Guerre civile américaine/150e: La double solitude du pasteur March (How Chaplain March lost his religion: after 140 years French writer finally gives famous Little women’s father his due)

Hetzel's French edition of Little women (1872)2010 French translation of Little women (Ferdjoukh)march dr-marchI think it was so splendid in Father to go as chaplain. Meg (Little women 2)
Comme c’est beau à papa d’être parti pour l’armée comme médecin. Adaptation de Pierre-Jules Hezel
 Quant au premier père de ce livre, qu’il pardonne à son père adoptif en France de l’avoir conduit, quelquefois, où peut-être il ne voulait pas qu’il allât. Si Américain qu’on soit, si épris qu’on puisse être de son indépendance, pas plus qu’un être humain un livre ne voyage impunément. Du moment où les circonstances vous ont amené à habiter un autre pays que celui où l’on est né, il faut se résigner, si l’on veut s’y faire accepter, à sacrifier quelque chose aux goûts et aux mœurs de ce pays nouveau, et ce n’est qu’à la condition d’en prendre et d’en garder quelque chose qu’on parvient à s’y acclimater. Ce que je tiens à affirmer, c’est que jamais enfant adoptifs n’ont été traités avec plus d’amour que les Quatre Filles du Docteur Marsch par celui qui les présente aujourd’hui au public français. Il n’est certes aucune de ses œuvres personnelles à laquelle il ait donné plus de soins et qu’il ait entourée de plus de sollicitude. Pierre-Jules Hezel (alias P.J. Stahl, postface)
Il y eut un livre où je crus reconnaître mon visage et mon destin : Little Women, de Louisa Alcott. Je m’identifiai passionnément à Jo, l’intellectuelle. (…) elle était bien plus garçonnière et plus hardie que moi ; mais je partageais son horreur de la couture et du ménage, son amour des livres. Simone de Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée)
Une bonne partie du roman est consacrée à illustrer les défauts des quatre sœurs et à montrer leurs efforts sincères pour s’en corriger, avec comme guide le Pilgrim’s Progress, le roman allégorique de John Bunyan, lecture pieuse obligée des dimanches victoriens. Le Pilgrim’s Progress structure de ce fait tout le roman. Les sœurs sont au début dans le Slough of Despond (le Bourbier du Découragement dans la traduction de Bunyan par S. Maerky-Richard). Beth visite le Palace Beautiful (palais Plein-de-Beauté), Amy la Valley of Humiliation (Vallée de l’Humiliation). Jo rencontre et vainc Apollyon, résident de la même vallée (et qui symbolise son mauvais caractère). Meg va à Vanity Fair (la Foire aux Vanités), etc. Les sœurs font aussi de fréquentes lectures des petits évangiles qui constituent leur seul cadeau pour le Noël qui ouvre le roman. (…) Le « texte intégral » de la version du Livre de poche jeunesse représente un peu moins de la moitié du roman, les coupes allants d’une demi-phrase à des pages entières. Trois chapitres sautent dans leur totalité, celui où Amy fait des bêtises à l’école et est sévèrement punie, celui où Meg, la coquette, est invitée chez des gens riches qui la snobent et la ridiculisent, enfin, un chapitre « littéraire » consacré au petit journal manuscrit que publient les sœurs March et Laurie, sous les auspices du Pickwick Club. (…) Dans la traduction, les March n’ont plus de religion particulière. Toute allusion à une quelconque lecture pieuse ou une quelconque pratique religieuse est supprimée (Amy ne se fait plus installer un oratoire chez la tante March par la gouvernante française et catholique). Le Pilgrim’s Progress disparaît en entier et le roman n’est plus structuré par rien. On ne comprend d’ailleurs plus, dans la version française, que les quatre petits livres reliés de quatre couleurs différentes que reçoivent les filles March pour le premier Noël sont quatre petits évangiles. Toujours dans le souci de déchristianiser le roman, la traductrice supprime fréquemment les fins de chapitres, souvent si émouvantes, parce que les personnages y tirent une leçon morale. (…) Quant à la bibliophobie de la traductrice, elle entraîne que les filles March ne lisent rien de particulier, alors que l’un des intérêts de Little Women est de montrer les lectures de petites Américaines de la classe moyenne au 19e siècle. Jo n’a donc plus droit à The Heir of Redclyffe (de Mrs Yonge), pas plus qu’à Undine et Sintram (de La Motte-Fouqué). Et la traductrice passe complètement sous silence le fait que Jo ne peut se faire offrir les deux contes de La Motte-Fouqué (réunis en un volume) pour le premier Noël et qu’elle passe donc tout le roman, c’est-à-dire une année entière, à désirer ardemment cet ouvrage. Sans doute un tel amour des livres a-t-il été jugé excessif et par conséquent peu édifiant ! (…) Des jeunes filles règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980. (…) La suppression des allusions à la littérature modifie radicalement le personnage de Jo March. Dans le roman de Mrs Alcott, Jo est un écrivain en herbe, ce qui fait d’elle l’un des personnages les plus intéressants du roman, dont il nous donne par ailleurs la clé, puisque nous comprenons que Jo March est l’auteur elle-même. Dans ce qui reste du roman en français, Jo est une jeune fille douée qui place une nouvelle dans le quotidien local sans que cela ait de signification particulière, et qui aurait pu tout aussi bien chanter sur scène à la fête annuelle de l’école de musique ou gagner le cent mètre en dos crawlé à la piscine municipale. La description de Jo comme garçon manqué est elle aussi très édulcorée dans la traduction. Quand Mrs March retourne ses poches et va mendier chez la vieille tante March pour réunir l’argent qui lui permettra de se rendre à Washington au chevet de son mari, Jo vend sa chevelure ce qui lui permet de remettre 25 dollars à sa mère. Dans la traduction tronquée, la chose est présentée comme un sacrifice héroïque. La version originale est beaucoup plus riche, puisque nous comprenons qu’en réalité Jo avait envie d’être tondue (pour ressembler à un garçon), et qu’elle a saisi ce prétexte – ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas de pleurer ses beaux cheveux. Dans la suite du roman, Jo entretient le fantasme de s’enfuir avec Laurie, en se faisant passer pour un garçon grâce à ses cheveux ras, motif qui a été soigneusement gommé par la traductrice. On décèle donc, dans les interventions de la traductrice, le souci d’épargner à une jeune lectrice de la fin du 20e des détails scabreux qui étaient peut-être acceptables à l’époque victorienne mais qui ne le sont plus de nos jours : des jeunes filles fondamentalement bonnes et pieuses règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit, et entraîne ses sœurs et le petit voisin dans son jeu préféré, celui du club littéraire ou de la conférence de rédaction ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980. Notons pour finir que la deuxième partie des Quatre filles du Dr. March (Little Women part II, ou Good Wives en Angleterre) n’est pas disponible pour les petites lectrices françaises, ce qui signifie que, ici encore, le sens du roman est profondément altéré (les petites lectrices ne sauront pas que Beth meurt finalement, ou encore que Jo n’épousera pas Laurie, son grand ami). Cette absence, dans la collection Le Livre de poche jeunesse, de la moitié du roman de Mrs Alcott est heureusement largement compensée par la présence dans ladite collection de romans tels que Parvana la petite Afghane ou Paloma la petite disparue latino-américaine. L’Adamantine
Lorsqu’il traduit ainsi (…) Pierre-Jules Hetzel a visiblement à coeur de ne heurter personne dans une France qui s’affronte sur la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat depuis, au moins, la Loi Falloux, en 1850. D’éviter aussi les questions d’enfants qui fâchent ou embarassent à propos des ministres de Dieu qui se marient (et qui font des enfants). Il ignore que son titre fera le tour du monde francophone et demeurera « la » référence en 1872, dans sa « Bibliothèque d’éducation et de récréation », de son adaptation très personnelle de « Little women », titre original de l’oeuvre de Louisa May Alcott. (…) Autre aspect important (que l’adaptation de Hetzel n’est pas seule à omettre), la référence au « Pilgrim’s Progress »( Le Voyage du pèlerin »), de John Bunyan. Ce livre, qui est l’un des fondements d’une morale pratique du protestantisme anglo-saxon , est omniprésent tout au long de « Little women ». Il génère certains titres de chapitres et de phrase de clôture, Alcott, qui est écrivain avant tout s’amuse avec ses « petits pèlerins » et les symboles religieux. Là où elle traite avec poésie et tendresse du thème de la religion (cf. le perroquet de tante March qui demande à Dieu de bénir les boutons de bottines des visiteurs), Hetzel, lui, remplace cet aspect ludique, poétique  (et qui sructure la narration), par une morale familiale, scolaire et pédagogique qui a contribué, hélas, à l’image un peu didactique et ennuyeuse du roman. Par ailleurs, le personnage de Jo , alter ego de l’auteur et diffuseur de ses idées sur la condition féminine, dévore des livres dont les titres ont le plus souvent disparu des traductions. Or, même si ce sont des livres oubliés, leur choix en (…) en dit long sur le caractère de Jo et/ou sur son humeur du moment. Malika Ferdjoukh
Il y a juste une chose que je regrette. C’est le passage du Pickwick Club. J’avais quasiment tout laissé. Juste allégé des répétitions et des lourdeurs. Mais la directrice de collection, soucieuse de son jeune lectorat trouvait, et sans-doute a-t-elle raison, qu’expliquer par de multiples et fastidieuses notules la fonction de tel personnage du roman de Dickens appliquée aux filles March, c’était décourager et « larguer » par avance les non-initiés. Pour des collégiens, on peut le comrpendre. Exit, donc, les petits textes qu’écrivent Jo et ses sœurs dans la gazette Pickwick. Je le regrette un peu car disparaît ainsi une dimension « cocoon » et de « comment se réchauffer l’imagination » importante à mon avis pour Alcott. En outre, c’est un passage fréquemment zappé dans les adaptations et traductions. Ça m’ennuyait beaucoup de rejoindre la cohorte de ceux que mon texte était censé combattre. Mais, il fallait choisir. Un livre, une collection c’est aussi du calibrage, un nombre donné de signes… Or, il était vraiment essentiel de conserver le caractère de Jo au plus près du texte original, les scènes choc, le bal avec Meg ou l’école d’Amy qui sont des scènes d’une extrême cruauté, etc. J’ai donc privilégié ces scènes à celles du Pickwick Club. Malika Ferdjoukh
Les quatre filles du pasteur March L’histoire de Meg, Jo, Beth et Amy a traversé le siècle sous des titres divers, Les Quatre Filles du docteur March étant le plus célèbre et sans doute le moins exact, puisque leur père n’est pas médecin, mais pasteur… Cette chronique d’une année dans la vie d’une famille américaine pendant la guerre de Sécession est certes autobiographique, mais, à l’image de la famille de l’auteur, celle des March n’est ni aussi conventionnelle ni aussi ordinaire qu’on a bien voulu le faire croire au lecteur. Car, de ce livre, ressort la figure forte de Joséphine, dite Jo : alter ego affiché de Louisa May Alcott, elle est la rebelle en conflit avec le modèle féminin en vigueur dans la société puritaine de l’Amérique du XIXe siècle. Elle dit qu’on peut être mal dans la peau d’une fille dans le Boston des années 1860, avoir envie de prendre des airs de garçon et nourrir de farouches ambitions littéraires, être pieuse sans être soumise – bref, qu’on peut vivre en 1868 et être progressiste. Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien-pensant ? Rien n’est moins sûr. C’est ce que cette nouvelle traduction, abrégée par l’auteur d’un roman qui raconte l’histoire d’autres soeurs inoubliables, s’efforce de montrer. Quatrième de couverture
C’est Hetzel (l’éditeur de Jules Verne) qui lorsqu’il voulut diffuser le roman fit du « chaplain March », un « docteur March ». Il s’agissait pour lui d’éviter les questions religieuses, dans une France qui se laïcisait, processus qui n’allait pas sans engendre de nombreux conflits idéologiques. Il voulait aussi éviter que les enfants aient à se poser d’embarrassantes questions sur ce prêtre (sic), père d’une famille nombreuse, qui ne pouvait manquer de paraître exotique en France. Il y aura bien d’autres traductions : Les soeurs March, Petites bonnes femmes, Petites femmes. Mais aucune ne parviendra à s’imposer et le roman de Louisa May Alcott reste, pour le monde francophone, Les quatre filles du Docteur March, au mépris de toute fidélité au texte original! C’est peut-être Malika Ferdjoukh qui a trouvé la solution, dans la nouvelle adaptation (sic) qu’elle propose : Les quatre filles du pasteur March. A une syllabe près, le lecteur français retrouve la familiarité d’un titre qui suggère tout un univers et la fidélité à l’univers original d’Alcott est restaurée. (…) L’adaptatrice a imprimé, de son style dynamique, cette nouvelle adaptation du roman. Ce qui, somme-toute, convient à une histoire dont la figure centrale est une jeune fille de la bonne société américaine du milieu du XIXe siècle qui revendique indépendance et liberté. Jo March est, aux Etats-Unis, l’une des premières figures féministes, agissant librement tout en osant défier les conventions. Si le propos du roman peut aujourd’hui sembler anodin : il s’agit de raconter une année dans la vie de la famille March dont le père, pasteur, est parti servir l’armée abolitionniste, il transgresse néanmoins tous les codes du roman pour jeunnes filles de l’époque. Et nul doute qu’il faille attribuer son succès à la figure de Jo si contraire aux héroînes neurasthéniques qui peuplaient alors la littérature sentimentale. Si les bons sentiments y trouvent leur place, (Meg, Jo, Beth, Amy marquées par le Voyage du pèlerin de Bunyan se conduisent en parfaites chrétiennes), Jo qui souhaite vivre de sa plume et résiste aux chantage d’une vieille tante conventionnelle et tyrannique apparaît comme une véritable femme moderne qui dut porter les aspirations secrètes de toute une génération. La plume alerte de Malika Ferdjoukh donne en outre à ce petit roman un coup de jeune bienvenu qui le dépoussière agréablement et fait ressentir avec bonheur le tonus du personnage principal. Stéphane Labbe

Cachez cette religion que je ne saurai voir!

Où l’on découvre comment, après la guerre civile américaine, l’aumônier nordiste perdit son titre d’origine… et sa religion!

Multiples adaptations (une cinquantaine d’éditions différentes et presque autant de traductions-adaptations), adoucissement, changements orhographiques de certains noms, rajeunissement des personnages, changement d’idées, transformattion de sens, passage à la trappe de la vraie violence de Jo, ses réparties cinglantes, sa gestuelle brusque voire brutale, suppression ou édulcoration de passages entiers (y compris vitaux comme celui où Jo veut clairement la mort de sa sœur Amy en la laissant filer sur la glace trop mince), suppression des fondements et du sous- texte religieux de l’oeuvre (tout le parallèle avec le voyage du pèlerin de Bunyan), réduction à la pure et ennuyeuse pédagogie …

Retour en ce 150e anniversaire du déclenchement d’une guerre civile américaine rebaptisée pour l’éternité, par une France pro-sudiste, « Guerre de Sécession » …

Sur, 140 ans après et grâce à l’acharnement de la romancière franco-algérienne Malika Ferdjoukh (béni soit son nom!), la longue et double solitude du bon pasteur March.

Abolitionniste de la première heure et engagé volontaire comme aumônier de l’Armée nordiste dès la première année de cette guerre qui déchira son pays,  le père nécessairement absent des célèbres filles March  du classique semi-autobiographique de Louisa May Alcott se verra en effet, guerre laïcarde et respect des bonnes moeurs enfantines obligent et par un auteur français pressé de s’approprier cet immédiat bestseller de la littérature enfantine américaine (rien de moins que l’éditeur de Jules Verne Pierre-Jules Hetzel, alias PJ Stahl), affublé du titre complètement gratuit et apparemment éternel de « docteur ».

Même l’excellente fiction biographique de l’ex-journaliste australo-américaine du WSJ et prix Pulitzer 2006 Geraldine Brooks (« March ») qui fera redécouvrir un humaniste ami voire inspirateur de grandes figures nationales américaines comme Emerson ou Thoreau mais aussi un peu exalté et prêt à s’engager dans la première cause venue quitte, entre école d’avant-garde et communauté végétarienne, à y perdre sa fortune et les moyens de subsistence de sa propre famille, se verra affublée elle aussi dans sa version française de « Solitude du docteur March ».

Du moins jusqu’à l’an dernier et la nouvelle traduction (hélas, format de la collection majoritairement adressée aux scolaires oblige, abrégée –  et non « adaptée » même s’ il n’existe toujours pas, plus de 140 ans après, de traduction intégrale de la célèbre oeuvre de Louisa May Alcott!) de Malika Ferdjoukh pour l’Ecole des loisirs.

Qui, comme on le rappelle dans sa préface et l’entretien ci-dessous, a enfin dépoussiéré et redonné vie à 140 ans de multiples adaptations et réduction à la pure miévrerie d’une oeuvre qui, par sa liberté de ton et ses positions que l’on qualifierait aujourd’hui de féministes, avait révolutionné à l’époque la tradition des romans pour jeunes filles …

Entretien

Un grand merci à Malika Ferdjoukh pour avoir accepté de répondre à mes nombreuses questions sur sa formidable traduction de Little Women parue à L’école des loisirs le 4 février 2010.

Présentation de l’éditeur :

L’histoire de Meg, Jo, Beth et Amy a traversé le siècle sous des titres divers, Les Quatre Filles du docteur March étant le plus célèbre et sans doute le moins exact, puisque leur père n’est pas médecin, mais bien pasteur. Cette chronique d’une année dans la vie d’une famille américaine pendant la guerre de Sécession est bien autobiographique, mais, à l’image de la famille de l’auteur, celle des March n’est ni aussi conventionnelle ni aussi ordinaire qu’on a bien voulu le faire croire au lecteur. Car, de ce livre, ressort la figure forte de Josephine, dite Jo : alter ego affiché de Louisa May Alcott, elle est la rebelle en conflit avec le modèle féminin en vigueur dans la société puritaine de l’Amérique du XIXe siècle. Elle dit qu’on peut être mal dans la peau d’une fille dans le Boston des années 1860, avoir envie de prendre des airs de garçon et nourrir de farouches ambitions littéraires, être pieuse sans être soumise – bref, qu’on peut vivre en 1868 et être progressiste. Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien pensant ? Rien n’est moins sûr. C’est ce que cette nouvelle traduction, abrégée par l’auteur d’autres soeurs inoubliables, s’efforce de montrer.

Je propose depuis 2003 à la directrice de la collection « Classiques abrégés » à l’Ecole des Loisirs de m’atteler à « Orgueil et préjugés» de Jane Austen. Pardon, Jane, mais tant qu’à faire, il vaut mieux que « l’abrégement » soit fait par une admiratrice fervente que par le hasard dont on sait bien qu’on ne sait pas de quoi il peut être fait !

Bref, Jane Austen n’étant toujours pas au programme scolaire, la directrice de collection me propose Jane Eyre, puis les Hauts de Hurlevent. Mais non. C’était les sœurs Bennet ou rien. Les années passent. Je reviens à la charge.

De guerre lasse, la directrice de collection me dit : « Tu veux des sœurs… Pourquoi pas les March ? » Le roman cadrait apparemment avec les instructions officielles pour les collèges. Il faut préciser que le programme de cette collection est majoritairement adressé aux scolaires.

Les sœurs March… L’idée me séduit. D’autant plus que, depuis des années, je collectionne les éditions françaises des « Quatre filles du Dr March », sous leurs titres divers et variés, ainsi que leurs sequels. Je m’y replonge et je trouve quasiment tout de suite mon nouveau titre : « Les 4 filles du pasteur March ». ce qui semble logique, car nous avons toutes, un jour, cherché en vain ce fichu docteur !

Viennent ensuite toutes les questions que peut se poser un « abrégeur ». Je dois préciser que la consigne de cette collection c’est de ne jamais adapter, de rester fidèle au texte original. N’est autorisée que la gomme. Or, la plupart des éditions françaises sont pratiquement toutes adaptées, on adoucit un mot par-ci, une expression par-là, on rajeunit les âges, on change une idée, on transforme un sens, etc.

J’étais bien placée pour m’en rendre compte, au vu de ma cinquantaine d’éditions différentes et presque autant de traductions-adaptations de nos « 4 filles ». Aucune ne me satisfaisait.

Alors j’accepte et je me lance. Tout d’abord, j’ai tout traduit. C’était quand même là le motif essentiel de cette nouvelle édition. Jusque-là je n’avais trouvé que 2 ou 3 traductions de valeur. Pourtant, à chaque fois, passaient à la trappe la vraie violence de Jo, ses réparties cinglantes, sa gestuelle brusque voire brutale. En fait, je la voyais comme si elle avait porté un pantalon de toile rude sous ses robes. Elle devait marcher comme si la route devant elle était pleine de cailloux à dégager. Du coup, sa relation avec Laurie s’en trouve changée. A la fin, cette fille ne peut absolument pas épouser ce garçon-là. C’est écrit entre les lignes, mais très clairement, sans ambiguïté.

Encore faut-il avoir, en français, les bonnes lignes en question. Il y avait des passages, toujours les mêmes, qui étaient supprimés ou édulcorés alors qu’ils étaient d’une importance extrême. Par exemple celui où Jo veut clairement la mort de sa sœur Amy en la laissant filer sur la glace trop mince. Je crois que ce passage, que j’adore et que je comprenais fort bien même alors que je n’écrivais pas encore de livres, a toujours fichu la trouille aux éditeurs jeunesse.

Il me fallait donc « abréger », alléger la forme mais ne surtout pas « supprimer » les fondements et le sous- texte de ce texte. C’est ce que j’ai essayé de faire. Il y a juste une chose que je regrette. C’est le passage du Pickwick Club. J’avais quasiment tout laissé. Juste allégé des répétitions et des lourdeurs. Mais la directrice de collection, soucieuse de son jeune lectorat trouvait, et sans-doute a-t-elle raison, qu’expliquer par de multiples et fastidieuses notules la fonction de tel personnage du roman de Dickens appliquée aux filles March, c’était décourager et « larguer » par avance les non-initiés. Pour des collégiens, on peut le comrpendre. Exit, donc, les petits textes qu’écrivent Jo et ses sœurs dans la gazette Pickwick. Je le regrette un peu car disparaît ainsi une dimension « cocoon » et de « comment se réchauffer l’imagination » importante à mon avis pour Alcott. En outre, c’est un passage fréquemment zappé dans les adaptations et traductions. Ça m’ennuyait beaucoup de rejoindre la cohorte de ceux que mon texte était censé combattre.

Mais, il fallait choisir. Un livre, une collection c’est aussi du calibrage, un nombre donné de signes… Or, il était vraiment essentiel de conserver le caractère de Jo au plus près du texte original, les scènes choc, le bal avec Meg ou l’école d’Amy qui sont des scènes d’une extrême cruauté, etc. J’ai donc privilégié ces scènes à celles du Pickwick Club.

Si cette version abrégée et, je l’espère, moins mièvre, ouvre la porte de l’œuvre de Louisa May Alcott à de jeunes lecteurs qui n’y auraient jamais mis le nez, j’en serai ravie. C’est d’abord pour cela que cette collection d’abrégés existe.

Ensuite, s’ils y découvrent que Louisa May Alcot est une femme étonnamment moderne, sans une once de cette tiédeur dont on l’affuble depuis un siècle. Car elle est tout sauf tiède. Il n’est qu’à lire ses portraits de femmes sulfureux (« Derrière le masque ») ou extrêmes (« Pour le meilleur et le pire ») pour en être persuadé. J’aimerais assez faire le tome 2 de Little Women, mais il nous faut d’abord savoir si l’abrégement du tome 1 va intéresser et trouver un public. C’est drôle, ça me rappelle ce qu’écrit Alcott à la dernière ligne du roman…

Wait and see, donc.

Bien sûr, la cinéphile que je suis a vu les quelques versions du roman qui existent. Celle de Cukor vaut surtout par l’interprétation de Katharine Hepburn qui était, dans la vie, une authentique Jo. Garçonne, osseuse, frondeuse, indépendante. Sauf qu’elle doit y avoir plus de 20 ans. Je reproche aussi à cette version d’être en noir et blanc (Le livre est si plein de couleurs ! De fleurs, d’arbres, de robes, de chapeaux, d’éléments de décor, etc) et aussi d’être un peu « mélo-pathos ». Le violon trop présent de la musique doit y être pour quelque chose. Et puis, je n’y aime pas Mme March. En revanche, j’aime beaucoup la jolie Frances Dee en Meg, qu’on retrouvera plus tard dans « Vaudou » de Jacques Tourneur. Mais son rôle y est un peu raccourci.

La version de Mervyn Le Roy, quant à elle, est très stupidement adaptée mais je l’ai longtemps préférée néanmoins parce que je pense que, à part les scénaristes, tout le monde avait pigé l’univers d’Alcot : le chef opérateur (la photo en technicolor y est sublissime), le décorateur, le costumier, etc. Et j’aime beaucoup Mary Astor en Mme March même si le scénario idiot gâche tout en ne lui offrant que de rares répliques. Ah, et Margaret O’Brien y est une Beth poignante. Elle réussit là un vrai tour de force, vu son peu de temps de présence à l’écran. C’est elle la petite sœur de Judy Garland dans « Meet me in St Louis » de Minnelli. J’adore sa voix. Elle peut vous faire pleurer et rire rien qu’en lisant le bottin. Et là, les répliques indigentes et stéréotypées de cette version ne sont, hélas, pas très éloignées des lignes de l’annuaire…

Bref, c’est un très beau livres d’images mais il faut malheureusement couper le son. Et puis, comme dans la première version, les filles sont toutes trop âgées. June Allyson, qui joue Jo, n’a pas loin de trente ans… Une pure hérésie.

Evidemment, celle avec Wynona Rider des années 90 est assez fidèle mais… elle manque terriblement de poésie. La neige y semble sale, les intérieurs uniformément marron, et sombres… Et Wynona y fait trop la « gentille mignonne ». Or, Jo est tout sauf une gentille mignonne ! Dites-lui ça, elle se sentirait insultée! Susan Sarandon qui fait la mère, aurait été une superbe Jo si elle avait eu 30 ans de moins ! Alors… Eh bien, non. Il n’existe pas encore, à mon avis, de bonne version cinéma des « 4 filles ».

Je ne peux que conseiller aux lecteurs de Little Women de se plonger dans les romans de Malika Ferdjoukh et de faire la connaissance des quatre soeurs.

Voir aussi:

Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien-pensant ?

Clarabel

Paperblog

14 avril 2010

Non ! non ! non ! Je n’avais jamais lu le roman de Louisa May Alcott, son plus célèbre roman, Little Women, mais j’avais vu l’adaptation cinématographique de Gillian Armstrong (1995), que j’avais adorée. La nouvelle édition traduite et abrégée par Malika Ferdjoukh s’est donc efforcée de rattraper cet oubli et de corriger un sentiment erroné, à savoir que Little Women était un roman mièvre, féminin et bien-pensant. Cela n’est finalement pas du tout le cas !

Tout est de la faute de Pierre-Jules Hetzel, le traducteur, qui en 1872 a livré une adaptation très personnelle du roman de Louisa May Alcott (chaplain a été traduit par docteur, un terme qui demeurera ancré à jamais pour désigner l’oeuvre à travers le monde francophone). Il ira même jusqu’à se l’approprier sous le pseudonyme de P-J Stahl. Tout ceci est expliqué en détails dans l’introduction de Malika Ferdjoukh. Bénie soit-elle. Elle a dépoussiéré ce classique en livrant une version joyeuse, enfantine et pleine de bons sentiments. Cela a toujours été ainsi, certes. Mais j’ai trouvé en plus une fraîcheur dans l’histoire, que je connaissais pourtant par coeur, un souffle de légèreté, un air enlevé et pétillant. Jamais niais, bien au contraire. C’est pur, charmant et gracieux.

Et la vieille tante March qui serine que dans une masure, l’amour fait toujours faillite. Taratata. Les filles March nous prouvent le contraire. Elle sont pauvres, le père est à la guerre, son absence pèse mais les ressources ne manquent pas. Et puis, Laurie et son grand-père se révèlent des voisins attentionnés. Ah ! Laurie… j’avais oublié mon béguin. Triple soupirs. Je ne pardonnerai jamais Louisa May Alcott d’avoir osé briser le coeur de milliers de lectrices, heureusement ce roman (une suite n’était pas encore envisagée) nous ôte toutes nos pertes d’illusions. Et c’est sur de doux espoirs que nous refermons les dernières pages…

Jo alla s’installer dans son fauteuil préféré, avec un air grave et serein qui lui allait plutôt bien ; Laurie vint s’appuyer derrière elle, le menton touchant presque ses boucles ; il hocha la tête et lui adressa un sourire plein d’affection à travers le grand miroir qui les réfléchissait tous deux.

Cette délicieuse parenthèse (j’assume être une midinette) n’enlève pas la part de sérieux qu’offre le roman. Il est bien évident que c’est une dénonciation de la condition féminine dans la société puritaine de l’Amérique du XIX° siècle. Et Jo March, à travers laquelle s’exprimait l’auteur, est une formidable rebelle, une passionnée qui agit en garçon manqué en rêvant d’indépendance.

Jo rêvait d’un grand accomplissement. Lequel ? Elle l’ignorait encore, mais fulminait de ne jamais pouvoir lire, courir, ou monter à cheval autant qu’elle l’aurait voulu. Son caractère emporté, sa langue bien pendue, son esprit qui moulinait sans repos lui valaient souvent des ennuis, et sa vie était une succession de hauts et de bas cocasses ou pathétiques.

A lire ou relire. Il n’est jamais trop tard.

Les quatre filles du pasteur March ~ Louisa May Alcott

édition traduite et abrégée par Malika Ferdjoukh

Classiques abrégés de l’école des loisirs (2010) – 235 pages – 6,00€

Cette collection se propose de rendre accessibles aux jeunes lecteurs de grandes oeuvres littéraires. Il ne s’agit jamais de résumés, ni de morceaux choisis, mais du texte même, abrégé de manière à laisser intacts le fil du récit, le ton, le style et le rythme de l’auteur.

Voir également:

Les quatre vies du docteur March

Françoise Dargent

Le Figaro

04/11/2010

La Solitude du docteur March de Geraldine Brooks

- Où l’on découvre ce que l’aumônier nordiste faisait lorsque ses quatre filles l’attendaient à la maison.

Aucune erreur possible: il est bien le père de ses filles. Charitable, humaniste et parfois exalté. Question caractère, il se rapproche davantage de l’intrépide Jo que de la raisonnable Meg. Tel est le docteur March (sic) imaginé par Geraldine Brooks. L’auteure américaine a ainsi prolongé le célèbre classique de Louisa May Alcott, mettant en scène quatre sœurs et leur mère vivant dans l’attente du retour du père emporté dans la tourmente de la guerre de Sécession. Le docteur (sic) est le grand absent du roman originel, mystérieux récipiendaire des lettres affectueuses que lui envoie sa tribu. Geraldine Brooks a choisi de déboulonner la statue du héros en s’inscrivant dans les blancs du texte laissé par sa prestigieuse aînée. Si l’hommage est évident, le procédé lui permet de brosser un pan de l’histoire douloureuse des États-Unis sur un mode ultra­romanesque. Le tout en conviant quelques figures nationales comme Emerson ou Thoreau et même un Nathaniel Hawthorne peu amène envers les Noirs.

Kidnapping romanesque

Il n’est donc pas étonnant que cet ouvrage ait reçu en 2006 le prix Pulitzer, même si sa résonance peut paraître moindre aux non-Américains. La romancière use d’aller-retour dans le temps pour brosser le portrait d’un idéaliste du XIXe siècle. Au début du roman, March est un jeune colporteur du Massachusetts découvrant lors de sa tournée dans le Sud la dure réalité de l’esclava­gisme. On le retrouve ensuite à ­quarante ans, engagé aux côtés des Nordistes comme aumônier, viscéralement pacifiste dans un univers où la violence se déchaîne. Un autre flash-back relate sa rencontre et les premières années avec Marmee, la mère de leurs filles, une militante de la cause abolitionniste qui cache chez eux les esclaves en fuite. Ainsi se dessine la figure paternelle, emplie d’idéalisme mais pétrie de contradictions jusqu’à en devenir trouble. Geraldine Brooks tient le fil d’une intrigue dont on connaît l’issue d’avance le père prodigue reviendra et réussit un kidnapping romanesque, plus habile qu’une simple suite à un roman culte.

La Solitude du docteur March de Geraldine Brooks, traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle D. Philippe, Belfond, 340 p., 20,50 €.

Voir enfin: 

LITTERATURE DE JEUNESSE

Annales de la littérature pour la jeunesse – Département des chefs-d’œuvre en péril

Les Quatre filles du Dr. March de Louisa May Alcott

traduction d’Anne Joba (1980), Le Livre de poche jeunesse, texte intégral (sic)

Les Quatre filles du Dr. March est la trahison de Little Women (1868) de Louisa May Alcott. Nous parlerons d’abord du roman, puis de la traduction.

Le roman de Mrs Alcott raconte une année (de Noël à Noël) dans la vie de Meg, Jo, Beth et Amy, les quatre filles de Mrs March (Marmee), incarnation de toutes les vertus maternelles, dont le mari est engagé dans l’armée du nord avec le grade de médecin-major. Sans être réduites à la misère, les March vivent pauvrement et les aînées travaillent, Meg comme gouvernante d’horribles enfants, Jo comme dame de compagnie d’une vieille tante acariâtre.

Meg, l’aînée, est coquette, Jo, l’écrivain en herbe, est un garçon manqué, Beth, la pianiste, est d’une timidité maladive et n’est heureuse qu’en compagnie de ses chats et de ses poupées, Amy, la plus jeune, est un peu pimbêche, ce dont témoigne sa tendance à employer des mots qu’elle ne comprend pas et qu’elle estropie. Une bonne partie du roman est consacrée à illustrer les défauts des quatre sœurs et à montrer leurs efforts sincères pour s’en corriger, avec comme guide le Pilgrim’s Progress, le roman allégorique de John Bunyan, lecture pieuse obligée des dimanches victoriens. Le Pilgrim’s Progress structure de ce fait tout le roman. Les sœurs sont au début dans le Slough of Despond (le Bourbier du Découragement dans la traduction de Bunyan par S. Maerky-Richard). Beth visite le Palace Beautiful (palais Plein-de-Beauté), Amy la Valley of Humiliation (Vallée de l’Humiliation). Jo rencontre et vainc Apollyon, résident de la même vallée (et qui symbolise son mauvais caractère). Meg va à Vanity Fair (la Foire aux Vanités), etc. Les sœurs font aussi de fréquentes lectures des petits évangiles qui constituent leur seul cadeau pour le Noël qui ouvre le roman.

Le début du roman est centré sur les relations de voisinage avec le jeune Laurie, qui vit chez son sévère grand père, Mr Laurence, et qui devient rapidement une sorte d’appendice à la famille March et le meilleur ami de Jo. Les chapitres 15 à 23 adoptent un ton plus grave. Le père March a pris une pneumonie au front et Mrs March part pour le soigner dans un hôpital militaire de Washington. Simultanément, Beth a attrapé la scarlatine en soignant le bébé d’une indigente et reste longtemps entre la vie et la mort. Beth guérit (elle mourra dans la deuxième partie du roman, Little Women part II, qui s’appelle en Angleterre Good Wives), le père March guérit aussi et revient pour constater les progrès accomplis par ses filles. Cette année, en apparence si difficile, a finalement profité à tout le monde. La fin du roman est consacrée aux fiançailles entre Meg et le précepteur de Laurie, Mr Brooke, qui a accompagné Mrs March à Washington et a soigné le père March avec dévouement.

Little Women est une autobiographie à peine transposée de Louisa M. Alcott, Jo dans le roman. (Au moment où elle publie le livre, l’auteur écrit de la littérature populaire pour des pulps et des journaux, exactement comme son personnage, et elle vit toujours avec Marmee et ses sœurs survivantes, Anna (Meg dans le roman) et May (Amy dans le roman) – Elizabeth, la troisième sœur, étant morte, comme Beth dans la deuxième partie du roman).

Arrivons à la traduction.

Toutes ces coupes s’expliquent par un double souci pédagogique. La traductrice a fait de son mieux pour ôter ce qui, selon elle, n’était plus compréhensible pour des fillettes de la fin du 20e siècle et, à ce titre, elle a supprimé premièrement toute référence à la religion, en second lieu toute référence à la littérature.

Le « texte intégral » de la version du Livre de poche jeunesse représente un peu moins de la moitié du roman, les coupes allants d’une demi-phrase à des pages entières. Trois chapitres sautent dans leur totalité, celui où Amy fait des bêtises à l’école et est sévèrement punie, celui où Meg, la coquette, est invitée chez des gens riches qui la snobent et la ridiculisent, enfin, un chapitre « littéraire » consacré au petit journal manuscrit que publient les sœurs March et Laurie, sous les auspices du Pickwick Club.

Toutes ces coupes s’expliquent par un double souci pédagogique. La traductrice a fait de son mieux pour ôter ce qui, selon elle, n’était plus compréhensible pour des fillettes de la fin du 20e siècle et, à ce titre, elle a supprimé premièrement toute référence à la religion, en second lieu toute référence à la littérature. Dans la traduction, les March n’ont plus de religion particulière. Toute allusion à une quelconque lecture pieuse ou une quelconque pratique religieuse est supprimée (Amy ne se fait plus installer un oratoire chez la tante March par la gouvernante française et catholique). Le Pilgrim’s Progress disparaît en entier et le roman n’est plus structuré par rien. On ne comprend d’ailleurs plus, dans la version française, que les quatre petits livres reliés de quatre couleurs différentes que reçoivent les filles March pour le premier Noël sont quatre petits évangiles. Toujours dans le souci de déchristianiser le roman, la traductrice supprime fréquemment les fins de chapitres, souvent si émouvantes, parce que les personnages y tirent une leçon morale.

Quant à la bibliophobie de la traductrice, elle entraîne que les filles March ne lisent rien de particulier, alors que l’un des intérêts de Little Women est de montrer les lectures de petites Américaines de la classe moyenne au 19e siècle. Jo n’a donc plus droit à The Heir of Redclyffe (de Mrs Yonge), pas plus qu’à Undine et Sintram (de La Motte-Fouqué). Et la traductrice passe complètement sous silence le fait que Jo ne peut se faire offrir les deux contes de La Motte-Fouqué (réunis en un volume) pour le premier Noël et qu’elle passe donc tout le roman, c’est-à-dire une année entière, à désirer ardemment cet ouvrage. Sans doute un tel amour des livres a-t-il été jugé excessif et par conséquent peu édifiant ! Enfin, la détestation des livres entraîne la destruction d’une bibliothèque entière, celle de Mr Laurence. Certes, ce saint des saints figure toujours dans le roman, mais il ne contient plus un seul livre qui soit cité par son titre ! Même le volume que rend Jo au vieux monsieur n’est plus identifiable, ce qui prive la jeune lectrice française d’un passage humoristique particulièrement bien venu. Jo rend à Mr Laurence « le vieux Sam » et la traductrice oublie de nous dire qu’il s’agit du premier tome de la vie de Johnson par Boswell, qui est naturellement un livre de chevet pour le vieux Mr Laurence, mais qui fait une lecture aussi peu folichonne que possible pour une jeune fille, et que Jo n’a donc à l’évidence emprunté que pour flatter le vieux monsieur.

Des jeunes filles règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980.

La suppression des allusions à la littérature modifie radicalement le personnage de Jo March. Dans le roman de Mrs Alcott, Jo est un écrivain en herbe, ce qui fait d’elle l’un des personnages les plus intéressants du roman, dont il nous donne par ailleurs la clé, puisque nous comprenons que Jo March est l’auteur elle-même. Dans ce qui reste du roman en français, Jo est une jeune fille douée qui place une nouvelle dans le quotidien local sans que cela ait de signification particulière, et qui aurait pu tout aussi bien chanter sur scène à la fête annuelle de l’école de musique ou gagner le cent mètre en dos crawlé à la piscine municipale.

La description de Jo comme garçon manqué est elle aussi très édulcorée dans la traduction. Quand Mrs March retourne ses poches et va mendier chez la vieille tante March pour réunir l’argent qui lui permettra de se rendre à Washington au chevet de son mari, Jo vend sa chevelure ce qui lui permet de remettre 25 dollars à sa mère. Dans la traduction tronquée, la chose est présentée comme un sacrifice héroïque. La version originale est beaucoup plus riche, puisque nous comprenons qu’en réalité Jo avait envie d’être tondue (pour ressembler à un garçon), et qu’elle a saisi ce prétexte – ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas de pleurer ses beaux cheveux. Dans la suite du roman, Jo entretient le fantasme de s’enfuir avec Laurie, en se faisant passer pour un garçon grâce à ses cheveux ras, motif qui a été soigneusement gommé par la traductrice.

On décèle donc, dans les interventions de la traductrice, le souci d’épargner à une jeune lectrice de la fin du 20e des détails scabreux qui étaient peut-être acceptables à l’époque victorienne mais qui ne le sont plus de nos jours : des jeunes filles fondamentalement bonnes et pieuses règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit, et entraîne ses sœurs et le petit voisin dans son jeu préféré, celui du club littéraire ou de la conférence de rédaction ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980.

Notons pour finir que la deuxième partie des Quatre filles du Dr. March (Little Women part II, ou Good Wives en Angleterre) n’est pas disponible pour les petites lectrices françaises, ce qui signifie que, ici encore, le sens du roman est profondément altéré (les petites lectrices ne sauront pas que Beth meurt finalement, ou encore que Jo n’épousera pas Laurie, son grand ami). Cette absence, dans la collection Le Livre de poche jeunesse, de la moitié du roman de Mrs Alcott est heureusement largement compensée par la présence dans ladite collection de romans tels que Parvana la petite Afghane ou Paloma la petite disparue latino-américaine.

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