Printemps arabe: Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir! (No judeo-christianity please, we’re French!)

White House Easter eggroll (2007)Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres: gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. (…) Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume, et il y aura, en divers lieux, des famines et des tremblements de terre. Tout cela ne sera que le commencement des douleurs. (…) Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Jésus (Matthieu 24 : 6-8)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Jésus (Jean 14: 27)
Quand les hommes se diront: Paix et sécurité! c’est alors que tout d’un coup fondra sur eux la perdition. Paul (lettre aux Thessaloniciens 5: 2)
Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d’offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus Christ. 1 Pierre 2 : 4-5)
Les hommes d’aujourd’hui renient leurs familles de chair, et ils renient jusqu’à leur chair, ayant souffert à cause d’elle. Ils se cherchent des frères d’esprit par-dessus les frontières terrestres, et ne se reconnaissent plus eux-mêmes dans ceux qui les entourent. Ils se veulent des frères d’idées et mettent leurs espoirs dans des parentés d’abstraction. Ils se sont réfugiés dans les régions de la pensée par crainte et dégoût de la réalité. Ils méconnaissent toute espèce de sol et toute espèce d’attache charnelle comme si leur pensée tirait sa substance d’elle-même et se nourrissait de son propre fonds. Charles-Ferdinand Ramuzllah
Allah n’y est pour rien (…) mais (…) Jésus et la Sainte Vierge non plus dans la révolution polonaise des années 1980 ! Daniel Schneidermann
Le « Choc des civilisations » n’aura pas lieu. C’est au contraire un puissant mouvement de convergence qui se profile à présent à l’échelle planétaire. Le monde musulman n’échappe pas à la règle. Du Maroc à l’Indonésie, de la Bosnie à l’Arabie Saoudite, sa démographie en témoigne : hausse du niveau d’alphabétisation des hommes et des femmes, baisse de la fécondité, érosion de l’endogamie… Des bouleversements qui sont à la fois le signe et le levier d’une mutation en profondeur des structures familiales, des rapports d’autorité, des références idéologiques. Ce processus ne va pas sans générer crispations et résistances. Mais ces réactions sont moins des obstacles à la modernisation que les symptômes de son accélération. La République des idées
Le taux d’alphabétisation peut décrire à lui tout seul une histoire générale de l’humanité ; c’est l’idée d’unification, l’idée que ce qui s’est passé dans le monde musulman ou arabe est normal parce que ça s’est passé de la même manière ailleurs. Derrière tout ça, il y a cet axe central de l’histoire humaine qui est la montée du niveau éducatif. (…) La Révolution française s’est passée quand 50% des des hommes du Bassin parisien savaient écrire. La révolution anglaise, un peu plus d’un siècle plus tôt, c’était du même ordre. La révolution russe, même chose. La révolution en Iran, même chose dans les années 60-70. Tous les pays arabes, c’est clair, même en retard sur le plan du développement éducatif, ont fait un rattrapage extrêmement rapide après la guerre, et ils atteignent dans les tranches d’âges jeunes, des taux d’alphabétisation tout à fait substantiels. Emmanuel Todd
Le phénomène touche toutes les sociétés humaines, et ce à des époques différentes. En France, la Révolution de 1789 ponctue le Siècle des Lumières, mais le taux de fécondité commence à baisser une vingtaine d’années avant les » évènements » . En Russie, le taux d’alphabétisation des hommes franchit le seuil des 50% aux alentours de 1900, soit dix-sept ans avant la Révolution. Il faudra attendre 1942 pour atteindre un tel taux en Chine (victoire de l’Armée populaire de libération maoïste en 1949). En Iran, l’alphabétisation des hommes (au moins 50% des effectifs) intervient en 1964, celle des femmes en 1981, avec une chute de la fécondité dès 1985 (arrivée au pouvoir de Khomeyni en 1979). On note que les révolutions ne sont pas uniquement libératoires ! Les phénomènes de transition induits par la modernisation que constitue la hausse de l’alphabétisation, entraînent bien souvent des réactions de rejet par un corps social malmené dans ses traditions. Rue 89
A l’appui de leur thèse, Todd et Courbage font valoir que le nombre d’enfants par femme a fortement décru dans le monde musulman en trente ans : de 6,8 en 1975 à 3,7 en 2005. Fait complémentaire à prendre en compte : on observe une grande amplitude dans la situation actuelle des pays musulmans, de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité de pays comme la Tunisie et l’Iran est égal à celui de la France, tandis que la zone sahélienne, qui n’a pas entamé sa transition démographique, reste « scotchée » sur des taux très élevés. (…) Le monde musulman expérimente aujourd’hui les mêmes mécanismes que le monde occidental et la Russie, il y a dix à quatre décennies. En ce qui concerne le « cœur » du monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), la plupart des grands pays marquent à peu près 40 ans de retard sur le monde russe, 80 ans sur le monde latin et un siècle sur l’Europe du Nord, tant pour la courbe de l’alphabétisation que pour celle de la natalité : c’est ce qu’on observe en Algérie, au Maroc, en Turquie. Des pays musulmans comme l’Iran, la Tunisie sont légèrement en avance sur ce « cœur ». D’autres sont légèrement en retard, comme l’Egypte ou la Syrie. Bien sûr, les évolutions sont complexes, et un pays légèrement en avance sur l’alphabétisation peut être légèrement en retard dans la stabilisation démographique : exactement comme ce fut, 80 ans plus tôt, le cas en Europe. Mais globalement, l’histoire démographique de l’Occident de la fin du XIX° siècle est reproduite par le « cœur » du monde musulman, aujourd’hui. (…) C’est si l’on s’éloigne de ce « cœur » du monde musulman que l’on peut effectivement trouver des « bombes démographiques » encore à désamorcer. On en trouvera une, très médiatisée, dans la péninsule arabique – mais, si la démographie de la zone wahhabite reste explosive, les effectifs concernés sont en réalité assez faibles : « cœur » spirituel du monde musulman, la péninsule arabique est, sur le plan démographique, une périphérie secondaire. Plus significatif, on trouvera des « bombes démographiques » surtout dans deux zones significatives démographiquement : le Pakistan et l’Afrique subsaharienne musulmane. Ce qui fait ici barrage à la transition n’est pas l’application de la Charia (laquelle, soit dit en passant, n’est appliquée quasiment nulle part en Dar-el-Islam), mais des donnes largement extérieures à l’islam, parfois solidifiées par lui – au Pakistan, une très forte endogamie ; en Afrique Noire, un très fort retard d’alphabétisation. Scriptoblog

Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir!

« Populations dites occidentales », ère commune (avant Jésus-Christ comme on dit en occident), marxistes retournés …

En cette journée-vestige des octaves de Pâques médiévales que continuent à préserver fidèlement dans leur totalité ses seuls  inventeurs juifs …

Où un pays européen ayant souffert la barbarie communiste pendant des décennies se voit voué aux gémonies pour avoir voulu, dans sa nouvelle constitution et au-delà d’une menace certes préoccupante sur le droit à l’avortement, reconnaitre ses racines chrétiennes et refuser l’abberration du « mariage homosexuel » …

Alors qu’avec le « Printemps arabe » et reprenant avec Daniel Schneidermann les résultats d’un petit essai de démographie appliquée écrit il y a quatre ans avec le démographe des mondes turc et arabe Youssef Courbage (« Allah n’y est pour rien » après « Le Rendez-vous des civilisations« , 2007), notre Emmanuel Todd national et penseur de chevet de Ben Laden lui-même s’apprête à nous rejouer le coup de la fin de l’URSS …

A savoir s’approprier à lui tout seul et prétendument contre tous l’annonce d’une chute ou d’une révolution que bien d’autres avaient annoncées avant lui …

Comment ne pas voir dans ce contre-pied délibéré aux propositions effectivement très probablement vouées à l’échec de séparation ou de non-contact inter-civilisationnels d’un Huntington comme de nombre d’Occidentaux effrayés par la barbarie islamique qui a pris le relais des précédentes (fallait-il, sous prétexte qu’elles étaient à terme vouées à l’échec, ne pas s’inquiéter des menaces nazie ou communiste?), le refus politiquement correct des avertissements justifiés auxquels, en période de quasi-implosion démographique européeen, ils tentent de répondre ?

Comment ne pas voir, derrière la débauche de chiffres et le nouveau fétichisme de l’alphabétisation et de la rationalité, ce même refus de la nécessité proprement religieuse (les « Sola scriptura » et « sacerdoce universel » du protestantisme comme le combat d’un Walensa ou d’un Führer) qui les ont à l’origine motivées avec les révolutions anglaise puis américaine qu’elles ont à leur tour, avant de s’étendre au reste du monde occidental puis de la planète entière, inspirées ?

Mais aussi une autre forme de naïveté comme si, à l’instar de la convergence sur un même objet du désir mimétique repéré par Girard, l’évidente convergence à laquelle nous assistons à l’échelle de la planète entière n’était pas nécessairement aussi facteur de conflit?

Et un nouvel aveuglement comme si la singularité de cette religion si particulière du judéo-christianisme qui reste à la base de l’Occident que tous les peuples du monde sont si pressés d’imiter n’était pas justement (la principale accusation contre les juifs ou les premiers chrétiens n’était-elle pas leur athéisme?) son effet dissolvant et son caractère « destructeur » sur toutes les religions y compris elle-même avec bien évidemment toutes les réactions qu’elle ne peut que provoquer de rejet et, du nazisme au communisme après en son temps mais également à nouveau l’islam lui-même, de « croyances de substitution » ?

Et comme si ces convergence et conflit et dissolution ne se trouvaient pas avoir été annoncés et initiés, bien avant eux, par le même texte biblique dont, tout en en en restant dans une dépendance non dite, nos bien oublieux postmodernes se montrent aujourd’hui si critiques ?

Le rendez-vous des civilisations

Des chiffres contre les préjugés

André Larané

Hérodote

 

L’historien Emmanuel Todd et le démographe Youssef Courbage nous livrent une vision iconoclaste du monde musulman avec Le rendez-vous des civilisations (Seuil, septembre 2007, 178 pages, 12,5 euros).

En croisant les indices de fécondité, le taux d’alphabétisation, les structures familiales et l’histoire, Emmanuel Todd et Youssef Courbage nous montrent dans Le rendez-vous des civilisations que les pays à risques ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit.

Pour répondre à l’Américain Samuel Huntington qui a prédit une inéluctable confrontation entre l’islam et l’Occident (Le choc des civilisations, 2000), ils se sont penchés sur les caractéristiques humaines des différents pays musulmans. Non sans parti-pris, ils en concluent que ces pays évoluent comme les autres et sont, pour la plupart, voués à s’aligner sur les standards occidentaux.

Un islam, des islams

Les auteurs soulignent en premier lieu l’extraordinaire diversité des sociétés musulmanes, en dépit du poids de la religion. Tout sépare par exemple le Yémen, encore très peu alphabétisé, avec une fécondité supérieure à 6 enfants par femme, de l’Iran ou de la Tunisie, où l’alphabétisation est massive, y compris chez les femmes, et l’indice de fécondité à peine égal à 2 enfants par femme comme en France.

La diversité s’exprime aussi dans le statut social des femmes, qui semblerait bien davantage lié aux modèles familiaux préislamiques qu’à la religion elle-même. Dans le monde arabe (du Maghreb à l’Irak), l’endogamie prédomine (on se marie de préférence entre cousins) ainsi que la lignée paternelle. Avec pour conséquence, selon les auteurs, une structure familiale stable (pas de conflit entre belles-mères et brus, pas d’infanticide des filles). La polygamie concerne dans le monde arabe quelques pourcents des femmes.

En Afrique noire, rien de tel. Un quart à la moitié des femmes vivent en ménage polygame mais d’une façon souvent très autonome, chaque coépouse disposant de sa propre case. Cette polygamie traditionnelle concerne aussi bien les populations musulmanes qu’animistes ou chrétiennes ! La fécondité reste élevée (5 à 8 enfants par femme) même si les démographes croient discerner les premiers signes de reflux.

En Malaisie et en Indonésie, c’est encore un autre monde. La prépondérance revient à la lignée maternelle. Les filles sont autant désirées que les garçons (on ne note pas d’infanticides ou d’avortements sélectifs comme en Chine ou en Inde). Les femmes tiennent leur rang dans la société et sont par exemple plus nombreuses que les hommes dans l’enseignement supérieur.

L’école, contraceptif efficace

Youssef Courbage et Emmanuel Todd insistent plus particulièrement sur l’alphabétisation : «La variable explicative la mieux identifiée par les démographes n’est pas le PIB par tête, mais le taux d’alphabétisation des femmes. Le coefficient de corrélation associant l’indice de fécondité au taux d’alphabétisation féminin est toujours très élevé…»

Les auteurs montrent que la contraception et la baisse de la fécondité interviennent le plus souvent après que la moitié des hommes aient accédé à la lecture et au moment où la moitié des femmes y accèdent à leur tour. Ensuite, la décrue peut être brutale (Iran, Algérie….). Mais elle peut aussi se ralentir, s’interrompre et parfois même amorcer une légère remontée (Syrie, Malaisie….).

Incontournable, la laïcité ?

«L’effacement du religieux serait-il une pré-condition de la modernisation démographique ?» s’interrogent les auteurs du Rendez-vous des civilisations. Leur question dérive de ce que le déclin de la ferveur religieuse aurait peu ou prou coïncidé en Europe occidentale ainsi qu’au Japon avec la poussée de l’alphabétisation et la chute de la fécondité.

Au vu du précédent européen et japonais, Youssef Courbage et Emmanuel Todd supputent que la chute de la fécondité et l’alphabétisation en Iran, en Tunisie, au Maroc et ailleurs dissimulent un troisième larron : l’indifférence religieuse, voire l’athéisme.

Mais la concomitance de ces trois facteurs reste à vérifier. Du moins, on peut penser que la fécondité résiste tant que le facteur religieux résiste également. Par exemple, les États-Unis (ce n’est pas rien) cumulent ferveur religieuse, alphabétisation de masse et fécondité modérée (environ deux enfants par femme, soit tout de même 50% de plus qu’en Europe ou au Japon). Même chose dans l’État indien du Kérala, fortement alphabétisé et à majorité hindoue et catholique, où la fécondité moyenne est tombée à un peu moins de deux enfants par femme sans que la ferveur religieuse des habitants soit en cause…

Youssef Courbage et Emmanuel Todd notent d’ailleurs que la baisse de la fécondité tend dans de nombreux pays à s’interrompre ou se ralentir en dépit des progrès économiques et éducatifs, peut-être en liaison avec le regain religieux. C’est le cas dans des pays émergents comme la Malaisie et l’Indonésie.

Au demeurant, le stade européen, avec à peine plus d’un enfant par femme, peut-il être considéré comme «moderne» et inéluctable, sachant que, sauf retournement, il mène mathématiquement à la disparition des sociétés en question ?

La «guerre des berceaux»

Les auteurs reconnaissent beaucoup d’exceptions à leur modèle d’évolution démographique, exceptions qui s’expliquent le plus souvent par le contexte géopolitique fait de rivalités entre communautés historiques, ethniques et/ou religieuses.

Par exemple, si les Kossovars musulmans conservent une fécondité nettement plus élevée que leurs cousins albanais, cela pourrait être dû à leur souci de s’imposer face aux Serbes qui partagent avec eux le territoire. Le même phénomène s’est observé d’ailleurs en Irlande du nord, avec les Irlandais catholiques et les colons d’origine écossaise.

Mais l’exception la plus notable concerne le sous-continent indien qui, l’air de rien, abrite près de la moitié des musulmans de la planète : environ 450 millions dont 160 au Pakistan, 140 au Bangladesh et 140 en Inde.

Le Pakistan, qui accumule tous les retards (sauf en matière nucléaire), conserve une fécondité de 4,6 enfants par femme. On retrouve le même taux chez les musulmanes de l’Inde du Nord. État par État, on voit dans l’Union indienne que les musulmanes ont à peu près partout un enfant de plus que les hindoues. À ce rythme-là, le sous-continent pourrait compter autant de musulmans que d’hindous en 2050.

Faut-il voir dans ce genre de déséquilibre un nouveau risque de conflit ? Ou vaut-il mieux conclure comme Youssef Courbage et Emmanuel Todd : « La convergence des indices de fécondité permet de se projeter dans un futur, proche, dans lequel la diversité des traditions culturelles ne sera plus perçue comme génératrice de conflit, mais témoignera simplement de la richesse de l’histoire humaine » ?

Qui a peur du grand méchant loup ?

Au terme de leur décapante analyse, Youssef Courbage et Emmanuel Todd s’autorisent un conseil à l’adresse des gens qui nous dirigent, à l’Élysée ou à la Maison Blanche :

– S’il y a un État à surveiller, ce n’est sans doute pas l’Iran qui s’est considérablement rapproché des standards européens ! Ce pays apparaît plus «moderne» par exemple que son voisin turc dont la fécondité se maintient à 2,3 enfants par femme, qui conserve une démocratie sous tutelle militaire et reste tenté de régler par la force la question kurde.

– Mieux vaut avoir l’oeil sur le Pakistan, qui tarde à faire sa révolution démographique et cultive sa rivalité avec l’Union indienne : « Les convulsions que nous voyons se produire aujourd’hui dans le monde musulman peuvent être comprises, non comme les manifestations d’une altérité radicale, mais au contraire comme les symptômes classiques d’une désorientation propre aux périodes de transition. Dans les pays où cette transition arrive dans sa phase terminale, la zone de danger est en général passée. Mais dans les pays où la transition n’en est encore qu’à ses débuts, le potentiel de perturbation est élevé et il convient de garder la plus grande vigilance. C’est le cas, par exemple, du Pakistan aujourd’hui ».

Lectures

Le rendez-vous des civilisations

Un ouvrage de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil, « La République des idées », septembre 2007, 160 p., 12,5 €)

8 février 2008

 

Le rendez-vous des civilisations

Un ouvrage de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil, « La République des idées », septembre 2007, 160 p., 12,5 €)

Igor Martinache

Liens sociaux

08.02.08

 

Certains seront peut-être déçus, mais il ne s’agit pas ici d’une réponse à la « politique de civilisation » prônée par le chef de l’Etat français. Quoique… Non, les deux auteurs, respectivement démographe à l’INED (Institut National des Etudes Démographiques) et historien-anthropologue touche-à-tout [1] répondent ici surtout à la thèse du choc des civilisations portée notamment par le politologue étasunien Samuel Huntington dans son livre du même nom [2]. Celui-ci met en avant une reconfiguration profonde des relations internationales après la Guerre Froide sous la forme d’un monde multipolaire -fait inédit-, organisé autour de huit blocs civilisationnels, correspondant chacun à l’aire d’influence d’une grande religion. Il préconisait ainsi dans son ouvrage à chaque puissance dominante de se cantonner à son bloc pour éviter des affrontements majeurs.

Face à cette vision bien peu matérialiste, Youssef Courbage et Emmanuel Todd mettent en avant les évolutions démographiques. Et là, surprise : loin de constater une opposition fondée sur les différences religieuses, ils constatent au contraire une convergence accélérée des pays en matière de fécondité, quoiqu’elle-même étroitement liée aux progrès de l’alphabétisation – surtout féminine- dans les pays concernés. Autrement dit, la transition démographique apparaît partout à l’oeuvre et s’avère être une force explicative bien plus convaincante que les arguments culturalistes.

Climat politique oblige, les deux auteurs s’intéressent surtout dans leur ouvrage aux soi-disant incompatibilités culturelles entre islam et christianisme (que l’on associe souvent a contrario un peu rapidement à la modernité [3]). Ainsi, d’une part, entre 1975 et 2005, l’indice de fécondité des pays musulmans a chuté de 6,8 à 3,7 enfants par femme. Et, d’autre part, il s’agit de reconnaître la diversité du monde musulman, y compris en matière démographique, puisque cette même fécondité s’échelonne de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan.

La variable explicative d’une telle évolution n’est donc pas ni purement culturelle (avec la religion), ni purement économique (qu’incarnerait le PIB par tête), mais au croisement des deux puisqu’il s’agit de l’alphabétisation, et plus particulièrement l’alphabétisation des femmes – même si quelques pays font exception en la matière. Les auteurs rappellent ainsi que l’alphabétisation d’un pays se définit conventionnellement en démographie comme le moment où plus de 50% de sa population âgée de 20 à 24 ans est alphabétisé – sachant que l’on peut distinguer alphabétisations masculine et féminine, les deux étant parfois très éloignées…. La religion joue cependant bien un rôle dans cette transition démographique, mais celui-ci est indirect, dans la mesure où elle exerce une influence sur la morphologie familiale, encore que l’on surestime parfois ladite influence au détriment de traditions plus anciennes.

Dans le premier chapitre, Youssef Courbage et Emmanuel Todd montrent ainsi comment les pays musulmans s’intègrent bien dans leur ensemble au « mouvement de l’histoire », constitué par le progrès de l’alphabétisation, la baisse de la natalité, mais aussi la sécularisation de la société – le « désenchantement du monde » pointé par Weber. Cette dernière est certes encore formulée au titre d’hypothèse, mais n’est pas nécessairement incompatible avec la résurgence de certaines pratiques religieuses, notamment au sein des jeunes générations. Comme le suggèrent en effet les précédents chrétiens ou bouddhistes, « l’intégrisme n’est qu’un aspect de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » (p.28).

C’est cette hypothèse d’une « crise de transition » que les auteurs examinent donc dans le deuxième chapitre. Ils pointent ainsi les ambivalences du « progrès » culturel, remarquant par exemple avec Christian Baudelot et Roger Establet [4] la hausse importante des taux de suicide qui accompagne le décollage économique en Inde ou en Chine, ou les épisodes révolutionnaires qui ont suivi de près l’alphabétisation, aussi bien en Angleterre, en France, en Russie qu’en Chine. De même, de manière concommitante avec le renversement du Shah en Iran en 1979, l’alphabétisation féminine s’est elle réalisée en 1981, suivie de peu par la baisse de la fécondité (en 1985). Ces deux derniers événements se sont produits exactement au même moment en Algérie, mais, comme pour désammorcer toute lecture trop déterministe, la crise de transition s’est là traduite par l’essor d’un terrorisme islamiste à partir de 1992. Bref, les mêmes causes ne donnent pas exactement les mêmes effets, ce qui tient largement aux valeurs dominantes dans la société concernée au moment où cette « révolution » démographique intervient : égalité ou hiérarchie, libéralisme ou conservatisme,…

Cette idéologie dominante est elle-même, selon les auteurs, étroitement liée aux formes familiales les plus répandues dans la société en question, alors largement paysanne au moment d’amorcer la transition démographique. Ainsi, les valeurs qui sont inculquées dans la pratique de la vie familiale sont elles « activées » sur le plan politique au moment de l’alphabétisation. C’est ce qui s’est par exemple passé en France où la dissociation des générations adultes impliquait une conception libérale, tandis que les règles d’héritage ont permis de cultiver un penchant égalitariste. En Russie au contraire, communautarisme familial et patriarcat fort ont favorisé les valeurs d’autorité et d’égalité, qui ont donné sa forme à la révolution bolchévique. Un cas à rapprocher de la Chine, où le statut de la femme était cependant encore plus dévalorisé. A l’inverse en Angleterre, l’idéologie familiale valorisait libéralisme et inégalitarisme relatif.

Si le Coran semble valoriser une famille patrilinéaire -et même patrilocale [5] – ainsi qu’endogame [6] avec une règle d’héritage égalitaire [7], les auteurs remarquent cependant que les pays musulmans se distinguent en pratique par une forte diversité d’application de ces principes familiaux, l’endogamie concernant par exemple 57% des mariages au Soudan et seulement 10% au Bangladesh. Trois zones peuvent ainsi être distinguées : une large zone centrée sur la péninsule arabique et qui se caractérise par un système familial fondé sur les hommes et replié sur lui-même [8] ; une frange extrême-orientale principalement représentée par l’Indonésie et la Malaisie où les femmes jouissent d’un statut plus élevé et où la matrilinéarité voire la matrilocalité est davantage la règle ; et enfin l’Afrique subsaharienne où la polygamie confère une certaine autonomie aux femmes mariées, contrairement à certaines idées reçues. Quoiqu’il en soit, dans tous les cas, la famille apparaît bel et bien aux premières loges du « choc de la modernisation », et les auteurs soulignent bien à quel point l’alphabétisation déstabilise l’autorité non seulement à l’échelle de la société dans son ensemble, mais aussi au sein même des familles.

Au fil des chapitres suivants, les auteurs passent ensuite en détail ces différentes zones pour mettre en évidence non seulement la grande hétérogénéité du « monde musulman » – y compris à l’intérieur même des zones considérées-, mais aussi le poids d’autres facteurs pour expliquer l’évolution démographique -et donc- sociale spécifique des pays concernés. Ainsi pointent-ils le rôle crucial de la rente pétrolière dans la plupart des pays arabes, les rivalités inter-confessionnelles qui se sont traduites par une « fécondité patriotique » dans des pays comme le Liban, la Syrie ou la Palestine, la pénurie d’espace, particulièrement sensible au Bangladesh, ou l’héritage du régime communiste dans les républiques anciennement membres de l’Union Soviétique, dans lesquelles l’avortement et la mortalité infantile continuent de jouer un rôle essentiel dans le « contrôle » des naissances.

Force est au terme de ce parcours de reconnaître qu’il n’existe pas de spécificité démographique musulmane. Si la variable religieuse joue bien un rôle sur les comportements démographiques, elle ne constitue qu’un facteur parmi bien d’autres, souvent bien plus déterminants, comme l’alphabétisation, la morphologie familiale, la réaction de groupes minoritaires, la rente du sous-sol, voire l’influence culturelle des pays du Nord, notamment d’émigration. Ainsi, le clivage démographique est plus marqué entre sunnites et chiites qu’entre chrétiens et musulmans, mais est appelé selon les auteurs à être dépassé, de même qu’un fossé analogue, aujourd’hui résorbé, en termes de fécondité put être observé en son temps entre catholiques et protestants européens. Comme le soulignent eux-mêmes les auteurs, l’adhésion à leur thèse implique d’accorder une importance certaine aux variables démographiques, et serait-on tenté d’ajouter, à l’influence idéologique majeure des modèles familiaux. Mais que l’on admette ou conteste ces hypothèses, comme celle également d’une certaine incompatibilité entre le natalisme inhérents aux grandes religions et la basse fécondité des sociétés développéees, la lecture de cet ouvrage est incontestablement stimulante. Non seulement parce qu’il offre donc prise au débat à travers les multiples interprétations spéculatives [9] dont il est émaillé, mais aussi par l’érudition de son propos – on y apprend quantité d’informations aussi importantes que méconnues sur les pays musulmans dont il est question, et enfin parce qu’au-delà de sa thèse, cet essai peut également se lire comme une initiation très pédagogique aux principaux outils du démographe. Remarquons au passage avec les auteurs que ce n’est sans doute pas par hasard si la démographie accorde une attention aussi importante à la religion. L’une comme l’autre se ramènent finalement au même thème : les questions de vie et de mort…

NOTES

[1] Auteur entre autres du stimulant Destin des immigrés, Seuil, 1994

[2] Initialement paru sous forme d’article en 1993 dans la revue Foreign Affairs, « The Clash of Civilizations » est ensuite devenue un ouvrage, publié en France par les éditions Odile Jacob en 1997

[3] Pour ne prendre qu’un exemple, comme le rappellent à plusieurs reprises les auteurs, la religion musulmane est par exemple plus tolérant en matière de contraception que son homologue chrétienne

[4] Voir Suicide, l’envers de notre monde, Seuil, 2006, p.44-51

[5] C’est-à-dire respectivement où la filiation est axée sur la lignée du père, et où les couples mariés tendent à résider avec le couple des parents du mari avant la naissance de leurs enfants

[6] Le mariage « idéal » pour un garçon étant avec sa cousine parallèle patrilatérale, autrement dit la fille du frère du père…

[7] Enfin, du point de vue masculin…

[8] Quoique de manière plus atténuée à mesure que l’on s’éloigne vers la périphérie

[9] Et bien assumées comme telles – une honnêteté intellectuelle qui mérite d’être soulignée

Voir également:

Le rendez-vous des civilisations (Y. Courbage et E. Todd)

L’équipe Scripto |

25 Août 2010

 

Le propos d’Emmanuel Todd et Youssef Courbage est d’examiner l’islam dans son rapport à la modernité, plus particulièrement sous l’angle démographique. Leur conclusion est que le discours aujourd’hui largement véhiculé par les médias institutionnels correspond à une analyse superficielle, simple habillage d’un propos propagandiste : non, l’islam n’est pas réfractaire à la modernité. Et bien loin d’assister à un « choc des civilisations », nous assistons, selon Todd et Courbage, à leur convergence – le « rendez-vous des civilisations ».

 

A l’appui de leur thèse, Todd et Courbage font valoir que le nombre d’enfants par femme a fortement décru dans le monde musulman en trente ans : de 6,8 en 1975 à 3,7 en 2005. Fait complémentaire à prendre en compte : on observe une grande amplitude dans la situation actuelle des pays musulmans, de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité de pays comme la Tunisie et l’Iran est égal à celui de la France, tandis que la zone sahélienne, qui n’a pas entamé sa transition démographique, reste « scotchée » sur des taux très élevés.

Ce qu’en déduisent en premier lieu Todd et Courbage, c’est qu’il ne faut pas prendre les prêches natalistes des théologiens wahhabites comme référence des attitudes musulmanes : le monde musulman est divers, et cette diversité ne doit pas être masquée par quelques cas extrêmes, souvent mis en avant dans les médias pour décrire « les musulmans », artificiellement amalgamés dans un tout réputé homogène.

L’analyse que propose Todd et Courbage, au rebours de la vision d’amalgame et d’essentialisme promu par le discours dominant, consiste fondamentalement à décortiquer cette diversité du monde musulman comme la traduction d’une période de transition – transition plus ou moins avancée selon les pays. Et jusque dans sa diversité, cette transition, ajoutent-ils, se déroule selon des modalités finalement comparables à celles expérimentées, avec quelques décennies d’avance, par des pays aujourd’hui entrée en stabilisation, voire en implosion démographique. Il y a eu historiquement, soulignent-ils, une grande hétérogénéité en la matière : l’alphabétisation a toujours provoqué, partout, une baisse des naissances – mais pas partout au même rythme. En Europe du Nord, par exemple, l’alphabétisation a été plus rapide que dans l’Europe latine, mais sa traduction en termes de natalité a été plus lente.

L’analyse des évolutions historiques des pays extérieurs au monde musulman indique que le délai de latence entre alphabétisation et révolution démographique peut avoir deux causes : d’une part le retard relatif de l’alphabétisation féminine, d’autre part l’interaction de l’alphabétisation avec d’autres variables – on observe, par exemple, que les populations minoritaires sur leur habitat, ou menacées d’invasion, ont tendance à « se défendre », dans un réflexe collectif, en différant leur transition démographique.

Le monde musulman expérimente aujourd’hui les mêmes mécanismes que le monde occidental et la Russie, il y a dix à quatre décennies. En ce qui concerne le « cœur » du monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), la plupart des grands pays marquent à peu près 40 ans de retard sur le monde russe, 80 ans sur le monde latin et un siècle sur l’Europe du Nord, tant pour la courbe de l’alphabétisation que pour celle de la natalité : c’est ce qu’on observe en Algérie, au Maroc, en Turquie. Des pays musulmans comme l’Iran, la Tunisie sont légèrement en avance sur ce « cœur ». D’autres sont légèrement en retard, comme l’Egypte ou la Syrie. Bien sûr, les évolutions sont complexes, et un pays légèrement en avance sur l’alphabétisation peut être légèrement en retard dans la stabilisation démographique : exactement comme ce fut, 80 ans plus tôt, le cas en Europe. Mais globalement, l’histoire démographique de l’Occident de la fin du XIX° siècle est reproduite par le « cœur » du monde musulman, aujourd’hui. La « conquête musulmane par les ventres » et le « Califat mondial » redouté par certains ne sont, pour ce qui concerne l’essentiel du monde arabe proprement dit, plus d’actualité.

C’est si l’on s’éloigne de ce « cœur » du monde musulman que l’on peut effectivement trouver des « bombes démographiques » encore à désamorcer. On en trouvera une, très médiatisée, dans la péninsule arabique – mais, si la démographie de la zone wahhabite reste explosive, les effectifs concernés sont en réalité assez faibles : « cœur » spirituel du monde musulman, la péninsule arabique est, sur le plan démographique, une périphérie secondaire.

Plus significatif, on trouvera des « bombes démographiques » surtout dans deux zones significatives démographiquement : le Pakistan et l’Afrique subsaharienne musulmane.

Ici, Todd et Courbage sont plus réservés sur la vitesse à laquelle les transitions démographiques vont se produire. Ils supposent qu’elles finiront par advenir, mais ils admettent que la transition, à peine entamée au mieux, sera beaucoup plus difficile que dans le « cœur » du monde musulman – et ils s’interrogent sur l’existence possible, dans ces zones, d’un « plancher » de natalité, aux environs de 4 enfants par femme.

Pourquoi ce retard ? Pourquoi ces incertitudes ?

Ce qui fait ici barrage à la transition n’est pas l’application de la Charia (laquelle, soit dit en passant, n’est appliquée quasiment nulle part en Dar-el-Islam), mais des donnes largement extérieures à l’islam, parfois solidifiées par lui – au Pakistan, une très forte endogamie ; en Afrique Noire, un très fort retard d’alphabétisation.

L’endogamie n’est pas en soi un obstacle à la transition démographique. Très forte historiquement en Tunisie, elle n’a dans ce pays nullement été un frein au recul de la natalité. Mais au Pakistan, expliquent Todd et Courbage, on a affaire à un cas particulier : une forme de « paranoïa démographique » contre le monde indien, au sein de laquelle l’endogamie fonctionne comme un marqueur identitaire. Dans ce monde-là, le modèle familial endogame est vu comme la clef de voûte d’un système très sécurisant pour les individus, assurant une forte armature sociale et une grande stabilité de la coutume. Ici, Todd et Courbage soulignent qu’il existe donc un véritable phénomène de retard dans la transition démographique, mais que ce retard n’a absolument pas les causes que les « islamophobes » de tous poils mettent généralement en avant : en réalité, le Pakistan, du fait de son système d’endogamie coutumière, est dominé majoritairement par un système faussement patriarcal, où l’autorité des oncles est souvent plus réelle que celle des pères (marqueur immanquable des systèmes matriarcaux). Le patriarcat islamique n’est donc pas la véritable cause du retard de transition de ce pays – au contraire, c’est l’existence d’un système finalement peu patriarcal, de type tribolinéaire, qui explique le retard.

L’autre bombe démographique est l’Afrique Noire. Bien sûr, une première spécificité de l’Afrique Noire est la réalité de la polygamie. Fait exceptionnel dans le reste du monde musulman (moins de 5 % des familles sont concernées), elle est une norme alternative au sud du Sahara (taux de polygamie : environ 35 %). Cependant, Todd et Courbage ne pensent pas que ce soit la cause première de la forte natalité africaine ; la cause principale est selon eux à rechercher dans le retard d’alphabétisation. Ils font remarquer, à ce propos, que toute l’Afrique est caractérisée par une forte natalité, indépendamment du poids de la polygamie et de celui de l’islam : l’Afrique centrale non-musulmane présente des indices de fécondité équivalents à ceux de l’Afrique musulmane. Dans les pays où cohabitent musulmans et chrétiens, il n’y a pas de règle générale : au Nigéria, les musulmans sont plus prolifiques, mais au Tchad, les chrétiens font plus d’enfants qu’eux.

Et, concernant l’Afrique Noire, Todd et Courbage de conclure par une sentence ambiguë, qu’il est amusant de reporter ici en toutes lettres : « La forte inertie des mouvements démographiques garantit qu’il surviendra, au cours du XXI° siècle, un déplacement du centre de gravité de l’islam vers le sud. Il n’est pas impossible qu’un jour la problématique fondamentale associée à l’islam ne concerne plus ses rapports avec le nord « chrétien » ou « post-chrétien », mais le basculement de ses équilibres internes. »

Jeu-test bonus : sur cette carte des indices de fécondité par pays, sauras-tu repérer la véritable ligne de fracture, porteuse des mouvements migratoires les plus incontrôlables ?

Voir enfin :

Pour Todd, pas de « choc » mais un « rendez-vous des civilisations »

Le Yéti

yetiblog.org |

19/09/2007

 

En 1976, alors âgé de 25 ans, il avait prédit la décomposition de l’Union soviétique ( » La Chute finale » ). On lui avait, avant qu’il ne s’en défende, attribué la paternité de la trouvaille » fracture sociale » en 1994, suite à une étude menée pour la Fondation Saint-Simon.

En 2002, il réglait le sort des Etats-Unis ( » Après l’empire » ) et en 2006 il guerroyait contre les » candidats du vide » que réprésentaient à ses yeux Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. En cette rentrée, le démographe/anthropologue Emmanuel Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan, signe avec son comparse Youssef Courbage, également démographe, un essai qui tord le cou au fameux » choc des civilisations » si souvent annoncé. Et démontre que nous pourrions nous acheminer vers une convergence d’icelles. Avec quelques ratés cuisants à l’allumage, il est vrai.

Les auteurs établissent une corrélation entre deux facteurs essentiels du développement humain qui précèdent bien souvent les révolutions.

D’abord, l’alphabétisation, presque immanquablement accompagnée d’un reflux du religieux. Celle des hommes devance généralement celle des femmes, avec des laps de temps différents selon les communautés. Ensuite, la baisse du taux de fécondité, qui découle presque naturellement du phénomène d’alphabétisation, et précipite le déclin de religions natalistes par essence. Ces facteurs ne sont évidemment pas les seuls.

Nombre d’autres paramètres sont à considérer : le type d’organisation familiale, l’emprise du fait religieux, la pression démographique… Quant au décollage économique, sempiternellement mis en avant par nos sociétés occidentales pour expliquer les progrès de l’humanité, il est bien plus une conséquence de l’alphabétisation que sa cause principale.

Le phénomène touche toutes les sociétés humaines, et ce à des époques différentes. En France, la Révolution de 1789 ponctue le Siècle des Lumières, mais le taux de fécondité commence à baisser une vingtaine d’années avant les » évènements » . En Russie, le taux d’alphabétisation des hommes franchit le seuil des 50% aux alentours de 1900, soit dix-sept ans avant la Révolution. Il faudra attendre 1942 pour atteindre un tel taux en Chine (victoire de l’Armée populaire de libération maoïste en 1949). En Iran, l’alphabétisation des hommes (au moins 50% des effectifs) intervient en 1964, celle des femmes en 1981, avec une chute de la fécondité dès 1985 (arrivée au pouvoir de Khomeyni en 1979).

On note que les révolutions ne sont pas uniquement libératoires ! Les phénomènes de transition induits par la modernisation que constitue la hausse de l’alphabétisation, entraînent bien souvent des réactions de rejet par un corps social malmené dans ses traditions.

L’histoire de notre vieille Europe est jalonnée de violences, depuis la Réforme protestante jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le communisme, » croyance de substitution » , prospéra sur les décombres des croyances religieuses en Russie (foi orthodoxe) ou en Chine (bouddhisme). Dans les pays musulmans, la remise en cause de l’autorité du père, figure centrale et considérablement protectrice de la famille musulmane après Dieu, exacerbe et radicalise les tensions. » L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » , notent Courbage et Todd.

Ce besoin de réaffirmation religieuse frappe même ceux qui ont le plus de raisons d’être assaillis par le doute : les scientifiques, les savants, les philosophes… Descartes et Pascal en leur temps, l’ingénieur Ben Laden aujourd’hui.

On voudrait bien sûr penser que l’alphabétisation croissante des populations conduit inévitablement à une convergence heureuse, à terme, des civilisations. Le prétendu et inévitable » choc des civilisations » que d’aucuns mettent en avant tient surtout du leurre pour dissimuler l’impitoyable guerre économique, sur fond de maîtrise des ressources énergétiques, que se mènent le bloc occidental et les nations du Sud. Car c’est à ce niveau que le bât de l’optimisme blesse. Et un Kouchner peut, encore tout récemment, annoncer qu » il faut se préparer au pire » , même à une » guerre » contre l’Iran, sans déclencher autre chose que quelques indignations isolées et fatiguées.

On ne peut faire fi de l’incroyable et hypnotique capacité auto-destructrice des sociétés humaines, de leur appétit insatiable et aveugle de pouvoir. De leur incapacité, aussi, à admettre leur humaine condition d’êtres éphémères et imparfaits, à vaincre leurs démons, à enrayer les engrenages des catastrophes qu’ils ont eux-mêmes provoquées.

Comment expliquer que, parvenus comme nous le sommes à un sommet inégalé de confort matériel et de modernité technique, le taux de suicide de nos si riches sociétés soit si élevé ? Avec plus de 10000 morts en France, le suicide tue plus que les accidents de la route. Courbage et Todd citent le sociologue Émile Durkheim qui, dans » Le Suicide » , pointait déjà la » propension des hommes à s’autodétruire, en attendant de s’entretuer à l’échelle continentale durant la Première Guerre mondiale » .

Rendez-vous heureux ou malheureux ? Ou entre les deux ? Et quand ? Nous le saurons sans doute très prochainement.

Emmanuel Todd et Youssef Courbage,

Le rendez-vous des civilisations

 

On ne présente plus Emmanuel Todd, démographe, fameux depuis que, dans les années 70, il a pronostiqué la fin de l’URSS en étudiant les données démographiques de  » l’empire du mal « .

Coécrit avec un autre démographe, Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations est une réponse argumentée au concept belliciste de  » choc des civilisations « . Pour ceux que l’on appelle aujourd’hui les néo-conservateurs, le monde musulman, surtout les Arabes, sont de par leur religion intolérants et archaïques, donc violents et inévitablement islamistes.

Todd et Courbage ne nient pas le phénomène islamiste, ni les violences terroristes, mais refusant de s’enfermer dans l’actualité et l’émotionnel, ils puisent auprès des données démographiques les raisons d’une approche innovante et rationnelle.

Ainsi est-on agréablement surpris de découvrir que nombre de pays musulmans présentent une fécondité qui se rapproche de celle de l’Europe. Nous parlons de la Tunisie, de la Turquie et surtout de l’Iran où l’on compte une moyenne de deux enfants par femme. Ailleurs, quand la fécondité dépassait parfois les six enfants par femme dans les années 60, elle s’est tassée en même temps que progressait l’alphabétisation des deux sexes.

Les auteurs en tirent la conclusion, qu’après l’Europe et nombre de pays d’Asie, bien des Etats musulmans sont sur la voie de la modernité. Ce processus, estiment-ils, est même arrivé à son terme en Indonésie et en Asie centrale.

En outre, pour eux, l’étude de la société et des structures familiales révèle que l’islam n’engendrerait pas plus de ségrégation sexuelle et de violence que les autres religions. Le Hezbollah, chiite, et le Hamas, sunnite, sont en effet avant tout des organisations politiques qui instrumentalisent la religion et non l’inverse.

Pour Todd et Courbage, certains pays musulmans sont pourtant en danger. C’est le cas du Pakistan, où la fécondité baisse, mais reste encore très élevée. A cela, s’ajoute dans ce pays des tensions internes et de très lourds problèmes sociaux qui expliquent la poussée islamiste actuelle. D’autre part, les auteurs critiquent la sévérité de l’Occident vis-à-vis de l’Iran, qu’ils jugent à la fois plus stable et plus moderne que le Pakistan, malgré les propos irresponsables tenus par le Président Ahmadinejad.

Ils notent aussi que le chiisme, en Iran et ailleurs, est plus à même de se réformer et de se moderniser que l’islam sunnite. Enfin, ils constatent que, dans les zones chiites, on assiste à une baisse de la fécondité bien plus vite qu’ailleurs, et cela en dépit des l’insistante propagande nataliste des pouvoirs publics.

Allant plus loin encore, pour nos deux auteurs, le monde musulman serait en voie de  » désislamisation « . Ils observent qu’en Europe, au XIXème siècle, et au Japon, au XXème siècle, la propagation de l’alphabétisation et la baisse de la fécondité ont rapidement entraîné un déclin de la religion. Aussi, compte tenu de la modernisation avancée de certains pays musulmans, ils pensent que l’islam va bientôt perdre du terrain en tant que religion.

Dès lors quid de l’islamisme ? Ils soutiennent l’idée que l’islamisme serait une réaction passagère et désespérée face à l’absence de Dieu. Ils rappellent que le jansénisme, en France au XVIIIème siècle, fut dans une certaine mesure une réaction comparable à la perte d’influence, en cours, du christiansime. Le but était le même qu’aujourd’hui pour l’islamisme à l’égard de l’islam : refonder la religion. L’issue sera comparable, hier une déchristianisation, aujourd’hui une  » désislamisation « .

Bien sûr ces thèses peuvent paraître osées, mais leurs auteurs n’en ont pas moins le mérite de sortir des sentiers battus et de refuser l’asservissement de la pensée dominante. Leurs propos devraient au moins servir de base de réflexion.

Denis Gorteau

Le rendez-vous des civilisations

 

Paris, Éd. du Seuil, coll. « La république des idées », 2007. – 160 p., 12,50 €.

 

P. Jean-Claude D’Arcier

Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

Éditions du Cerf

Février 2008

 

Avec un art consommé de la controverse, E. Todd [1] jette un nouveau pavé dans la mare des idées politiques en revisitant les rapports entre l’Islam et la modernité. Avec Y. Courbage [2], spécialistes des sociétés méditerranéennes, il soutient que les violences religieuses, que l’on peut constater aujourd’hui dans les pays musulmans, ne sont pas des obstacles à la modernisation mais au contraire les symptômes de son évolution inéluctable.

Le « choc des civilisations » n’aura pas lieu. S’en prenant, dès le titre, à la thèse mondialement connue et controversée du politologue américain Samuel Huntington, dans son livre Le choc des civilisations, pour qui les peuples se regroupent par affinités culturelles – les frontières politiques ou idéologiques comptant moins que les barrières culturelles -, les auteurs entreprennent l’analyse des sociétés musulmanes, à travers l’étude de leurs comportements démographiques. Ils démontent ainsi les analyses « socio-théologiques » de ceux qui brossent le tableau d’un antagonisme irréductible, quasiment ontologique, entre l’Orient et l’Occident. L’examen attentif d’indicateurs sociaux et historiques impose, au contraire, l’idée d’un « rendez-vous des civilisations ». « Les convulsions que nous voyons se produire aujourd’hui dans le monde musulman peuvent être comprises, non comme les manifestations d’une altérité radicale, mais au contraire, comme les symptômes classiques d’une désorientation propre aux périodes de transition. » (p. 9.)

Pour le démontrer, ils mobilisent les instruments de l’analyse démographique à grande échelle. Ceux-ci révèlent, non pas une divergence, mais une ample et rapide convergence des modèles. Le monde musulman est entré dans la révolution démographique, culturelle et mentale, qui a permis autrefois le développement des régions qui sont aujourd’hui les plus avancées. Il s’achemine, à sa manière, vers le point de rendez-vous d’une histoire beaucoup plus universelle qu’on ne veut bien l’admettre.

Ainsi, les démographes voient s’effondrer, depuis une trentaine d’années, la fécondité des femmes dans le monde musulman : de 6, 8 enfants par femme en 1975, la moyenne est tombée à 3, 7 en 2005. Les indices des divers pays de cet ensemble s’étagent désormais de 7, 6 enfants au Niger à 1, 7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité est le même en Iran et en Tunisie qu’en France. Un tel retournement a des ressorts culturels profonds : il est le signe d’un bouleversement des équilibres traditionnels. Un bouleversement qui touche les rapports d’autorité, les structures familiales, les références idéologiques, le système politique. Le contrôle des naissances est à la fois le symptôme et le levier d’une très profonde mutation anthropologique.

L’école est aussi un contraceptif puissant ! Les auteurs insistent particulièrement sur le rôle de l’alphabétisation : la variable explicative la mieux identifiée par les démographes n’est pas le PIB par tête, mais le taux d’alphabétisation des femmes. Celui-ci toutefois n’est pas le seul facteur d’évolution des mentalités : l’alphabétisation des hommes en est un aussi. Les auteurs montrent que la contraception et la baisse de la fécondité interviennent le plus souvent après que la majorité des hommes ont accédé à la lecture et au moment où la moitié des femmes y accèdent à leur tour.

Y. Courbage et E. Todd insistent enfin sur le rôle de la religion dans ces mutations. Aucune religion ne semble en mesure d’empêcher cette révolution démographique, pas plus l’islam que le christianisme ou le bouddhisme. Mais l’histoire des mutations démographiques met en évidence le rôle des crises religieuses qui précèdent, le plus souvent, la baisse de la fécondité. Dans le cas de l’islam, la rupture entre le chiisme et le sunnisme a eu un rôle déterminant, analogue toutes proportions gardées, à celui qui a traversé l’Europe avec la rupture entre le catholicisme et le protestantisme. Pour eux, il y a une « désislamisation » en cours, comme il y a eu une « sécularisation », malgré la manifestation de signes religieux forts comme le développement de l’intégrisme, la fréquentation croissante des lieux de culte, le voilement des femmes ou l’augmentation du nombre des pèlerins à La Mecque.

« L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation. La coïncidence dans le temps d’un reflux religieux et d’une poussée fondamentaliste est un phénomène classique. » (p. 28.)

À la vision américaine d’un choc des civilisations, c’est-à-dire d’un « occident chrétien, moderne et démocrate » se heurtant inexorablement à un « monde musulman, livré à la régression et aux archaïsmes d’un islam fanatisé », les deux auteurs opposent une enquête minutieuse, nourrie d’éléments démographiques objectifs (taux de natalité, de fécondité, d’alphabétisation, etc.), trop souvent absents des débats idéologiques qui sont ouverts sur ce sujet. Ils ouvrent ainsi une perspective tout autre : celle d’un monde composé de sociétés en marche vers une modernité qui prépare un rendez-vous pacifique et solidaire des civilisations.

Provocantes et souvent pertinentes, les analyses de Y. Courbage et E. Todd ne parviennent pourtant pas toujours à dissiper un sentiment de gène qui me semble naître du caractère trop déterministe (les structures familiales semblent dominer l’essentiel des évolutions politiques) et trop ethnocentriste (le monde occidental est implicitement présenté comme le lieu du « rendez-vous des civilisations ») de leurs propos. Si la diversité des sociétés musulmanes est affirmée (de l’Indonésie à l’Afrique, en passant par l’Asie centrale et les Balkans), l’examen des mutations qui les ont traversées est quelques fois simplifié au point que la complexité des sociétés humaines n’est pas toujours suffisamment honorée. C’est d’ailleurs une critique qu’on peut adresser aussi à Samuel Huntington.

[1] Historien et anthropologue. Il a notamment publié Après l’empire (Gallimard, 2002), L’illusion économique (Gallimard, 1998) et Le destin des immigrés (Le Seuil, 1994). Il est l’inventeur du fameux concept de « fracture sociale », si utile à Jacques Chirac en 1995. Il est aussi l’analyste bien connu du « déclin » des empires soviétique et américain.

[2] Démographe à l’Institut national des études démographiques. Il a publié : La Syrie au présent (avec P. Dupret et Z. Gazzal, Actes Sud, 2007), Chrétiens et Juifs dans l’Islam arabe et turc (avec Ph. Fargues, Fayard, 1992) et Nouveaux horizons démographiques en Méditerranée (PUF, 1999).

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