel sur enfant et se réfugient dans l’allusion comme si la force du tabou l’emportait.

Le viol ou l’attentat à la pudeur ne sont presque jamais clairement nommés. On les devine sans qu’ils soient dits. Il faut une lecture attentive, la présence d’une série d’indices convergents (l’agression d’un homme sur une enfant par exemple, l’absence de violences), doublée de la découverte dans d’autres titres de la réalité de l’acte, pour conclure avec certitude qu’il s’agit bien là d’un crime sexuel. Parfois, du reste, l’incertitude subsiste [6].

L’événement n’est pas décrit, les journaux se contentant de signaler et de qualifier, pour les condamner, des actes qu’ils se refusent au fond à relater. « Derniers outrages », « odieux attentat », « attentat criminel », « odieux outrages », « odieuses violences », « crime odieux », « affaire délicate » tels sont les euphémismes grâce auxquels on reconnaît le crime sexuel qui est évalué en même temps qu’il est annoncé. Cette confusion est d’autant plus éclairante qu’elle s’oppose en tout point aux descriptions hyper-véristes des corps des enfants martyrs : lorsque, dans la presse de la fin du xixe siècle, le naturalisme cède le pas à l’allusion, c’est que ce réel inassimilable et tout juste avouable est de l’ordre du sexe. On juge et on dénonce pour n’avoir pas à dire ; on s’indigne pour échapper aux exigences de la description et de l’explication.

À partir de 1910, les journaux deviennent un tout petit peu plus précis et, du même coup, moins strictement moralisateurs en parlant de « violences spéciales sur une fillette » [7], « attentat aux mœurs avec violences » [8]. Tous continuent de considérer que, pour les affaires de viols, les débats des tribunaux ne peuvent faire l’objet d’un compte rendu :

« Affaire de mœurs pour les débats de laquelle M. l’avocat général Le Gall aurait certainement mieux fait d’insister pour obtenir de la cour qu’elle prononçât le huis clos. Pour nous qui ne tenons pas à nous rendre complice d’un quelconque outrage à la pudeur, nous passerons sous silence les détails de ce procès » [9].

« Les détails de cette affaire sont tellement immondes qu’il n’est pas possible d’en dire davantage » [10].

L’économie du silence qui caractérise ces récits est en fait une économie du refus qui correspond à l’intolérance avouée, officielle et radicale à l’égard des choses du sexe du xixe siècle finissant. Ce faisant, la presse manifeste différents types de renoncements qui affectent son fonctionnement habituel. Renoncement à l’enquête d’abord : le rédacteur ne prétend pas un instant mener ou avoir réalisé une enquête, même dans les cas de viols mystérieux à coupable inconnu, à l’inverse de ce qui se passe pour la plupart des autres faits divers. Renoncement au témoignage, ensuite et surtout, puisque les agresseurs, une fois arrêtés, ne sont jamais « entendus », à l’inverse de ce qui se passe pour la plupart des autres criminels ; pas plus que leurs victimes, du reste, qui sont des êtres sans parole. Les enfants demeurent des victimes muettes, absentes en somme, ou pour mieux dire des « idées de victimes ».

Le reflux (1920-1970)

Ces caractéristiques du récit de viol d’enfant et d’inceste restent globalement les mêmes au cours du demi-siècle qui suit. En revanche, la question perd en visibilité puisque la période qui va de 1920 à 1970 est marquée par un reflux assez sensible des récits d’abus sexuels sur enfants. Plus rares qu’auparavant, ces récits voient également leur trame narrative s’assécher si considérablement qu’ils ressemblent de plus en plus à des dépêches d’agence. En 1935, Le Petit Marseillais intitule ainsi le récit d’un procès : « un triste individu est sévèrement condamné » et fait le compte-rendu suivant : « une fillette de 6 ans dont il était le parrain étant venue jouer avec ses enfants, cet individu en abusa. À l’instruction l’accusé a avoué, mais aujourd’hui il se rétracte et clame son innocence devant les juges populaires. Le Docteur Rousselier, expert aliéniste, conclut à la “responsabilité atténuée†». Il est condamné à cinq ans de travaux forcés [11].

C’est encore l’assassinat qui sert de révélateur : au mois de mai 1950 Le Provençal signale qu’un jeune homme de 20 ans est arrêté à la suite de la découverte des ossements d’un petit garçon disparu l’année précédente. Il avoue, alors, et l’assassinat dont il s’est rendu coupable et le viol qu’il a commis en 1946 sur une petite fille de cinq ans [12]. Et si le sang est souvent l’occasion du dévoilement des sévices sexuels, il n’autorise pas davantage de clarté sur ces épineuses questions. Euphémisation et allusion, périphrases embarrassées restent alors la norme absolue, comme si ce contournement lexical permettait de tenir la chose à distance, voire de la nier, comme c’est le cas dans les relations du procès Violette Nozière [13]. En 1964, L’Aurore relate le double meurtre à domicile d’un père et de sa fille et évoque la possibilité d’un inceste. Sous un titre pourtant éloquent – « C’était un drame de l’inceste » – le quotidien publie un très court article, renonçant « par considération pour ses lecteurs à donner de plus ample commentaire à cette affaire » [14].

La parole des enfants est toujours largement sujette à caution. Lorsqu’en 1960, André Le Troquer, ancien président de l’Assemblée nationale, est condamné avec 23 personnes pour ce que la presse appelle alors une affaire de « Ballets roses » [15], la moralité des jeunes filles est examinée de très près, puisque « certaines, il est vrai, abusaient des maquillages et des décolletés » affirme Le Parisien libéré [16].

Globalement, les violences sexuelles ne font toujours pas partie du dicible du discours social, dans la presse comme dans les ouvrages de médecine, le corps médical français continuant de nier la réalité des sévices sexuels à enfants. Le moteur de cette cécité semble être le moralisme ambiant qui conduit les observateurs à évacuer l’enfant de la scène. Les actes commis par ces hommes sur des enfants ne sont jamais condamnés au nom des conséquences qu’ils peuvent avoir sur le psychisme de l’enfant, au nom des dégâts qu’ils ont pu susciter. « Actes immoraux », « outrages à la pudeur » lit-on de manière répétitive, et ces désignations non commentées montrent que ce qui est en cause, ce sont ces notions – larges, floues, abstraites –, que sont la morale et la pudeur, bien plus que des actes qui affectent l’existence, la sensibilité et l’avenir d’un enfant, des actes susceptibles de détruire un individu. De fait l’enfant, grand absent de ces récits, n’apparaît que lorsqu’il est soupçonné de complaisance. Donc il n’est pas en question, au sens strict : il n’est que le corps du délit, rien de plus.

Ce qui est blessé par les abus sexuels commis sur des enfants, lit-on en filigrane des récits qu’en fait la presse, ce sont moins les enfants que la société, son honneur et sa moralité. On assiste ainsi à un glissement – au demeurant classique dans le monde des faits divers – du singulier au collectif. À ceci près que ce passage s’accompagne ici, pour les victimes, d’une perte considérable de sens et qu’il se fait au détriment d’une possible réparation, voire d’une remédiation. Et c’est cette approche, exclusivement moralisante, qui semble pouvoir expliquer le tournant de la période suivante.

La Révolution sexuelle des seventies : le temps de la plaidoirie

Dans le sillage de mai 68, la parole et les corps sont libérés. Du même coup, la presse lève le voile qu’elle tenait pudiquement étendu sur la pédophilie – le mot apparaît alors – et l’inceste. Pour les dénoncer avec violence ou – et c’est la grande nouveauté de la décennie – pour leur rendre leur dignité : en les inscrivant dans une remise en question globale et radicale de l’ordre social et moral. C’est le temps de la plaidoirie. De ce point de vue, la remise à l’honneur de la pédophilie participe du même mouvement qui conduit les intellectuels, et parmi eux la rédaction de Libération, à investir les délinquants d’une véritable mission sociale et à leur conférer un statut contestataire de la société bourgeoise. Alors que Foucault se fait le défenseur de Roger Knobelspiess, des journalistes de Libération rencontrent secrètement Mesrine en rupture de ban et publient leur entretien [17].

Une certaine permissivité intellectuelle régnait déjà au profit des pédophiles. Illustrée sur un mode mineur par la notoriété sans nuage d’un Gide ou d’un Montherlant, et même par celle, plus contestée, dont a bénéficié Roger Peyrefitte, elle se manifeste désormais plus résolument dans la manière dont certains journaux se transforment en tribune, vantant toutes les sexualités alternatives, parmi lesquelles la pédophilie trouve sa place, aux antipodes de la réprobation et de la condamnation. Une pudeur extrême règne encore dans les médias au début des années 1970 en matière de sexe et de discours sur le sexe. En mai 1971, Michel Polac est sanctionné par le conseil d’administration de l’ORTF pour un épisode de son émission Post-scriptum, diffusé le 20 avril. Polac avait invité Louis Malle à présenter « le Souffle au cœur », film qui traitait de l’inceste. Les invités présents, Alberto Moravia, le professeur Grassé, biologiste, évoquèrent la question de l’inceste tout au long de la soirée. Est-ce la liberté du ton (l’inceste n’y était ni condamné ni loué, mais analysé comme une donnée avec laquelle une société doit composer ou dont elle doit se débarrasser) ? L’émission disparaît dans le courant du mois de mai, Michel Polac refusant d’accepter la proposition de l’ORTF visant à la transformer en émission mensuelle. Les rédacteurs et les lecteurs de Télérama et de Télé Sept jours s’en émurent quelque peu, au nom de la liberté d’expression, tout en affirmant que le sujet avait de quoi choquer et qu’il avait été traité avec une bien grande légèreté [18]…

C’est pourquoi l’évolution des années qui suivent équivaut à une vraie rupture culturelle et morale : une partie de la presse renonce à la discrétion qui était jusqu’alors la sienne sur les choses du sexe, quelles qu’elles soient, et à la réprobation sans nuance dont elle entourait les pédophiles et les pères incestueux. Au nom de la libération des mœurs, du droit à la différence des « amours minoritaires » [19] et de la contestation de l’ordre bourgeois, Libération accueille Tony Duvert et Gabriel Matzneff, interviewés par Guy Hocquenghem.

Les livres de Tony Duvert décrivent des activités pédophiles sans dissimuler, et même en revendiquant leur caractère autobiographique. Descriptions de scènes de drague, de fellation, de sodomie avec enfants, tout ceci est contenu dans cette littérature, bientôt promue par Le Gai pied, journal des homosexualités, dont le numéro 0 paraît en février 1979. La levée du tabou n’est pas isolée. Elle accompagne la défense de la liberté sexuelle, de l’avortement et de la prostitution, mais s’appuie aussi sur la contestation d’une éducation répressive qui brime les désirs et les pulsions des enfants, sur la mise en cause des droits culturels exclusifs de la famille et de la prééminence de mères dénoncées comme castratrices (Tony Duvert parle du « matriarcat qui domine l’impubère » [20]). Tout est mis sur le même plan, au nom du droit à la différence : amours libres, couples informels, homosexualité, zoophilie, pédophilie.

Du reste, la pédophilie est définie comme une culture [21] qui cherche à briser la « tyrannie bourgeoise qui fait de l’amoureux des enfants un monstre de légende » [22]. Libération affirme vouloir tout simplement « traiter des relations entre les gens comme des faits de société (…) et ne pas les ghettoà¯ser, en circuits fermés et cinémas spécialisés » [23]. C’est pourquoi le quotidien ouvre ses colonnes à ceux qui, attaqués par la presse bien pensante, tiennent à s’expliquer. Ainsi, les 26 et 27 janvier 1979, Jacques Dugué, mis en cause pour attentat à la pudeur sur mineurs sans violences, évoluant, selon Libération, dans l’univers des « couples échangistes, qui se passent des photos d’enfants » et loué pour « sa franchise quant à la sodomie », publie une lettre écrite depuis sa prison. Sur un mode plus direct, moins élaboré que les écrivains, il défend en réalité les mêmes thèses : les lois actuelles oppriment les enfants qui, dès 12 ou 13 ans, sont dotés d’une sexualité. Décrivant une famille « heureuse et unie » dans laquelle le beau-père « fait l’amour avec sa femme mais aussi avec les garçons et surtout celui de 11 ans et pas en catimini, dans le lit conjugal », il demande instamment qu’on laisse aux parents le soin d’assurer l’éducation sexuelle de leurs enfants. Et il oppose la gentillesse, l’ouverture d’esprit, la gaieté, la tolérance et le pacifisme des jeunes garçons qu’il a aimés et qui sont devenus adultes, à l’égoà¯sme, la jalousie, la méchanceté, la bêtise, l’hypocrisie et le racisme des couples hétérosexuels qui « souvent croient en Dieu ! » Le seul tabou reconnu par Jacques Dugué reste l’usage de la violence. « Qu’on ne laisse subsister des lois que pour des actes sexuels consommés avec violence qui sont d’ailleurs le plus souvent le fait d’hétérosexuels irascibles sur des petites ou des jeunes filles ». Mais pour les autres, invoquant la « loi naturelle » et les « 4 milliards de spermatozoà¯des fabriqués par un homme au cours de sa vie », il interroge : « Pourquoi un homme n’aurait-il pas le droit d’aimer un enfant ? » [24]

Une des grandes nouveautés dans cette sortie du silence et de l’opprobre, c’est la place nouvelle faite à l’enfant : le voici enfin au cœur du débat, présenté comme une victime manipulée, abusée, souffrante et possiblement détruite par ceux qui condamnent la pédophilie, défini comme un être autonome et conscient, capable de discernement et de choix, et surtout habité de désirs par ceux qui défendent la pédophilie. Non que la parole soit donnée aux enfants par la presse, mais au moins sont-ils évoqués comme des personnes et des sensibilités et pas seulement comme les purs objets sur quoi est perpétré un délit ou un crime.

Cette position vaut à Libération quelques ennuis. En mars 1979, le journal titre triomphalement sur « les outrages de Libération » et annonce que, depuis 19 mois, il a subi 9 inculpations pour outrages aux bonnes mœurs et incitations à la débauche. Ces poursuites sont présentées par Serge July comme des manœuvres visant à obtenir du journal « qu’il s’autocensure et revienne à une conception plus classique de la presse », c’est-à -dire au respect du partage traditionnel entre politique et sexe. Ce que visent le garde des Sceaux et le Parquet, c’est le dessèchement et la sclérose d’une presse trop innovante, une presse qui, en l’occurrence, « respecte le mouvement, les mouvements contradictoires et multiples de la vie », affirme-t-il. C’est la liberté de la presse qui est ici mise en péril, et Jean-Luc Hennig a cette formule : « on n’a pas eu Libération par la politique on l’aura par le cul » [25]. Petites annonces demandant des mineurs de 12 à 18 ans, témoignages de lecteurs, dessins [26], ainsi qu’un article annonçant la naissance du Front de libération des pédophiles, paru en mai 1977, ont en effet été attaquées par le Parquet, au nom de la protection de l’enfance. Cette rafale judiciaire est interprétée par le quotidien comme la riposte des censeurs, de la société oppressive, de l’ordre moral à sa lutte révolutionnaire, le triomphe de France Soir ou de Minute, journaux bien pensants et réactionnaires.

Libération n’est pas tout à fait isolé, cependant, dans cette défense de la pédophilie ; Le Monde, quoique plus prudemment, s’y livre aussi. Et plus prudemment, parce que le biais est ici plus strictement littéraire : c’est souvent via la critique de livres que la pédophilie émerge de l’océan de silence et de réprobation où elle gisait. En octobre 1976, un album publié par Schérer et Hocquenghem est ainsi salué : « les auteurs ne cachant pas que le corps des enfants – sexué, désirant, désirable, ludique – les intéresse. Leur livre n’est pas « à mettre entre toutes les mains » aurait-on dit naguère. On serait bien embarrassé, aujourd’hui, de préciser lesquelles. Celles des parents, peut-être. » [27] En novembre de la même année, c’est Gabriel Matzneff qui pose la question : « L’amour est-il un crime ? », dénonçant la longue détention provisoire dont sont victimes depuis trois ans un médecin et ses amis pour « une simple affaire de mœurs, où les enfants n’ont été victimes de la moindre violence, mais au contraire, ont précisé au juge instructeur, qu’ils étaient consentants et que cela leur avait été fort agréable ». Lui aussi plaide pour le respect des « pratiques sexuelles chez la très jeune fille ou le très jeune garçon ». Plus averti que ses compagnons, il invoque en revanche les articles 330 et 331 du Code pénal, complétés par des ordonnances vichyssoises et qui opèrent une discrimination entre l’hétérosexualité et l’homosexualité en matière d’attentat à la pudeur [28]. Deux ans plus tard, en 1978, le même récidive dans le compte rendu fait par Le Monde des livres du dernier ouvrage de René Schérer et Guy Hocquenghem : « sous le prétexte de « protéger » l’enfant, la société adulte trace autour de lui un véritable cordon sanitaire. […] Jadis on expliquait à l’enfant que la masturbation rendait fou ; à présent on lui apprend à se méfier des vilains messieurs et à les dénoncer à la police » [29].

Le ton commence à changer un peu l’année suivante sous la plume d’Eveline Laurent qui, quoique séduite et touchée par ceux qu’elle appelle « les nouveaux pédophiles », conteste néanmoins « la justesse de leur raisonnement ». « Est-il possible de croire totalement clairvoyant, par exemple, ce « touriste » quand il décrit Manille où la prostitution d’enfants s’exercerait sur un mode paradisiaque avec bénédictions (du père, de la grand-mère, du patron) à l’appui ? […] On retiendra ce qu’on voudra des propos de Françoise Dolto (drôlement traitée de « Savonarole des nurserys ») et pour qui toute séduction d’un enfant par un adulte laisse au premier un traumatisme ineffaçable, il semblerait en tout cas mal venu d’oublier totalement les liens unissant séquelles du colonialisme, prostitution et misère dans certains pays ». Du reste, le même jour et sur la même page, Roland Jaccard présente le premier livre de Nancy Huston, Jouer au papa et à l’amant. L’ouvrage, assez offensif, dénonce la bonne conscience hypocrite qui « sous la double bannière de la liberté d’expression et de la liberté du désir transforme les petites filles en femmes-objets » [30]. En 1980, pourtant, Roland Jaccard salue, dans Le Monde des livres, la dernière publication de Tony Duvert, L’enfant au masculin, avec ces mots : ce livre « traite d’un sujet qui chagrine les familles, indigne les vertueux, dérange les plus permissifs et choque même les professionnels du scandale : la pédérastie ». Et Jaccard loue cette « pensée si généreuse » qui débusque les « hypocrisies » [31].

Enfin, en 1981 encore, Philippe Sollers mêle critique et louanges à propos du dernier livre de Gabriel Matzneff. Reconnaissant en lui un libertin métaphysique, qui « réinvente la transgression, le scandale en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la loi : la chasse aux mineurs », il ajoute : « Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. Je vois que cela a lieu. J’essaye de comprendre cette fantaisie obstinée, peinte par ses illustrateurs comme un paradis ». Plus loin il explique comment la « pédérastie allusive de Gide [est] ici dépliée, déployée, industriellement décrite » et commente : « il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril » [32].

Le tournant des années 1990 : la condamnation

L’affaire complexe des lieux de vie Coral en octobre 1982 ne contribue guère à clarifier les choses, puisqu’elle tourne assez rapidement au roman policier où se mêlent dénonciations politiques et implications diverses. En outre l’affaire du Coral attire surtout l’attention sur les lieux de vie, remet en question l’innovation psychiatrique des années 1970, plus qu’elle ne permet de poser clairement les termes du problème [33].

Il faut donc attendre les années 1990 pour voir se briser complètement la loi du silence et s’ouvrir le temps de la réflexion. Il semble que, sur ce point, le coup d’envoi ait été donné par l’émission de Mireille Dumas Bas les masques, consacrée au printemps 1995 à l’enfance maltraitée. Le soir même de l’émission le thème était évoqué au journal télévisé de 20 heures par un journaliste parlant de 4 000 cas d’abus sexuels commis (entendons dénoncés) pour la seule année 1994. Voici venu le temps d’une condamnation sans appel et, si ce n’est absolument sans ambiguà¯té, au moins dépouillée des réserves et des ambivalences qui étaient celles de la période précédente. Car l’absolue nouveauté de Bas les masques, c’est que, pour la première fois, on y entend et on y voit les victimes : ces enfants à qui on n’ose plus demander s’ils étaient consentants ou non, qui disent sans équivoque leur souffrance. Pour la première fois, un média évoque les effets de la pédophilie sur les enfants, laissant aux témoins le soin de dire leur mal être, leur incapacité à oublier, à se construire une vie heureuse et équilibrée. À partir de cette date, les médias sont plus soucieux de mesurer le phénomène et de dénoncer l’exploitation sexuelle des enfants. On hésite également moins à reconnaître que, bien souvent, c’est la famille qui est le grand pourvoyeur des abus sexuels. On se met à parler en abondance du commerce de la pornographie infantile, de la prostitution et du trafic d’enfants. Ceci explique la mobilisation des médias autour de l’affaire Dutroux en 1996, alors même que le sujet était déjà devenu depuis plusieurs mois un de ces thèmes porteurs dont les magazines aiment à alimenter leurs pages ou leur heure d’antenne.

On assiste donc à une mutation fondamentale dans l’histoire des mœurs : la pédophilie, hier encore taboue – tabou dont la puissance confirme ce que dit Michel Foucault, des sociétés modernes qui « se sont vouées à parler toujours du sexe en le faisant valoir comme le secret » – a été mise au jour, l’aveuglement a reculé devant la force de l’injure, comme hier il a reculé pour le viol. Longtemps vouées au demi-mot et à la discrétion, au moralisme lourd d’une société embarrassée, les affaires de pédophilie et d’exploitation sexuelle de l’enfant sont aujourd’hui sous le feu des projecteurs de la presse, et l’enfant y occupe enfin une place centrale.

Sujet éminemment délicat que celui-ci, difficile à traiter pour les médias, à qui on reproche d’exagérer les problèmes, de brouiller les pistes et de jouer potentiellement un rôle d’excitant (« Parler la perversité, n’est-ce pas la légitimer ? », s’interrogeait Jean-Paul Aron, à propos de l’homosexualité [34]), alors qu’ils ont indéniablement aussi le mérite, sinon – comme ils l’affirment parfois – de faciliter la découverte de cas, du moins d’aiguiser la sensibilité du public.

[1] Dominique Kalifa, L’Encre et le sang, Paris, Fayard, 1995 p. 122

[2] La Dépêche, 7, 9, 16, 21, 23, 25 janvier, 19 et 25 juin 1910.

[3] Anne-Marie Sohn, « Les attentats à la pudeur sur les fillettes en France (1870-1939) et la sexualité quotidienne », Mentalités, n° 3, numéro spécial sur les Violences sexuelles, 1989, p. 71-111.

[4] Journal Officiel, 21 avril 1898.

[5] Le docteur Thoinot, Attentat aux mœurs et perversions du sens génital, publié en 1898, explique que « le viol n’existe pas au-dessous de six ans, et reste exceptionnel jusqu’à dix ans » et qui insiste particulièrement sur la question des « faux attentats » assimilant ordonnances de non lieu et accusations infondées.

[6] Un ouvrier serrurier âgé de 47 ans, (…) que sa femme avait quitté il y a environ un mois, était resté seul avec trois petits enfants et sa fille Thérèse âgée de dix-sept ans. Mardi soir il s’est jeté sur cette dernière et l’a odieusement maltraitée. Son crime accompli, le misérable a pris la fuite ». Le Petit Journal, 1er janvier 1900. Le récit est si allusif que seuls les âges respectifs des protagonistes, la mention faite de la brutale solitude sexuelle du coupable et le très symptomatique « odieusement » permettent de conclure – sans certitude absolue – à une agression de type sexuel.

[7] Le Petit Journal, 6 janvier 1910.

[8] Le Petit Journal, 13 janvier 1910.

[9] La Dépêche, 12 février 1898.

[10] Le Figaro, 14 novembre 1880.

[11] Le Petit Marseillais, 10 mai 1935.

[12] Le Provençal, 21 mai 1950.

[13] Violette Nozière pour se justifier d’avoir assassiné son père accusait ce dernier d’inceste. Il l’aurait même obligée à avorter (Le Petit Journal, 16/12/1934). Sur ce procès voir le Petit Journal, le Figaro, L’Humanité, oct-déc 1934

[14] G. Auclair, « Meurtre, inceste, énigme. Étude comparée de presse », Revue française de sociologie, vol. VII, n° 2, 1966, pp. 215-228.

[15] France Soir, 11 juin 1960.

[16] Le Parisien libéré, 10 janvier 1960.

[17] Libération, 3 janvier 1979.

[18] Télérama 22 et 29 mai 1971 ; Télé sept jours, 22 mai 1971.

[19] Libération, 10 avril 1979.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Libération, 7-8 mai 1977.

[23] Libération, 1er mars 1979.

[24] Libération, 26 et 27 janvier 1979.

[25] Libération, 1er mars 1979.

[26] En particulier cette œuvre du groupe Bazooka reprise de la revue Regards modernes, et montrant une fellation réalisée par une petite fille, sous le titre « apprenons l’amour à nos enfants », publié le 5-6 /11/1978 dans la page d’annonces « Taules ».

[27] Signé R.-P.D., Le Monde, 15 octobre 1976.

[28] Le Monde, 7-8 novembre 1976.

[29] Le Monde, 17 février 1978.

[30] Le Monde, 31 août 1979.

[31] Le Monde, 14 novembre 1980.

[32] Le Monde, 25 septembre 1981.

[33] Il faut tout de même signaler un article publié par Guy Hocquenghem dans Libération, à cette occasion qui rappelle à juste titre que la « pédophilie n’a jamais été en tant que telle un délit dans le code pénal », 20 octobre 1982.

[34] Jean-Paul Aron, Le Pénis et la démoralisation de l’occident, Paris, Grasset, 1978, p. 26 ;

Voir enfin

A Change in French Sexual Views

Katrin Bennhold

The NYT

May 31, 2011

PARIS — Within hours of Dominique Strauss-Kahn’s arrest on charges of attempted rape in May, a French journalist who claimed she had been sexually assaulted by the former head of the International Monetary Fund in 2002 hinted that she might file her own legal complaint.

Since last week, at least two French women have brought sexual harassment suits against a junior minister in President Nicolas Sarkozy’s government, alleging repeated abuse between 2007 and 2010. The minister, Georges Tron, was hastily persuaded to resign.

Whether or not the accusations turn out to be true — both men deny all wrongdoing — the decision of several French women to go to the police after years of keeping quiet raises an intriguing question: Has the 32-year-old Guinean chambermaid who reported what she alleges was an attempt by Mr. Strauss-Kahn to force himself on her in a New York hotel on May 14 forever changed what French women will tolerate?

In the latest incarnation of the familiar trans-Atlantic values standoff, the U.S. tabloid press had a field day with the promiscuous reputation of the man who until less than a month ago was France’s presidential favorite, dubbing him “Le Perv” (The New York Daily News) and the “frog who was one horny toad” (The New York Post). The subtext is clear: With their famously liberal attitude to sex, the French have bred excess and impunity.

The Parisian establishment, meanwhile, retorts that, if anything, their country’s libertine tradition may well do better at containing unhealthy sexual urges than a repressive “Puritan” (read: American) one. Womanizing and rape, they note, are two entirely different things.

Both sides are missing the point: This isn’t about morality, this is about equality. French women may be as sexually liberated as French men. But in power, as in sexuality, they remain deeply unequal, and that can all too easily distort the notion of consent.

“It’s a slippery slope,” said Michelle Perrot, a gender historian and author. “In France, we’ve never completely shed the pre-revolution tradition of gallantry that puts women in a subordinate role and ultimately turns them into sex objects. In the ’60s, women wanted to be liberated of all the taboos, and as far as sexuality was concerned, we went very, very far.”

But, she added, “Our sexual revolution was never egalitarian.”

You only have to ride the Paris subway or walk down the Champs-Élysées in a skirt to understand what she means. But while the flood of unsolicited macho attention in public places can be unpleasant, the real problem starts behind the closed doors of a private sphere that is jealously protected in France — particularly in the higher echelons of power, which are more blatantly male dominated than in many neighboring countries.

France ranks 46th in the World Economic Forum’s 2010 gender equality report, trailing not just the United States and most of Europe, but also Kazakhstan and Jamaica. Eighty-two percent of parliamentary seats are occupied by men, and there isn’t a single female C.E.O. running a company listed on the flagship CAC 40 stock index.

Tradition holds that, before the French Revolution, the country’s all-powerful kings took advantage of their right to sleep with female servants. These days, French politicians have mistresses everyone whispers about but few dare to report on (perhaps because several of them are female journalists).

In a 2006 French best seller about politics and sex titled “Sexus Politicus,” the authors Christophe Deloire and Christophe Dubois describe the adventures of powerful men in astonishing detail, though often hinting at, rather than spelling out, their transgressions. (There is a special chapter on Mr. Strauss-Kahn, describing him as the “archetype of the sexus politicus.”)

This informal code of silence has long created a sense of impunity in the elites, said Geneviève Fraisse, author of a 2007 volume, “On Consent.”

“Womanizing and rape are of course two different things,” she said. But on a sliding scale from aggressive courtship to harassment to sexual assault to rape, the borders between each of the categories are much harder to pin down, she said, especially in a country where the law itself was vague for a long time.

While both rape and sexual harassment have been criminal offenses in the United States since the 1960s, a dedicated law making rape a crime in France came into force only in 1980. A first narrowly defined piece of legislation on sexual harassment followed in 1992, with a broader definition coming into force only in 2002.

It is difficult to compare rape statistics across countries, even within Europe. Data collection criteria differ widely, and higher rape statistics are just as likely to indicate a more pro-active law enforcement regime that encourages women to come forward as a high incidence of sexual violence.

What seems clear, though, is that French women shy away from reporting rape. Government surveys suggest that about 75,000 women in France are raped every year, or about one every seven minutes. But only about 10 percent of them go to the police. (In an apparent sign of how intertwined the rape taboo appears to be with status, 9 in 10 reported rapes happen in a working-class milieu, a recent study showed.)

Rape is in many ways the ultimate expression of an unequal status of women.

The number of consenting mistresses and prostitutes Mr. Strauss-Kahn may or may not have entertained over the years, and the number of times he attended a high-society swingers’ club a stone’s throw from the Louvre, are utterly irrelevant to the legal case against him.

But the questions it has raised about an ancient and deep-seated taboo about sexual violence in French society could mark a watershed in gender relations here.

On May 22, several hundred Parisians marched in the capital against sexism and the dominance of men, waving banners demanding, “Take the men out of the cave.”

Well-informed French journalists hint that more women may yet be emboldened to come forward with tales of past sexual harassment.

“This affair has been a catalyst,” Valérie Touranian, editor of Elle magazine in France, said in the Sunday newspaper Le Journal du Dimanche. “Some women are asking themselves what it really means to consent.”

“There will be a before and an after,” she said.

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