Affaire DSK: Séduction en-deçà de l’Atlantique, viol au-delà (From Antioch to Sofitel: Blame it all on date rape!)

Oui, j’aime les femmes… Et alors ? (…) Depuis des années on parle de photos de partouzes géantes, mais je n’ai jamais rien vu sortir… Alors qu’ils les montrent ! Dominique Strauss-Kahn
Qu’est-ce qu’ils vont sortir ? Une photo de moi en train de tirer une gonzesse ? Qui voudra publier ça ? DSK
J’en suis plutôt fière ! C’est important de séduire pour un homme politique. Anne Sinclair (2006)
Je ne voulais pas être jusqu’à la fin de mes jours la fille qui a eu un problème avec un homme politique. Tristane Banon (journaliste, fille d’élue socialiste)
Je pense que M. Strauss-Kahn a abusé de sa position dans sa façon de parvenir jusqu’à moi. Je vous ai expliqué en détail comment il m’a convoquée plusieurs fois pour en venir à me faire des suggestions inappropriées. Malgré ma longue vie professionnelle, je n’étais pas préparée à des avances du directeur général du FMI. (…) Je crains que cet homme n’ait un problème qui, peut-être, le rend peu apte à diriger une organisation où travailleraient des femmes. Piroska Nagy (ancienne économiste du FMI)
Qui n’a pas été coincé par DSK ? C’est un homme qui aime la chose! Danièle Evenou (comédienne et épouse de l’ancien ministre socialiste Georges Fillioud, Europe 1)
Dominique a fait beaucoup pour l’Afrique. Qui s’occupera des pays pauvres maintenant ? (…) Je pense que Dominique devrait lui demander pardon. Nafissatou l’acceptera, j’en suis sûr. Baba Sylla (président de la communauté guinéenne (Guinée-Conakry) de New York, se présentant comme le « frère » de la femme de chambre du Sofitel)
Quand un homme agresse une femme, je ne protège plus son anonymat(…) Il voulait des filles américaines.(…) En janvier 2006, une des filles l’avait trouvé brusque et en colère, et avait refusé de le revoir. » En septembre de la même année, une autre prostituée d’origine brésilienne se serait aussi plainte d’avoir été malmenée, selon « Manhattan Madam ». Kristin Davis (surnommée « Manhattan Madam »)
Quand on connaît un tout petit peu le système américain (…) alors qu’il n’y a pas mort d’homme, ne pas libérer quelqu’un qui verse une caution importante, ça ne se fait pratiquement jamais. Jack Lang (France 2.)
Je suis certain, enfin pratiquement certain, qu’il n’y a pas eu une tentative violente de viol, je ne crois pas, ça, je connais le personnage, je ne le pense pas. Qu’il y ait eu une imprudence (…), je sais pas comment dire, un troussage … un troussage, de domestique. Jean François Kahn
Ainsi, pour Jean-François Kahn, il existe plusieurs sortes de viols. Les «viols violents», tout d’abord. On en déduit par nécessité qu’il existe des viols moins violents, des viols doux et aimables, frais et légers comme un mot désuet évoquant des pastorales où bergers et bergères copulent en adultes consentants ou presque (le berger, au moins, est d’accord) pendant que broutent les moutons et que pépient les moineaux : les fameux troussages. » « Un troussage donc, dans un monde qui, en langage juridique, connaît quelque chose d’un peu plus binaire, l’agression sexuelle d’une part et le viol de l’autre. Bref, un troussage: le bel euphémisme que voilà. Un peu comme «grand séducteur» pour «obsédé sexuel qui n’arrive plus à mettre la main sur ses cachets de bromureLe Grand Barnum
J’en veux, ce matin, au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images qui attendaient devant le commissariat de Harlem, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre. J’en veux à un système judiciaire que l’on appelle pudiquement « accusatoire » pour dire que n’importe quel quidam peut venir accuser n’importe quel autre de n’importe quel crime – ce sera à l’accusé de démontrer que l’accusation était mensongère, sans fondement. (…) J’en veux, en France, à tous ceux qui se sont jetés sur l’occasion pour régler leurs comptes ou faire avancer leurs petites affaires. BHL
La conception du viol est emblématique de cet extrémisme.  On lui donne aux États-Unis une définition assez élastique pour ne plus comporter l’usage de la force ou de la menace et pour englober toute tentative de séduction, fût-elle réduite à l’insistance verbale. Mona Ozouf
Je suis fier de vivre dans un pays dans lequel une femme de ménage peut faire débarquer un dirigeant international d’un avion en partance pour Paris. Si ce genre de chose est impossible en France, eh bien honte à la France et honte à Lévy pour penser différemment. Jonah Goldberg (National Review)
Nous sommes toutes des femmes de chambre. Slogan féministe
On a oublié qu’il y avait une présomption de véracité sur les propos de la présumée victime, comme s’il pesait toujours sur les femmes victimes de viol une suspicion. Colette Coffin (militante féministe)
Ce sera un déclic qui nous permettra de ne plus accepter les violences faites aux femmes.  Stéphane, (48 ans)
C’est un miroir grossissant de ce qui existe. D’habitude, c’est plus latent. Désormais c’est impossible de dire que ça n’existe pas. Anne-Cécile (27 ans)
Chez les islamo-Africains, le machisme domine. Si une femme est victime d’un viol, la tendance est de penser qu’elle l’a cherché. La femme n’est pas écoutée. Il y a bien sûr des différences selon les ethnies, le niveau d’éducation, les traditions urbaine ou rurale. Les Peuls sont généralement plus conservateurs, islamisés selon les vieilles traditions. L’excision y est souvent pratiquée. Les rapports sexuels en dehors du mariage sont stigmatisés. Ceux de la diaspora n’échappent pas à ces pesanteurs socioculturelles. Moussa Sow (spécialiste sénégalais de la culture africaine et de la diaspora, The College of New Jersey)
Pour la première fois depuis très longtemps, on a parlé d’égalité femme-homme à des heures de grande écoute sur les télés, les radios, ainsi que dans les journaux. Je suis attristée qu’il faille un événement comme celui-ci pour que les éditorialistes et les personnalités publiques prennent conscience que l’égalité femme-homme est un sujet fondamental et fondamentalement politique. (…) Je crois que nous avons deux situations différentes : un pays où le puritanisme est très présent, les Etats-Unis, et un pays, la France, où on sous-estime l’ampleur des inégalités femmes-hommes. Aucune de ces deux situations n’est satisfaisante, et si j’étais militante féministe aux Etats-Unis, je dénoncerais, comme je l’ai fait ici, l’amalgame dangereux qui est fait entre libération sexuelle et violences. Les violences sont une marque de domination, la libération sexuelle, un signe d’émancipation. (…) Très rapidement, en début de semaine, on a fait le lien entre libertinage et violences, comme si le viol correspondait, en gros, à un comportement sexuel libéré. (…) Ce qui est fascinant en France, c’est qu’il existe une illusion de l’égalité entre les femmes et les hommes. Quand on est féministe, avant même d’entrer dans le débat politique, on doit d’abord se justifier sur la pertinence de son engagement. Il y a chaque année en France au moins 75 000 femmes victimes de viol, et dans tous les domaines, les inégalités sont encore très fortes : 27 % de différence de salaire, 80 % des tâches ménagères assumées par les femmes, 18,5 % de femmes à l’Assemblée nationale. Caroline Haas (militante féministe et assistante politique de Benoit Hamon)
Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu’à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité  » objective  » ne s’impose pas d’elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé ? Avant même qu’un procès n’aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s’enracine très exactement là : ce qui est en jeu au départ n’est jamais seulement la présomption d’innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu’une infraction sexuelle  alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d’être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité  comme un véritable droit ? Rien n’est moins sûr.
(…) il est vain de croire que nous échapperons aux questions de plus en plus fortes que nous posera dans l’avenir la lutte sans merci du coupable allégué et de la victime présumée du Sofitel de New-York, en faisant le procès de la procédure accusatoire américaine. Au moment le plus dramatique de l’affaire d’Outreau on avait, face aux mêmes dilemmes, fait le procès symétrique : celui de la procédure inquisitoire à la française. L’aurait-on déjà oublié ? Pour construire un jour une façon de tenir ensemble les deux présomptions opposées, le premier pas est d’accepter de penser la spécificité des questions sexuelles, et d’élargir le champ de nos réflexions pour reconnaître les responsabilités collectives nouvelles que nous confère, à nous citoyens des démocraties occidentales, les mutations profondes qui ont lieu aujourd’hui.
(…) Considérer le viol comme un crime, prendre au sérieux les atteintes sexuelles, participe directement du refus contemporain de l’ordre sexuel matrimonial traditionnel, construit sur la condamnation de la sexualité hors mariage, la diabolisation de l’homosexualité, la double morale sexuelle et la division des femmes en deux catégories : épouses honorables et filles perdues, mères de famille légitimes et filles-mères parias, maîtresses de maison respectées et domestiques qu’on  » trousse « .
(…) Mais les procès pour viol d’aujourd’hui sont aussi symptomatiques des ambiguïtés du changement, tant ils donnent à voir le vide sidéral que nous avons laissé se développer en lieu et place d’une civilité sexuelle renouvelée, capable d’irriguer la vie ordinaire de nos sociétés et d’inscrire la sexualité au sein d’un monde humain certes pluraliste, mais qui demeurerait un monde commun. C’est la rançon de l’idéologie individualiste et mercantile, qui transforme ce monde en une collection insignifiante d’individus autarciques bons à consommer. Le consentement, coeur de la nouvelle normalité sexuelle, est ainsi à la fois la solution et le problème. Consentir, oui, mais à quoi ? Pourquoi ? Et quand le refus de tout consentement s’est exprimé loin des regards, comment passer à sa dimension publique, sociale, juridique ? Concentrant toutes ces questions, nous interrogeant directement sur la solidité de nos valeurs communes, le procès de New-York incarne à sa manière le changement démocratique. Mais il peut devenir aussi un de ces moments périlleux où, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet,  la démocratie se retourne  » contre elle-même  » .
(…) C’était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction. Elle, une femme de chambre immigrée d’origine guinéenne, pauvre, vivant dans un logement social du Bronx, veuve, mère de famille monoparentale. Lui : un des représentants les plus connus du monde très fermé de la haute finance internationale, une figure de la politique française, de l’intelligentsia de gauche, une incarnation aussi, de la réussite sociale, de l’entre-soi des riches et de la jouissance facile. La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n’était rien.
(…) En prenant en considération la parole d’une simple femme de chambre et en lui accordant la présomption de véracité, la police new-yorkaise n’a pas seulement démontré qu’elle pouvait en quatre heures renverser l’ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier. Elle a aussi mis en scène une sorte de condensé inouï des incertitudes, des injustices et des espoirs de notre temps, et engagé un processus où vont venir s’engouffrer toutes les passions qui meuvent les sociétés démocratiques. Au risque de transformer tragiquement deux individus, inégaux à l’extrême, en boucs émissaires de nos désirs frustrés, de nos peurs ancestrales, de nos haines inassouvies. Irène Thiéry
We now live in a world in which men like former New York Governor Eliot Spitzer, who was investigating financial wrongdoing by the insurance giant AIG, WikiLeaks founder Julian Assange and Strauss-Kahn — whose efforts to reform the IMF gained him powerful opponents — can be, and are, kept under constant surveillance. Indeed, Strauss-Kahn, who had been the odds-on favorite to defeat Nicolas Sarkozy in next year’s French presidential election, probably interested more than one intelligence service. This does not mean that Strauss-Kahn is innocent or that he is guilty. It means that policy outcomes can be advanced nowadays, in a surveillance society, by exploiting or manipulating sex-crime charges, whether real or inflated. In other words, ours is increasingly an age of geopolitics by blackmail. Why, after all, were U.S. operatives asked to secure the “biometrics” and DNA of subjects abroad, as some of the U.S. diplomatic cables released by WikiLeaks were revealed? Naomi Wolf
Aux Etats-Unis, particulièrement à New York et plus encore quand la victime présumée est une femme noire, les droits de cette victime présumée et sa parole, l’emportent sur la présomption d’innocence du coupable accusé. Ceci étonne ou choque des Français, mais pas les Américains : c’est la victime possible que l’on écoute d’abord et qui est, a priori, la plus légitime. Les Américains vivent dans la crainte d’ignorer une victime ce qui est clairement, l’héritage d’un long passé de brutalisation des faibles, en particulier des Noirs. Les Etats-Unis sur ce terrain, sont en permanente session de rattrapage : sans doute, une femme blanche dans des circonstances comparables, n’aurait-elle pas suscité la même compassion ni la même attention judiciaire. Autre différence essentielle entre la France et les Etats-Unis (…) : les Américains sont spontanément démocrates tandis que les Francais conservent des réflexes plutôt aristocratiques. Il ne s’agit pas ici des institutions mais des mœurs, des comportements sociaux. La police et la justice aux Etats-Unis, viellent à traiter équitablement c’est à dire avec une même brutalité, les grands et les humbles de ce monde : DSK aura été traité avec une sévérité singulière parce qu’il est un aristocrate par l’argent et le pouvoir. Témoigner envers lui de quelques égard particulier, c’est inconcevable dans une société qui s’affiche comme égalitariste. En France, c’est évidemment l’inverse qui s’imposerait : nos aristocrates, soit parce que très honnêtes, soit parce qu’au dessus des lois, se retrouvent rarement en prison préventive. Aux Etats-Unis, la fortune et l’influence confèrent donc plus d’obligations sociales que de droits : DSK est malmené pour abus de pouvoir, implicitement, autant que pour le crime qu’il a peut-être commis. Guy Sorman
Ce qui distingue ici la France, c’est donc moins l’harmonie que l’occultation des tensions.  C’est bien pourquoi le modèle américain fait l’objet d’un rejet si virulent en France : introduire avec les féministes la question du genre dans la sexualité, ce serait faire entrer le loup des relations de pouvoir dans la bergerie de la séduction hétérosexuelle.  Mais la brebis de la farce, ce pourraient dans la sexualité, ce serait faire entrer le loup des relations de pouvoir dans la bergerie de la séduction hétérosexuelle.  Mais la brebis de la farce, ce pourraient être ces victimes sans voix, dès lors qu’on s’interdit de crier au loup. L’intérêt de la polémique américaine, c’est aussi de faire ressortir l’étrange absence de politisation de la violence sexuelle en France. Éric Fassin

Vous avez dit puritanisme anglo-saxon?

A l’heure où, pour sauver leur client, les avocats de DSK ont commencé leur dénigrement systématique de la plaignante …

Jusqu’à prétendre qu’elle ne serait même pas belle (ce qui entre parenthèses en dirait long sur les goûts de leur dit client, alors qu’en tant que peule – ces sortes de toutsis de l’Afrique de l’ouest-, il n’est pas impossible au contraire qu’elle soit grande et fine à l’image peut-être de la fameuse égérie récemment retrouvée noyée d’Yves Saint Laurent, la célèbre Katoucha Niane?) ou mettant en doute sa parole (elle aurait été consentante) …

Et où, face à l’égalitarisme américain et sans compter des années de complaisance et d’omerta, les réactions françaises ont à nouveau brillé tant par leur machisme (« pas mort d’homme », « troussage de domestique »)… que par leur aristocratisme …

Pendant qu’aux Etats-Unis et dans la même ville où l’on juge actuellement, trois ans après les faits,  le cas de policiers accusés d’avoir profité de l’état d’ivresse d’une jeune patronne de mode de Manhattan, une féministe de la troisième génération  (dénonçant, dans un magazine 20 après,  le harcèlement sexuel jusque dans les bureaux feutrés des plus prestigieux de ses professeurs de Yale tout en célébrant le voile islamique pour la vibrante sexualité qu’il permet) peut, oubliant le précédent Polanski (ayant échappé à la justice américaine pour agression sexuelle de mineure droguée pendant plus de 30 ans grâce au refus français d’extradition), se retrouver du côté des Français apparemment nombreux à soutenir la thèse du complot contre DSK .. .

Retour, avec les historiens André Laramé du site Hérodote et Eric Fassin de l’ENS, sur l’inévitable cliché ressorti par la quasi-totalité desdits commentateurs et opposé à la frivolité gauloise, du prétendu puritanisme anglo-saxon

Pour y découvrir, à travers l’histoire du dernier millénaire et surtout le relativement récent concept de « date rape » et le « code de comportement sexuel correct » de la petite université chrétienne Antioch  de l’Ohio auquel il a donné lieu…

Tant l’effet de la prégnance du féminisme outre-Atlantique que celui de la contestation qu’il soulève en France comme aux Etats-Unis mêmes contre la politisation jugée abusive de la question de  la violence contre les femmes jusqu’au coeur des rapports amoureux

Sexe et pouvoir

Galanterie et puritanisme

Au XVIIe siècle, dans des sociétés profondément inégalitaires, la plupart des souverains et des membres de la haute noblesse pratiquent à leur aise la galanterie, comme dans les siècles précédents, avec parfois des raffinements de violence.

Mais un revirement s’amorce peu à peu dans les mœurs et les idées, sous l’influence de la bourgeoisie montante. Il va s’exprimer pleinement dans le puritanisme du XIXe siècle…

André Larané

Frivolité des mœurs

Suite aux guerres de religion et à l’émergence d’une philosophie agnostique, on voit apparaître dans les campagnes comme dans l’aristocratie des formes d’indifférence religieuse.

 Elles coïncident avec un relâchement des mœurs dans les cours européennes, chez les Bourbons bien sûr mais aussi chez les Habsbourg de Madrid et les Stuart de Londres. Même la luthérienne Suède fait parler d’elle avec les frasques de la reine Christine.

En Angleterre, le roi Charles 1er paie de sa tête les écarts de conduite de ses favoris et en particulier du duc de Buckingham.

À Versailles, le vieux roi Louis XIV s’émeut des frasques et, parlons clair, des crimes des jeunes libertins de la cour : «tortures sadiques infligées à des prostituées, assassinat d’un jeune marchand de gaufres qui résistait à l’odieuse bande d’aristocrates pédérastes en chaleur. Tous sont au-dessus des lois : fils du roi, fils de Colbert, neveu de Condé, duc de La Ferté, marquis de Biran, et quelques autres…» (Georges Minois, Bossuet). À quoi s’ajoutent messes noires et sorcellerie, illustrées par l’affaire des Poisons.

Au «Siècle des Lumières» (le XVIIIe), les paysans voient en Europe occidentale leurs conditions de vie s’améliorer. Dans les villes s’affirme une bourgeoisie prospère, tant dans le commerce et l’industrie que dans l’administration. Mais dans les cercles aristocratiques, qui accumulent privilèges et richesses, le libertinage et la galanterie ne rencontrent plus guère d’obstacle.

Cela se vérifie en France comme en Angleterre et dans la plupart des autres pays européens. Montesquieu écrit en 1729 : «Point de religion en Angleterre. Un homme ayant dit, à la Chambre des Communes :  »Je crois cela comme article de foi », tout le monde se mit à rire» (cité par André Maurois, Histoire de l’Angleterre).

Les Anglais se souviennent de cette époque avec nostalgie sous le nom de «Merry England». C’est l’Angleterre joyeuse, rurale, décomplexée et débridée, qu’évoque le cinéaste Stanley Kubrick dans le film Barry Lyndon (1975).

En France, le roi Louis XV, las de son épouse polonaise, se jette dans les plaisirs avec une démesure inconnue de son aïeul Louis XIV. La marquise de Pompadour aménage l’hôtel du Parc-aux-Cerfs, à Versailles, pour les rencontres clandestines du vieux roi avec de très jeunes filles (façon Silvio Berlusconi).

Louis XVI, petit-fils et successeur du précédent, est un jeune homme timide et sans appétit sexuel. Il n’est pas plus populaire pour autant et les médisances pleuvent sur son épouse, Marie-Antoinette, «l’Autrichienne». Pierre Choderlos de Laclos illustre dans Les liaisons dangereuses (1782) les mœurs délétères de l’aristocratie.

Les jeunes États-Unis eux-mêmes n’y échappent pas. La nouvelle République est dirigée par de riches planteurs virginiens qui vivent selon les mœurs de la vieille Europe. Parmi eux, le futur président Thomas Jefferson suscite des commérages lors de son ambassade en Europe du fait d’une liaison avec une esclave noire dont il aura des enfants.

À Saint-Pétersbourg, Catherine II fait assassiner son mari par l’un de ses amants puis gouverne la Russie avec une poigne de fer tout en distribuant ses faveurs aux jeunes hommes de son entourage.

Chez les Habsbourg, le scandale n’est pas moindre. À Madrid, en 1788, Godoy, un parvenu de petite noblesse, devient l’amant de la reine Marie-Louise et le conseiller du roi Charles IV.

À Londres, le roi George III affiche une conduite décente jusqu’à ce qu’il soit frappé par une douce folie en 1810. Son fils, qui devient Régent puis roi sous le nom de George IV, en 1820, se montre quant à lui plus débauché que quiconque. Cela lui vaut le surnom de «Prinny» (scandaleux).

Marié secrètement à une catholique, il est contraint de se marier une deuxième fois avec une princesse plus présentable. Bigame de fait, il multiplie par ailleurs les liaisons adultérines. Il a de nombreux bâtards mais aucun enfant légitime pour lui succéder quand il meurt en 1830, victime de l’obésité, de la goutte et de l’alcool.

Son frère Guillaume IV lui succède brièvement avant de laisser le trône à une jeune nièce Victoria, une pure jeune fille de 18 ans. Il n’était que temps car, en Angleterre comme sur le Continent, les frasques de la royauté et de la haute aristocratie commençaient à lasser l’opinion.

Amours romantiques, ménages puritains

Dès avant la Révolution française, une nouvelle sensibilité s’est fait jour dans la bourgeoisie montante, en France et en Europe. Elle est illustrée par l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau (même si l’auteur de L’Émile a lui-même une conduite qui laisse à désirer). On encense l’amour conjugal, grande nouveauté, et aussi l’amour maternel. Les enfants ne sont plus seulement des faire-valoir et des bâtons de vieillesse. Ils deviennent des objets d’affection.

La Révolution amène au pouvoir des notables de province qui, pour la plupart, vivent sagement, voire de façon monastique comme Robespierre. L’exception la plus notable est Mirabeau, député issu de la noblesse provençale.

La fin de la Terreur entraîne une brève période d’euphorie sous le Directoire. Les gouvernants et les grands bourgeois étalent avec vulgarité leur fortune mal acquise (on pense ici à l’oligarchie russe du temps de Boris Eltsine). Malgré les toilettes vaporeuses des élégantes, cela ne vaut pas toutefois l’Ancien Régime. «Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 n’a pas connu le plaisir de vivre», confiera Talleyrand – fin connaisseur – à Guizot.

Le maître de l’Europe, Napoléon 1er, aurait bien aimé restaurer ce plaisir de vivre mais l’humeur n’y est plus. Lui-même est plus à l’aise dans les bivouacs que dans les alcôves. Ce n’est pas un grand séducteur mais plutôt un amant à la hussarde, comme le montrent les récits que font ses maîtresses de leurs relations.

Ses successeurs Louis XVIII et Charles X ne modifient pas la donne, non plus le «roi-bourgeois» Louis-Philippe 1er, époux modèle de Marie-Amélie. C’est que l’Europe fait sa révolution industrielle et les bourgeois mettent toute leur énergie dans cette entreprise. «S’enrichir par le travail et l’épargne», selon l’exhortation de Guizot, est incompatible avec la prodigalité de l’ancienne aristocratie.

Adolphe Thiers, bourgeois typiquement balzacien, épouse à 35 ans Élise Dosne (15 ans), la fille de sa maîtresse Sophie Dosne, épouse du receveur général de Brest. Il encaisse pour l’occasion une copieuse dot de 300.000 francs. Le mariage demeurera stérile et la mariée très distante à l’égard du grand homme, dont l’intérêt continue à se porter plutôt sur sa mère.

Les changements de mœurs sont pleinement illustrés par le mariage d’amour de la reine Victoria avec son cousin allemand, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. Celui-ci a souffert dans son enfance d’une famille éclatée. Par réaction, il impose à sa jeune épouse et à la cour anglaise une extrême rigueur de comportement que l’on qualifiera plus tard de «victorienne» («albertienne» eut mieux convenu).

On stigmatise les relations hors mariage et le plaisir solitaire cependant que l’on encense l’amour chaste et son exutoire naturel, le mariage. La bourgeoisie accueille avec transport cette nouvelle éthique. Victor Hugo, qui n’est pas lui-même un parangon de vertu conjugale, fait pleurer ses lecteurs avec le pur amour de Cosette et Marius dans Les Misérables (1862).

Les Églises chrétiennes s’y rallient également. Rien de surprenant en ce qui concerne les luthériens et les calvinistes, de tous temps alignés sur les valeurs bourgeoises et démocratiques. Plus inattendu est le revirement de l’Église catholique qui, sous l’Ancien Régime, par la voix des jésuites, savait se montrer compréhensive à l’égard des pécheurs. Que l’on se souvienne des dialogues savoureux mis en scène par Pascal dans Les Provinciales…

La discrétion est la règle

Dans la pudibonderie ambiante, Louis-Napoléon Bonaparte fait tache. Il accède au pouvoir grâce au soutien financier d’une riche maîtresse anglaise, Miss Howard. Devenu empereur des Français sous le nom de Napoléon III, il se montre plus attiré par le beau sexe que son oncle et fait de son règne une fête perpétuelle.

Les bourgeois prônent la fidélité conjugale mais celle-ci s’arrête à la porte des maisons closes. On peut se dire bon mari et bon père tout en fréquentant les luxueux établissements de plaisir qui font le charme de la «Belle Époque».

Pour ne pas compliquer les choses, une loi interdit les recherches en paternité. Il ne faudrait pas que des soubrettes réclament une aide au bourgeois qui leur a fait un enfant et salissent son honneu

En pratique, il n’y a que les épouses qui soient menacées par le délit d’adultère. Georges Clemenceau, comme tous les hommes de son rang, prend du bon temps au bordel et s’offre quelques liaisons clandestines. Mais quand il découvre que sa femme, une Américaine qui lui a donné trois enfants, a eu une faiblesse pour un ami de passage, il la met illico sur un paquebot et la renvoie chez elle.

Les femmes se rapprochent du pouvoir Les mœurs s’adoucissent au tournant du XXe siècle. L’hypocrisie n’est plus de mise. Français et Anglais se régalent des frasques du Prince de Galles, fils indigne d’Albert, qui succède à Victoria en 1901 sous le nom d’Édouard VII. Ce bon vivant ne se cache pas d’aimer les plaisirs, tout comme d’ailleurs feu le président Félix Faure, mort d’avoir trop aimé une demi-mondaine.

Plus sérieusement, les femmes supportent de moins en moins leur vocation de potiche et revendiquent même le droit de vote. Après la tragédie de la Grande Guerre, elles sont appelées à remplacer les défunts dans les usines, les bureaux et les champs. Il n’est plus permis de les mépriser. Le roman La Garçonne, de Victor Margueritte (1922), montre comment une jeune femme se venge d’avoir été trompée par son fiancé.

Parallèlement, la deuxième révolution industrielle (production à la chaîne et grande série) conduit à un resserrement des revenus, à l’émergence d’une classe moyenne majoritaire ainsi qu’au renforcement des institutions représentatives et à l’apparition d’une presse populaire à grand tirage. Même dans les régimes dictatoriaux de l’entre-deux-guerres, l’oligarchie ne peut plus comme par le passé assouvir ses pulsions en toute impunité.

– Les hommes ne se refont pas

L’un des plus illustres séducteurs de l’époque est le général Philippe Pétain. Les femmes sont folles de lui et le poursuivent jusque sur le front, pendant la Grande Guerre. Jusqu’à un âge très avancé, il continuera de leur rendre hommage. Cela permet de mieux comprendre l’idolâtrie dont a bénéficié le Maréchal pendant le deuxième conflit mondial.

Autre grand séducteur, Benito Mussolini. De riches maîtresses se sont ruinées pour l’aider à accéder au pouvoir, sans qu’il leur en ai gardé beaucoup de reconnaissance (voir le film Vincere de Marco Bellocchio, 2009, sur le triste sort d’Ida Dalser). Le Duce sera exécuté et pendu à la fin de la partie avec l’une de ses dernières maîtresses, Clara Petacci.

Tout cela n’a rien à voir avec les autres «monstres» de l’époque : Hitler est populaire auprès des femmes mais a une relation pathologique avec le sexe. Sa nièce Geli se suicide dans des conditions mystérieuses dans leur appartement de Munich en 1931. Et on ne connaît au Führer aucune maîtresse certaine, hormis Eva Braun avec qui il cultive une relation tout sauf romantique jusqu’à leur suicide apocalyptique. Lénine, entre sa femme et sa maîtresse, fait figure de bourgeois rassis. Quant à Staline, homme à femmes, il conduit assez normalement celles-ci dans la folie ou la mort.

Plus rafraîchissant est le cas de Franklin Delano Roosevelt. Il a épousé une nièce de Théodore Roosevelt, un lointain cousin qui fut aussi président des États-Unis. Eleanor lui a donné cinq enfants et prend à cœur son rôle de «First Lady» en s’investissant dans des actions caritatives et des associations féminines.

Mais, révulsée par les infidélités de son mari, elle se console avec Lesbos. L’amitié et le soutien de la journaliste et romancière Lorena Hickok lui valent d’acquérir une grande popularité.

Les médias idéalisent le couple Roosevelt, occultant au passage la maladie du président qui l’empêche de marcher (films et photos le montrent toujours assis ou soutenu par deux colosses).

Les journalistes font mine de rien quand ils interviewent le président tandis que sa secrétaire «Missy» (Marguerite LeHand) se prélasse sur un sofa. Il ne s’agit pas de troubler l’image du président qui a la charge écrasante de guider les Américains à travers la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale.

L’autre héros de l’heure, Winston Churchill, a une vie sentimentale des plus tranquilles. Son énergie phénoménale est toute entière dissipée dans l’action, sur les champs de bataille, dans les salles de rédaction, sur les bancs des Communes et bien sûr à son bureau de Premier ministre. Son épouse Clementine lui a donné cinq enfants. On ne lui connaît aucune infidélité mais il a pardonné à sa femme une fugue avec un amant occasionnel.

Côté français, Charles de Gaulle a connu, avant la Grande Guerre, une vie de garnison «agitée». Il était à bonne école sous les ordres du colonel Philippe Pétain ! Mais il s’est ensuite rangé en épousant la très sage Yvonne Vendroux et n’a jamais offert la moindre prise aux rumeurs, tout occupé qu’il était de la seule maîtresse qui lui importait, la France.

– «American lovers»

Le monde politique connaît sa première grande affaire de mœurs en 1963 avec la mise hors course en 1963 de John Profumo. Ce dirigeant anglais talentueux et honnête est contraint à la démission pour avoir noué une relation avec une prostituée de luxe liée aux services secrets soviétiques.

La même année, l’assassinat de John Kennedy libère la parole des journalistes. Ceux-ci révèlent par petites touches l’extraordinaire appétit sexuel du président américain et par exemple ses liens avec Marilyn Monroe. L’actrice partageait ses faveurs entre le président et son frère Bob.

Du vivant du président, les médias avaient eu soin d’entretenir l’image d’un couple présidentiel idyllique. Cette image rassérénait les classes moyennes qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’étaient ralliées à un modèle familial inédit : papa, maman, trois enfants et un bon salaire. De ce modèle, nous conservons la nostalgie en oubliant qu’il n’a jamais existé en aucune autre époque de l’Histoire…

Lyndon Baines Johnson, qui succède à Kennedy, s’irrite de la réputation de celui-ci. Plus âgé et moins photogénique, il n’en est pas moins un redoutable séducteur. «Kennedy courait après les femmes ; moi, je les tombe sans même m’en rendre compte», confiait-il à qui voulait l’entendre. Johnson va accélérer l’engagement américain au Vietnam mais il va aussi poursuivre et amplifier les grandes réformes sociales engagées par son prédécesseur.

Sexe et réforme

Lesquels, des séducteurs ou des puritains, sont les plus qualifiés pour diriger un grand pays ? L’Histoire n’offre heureusement pas de réponse catégorique mais quelques précieuses indications.

Parmi les grands hommes du passé à la sexualité sage ou modeste, nous relevons : Robespierre, Lincoln, Thiers, Gladstone, Lénine, Hitler, Churchill, de Gaulle et dans une certaine mesure Napoléon 1er… À part Gladstone, tous ont attaché leur nom à une entreprise guerrière, voire criminelle (la Terreur avec Robespierre, la Commune avec Thiers…).

Rappelons maintenant quelques personnalités à la sexualité débordante : Napoléon III, Mussolini, Atatürk, Pétain, Roosevelt, Kennedy, Johnson… Plus près de nous, évoquons Giscard d’Estaing, Mitterrand, Clinton ou encore Chirac. Plusieurs ont laissé avant tout le souvenir de grandes réformes sociales, tout en attachant là aussi leur nom à une entreprise guerrière.

Bien entendu, ces listes n’ont rien d’exhaustif ni d’objectif. Elles constituent une base modeste pour notre réflexion.

Les féministes et le sexe

L’élection en 1980 d’un ancien acteur d’Hollywood, Ronald Reagan, divorcé et remarié, atteste de l’ouverture d’esprit des Américains. Comme les Français, ils se montrent indifférents à la vie sentimentale de leur président pourvu que celui-ci fasse son «job» et ne transgresse pas la loi.

Les choses changent subrepticement dans la décennie suivante. Le président Bill Clinton est mis sur la sellette et échappe de peu à la démission pour avoir eu une relation consentante avec une stagiaire à la Maison Blanche.

C’est qu’entre temps, le courant féministe a progressé dans les mentalités, en stigmatisant les comportements machistes de la classe dominante et les relations sexuelles obtenues par abus de pouvoir. Le harcèlement sexuel de la part d’un supérieur hiérarchique ne fait plus sourire personne.

Ce courant féministe est limité pour l’heure à l’Europe et au Nouveau Monde européen (Amériques et Australasie). Il commence à imprégner les mentalités orientales (Afrique du nord et Moyen-Orient), plus sensibles qu’on ne le croit à la modernité occidentale.

Voir aussi:

Le date rape aux États-Unis

Figures d’une polémique

Éric Fassin, Département de Sciences Sociales, École normale supérieure

Une culture polémique

      L’harmonie des sexes, qui définirait la singularité française, ressort toujours par contraste : elle renvoie au négatif d’une autre exception, l’Amérique de la guerre des sexes.  Un même geste fonde ensemble, dans l’imaginaire intellectuel français contemporain, les deux cultures érotiques, modèle et contre-modèle.  C’est ainsi par exemple que la réflexion qu’offre aujourd’hui Mona Ozouf sur féminisme et féminité est tout entière prisonnière de ce jeu de miroirs.  En matière de violence sexuelle, à la juste mesure bien française répondrait le radicalisme américain le plus outrancier : aux États-Unis, selon l’auteur, tout est viol, ou plutôt tenu pour tel.   “La conception du viol est emblématique de cet extrémisme.  On lui donne aux États-Unis une définition assez élastique pour ne plus comporter l’usage de la force ou de la menace et pour englober toute tentative de séduction, fût-elle réduite à l’insistance verbale.”  Séduction en-deçà de l’Atlantique, viol au-delà.  Dans le domaine de la sexualité,  l’égalitarisme américain se paierait donc d’un refus de l’amour, la violence du rapt n’épargnant pas même le consentement au plaisir.  En effet, “derrière pareille extension se cache l’idée qu’il n’y a pas de relation sexuelle consensuelle.  Même l’acquiescement explicite ne saurait la garantir, si on suppose qu’il a été précédé et préparé par la séculaire, l’insidieuse subordination des femmes.”1  Voici les femmes, au nom du féminisme, privées du bonheur de dire “oui” aux hommes, et l’Amérique tout entière définie comme la culture de la guerre des sexes.

      Le paradoxe, c’est que ce discours emprunte, à usage français, les arguments d’une polémique anti-féministe qui fait rage, précisément, aux États-Unis — au risque de prendre une construction polémique pour la réalité d’une culture.  Mona Ozouf procède en effet à une double opération de généralisation, supposant d’une part une culture féministe unifiée, et d’autre part une totalité homogène, la culture américaine2.  En outre, elle pose la première au principe de la seconde :  “le discours féministe ordinaire” devient la vulgate nationale.  Ce culturalisme à double détente bute sur une double difficulté.  D’une part, il ignore la controverse qui agite sur ce point le féminisme américain depuis une vingtaine d’années : comment définir le viol ? où commence, et où s’arrête la liberté de consentir ?  Tout le débat féministe, loin de s’accorder pour nier le plaisir au nom de la contrainte, porte précisément sur l’articulation de la sexualité et de la violence.  D’autre part, il occulte, au moment de lui emprunter ses arguments, la polémique dirigée, aux États-Unis même, contre le féminisme, et tout particulièrement dans les années 1990 — des attaques contre le “politiquement correct” à la dénonciation du “sexuellement correct”. Bref, on prend un différend qui divise pour une culture commune, une controverse pour un consensus.

      La polémique contre la culture américaine passe ainsi à côté de la polémique dans la culture américaine.  Or, si les sociétés nationales ont en partage ce qu’on peut légitimement appeler des cultures (ici, celle des États-Unis), il est plus commode d’en aborder l’analyse à partir de représentations qui départagent, plutôt que parmi des croyances partagées.  Le dissensus est sans doute une meilleure entrée, pour l’étude des cultures, que le consensus.  C’est du moins ainsi qu’on suggère de lire “l’invite”, proposée par Jean-Claude Passeron dans sa glose du “fait social total”, “à rechercher dans une société le (ou les) symbolisateurs nodaux qui se distribuent différemment dans les différentes cultures” : ces nœuds sont par définition le point de rencontre des nombreux fils qui tissent une culture, mais en même temps, et pour la même raison, c’est là que se concentrent les tensions les plus fortes3.

      Faire de ces nœuds l’objet de la recherche, c’est repérer, dans des enchevêtrements de significations, qui sont au principe de conflits d’interprétation, où se passe, et se joue, quelque chose.  C’est définir la culture, ou plutôt se proposer de l’appréhender, à partir des différends qui la traversent, la déchirent et la rassemblent d’un même mouvement.  On voit ainsi se dessiner le renversement de perspective proposé : pour traiter de la violence sexuelle aux États-Unis, il ne s’agit pas d’analyser un point de vue réputé dominant, l’ordre sexuel qui s’imposerait comme une orthodoxie “culturellement correcte”, mais de restituer les termes et l’ensemble des positions d’une discorde qui organise l’espace social.  L’objet n’est pas pour autant la “guerre des sexes” américaine, envers d’une harmonie française, mais la construction du rapport entre les sexes comme lieu politique par excellence, aujourd’hui aux États-Unis — à la différence de la France.  Ce qui se joue dans cette politisation, c’est moins en effet un affrontement entre les sexes, dernier avatar d’une lutte éternelle, qu’un débat nouveau à propos des sexes, c’est-à-dire de l’articulation entre genre et sexualité.

      C’est la controverse elle-même qu’il importe d’étudier, avec la double querelle, au sein du féminisme et autour du féminisme, qui, aux États-Unis, constitue le viol en enjeu idéologique national.  Plus précisément, il s’agit depuis une quinzaine d’années du viol par un familier (acquaintance rape), voire même, plus précisément, de la violence au cœur des jeux de la séduction : quand le viol vient bousculer les figures imposées du rendez-vous amoureux (date), on parle, depuis les années 1980, de date rape.  L’expression se traduit malaisément, et son exotisme se prête volontiers à l’ironie.  L’incompréhension est double, face au date autant qu’au date rape : d’une part, faute de connaître les règles du jeu amoureux dans la culture américaine, on en méconnaît les dérèglements ; d’autre part, en ignorant  la configuration de la polémique, on s’aveugle à ses enjeux politiques.  Bref, on rabat le politique sur la culture, renvoyant la querelle à quelque “américanité”, vague et intemporelle.  Il faudrait au contraire en préciser l’inscription au croisement de deux histoires, inséparablement culturelles et politiques — l’histoire d’une érotique, et l’histoire d’un différend.  Délaissant ici la première4, nous nous attacherons à la seconde en esquissant, avec l’invention du date rape dans les années 1980, et sa remise en cause dans les années 1990, la genèse d’une polémique.

I.  L’invention du date rape

      Le date rape est une invention féministe des années 1980.  Pourtant, les agressions masculines dans le contexte du date avaient déjà fait l’objet, dans les années 1950, d’une première découverte, avec les enquêtes surprenantes du sociologue Eugene Kanin5.  Mais le plus remarquable,  c’est qu’à la veille de la libération sexuelle, ces enquêtes restèrent sans écho, et sans suite.  Certes, dans les années 1970, le viol devenait un objet politique, avec le développement du féminisme, de Susan Griffin à Diana Russell, en passant par l’ouvrage classique de Susan Brownmiller, Le Viol6. Mais la lutte contre le patriarcat, si elle poursuivait le viol jusque dans le lit conjugal,  ne touchait guère aux charmes de la séduction.  Avec l’émancipation sexuelle nouvelle, alors que les règles anciennes du date semblaient vouées aux poubelles de l’histoire érotique, la dénonciation des abus de pouvoir masculins épargnait les jeux de l’amour, ou du moins de la cour.  La nouveauté des années 1980, qui caractérise l’invention du date rape, c’est la rencontre des deux discours, scientifique et politique, et des deux problématiques, les dérapages de la séduction s’expliquant par la domination masculine.  Le fait nouveau, expliquant la redéfinition des rapports du savant et du politique, c’est l’institutionnalisation du féminisme aux États-Unis, en particulier dans l’université, et dans les médias.

Le féminisme universitaire

      Dès 1980, Signs, revue féministe savante, engage un débat sur les statistiques du viol.  On savait certes déjà que les déclarations sous-estiment considérablement le phénomène, qu’il s’agisse des plaintes ou des enquêtes officielles : restait à trouver un coefficient de correction fiable.  Mais, au-delà de l’établissement des données, la réflexion féministe propose désormais moins de dénombrer l’occurrence annuelle de viols dans la population que de projeter ces chiffres sur l’ensemble d’une vie : pour une femme, quel est à terme le risque de viol ? En termes épidémiologiques,  l’accent est mis désormais sur la “prévalence”, plus que sur l’ “incidence”.   Pour aller plus loin, on se fondera désormais, non plus sur les statistiques du viol, mais sur des enquêtes auprès de femmes : c’est ainsi que Diana E.H. Russell estime bientôt à “26% le risque qu’une femme soit victime d’un viol abouti à un moment ou à un autre de sa vie”, et le taux s’élève à 46% si l’on inclut les tentatives qui ont échoué.  La conclusion essentielle est que le viol, loin d’apparaître marginal, devient central : “la violence sexuelle est tellement répandue que la violence contre les femmes se trouve au cœur même de ces interactions entre hommes et femmes que notre culture définit comme ‘normales’.”7

      Au même moment, une psychologue de l’université d’État de l’Ohio, Mary Koss, prolonge dans ses enquêtes la logique de l’argument en lui donnant, avec ses échantillons aléatoires, une légitimité scientifique supplémentaire. On retiendra dès lors, le plus souvent, les chiffres qu’elle précise dans l’enquête de 1985, à savoir 15% de jeunes femmes victimes de viol, auxquelles on peut ajouter 12%, victimes de tentatives — soit un total de plus d’un quart de l’échantillon : “une sur quatre”(“One in four”) deviendra bientôt un slogan mobilisateur sur les campus, au risque de confondre viols et tentatives.  Mais la nouveauté du propos, qui consacre aussi son influence, c’est surtout la redéfinition, qui donne corps à l’idée d’une “culture du viol”.  Cette nouveauté radicale prend deux formes.  D’abord, ce n’est plus seulement la fréquence du viol qui l’inscrit dans la norme culturelle ; il n’est en réalité que la forme extrême de pratiques ordinaires.  Selon Mary Koss, “le viol représente un comportement extrême, sans doute, mais qui s’inscrit dans la continuité des comportements masculins normaux dans la culture.  Ce continuum d’agression sexuelle s’étend depuis le rapport obtenu sous contrainte verbale et sous la menace du recours à la force jusqu’au rapport obtenu par l’exercice de la force physique, à savoir le viol.”8  Certes, tout n’est pas viol ; mais la différence qui sépare le viol de mainte séduction, moins brutale, mais jouant aussi d’un rapport de force, n’est pas de nature, mais de degré.

      Surtout, et c’est le second aspect radicalement novateur, il ne s’agit plus seulement de prendre en compte dans l’enquête les viols reconnus comme tels par les victimes : le questionnaire décrit tout un spectre de situations, dont certaines correspondent à la définition légale du viol.  Que la femme identifie son expérience comme viol, ou non, il y aurait viol, objectivement, quand le rapport sexuel est imposé à la femme, non seulement contre son gré, mais aussi par la menace ou par la force.  L’enjeu apparaît clairement dans les résultats : dans une même enquête, les chiffres sont multipliés par quatre — c’est-à-dire qu’un quart seulement des victimes qualifient leur expérience de viol (et près de la moitié n’y voient qu’un problème de communication)9.  Le travail de redéfinition suppose qu’on aille au-delà des représentations des femmes elles-mêmes, pour reconnaître comme viol ce que, le plus souvent, en dépit de la loi, elles n’appelleraient pas ainsi.   Pour mieux l’exprimer, la construction féministe dépasse donc l’expérience féminine — à proprement parler, elle la traduit.  On le voit, l’aboutissement de la logique en est également la radicalisation — tant dans la réalité décrite que dans la théorie qui en rend compte.  L’invention du date rape, c’est bien un effort féministe pour transformer les représentations partagées, implicites, admises, voire revendiquées.

Le féminisme médiatique

      Paradoxalement, la radicalisation de l’argument sur la violence au cœur de la culture hétérosexuelle coïncide avec sa diffusion sociale.  C’est que le féminisme médiatique vient relayer le féminisme scientifique.  Dès 1982, Gloria Steinem, féministe célèbre, contacte Mary Koss, universitaire de rang modeste, et met la visibilité considérable de son magazine Ms. au service de ses recherches.  C’est bien un choix, militant, de publicité, inscrivant la problématique dans le paysage social et non pas seulement scientifique.  Les articles seront suivis d’une grande enquête nationale conduite par Mary Koss auprès de 7000 étudiants sur 35 campus ; les résultats en sont publiés en 1988 dans un livre de vulgarisation à succès rédigé par Robin Warshaw10.  Dans la logique médiatique, l’essentiel est de nommer le phénomène. I Never Called It Rape — jamais on n’avait osé, ou même songé à nommer “cela” viol.  C’est bien pourquoi, d’ailleurs, le viol reste, plus que tout autre crime, occulté.  Les femmes craignent effectivement de le déclarer, au sondeur comme au policier.  Mais, en-deçà de la déclaration, elles ne peuvent, ni même ne savent le nommer : comment penser la violence dans la relation amoureuse ?

      Il s’agit d’abord, pour le féminisme du date rape, d’identifier le violeur.  Le viol est fréquent, et il ne représente que la version exacerbée d’un comportement ordinaire.  Le violeur n’est donc plus l’exception : le viol se rapproche.  Il n’est plus le fait d’un inconnu, malade ou déviant, présumé noir, jaillissant d’un buisson obscur.  Bien au contraire, le violeur apparaît maintenant comme un homme “normal”, qui même en rajoute dans la normalité par son adhésion forcenée à la culture de la masculinité.  Il est du même milieu, de même couleur — pire, il est le plus souvent connu, voire populaire comme les garçons des fraternités qui sévissent sur les campus.  L’enquête de Ms. le montre : “84% des victimes de viol connaissaient leur agresseur”.  On retrouve ici la découverte de Kanin dans les années 1950, que toutes les enquêtes confirment : le viol est massivement perpétré par un familier, dans des circonstances familières — par exemple, dans l’enclos des campus.

      Il s’agit ensuite d’identifier le viol.   Fréquenté, le violeur est peut-être désiré ou aimé, date d’un soir ou boyfriend d’une saison.  Et en effet, selon les étudiantes interrogées par Ms., “57% des viols interviennent au cours d’un date.”  Déjà en 1982, le magazine lançait le date rape  dans le titre de son article : le terme est sans doute plus frappant, donc plus efficace (même s’il est plus étroit) que l’original savant acquaintance rape (pour sa part, Koss évoquait simplement le viol “caché”).  Mais  ce choix publicitaire n’est pas sans conséquence sur la nature du débat, qu’il fait porter sur la relation amoureuse.  Sans doute, associant le plaisir du date à l’horreur du rape, “l’expression nouvelle est-elle presque impossible à comprendre pour la plupart des gens”; c’est pourquoi tout un travail pédagogique est nécessaire.  Il faut dissiper les nombreux mythes qui encombrent la culture érotique : traditionnellement, il n’y aurait pas viol si la femme accepte d’entrer dans la maison ou la voiture de son compagnon, s’il a payé pour le dîner ou la sortie, si elle a déjà accepté ses baisers ou ses caresses.  S’il est trop excité, ou si elle lui a déjà accordé ses faveurs, la femme perdrait le droit de dire non à l’homme.  Ce que proposent les féministes du date rape, c’est d’écarter le soupçon pesant sur la femme qui se risque à crier au viol, trop souvent présumée coupable (“elle l’avait bien cherché”) ou mensongère (“que va-t-elle chercher là ?”).  Bref, le féminisme veut accorder du crédit au point de vue des femmes.  Il entreprend donc de redéfinir ce crime.

Les ambiguïtés du succès

      Le succès social de la notion de date rape est remarquable.  Il est d’abord, on ne s’en étonnera pas, comme la campagne qui lui donne corps, tout à la fois médiatique et universitaire.  Grâce aux médias, le terme entre aisément dans l’usage, des émissions télévisées populaires aux magazines à grande diffusion. À l’université, ce ne sont pas seulement la recherche et l’éducation : en même temps se mettent en place, côté étudiants, les permanences téléphoniques de volontaires et les célèbres marches (Take Back the Night), et côté administration, des services de lutte contre le viol, avec des règlements intérieurs nouveaux et des structures d’accueil pour les victimes, sans oublier les lumières bleues qui ponctuent la nuit des campus.  Les universités répondent ainsi à la demande d’étudiantes, féministes ou non, et plus encore à la pression conjuguée des parents et des autorités, qui dès 1992 subordonnent leurs subventions à de telles mesures.  Car le plus frappant est sans doute le succès de la campagne auprès de la bureaucratie fédérale, qui modifie la même année les procédures d’enquêtes sur le viol dans le National Crime Survey, entraînant une révision à la hausse des estimations, et bientôt du Congrès, puisque le Violence Against Women Act qu’introduit le sénateur Joseph Biden en 1993 consacre une section (Title IV), et un budget important, à la lutte contre le viol sur les campus.

      Quelques procès particulièrement médiatisés sont pour beaucoup dans cette reconnaissance publique.  Fin 1991, William Smith, un rejeton de la dynastie Kennedy, est en procès pour viol, en même temps que le champion du monde de boxe, Mike Tyson : le premier est acquitté, le second est condamné à six ans de prison.  Ces deux affaires médiatico-juridiques, qui opposent chacune deux versions inconciliables du même événement, sont d’autant plus importantes que leur vertu pédagogique vient renforcer les leçons de l’automne 1991 : début octobre, le juge Clarence Thomas était accusé de harcèlement sexuel par une ancienne collaboratrice, Anita Hill.  L’extraordinaire retentissement des auditions devant le Sénat, et les caméras, fait entrer dans le langage commun, et la conscience publique, plus qu’un vocabulaire (pour l’expression sexual harassment, la chronologie de la diffusion correspond à peu près à celle du terme date rape), une problématique : les rapports de pouvoir se jouent aussi, bien souvent, sur le terrain des relations sexuelles.  La leçon des procès pour date rape vient donc compléter, symétriquement, la logique de cette problématique : les relations sexuelles ne sont pas moins des rapports de pouvoir.  Dans un cas comme dans l’autre, l’ordre sexuel est un ordre politique.  Qu’on parle de harcèlement ou de viol, il s’agit de pouvoirs sexuels.

      Ces grandes affaires viennent ainsi parachever dix années de construction sociale de la violence sexuelle, et singulièrement du date rape.  La pédagogie du fait divers consacre la reconnaissance de cette notion, les noms de Tyson et de Kennedy prêtant leur résonance symbolique à la cause, tout comme d’autres affaires, de violence ou d’abus, impliquant par exemple le cinéaste Woody Allen ou le chanteur Michael Jackson, viendront bientôt enrichir la mise en scène nationale d’une réflexion sur la violence sexuelle.  Il ne s’agit pourtant pas seulement de personnalités : dans leur sillage, les frères Menendez ou les époux Bobbitt ne deviendront pas moins célèbres.  Simplement, les procès à grand spectacle ne font que rendre visible ce qui restait caché jusqu’alors : les affaires se donnent comme la partie émergée d’un iceberg.  Les stars n’apparaissent donc pas dans une logique d’exception, mais d’illustration ou plutôt de révélation d’un phénomène national.

      Faut-il pourtant voir dans ce moment le triomphe ultime de la notion de date rape ? L’hégémonie féministe définirait-elle enfin la culture américaine ?   En fait, la publicité nationale de ces procès, au lendemain de l’affaire Thomas, marque moins la domination d’une problématique qu’elle n’en révèle les ambiguïtés.  Loin d’exprimer un consensus, la dramaturgie du procès offre le spectacle d’un différend social, et sexuel.  Il est vrai que les féministes du date rape sont parvenues à poser, au niveau national, la question de la violence sexuelle ; il serait pourtant trompeur de croire qu’elles ont réussi à en imposer la réponse.  L’ambiguïté est en effet constitutive du débat, les affaires l’ont bien montré : comme pour le harcèlement sexuel, avec le date rape, nous entrons dans un jeu, voire un double jeu d’interprétations.

      D’une part en effet, dans la grande majorité des cas, c’est la parole d’une femme contre la parole d’un homme : “dit-il”, “dit-elle”, voilà la rengaine des procès — non seulement faute de preuves, ou de témoins, mais parce qu’il s’agit moins d’opposer mensonge et vérité que de reconstituer deux vérités, ou plutôt deux interprétations.  Dans l’histoire de Rashomon, la multiplicité des points de vue cachait, puis révélait une vérité.  Ici, en revanche, l’un et l’autre peuvent être d’une égale bonne foi, chacun recélant sa vérité.  Les récits féminins de date rape sont d’autant plus pathétiques quand, pour leur agresseur, il ne s’est réellement rien passé — ou plutôt, quand tout s’est bien passé ; c’est bien pourquoi, en toute innocence, l’agresseur peut inviter sa victime derechef, pour un nouveau date.  D’autre part, on l’a vu, le date rape résulte bien d’une construction féministe : la réalité est donc difficilement séparable de sa nomination.  En lui donnant un nom, le féminisme a fait advenir une réalité nouvelle, au terme d’un véritable travail d’invention.  C’est bien pourquoi les victimes elles-mêmes ne pouvaient identifier leur propre expérience avant qu’un langage nouveau ne reconnaisse leur existence.  Le date rape, ce n’est donc pas simplement le point de vue des femmes, contre celui des hommes, mais aussi l’interprétation qu’en propose le féminisme.  Ce double niveau d’interprétation, qui fait toute l’ambiguïté du date rape,  définit un double conflit d’interprétations.  C’est dans l’espace de cette double ambiguïté que s’engouffre en effet, au moment même où la logique semblait devoir en prévaloir, la polémique contre le date rape.

II.  La polémique contre le date rape

      Jamais le date rape n’a fait l’unanimité aux États-Unis : loin de s’imposer comme une évidence, la notion s’est toujours définie contre le sens commun, non seulement masculin, mais aussi féminin.  Le fait nouveau, au début des années 1990, c’est que l’opposition s’organise, et engage une contre-attaque idéologique.  Pour apprécier son efficacité, il suffit de considérer l’évolution du magazine Time, entre 1987 et 1991 — de la forme affirmative à la forme interrogative.  Le premier article présente le date rape comme une réalité, et la prise de conscience sociale comme un progrès : “les temps sont peut-être en train de changer”.   Le dossier de couverture, quatre ans plus tard, met l’accent sur une incertitude, et un débat : “Quand y a-t-il viol ?” Comment départager l’accusatrice et l’accusé, “quel juge omniscient décidera s’il y avait bien un consentement mutuel authentique ?”11  L’incertitude laissera bientôt la place au soupçon : à l’automne 1993, Newsweek fera sa couverture en lançant l’expression “sexual correctness” : “Est-on allé trop loin ?” La réponse est clairement suggérée : “Attention à ce que vous dites, attention à ce que vous faites.  Les règles nouvelles de la politique féministe vont-elles libérer les femmes, ou les ramener en arrière ?”12  L’interrogation cache mal une forme négative.  Et la polémique sur le “sexuellement correct” vient relayer la bataille du “politiquement correct”, dont le potentiel médiatique semble épuisé après trois années13.

Les deux fronts de la contre-attaque

      Comment expliquer ce tournant ?  Il marque le succès polémique d’une contre-attaque qui s’ouvre simultanément sur deux fronts.  Les intellectuels conservateurs, et les magazines masculins, n’avaient bien entendu jamais accepté le discours nouveau.  La réaction n’intervient pourtant qu’au tournant des années 1990, avec une série d’articles.  C’est en particulier l’attaque de Neil Gilbert, professeur de politiques sociales à Berkeley, dans The Public Interest :  démontant les enquêtes féministes, les chiffres et les définitions, il parle d’une “épidémie fantôme”.  Les féministes gonfleraient les statistiques hors de proportion, dans un rapport de 1 à 500 (il est vrai aussi qu’on repasse avec lui de la prévalence à l’ incidence…).  C’est que, pour elles, tout serait viol — bien au-delà des définitions légales : c’est ainsi que les cas d’incapacité à consentir, par abus d’alcool ou de drogues, sont comptabilisés avec les viols, gonflant indûment les chiffres. Le viol s’étend bien au-delà même des perceptions des actrices, sans parler des acteurs : sont comprises des situations que ni l’homme, ni la femme, ne qualifieraient de viol.

      Les critiques de Neil Gilbert ne manquent certes pas de dénoncer son incompétence dans ce domaine : jamais il n’a conduit la moindre recherche sur le viol ; il n’empêche, il parle non seulement au nom du bon sens, mais aussi avec l’autorité du savant.  Il importe dans le débat idéologique la rhétorique d’une contre-expertise scientifique.  Aussi tous les auteurs le citeront-ils désormais pour dénoncer le date rape, et saper la fragile et récente légitimité scientifique de la construction féministe.   Mais il s’agit clairement d’une bataille idéologique.  C’est pourquoi, en second lieu, Norman Podhoretz, intellectuel (néo-) conservateur de grand renom,  reprend dans Commentary  qu’il dirige l’offensive contre “le viol d’un point de vue féministe”, en développant ses implications sociales : c’en est fini de la séduction.  “Les malheureux jeunes gens, garçons ou filles, trop impressionnables, trop faibles ou apeurés pour résister aux contraintes du nouvel ordre sexuel, devront à ses auteurs féministes une vie de solitude, de frustration, de ressentiment, et de stérilité.”  Les responsables sont clairement désignées, avec “l’influence dans le mouvement des lesbiennes.” 14

      En cette même année, un deuxième front s’ouvre dans les médias, à commencer par les journaux populaires : c’est dans New York Newsday que la nouvelle star médiatique post- (ou anti-) féministe, Camille Paglia, lance sa diatribe contre le féminisme du date rape : “Abandonner le sexe aux féministes, c’est confier son chien, pour les vacances, à l’empailleur.”  L’attaque trouve un écho dans un organe plus légitime : Katie Roiphe publie dans le New York Times le point de vue d’une jeune étudiante exaspérée par “l’hystérie féministe”, bientôt repris par Playboy (où Camille Paglia est aussi interviewée). La jeune inconnue y gagne la célébrité, et le contrat d’un livre — dont le magazine du New York Times , lui consacrant sa couverture en 1993, assurera d’ailleurs le succès : avec une ironie involontaire, elle s’en prend à l’engouement médiatique, qui, avec le date rape, consacrerait un mouvement qui “trahit le féminisme”15.  Sans doute, d’un auteur à l’autre, le point de vue n’est-il pas identique.  Pour Camille Paglia, la femme doit choisir avec prudence “où elle va, et avec qui”: “une fille qui se laisse enivrer au cours d’une soirée organisée par une fraternité est une imbécile.” Pour Katie Roiphe, en revanche, l’excès de prudence nous vient du féminisme du date rape : ses appels à la vigilance, contre l’abus d’alcool et de drogue qui “empêchent de penser clairement et de communiquer efficacement”, rappellent trop à son goût la tempérance victorienne.  Celle-ci reproche donc au féminisme d’être trop timoré, celle-là trop inconscient.  Mais dans un cas comme dans l’autre, les auteurs sont des femmes, qui, loin de se réclamer du conservatisme, revendiquent l’héritage d’émancipation des années 1960 — souvenirs de jeunesse pour la première, filiation par la mère pour la seconde.  Elles parlent au nom des femmes, et pour la libération sexuelle.  Leur dénonciation du féminisme se donne par conséquent comme une restauration du féminisme : on retrouvera cette rhétorique chez d’autres auteurs.

Idéologie et rhétoriques de l’anti-féminisme

      Les attaques post-féministes se confondent-elles avec les diatribes conservatrices ?  À certains égards, leurs arguments se recoupent bien.  Pour Camille Paglia, le viol est inscrit dans la nature.  En effet, “il y a des choses qu’on ne peut changer.  Il y a des différences sexuelles qui sont fondées dans la biologie.”  D’où sa querelle contre les féministes : “Le féminisme universitaire est perdu dans un brouillard où tout est construction sociale.”  Or, si la sexualité est une affaire de nature, “il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais d’harmonie sexuelle.”  Bref, “sexuellement, les femmes seront toujours en danger.”  Et qui plus est, c’est une bonne chose : le féminisme “manque entièrement le désir sanguinaire du viol, la joie de la violation, et de la destruction.”16  Ce qu’on ne peut changer, c’est donc en fait ce qu’on ne doit pas changer :  la fin du viol marquerait la mort du désir.  Norman Podhoretz ne dit pas autre chose : “Un adolescent est d’ordinaire une créature en état de perpétuelle anxiété sexuelle.  La vue de n’importe quelle fille, n’importe où, n’importe quand, peut le plonger dans une fièvre libidineuse.  Ce qui aggrave la furie de son état, c’est l’injustice des choses.”  En effet, par contraste, “il est de toute évidence aussi facile (pour la jeune fille) qu’impossible pour lui de dire ‘non’ au sexe.”  Tout s’explique à la fois : si “le désir sexuel masculin, dans son agitation continuelle, (paraît) si étrange et effrayant pour tant de femmes, jeunes ou moins jeunes”, c’est qu’elles sont “gouvernées par des pulsions érotiques bien plus paisibles.”  Comme pour Paglia, changer cette nature, ce serait tuer le désir.  Cette logique fondamentalement conservatrice, qui renvoie la sexualité à la nature, se retrouve chez Katie Roiphe ou Neil Gilbert.  Mais la belle unanimité laisse apparaître aussi une profonde divergence entre les discours conservateur et post-féministe.

      Pour Neil Gilbert en effet, avec le date rape, le féminisme veut donner le pouvoir sexuel aux femmes : “la prescription féministe redéfinit la moralité conventionnelle afin de donner aux femmes le contrôle complet de l’intimité physique entre les sexes.”  Pour Katie Roiphe en revanche, le coup de force se renverse en aveu de faiblesse : le féminisme “renforce les stéréotypes traditionnels sur la fragilité du corps et de la volonté des femmes.”  La femme doit cesser d’être passive, pour s’affirmer sexuellement. Bref, pour les conservateurs, le féminisme est coupable d’arracher les femmes au victorianisme, et pour les post-féministes, de les y enfermer17.  Les premiers mettent donc l’accent sur une prise de contrôle féminine, qui, selon Norman Podhoretz, transforme les hommes en “lavettes” (“wimps”) : c’est renverser la hiérarchie naturelle des genres.  Les secondes insistent sur l’indépendance, la responsabilité, et la force caractéristiques des femmes : pour Camille Paglia, “il est indigne d’une forte femme d’aller se plaindre auprès de Papa et Maman” (en l’occurrence, l’administration universitaire).  Une bonne gifle ferait l’affaire18.  Les post-féministes s’élèvent donc contre le culte de la victimisation qui définirait aujourd’hui le féminisme, réduisant les femmes en “femmelettes” du temps passé(“shrinking violets”) : c’est revenir à la traditionnelle hiérarchie des genres.

      La polémique anti-féministe s’appuie donc sur deux rhétoriques contradictoires.  Mais loin de l’affaiblir, ce dédoublement la renforce : comme Janus, l’anti-féminisme présente deux visages, qui peuvent séduire deux publics.  L’efficacité de la polémique vient en effet de ce que la dénonciation du féminisme ne touche pas seulement un public conservateur, a priori acquis. Sans doute l’autorité scientifique, médiatiquement déployée, y est-elle pour quelque chose : Neil Gilbert transporte dans les colonnes du Wall Street Journal et les studios de télévision sa légitimité professorale.  Mais il y a plus.  La polémique séduit un autre public avec les arguments post-féministes, jusque dans les rangs libéraux et même féministes.   Pour convaincre un public “progressiste”, on recourt volontiers à des arguments “de gauche”.  Voici les post-féministes soucieuses de classe : elles s’en prennent en effet à un féminisme d’enfants gâtées, l’enseignante Paglia et l’étudiante Roiphe s’accordant pour stigmatiser les privilégiées des campus.  De même, Christina Hoff Sommers s’indigne de l’iniquité du féminisme bourgeois.  Les femmes pauvres seraient plus exposées à la violence sexuelle ; pourtant, “l’attention et les fonds sont dirigés, de manière disproportionnée, vers celles qui courent le moins de risques.”19

      La rhétorique de classe, utilisée comme une arme contre le féminisme, rappelle étrangement les attaques, beaucoup plus à gauche, du marxisme spartakiste : à propos du date rape, le magazine Women and Revolution s’en prend aussi à “l’hystérie féministe”, véritable écran de fumée qui empêche de voir la “vraie violence” dirigée contre les femmes dans un système de classes20.  Aux “progressistes”, le post-féminisme peut d’ailleurs emprunter, sur le modèle de la classe, un autre argument, multiculturaliste cette fois : pour Katie Roiphe, si le date rape est bien un problème de mauvaise communication, c’est le résultat de la politique de diversité qui enrichit les campus.  Avec “l’introduction d’étudiants noirs, asiatiques, juifs”, et la “juxtaposition de cultures différentes”, mais aussi avec la “démocratie” nouvelle, qui fait sortir “la riche héritière sudiste” avec “le fils de plombier du Bronx”, bref, avec l’hétérogénéité culturelle et sociale, la communication n’est plus transparente.  “L’impulsion conservatrice du mouvement contre le date rape, en conclut Katie Roiphe, c’est que les femmes doivent être protégées des hommes qui ne viennent pas du même milieu.”21  Nulle donnée ne vient corroborer cette hypothèse.  Et de fait, on l’a vu, pour le féminisme du date rape, socialement, le violeur n’est pas l’autre, mais le même.  Il n’empêche : seule compte l’efficacité rhétorique parmi des lecteurs “progressistes” que les arguments conservateurs ne sauraient atteindre.

L’efficacité polémique

      De manière générale, à l’inverse des conservateurs, qui revendiquent un ordre sexuel traditionnel, Camille Paglia ou Katie Roiphe renvoient leur adversaire féministe dans l’archaïsme, pour incarner à sa place la modernité.   Qu’il s’agisse du genre, ou de la sexualité, on l’a vu, elles se veulent “modernes”, c’est-à-dire qu’elles revendiquent l’héritage d’émancipation féminine et de libération sexuelle des années 1960, bref, d’un féminisme plus souriant.  Pour mesurer l’efficacité de cette construction, il suffit d’en vérifier l’impact sur une figure de proue du féminisme médiatique.  L’essayiste Naomi Wolf se lance en 1991 avec un best-seller, The Beauty Myth, où elle dénonce les ravages d’une industrie, et surtout d’une idéologie de la beauté qui maintient les femmes captives d’une cage dorée.  L’argument résonne avec celui de la journaliste Susan Faludi, la même année, sur le “retour de manivelle” (“backlash”) dont les femmes auraient été victimes dans les années 1980.  On s’entiche alors dans les médias de la nouvelle génération féministe.  Mais le succès est de courte durée : à trop dénoncer la domination, ces féministes n’enfermeraient-elles pas les femmes dans la victimisation ?  C’est l’argument des post-féministes, qui s’imposent presque simultanément sur la scène médiatique.  Les jeunes féministes, vedettes d’un soir, ont beau protester : bien au contraire, elles veulent libérer les femmes en dévoilant leur oppression.  Mais le mal est fait.  Ainsi, Naomi Wolf est toujours citée dans la polémique pour sa reprise sans nuance de l’idée d’une “culture du viol” : le viol s’inscrit selon elle dans “le cours normal des événements.”  La voici donc contrainte de corriger son image : en réponse à l’ironie de Camille Paglia, elle s’affiche “pro-sexe”, jusqu’à raconter son premier orgasme dans les colonnes de la New Republic; dans le même temps, contre l’accusation de Katie Roiphe,  elle se réclame d’un “féminisme de la puissance”, jusqu’à consacrer tout un livre à répudier le “féminisme de la victimisation” — quitte à prendre ses distances avec les “excès” du féminisme du date rape, sans renier pour autant la notion…22  Bref, y compris chez les féministes, la rhétorique post-féministe montre son efficacité.

      Qu’on insiste sur l’unité idéologique ou sur la dualité rhétorique des attaques conservatrices et post-féministes, l’essentiel est dans leur cohérence polémique.  En effet, quelles que soient leurs options, pour tous ces auteurs, le date rape est moins une vérité révélée que dévoyée, moins une “invention” du féminisme qu’une dangereuse “fabrication”.  La cohérence entre les deux fronts se manifeste donc tout simplement dans leur convergence contre un ennemi commun.  Révélateur de cette convergence entre des argumentaires pourtant différents est le recours systématique à une même phrase : en matière de sexualité féminine, “considérer le ‘oui’ comme le signe d’un consentement véritable, c’est faire fausse route.”  La citation, empruntée à la juriste libérale Susan Estrich, est tronquée au point d’inverser son propos, puisqu’elle définit justement son analyse par contraste avec ce point de vue.  On n’en retrouve pas moins la phrase trompeuse de manière récurrente, depuis Neil Gilbert, chez Norman Podhoretz ou Katie Roiphe, et jusqu’au dictionnaire du “sexuellement correct”.  Bref, on ne lit plus la juriste qu’avec les lunettes de ses critiques.

      La circulation du contresens est symptomatique d’une volonté polémique commune de réduire la diversité des points de vue féministes sur le date rape à une seule position, la plus extrême, et la plus vulnérable.  L’enjeu est de montrer que le féminisme voit le viol partout : même la femme consentante serait une victime.   L’erreur n’est donc pas vaine : elle a son utilité polémique, puisqu’elle enferme l’adversaire dans une position indéfendable.  Parler de date rape, ce serait toujours condamner l’hétérosexualité dans son entier.  Le féminisme ne serait donc que la théorie d’une pratique, le lesbianisme. On le conçoit aisément : cette reductio ad absurdum permet ensuite, au nom de la possibilité d’un bonheur hétérosexuel, de récuser le féminisme dans son entier.

III.  Les figures du consentemen

      Si nous voulons échapper aux réductions polémiques, et au contraire déployer l’ensemble des positions dans la polémique, y compris celle de Susan Estrich, il nous faut revenir sur la question du consentement, qui nous renvoie aux représentations de la sexualité féminine.  En effet, le consentement masculin est supposé acquis d’avance — soit qu’on accorde à l’homme le privilège d’un désir toujours prêt, soit qu’on lui concède l’avantage systématique de l’initiative.  Chez l’homme, le “oui” ne serait donc jamais problématique, ni ambigu ni incertain — soit par un effet de sa nature, soit en raison de sa culture23.   Précisons encore : la question du consentement ne se pose, c’est-à-dire qu’elle n’est posée qu’en termes d’hétérosexualité.   C’est que la différence supposée de nature (ou de culture) sexuelle entre les sexes a précisément pour fonction de penser le rapport entre hommes et femmes.  Pour quiconque s’aventure à parler du viol hétérosexuel, c’est bien le consentement féminin qui est en question : des conservateurs aux féministes culturelles, en passant par leurs rivales libérales, le débat sur le date rape parcourt la gamme des réponses.

Quand “non”, c’est “oui” : l’érotique conservatrice

       La première figure du consentement, on la rencontre chez les conservateurs.  Pour eux, la femme semble souvent se refuser, alors que son désir acquiesce.  C’est d’ailleurs, on le voit avec Norman Podhoretz, ce qui fait le charme de la conquête.  De la froideur extérieure des jeunes filles, et de la chaleur intérieure qui le consume, l’adolescent “retire très tôt la leçon que son seul espoir de briser cette incompréhensible indifférence est de ne jamais, à aucune étape de la séduction, s’arrêter à un refus — et c’est là, il l’apprend aussi précocement, ce que certaines, sans doute la plupart, attendent de lui.”  La femme désirée se rend plus désirable encore en se dérobant au désir : “playing hard to get”, c’est à la fois protester qu’on n’est pas une fille facile,  et jouer de son esquive afin d’accroître son pouvoir de séduction.  La séduction, c’est donc l’art de transformer, fût-ce par la force, pour l’homme, et la manipulation, pour la femme, un “non” en un “oui” — tel Rhett Butler s’emparant de Scarlett O’ Hara, dans le Sud traditionnel d’Autant en emporte le vent, pour la conduire en dépit de ses protestations, mais non contre son gré, vers les délices du lit.

      L’érotique conservatrice du rapt a pour elle la sagesse des nations.  Les enquêtes semblent d’ailleurs donner raison à ceux qui protestent contre les rigueurs du féminisme du date rape : de fait, il n’est pas rare que la femme oppose un refus symbolique, et une résistance pour la forme, afin de mieux signifier son assentiment — les intéressées en conviennent elles-mêmes volontiers.  Sur un campus d’Alabama, parmi les jeunes femmes interviewées, un peu plus d’un tiers seulement ne pratiquent jamais ce double jeu, et autant y recourent souvent, voire toujours24.   Dans le Texas, 40% emploient parfois le “non” (et pour la très grande majorité, récemment), quand c’est “oui” qu’elles veulent dire — pour des raisons mêlées, il est vrai, où le jeu érotique n’entre pas pour une plus grande part que la gêne, ou la prudence.  De telles recherches, qui alimentent le scepticisme conservateur, ne laissent pas d’embarrasser les féministes qui les entreprennent : les voici condamnées à rappeler que, “si c’est bien ‘non’ que la femme veut dire, et que l’homme s’entête, il y a viol”; or, “quand une femme dit ‘non’, il y a des chances pour qu’elle veuille dire ‘non’.” 25  La position de Robin Warshaw n’est pas plus facile quand, dans son manuel de lutte contre le date rape, elle appelle les hommes à prendre un “non” pour un “non” : “Si une femme dit ‘non’, et en réalité veut dire ‘oui, mais il faudra me convaincre’, alors, de toutes façons, elle ne doit pas vous intéresser.   Elle joue un jeu, un jeu où personne ne gagne.  Oubliez cette ‘occasion ratée’.  Laissez tomber.”  À quoi le conservateur Norman Podhoretz, avec une familiarité ironique, peut facilement répondre : “Tu parles.” (“Fat chance.”)26  Le féminisme du date rape serait-il voué au silence par les ambiguïtés ou les contradictions de l’érotique féminine, legs de l’époque victorienne ?

Quand “oui”, c’est “non”: le féminisme culturel

    Nullement.  La première réponse au problème posé par les conservateurs est proposée par les féministes dites “culturelles”.   Contre les féministes radicales, pour qui la politisation de la sexualité suppose d’en penser à la fois “le plaisir et le danger”27, les féministes culturelles, opposant la culture des femmes à la culture dominante, font porter leur réflexion sur la seule violence — de la pornographie au harcèlement sexuel, en passant par le date rape.  Au terme d’un véritable Yalta féministe, au début des années 1980, tandis que les radicales appliquent leurs analyses au seul lesbianisme, les féministes culturelles se concentrent exclusivement sur l’hétérosexualité.

      Pourquoi la femme dit-elle parfois “non”, quand elle voudrait dire “oui”?  Selon Andrea Dworkin ou Catharine MacKinnon, figures emblématiques du féminisme culturel, pour la même raison que son “oui” peut signifier un “non”.   Nous sommes loin de la jeune fille modeste, prude ou coquette, invoquée par les conservateurs : c’est que la domination masculine prive les femmes de la liberté de consentir.  Parce que l’inégalité des sexes l’empêche de rester maîtresse de son désir, la femme n’est véritablement libre ni de se donner, ni de se refuser.  C’est bien ainsi, comme l’envers et l’endroit d’une même logique, qu’il faut comprendre cet argument sur le viol.  Si le rapport sexuel doit être compris, pour le féminisme culturel, comme un viol, si l’homme devient avec la pénétration comme une armée d’occupation, la femme de par là même entre dans un jeu de collaboration.  Pour Andrea Dworkin, la femme n’est plus la complice d’un jeu, mais la collaboratrice d’une invasion28.  La femme dit “oui” à l’homme, ou bien “non”, sans jamais rien dire que sa domination : sa parole sexuelle ne lui appartient pas en propre.   Voici l’érotisme, non pas annulé, mais traversé par la domination : l’homme jouit de dominer, la femme d’être dominée.

      Ainsi, pour le féminisme culturel, l’inégalité de genre transperce, de part en part, la sexualité.  Selon Catharine MacKinnon, “pour les femmes, dans des conditions de domination masculine, il est difficile de distinguer” le viol du coït.  L’affirmation d’un lien nécessaire entre le rapport sexuel et la domination, c’est le brouillage des limites.   Il ne s’agit plus de rabattre le viol sur la violence, comme le proposait dans les années 1970 la féministe radicale Susan Brownmiller, mais de faire entrer le viol dans notre compréhension de la sexualité : ce n’est pas la violence qui définit le viol, mais la domination.  “La question est moins de savoir s’il y a usage de la force”, poursuit Catharine MacKinnon, “que si le consentement est un concept qui a du sens.”  Car “le consentement est une communication sous condition d’inégalité.  Il se situe quelque part entre ce que la femme voulait réellement, ce qu’elle a pu exprimer de ce qu’elle voulait, et ce que l’homme a compris de ce qu’elle voulait.”29 On conçoit dans ces conditions que la juriste ait dû se défendre de l’accusation d’être “anti-sexe”.  Il faut pourtant voir la logique de son analyse.  Ce n’est pas, comme le prétendent ses adversaires : tout est viol ; mais plutôt : dans un rapport dominé, le consentement n’est qu’une illusion.

Quand “non”, c’est “non”: le féminisme libéral

      Les féministes libérales proposent une réponse alternative au problème soulevé par les conservateurs.   Loin de mettre en doute la transparence de la parole féminine, elles s’en font les championnes : pour elles, “non”, c’est “non”.  Non pas, bien sûr, qu’elles s’aveuglent à l’ambiguïté des comportements.  Mais c’est ici qu’on comprend le fossé qui sépare Catharine MacKinnon de Susan Estrich, dont le libéralisme juridique se définit du reste par contraste avec le féminisme culturel.   Que dit la loi en effet ?  La résistance de la femme violée n’est plus aujourd’hui légalement requise pour définir le viol, du moins en théorie.  Mais il ne suffit pas pour autant de prouver que la victime a refusé son consentement, ni même que l’agresseur a pu avoir recours à la force, ou à la menace.  Dans les cas de date rape,  en particulier, la loi pose la question de savoir s’il était raisonnable pour l’accusé de croire que la plaignante consentait.  Cette “croyance raisonnable au consentement” devient bien sûr problématique dès lors que le “non” de la femme peut raisonnablement être interprété, parfois ou souvent, comme un “oui”.   Féministes culturelles et libérales proposent ici deux solutions, c’est-à-dire deux infléchissements du droit diamétralement opposés.

    Pour Catharine MacKinnon, le seul moyen de contrecarrer dans la loi la domination masculine, c’est de renverser sa logique.  Loin de rechercher l’objectivité, qui toujours bénéficierait à l’homme, Catharine MacKinnon veut incarner “le point de vue des femmes”: aussi ne veut-elle pas retenir la signification de l’acte pour l’agresseur, mais pour la victime.  “Le problème en profondeur est que la loi suppose en matière de viol l’existence d’une situation unique, objective, qu’il convient simplement de déterminer avec des éléments de preuve, alors qu’en fait tant de viols impliquent des hommes honnêtes, et des femmes violées.  Lorsque la réalité est coupée en deux, serait-ce que la femme est violée, mais non par un violeur ?”30  Pour le féminisme culturel, loin de s’appuyer sur la “croyance au consentement”, chez l’agresseur, la loi doit donc se fonder sur la perception du viol, chez la victime.

      Tout au contraire, la juriste libérale Susan Estrich veut sauvegarder ce principe légal, et donc le réformer.  Elle conjure ainsi le péril subjectiviste que le féminisme culturel fait courir au droit.  La solution est simple : si l’on veut conserver l’idée d’une “croyance raisonnable au consentement”, il convient de lui conférer plus d’objectivité.    Il faut et il suffit qu’au regard de la loi, le refus soit sans équivoque : “non”, c’est “non”.  L’homme raisonnable devient alors celui qui l’entend ainsi.  Sans doute n’est-ce pas (encore) vrai dans la société.  Susan Estrich reconnaît volontiers que “le droit n’a pas inventé la philosophie du ‘non veut dire oui’, même s’il lui a donné force de loi depuis bien longtemps.”  Inversement, si le “non” peut cacher un “oui”, et nous retrouvons ici une citation trop (mal) connue, “bien des féministes diraient que, aussi longtemps que les femmes sont impuissantes face aux hommes, considérer le ‘oui’ comme le signe d’un consentement véritable, c’est faire fausse route.  Pour ma part, je suis bien certaine que beaucoup de femmes qui disent ‘oui’ à des hommes qu’elles connaissent, lors de dates ou bien au travail, diraient ‘non’ si elles le pouvaient.  Je ne doute aucunement que le silence des femmes soit parfois le produit, non de la passion et du désir, mais de la pression et de la peur.  Pourtant, si ‘oui’ peut souvent vouloir dire ‘non’, du moins d’un point de vue féminin, ce n’est pas trop demander, me semble-t-il, aux hommes et à la loi, que de respecter le courage de la femme qui dit ‘non’, et de la prendre au mot.”

      À la femme qui ne peut pas dire “non”, la juriste libérale n’a donc rien à offrir.  À la femme qui n’ose dire “oui”, non plus.  Par contraste avec le féminisme culturel, le féminisme libéral pose de fait l’hypothèse d’une femme libre de consentir, ou plutôt, on verra l’importance de cette distinction, de refuser son consentement.  Quant à l’homme, il apprendra vite sa leçon : il en ira du viol, suggère Susan Estrich, comme du duel, prohibé par les tribunaux anglais au tournant du dix-neuvième siècle. “Il pourrait bien ne pas être nécessaire de poursuivre trop de ‘messieurs de qualité’ avant qu’il ne soit généralement entendu que l’honneur masculin n’est pas incompatible avec l’autonomie féminine.”  Sans doute le droit, loin de seulement l’enregistrer, redéfinit-il ainsi la norme sociale.  Mais il faut choisir : “la loi peut soit nous enchaîner au passé soit contribuer à nous pousser vers l’avenir.”31

Entre deux logiques, la pratique

 On le voit, la différence entre les féminismes libéral et culturel n’est pas simplement une variation de degré (l’un modéré, l’autre extrême).  Il s’agit en réalité d’une opposition entre deux logiques : le premier suppose une femme libre de refuser son consentement, tandis que pour le second elle est définie par la domination, jusque dans sa sexualité.  Le féminisme du date rape oscille pourtant entre les deux versions. La question de la transparence du sujet féminin, essentielle dans l’argument libéral, est par exemple clairement posée lors d’un procès retentissant.  C’est l’affaire de Glen Ridge, dans une banlieue aisée du New Jersey.  En 1992, quatre jeunes hommes sont condamnés pour des faits qui remontent à 1989 : un groupe d’adolescents avait abusé d’une jeune fille, dans un sous-sol — jouant même d’un manche à balai, et d’une batte de baseball.  Elle était consentante, assurent leurs avocats au procès.   Comment pouvait-elle l’être, répond l’accusation ?  Cette adolescente de 17 ans avait en effet un âge mental de 8 ans.  Elle n’était pas en possession des facultés lui permettant d’exercer son jugement : elle ne pouvait consentir librement à ce rôle.  Il y aura donc, pour le jury, viol collectif.  L’exception sert ici à confirmer la règle : l’enfant, qui ne sait dire que “oui”, est l’envers de la femme, qui a le pouvoir de dire “non”.   Une définition justifie l’autre.  Ce n’est donc pas “la” femme, mais certaines, pas encore femmes, qu’on déclare inaptes à consentir : nous restons bien dans la logique libérale.

      Le problème est que l’exception peut devenir la règle, et c’est alors qu’on voit le féminisme du date rape hésiter entre les deux logiques, voire basculer dans la logique du féminisme culturel.  L’incapacité à consentir peut en effet concerner non plus quelques femmes, mais la plupart, dès lors qu’elles sont sous l’empire de l’alcool, ou d’une drogue.  La question n’est pas théorique : dans l’enquête de Mary Koss, pour la majorité des victimes, un excès ou l’autre précède le viol.  L’hypothèse d’un lien entre l’alcool et le date rape est d’ailleurs étayée par la chronologie.  Des recherches menées dans le Massachusetts à douze ans d’intervalle, en 1977 puis en 1989, confirment ce que chacun pressent : l’abus d’alcool (que mesure l’ivresse répétée au moins trois fois dans le mois) ne cesse d’empirer dans la population étudiante.  Et les cas extrêmes, entraînant le coma, ou la mort, ne sont pas rares. C’est vrai des hommes : l’abus concerne aujourd’hui 41% d’entre eux, contre 25% hier.  Et c’est plus vrai encore des femmes : de 14%, on passe à 37%32.  Malgré l’accélération du phénomène, durant les années 1980, celles-ci ont donc presque rattrapé ceux-là — du moins en ce domaine.  On le constate, la chronologie du date rape est parallèle à cette évolution, l’aggravation des abus d’alcool, et sans doute en même temps de drogue, accompagnant peut-être une recrudescence d’abus sexuels.

      L’alcool est d’ailleurs un argument utilisé par les conservateurs, et plus encore par les post-féministes : elles l’ont bien cherché, suggèrent les premiers ; elles n’ont qu’à faire attention, ajoutent les secondes.  D’un côté : pourquoi tenir les hommes responsables ? et de l’autre : pourquoi les femmes ne se montreraient-elles pas responsables ?  Bref, les femmes ne se font pas enivrer ; elles se laissent enivrer, ou plutôt, elles s’enivrent.  En réponse, le féminisme du date rape tient deux langages, moins contradictoires que complémentaires.   Aux femmes, on prêche la prudence : le refus n’est possible qu’avec la sobriété.  Aux hommes, on prêche la vigilance : le consentement est impossible dans l’ivresse.  C’est d’ailleurs la logique, toute pratique, de cette double stratégie de lutte contre le date rape  qui explique l’hésitation entre les deux modèles féministes, libéral et culturel.  D’une part, on s’adresse à l’homme: “non c’est non”, selon une logique libérale.  L’homme se protège ainsi lui-même contre d’éventuelles poursuites, autant que sa partenaire contre une violence potentielle.  D’autre part, c’est à la femme qu’on répond : pour l’aider, il faut toujours croire la victime.  Cette règle d’or exige de se placer, comme le veut le féminisme culturel, du point de vue de la femme : c’est donc son intention qui guide l’interprétation.  Chacune des deux démarches a fait l’objet de critiques farouches, sans qu’on en perçoive d’ordinaire l’articulation : on bascule en fait du registre juridique, avec la précaution, au registre psychologique de l’encouragement.  C’est que les deux logiques se situent à deux moments chronologiques distincts : avant, et après.  La première est préventive, la seconde thérapeutique.  On comprend ainsi l’oscillation du féminisme du date rape, entre la logique libérale a priori et la logique culturelle a posteriori.

      On comprend aussi l’intérêt polémique des conservateurs et des post-féministes à réduire cette ambiguïté, pour ne voir dans le féminisme que sa variante culturelle, et peindre aux couleurs du radicalisme même la modérée Susan Estrich (également connue pour avoir animé en 1988 la campagne du démocrate Michael Dukakis, candidat malheureux à l’élection présidentielle).  Il est vrai que la logique même de l’invention du date rape se prête à cette lecture : la victime ne peut, ni n’ose appeler l’agression par son nom.  Faute de pouvoir nommer leur expérience, les femmes sont condamnées à la fausse conscience.  La perspective libérale s’en trouve affaiblie d’autant.  Et l’attaque anti-féministe s’en trouve renforcée d’autant : pour Norman Podhoretz, “ni les ‘violeurs’ ni les ‘victimes’ ne s’accordent avec les ‘spécialistes’.”  Qu’est-ce qu’un viol qui n’existerait que dans sa fabrication féministe ?  La statistique la plus troublante sans doute dans les enquêtes de Ms. montre que “42% des femmes qui ont été violées déclarent avoir ensuite repris des relations sexuelles avec leur agresseur.”33

      Pour Robin Warshaw,  même après coup, au moment d’interpréter leur expérience, les victimes ne peuvent ni n’osent penser ce qu’elles pensent, non plus que vouloir ce qu’elles veulent.  Pour les sceptiques en revanche, quelle plus belle preuve de l’absurdité du date rape ? Seul le féminisme libéral reste entièrement démuni face à ces chiffres, pour le plus grand bénéfice de la polémique anti-féministe : sans prêter attention à celles qui, comme Susan Estrich, veulent faire du viol une affaire de violence, et non de sexualité, conservateurs et post-féministes identifient le féminisme du date rape à celles qui, comme Catharine MacKinnon, refusent de distinguer violence et sexualité.  Il n’y aurait que deux camps : c’est selon Neil Gilbert “la différence entre un point de vue selon lequel les relations entre hommes et femmes sont normalement plaisantes pour la plupart des gens, et le point de vue selon lequel elles sont, de manière inhérente, dangereusement antagonistes.”  Autant dire, pour reprendre un thème classique depuis deux siècles au moins, que l’érotisme (hétérosexuel) serait incompatible avec le féminisme.

Quand “oui”, c’est “oui”: un féminisme radical ?

      Avec Antioch, la polémique dirigée contre le date rape trouve sa cible de prédilection.  Ce petit college de l’Ohio serait la caricature parfaite du “sexuellement correct”.  La presse et la télévision s’emparent en effet durant l’été 1993, lors d’un creux médiatique, d’un règlement mis en place à la demande des étudiants, un an plus tôt, sur ce campus “progressiste”.  Il s’agit, en réponse aux menaces de violence sexuelle, d’un véritable code érotique, qui ne se contente pas de proscrire, mais s’enhardit à prescrire les comportements.  En effet, le règlement ne s’arrête pas, comme tant d’autres dans les universités, par exemple en matière de harcèlement sexuel, à marquer des limites.  Il dit bien plus qu’il n’interdit.  Le principe est simple : le consentement sexuel doit être explicite.  Ainsi, qui ne dit mot ne consent pas — “double entendre” (comme on dit en anglais) et sous-entendu ne suffisent plus.  Les conséquences sont plus complexes, en tout cas dans la pratique : le consentement doit être explicité à chaque étape du progrès amoureux (le baiser ne promet pas nécessairement une caresse, et la caresse n’entraîne pas inévitablement au lit), et à chaque fois, d’un date à l’autre (l’acquiescement d’un soir n’engage pas au-delà).  Bref, le consentement n’est jamais acquis d’avance ; et seule la parole peut le garantir.

      Cette règle du jeu nouvelle ne s’impose pas naturellement.  Non pas, bien sûr, qu’une police du campus se charge de surveiller la conformité des comportements érotiques au règlement (lorsqu’Antioch fait la une, nul d’ailleurs n’a encore été sanctionné).  C’est plutôt qu’il faut enseigner le code amoureux aux nouveaux étudiants.  Avec ces ateliers de rentrée universitaire, l’occasion est trop belle et, dans tous les États-Unis, les médias orchestrent un éclat de rire national.  La quasi-unanimité dans la dérision est d’autant plus remarquable qu’en matière de violence sexuelle, le consensus se fait depuis le début des années 1980 aussi rare que l’humour34.   La dénonciation conservatrice ou post-féministe était certes attendue : tous voient dans ce code l’expression caricaturale de la nouvelle orthodoxie féministe.  Même l’hostilité libérale n’est pas faite pour surprendre : en ce domaine comme en d’autres, on préfère le laissez-faire à la régulation des mœurs.  Pour tous les adversaires du code, l’amour est un fait de nature, ou une réalité individuelle, mais jamais une construction sociale : aussi échappe-t-il au langage.  Il est cependant plus remarquable que, si l’attaque ne rencontre (presque) aucune résistance, c’est que les féministes restent (presque) toutes silencieuses.  Comment expliquer ce mutisme ?

      À Antioch, “oui”, c’est “oui” — ou plus précisément : “oui” (et seulement oui), c’est (et c’est seulement) “oui”.  C’est une des logiques virtuelles du féminisme du date rape qui trouve ici son expression.  Elle nous entraîne presque aussi loin du féminisme libéral que de son rival culturel.  Il est clair que la transparence du sujet de la sexualité rompt avec le sujet dominé du féminisme culturel : ici, le consentement n’est plus masqué, ni trompeur.  Il sonne haut et fort.  La femme non moins que l’homme parle (le règlement ne fait pas la différence entre les sexes), et elle sait ce qu’elle dit, ce qu’elle pense et ce qu’elle veut.  Ce n’est pas pour autant la logique du féminisme libéral : la femme n’est plus seulement libre de refuser son contentement, mais aussi de le donner, de lui donner voix.  Antioch renverse la liberté négative du féminisme libéral en une liberté positive.   En effet, le féminisme libéral, non moins que culturel, est défini par rapport aux abus de la sexualité.  Pour le premier, du désir il n’y a jamais rien à dire : il est privé.   Pour le second, son désir échappe toujours à la femme : elle est dominée. Dans un cas comme dans l’autre, l’érotique féminine se devine en creux, mais sans jamais être dessinée.  Ce que le modèle d’Antioch suggère, c’est au contraire une sexualité définie pour elle-même, par la volonté et l’affirmation.  Le désir féminin est supposé de même nature que la sexualité masculine. Et c’est bien parce que cette équivalence remet en cause l’image convenue d’une sexualité féminine au consentement toujours problématique qu’elle soulève un pareil tollé.

      Plus encore que le féminisme libéral ou culturel, Antioch prétend donc redéfinir les règles du jeu amoureux. En esquissant sur le papier les contours d’une érotique dont le féminisme du date rape laissait la place vide, le code d’Antioch en offre peut-être la version radicale — occultée depuis les années 1980, on l’a vu, par la querelle des féminismes culturel et radical.  Radical, ce programme l’est moins en proposant des solutions extrêmes (dans le doute, et devant la confusion, exiger un consentement explicite pourrait relever du sens commun) qu’en ouvrant à la politique tout le champ de l’érotique (et non pas seulement de la violence sexuelle).  Refusant une fois de plus de s’embarrasser de ces distinctions, la polémique préfère voir dans Antioch l’expression exacerbée d’une même logique, déjà à l’œuvre dans le féminisme de Susan Estrich et de Catharine MacKinnon : tous les féminismes ne font qu’un.  C’est le cas par exemple de Charles Krauthammer, qui n’y voit que “le code sexuellement correct le plus strict, et le plus hilarant, dans toute l’Université américaine.”  Ne faudra-t-il pas bientôt, avant toute relation sexuelle, “un contrat devant notaire?”35

Le contrat érotique

      L’image du “contrat” érotique connaît une fortune étonnante — déjà Neil Gilbert, bien avant la version radicale d’Antioch, ironisait sur la “sexualité contractuelle”: “Vous le faites, oui ou non?  Signez S.V.P. sur la ligne inférieure.”  Dès lors, on retrouve partout le contrat, comme chez Allan Bloom déplorant le désenchantement d’Eros : “la raison abstraite au service d’hommes et de femmes radicalement libres ne peut placer à la base de l’amour que le contrat — le contrat social, le contrat de mariage, avec pour modèle le contrat d’affaires”.  Et de dénoncer cette juridisation de l’amour  : “Le légalisme prend la place du sentiment.”36  C’est aussi l’argument de son ami et collègue à Chicago, l’historien français François Furet, qui dénonce cette idéologie du droit : “il faudra bientôt que les deux partenaires amènent leurs avocats pour dresser l’acte officiel avant de coucher ensemble.”37

      L’image peut être éclairante : le contrat social souligne que le code érotique ne relève ni de la pure détermination naturelle, ni de la simple invention individuelle.   Et c’est à juste titre que François Furet trouve dans le féminisme le projet politique, proprement démocratique, “de faire de l’acte sexuel quelque chose comme un contrat conclu par des volontés libres qui y ont expressément consenti.”  Il est vrai que le féminisme du date rape, dans toutes ses variantes, libérale, culturelle, et bien sûr radicale, prétend réformer la sexualité.  L’image peut toutefois engendrer un malentendu : le féminisme d’Antioch propose un contrat, non pas juridique, mais érotique.  À preuve, l’absence de témoins : tout se passe entre les partenaires.  Aussi, légalement, le code nouveau ne change-t-il rien — sauf l’argumentaire qu’un accusé peut invoquer pour sa défense : plus question de plaider le malentendu.   Plutôt qu’un contrat, c’est donc un règlement, qui impose une règle de conduite — un code de bonnes manières, qui dicte une étiquette.  La différence n’est pas sans importance : en réalité, demander aux partenaires de parler, avant, c’est vouloir leur éviter de plaider, après.  Les différends sexuels, avec leurs plaintes et leurs procès, existent déjà : le tumulte de la juridisation ne s’accommode que trop bien du silence sexuel.  Il convient donc de voir dans le règlement d’Antioch, plutôt qu’un symptôme, un remède à la dérive chicanière.

      Ce premier malentendu, théorique, peut en cacher un autre, historique.  La régulation sexuelle n’est pas un phénomène nouveau, singulièrement aux États-Unis.  La séduction y a de longue date fait l’objet d’une codification stricte.  Ce n’est pas ici le lieu de retracer l’histoire du date, avec ses négociations sexuelles qui toujours ont supposé une règle du jeu partagée.  Notons simplement que l’idée d’un contrat érotique n’est pas une invention féministe : l’étiquette ancienne n’était pas moins contraignante, ni moins explicite, dans les années 1930 ou 1950.  Mais après les années 1960, sous l’influence croisée de la libération sexuelle et de l’émancipation féminine, nul ne connaît plus la règle du jeu : chacun joue à un jeu dont la règle n’est plus clairement donnée d’avance.  C’est dans cette incertitude et cette confusion que se développe, sinon une guerre des sexes, du moins une tension sexuelle généralisée. En réaction, Antioch, et plus généralement le féminisme du date rape, ne fait que rencontrer une volonté sociale floue, mais répandue depuis les années 1980, de réorganiser la sexualité, bref, de créer une nouvelle règle du jeu.  On le voit, le malentendu est au fond politique.  L’invention, ou la réinvention des règles, est bien une opération politique.  Mais c’est l’ensemble des courants politiques, avec principalement les conservateurs et les post-féministes d’un côté, les féministes libérales et culturelles de l’autre, sans oublier l’ébauche d’un radicalisme, qui va s’y essayer — chacun entreprenant, tant bien que mal, d’imposer la nouvelle règle du jeu.  Il serait donc absurde de n’imputer la politisation qu’aux unes (ou aux autres, d’ailleurs) : tous sont partie prenante dans une bataille dont la redéfinition du code érotique est l’enjeu.

Conclusion

      On comprend mieux ce qui fait en ce domaine l’exotisme américain, d’un point de vue français — c’est l’importance sociale moins du féminisme que des controverses autour du féminisme.  Avec la polémique que nous venons de démonter, nous voici donc loin de l’hégémonie féministe qu’on se plaît parfois à imaginer dans la culture américaine.  C’est la politisation, ou plus précisément la mise en scène publique des différends sexuels, qui fait la singularité américaine.  La différence transatlantique est donc plus politique que culturelle : après tout, les enquêtes sur la sexualité tendraient à rapprocher plutôt qu’à opposer les deux cultures sexuelles.   On découvre en effet en France, même si l’on n’y prête guère d’attention, une violence sexuelle comparable — à la fois par son ampleur (7% des femmes de 20 à 34 ans se déclarent victimes de viol) et dans sa nature (dans un cas sur deux, le violeur est une personne connue mais étrangère à la famille).   Sommes-nous si loin du date rape ?  Pour Michel Bozon, “les rapports sexuels contraints se produisent bien souvent dans des contextes relationnels ordinaires où la contrainte apparaît comme une forme socialement tolérée de la domination masculine et une forme extrême de l’infériorisation sociale des jeunes femmes.”38  Ce qui distingue ici la France, c’est donc moins l’harmonie que l’occultation des tensions.  C’est bien pourquoi le modèle américain fait l’objet d’un rejet si virulent en France : introduire avec les féministes la question du genre dans la sexualité, ce serait faire entrer le loup des relations de pouvoir dans la bergerie de la séduction hétérosexuelle.  Mais la brebis de la farce, ce pourraient être ces victimes sans voix, dès lors qu’on s’interdit de crier au loup.  L’intérêt de la polémique américaine, c’est aussi de faire ressortir l’étrange absence de politisation de la violence sexuelle en France.  Voilà qui nous suggère en effet un programme de recherches sur les conditions sociales, politiques et scientifiques, d’une non-politisation — qui pourrait dissiper en retour les facilités d’un exotisme français, vu des États-Unis.

      On le voit, la critique du culturalisme esquissée en ouverture ne conduit nullement à renoncer à penser la spécificité des cultures.  Bien au contraire, ce travail s’inscrit dans une recherche plus vaste sur les multiples différends sexuels qui font et défont la société américaine contemporaine, avec non seulement, à côté du date rape, le harcèlement sexuel, mais aussi l’avortement et l’homosexualité, c’est-à-dire l’articulation sur des objets et des enjeux différents d’un langage sexuel polémique, qui articule ensemble la sexualité et le genre.américaine, c’est aussi de faire ressortir l’étrange absence de politisation de la violence sexuelle en France.

Voir également :

La femme de chambre et le financier

Irène Théry

Le Monde

23.05.11

Ce matin du dimanche 15 mai, la surprise, l’incrédulité et la consternation nous ont littéralement saisis. Face à une forme inédite d’adversité politique et morale, on a senti partout le besoin de se hausser à la dimension de l’événement comme pour conjurer, dans l’union sacrée d’un silence suspendu, l’image salie de notre pays. Passé ce moment d’étrange stupeur, le débat a repris ses droits pour explorer ce qu’on nomme désormais  » l’affaire DSK « . Dans le maelstrom des commentaires, comment s’y retrouver ? Si l’on se souvient que l’enjeu de tout cela n’est pas de jeter aux chiens la vie privée ou la personnalité d’un homme à terre, mais une inculpation sexuelle précise dans le cadre d’une procédure criminelle définie, on aperçoit qu’un clivage nouveau est apparu dans le débat français. Evident d’une certaine façon, tant on s’accuse mutuellement aujourd’hui de n’avoir de considération que pour un maître de la finance mondiale ou de compassion que pour une pauvre femme de chambre immigrée, il n’est pourtant pas si simple à comprendre.

D’un côté, il y a ceux qui soulignent avant tout la valeur fondamentale de la présomption d’innocence à laquelle a droit l’auteur allégué des faits. Ils ont semblé, dans les premiers jours, si majoritaires parmi les ténors qui font l’opinion en France et si indifférents au sort de la victime présumée qu’on n’a pas manqué de les traiter de défenseurs patentés de l’ordre patriarcal. Il est vrai que des réflexes machistes assez cognés ont fleuri ici et là pour défendre à leur manière l’innocence virile : « il n’y a pas mort d’homme », « un troussage de domestique »… Mais on aura peine à nous faire croire que ces insanités d’un autre âge soient le révélateur providentiel d’un complot masculin caché sous la défense intransigeante des droits des justiciables. Ce n’est pas la défense des mâles dominants qui est préoccupante chez ceux qui croient trouver dans la présomption d’innocence la boussole unique guidant leurs réactions; c’est plutôt un certain aveuglement mental aux défis nouveaux surgis du lien social contemporain.

Car de l’autre côté, il y a ceux – au départ plus souvent des femmes, féministes et engagées – qui s’efforcent de porter au plus haut des valeurs démocratiques une forme nouvelle de respect de la personne, qui n’a pas encore vraiment de nom dans le vocabulaire juridique, et qu’on pourrait appeler son droit à la présomption de véracité. C’est la présomption selon laquelle la personne qui se déclare victime d’un viol ou d’une atteinte sexuelle est supposée ne pas mentir jusqu’à preuve du contraire. Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu’à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité  » objective  » ne s’impose pas d’elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé ? Avant même qu’un procès n’aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s’enracine très exactement là : ce qui est en jeu au départ n’est jamais seulement la présomption d’innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu’une infraction sexuelle  alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d’être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité  comme un véritable droit ? Rien n’est moins sûr.

C’est pour cette raison que nombre de nos concitoyens ont eu le sentiment pénible qu’en France, on n’avait pas accordé à Madame Diallo un respect égal à celui qui fut témoigné à son agresseur présumé, Dominique Strauss-Kahn. Cette situation choquante n’est pas d’abord un problème de morale personnelle, mais de justice et d’institutions communes. On l’entrevoit bien : présomption d’innocence et présomption de véracité sont aussi cruciales l’une que l’autre pour bâtir une justice des crimes et délits sexuels marchant sur ses deux pieds. Mais pour le moment, nous ne les distinguons pas clairement et savons encore moins comment les faire tenir ensemble. Tout se passe alors comme si on ne pouvait choisir l’une que contre l’autre. En se targuant de respecter les grands principes pour DSK au moment où il était cloué au pilori, les partisans sincères de la présomption d’innocence n’ont pas vu qu’ils bafouaient au même instant la présomption de véracité à laquelle avait droit la jeune femme qui l’accuse de l’avoir violentée.

C’est pourquoi il est vain de croire que nous échapperons aux questions de plus en plus fortes que nous posera dans l’avenir la lutte sans merci du coupable allégué et de la victime présumée du Sofitel de New-York, en faisant le procès de la procédure accusatoire américaine. Au moment le plus dramatique de l’affaire d’Outreau on avait, face aux mêmes dilemmes, fait le procès symétrique : celui de la procédure inquisitoire à la française. L’aurait-on déjà oublié ? Pour construire un jour une façon de tenir ensemble les deux présomptions opposées, le premier pas est d’accepter de penser la spécificité des questions sexuelles, et d’élargir le champ de nos réflexions pour reconnaître les responsabilités collectives nouvelles que nous confère, à nous citoyens des démocraties occidentales, les mutations profondes qui ont lieu aujourd’hui.

La France donne souvent aux autres pays le sentiment d’être politiquement  » en retard  » sur les questions de sexe, de genre, de sexualité. Sans aborder ici cette vaste question, soulignons simplement que le procès de New-York ne doit pas nous enfermer dans une frilosité défensive au prétexte des clichés anti-français qui pleuvent sur nous depuis quelques jours. Au contraire, il devrait être l’occasion de nous emparer collectivement des grande questions sociales, historiques et anthropologiques qui sont l’horizon de sens commun à tous les procès pour crimes ou délits sexuels, en France comme ailleurs. En général, nous n’avons d’yeux que pour les ressorts psychologiques des transgressions sexuelles comme si nous ne voulions pas voir qu’elles ont lieu dans le contexte de mutations profondes des valeurs et des normes censées faire référence pour tous. Or, sous l’égide de l’égalité croissante des sexes, nous vivons aujourd’hui des bouleversements sans précédent du permis et de l’interdit sexuels. Les procès pour viol, qui se multiplient partout aujourd’hui, sont à la fois l’expression de ces mutations démocratiques et le symptôme de leur caractère inassumé.

Considérer le viol comme un crime, prendre au sérieux les atteintes sexuelles, participe directement du refus contemporain de l’ordre sexuel matrimonial traditionnel, construit sur la condamnation de la sexualité hors mariage, la diabolisation de l’homosexualité, la double morale sexuelle et la division des femmes en deux catégories : épouses honorables et filles perdues, mères de famille légitimes et filles-mères parias, maîtresses de maison respectées et domestiques qu’on  » trousse « . Comme l’a montré Georges Vigarello dans son Histoire du viol, celle-ci se déploie toujours à la croisée de l’appartenance sociale des individus et des statuts respectifs des hommes, des femmes et des enfants dans une société. Notre attachement à punir ce crime est la trace en creux de la valeur centrale que nous accordons non plus au mariage mais au consentement dans le grand partage entre le permis et l’interdit sexuels.

Mais les procès pour viol d’aujourd’hui sont aussi symptomatiques des ambiguïtés du changement, tant ils donnent à voir le vide sidéral que nous avons laissé se développer en lieu et place d’une civilité sexuelle renouvelée, capable d’irriguer la vie ordinaire de nos sociétés et d’inscrire la sexualité au sein d’un monde humain certes pluraliste, mais qui demeurerait un monde commun. C’est la rançon de l’idéologie individualiste et mercantile, qui transforme ce monde en une collection insignifiante d’individus autarciques bons à consommer. Le consentement, coeur de la nouvelle normalité sexuelle, est ainsi à la fois la solution et le problème. Consentir, oui, mais à quoi ? Pourquoi ? Et quand le refus de tout consentement s’est exprimé loin des regards, comment passer à sa dimension publique, sociale, juridique ? Concentrant toutes ces questions, nous interrogeant directement sur la solidité de nos valeurs communes, le procès de New-York incarne à sa manière le changement démocratique. Mais il peut devenir aussi un de ces moments périlleux où, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet,  la démocratie se retourne  » contre elle-même  » .

Pour prendre la mesure du ressort proprement sociologique de ce risque, il faut revenir à la sidération initiale qui fut la nôtre, et qu’une semaine de débat a déjà recouverte. L’image première qui nous a saisis ne s’arrêtait pas au seul DSK. C’était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction. Elle, une femme de chambre immigrée d’origine guinéenne, pauvre, vivant dans un logement social du Bronx, veuve, mère de famille monoparentale. Lui : un des représentants les plus connus du monde très fermé de la haute finance internationale, une figure de la politique française, de l’intelligentsia de gauche, une incarnation aussi, de la réussite sociale, de l’entre-soi des riches et de la jouissance facile. La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n’était rien.

Dans ce face à face presque mythique, les individus singuliers disparaissent, absorbés par tout ce qu’incarnent les personnages. C’est pourquoi il y a quelque chose d’épique dans ce qui s’est passé. En prenant en considération la parole d’une simple femme de chambre et en lui accordant la présomption de véracité, la police new-yorkaise n’a pas seulement démontré qu’elle pouvait en quatre heures renverser l’ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier. Elle a aussi mis en scène une sorte de condensé inouï des incertitudes, des injustices et des espoirs de notre temps, et engagé un processus où vont venir s’engouffrer toutes les passions qui meuvent les sociétés démocratiques. Au risque de transformer tragiquement deux individus, inégaux à l’extrême, en boucs émissaires de nos désirs frustrés, de nos peurs ancestrales, de nos haines inassouvies.

Irène Théry, directrice d’études à l’EHESS

Voir enfin:

Sexe et pouvoir

La naissance de la galanterie

Périodiquement, la presse remonte à la lumière des affaires de moeurs qui impliquent des gouvernants.

Il est vrai que le pouvoir attise les passions mais le survol de l’Histoire montre que ce phénomène a beaucoup évolué selon l’époque et le lieu, des temps préhistoriques à nos jours…

André Larané

Hérodote

Se battre pour des femmes

Sexualité et le pouvoir sont liés depuis la nuit des temps comme nous le rappellent Claude Lévi-Strauss et ses confrères anthropologues.

Dans les sociétés paléolithiques comme dans les dernières communautés de chasseurs-cueilleurs, en Amazonie et en Papouasie, les guerres étaient motivées avant toute chose par le souci de s’approvisionner en femmes.

Ces guerres étaient au demeurant bien moins meurtrières que celles de notre Néolithique finissant. Elles permettaient aux groupes nomades de se mélanger et, d’une certaine manière, de se rapprocher.

On en retrouve la trace dans les mythes qui s’attachent à la fondation de Rome, avec le rapt des Sabines par les compagnons de Romulus. Les jeunes filles ayant eu le loisir d’apprécier les charmes de leurs ravisseurs, elles vont négocier une alliance entre leurs pères et leurs amants. Ce sera le début de la prodigieuse expansion de Rome.

Épouses et mères

Un autre mythe témoigne du chemin accompli par les rudes Romains. C’est celui de Lucrèce, l’épouse vertueuse d’un jeune patricien. Elle est violée par le fils du roi Tarquin et se suicide après avoir révélé son déshonneur. D’indignation, son époux et ses amis se soulèvent contre le régime, chassent le roi et installent la République.

– Turpitudes romaines :

À la fin de la République et sous l’Empire, cette nostalgie d’un Âge d’Or fondé sur la vertu conjugale se confronte à la réalité d’une oligarchie richissime et toute-puissante. Le grand Jules César suscite l’ironie de son entourage et de ses soldats par ses mœurs bisexuelles dissolues.

Ses successeurs ne lui seront pas inférieurs en matière de luxure. La cour impériale est le lieu de scandales sans nombre au 1er siècle de notre ère.

C’est le vieux Tibère nageant avec ses mignons dans la grotte bleue de Capri ; c’est Messaline, épouse de l’empereur Claude, se prostituant dans les bouges de Rome ; c’est Néron tuant d’un coup de pied son épouse Poppée, enceinte…

Dans les derniers siècles de Rome, les chroniqueurs s’attardent moins sur les turpitudes des puissants ; ce n’est pas qu’elles soient moindres… Il n’est que de lire Le Satiricon, un roman sans doute écrit à la fin du IIe siècle.

Les classes moyennes romaines se montrent plus respectueuses de la tempérance prônée par les philosophes : les chroniques et les stèles funéraires attestent de l’amour conjugal.

Celui-ci n’exclut toutefois pas les amours ancillaires (relations sexuelles avec les servantes et les esclaves), jugées comme allant de soi.

– L’amour chevalier :Au tournant de l’An Mil, après les invasions barbares et les violences de la société féodale, l’Église prend les choses en main. Elle stigmatise les mariages forcés et la répudiation ainsi que le goût des seigneurs féodaux pour une polygamie de fait. Elle condamne aussi la consanguinité et l’inceste (cette notion est très large au Moyen Âge).

Deux rois capétiens, Robert II et son petit-fils Philippe 1er, font les frais de cette sévérité et sont excommuniés par le pape.

Aux XIIe et XIIIe siècles, les mœurs communes demeurent d’une grande brutalité (lire le roman de Ken Follett : Les Piliers de la Terre).

Beaucoup de seigneurs et maîtres ne se privent pas de forcer servantes et paysannes, mais en-dehors de toute légalité. Le «droit de cuissage» est une pure invention des historiens républicains du XIXe siècle

Un changement s’amorce en ce qui concerne le regard porté par les nobles et les bourgeois sur les femmes de leur classe.

Les troubadours inventent un sentiment nouveau, l’amour. Celui-ci, à leurs yeux, n’a pas grand-chose à voir avec le mariage. C’est ce qui fait son charme. Dans les légendes du roi Arthur, il rapproche une reine et un chevalier servant, Guenièvre et Lancelot, Iseut et Tristan.

Il n’empêche que les rois capétiens, sermonnés par l’Église, préfèrent cherchela félicité auprès de leur épouse unique et légitime.

En 1226, Louis VIII le Lion, fils de Philippe Auguste, rentre d’une expédition contre les gens du Midi. Il tombe malade de dysenterie sur le retour et les médecins lui suggèrent comme remède, à défaut de mieux, l’étreinte d’une vierge. Le roi refuse avec tout ce qui lui reste d’énergie et meurt l’âme en paix.

Son fils Louis IX (futur Saint Louis) est un souverain joyeux et plein de vie. Marié à 20 ans à Marguerite de Provence, il lui fait onze enfants et lui sera toujours fidèle, n’ayant de cesse de lui rendre hommage, malgré les remontrances de sa mère, la pieuse Blanche de Castille.

Tout aussi fidèles en mariage seront ses descendants, notamment Philippe IV le Bel, époux de Jeanne de Navarre et Charles V le Sage, époux de Jeanne de Bourbon.

L’Église et le sexe

À la faveur du concile Latran IV (1215), l’Église rappelle solennellement sa doctrine en matière de mariage :

– les époux doivent exprimer leur engagement en public, preuve que leur union est volontaire et non contrainte,

– le mariage est indissoluble sauf en cas d’inceste ou d’impuissance masculine ; c’est une façon d’affirmer le devoir d’assistance entre les époux et d’empêcher les répudiations de convenance.

Contrairement à une idée convenue et à l’exception de quelques théologiens obtus, l’Église se montre compréhensive à l’égard des relations sexuelles.

Elle condamne les relations hors mariage, pour protéger les filles contre la violence masculine et les grossesses non désirées. Elle condamne de même l’adultère. Les personnes concernées, en état de péché mortel, peuvent toutefois obtenir le pardon en confessant leur faute et en faisant pénitence.

L’adultère, en particulier, ne justifie en aucune façon la rupture du mariage et du projet familial qu’il sous-tend. Après le scandale de la tour de Nesle, les brus du roi Philippe le Bel, convaincues d’adultère, seront enfermées dans un couvent mais sans que leur époux puisse se remarier.

En France, il faudra attendre une loi républicaine de 1886 autorisant le divorce pour «faute» pour que soit sacralisé le lien entre mariage et fidélité.

Maîtresses et concubines

Les mœurs changent au XIVe siècle, chez les Français comme chez leurs cousins anglais, à l’époque de la guerre de Cent Ans.

Des femmes sont à l’origine des premiers scandales sexuels : les brus de Philippe le Bel, on l’a vu, mais aussi sa propre fille Isabelle, surnommée la «Louve de France». Mariée au roi anglais Édouard II qui la néglige au profit de ses mignons, elle le fait emprisonner et tuer en 1327 avec l’aide de son amant Mortimer. Son fils Édouard III vengera l’honneur familial.

Près d’un siècle plus tard, une autre reine fait jaser. Il s’agit d’Isabeau de Bavière, épouse du roi de France Charles VI le Fou. La rumeur lui prête – sans doute bien à tort – de nombreux amants dont son beau-frère Louis d’Orléans.

Accablé par les malheurs de sa famille et du royaume, son fils a triste mine quand il monte sur le trône sous le nom de Charles VII. Heureusement, il est soutenu par sa belle-mère Yolande d’Aragon et rencontre Jeanne d’Arc, qui va lui redonner courage et énergie.

Dans ses vieux jours, le roi retrouve enfin le sourire avec une jeune amante, Agnès Sorel. C’est la première d’une longue série de maîtresses officielles.

1492. L’année se signale par la découverte de l’Amérique mais aussi par l’accession à la papauté d’un certain Rodrigo Lançol y Borgia, sous le nom d’Alexandre VI Borgia.

À côté de ce pape tourné plus que quiconque vers le péché de chair, les rois font figure d’enfants de cœur, y compris François 1er, premier roi de France à collectionner les maîtresses officielles : Françoise de Châteaubriant et Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, sans compter la Belle Ferronnière…

Son fils et successeur Henri II est plus sage et se satisfait de Diane de Poitiers, à côté de son épouse Catherine de Médicis.

Il n’empêche que «la magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second», dixit Mme de Lafayette (La princesse de Clèves). Ce jugement est corroboré par Les vies des dames galantes, un recueil plaisant de Brantôme.

Les mœurs ne se dissipent pas seulement à la cour des Valois. À la cour des Habsbourg, une bourgeoise de Ratisbonne donne à Charles Quint un bâtard talentueux qui sera légitimé par l’empereur, Don Juan d’Autriche.

À la cour des Tudor, de l’autre côté de la Manche, les scandales s’enchaînent sous le règne du roi Henri VIII, six fois marié, comme sous celui de sa fille Elizabeth 1ère. La rumeur prête à la «reine-vierge» des liaisons clandestines mais rien de comparable à sa cousine Marie Stuart.

Veuve du roi de France François II, celle-ci se remarie avec un lord écossais sur un coup de tête, prend un amant italien que son mari exécute sous ses yeux, puis ordonne elle-même le meurtre de son mari avec l’aide d’un nouvel amant, écossais celui-là.

Au XVIIe siècle, Henri IV inaugure en beauté la dynastie des Bourbons, avec des maîtresses par dizaines. Il y gagne même le surnom de «Vert-Galant». Tout cela ne prête pas à conséquence, sauf la tentation du roi d’épouser l’intrigante Gabrielle d’Estrées. Celle-ci étant morte en couches, le roi devra se satisfaire d’un mariage plus politique avec Marie de Médicis.

Louis XIII, son fils et successeur, se montre à l’inverse d’un naturel timoré et très réservé à l’égard des femmes, y compris de la sienne, Anne d’Autriche. C’est à Louis XIV, leur fils, que reviendra l’honneur de restaurer la tradition galante.

On lui connaît de nombreuses favorites, de Mlle de la Vallière à Françoise de Montespan et Angélique de Scorraille, duchesse de Fontanges. Il a le bon goût de légitimer ses bâtards et envisage même un moment de laisser le trône à l’aîné de la Montespan, le duc du Maine.

Ramenons les écarts du Roi-Soleil à leur juste mesure : de sa vingtième année à son remariage avec Mme de Maintenon, en 1683, à l’âge de 45 ans, Louis XIV n’aura vécu qu’un tiers de sa vie «dans le stupre». Il a ensuite renoncé aux écarts et s’est satisfait des charmes mûrs de sa deuxième épouse.

Faut-il l’en féliciter ? Notons que les meilleurs moments du règne concernent la période où il a vécu dans les plaisirs, au milieu de ses maîtresses et favorites. Quand il y a renoncé, le royaume est entré dans une période sombre : révocation de l’Édit de Nantes, dévastation du Palatinat, guerres de la Ligue d’Augsbourg et de la Succession d’Espagne, famines et révolte des Camisards… N’y voyons qu’une coïncidence.

À la fin du XVIIe siècle, en Angleterre, un renouveau politique et religieux prépare un changement de cap en matière de moeurs. Celui-ci prendra toute son ampleur au XIXe siècle…

Les femmes sont l’avenir de l’Europe

Les guerriers qui ont bâti l’Europe au Moyen Âge et aux Temps modernes ont eu le souci de mélanger leur sang, comme les chasseurs du Paléolithique.

Sur les ruines de l’empire carolingien émergent les premiers États modernes. Leurs souverains, en guerre les uns contre les autres, prennent l’habitude de conclure ces guerres par des alliances matrimoniales, avec l’espoir de préserver ainsi la paix pendant quelque temps.

Très vite les dynasties européennes s’imbriquent les unes dans les autres de sorte que, sur le conflit perpétuel, se construit une identité commune.

Louis XIV est l’expression de ce paradoxe. Plus attaché que quiconque à la grandeur de son royaume, il a deux arrière-grands-parents français (ou navarrais), deux italiens, deux espagnols et deux allemands. Son lointain descendant Louis XVI compte quant à lui parmi ses ascendants les plus proches des Polonais, des Saxons, des Danois…

Ce phénomène est propre à l’Europe dynastique.

Dans l’empire ottoman voisin, construit par des Turcs nomades, rien de semblable : les sultans sont mis au monde par des concubines de toutes provenances comme la célèbre Roxelane. Ainsi les sujets ottomans sont-ils «esclaves de fils d’esclaves» ! Même chose dans la Chine des empereurs mandchous.

Dans le bassin méditerranéen, où est apparu le Néolithique, avec une agriculture fondée sur la possession du sol, les populations privilégient depuis plusieurs millénaires les mariages entre proches cousins. C’est tout le contraire des souverains européens. C’est qu’il leur importe avant tout de ne pas disperser les héritages. Ce phénomène, qui perdure dans les sociétés islamiques, a été analysé par Germaine Tillion (Le harem et les cousins, 1966).

2 Responses to Affaire DSK: Séduction en-deçà de l’Atlantique, viol au-delà (From Antioch to Sofitel: Blame it all on date rape!)

  1. […] les frasques d’un DSK ou enfoncer un peu plus les demandes de pardon d’un Cahuzac, le puritanisme anglosaxon […]

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