Guerre civile américaine/150e: Quand la France pariait sur la désunion américaine (In Lafayette’s footsteps?: France’s ambivalent involvement in US civil war)

 The Battle of the Kearsarge and the Alabama (Manet, 1864)Si le Nord est victorieux, j’en serai heureux, mais si le Sud l’emporte, j’en serai enchanté! Napoléon III
La destruction de l’Alabama au sortir du port de Cherbourg devient chez Manet un moment de vérité (…) [le] naufrage d’une politique: celle de la France impériale. Avec l’Alabama, c’est la discrète espérance d’un démembrement durable des Etats-Unis qui a sombré. Phillippe Roger
Déplorée par quelques humanistes chagrins et une poignée de républicains inconsolables, la « Civil War » apparait comme une aubaine aux calculateurs « réalistes » ou qui se croient tels. Aussi reçoit-elle en français un nom qui sonne comme une promesse : non pas « guerre civile américaine  » mais « guerre de Sécession ». Ce grand dessein a priori n’était pas à clamer sur la place publique. Son succès même requérait plutôt le silence, la prudence et la patience. Rêve de Chancellerie, songe doré de Bourse et de Chambre de commerce, ce pari sur la désunion américaine n’avait pas vocation à susciter le débat. Et la mobilisation de la presse et de l’opinion en effet viendra d’ailleurs : d’une opposition qui saisit là une chance d’exister. Phillippe Roger

Quand la France pariait sur la désunion américaine…

En ce 150e anniversaire du début de la Guerre civile américaine …

Avec, avant la première vraie bataille de Bull Run trois mois plus tard, la canonnade sudiste à partir du 12 avril 1861 de la garnison unioniste du fort Sumter à l’entrée du port de Charleston qui,  contrairement à un conflit qui en quatre ans tua plus que toues les guerres américaines réunies – 620 000 dont les deux tiers dans les hôpitaux ou les prisons des suites de blessures ou de maladie –, ne fera que quelques victimes… accidentelles (lors des salves de capitulation!) …

Retour sur la position particulièrement ambiguë ou en tout cas très partagée de la France (comme certes aussi de l’Angleterre) d’alors …

Qui, derrière une neutralité affichée et au-delà d’une condamnation quasi-unanime de l’esclavage, restera (le terme même en français de « guerre de sécession » en témoigne encore aujourd’hui) largement favorable aux Confédérés.

A la fois par proximité idéologique, sociologique et culturelle et l’espoir caché d’un coup d’arrêt à la puissance américaine alors en plein essor dont Napoléon III s’empressera d’ailleurs de profiter avec son équipée mexicaine (la 2e en 20 ans en fait après le pillage d’une pâtisserie  française) pour remettre pied sur le continent américain et tenter d’y imposer un empire « catholique et latin » face à la domination « anglo-saxonne » et protestante …

Sans compter pour certains gros intérêts, la perspective alléchante d’échapper, via un Sud libre-échangiste et principal producteur mondial de coton, au protectionnisme devenu plus tard blocus imposé par le Nord qui risquait de priver commerçants et industriels français d’une partie importante de débouchés pour leurs vins ou soieries voire,  pour le coton, de l’essentiel de leur matière première …

Mais qui, à l’image du dernier « forceur de blocus » sudiste (l’Alabama) coulé au large de Cherbourg devant une foule de curieux venus pour l’occasion de Paris et immortalisé par un célèbre tableau de Manet, fera long feu et dont se souviendra d’ailleurs plus tard un Grant refusant non seulement de reconnaître le souverain fantoche des Français au Mexique mais allant jusquà féliciter Guillaume Ier au lendemain de la défaite française de Sedan en 1870 …

D’où, outre les migrants français notamment en Louisiane enrôlés plus ou moins contre leur gré, l’engagement très partagé, un siècle après Lafayette, de toute une génération de jeunes aristocrates français (mais aussi allemands) entre le camp sudiste pour les proches de l’Empereur et le côté nordiste pour ses opposants …

Des Français dans la Guerre de Sécession : l’exemple de la French brigade de la Nouvelle-Orléans (24 avril/2 mai 1862)

Philippe de Ladebat

Hosttoire-généalogie

15 octobre 2009

Dimanche 19 juin 1864 midi : deux navires américains sont en train de se canonner à 4 miles au large de Cherbourg. Nuages de fumées blanches et noires, claquements des canons, voiles en flammes : plusieurs centaines de badauds, spectateurs, journalistes attroupés sur la côte assistent ébahis au spectacle. On est même venu de Paris pour assister au duel naval annoncé. Quelques-uns ont même loué des petites barques de pêcheurs pour voir l’affrontement de plus près ; plus près encore on distingue un yacht anglais et le bateau pilote qui suivent le combat.

À 12h50 l’un des navires coule par l’arrière : c’est la corvette CSS Alabama de la marine Confédérée (Sudiste) vaincue par la frégate USS Kearsarge de la marine de l’Union (Nordiste). Sur la falaise un homme regarde le naufrage ignorant qu’il a un de ses fils sur chacun des navires. Outre de nombreux peintres Américains et Anglais, Édouard Manet et Louis Le Breton (voir ci-dessous) vont immortaliser quelque temps plus tard en France la victoire du Kearsarge en représentant l’Alabama en train de sombrer.

L’intérêt des Français pour cette lointaine guerre civile américaine se borna-t-il à cette position d’observateurs curieux ? Avaient-ils choisi leur camp ? Fallut-il que cette guerre s’étale ainsi sous leurs yeux pour que les Français s’intéressent enfin à l’« Américain Civil War » qu’ils baptisèrent « Guerre de Sécession » ?

La participation des Français à la guerre de sécession n’a pas eu, beaucoup s’en faut, la notoriété de leur participation à la guerre d’indépendance américaine symbolisée par notre La Fayette national. Si cette dernière fut une affaire d’État avec un engagement volontaire, officiel bien que tardif de Louis XVI, concrétisé par une aide en hommes (Plus de 10 000 hommes) et en moyens importants, la guerre civile américaine ne reçut au contraire aucune aide, engagement ou participation officiels de la France et l’opinion française ne la considéra guère que comme un lointain ouragan qui ne la concernait pas.

Si notre pays, et la Grande-Bretagne, ne cachèrent pas toujours leurs sympathies pour les confédérés, ils ne prirent jamais de position officielle en faveur de l’un ou l’autre camp. Dès lors, sur le terrain même des opérations, c’est sans l’appui de leur pays, et souvent individuellement, que des citoyens français résidents ou non se sont engagés, de gré ou de force, dans les combats.

Une histoire de la participation des Français à la guerre de sécession américaine reste à écrire. Pour notre part après un rappel du contexte politique et diplomatique, nous limitons ici notre ambition à présenter l’exemple de résidents français de la Nouvelle-Orléans, volontaires de la « French Brigade », lors du siège et de la prise de cette ville par les Nordistes. Comme eux plusieurs milliers d’autres citoyens français ont choisi de défendre ainsi leur patrie d’adoption malgré l’imbroglio politico-diplomatique du moment. À cette occasion on pourra trouver ici quelques pistes d’investigations généalogiques pour les lecteurs qui désireraient rechercher si leurs ancêtres ont participé d’une manière ou d’un autre à la guerre de sécession. On conseille aussi dans cette intention la consultation sur internet des numéros de l’époque du journal local en français « L’Abeille de la Nouvelle-Orléans »

Le contexte politique

On rappelle qu’à la suite de l’élection présidentielle du candidat républicain Abraham Lincoln en novembre 1860, onze états du sud firent sécession et formèrent une confédération en élisant leur propre président, Jefferson Davis. La Confédération sudiste ouvrit bientôt les hostilités en envoyant les troupes du général Beauregard bombarder le fort Sumter, le 12 avril 1861. Ce n’est qu’un an plus tard que les Nordistes parvinrent à la Nouvelle-Orléans.

Dès le 28 septembre 1861, Napoléon III faisait paraître un décret stipulant que tout officier qui s’enrôlerait dans un camp ou dans un autre des troupes américaines serait radié définitivement des cadres de l’armée. Plus généralement l’article 21 du Code Napoléon stipulait déjà que tout Français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère perdrait sa « qualité de français ». Ainsi, Édouard Thouvenel, ministre français des affaires étrangères, recommanda-t’il aux ressortissants français, via ses ambassades ou consulats en Amérique, de « ne prendre aucune part aux événements qui se préparent ou s’accomplissent dans le sud de l’Union ».

En novembre 1861, la Confédération avait dépêché deux délégués en Europe pour solliciter une aide officielle de la France et de l’Angleterre, mais le paquebot sur lequel ils étaient embarqués fut arraisonné par un navire de l’Union et les deux délégués furent emmenés prisonniers. Une autre tentative de pression par un embargo sur les envois de coton en Europe n’eut pas non plus d’effet, pas plus qu’une promesse de l’Union d’aider si besoin la France dans son aventure guerrière mexicaine.

En fait les sympathies de l’Empereur allaient plutôt à la Confédération, sans doute pour des motifs très divers : stratégies politiques intérieures et extérieures, proximités sociologiques et culturelles, enjeux économiques, etc. Ainsi voyait-il d’un bon œil une Amérique en guerre civile peu encline à se préoccuper de ses projets d’intervention au Mexique ou de ses problèmes avec la Prusse. De même l’attitude française à l’égard de cette guerre lointaine fut aussi dictée par la politique intérieure : tandis que l’Empereur et ses partisans penchaient pour les Confédérés par leurs affinités culturelles et politiques, l’opposition libérale à l’Empire, muselée en France, trouvait son expression de l’autre côté de l’Atlantique dans une attitude favorable au Nord : l’enthousiasme des bourgeois républicains comme du parti orléaniste pour l’abolitionnisme, était une manière d’exprimer leur opposition aux intérêts économiques et politiques de Napoléon III. Au plan économique enfin le blocus naval des ports du sud par l’U.S. Navy et l’embargo à destination de l’Europe provoquaient, notamment, une crise logistique sur les envois de coton : la « famine du coton » entraînait l’effondrement des manufactures cotonnières en France, comme en Angleterre et en Belgique, avec des milliers de chômeurs.

Les opposants à la politique de Napoléon III offrirent rapidement leurs services aux Nordistes, tandis que beaucoup de résidents français dans les états du sud se trouvèrent bon gré mal gré enrôlés dans les armées sudistes. On va donc trouver des Français dans les deux camps, du général au simple soldat, dans les armées régulières comme dans les milices urbaines.

À défaut de position officielle de leur pays et compte tenu du devoir de neutralité qu’imposait le gouvernement français, les engagements de nos compatriotes d’Amérique dans la guerre résultèrent donc de démarches individuelles ou d’obligations imposées par les autorités locales. On verra combien cette situation confuse entraîna de tergiversations pour les milliers de résidents français de la Nouvelle-Orléans qui s’illustrèrent pourtant au moment de la chute de la villeLes opposants à la politique de Napoléon III offrirent rapidement leurs services aux Nordistes, tandis que beaucoup de résidents français dans les états du sud se trouvèrent bon gré mal gré enrôlés dans les armées sudistes. On va donc trouver des Français dans les deux camps, du général au simple soldat, dans les armées régulières comme dans les milices urbaines.

À défaut de position officielle de leur pays et compte tenu du devoir de neutralité qu’imposait le gouvernement français, les engagements de nos compatriotes d’Amérique dans la guerre résultèrent donc de démarches individuelles ou d’obligations imposées par les autorités locales. On verra combien cette situation confuse entraîna de tergiversations pour les milliers de résidents français de la Nouvelle-Orléans qui s’illustrèrent pourtant au moment de la chute de la ville.

La Nouvelle Orléans dans la guerre de sécession

En 1860 la Nouvelle-Orléans était la sixième ville par importance des États-Unis. Avec 169 000 habitants, elle était la seule ville du Sud de plus de 100 000 habitants et son plus grand centre commercial pour les exportations de coton, de tabac et de sucre. Plus de la moitié du coton produit aux États-Unis transitait par son port.

En février 1860, un planteur citoyen français de la Nouvelle-Orléans, Charles Laffon de Ladebat [1] raconte : « C’est un spectacle unique que cette ville industrieuse dont on embrasse toute l’activité d’un seul regard. Sur près de 10 km le long du fleuve on voit s’activer en permanence une foule de gens absorbés par leurs besognes. Amarrés aux quais les bateaux à coton avec leurs cales profondes qui débordent sur les ponts ; à côté d’eux les vapeurs, bord à bord, par dizaines, qui crachent leurs bouffées de fumées et annoncent leurs départs à coup de cloches ou de sifflets ; se faufilant entre les gros bateaux une flottille de barges, de barques de marchands, de radeaux en bois ; derrière, au milieu du fleuve, la forêt de mâts des bateaux au mouillage, dense comme une forêt tropicale. Sur la levée, à perte de vue, des montagnes de balles de coton, des hectares couverts de barriques de sucre, et les groupes de nègres qui s’activent partout en chantant leurs refrains en chœur. Et puis courants dans tous les sens, des employés de commerce, des marchands, des marins et, assises sur des ballots, des femmes nègres avec leurs bandanas de couleur qui vendent café, gâteaux et fruits. »

Le 26 janvier 1861, la Louisiane vote la sécession et ratifie la Constitution de la Confédération lors de la Convention de Montgomery. Elle rejoint ainsi les six premiers états sécessionnistes auxquels se joindront bientôt quatre autres états du sud, formant tous ensemble les États Confédérés d’Amérique.

Au Nord, protectionniste, tourné vers le marché intérieur, plus industrialisé et animé par l’égalitarisme et des principes antiesclavagistes, s’opposait dès lors le Sud, libre-échangiste, orienté vers l’Europe pour ses exportations de produits agricoles et recourant largement à une main-d’œuvre esclave.

L’importance commerciale et politique de la Nouvelle Orléans, ses ressources susceptibles d’approvisionner les armées du Nord aussi bien que sa situation stratégique en fit donc l’une des premières cibles stratégiques des attaques l’Union. Dès les premières semaines du conflit l’Union voulut étouffer économiquement la Confédération par un blocus naval de tous les ports du sud ; ensuite il s’agissait de s’emparer de ces ports pour prendre les Sudistes à revers dans la perspective d’une jonction avec les troupes terrestres de Grant qui descendaient du nord : la Nouvelle-Orléans constituait donc l’objectif majeur de ce plan.

L’effet du blocus se fit rapidement sentir ; Charles Laffon de Ladebat, qui s’émerveillait un an plus tôt de la vie trépidante qui régnait sur des quais de la ville et la levée le long du Mississippi, note : « Depuis le blocus, les bateaux à coton ont disparu ; les vapeurs sont cachés dans les bayous ou ont remonté le fleuve pour ne plus revenir. Disparues aussi les montagnes de coton et les barriques de sucre. On entend plus les chants des nègres et les mauvaises herbes poussent sur la levée abandonnée. Le commerce de la ville est mort. On a tenté d’équiper des corsaires pour forcer le blocus, mais seul un bateau sur trois y parvient parfois et le profit qu’il rapporte ne parvient pas à couvrir la perte des deux autres. Plus de 1 500 familles n’ont plus les moyens de se nourrir et on a du leur ouvrir un « marché gratuit ».

Les Nordistes parvinrent à la Nouvelle-Orléans.

Dès le 28 septembre 1861, Napoléon III faisait paraître un décret stipulant que tout officier qui s’enrôlerait dans un camp ou dans un autre des troupes américaines serait radié définitivement des cadres de l’armée. Plus généralement l’article 21 du Code Napoléon stipulait déjà que tout Français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère perdrait sa « qualité de français ». Ainsi, Édouard Thouvenel, ministre français des affaires étrangères, recommanda-t’il aux ressortissants français, via ses ambassades ou consulats en Amérique, de « ne prendre aucune part aux événements qui se préparent ou s’accomplissent dans le sud de l’Union ».

En novembre 1861, la Confédération avait dépêché deux délégués en Europe pour solliciter une aide officielle de la France et de l’Angleterre, mais le paquebot sur lequel ils étaient embarqués fut arraisonné par un navire de l’Union et les deux délégués furent emmenés prisonniers. Une autre tentative de pression par un embargo sur les envois de coton en Europe n’eut pas non plus d’effet, pas plus qu’une promesse de l’Union d’aider si besoin la France dans son aventure guerrière mexicaine.

En fait les sympathies de l’Empereur allaient plutôt à la Confédération, sans doute pour des motifs très divers : stratégies politiques intérieures et extérieures, proximités sociologiques et culturelles, enjeux économiques, etc. Ainsi voyait-il d’un bon œil une Amérique en guerre civile peu encline à se préoccuper de ses projets d’intervention au Mexique ou de ses problèmes avec la Prusse. De même l’attitude française à l’égard de cette guerre lointaine fut aussi dictée par la politique intérieure : tandis que l’Empereur et ses partisans penchaient pour les Confédérés par leurs affinités culturelles et politiques, l’opposition libérale à l’Empire, muselée en France, trouvait son expression de l’autre côté de l’Atlantique dans une attitude favorable au Nord : l’enthousiasme des bourgeois républicains comme du parti orléaniste pour l’abolitionnisme, était une manière d’exprimer leur opposition aux intérêts économiques et politiques de Napoléon III. Au plan économique enfin le blocus naval des ports du sud par l’U.S. Navy et l’embargo à destination de l’Europe provoquaient, notamment, une crise logistique sur les envois de coton : la « famine du coton » entraînait l’effondrement des manufactures cotonnières en France, comme en Angleterre et en Belgique, avec des milliers de chômeurs.

Les opposants à la politique de Napoléon III offrirent rapidement leurs services aux Nordistes, tandis que beaucoup de résidents français dans les états du sud se trouvèrent bon gré mal gré enrôlés dans les armées sudistes. On va donc trouver des Français dans les deux camps, du général au simple soldat, dans les armées régulières comme dans les milices urbaines.

À défaut de position officielle de leur pays et compte tenu du devoir de neutralité qu’imposait le gouvernement français, les engagements de nos compatriotes d’Amérique dans la guerre résultèrent donc de démarches individuelles ou d’obligations imposées par les autorités locales. On verra combien cette situation confuse entraîna de tergiversations pour les milliers de résidents français de la Nouvelle-Orléans qui s’illustrèrent pourtant au moment de la chute de la ville.

La Nouvelle Orléans dans la guerre de sécession

En 1860 la Nouvelle-Orléans était la sixième ville par importance des États-Unis. Avec 169 000 habitants, elle était la seule ville du Sud de plus de 100 000 habitants et son plus grand centre commercial pour les exportations de coton, de tabac et de sucre. Plus de la moitié du coton produit aux États-Unis transitait par son port.

En février 1860, un planteur citoyen français de la Nouvelle-Orléans, Charles Laffon de Ladebat [1] raconte : « C’est un spectacle unique que cette ville industrieuse dont on embrasse toute l’activité d’un seul regard. Sur près de 10 km le long du fleuve on voit s’activer en permanence une foule de gens absorbés par leurs besognes. Amarrés aux quais les bateaux à coton avec leurs cales profondes qui débordent sur les ponts ; à côté d’eux les vapeurs, bord à bord, par dizaines, qui crachent leurs bouffées de fumées et annoncent leurs départs à coup de cloches ou de sifflets ; se faufilant entre les gros bateaux une flottille de barges, de barques de marchands, de radeaux en bois ; derrière, au milieu du fleuve, la forêt de mâts des bateaux au mouillage, dense comme une forêt tropicale. Sur la levée, à perte de vue, des montagnes de balles de coton, des hectares couverts de barriques de sucre, et les groupes de nègres qui s’activent partout en chantant leurs refrains en chœur. Et puis courants dans tous les sens, des employés de commerce, des marchands, des marins et, assises sur des ballots, des femmes nègres avec leurs bandanas de couleur qui vendent café, gâteaux et fruits. »

Le 26 janvier 1861, la Louisiane vote la sécession et ratifie la Constitution de la Confédération lors de la Convention de Montgomery. Elle rejoint ainsi les six premiers états sécessionnistes auxquels se joindront bientôt quatre autres états du sud, formant tous ensemble les États Confédérés d’Amérique.

Au Nord, protectionniste, tourné vers le marché intérieur, plus industrialisé et animé par l’égalitarisme et des principes antiesclavagistes, s’opposait dès lors le Sud, libre-échangiste, orienté vers l’Europe pour ses exportations de produits agricoles et recourant largement à une main-d’œuvre esclave.

L’importance commerciale et politique de la Nouvelle Orléans, ses ressources susceptibles d’approvisionner les armées du Nord aussi bien que sa situation stratégique en fit donc l’une des premières cibles stratégiques des attaques l’Union. Dès les premières semaines du conflit l’Union voulut étouffer économiquement la Confédération par un blocus naval de tous les ports du sud ; ensuite il s’agissait de s’emparer de ces ports pour prendre les Sudistes à revers dans la perspective d’une jonction avec les troupes terrestres de Grant qui descendaient du nord : la Nouvelle-Orléans constituait donc l’objectif majeur de ce plan.

L’effet du blocus se fit rapidement sentir ; Charles Laffon de Ladebat, qui s’émerveillait un an plus tôt de la vie trépidante qui régnait sur des quais de la ville et la levée le long du Mississippi, note : « Depuis le blocus, les bateaux à coton ont disparu ; les vapeurs sont cachés dans les bayous ou ont remonté le fleuve pour ne plus revenir. Disparues aussi les montagnes de coton et les barriques de sucre. On entend plus les chants des nègres et les mauvaises herbes poussent sur la levée abandonnée. Le commerce de la ville est mort. On a tenté d’équiper des corsaires pour forcer le blocus, mais seul un bateau sur trois y parvient parfois et le profit qu’il rapporte ne parvient pas à couvrir la perte des deux autres. Plus de 1 500 familles n’ont plus les moyens de se nourrir et on a du leur ouvrir un « marché gratuit ».

Dès le début des hostilités, la Nouvelle-Orléans fut la principale pourvoyeuse de troupes, d’armement et de ressources pour les armées confédérées. À côté des compagnies d’Américains blancs, la communauté des Noirs libres constitua un régiment dénommé « Louisiana Native Guards » ; de même les résidents étrangers formèrent des brigades particulières. Ce fut le cas des résidents français dont il va être spécialement question dans cet article.

C’est le général Mansfield Lovell qui commandait les troupes terrestres confédérées de la Nouvelle-Orléans, fortes de seulement 500 hommes et défendant la ville et les forts Jackson et Saint Philip bâtis de part et d’autre du Mississippi, à 110 km en aval de la ville. On rappelle en effet que la ville de la Nouvelle-Orléans est bâtie sur un « flottant » de terrains marécageux entre le lac Ponchartrain au nord et le Mississipi au sud. Le fleuve est large et bien navigable et donne accès au golfe du Mexique situé à environ 180 kilomètres. Une dizaine de vaisseaux en arme commandés par l’amiral Holling, protégeaient en outre la ville devant la levée le long du fleuve. De fait, les seules réelles défenses de la ville étaient constituées par les deux forts avec leurs batteries de canons et par les chaînes qui barraient le fleuve à leur niveau [2].

Dans le camp de l’Union, c’est le capitaine David G. Farragut [3] » qui fut désigné en janvier 1862 par le gouvernement pour commander la flotte du West Gulf constituées par dix-neuf navires armés de canons et par une flottille de bateaux portant des mortiers sous le commandement de David Dixon Porter. Quatre gros vaisseaux non armés transportaient en outre les 12 000 hommes du général Benjamin Franklin Butler devant être débarquées sur Ship Island (Fort Massachusetts), une petite île à une centaine de km à l’est de la Nouvelle-Orléans.

À la mi avril le plan se déroulait comme prévu avec Farragut et sa flotte qui cinglaient dans le golf du Mexique vers les bouches du Mississipi, Grant qui descendait vers le sud le long du même fleuve et Butler qui stationnait sur Ship Island en attendant l’attaque finale.

Les milices européennes et la French Brigade

La population française de la ville, constituée en grande partie de colons réfugiés de Saint-Domingue à la suite de la révolte des Noirs d’août 1791, s’était accrue pendant la Restauration. Malgré ses promesses de clémence, Louis XVIII avait laissé faire ou suscité une certaine épuration en France contre ceux qui avaient servi « l’usurpateur ». Condamnés à mort en fuite, proscrits, adversaires politiques et rétifs au régime des Bourbons, des milliers de Français avaient ainsi pris la route de l’exil, notamment vers l’Amérique et la Nouvelle-Orléans où ils furent bien accueillis par les réfugiés de Saint-Domingue qui parlaient français et chez qui subsistait souvent le culte de Napoléon. Au moment de l’attaque de la ville la colonie française comptait plus de 15 000 personnes.

Dès le début de la mobilisation à la Nouvelle-Orléans on trouve de nombreux Français parmi les volontaires qui affluent dans les bureaux de recrutement. Outre toute considération plus désintéressée, il est clair que le blocus des ports du sud et notamment de la Nouvelle-Orléans par les flottes yankees suscitait une crise économique qui ruinait les planteurs ne pouvant plus expédier leurs marchandises, notamment leur coton, vers l’Europe. En outre la révolte de Saint-Domingue en 1791 qui vit un demi million d’esclaves révoltés massacrer 2 000 blancs en deux semaines, avait laissé par les récits de ceux qui l’avaient fuie en se réfugiant à la Nouvelle-Orléans des traces dans les esprits louisianais et renforcé la volonté des propriétaires de plantations de se défendre contre toute éventualité de soulèvement provoquée par l’arrivée des Yankees.

Devant l’enthousiasme croissant de ses compatriotes pour les fédérés, le comte Eugène Méjean, consul de France à la Nouvelle-Orléans va devoir leur rappeler leur devoir de neutralité. À l’inverse le gouverneur de l’État, Thomas Moore, entendait mobiliser les résidents français. Pour concilier obligations de neutralité et devoirs à l’égard de la Louisiane, il fut convenu que les citoyens français ne seraient pas astreints à la lutte armée et n’effectueraient qu’un service de maintien de l’ordre pour veiller à la sécurité des personnes et des propriétés.

C’est ainsi que se constituèrent plusieurs milices qui affichaient clairement leurs sympathies pour les confédérés ; on a estimé à plus de 3 000 hommes le nombre total de résidents citoyens français qui servirent dans les milices de la ville. Il s’agissait principalement des quatre groupes suivants :

•la « Légion française », forte de 1200 hommes, composée de six compagnies et placée sous les ordres du colonel Albin Rochereau,

•les « Volontaires français » d’environ 800 hommes, sous les ordres du colonel Ferrier

•les « Volontaires indépendants » du colonel Brogniet,

•la « Garde d’Orléans » du colonel Charles Janvier.

Tous ces hommes, équipées aux frais des notables et des engagés eux-mêmes, furent surnommés « les jambes rouges » car ils portaient un uniforme directement inspiré de la tenue du fantassin français de l’époque : képi bleu, veste bleu horizon et pantalon garance.

On trouve souvent dans les recensements des différentes milices, les noms de plusieurs membres de la même famille. Un exemple parmi d’autres : les Laffon de Ladebat. Dans le Règlement de la Légion Française au moment de la constitution de cette milice on trouve le colonel Charles Laffon de Ladebat, 55 ans dans l’état major d’Albin Rochereau et son fils René, 23 ans comme lieutenant dans la troisième compagnie. Comme tous les autres membres de la Légion française ils ont prêté le serment pro-confédéré au moment de leur enrôlement ce qui ne laisse guère de doute sur leur conception particulière de la neutralité théoriquement imposée aux résidents citoyens français par leur Consul et les lois de leur pays.

Rapidement au sein de la « Légion française » vont se constituer des clans ; en particulier le capitaine Paul Juge qui dirige la compagnie des « Voltigeurs de La Fayette » s’oppose au colonel Laffon de Ladebat. Les dissensions portent notamment sur l’incorporation dans la Légion française de citoyens belges et suisses ou naturalisés, comme Juge, ce que refuse Laffon de Ladebat en raison des dispositions particulières accordées aux seuls citoyens français.

Son argumentation tenait au fait que les résidents citoyens français non naturalisés et eux seuls avaient obtenu du Gouverneur de la Louisiane par l’entremise de leur Consul, de ne pas violer la neutralité imposée par la France en ne participant pas directement aux combats et en se bornant à protéger la sécurité des personnes et de leurs biens dans la ville. Cette dispense s’appliquant exclusivement aux résidents citoyens français non naturalisés ceux-ci devaient obligatoirement constituer une brigade séparée à laquelle des naturalisés ou des citoyens d’autres pays ne pouvaient être intégrés.

En pleine confusion, l’affaire se termine par une scission : le capitaine Juge forme une unité séparée sous le nom de « Garde française » qui incorpore les bataillons belges et suisses et les étrangers naturalisés.

Quand on va annoncer que l’escadre fédérale de Farragut s’engage dans les bouches du Mississippi, le gouverneur Moore va demander aux miliciens européens de se rassembler dans une unique « European Brigade » dont il entend confier le commandement à Paul Juge. Aussitôt la « Légion française » rémanente refuse de se soumettre et se constitue en « French Brigade » exclusivement constituée de seuls français ; après avoir incorporé les « Volontaires indépendants », la French Brigade élit comme général Victor Maignan.

Bientôt la flotte de Farragut commence à remonter le Mississippi, tandis que les troupes de Butler débarquées sur la côte marchent vers le fleuve. Le 24 avril 1862 les forts Jackson et Saint-Philippe, pris entre les troupes terrestres de Butler et les tirs des navires de Farragut, sont débordés et se rendent ou se mutinent. Le 25, les dernières batteries fluviales sont détruites et tandis que la ville est menacée par les canons de la flotte de l’Union, les troupes Confédérés de Lovell battent en retraite et vont rejoindre au Nord les troupes de Beauregard. Farragut attend maintenant l’appui des troupes terrestres du général Butler pour porter l’attaque finale [4]

Dans la ville assiégée c’est maintenant la panique : la « French Brigade » et les autres milices vont entrer en scène.

La French Brigade et les milices en action

Il faut maintenant imaginer toute une ville soudainement abandonnée à l’ennemi alors qu’elle se croyait imprenable avec ses forts bien armés, désormais passés à l’ennemi et ses troupes entraînées, désormais en déroute. Menacés d’un bombardement par le fleuve et d’un assaut des cavaliers et des fantassins de Butler par la terre, les habitants se terrent dans leurs maisons. Alors que les vapeurs fédéraux remontent le fleuve arrivent devant la ville à la lueur des navires incendiés entrain de couler, la levée est envahie par une foule en désordre. Des centaines de femmes en haillons et d’enfants sans chaussures ayant appris que les produits entassés sur la levée étaient abandonnés à qui voulaient les prendre, courent avec de grands paniers pour faire provision de sucre, de bœuf, de porc et de poisson séchés. Déjà à côté d’eux des bandes d’émeutiers et de pillards emportent ou incendient des balles de coton, des boucaux de sucre et des barils de mélasse puis enfoncent les portes des dépôts de sucre et de tabac. Bientôt ce sont des brigands, armés de barres de fer, de couteaux de chasse et de revolvers ou de fusils, qui parcourent les rues brisant les vitrines, forçant les portes des maisons particulières, terrorisant leurs occupants et en ressortant chargés de butin. Des bâtiments publics sont incendiés. Le bruit court que des Noirs ont agressé et dépouillé de riches notables. Des familles de résidents étrangers se réfugient dans les locaux des consulats.

Dans sa ville désormais sans défense militaire, le maire John T. Monroe refuse pourtant de livrer sa ville aux fédérés : des officiers fédéraux venus négocier la reddition manquent d’être lynchés par la foule. Dans la confusion la plus totale, il n’a plus désormais d’autres ressources que de faire appel aux milices étrangères : il demande en urgence aux officiers français Maignan et Juge de mobiliser tous les hommes de la milice pour empêcher le saccage, l’incendie et la destruction de la ville.

Le vendredi 25 avril les miliciens entrent en action : en rangs serrés, baïonnettes au canon, menaçant d’ouvrir le feu sur les émeutiers, ils les chassent de la levée et des quais, puis peu à peu, des principales rues avoisinantes. Par endroits on les voit sur plusieurs rangs protéger des familles des jets de projectiles ; ailleurs ils tentent de maîtriser un incendie ; partout ils s’efforcent de rétablir l’ordre. Charles Laffon de Ladebat observe que ses hommes de la « French Brigade » ont formé des cordons, échelonnés le long de la levée et des rues de Chartres, Toulouse, St Louis, Conti, Bienville et Camel. Ils parviennent ainsi à arrêter au passage tous ceux qui remontaient du fleuve avec leurs butins. Le soir les trottoirs de ces rues sont jonchés du sucre et du maïs abandonnés de force, et le sirop ruisselle sous les pieds des curieux qui regardent couler, à travers une fumée noire, les navires enflammés de leur flotte. Le ratissage de la ville se poursuivra jusqu’au petit matin. Mais l’accalmie sera de courte durée.

Au lever du jour, le 26 avril, les navires de Farragut mouillent, menaçants, devant la ville. Au prétexte de ne rien laisser sur place qui puisse servir aux fédérés, les émeutiers recommencent leurs pillages avec des chariots pour emporter leurs butins et mettent le feu à ce qu’ils ne peuvent prendre. Les brigades reprennent leurs patrouilles dans la ville. Capturant et retenant prisonniers les émeutiers armés, montant la garde devant les entrepôts et les magasins, ils font des barrages devant les édifices publics. Le quadrillage du sud de la ville et sa reprise en mains se poursuivra les jours suivants.

La ville aura été sauvée de la destruction et tous ses habitants protégés des exactions des émeutiers. Le maire et le conseil municipal félicitent publiquement les milices, et la presse telle « L’Abeille de la Nouvelle-Orléans » fait leur louange.

Le 30 avril les troupes de Butler entrent dans la ville et en prennent possession. Le 1er mai et les jours suivants le général yankee va demander avec insistance que les brigades européennes demeurent en activité et continuent à maintenir l’ordre mais sous l’autorité fédérale. Au nom de la neutralité de leur pays – décidément interprétée en fonction des circonstances – les généraux Juge et Maignan refuseront catégoriquement et donneront l’ordre de démobilisation des milices européennes et de la French Brigade. En représailles Butler exigera le désarmement total des brigades étrangères.

Ainsi se termine le rôle des français dans les brigades de la Nouvelle-Orléans ; partout on s’accordera pour dire que ces brigades ont certainement évité la destruction de la ville. Plusieurs journaux dithyrambiques, évoquant même la campagne de Russie de Napoléon Ier, iront jusqu’à écrire qu’elles ont évité à la ville d’être un nouveau Moscou…

Ensuite les premières semaines d’occupation de la ville par les Nordistes passent pour avoir été très difficiles à vivre sous la dictature de Butler, surnommé « la brute » (beaty). On trouve dans les correspondances entre le général nordiste et notre Consul ou les ex-officiers français des brigades, une série d’anecdotes qui illustrent les brimades et vexations du vainqueur et les susceptibilités des vaincus. Par exemple comme les soldats de Butler trouvent que les femmes de la ville ne sont guère aimables à leur égard, Butler décrète que les femmes qui afficheraient du dédain à l’égard d’officiers ou soldats de l’Union seraient désormais considérées et traitées comme des prostituées… Le reste à l’avenant. Cet Ordre N° 28 du 15 mai 1862 souleva un tel tollé aux États-Unis et en Europe que Butler, par ailleurs accusé de malversations, fut rappelé à New-York.

Comment retrouver la trace d’ancêtres ayant participé à la guerre de sécession ?

On trouve facilement quelques noms de français connus qui se sont illustrés dans les états-majors au cours de la guerre de sécession. Ainsi par exemple, côté confédérés, Pierre Gustave Toutant Beauregard et Camille Armand de Polignac ; côté Union, outre le prince Jérôme Bonaparte, on trouve le prince de Joinville (troisième fils de Louis-Philippe) et ses deux neveux le comte de Paris et le duc de Chartres ainsi que son fils le duc de Penthièvre.

Quelques sites web américains permettent de faire des recherches dans ce domaine :

> http://www.militaryindexes.com/civilwar/

> http://www.footnote.com/documents/6…

> http://www.itd.nps.gov/cwss/

> http://www.civil-war.net/

>http://faculty.marianopolis.edu/c.b…

> http://freeriders2.over-blog.com/ar…

>http://en.wikipedia.org/wiki/Louisi…

> http://www.ancestry.fr

On a dénombré près de trois millions de soldats engagés dans la guerre de sécession, deux millions avec le Nord et un million avec le Sud. Sur les 620 000 victimes, 360 000 étaient des Yankees et 260 000 des Sudistes. La très grande majorité des soldats étaient des « natifs » des États-Unis ; concernant la participation non américaine on a avancé le nombre de 500 000 étrangers, principalement européens, qui servirent au Nord et 100 000 avec le Sud. S’agissant des 54 000 citoyens français recensés en 1860, on aurait recensé environ 26 000 combattants dont environ 40% combattirent avec le Nord, et 70% environ avec le Sud. Les données étant très imprécises on ne sait si ces chiffres comprennent ou non les 3 000 citoyens français de la Nouvelle-Orléans qui servirent dans les milices.

Aucune autre Nation occidentale, si ce n’est la France avec sa Révolution de 1789, ne possède un sujet historique aussi inépuisable que l’histoire des États-Unis avec sa guerre de sécession. Le sujet a occupé et continue d’occuper l’esprit, la plume et les claviers de dizaines de milliers d’historiens, érudits, journalistes, cinéastes et romanciers et aucun aspect du sujet ne paraît avoir été négligé ; il reviendra peut-être un jour à un auteur français de s’intéresser au rôle particulier de ses concitoyens dans cette guerre lointaine et meurtrière.

Sources

Manuscrits de la division Eugene Mejan papers (Library of Congress) et notamment correspondances de Charles Laffon de Ladebat avec le général Butler.

Règlements de la Légion française / Ordre du jour (Library of Congress).

Correspondances diplomatiques : CADN de Nantes.

Archives familiales privées Laffon de Ladebat.

Bulletin N° 28 du 14/10/2008 de l’Institut Pierre Renouvin. Article : « Au nom de la France, restons unis » signé Farid Ameur.

« Beauty and Booty », Marion Southwood, The Confederate Reprint Company, 1997.

Journal « L’Abeille de la Nouvelle-Orléans » 1827/1925. Consultable sur le site web : « Jefferson Parisch Library : The New-Orleans Bee » Vol. 55, june1861 – june 1862.

« Les colons de Saint-Domingue réfugiés à la Louisiane » – Louisiana Review Codophil 10.2.1981 p. 104.

« Foreigners in the Confederacy », Ella Lonn, Unic Press, 1940.

« La guerre civile en Amérique. Prise de la Nouvelle-Orléans », Comte de Paris, revue des deux Mondes, Paris, 1875.

« La France et les états confédérés », John Welsford Cowel, édition Dantu, 1865.

« From Saint-Domingue to New Orleans : Migration ans Influences », Nathalie Dessens, University Press of Florida.

Iconographie : Wikipedia, images référencées sous licence libre « Wikimedia » et Library of Congress « public domain notice » (May be reproduced or copied without permission from Federal Goverment).

Notes

[1] Charles Laffon de Ladebat était le fils de Philippe Auguste Laffon de Ladebat (frère cadet d’André-Daniel Laffon de Ladebat (voir l’article sur ce personnage). Colon de Saint-Domingue jusqu’en 1791, il guerroya contre Toussaint Louverture avant de se réfugier avec sa famille à la Jamaïque puis à Baltimore. Les Laffon de Ladebat acquièrent finalement trois plantations de canne à sucre et une de coton dans l’ouest de la Nouvelle-Orléans où ils s’installent et ouvrent une maison de négoce.

[2] Quelques semaines plus tôt c’est le capitaine Raphael Semmes qui avait organisé la défense du fleuve. Après le désastre de la Nouvelle-Orléans ce célèbre marin sur le Sumter puis sur l’Alabama coula, captura ou détruisit 83 navires fédéraux dans l’Atlantique : c’est lui qu’on retrouvera commandant ce même CSS Alabama coulé devant Cherbourg par l’USS Kearsarge le 19 juin 1864.

[3] David Glasgow Farragut est une sorte d’Horatio Nelson pour les Américains : héros naval il a 60 ans quand il commande la flotte de l’Union devant La Nouvelle-Orléans. On lui prête quelques mots célèbres comme : « La meilleure protection contre le feu de l’ennemi c’est de bien viser avec nos canons » ou encore, à Mobile Bay, alors qu’il s’était fait ficeler au grand mât de son navire : « Au diable les boulets, en avant toute vapeur !

[4] On trouvera le déroulement détaillé de la bataille navale de la Nouvelle-Orléans sur Wikipedia English sous la référence : « Battle of forts Jackson and St Philip ».

1862)

Voir aussi:

En bleu et en gris : les Français et les Allemands dans les armées de la guerre de Sécession

En avril 1861, la guerre civile éclate aux États-Unis. Dans un pays en ébullition, où chaque camp s’attend à une guerre courte et glorieuse, la mobilisation bat son plein.

Farid Ameur

02/03/09

Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession », article de Farid Ameur

À l’instar des autres groupes ethniques, les immigrants français et allemands sont nombreux à répondre à l’appel sous les drapeaux. Cédant à la pression populaire, des milliers d’entre eux accourent dans les bureaux de recrutement pour s’inscrire sur les registres régimentaires et endosser l’uniforme bleu de l’Union ou gris de la Confédération. À l’heure où se nouent les destinées de la jeune république américaine, certains de leurs compatriotes, épris d’aventures ou séduits par une cause idéologique à défendre, n’hésitent pas à traverser l’Atlantique pour aller offrir leur épée à l’un des deux belligérants comme au temps de la guerre d’Indépendance. Quatre années durant, leur participation au plus grand affrontement jamais mené sur le sol du Nouveau Monde ouvre un chapitre inédit de l’histoire militaire des États-Unis, aujourd’hui complètement tombé dans l’oubli

L’appel aux armes

En 1860, le recensement fédéral dénombre plus de quatre millions d’individus nés à l’étranger, soit 13 % de la population nationale. Après les Irlandais, les ressortissants des États allemands sont les plus représentés avec 1.276.075 âmes. Loin derrière, les Français occupent le cinquième rang avec un total de 109.870 expatriés. Malgré cet écart considérable, les deux groupes présentent des caractéristiques communes. D’immigration récente, ils forment une population relativement jeune, plutôt masculine et d’origine rurale, venue chercher aux États-Unis les moyens d’améliorer son niveau de vie. Dans leur immense majorité, ces immigrants se sont fixés dans les États du Nord, fer de lance de l’industrie et du progrès, délaissant le Sud, terre d’élection d’une société agrarienne fondée sur l’esclavage. Ils se sont établis pour la plupart dans les grandes villes de la Nouvelle-Angleterre, surtout à New York, Philadelphie et Boston, et dans le Midwest, où nombre de cultivateurs ont acquis des terres à bon marché. Au sein de la Confédération, en revanche, seuls la Louisiane et le Texas ont accueilli des foyers de peuplement étranger.

Géographiquement dispersés, idéologiquement divisés entre réfugiés des diverses révolutions et en quête de repères, Français et Allemands offrent l’image d’une population qui tente de se fondre dans la société américaine.

La guerre ne tarde pas à éveiller les instincts guerriers. L’enrôlement pour l’un ou pour l’autre camp répond à des motivations diverses. Les plus enthousiastes y voient l’occasion de démontrer l’attachement sincère qu’ils portent envers leur patrie d’adoption et de gagner à la pointe de leur épée une reconnaissance sociale. D’autres choisissent de défendre par les armes leurs convictions. Farouchement opposés à l’esclavage, les Allemands du Missouri s’engagent ainsi massivement dans les rangs de l’Union. Les Français de La Nouvelle-Orléans, de leur côté, se prennent de passion pour la cause du Sud. D’autres volontaires, jetés sur le pavé par le ralentissement des activités économiques, cherchent dans l’armée les moyens de se mettre temporairement à l’abri du besoin. Ceux-ci sont bientôt rejoints par une foule de jeunes gens, en quête d’aventures et de divertissements, engagés sans se faire la moindre idée des fatigues, des dangers et des privations de la vie militaire.

Sans les Allemands, nous battrions facilement les Yankees ! (Robert E. Lee)

Les recrues n’oublient pas pour autant leur pays d’origine. Dans les deux camps, les immigrants souhaitent faire belle figure et se couvrir de gloire en rendant hommage à leurs traditions guerrières. Aussi l’idée est-elle retenue de former des régiments ethniques capables d’imposer une identité nationale. À New York, après une active campagne de recrutement, trois unités françaises sont fondées : les « Gardes La Fayette » (55e New York), les « Zouaves d’Epineuil » (53e régiment) et les « Enfants Perdus » (Independent Corps). En Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, les Français forment une « Légion française » et une « Brigade française » pour assurer un service de garde civique. Les Allemands ne sont pas en reste. Ils sont environ 200.000 à servir dans les armées du Nord. On comprend ainsi le mot fameux du général Lee : « Sans les Allemands, nous battrions facilement les Yankees ! »

Près de soixante régiments à prédominance allemande étoffent les rangs de l’Union, la plupart étant formés dans les États de New York, de l’Ohio, du Missouri, de Pennsylvanie et du Wisconsin. Des brigades, voire des divisions entières sont ainsi constituées. Le XIe corps de l’armée du Potomac est composé en grande partie de ressortissants des pays allemands. Inversement, dans le Sud, où l’apport étranger est beaucoup plus réduit, seul le 20e régiment d’infanterie de Louisiane en compte un nombre appréciable.

Sur les champs de bataille du Nouveau Monde

Plusieurs de ces immigrants gravissent les échelons de la hiérarchie militaire eu égard à leurs états de service. Originaire de Bretagne, l’aristocrate Régis de Trobriand, que rien ne prédisposait au métier des armes avant d’être élu colonel des « Gardes La Fayette », gagnera au feu ses étoiles de général et commandera une brigade à la bataille de Gettysburg. L’un de ses compatriotes, Alfred Napoléon Duffié, ancien officier de cavalerie de l’armée française, bénéficiera de la même promotion. Né en Alsace, Victor Girardey, qui a épousé avec ardeur la cause des Confédérés, atteindra lui aussi le grade de général de brigade avant d’être tué lors du siège de Petersburg en 1864. La liste des officiers allemands est plus longue. Dans les deux camps, près de soixante-dix d’entre eux sont placés à la tête d’un régiment avec le grade de colonel. Mieux encore, Carl Schurz, Franz Sigel et Peter Osterhaus, commandent des corps d’armée nordistes, tandis que Ludwig Blenker et le baron Adolf von Steinwehr exercent les fonctions de général de brigade. Pour le compte des États confédérés, John Wagener assume les mêmes responsabilités lors du siège de Charleston, en Caroline du Sud.

Fait peu connu, certains volontaires se hâtent de traverser l’Atlantique pour offrir leurs services aux belligérants. Comme au temps de la guerre d’Indépendance, l’ouverture des hostilités attire en effet les soldats de fortune et les chevaliers errants du Vieux Continent sur les rivages du Nouveau Monde. Désireux de marcher sur les pas du marquis de La Fayette et du baron von Steuben, de se couvrir de gloire, de faire le coup de feu ou simplement de tromper l’ennui, de jeunes aristocrates demandent à prendre rang dans les deux armées, où l’on a besoin d’officiers compétents et expérimentés pour encadrer les troupes.

Les plus célèbres sont les princes de la famille d’Orléans. Opposants au Second Empire et exilés en Angleterre, le comte de Paris et son frère le duc de Chartres, petit-fils de Louis-Philippe, servent pendant neuf mois dans l’état-major du général McClellan, commandant de l’armée du Potomac, avec le grade de capitaine. Ils y retrouvent Paul von Radowitz, rejeton d’une illustre famille prussienne et ancien officier de cavalerie qui s’illustrera durant la bataille d’Antietam en septembre 1862. Côté sudiste, le prince Camille de Polignac, fils de l’ancien ministre de Charles X, rejoint le camp rebelle et se hisse peu à peu au rang de général. À Richmond, capitale de la Confédération, il croise la route de Heros von Borcke, un noble de Poméranie qui a quitté l’état-major prussien pour servir dans les troupes sécessionnistes, au sein desquelles il gagne l’estime du général Lee.

Pour ces immigrants, l’expérience macabre de la guerre de Sécession ouvre la voie à l’américanisation.

Les soldats français et allemands payent cher leur participation au conflit. Lors de la bataille de Chancellorsville, en mai 1863, les unités allemandes du XIe corps de l’armée du Potomac sont surprises et décimées par les Sudistes. Pendant le combat de Fair Oaks, en juin 1862, le régiment français des « Gardes La Fayette » perd le quart de ses forces en défendant une batterie d’artillerie. Dans le Missouri, les francs-tireurs rebelles s’acharnent contre les Allemands, auxquels ils vouent une haine tenace. Dans six comtés du Texas, où les autorités confédérées ont décrété la loi martiale, les « insoumis » allemands sont traqués sans relâche par des détachements de cavalerie, obligeant des centaines d’immigrants à fuir en direction du Mexique. Deux contributions essentielles sont néanmoins à relever. En leur qualité de garde urbaine, les milices françaises de La Nouvelle-Orléans empêchent la destruction de la ville au moment de sa prise par les forces fédérales en avril 1862. Enfin, la rapide mobilisation de la communauté allemande dans le Missouri et le Kentucky permet à ces deux États frontaliers de rester dans le giron de l’Union au début du conflit.

Pour ces immigrants, l’expérience macabre de la guerre de Sécession ouvre la voie à l’américanisation. Le passage dans les armées a noué des liens nouveaux, ouvert des barrières et gommé certains préjugés. Les étrangers qui ont servi dans les troupes unionistes acquièrent de plein droit la citoyenneté et touchent désormais une pension du gouvernement fédéral. Et dans le Sud, le mythe de la « cause perdue » donne aux anciens combattants une aura qui durera plusieurs générations. En un mot, qu’ils aient été dans le camp des vainqueurs ou dans celui des vaincus, en bleu ou en gris, ils ont gagné une place nouvelle dans le grand corps national américain.

Voir également:

Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession

Farid Ameur

Institut Pierre Renouvin

04-02-09

« Au nom de la France, restons unis ! » Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession

Farid Ameur

14 octobre 2008 |

Les corps français de la milice louisianaise restent peu connus dans l’histoire de la guerre de Sécession [1]. Nés d’un compromis entre les autorités de l’État sudiste et le consul de France pour concilier la législation locale avec les devoirs de neutralité imposés aux sujets neutres, ils ont pourtant compté des milliers de sujets de Napoléon III dans leurs rangs. Nulle part autant d’étrangers n’auront réussi à s’assembler sous un commandement unifié au cours du conflit. Au terme d’une histoire mouvementée – émaillée de frictions avec les dirigeants confédérés et de dissensions internes, ils ont fini par s’illustrer au moment de la chute de La Nouvelle-Orléans.

Un service de garde civique

Le 26 janvier 1861, l’État de Louisiane fait sécession. Quelques jours plus tard, il s’associe à la Confédération lors de la convention de Montgomery. À La Nouvelle-Orléans, la mobilisation bat son plein. Au milieu de la liesse populaire, les volontaires affluent dans les bureaux de recrutement. De nombreux Français se joignent avec entrain aux corps en voie de formation. Un plus grand nombre encore s’apprête à en faire autant. Pour tempérer l’ardeur belliqueuse de certains de ses compatriotes, le comte Eugène Méjan, qui exerce les fonctions de consul depuis 1856, doit ainsi lancer une mise en garde. Les premières instructions de Thouvenel sont claires. En attendant que le cabinet des Tuileries se prononce officiellement sur la question américaine, il faut adopter une « ligne de prudence » et recommander aux Français de « ne prendre aucune part aux événements qui se préparent ou s’accomplissent dans le sud de l’Union » [2].

Dans la première quinzaine de février, le comte Méjan dépose un avis dans les bureaux du consulat, aussitôt reproduit dans les journaux francophones de la ville. Très concis, le texte se borne à rappeler les dispositions de la loi ainsi que les sanctions auxquelles les contrevenants s’exposent. En vertu de l’article 21 du Code Napoléon, tout Français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère perdra sa « qualité de Français ». D’après le consul, l’avertissement a été pris au sérieux. Il aurait produit « un certain effet » au sein de la colonie. Pour les jours à venir, prévoit-il, « il retiendra sans doute chez eux beaucoup de Français qui, par manque d’ouvrage, auraient été disposés à s’engager au service de la Louisiane, et sur l’aide desquels on paraît avoir beaucoup compté » [3].

Or, les choses ne tardent pas à se compliquer. La rébellion entend mobiliser toutes les ressources humaines disponibles. À Shreveport, capitale de l’État, le gouverneur Thomas Moore remet ainsi en vigueur une ancienne loi incorporant dans la milice pour une durée de cinq ans tous les hommes valides entre 18 et 45 ans, quelle que soit leur nationalité, pourvu qu’ils résident dans l’État depuis au moins soixante jours. Seuls les consuls, vice-consuls et agents consulaires sont exemptés de ce service militaire [4]. Sitôt rendue publique, cette mesure met en émoi la population étrangère. À l’instar de ses collègues européens, le comte Méjan tente d’abord de dissiper les appréhensions de ses nationaux. Mais après s’être entretenu avec une pléiade de généraux, de politiciens et de jurisconsultes, il doit bientôt se rendre à l’évidence. Fort embarrassé, il renonce à écrire une lettre de protestation à Moore et à recourir aux tribunaux. Comme il l’expliquera plus tard, la bataille juridique était « perdue d’avance ». Avec ne serait-ce qu’un « brin de bonne foi », il était impossible de contester « la légalité et la force de la loi » [5]. Bien qu’elles soient tombées en désuétude depuis longtemps, les prescriptions de la législation sur la milice sont formelles. D’ailleurs, l’une des clauses du traité consulaire de 1853 entre la France et les États-Unis en reconnaît la légitimité en revenant sur la question des immunités. En outre, la loi du Second Empire stipule que les résidents étrangers peuvent être astreints au service de la garde nationale. Au nom de la réciprocité, comment imaginer un seul instant que les Français vivant à l’ombre du drapeau américain puissent en être dispensés ? [6]

Plutôt que de chercher à éluder la loi, le comte Méjan se rend à Shreveport, où il espère trouver un terrain d’entente avec le gouverneur. Le temps presse. Nombre de Français ont déjà reçu leurs convocations pour la milice. Résignés, des négociants expriment le vœu d’être « engagés le moins possible » pour continuer à veiller sur leurs affaires. Qui plus est, les consuls européens sont déconcertés par le mouvement d’opinion réclamant le service militaire des étrangers. Pour plaider la cause des sujets neutres, Méjan reçoit le soutien du colonel Louis Hébert, un officier créole avec lequel il entretient d’excellents rapports. Après des négociations serrées, les deux hommes obtiennent gain de cause. Moore consent à tourner la loi. Il est finalement convenu que les étrangers pourraient former des compagnies destinées au service de sûreté et à la garde des villes ou des zones rurales qu’ils habitent. Les miliciens seraient armés, équipés et habillés à leurs frais. En aucun cas, toutefois, les Foreign-Born qui auraient acquis la nationalité américaine ne pourraient se joindre à eux [7].

De retour à La Nouvelle-Orléans, Méjan se félicite du résultat de sa mission. Il répète qu’il a « obtenu beaucoup » et que le gouverneur s’est montré « raisonnable » [8]. Pour concilier le respect des droits des neutres et les devoirs incombant aux résidents de la Louisiane, le consul de France a reçu l’assurance que les milices composées d’étrangers n’effectueraient qu’un service de garnison et de maintien de l’ordre. Exemptées de service régulier, elles ne seraient vraisemblablement jamais opposées aux troupes fédérales. Gardiennes de la paix publique, leur mission consiste à veiller à la sécurité des personnes et des propriétés [9]. L’éminent avocat Pierre Soulé, auquel Méjan a demandé conseil, approuve le compromis. Ce service, lui écrit-il de surcroît, est « une obligation naturelle péremptoire », « un devoir sacré dont l’étranger ne peut s’exonérer qu’en quittant le pays » [10].

Sous les auspices des consuls, les résidents étrangers s’organisent alors en bataillons et régiments ethniques. À La Nouvelle-Orléans, les Français sont les plus actifs. Dès le 26 avril, une « Légion française » est constituée pour la défense exclusive de la cité créole. Composée de six compagnies d’infanterie, elle est placée sous les ordres du colonel Albin Rochereau, un riche entrepreneur. Les espoirs de fusion s’étant rapidement envolés, trois autres organisations voient le jour : la « Garde d’Orléans », les « Volontaires français » et les « Volontaires indépendants ». Si l’on en croit les registres, les miliciens sont des hommes plutôt jeunes, célibataires et d’immigration récente. La plupart sont des ouvriers, des petits commerçants et des artisans du « Vieux Carré » [11].

Un très net esprit sécessionniste préside à la création de ces corps. Les règlements de la Légion française sont à ce titre évocateurs. Après avoir rappelé les divers extraits du Code Napoléon interdisant les enrôlements dans les armées étrangères, le préambule affirme que « la dissolution de l’Union est un fait accompli » et qu’elle est imputable à « l’attitude hostile du Nord envers le Sud ». L’état de guerre civile ? Il a été provoqué par « les proclamations d’Abraham Lincoln », le « président des États du Nord ». Le texte lance également un appel à l’Empereur, « soutien des nationalités » et champion militant du « droit de chaque peuple de se gouverner comme il l’entend ». Mieux encore, les membres de la Légion française font état de leurs « sympathies pour la cause du Sud » et de leur désir de « défendre contre d’iniques agresseurs leurs familles, leurs foyers et la ville qui leur donne l’hospitalité ». Ils jurent de « soutenir, de maintenir et de défendre la Constitution de l’État de Louisiane et celle des États confédérés » [12].

Ce n’est pas tout. Les unités françaises organisent des manifestations fastueuses pour témoigner leur attachement à la Confédération. Fières de leur allure martiale, elles défilent en grande pompe dans les rues de La Nouvelle-Orléans, où elles attirent naturellement tous les regards [13]. Le 28 juillet, la Légion française parade à Jackson Square, l’ancienne Place d’Armes du Vieux Carré. Au son des fifres et du tambour, elle rassemble près d’un millier de miliciens vêtus d’une capote bleu horizon et d’un pantalon garance, copie parfaite de l’uniforme des troupes impériales. Sous les acclamations de la foule, les orateurs se succèdent à la tribune pour rappeler les liens anciens et indissolubles existant entre la France et la Louisiane. Afin d’encenser cette « union fraternelle », on brandit pêle-mêle les drapeaux français, louisianais et confédéré. Prenant la parole, des officiers se font une gloire de payer « une dette de reconnaissance et de sympathie » envers leur État d’adoption. D’autres conçoivent leur unité comme une avant-garde de la prochaine alliance française. Les autorités catholiques sont également de la partie. Au pied de la cathédrale Saint-Louis, l’étendard de la Légion, surmonté d’un aigle en cuivre doré, est béni par l’archevêque Jean-Marie Odin, qui n’a jamais fait mystère de son parti pris pour la cause du Sud. Connu pour ses positions esclavagistes, l’abbé Perché prononce quant à lui un « discours enflammé » dans lequel il salue l’enrôlement de ses compatriotes aux côtés des sécessionnistes [14].

Naturellement, les Français sont nombreux à s’insurger contre ces atteintes répétées aux règles de la neutralité. Un officier prétend n’avoir prêté le serment d’allégeance que « sous protêt ». Enrôlé malgré lui, un autre milicien se plaindra de la pression exercée par les autorités :

« Nous avons protesté contre l’injuste prétention de nous faire forcément participer à la guerre et malgré notre grand désir de nous rendre utiles au pays, ce ne fut surtout que pour nous soustraire aux violences et à l’emprisonnement que nous jurâmes de défendre la ville contre l’agression » [15].

Certains de ses camarades avouent sans vergogne s’être engagés « à contrecœur ». « Il fallait ou obéir ou quitter le pays » reconnaîtra le colonel de la Légion française [16]. D’autres mettent en cause l’attitude suspecte du comte Méjan, qu’ils accusent de manquer à ses premiers devoirs de représentant d’une puissance neutre [17]. Au début de l’été, la publication de la déclaration de neutralité de Napoléon III cristallise les tensions. Le 21 juillet, des résidents français adressent une pétition au baron Mercier, ministre de France à Washington. Le consul de France, disent-ils, a démontré, sinon une coupable connivence avec les dirigeants louisianais, du moins un manque de fermeté et une inaptitude à représenter les intérêts d’une colonie de plus de dix mille âmes. Peu désireux de rejoindre les rangs de la milice, les pétitionnaires sollicitent en conséquence « l’appui moral de leur gouvernement » [18].

À Paris, la nouvelle déclenche la colère de Thouvenel, d’autant que l’information lui a été d’abord transmise par William L. Dayton, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France. Furieux, il expédie aussitôt une dépêche pour réprimander son agent et lui demander des explications. La conduite de Méjan lui paraît d’autant plus inadmissible et désinvolte que des instructions précises ont été données aux consuls pour faire observer la plus stricte neutralité aux sujets de Napoléon III. Les résidents français, lui rappelle-t-il, doivent s’abstenir de « toute immixtion dans les affaires du pays » et « ne participer en rien à ce qui pourrait être considéré comme un acte d’intervention ». Malgré ses excellents états de service, le prévient-il, le gouvernement impérial n’hésiterait pas à le congédier s’il s’était effectivement laissé aller à des excès de complaisance envers la cause rebelle [19].

Sommé de s’expliquer, le comte Méjan se défend tant bien que mal, n’hésitant pas à se donner le beau rôle. La question du service de la milice, avoue-t-il à Thouvenel, « m’a donné beaucoup d’embarras, et m’en promet encore » [20]. Fait certain, les prescriptions de la loi de Louisiane sont catégoriques. Bon gré mal gré, les Français doivent s’armer pour défendre leur foyer d’adoption. Aussi, l’exemption de service militaire régulier qu’il a si difficilement obtenu doit être considéré comme un moindre mal. « Entre deux maux, répète-t-il, j’ai choisi celui qui m’a paru le moindre ». Jamais, promet le consul de France, ses nationaux ne sortiront des limites de leurs attributions spécifiques. Pour qu’on ne se méprenne pas sur son rôle, Méjan prétend avoir condamné des « manifestations de sympathie », « quelques fautes commises » et des « paroles imprudentes prononcées sous l’empire de certaines surexcitations momentanées ». Il assure s’être tenu en dehors de la rédaction du règlement et de l’administration des corps français, allant jusqu’à refuser d’assister à la moindre de leurs réunions [21]. En outre, rappelle-t-il, l’issue de la guerre ne fait aucun doute. Les Nordistes vont bientôt lâcher prise sur le front de Virginie, où se déroule l’essentiel des combats. Pour rompre le blocus, les puissances européennes vont intervenir, serait-ce à coups de canon. La Louisiane ne devrait vraisemblablement pas être le théâtre d’affrontements. En un mot, les corps français n’auront jamais l’occasion de tirer le moindre coup de feu.

Les explications du comte Méjan ne rassurent pas totalement sa hiérarchie. Si Thouvenel reconnaît qu’il était « difficile et peut-être dangereux de chercher à obtenir plus dans les circonstances présentes », il fait remarquer à son consul qu’il ne s’agit pas, pour les sujets français, de la « ligne d’abstention absolue » que le gouvernement impérial avait appelée de ses vœux [22]. À Washington, le baron Mercier adopte la même position. Il n’approuve pas l’initiative de Méjan, mais ne la désavoue pas non plus. En aucun cas, concède-t-il, leurs compatriotes ne doivent « s’aliéner les sentiments d’une population au milieu de laquelle ils sont appelés à vivre » [23].

Le temps des discordes

Devançant toutes les craintes, les principales difficultés surgissent du sein même de la colonie française. À l’instar de ses collègues européens, le comte Méjan doit affronter le courroux d’une partie de ses nationaux, qui lui reprochent de vouloir s’attirer les faveurs des autorités rebelles à des fins personnelles. Au début du mois de mai, déjà, le consul de France avait tenté de dissiper les inquiétudes de ses compatriotes mécontents en tenant une réunion d’information dans la salle de la Société de bienfaisance française. Sans succès. Durant des mois, ses bureaux sont encombrés d’individus lui demandant conseil ou lui faisant des remontrances. La presse francophone alimente la polémique [24]. Dans une dépêche qu’il adresse à Thouvenel, le comte Méjan fait part de ses appréhensions : « J’ai peur qu’à un moment donné, on ne force les récalcitrants soit à s’enrôler, soit à quitter le pays » [25]. Face à l’inflexibilité des autorités confédérées, ceux-ci tournent à nouveau leurs regards vers la mère patrie. Le 10 octobre, les réfractaires sont à l’origine d’une nouvelle pétition adressée au gouvernement impérial [26].

Pendant ce temps, les « Jambes rouges », comme on surnomme les miliciens français, se disputent les faveurs du public. En septembre 1861, la Légion française compte près de 1 200 fantassins équipés aux frais des notables de la colonie. Moins connu, le corps des Volontaires français est placé sous les ordres du colonel Ferrier. De taille équivalente, il comprend neuf compagnies d’infanterie et une de cavalerie [27]. De passage à La Nouvelle-Orléans, un officier de la marine impériale, le capitaine Ribourt, rapporte que ses compatriotes « s’exercent fréquemment », qu’ils sont « bien armés » et qu’ils ont « une tenue régulière » [28]. La presse orléanaise est unanime : les corps français sont les meilleures unités de la milice locale. Les manœuvres de la Légion française, s’accorde-t-on, ont atteint « l’état de perfection ». « Splendide ! » écrit un journaliste créole enthousiasmé par la revue des Volontaires français. « Si l’occasion se présente, se réjouit l’un de ses confrères, nous pourrons ainsi compter sur ces braves représentants de la France pour la défense de notre ville ! » [29]

Or, après seulement quelques mois d’existence, la Légion française est en proie à de graves dissensions internes. Les délibérations de son Conseil d’administration portent le témoignage de frictions de toutes sortes et de luttes d’influence. Dès le début, les élections des officiers ont constitué une pierre d’achoppement, de fortes pressions ayant abouti à l’élévation de personnalités fortunées et influentes aux plus hautes responsabilités. Les ressentiments et jalousies qu’elles ont entraînés ont favorisé l’éclosion de clans. Le principal est conduit par le capitaine Paul Juge, officier commandant des « Voltigeurs de La Fayette », la sixième compagnie de la Légion. Cet importateur de vins au caractère pugnace, qui a en fait été naturalisé en 1853, s’oppose d’emblée à l’autorité du colonel Rochereau, dont il a sans aucun doute convoité la place. Frustré dans son ambition, il a juré de provoquer la perte de son supérieur, auquel il voue une haine inextinguible. Chacun des deux hommes ayant ses partisans, le Conseil d’administration devient le premier champ de bataille de la milice. La moindre question y est débattue avec âpreté. À coups de savants compromis, on amende le règlement en fonction des derniers incidents signalés. Pour rééquilibrer le budget, on remet en question les plus menues dépenses et on réévalue le montant des cotisations. On se dispute pour déterminer les jours d’exercice (deux à trois par semaine selon la saison). On se déchire sur les détails de l’uniforme et de l’équipement. Chaque décision est soumise à un vote serré. En clair, l’esprit de faction règne sans partage [30].

Le pire reste à venir. L’admission de deux corps étrangers met le feu aux poudres. En août, malgré de violentes oppositions, une compagnie suisse est incorporée à la Légion, alors que ses fondateurs s’étaient engagés à ne compter dans leurs rangs que des citoyens français non naturalisés. Pour rassurer les mécontents, toutefois, il est convenu qu’aucune autre unité étrangère ne serait désormais admise. Or, deux mois plus tard, un bataillon belge, sous les ordres du capitaine Max Le Roy, demande à bénéficier de la même faveur. La motion provoque de vives contestations. Rochereau, qui s’y oppose fermement au nom des principes fondateurs du corps, doit cependant s’incliner lorsque la question est mise aux voix.

Le 19 octobre, alors que le Conseil d’administration s’apprête à élire de nouveaux officiers supérieurs, dont certains sont destinés à servir dans l’état-major, le problème posé par la présence des miliciens suisses et belges revient à l’ordre du jour. Le droit de vote des officiers étrangers n’étant pas reconnu, le capitaine Juge demande que l’on reconsidère la question en vue d’établir une « plus grande harmonie » au sein du corps. Après des débats orageux, il obtient que la question soit réglée devant les urnes. Mais deux tours de scrutin donnent une égalité parfaite aux deux opinions. Au final, le droit de prendre part aux élections est refusé aux officiers étrangers par autorité du colonel [31].

La décision est suivie de démissions en cascade d’officiers appartenant aux deux factions. Le mécontentement grandit dans les rangs. À l’instigation de Juge, des compagnies envoient des délégués pour contester les pouvoirs conférés au Conseil. Trois cent soixante-huit hommes apposent leur signature au bas d’une pétition accusant le colonel d’outrepasser ses droits. Les minutes des délibérations montrent bien l’atmosphère tendue qui règne alors au sein de la Légion. Après de longues palabres, les démissions offertes sont refusées. Cinq bataillons ayant menacé de se débander, les élections prévues sont annulées. Mais la situation se détériore rapidement. En vain Rochereau lance-t-il des appels à la concorde [32]. Groupée autour du capitaine Juge, la faction des mécontents supporte de plus en plus mal l’autoritarisme grandissant du commandant de la Légion. Alors que deux nouvelles compagnies françaises renforcent les effectifs durant l’automne, la scission se profile à l’horizon. Excédé par « l’action incessante d’une minorité », Rochereau décide d’en finir avec les « perturbateurs ». Des considérations d’ordre politique lui en fournissent le prétexte. Le pas décisif est franchi le 2 décembre. Pour conserver à la Légion son caractère de garde locale neutre, il exige l’exclusion des Français qui ont été jadis naturalisés, dont la présence avait été jusqu’à présent tolérée, sachant pertinemment qu’il se débarrasserait par la même occasion des éléments indésirables, à commencer par le capitaine Juge. Les naturalisés, déclare-t-il, sont « des Américains du Nord et du Sud » ; ils ne peuvent reconnaître « ni la France, ni l’Empereur ». Leur présence dans les rangs pourrait conduire le gouverneur Moore à dissoudre « la belle Légion », formée avec « tant de peines », et à remettre en cause les privilèges accordés aux ressortissants étrangers [33].

Paul Juge s’insurge contre son exclusion. S’il reconnaît avoir été naturalisé huit ans auparavant, il prétend avoir repris la nationalité française au début du conflit. Aucune source, malheureusement, n’apporte de réponse définitive à la question. Seule certitude, le choix du colonel Rochereau provoque l’éclatement de la Légion. Vexé, le capitaine Juge forme aussitôt une unité concurrente sous le nom de « Garde-française », dont il obtient le commandement. Avant la fin de l’année, cinq compagnies de la Légion, dont les bataillons belge et suisse, se rallient à lui [34].

La situation des unités françaises est alors extrêmement confuse. Outre la Légion et la Garde-française, il existe toujours les corps des Volontaires indépendants et des Volontaires français, dont les effectifs ont atteint la taille régimentaire. Cette diversité surprend plus d’un voyageur. De retour à La Nouvelle-Orléans au début de février 1862, moins de cinq mois après l’avoir quittée, le capitaine Ribourt tire un constat d’échec. C’est le signe, écrit-il dans son rapport, que la colonie française est désunie et qu’elle n’a pas su ni voulu réaliser l’union sacrée que Méjan avait demandée au commencement des hostilités [35].

Des privilèges souvent contestés

Il y a plus grave encore. Au fil des mois, une violente campagne de presse dénonce les avantages concédés aux étrangers, que l’on accuse d’être des « planqués ». Admirés pour leur belle tenue, les miliciens sont pointés du doigt lorsque les premiers régiments louisianais prennent le chemin de la Virginie. Leur allure martiale ne fait pas longtemps illusion. Au fil du temps, les « Jambes rouges » épuisent leur crédit. Pendant presque un an, leur rôle se révèle quasiment nul. Certes, malgré les différends qui les opposent, elles manœuvrent avec ensemble et précision. Elles s’exercent avec régularité et sérieux. On les voit patrouiller de temps à autre le long de la rue du Canal. Mais elles n’ont jamais l’occasion de se mettre en évidence. Ni émeutes ni révoltes d’esclaves à réprimer. Tout juste quelques bagarres d’ivrognes à séparer le long des quais de La Nouvelle-Orléans. Tout porte à croire, disent les mauvaises langues, qu’elles déposeront les armes à la première occasion et qu’elles préfèreraient livrer la ville à l’ennemi plutôt que de sortir des limites de la neutralité [36].

Le tournant intervient au cours de l’hiver suivant, lorsqu’une escadre fédérale sous les ordres de l’amiral Farragut resserre son étau le long du golfe du Mexique, et notamment près des bouches du Mississippi. L’alerte qui s’ensuit surexcite les esprits. Comme le nouvel appel aux armes ne rencontre pas le succès escompté, les étrangers subissent les foudres de l’opinion. Les sujets de Napoléon III ne font pas exception, d’autant que les espoirs d’une intervention européenne semblent s’éloigner. En février 1862, les effets du blocus et les défaites enregistrées dans le Tennessee accroissent le malaise de la population louisianaise [37]. Face à un danger aussi pressant, estiment certains, les « troupes de parade » qu’ils ont formées n’ont plus lieu d’être. Malgré les conventions internationales qui régissent les droits des neutres, il leur faut maintenant s’engager plus directement dans la guerre contre les envahisseurs du Nord. L’État de Louisiane ne saurait se passer plus longtemps des services de milliers de ses résidents en armes [38].

Confrontées à la pression populaire et aux nécessités militaires, les autorités louisianaises remettent alors en cause les accords précédemment conclus [39]. Au début du mois d’octobre 1861, déjà, le consul de France avait dû se rendre à nouveau à Shreveport pour obtenir le maintien des immunités dont bénéficient les sujets neutres [40]. Et pourtant, la situation se complique dès l’hiver suivant. Le gouverneur Moore, qui ne cesse de demander des renforts au cabinet de Richmond, en appelle à l’union sacrée pour faire face à la menace que représentent les mouvements de l’escadre de l’amiral Farragut dans le golfe du Mexique et la marche du général Grant dans le Tennessee. Pour protéger le front intérieur, les autorités promulguent le 23 janvier une nouvelle loi sur la milice. Désormais, tous les miliciens doivent se tenir sur le pied de guerre et se préparer à combattre sur n’importe quel point de l’État pour une durée allant de trois à six mois. Cette fois, la législation s’applique aussi aux sujets neutres. Moore, d’ailleurs, souhaite remédier à la trop grande diversité des unités étrangères. Usant de ses pouvoirs de commandant en chef de la milice, il ordonne la création de brigades de Defense Guards à compter du 15 février.

Dès que la nouvelle est rendue publique, le comte Méjan se joint à une démarche collective de ses collègues pour réclamer le maintien du statut privilégié des corps étrangers. Les agents consulaires craignent de voir leurs ressortissants assimilés aux troupes de l’État et comme tels opposés aux forces fédérales, ou du moins forcés à quitter le centre de leurs affaires. Or, le gouverneur Moore leur oppose d’emblée une fin de non-recevoir. Nul doute que la présence avérée d’un nombre indéterminé de naturalisés dans les rangs de la milice ait conforté son opinion. À La Nouvelle-Orléans, le maire John Monroe est aussi inflexible. En conséquence, les représentants des puissances neutres en poste à Richmond sont instruits du dossier [41].

Dans l’immédiat, toutefois, les miliciens français sont contraints de s’organiser en brigades. La tâche n’est pas aisée. Le 4 février, une tentative faite pour réunir tous les corps français sous le commandement d’un seul général de brigade échoue [42]. Le temps pressant, Monroe préside à la création de l’European Brigade, vaste rassemblement d’unités européennes dont il confie le commandement à Paul Juge [43]. La promotion éclair de ce dernier mécontente bien évidemment le colonel Rochereau, dont la Légion passe pour être le corps d’élite des milices étrangères. À l’issue d’une assemblée générale, ses membres refusent de se placer sous les ordres de leur ancien capitaine, qu’ils accusent d’arrivisme. Le 13 février, A. de la Motte, président de l’Union française de La Nouvelle-Orléans, demande en conséquence aux autorités de Shreveport la création d’une French Brigade composée exclusivement de citoyens français pouvant élire leur propre général. Le 4 mars, le projet de fusion ayant reçu l’approbation des légionnaires du colonel Rochereau et des Volontaires indépendants du colonel Brogniet, le gouverneur Moore donne son accord. Sitôt constituée, la brigade élit comme général Victor Maignan, ex-capitaine de la Légion [44].

Pendant ce temps, Méjan est en proie à de vives inquiétudes. Sans nouvelles de Richmond, il a appris de source certaine que la loi martiale serait proclamée dans les prochaines semaines. Le 14 février, les consuls étrangers adressent une énième protestation collective à Shreveport.

« Les étrangers de La Nouvelle-Orléans, déclarent-ils, ont prouvé par l’empressement qu’ils ont mis à se former en corps séparés combien ils étaient disposés au maintien de l’ordre et de la police au moment suprême où les citoyens seraient peut-être forcés à quitter la ville, leurs foyers et leurs familles ».

Il serait injuste, poursuivent-ils, qu’ils soient soumis à un service qui pourrait les entraîner « en dehors des limites de la neutralité » que leur imposent « la loi des nations et les ordres de leurs gouvernements respectifs » [45]. Le gouverneur Moore reste inflexible. Dans sa réponse, il fait appel à la « galanterie nationale » des étrangers pour les faire coopérer à une défense active [46]. Désabusé, Méjan fait part de son désarroi à sa hiérarchie :

« Sur l’affaire de la milice, je ne puis malheureusement être certain de rien. […] Croyez bien que je ne négligerai rien pour que mes nationaux soient le moins compromis. Vous savez du reste combien la constitution politique de ce pays et l’indépendance relative des États rendent notre intervention auprès des autorités difficile et presque toujours inutile… » [47]

L’affaire est finalement réglée à Richmond. Le consul Alfred Paul, qui a été instruit du dossier, a ses entrées dans les cercles politico-militaires de la capitale de la Confédération. Il entretient notamment de bonnes relations avec le secrétaire à la Guerre Judah Benjamin, un bourgeois de La Nouvelle-Orléans francophile. Grâce à ses bons offices, les pièces du dossier sont portées à la connaissance du président Jefferson Davis. Le 27 février, il rétablit de sa propre autorité les privilèges des corps étrangers. Benjamin explique ainsi à Moore la position du premier magistrat de la Confédération : « Les résidents étrangers doivent effectivement être mis à contribution pour défendre la ville où ils ont élu domicile, mais le président craint qu’il ne soit pas de bonne politique de les obliger à servir au dehors » [48]. À Richmond, à vrai dire, on ne veut pas courir les risques de complications diplomatiques avec la France impériale, qui reste une alliée possible. L’épée de Napoléon III peut encore montrer sa pointe pour protéger le Sud.

Une contribution significative

Pourtant, contre toute attente, les opérations militaires précipitent les corps français sur le devant de la scène. Le 24 avril, après avoir essuyé le feu de l’artillerie confédérée, l’amiral Farragut franchit la passe et remonte le delta du Mississippi en direction de la ville. Démoralisées, les garnisons des forts Jackson et Saint-Philippe, qui barrent l’entrée de la cité créole, se mutinent. Le 25, au matin, l’escadre fédérale réduit au silence les dernières batteries fluviales en activité. En début d’après-midi, alors que La Nouvelle-Orléans est sous la menace des canons de l’Union, les forces régulières du général Lovell battent en retraite. Si Farragut n’ose pas débarquer sans avoir reçu l’appui des 15 000 fantassins du général Butler, toujours retenus au-delà de la passe, la partie n’en reste pas moins jouée. Indéfendable, la « reine des villes » est en passe de tomber entre les mains des Fédéraux [49].

Le coup de force de l’amiral Farragut prend totalement au dépourvu les habitants de la cité créole, la veille encore rassurés par la solidité des forts et les autres moyens de défense accumulés en travers du fleuve. Aussi, la présence inopinée de la flotte adverse donne lieu à d’importantes scènes de panique. La retraite désordonnée de Lovell accentue la confusion des esprits. La ville paraît promise au pillage et à l’incendie. Amassées sur la levée, des bandes d’émeutiers profitent du désordre ambiant pour accomplir leur sinistre besogne. En l’espace de quelques heures, des milliers de balles de coton, de boucaux de sucre et de barils de mélasse disparaissent en fumée. Les pillards s’en prennent ensuite aux magasins particuliers et aux bâtiments publics. Des dizaines de vitrines volent en éclats. On rapporte quelques cas d’agression de Noirs et de riches bourgeois. Bien que protégés par le drapeau parlementaire, les officiers fédéraux venus négocier la reddition de la ville avec le maire Monroe sont tout près d’être lynchés par la foule. Entre la menace d’un bombardement et la surexcitation de la population civile, l’anarchie est totale [50].

Le 25, vers onze heures du matin, alors que le pillage menace de prendre une plus grande ampleur et que les derniers soldats sudistes s’apprêtent à quitter La Nouvelle-Orléans, les généraux Maignan et Juge sont convoqués d’urgence à la mairie. Ils y trouvent une cellule de crise. Monroe refuse obstinément de livrer la ville à l’amiral Farragut. Aussi, pour contenir le mouvement populaire, Monroe n’a d’autre choix que de faire appel aux brigades étrangères. Après avoir brièvement exposé la gravité de la situation aux deux officiers français, il leur demande de battre le rappel de toutes leurs forces et de sauver la ville de l’incendie et du pillage. Avant de prendre congé d’eux, il attribue à chacune des deux brigades un secteur d’intervention. Dans la précipitation, Monroe rédige à la hâte un ordre confiant au général Paul Juge, eu égard de l’antériorité de son grade (senior officer), le commandement en chef des milices étrangères. Outré, Maignan élève aussitôt quelques protestations. Les circonstances présentes, s’entend-il répondre, appellent à davantage de désintéressement. L’heure n’est plus aux luttes d’influence. Il faut prendre les armes pour réprimer l’insurrection [51].

Au milieu de ces graves événements, le comte Méjan entend garder un droit de regard sur les services des brigades étrangères. « Il est essentiel, écrit-il à Monroe, que la position de nos miliciens soit bien comprise par les autres autorités avec lesquelles ils pourraient se trouver en contact ». En vertu des précédents accords, leurs devoirs sont « purement civiques et ne peuvent en aucun cas causer de conflit avec l’ennemi » [52]. La mise au point est d’une grande clarté. Méjan a d’ores et déjà anticipé l’entrée des forces fédérales dans la « reine des villes ». Astreints à un service de police, les étrangers n’ont pas reçu le mandat de refouler les Nordistes à la pointe de leurs baïonnettes. Leur mission consiste à faire régner l’ordre, à assurer la protection des biens et des personnes jusqu’à la prise en main des Fédéraux. Ni plus ni moins. Quoi qu’il advienne, ils ne sauraient donc être tenus responsables de la chute de La Nouvelle-Orléans.

La situation reste explosive. Agacé par la lenteur des négociations, l’amiral Farragut menace de bombarder la ville. Au même moment, dans les rues de La Nouvelle-Orléans, l’effervescence populaire atteint son paroxysme. « On aurait dit Paris aux pires heures de la Révolution » écrira un témoin horrifié [53]. Décidés à faire de la cité « une nouvelle Moscou », les pillards et les incendiaires poursuivent leur œuvre de destruction dans la confusion la plus totale. Armés de revolvers, de barres de fer et de couteaux de chasse, ils mettent à sac les établissements situés le long de la levée. Certains s’introduisent dans les maisons, terrorisent leurs occupants et en ressortent chargés de butin. Le tournant intervient au milieu de l’après-midi du 25 avril. Alors que les émeutiers cherchent à étendre leurs déprédations aux quartiers avoisinants, les « Jambes rouges » entrent en action. Répondant aux ordres de leurs officiers, leurs manœuvres au pas cadencé, en rangs serrés et baïonnettes au canon, dispersent bientôt la foule. Un face-à-face avec une poignée de têtes brûlées ne dure que quelques instants. Les miliciens, qui ont menacé d’ouvrir le feu sur les insurgés, se rendent maîtres des lieux. Leur intervention prompte et salutaire ne rétablit pourtant qu’un semblant d’ordre. Les heurts se poursuivent jusque tard dans la nuit. Les « Jambes rouges », dont le nombre croît au fil des heures, sont la cible de jets de projectiles. Plusieurs départs d’incendie sont maîtrisés à temps. Des familles éplorées se mettent sous la protection des nouveaux représentants de l’ordre. Au prix de grandes difficultés, l’essentiel est néanmoins préservé. Pour l’heure, les milices étrangères sauvent la ville d’une destruction quasi certaine [54].

Le lendemain, après une courte accalmie, l’émeute reprend de plus belle. L’escadre de l’amiral Farragut ayant jeté l’ancre devant la ville, les trublions ont juré de ne rien laisser qui puisse servir à l’ennemi. À pied d’œuvre tout au long de la journée, les miliciens peinent d’autant plus à contenir le mouvement populaire qu’un grave différend oppose les généraux Juge et Maignan. Bien que l’état d’urgence ait été décrété, les officiers de la French Brigade refusent de se plier plus longtemps à la chaîne de commandement conçue par le maire. Estimant ses intérêts lésés et blessé dans son amour-propre, Maignan demande à Monroe de reconsidérer son choix [55]. Après un rapide échange de billets, les deux états-majors rivaux se retrouvent à l’Hôtel de Ville. D’après le témoignage que nous en a laissé un greffier, la scène est surréaliste. Alors que La Nouvelle-Orléans menace d’être livrée aux flammes et au pillage, que la flotte fédérale a pointé ses canons et que les vivres manquent, une quinzaine d’officiers français, sanglés dans des uniformes resplendissants, leurs sabres cliquetant sur le sol marbré, se toisent du regard dans les bureaux de la mairie, décidés à régler une affaire d’honneur ! Aussi le Conseil municipal improvise-t-il une cour militaire. Au final, les délibérations confortent le premier choix de Monroe. Paul Juge conserve le commandement en chef des corps étrangers.

« Je me rappellerai toujours, écrira le même témoin, le visage ému du vainqueur quittant la salle du tribunal, agitant son képi en triomphe, suivi de près par les membres de son état-major en tenue d’apparat » [56].

De retour à son quartier général, Victor Maignan réunit ses officiers. La résolution est prise à l’unanimité de déposer les armes et de licencier la brigade en guise de protestation. Cette attitude dangereuse laisse l’European Brigade assumer seule le maintien de l’ordre public dans une ville en pleine fermentation. Le consul de France joue alors un rôle décisif. Avec beaucoup d’insistance, il prie Maignan d’écarter toute considération personnelle et de se rallier au nouvel ordre des choses pour le bien commun et l’honneur du nom français en Amérique. Au regard des circonstances, l’officier accepte de faire ce « douloureux sacrifice » et de revenir sur sa décision [57]. Telle n’est pourtant pas la volonté de la majorité de ses hommes, notamment des membres de la Légion. Si l’on en croit le rapport de Joseph Deynoodt, consul de Belgique, le comte Méjan passe vingt-quatre heures « en pourparlers et scènes fort désagréables » dans les casernes de la French Brigade à persuader ses nationaux de suivre les conseils de leur chef et d’accomplir leur devoir civique au nom de l’intérêt général. Soutenu par ses collègues européens, le consul de France parvient finalement à lever les dernières hésitations [58].

Si les rapports entre Juge et Maignan restent tendus, les deux corps ont bien mérité de la ville. Pendant plus d’une semaine, ils assurent de façon efficace le maintien de l’ordre et la protection d’une population désarmée contre les bandes de pillards et d’incendiaires. De jour comme de nuit, les « Jambes rouges » patrouillent dans les rues, éteignent les foyers d’incendie, procèdent à des interpellations et montent la garde devant les entrepôts, les édifices publics et les consulats. S’ils évitent tout contact avec les soldats fédéraux venus parlementer ou planter symboliquement la bannière étoilée, ils s’efforcent de dissiper les inquiétudes des Orléanais. Pour inciter les négociants à rouvrir leurs commerces, le général Juge place des piquets à proximité des magasins. Si l’indécision du maire reste problématique, la ville semble peu à peu à l’abri désormais d’un coup de force de ses ennemis de l’intérieur. La presse orléanaise est unanime pour saluer la performance des corps étrangers. Le 29 avril, d’ailleurs, ceux-ci reçoivent les félicitations publiques du Conseil municipal [59].

Le débarquement de Butler change la donne. Le 1er mai, lorsque les Nordistes prennent enfin possession de la ville, la question du licenciement des brigades étrangères est débattue. D’emblée, les consuls font savoir aux deux unités que leur rôle cesse et qu’elles doivent se dissoudre dans les plus brefs délais. Maignan et Juge expriment eux aussi leur volonté de laisser la responsabilité de l’ordre public aux Fédéraux [60]. Mais à la demande du Conseil municipal et de citoyens influents, qui craignent des heurts sanglants avec les Fédéraux, les unités de la milice continuent leurs services durant les premières heures de l’occupation [61].

Le vendredi 2 mai, les troupes fédérales sont en nombre suffisant pour quadriller la ville. Après une nuit d’angoisse, le calme est revenu à La Nouvelle-Orléans. À onze heures du matin, le général Juge est convoqué à la mairie, où il rencontre le chef d’état-major de Butler. Au nom de la neutralité, l’officier français refuse l’offre qui lui est faite de maintenir son corps en activité sous l’égide des autorités fédérales et rédige l’acte de licenciement de ses troupes [62]. La démobilisation s’opère avant la tombée de la nuit [63].

En vain Butler insiste-t-il à plusieurs reprises dans les jours suivants pour s’assurer le concours des deux brigades étrangères. En militaire avisé, il sait que ses fantassins sont mal préparés à lutter contre une éventuelle guérilla urbaine. Le 4 mai, il convoque ainsi les consuls à l’Hôtel Saint Charles, où il a établi ses quartiers. Son offre est rejetée en termes catégoriques [64]. Deux jours plus tard, il réitère sa demande auprès de Paul Juge, qu’il essaie maladroitement de séduire en lui promettant des avantages en nature. Conseillé par Méjan, ce dernier s’y refuse en s’abritant derrière la neutralité du gouvernement impérial. Le général Butler, toutefois, n’est pas dupe. Il sait où vont les préférences des « Jambes rouges ». À ses yeux, les étrangers se livrent à un abject double jeu. Les consulats et les brigades, écrit-il, sont des « nids de rebelles ». Ils ont aidé la Confédération en sous-main depuis un an. De surcroît, les espions fédéraux recueillent bientôt des informations qui ne laissent plus aucun doute sur les manquements aux règles de la neutralité dont se sont rendus coupables les miliciens. Ivre de colère, Butler apprend que la compagnie des British Guards, soit une soixantaine d’hommes appartenant à l’European Brigade, a envoyé clandestinement ses armes et ses uniformes à l’armée du général Beauregard au moment de sa démobilisation [65]. Le commandant fédéral met également la main sur le serment pro-confédéré imposé aux membres de la Légion française et accuse ses officiers d’avoir transporté en connaissance de cause des valeurs confédérées à l’abri du consulat de France [66]. En représailles, Butler exige le désarmement complet des corps. Celui-ci n’intervient qu’au début du mois de juillet, lorsque les services secrets de l’Union apprennent que des sympathisants rebelles ourdissent un complot au sein de la cité créole. Les consuls contestent d’abord cet ordre sous le prétexte que les armes sont en majorité des propriétés individuelles et que leurs nationaux en ont besoin pour se défendre contre les bandes de pillards et d’éventuels soulèvements d’esclaves. Mais rien n’y fait. Durant l’été, l’administration fédérale se durcit. En butte à l’hostilité du général nordiste, le comte Méjan doit s’occuper de dossiers autrement plus préoccupants [67].

Reste encore aux Orléanais à féliciter les brigades étrangères pour les services rendus durant ces jours d’effroi. Les compliments fusent de toutes parts. Le maire n’a pas attendu le débarquement des forces fédérales pour leur adresser des félicitations publiques. La presse est unanime pour saluer la performance des « valeureux gardiens de la cité » [68]. Pour le comte Méjan, leur rôle a été « magnifique » et a fait « l’admiration de la ville entière ». Dans des circonstances dramatiques, rappelle-t-il, les corps ont su « maintenir la paix publique sans froisser les passions » et « prévenir les désordres pour n’avoir pas à les réprimer par la force ouverte » [69]. Arrivé le 28 avril, le capitaine Cloué souligne lui aussi la contribution essentielle des milices étrangères, « surtout les nôtres » [70]. Dans leurs mémoires, des civils et des officiers nordistes tiendront également à leur rendre hommage [71].

Les services rendus par les unités étrangères de la milice orléanaise restent peu connus dans l’histoire de la guerre de Sécession. À La Nouvelle-Orléans, le souvenir des « Jambes rouges » s’est perdu dans le premier tiers du XXe siècle avec la disparition des derniers témoins. Plus que n’importe quel autre groupe d’immigrants, les Français y ont tenu un rôle important. Sous les auspices du consul Méjan, ils ont fourni les plus grands contingents et se sont hissés à la hauteur de leur tâche. Au milieu d’un imbroglio politico-diplomatique, des luttes d’influence et de la fermentation populaire, ils ont sauvé la cité créole d’une destruction certaine. C’est dire à quel point cette page pittoresque de la guerre civile américaine mérite d’être exhumée de la poussière de l’oubli.

[1] Farid Ameur termine actuellement une thèse de doctorat sur la participation des Français à la guerre de Sécession (1861-1865), à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’ André Kaspi.

Voir enfin:

« La France n’en voudrait pas en cadeau… »

Le Texas, enjeu de la diplomatie franco-américaine pendant la guerre de Sécession

Farid Ameur

Les visées françaises sur le Texas au cours de la guerre de Sécession restent fort peu connues dans l’histoire des relations transatlantiques. Réelles ou supposées, elles n’en ont pas moins altéré les rapports déjà tendus qu’entretiennent, alors, la France et les États-Unis suite à l’affaire du Mexique et aux velléités d’intervention de Napoléon III en faveur du Sud. D’un simple malentendu, l’affaire a pris les proportions d’un scandale diplomatique et entraîné d’importants réajustements stratégiques dans les deux dernières années du conflit. À Washington, surtout, comme à Richmond, elle a alimenté la polémique, éveillé les susceptibilités et divisé les partis. Et si l’idée d’un « coup français au Texas », que l’accession de Maximilien à la couronne impériale paraît un moment conforter[1] n’était au fond qu’une étape de plus pour accomplir le « grand dessein » du Second Empire ? Dans cette éventualité, l’intervention des forces impériales au nord du Rio Grande n’est-elle pas, comme l’écrivit un dignitaire texan, le « dernier espoir de la Confédération » ?[2]

Une démarche inconsidérée

2 Les origines du scandale remontent à l’été 1862. Pour obscures qu’elles soient, elles découlent de l’étrange initiative d’un agent consulaire français dénommé Benjamin Théron. Âgé de 56 ans, ce négociant excentrique, qui a connu d’importants revers de fortune depuis son arrivée aux États-Unis, représente les intérêts de la France et de l’Espagne dans la cité portuaire de Galveston, dans le sud-est du Texas. Farouche esclavagiste, il n’a pas caché ses sympathies pour la Confédération lorsqu’a éclaté la guerre civile. D’emblée, tout en défendant avec ardeur le principe de la sécession, il a prédit la victoire du Sud, condamné la politique du président Lincoln et fait l’apologie des principaux dirigeants rebelles. Ses opinions, toutefois, ne l’ont jamais empêché d’exercer consciencieusement ses fonctions. À partir du printemps 1862, il s’est opposé au service militaire obligatoire que les autorités texanes ont prétendu imposer aux ressortissants étrangers. Lorsqu’une flottille de l’Union a commencé à bloquer le port de Galveston, il a mis un point d’honneur à protéger les intérêts des neutres, n’hésitant jamais à brandir la menace de représailles. En conformité avec la déclaration impériale du 10 juin 1861, Théron s’est solennellement engagé à veiller à ce que ses compatriotes observent « la plus stricte neutralité dans le conflit existant entre les deux partis du Nord et du Sud de l’Amérique »[3]

3 Or, la tournure des événements lui fait bientôt perdre son optimisme. Au printemps 1862, les graves revers qu’enregistrent les armées du Sud sur le front de l’Ouest détruisent ses illusions. À ses yeux, les percées notables des forces fédérales dans le Tennessee, la Louisiane et l’Arkansas portent dans leur germe la défaite future de la Confédération. Les coups d’éclat du général Lee en Virginie ne font que retarder l’échéance. Depuis la chute de La Nouvelle-Orléans, en avril 1862, Théron prévoit une guerre de dévastation d’autant plus effroyable que les effets du blocus commencent à se faire sentir et que la pression qu’exercent les troupes de l’Union le long du Mississippi menace de couper le Sud en deux dès l’été suivant. Seul agent consulaire français en poste dans les États confédérés à l’ouest du grand fleuve, lui-même éprouve les pires difficultés à correspondre avec sa hiérarchie. En sa qualité de marchand il se trouve, en outre, ruiné par le ralentissement des activités commerciales. Aussi, au milieu de l’effervescence populaire, il se convainc de l’aubaine que représente la présence du corps expéditionnaire français sur le proche territoire mexicain. Comme nombre de résidents du Lone Star State, Théron est un nostalgique de la république du Texas (1836-1845), où il a fait autrefois ses premiers pas dans le Nouveau Monde. Il n’ignore pas qu’en 1845, l’annexion de ce vaste territoire par les États-Unis s’était faite au grand mécontentement de la France et de l’Espagne. Aussi livre-t-il ses impressions dans une lettre confidentielle adressée à Édouard Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, insistant bien sur le parti que l’Empereur pourrait prendre de la scission quasi effective de la Confédération. Le Texas, écrit-il, est « une terre riche qui ne doit pas risquer son avenir et être ruinée par la guerre ». Cette immense contrée, ajoute-t-il, doit « rétablir ses droits à figurer au nombre des nations indépendantes » et, de là, œuvrer à « la résurgence de la race latine » que Napoléon III appelle de ses voeux en Amérique du Nord[4]

En somme, voilà les conditions réunies pour accomplir l’inimaginable : l’affaiblissement de la Confédération, l’incapacité du gouvernement fédéral à appliquer la doctrine Monroe – qui interdit théoriquement aux puissances européennes de prendre pied dans les Amériques –, et le déploiement massif de troupes impériales à proximité du Rio Grande représentent l’occasion rêvée de conquérir une position stratégique et commerciale de premier ordre sur ce continent.

4 Naturellement, la proposition de Théron n’engage que lui et aurait dû rester lettre morte. Or, de son propre chef, sans avoir consulté personne, il prend la liberté de s’adresser aux plus hautes autorités texanes. Le 18 août 1862, il écrit une lettre pleine de sous-entendus à Francis Lubbock, gouverneur de l’État, et à son prédécesseur Sam Houston, ancien président de la république du Texas et figure emblématique de la révolution de 1836. Dans celle-ci, il pose une série de trois questions, dont les réponses, déclare-t-il maladroitement, auront « un titre purement confidentiel » et lui serviront de « guide dans sa correspondance politique ». Le document se présente sous cette forme :

5

1°/ L’annexion de la république du Texas aux États-Unis a-t-elle été ou non une bonne mesure politique ?

2°/ L’acte de désunion et le rattachement de l’État du Texas aux États confédérés a-t-il été ou non une autre bonne mesure politique ?

3°/ Le rétablissement de l’ancienne république du Texas serait-elle bénéfique ou non à notre cher État d’adoption[5]

6 Si Sam Houston se garde de répondre, les questions ambiguës de l’agent français, en revanche, attirent rapidement l’attention du gouverneur Lubbock, ne serait-ce que parce qu’elles dérogent à la déontologie diplomatique. Le 9 septembre 1862, il répond sèchement à chacune des trois interrogations. Le Texas, conclut-il fièrement, a choisi de lier son destin à celui de ses « sœurs du Sud » ; la politique du Lone Star State dans la présente lutte, assure-t-il, sera « fidèle, loyale et victorieuse »[6]

L’affaire n’en reste pas là. Courroucé par la prétention d’un agent consulaire étranger de s’immiscer dans les affaires du pays en dehors de ses attributions, le gouverneur Lubbock envoie aussitôt des copies de la lettre de Théron au président de la Confédération, Jefferson Davis, à qui il fait part de ses soupçons. La démarche, lui confie-t-il sans ambages, porte le cachet d’une « intrigue naissante »[7] À Richmond, le document est immédiatement porté à la connaissance de Judah Benjamin, secrétaire d’État de la Confédération, ainsi qu’aux sénateurs texans Williamson S. Oldham et Louis T. Wigfall.

7 Une démarche toute personnelle ? Voilà la première conclusion à laquelle aboutit le cabinet du président Davis[8]

La France, répètent les dirigeants confédérés, est une puissance « amie » vers laquelle tous les espoirs se tournent. Personne n’ignore que Napoléon III, par inclination personnelle et calcul politique, aimerait voir le Sud l’emporter et qu’il tente de convaincre le gouvernement britannique de s’associer à lui pour admettre la Confédération dans le concert des nations. Et pourtant, l’affaire rebondit quelques semaines plus tard à la suite d’une fâcheuse coïncidence survenue à Richmond. Cette complication intervient le 13 octobre 1862 à la suite d’un échange entre René Tabouelle, chancelier du consulat de France, et le sénateur Oldham. Faisant quelques relevés statistiques pour évaluer les ressources respectives des États confédérés, l’agent français aurait émis un certain nombre de remarques de nature à confirmer les premiers soupçons du gouverneur Lubbock. Dans une lettre adressée à Davis, Oldham rapporte les propos de l’agent français, à qui il a transmis des renseignements sur « le territoire, la population, la dette, les taxes et les capacités de production agricole du Texas ». Tabouelle, s’indigne-t-il, a non seulement affirmé que « les ressources de l’État [le Texas] étaient formidables et tout à fait capables de soutenir un peuple puissant et indépendant », mais s’est, en outre, hasardé à demander s’il ne serait pas « dans son intérêt de s’attribuer une nationalité indépendante »[9]

8 Cette fois-ci, la réaction du cabinet confédéré est immédiate. Pour Benjamin, le doute n’est pas permis. La France impériale ourdit un complot en vue de prendre pied de ce côté du Rio Grande. Les représentants du corps diplomatique et consulaire français sont tous dans la confidence des desseins de Napoléon III. Ce projet explique la politique équivoque du cabinet des Tuileries. Le Sud, se persuade Benjamin, n’aurait pas dû fermer les yeux sur les menées françaises au Mexique. Bien qu’elle entretienne le rêve d’une alliance militaire, la présence des troupes impériales près de la frontière du Rio Grande n’est qu’un leurre. En politicien avisé, le secrétaire d’État redoute le démembrement de la Confédération, processus qui serait fatal à la rébellion[10]

Une incursion française ? Rien de plus crédible à ses yeux. L’Empereur a tout intérêt à créer un État tampon, une barrière supplémentaire entre le Mexique et les deux confédérations rivales anglo-saxonnes, voire d’établir une sorte de protectorat sur les riches terres à coton du Texas. Après tout, Alphonse Dubois de Saligny – qui occupe les fonctions de ministre plénipotentiaire à Mexico –, n’avait-il pas publiquement désavoué, en 1844, le principe même d’une annexion par les États-Unis alors qu’il dirigeait la légation française à Austin ? N’avait-il pas été à l’origine d’un audacieux plan de colonisation française au Texas en 1841 ? Sous la Monarchie de Juillet, François Guizot n’avait-il pas répété que le Texas pouvait être une formidable zone d’expansion au commerce ?[11]

[11] US Navy Department, Official Records of the Union and Confederate…

suite

Le 17 octobre 1862, Benjamin Théron et René Tabouelle sont expulsés du territoire de la Confédération pour avoir « abusé des règles de l’hospitalité » et entamé des « manœuvres hostiles » contre le gouvernement et le peuple du Sud[12]

Le lendemain, le second est mis hors de cause après s’être expliqué devant le cabinet confédéré et avoir présenté ses excuses pour cette « coïncidence regrettable »[13]

En revanche, l’ordre d’expulsion est maintenu pour Théron comme en témoignent les instructions données au général John B. Magruder, commandant en chef du district du Texas, du Nouveau-Mexique et de l’Arizona[14]

Sur place, l’agent consulaire français bénéficie cependant d’un sursis en raison de circonstances particulières. Le 8 octobre 1862, le port de Galveston est tombé aux mains des Nordistes. En février 1863, les Sudistes ayant repris le contrôle de la ville, Judah Benjamin renouvelle son ordre d’expulsion[15]

Encore une fois, Théron parvient à gagner du temps. Apprécié des autorités locales, il se confond en excuses, invoque des problèmes de santé, se retranche derrière sa hiérarchie, bien qu’il ait été rayé des cadres du corps consulaire, et insiste sur les difficultés que provoquerait son départ pour la sécurité des citoyens français et espagnols, aucun successeur n’ayant été désigné. Sa missive pour Lubbock, se défend-il, était « de nature confidentielle » et devait servir à « la préparation d’un ouvrage » qu’il se proposait de publier sur le Texas. Ses questions n’avaient qu’un « intérêt historique » pour objet[16]

Persona non grata, il continue ainsi à exercer ses fonctions, se payant le luxe d’étendre sa protection aux sujets portugais et italiens menacés par la conscription.

Le général Magruder, convaincu de ses sympathies pour la cause du Sud, lui accorde de sa propre autorité un nouveau sursis, qu’un certificat médical, prouvant qu’il souffre bien d’une maladie cardiaque, prolonge au printemps 1863. À Galveston, d’ailleurs, il acquiert peu à peu une certaine popularité en menaçant de représailles les officiers de la marine fédérale qui bombarderaient la ville. « Je serai bien content lorsque ce lieu sera enfin débarrassé de cette peste ! » écrit le commandant Bell à son sujet[17]

Ce vœu ne sera exaucé que le 13 mai 1864, lorsque Théron succombe à une attaque cardiaque, mettant ainsi fin à une carrière brève et contestée au sein des services consulaires français.

Dans l’intervalle, l’affaire prend une ampleur nationale. Au début de janvier 1863, des documents confédérés sont capturés à bord d’un forceur de blocus au large de Charleston. Parmi ceux-ci, les autorités fédérales découvrent des lettres de Judah Benjamin destinées à John Slidell, commissaire des États du Sud à Paris. Dans plusieurs d’entre elles, le secrétaire d’État, qui avait ordonné une enquête auprès de la cour des Tuileries, relate tous les détails de l’affaire et fait allusion aux possibles visées expansionnistes de Napoléon III au Texas :

« L’Empereur des Français a résolu de conquérir le Mexique et de s’y établir à terme. Son intérêt, à la vérité, est d’interposer un pouvoir faible entre sa colonie et la Confédération. […] Comme le gouvernement français entend s’assurer une source d’approvisionnements en coton, il prendrait bien volontiers le Texas sous sa protection après l’avoir reconnu comme république indépendante. L’indépendance du Texas intéresse au plus haut point la France. […] En somme, la France impériale semble encline à profiter de notre crise pour promouvoir ses intérêts particuliers… »[18]

Dès le 17 janvier 1863, ces lettres sont publiées par la presse nordiste avec l’assentiment du gouvernement fédéral, dont le but était de jeter un brandon de discorde entre le cabinet de Richmond et celui des Tuileries[19]

Les journaux du Sud les reproduisent à leur tour, mais en doutant de leur authenticité[20] Il faut tout le tact de Slidell pour obtenir un démenti formel des intentions françaises au Texas[21] [21] Library of Congress, Pickett Papers, LV, Slidell à Benjamin,…

suite. Le mal est pourtant fait. Car si le président Lincoln se tient pour l’instant sur la réserve, l’idée d’un « complot texan » finit par germer dans les esprits des dirigeants sudistes, interloqués au même moment par la publication des instructions données au général Forey pour justifier l’expédition du Mexique. En Europe, où la nouvelle s’est répandue, les diplomates américains sont divisés. Parmi ceux qui accordent foi à la rumeur, les uns accusent Napoléon III de vouloir rétablir le Mexique dans ses limites territoriales d’avant 1848, les autres de vouloir récupérer la Louisiane, ou simplement de vouloir sécuriser la frontière du Rio Grande[22]

Toujours est-il que la suspicion est désormais à l’ordre du jour. « Dans les circonstances exceptionnelles où nous vivons depuis près de deux années, résume le chancelier du consulat de La Nouvelle-Orléans en parlant de Théron, ces sortes d’agents ont été généralement plutôt un embarras qu’une aide… »[23]

La mission secrète de M. Supervièle

9 L’affaire aurait pu être enterrée si l’hypothèse d’un « coup français » au Texas n’avait pas reçu une autre publicité au printemps 1863. Cette fois-ci, le scandale arrive par un certain A. Supervièle, un notable français d’Austin qui réside dans le Lone Star State depuis 1846. En décembre 1862, le général Hamilton Bee, avec l’assentiment de Magruder, le charge d’entrer en contact avec des officiers supérieurs français au Mexique. Il arrive à Tampico peu de temps après le départ d’une escadre impériale. Plutôt que de s’aventurer sur les zones côtières contrôlées par les forces juaristes, il s’embarque pour Cuba. Le 3 février 1863, Supervièle obtient une entrevue avec le consul de France à La Havane. Muni d’une précieuse lettre de recommandation, il se met ensuite en route pour les côtes mexicaines et gagne Veracruz le 28 février. Sur place, il est reçu par le contre-amiral Jurien de la Gravière, commandant en chef de la flotte française au Mexique, auquel il détaille l’objet de sa mission. Celle-ci consiste à faire savoir au gouvernement impérial que le Texas serait prêt à fournir un soutien logistique à son contingent engagé au Mexique et à lui expédier, en métropole, 300 000 balles de coton à bas prix pour approvisionner ses filatures. Le Texas, lui déclare-t-il, est un « allié naturel » de la France. Les Texans n’ont pas oublié que la France de Louis-Philippe avait été la première puissance européenne à reconnaître leur indépendance. En échange, il suffirait aux Français d’occuper Matamoros, ville frontière sur la rive sud du Rio Grande faisant directement face à la ville américaine de Brownsville, afin d’y faciliter le transit du matériel de guerre destiné à la Confédération que gênent le flibustier juariste Juan Cortina et ses hommes. Au besoin, l’offensive pourrait bénéficier de l’appui de l’artillerie sudiste, qui serait mise à la disposition du corps expéditionnaire[24]

10 D’après le rapport qu’en a fait Supervièle, Jurien de la Gravière, « grand sympathisant de la Confédération », aurait accueilli très favorablement cette proposition, mais aurait dû décliner cette offre sous prétexte que seul le général Forey avait l’autorité nécessaire pour déclencher une telle opération. Confronté à cette fin de non-recevoir, Supervièle ne désarme pas pour autant. En avril, il se déplace dans la région de Puebla pour défendre son plan devant Dubois de Saligny, le ministre plénipotentiaire au Mexique. Tout en reconnaissant l’intérêt de la proposition, le diplomate français, qui se serait déclaré « zélé sécessionniste » et « à fond pour la cause du Sud », refuse de s’engager et demande le temps d’en référer à de plus hautes autorités. Sur le chemin du retour, A. Supervièle est capturé près de Matamoros par la police mexicaine, qui l’inculpe d’espionnage. Bien que relaxé, le Français commet l’imprudence de faire une publicité abusive de la mission qui lui a été confiée, si bien que la nouvelle ne tarde pas à parvenir à la connaissance du gouvernement fédéral. Depuis son passage à Cuba, à vrai dire, des espions fédéraux avaient suivi de près ses pérégrinations et rendu compte du contenu de sa mission[25] [25] US War Department, The War of the Rebellion…, ibid. …

suite.

Ses aventures ne devaient pas s’arrêter là. Depuis la chute de Vicksburg, le 4 juillet 1863, le Sud est coupé en deux. Pour organiser la défense du territoire, les Texans ne peuvent plus compter que sur leurs propres ressources. L’autorité centrale de Richmond n’existe plus que virtuellement. Aussi, en octobre 1863, le général Edmund Kirby Smith, commandant en chef des forces confédérées à l’ouest du Mississippi, fait appel à Supervièle pour aplanir un malentendu avec l’escadre impériale stationnée à Veracruz, qui a arraisonné au large du port de Bagdad The Love Bird, un navire britannique transportant des cargaisons d’armes destinées aux armées du Sud[26] [26] US War Department, The War of the Rebellion…, ibid. , p. …

suite. Les officiers français refusent cependant d’accéder à sa requête, l’identité des commanditaires de la marchandise ne pouvant être déterminée avec exactitude. Cortina, à cette date, tient toujours Matamoros, où il se livre lui aussi à un intense trafic de contrebande. Débouté, Supervièle passe à la seconde phase de sa mission. Il s’agit de s’embarquer pour la France et d’y remettre une dépêche confidentielle à Slidell. La teneur de la missive témoigne du désastre qui guette les forces texanes. Le moment est venu pour les Français, écrit Kirby Smith, de faire une démonstration de force le long du Rio Grande et d’en occuper « les deux berges » à la lisière du golfe du Mexique[27] [27] Official Records…, op. cit. , ser. I, vol. 22, p. 992-994. …

suite. En y chassant les forces de Juarez, notamment à Matamoros, ils rétabliraient le passage de la contrebande de guerre en faveur de la rébellion et donneraient à réfléchir aux troupes de l’Union dont le but avoué, déclare-t-il, est de fondre sur le corps expéditionnaire français à Mexico. En janvier 1864, Supervièle arrive à Paris et s’acquitte de sa mission, dont il fait encore la publicité. Plus jamais, toutefois, on n’entendra parler de lui[28] [28] Daily Richmond Examiner, 12 janvier 1864. …

Un « coup français » au Texas ?

11 La question ne manque pas d’intérêt. Napoléon III a-t-il réellement eu des visées sur le Texas au risque d’encourir de graves complications diplomatiques ? Son rêve inextinguible de créer au Mexique une monarchie catholique sous influence française qui serait autant une zone d’expansion à son commerce et à son industrie qu’un contrepoids à la domination anglo-saxonne sur le continent nord-américain l’a-t-il amené à s’intéresser au Texas ou à un autre territoire situé de ce côté du Rio Grande ? Le cabinet des Tuileries a-t-il échafaudé un plan d’action pour que la France recouvre des points d’appui au Texas, en Louisiane ou en Floride, serait-ce à coups de canon ?[29] [29] Kathryn Hannah, « The Role of the South in the French Intervention…

12 À l’examen des sources, force est de constater que la rumeur n’est pas dénuée de fondement. Il est possible que Napoléon III ait conçu son expédition mexicaine dans un cadre politique plus global et que, bercé par un excès d’optimisme, il ait songé un moment à étendre sa sphère d’influence par-delà le Rio Grande. La scission effective des États-Unis en deux puissances rivales et indépendantes sert ses intérêts dans la mesure où il n’a plus à redouter, du moins à titre provisoire, l’application de la doctrine Monroe qui lui interdit théoriquement toute intervention dans le Nouveau Monde. Pour Napoléon III, d’ailleurs, la sécession arrive à point nommé pour circonscrire le redoutable expansionnisme américain. Au début de l’année 1862, le Sud opposant une résistance énergique au Nord, la France profite de l’affaiblissement du pays pour prendre pied au Mexique. Aussi, bien que sa politique étrangère reste fondée sur l’entente avec le Royaume-Uni, elle voit naturellement d’un œil complaisant le Sud libre-échangiste, grand exportateur de coton et importateur de produits manufacturés. À deux reprises, les espoirs de la Confédération en fait de reconnaissance diplomatique s’incarnent en la personne de l’Empereur. En novembre 1862, ce dernier tente de convaincre l’Angleterre et la Russie que le moment est venu de recommander aux parties belligérantes un armistice qu’il conçoit sur la base de la séparation, c’est-à-dire favorable aux Sudistes. Sa démarche ayant avorté, il se contente, en janvier 1863, d’une dernière tentative de médiation unilatérale. Encore une fois, les bons offices du gouvernement impérial sont repoussés par le cabinet de Washington. Malgré quelques velléités d’intervention, Napoléon III, empêtré dans son affaire mexicaine – et la fortune des armes changeant de camp à compter de l’été suivant –, choisit désormais de s’éloigner d’une cause perdue pour jouer sa propre carte[30] [30] Farid Ameur, La Guerre de Sécession, Paris, PUF, « Que…

13 Le Texas ? Voilà une terre riche et fertile à laquelle la France n’avait jamais cessé de s’intéresser depuis deux siècles. En 1685, suite à une erreur de navigation, l’explorateur René Cavelier de la Salle y avait planté le drapeau à fleur de lys du Roi Soleil. L’objectif avait été de poser des jalons autour du golfe du Mexique. Pendant quatre ans, cette terra incognita avait ainsi été une propriété française avant de revenir dans le giron de la Nouvelle-Espagne. À la vérité, il avait fallu attendre la fin de la guerre de Sept Ans pour que cesse cette lutte d’influence entre Français et Espagnols. Le traité de Paris de 1763 avait dépouillé la France de la quasi-totalité de ses possessions américaines. En vertu d’un accord secret, la couronne d’Espagne avait hérité du territoire de la Louisiane, qui couvrait en fait toute l’étendue des Grandes Plaines. Récupérées entre-temps par la France de Bonaparte, qui n’avait guère les moyens de les administrer, ces immenses terres avaient finalement été vendues en avril 1803 au gouvernement des États-Unis, ce qui avait mis un terme à l’aventure coloniale française en Amérique du Nord.

14 Napoléon III souhaitait-il redonner à la France une position stratégique au nord du Rio Grande ? Sans doute, mais encore faut-il rappeler que le Texas ne faisait pas partie du vaste territoire que son oncle avait vendu à Jefferson. En 1821, il avait été rattaché à la fédération mexicaine à la suite d’une guerre d’indépendance qui avait consacré la rupture avec l’Espagne. En 1836, les colons anglo-américains qui s’y étaient installés en masse avaient défié l’autorité centrale de Mexico et proclamé la république indépendante du Texas. La France de Louis-Philippe, on l’a vu, n’était pas restée insensible à la fondation d’un État tampon entre les États-Unis et le Mexique. Sous l’impulsion du diplomate Dubois de Saligny, placé à la tête de sa légation à Austin, elle avait nourri l’intention de s’associer durablement au Texas sous la forme d’un partenariat commercial et politique de grande envergure. En 1842, elle avait ainsi conçu un audacieux projet de colonisation (Franco-Texian Bill) pour permettre à la France d’investir le terrain. Échec. Trois ans plus tard, nous l’avons déjà dit, la nouvelle de l’annexion du Texas aux États-Unis avait été accueillie à la cour des Tuileries avec beaucoup de déception, certains dirigeants n’hésitant pas à déclarer publiquement que la France avait « raté le coche »[31] [31] Se reporter à Nancy Nichols Barker (ed. ), The French Legation…

suite. Plus inquiétants pour les milieux conservateurs avaient été les progrès de la « destinée manifeste » en 1848. En vertu du traité de Guadalupe Hidalgo, qui met fin à une guerre de deux ans, le Mexique avait dû, en effet, céder aux États-Unis leurs territoires situés au nord du Rio Grande. La république outre-Atlantique avait atteint une dimension continentale au moment de la sécession.

15 D’après maints témoignages, Napoléon III s’est intéressé de près au conflit américain. Bien qu’absorbé par les conséquences de la guerre d’Italie et la résolution de la difficile crise syrienne, il avait étonné plusieurs de ses interlocuteurs par l’étendue de ses connaissances. À la veille de la sécession, le professeur W. F. Maury, de l’université de Virginie, en avait été stupéfait à l’occasion d’un entretien que lui avait accordé le souverain à Biarritz :

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« Après avoir tiré de moi le peu d’informations que je pouvais lui fournir, me laissant à la fin sous l’impression qu’il en savait davantage que moi-même, il est passé avec une avidité particulière sur la question mexicaine… Il connaissait même le nombre des canons dans le Morro, les sommes dépensées par les États-Unis en fortifications en Floride, les exportations et les importations de Galveston et de Matamoros, en bref, tout ce que les agents locaux bien informés pouvaient avoir rapporté à un homme d’État expérimenté et avide d’information. Il m’interrogea aussi sur le Texas et sa population, les dispositions des résidents français, les tendances des émigrants allemands, l’atmosphère à la frontière du Texas. Deux fois, je m’en souviens bien, il répéta : “La Louisiane, n’est-ce pas qu’elle est française au fond ?” Il insista sur l’idée que la France devrait, tôt ou tard, avoir un pied à terre sur la côte de la Floride afin de protéger son commerce dans le golfe du Mexique, car, ajouta-t-il, “nous ne voulons pas un autre Gibraltar de ce côté-là”. Au fond, je crois, il retournait dans son esprit la possibilité de recouvrer un point d’appui en Louisiane »[32] [32] John Bigelow, Retrospections of An Active Life, New York,…

17 Son intérêt pour la question américaine ne fait que croître au fil des événements. Sa connaissance de la langue anglaise lui permet de se tenir lui-même informé du développement de la crise séparatiste à la lecture des journaux ; des exemplaires du Boston Transcript, du New Orleans Delta ainsi que du Courrier des États-Unis sont souvent remarqués à sa table, certains passages annotés de sa main. Si l’on ajoute la correspondance diplomatique et consulaire, les entretiens qu’il accorde, et les récits des voyageurs anglais et français aux États-Unis qu’il dévore dès leur publication, l’Empereur dispose d’informations suffisamment précises pour satisfaire sa curiosité[33] [33] Thomas Evans, Le Second Empire. Mémoires, Paris, Plon-Nourrit,…

18 Pourquoi la France se hasarderait-elle à envoyer un corps expéditionnaire au Texas ? Aucune source française, convient-il de souligner, ne vient étayer l’idée d’un tel déploiement de forces. Aucune dépêche officielle ne fait mention d’un quelconque plan d’action visant à démembrer la Confédération et à établir une sorte de protectorat sur le Texas. Il n’empêche que l’idée est probablement venue à l’esprit de Napoléon III et de son cabinet[34] [34] Lilian Friedman, Belle Sideman (eds), Europe Looks at the…

 N’écrit-il pas au maréchal Forey que la France n’a « aucun intérêt » à ce que la république des États-Unis s’empare de « tout le golfe du Mexique » et soit, en fin de compte, la « seule dispensatrice des produits du Nouveau Monde » ? Ne lui dit-il pas qu’il s’agit de rendre « à la race latine » de ce côté de l’océan « sa force et son prestige », d’y rétablir « notre influence bienfaisante » et de « créer des débouchés immenses à notre commerce » pour se procurer « les matières indispensables à notre industrie » ?[35] [35] Émile-Félix Fleury, Souvenirs du général comte Fleury,…

19 Aussi le Texas suscite-t-il des convoitises. Est-ce un hasard si Édouard Drouyn de Lhuys, le ministre des Affaires étrangères, demande à son corps diplomatique et consulaire en poste aux États-Unis de lui adresser autant d’informations que possible sur le Lone Star State ? N’insiste-il pas sur le besoin de renseignements du département sur les dispositions de ses habitants et ses capacités de production agricole ?[36] [36] Voir notamment AMAE, Mémoires et documents, États-Unis,…

Chose certaine, les riches terres à coton du Texas ont attiré l’attention du cabinet des Tuileries. À partir du printemps 1862, la France et l’Angleterre souffrent d’une grave pénurie de cette matière première à la suite de la rupture des approvisionnements américains consécutifs au blocus du Sud. La « famine du coton » provoque des difficultés dans les industries textiles du Lancashire, de Normandie et d’Alsace. La diversification des sources de ravitaillement, aux Indes, en Égypte et en Algérie, n’a pas donné entièrement satisfaction, la qualité supérieure du coton américain à fibres courtes étant bien reconnue[37] [37] Frank Owsley, King Cotton Diplomacy: Foreign Relations of…

Le Texas a pu faire figure de remède à ce mal. D’autant que la frontière du Rio Grande est connue pour être poreuse et que l’armée impériale, qui a reçu d’importants renforts au Mexique, est au faîte de sa gloire. Les Texans, qui plus est, semblent disposés à accueillir les Français comme des libérateurs et à leur faire des concessions en échange d’une alliance politique et militaire[38] [38] Galveston Tri-Weekly News, 31 mars 1863 ; Francis Lubbock,…

 Il resterait cependant à la France de créer le fait accompli avant la fin de la guerre civile américaine.

20 Voilà évidemment un rêve chimérique qui parie sur une résolution rapide de l’affaire mexicaine, laquelle, contre toute attente, s’enlise dans une impasse sanglante. Et pourtant, en mai 1863, les Français finissent par s’emparer de Puebla et à s’ouvrir la route de Mexico. Durant l’été, une assemblée de notables offre la couronne impériale à l’archiduc Maximilien, frère cadet de François-Joseph, l’Empereur d’Autriche. Sans considérer les alliés mexicains, le corps expéditionnaire compte près de trente mille soldats. Suite à ce succès, les Français concentrent leurs efforts dans le nord du pays, près de la frontière du Rio Grande, où les forces juaristes se sont repliées. La réaction du président Lincoln ne se fait pas attendre. Déjà, lorsque Juarez avait été renversé, l’administration fédérale avait rappelé son ambassadeur au Mexique et refusé ensuite de reconnaître le gouvernement provisoire mis en place par les Français. La colère de Lincoln n’a d’égale que son inquiétude. Et si le bruit qui court au sujet du Texas depuis l’affaire Théron avait un fond de vérité ?[39] [39] James M. McPherson, La Guerre de Sécession, Paris, Robert…

À Washington, le cabinet fédéral croit à l’imminence d’un « coup français » au Texas. Lincoln reste sur ses gardes. À la fin du mois de juillet 1863, le sujet est à l’ordre du jour dans une cellule de crise tenue à la Maison Blanche. « On dirait que Louis-Napoléon a la ferme intention de s’approprier le Texas » lance le secrétaire d’État Seward à ses collègues[40] [40] Gideon Welles, Diary of Gideon Welles, Boston, Houghton…

« On répète ici, écrit-il à l’ambassadeur américain à Paris pour tâcher d’en savoir davantage, que la France aurait l’intention de passer la frontière et d’enlever le Texas aux États-Unis. On nous annonce également qu’elle serait sur le point de conclure à une alliance entre le gouvernement provisoire du Mexique et les insurgés de Richmond »[41] [41] George D. Baker (ed. ), The Diplomatic History of the War…

La rumeur enfle pendant l’été. Pour s’assurer du soutien militaire de la France, répète-t-on dans la capitale fédérale, le Sud serait prêt à brader le Texas. L’alarme est vive auprès des cercles dirigeants de l’Union. Malgré les assurances du gouvernement impérial, Lincoln propose de procéder à des réajustements stratégiques et de lancer une vaste expédition au Texas, histoire de faire réfléchir les Français dans le cas où ils nourriraient effectivement le désir de franchir le Rio Grande. John Hay, son secrétaire, se rappellera que le chef de l’État désirait ardemment que des troupes fédérales occupent le Texas « au nez et à la barbe des Français »[42] [42] Tyler Dennett (ed. ), Lincoln and the Civil War in the Diaries…

La correspondance de Lincoln témoigne de son inquiétude tout au long de l’été 1863. Le 29 juillet, il écrit d’abord au ministre de la Guerre pour lui demander s’il serait possible de faire converger des troupes en direction du Texas[43] [43] Roy Basler (ed. ), The Collected Works of Abraham Lincoln,…

Le 5 août 1863, il s’ouvre du sujet au général Banks, qui occupe une partie de la Louisiane : « Les événements récents qui sont survenus au Mexique rendent une expédition militaire au Texas plus désirable que jamais… »[44] [44] Ibid. , p. 364. …

Quatre jours plus tard, Lincoln explique au général Grant, qui vient de prendre Vicksburg dans le Mississippi et se prépare à s’enfoncer dans le Vieux Sud, que la priorité doit désormais être de faire une démonstration de force dans le Lone Star State : « Au vu des derniers événements du Mexique, il me semble extrêmement urgent de rétablir l’autorité nationale dans l’ouest du Texas »[45] [45] John Nicolay, John Hay (eds), Abraham Lincoln: A History,…

 Le général Halleck, son principal conseiller militaire, partage largement son avis si l’on en croit les directives qu’il donne au commandant en chef des troupes fédérales sur le front de l’Ouest : « Dans le cadre de notre politique étrangère, et plus précisément dans le contexte de nos relations avec la France et le Mexique, nos troupes doivent de toute urgence occuper et tenir au moins une partie du Texas… ». En somme, Lincoln conçoit une opération préventive pour préserver l’intégrité du territoire national contre toute agression extérieure. Comme le résume à juste titre Seward, la priorité est « que la bannière étoilée flotte au moins quelque part au Texas… »[46] [46] Official Records…, op. cit. , series 1, XXVI, p. 673. …

Au total, le gouvernement de l’Union met au point quatre opérations militaires pour atteindre cet objectif. Ce sont les seules expéditions montées pour des mobiles de politique étrangère pendant le conflit. En septembre 1863, la première tentative nordiste se solde par un fiasco au col de Sabine, aux confins du Texas et de la Louisiane. Deux mois plus tard, Banks obtient de meilleurs résultats en s’emparant de Brownsville, près de la frontière mexicaine, même s’il ne parviendra jamais à mettre fin au trafic de contrebande de la Confédération. À la fin de l’année, les Fédéraux essuient un cuisant échec en tentant de reprendre Galveston. Il y a plus grave encore. Au printemps 1864, la campagne de la Red River s’achève dans un bain de sang pour les forces du général Banks, obligées de battre en retraite dans le plus grand désordre après la bataille de Mansfield. Les Français ne sont pas en reste, loin s’en faut. En septembre, la flotte du contre-amiral Bosse débarque à l’embouchure du Rio Grande et contraint les juaristes à évacuer Matamoros. Suite à ce coup de force, le général Castagny entre sans coup férir dans la ville. Du côté fédéral, le pire est alors à craindre. Au même moment, la cavalerie texane, sous les ordres du colonel Rip Ford, reprend le contrôle de Brownsville. Seul le grand fleuve sépare désormais les Français des Confédérés[47] [47] Jean Avenel, La campagne du Mexique (1862-1867). La fin…

Paradoxalement, c’est à partir de cette date que les rumeurs d’une intervention des troupes françaises en Louisiane cessent de courir. La France et les États-Unis sont décidés à éviter tout malentendu. Les revers du maréchal Bazaine au Mexique inquiètent Napoléon III. En Europe, les agissements de la Prusse ébranlent ses certitudes. Après les campagnes de Gettysburg et de Vicksburg, la victoire finale du Sud paraît improbable. En conséquence, Drouyn de Lhuys apporte un démenti qui paraît plus convaincant que les précédents : « La France ne voudrait pas recevoir le Texas en cadeau, même s’il s’accompagnait d’avantages pécuniaires. Elle n’en veut pas et ne pourrait pas l’avoir »[48] [48] AMAE, CP, États-Unis, 130, Drouyn de Lhuys à Mercier,…

suite. Le cabinet fédéral calme aussi le jeu. À Washington, Lincoln est préoccupé par la résistance opiniâtre que lui oppose le général Lee en Virginie et qui pourrait lui coûter sa réélection. Aussi Seward émet-il le vœu que les contingents fédéraux en garnison au Texas, si faibles soient-ils en nombre, observent la plus grande prudence et s’abstiennent de la moindre provocation[49] [49] Cité par Dean Mahin, One War at a Time…, op. cit. , p. …

Il faut cependant attendre la tragédie de Querétaro et le retrait des dernières troupes françaises en 1867 pour que les appréhensions du gouvernement américain se dissipent. Un mouvement offensif au nord du Rio Grande ? Après la reddition de Lee à Appomattox, en avril 1865, le cabinet de l’Union n’y croit pas mais entend néanmoins sécuriser sa frontière du Rio Grande en y envoyant une colonne de cavalerie sous les ordres du général Sheridan. Une démonstration de force qui intervient au moment où la garnison du colonel Jeanningros a dû évacuer Matamoros et où le cabinet des Tuileries accuse les Américains de soutenir Juarez en lui délivrant des armes et l’autorisation tacite de passer la frontière, chaque fois que les besoins de la guérilla l’exigent[50] [50] Cf. Alain Gouttman, La Guerre du Mexique…, op. cit. , p. …

En novembre 1865, alors que les Français entament leur retraite, le maréchal Bazaine n’hésite pas à transmettre un ordre que l’amiral Cloué n’osera pas exécuter : « Si de la rive du Texas l’on tire encore sur nos troupes, répondez, en rendant au moins coup pour coup… ». Ainsi fut évité un fâcheux incident diplomatique entre la France et les États-Unis[51] [51] Henri Buchard, L’amiral Cloué, sa vie, récits maritimes…

Les visées françaises sur le Texas au cours de la guerre de Sécession n’ont pas été que le fruit de l’imagination des autorités fédérales. À l’instar de ses prédécesseurs, Napoléon III s’est intéressé de près aux riches terres à coton du Lone Star State. Son rêve mexicain l’a certainement amené à nourrir de plus hautes ambitions sur le continent américain, à plus forte raison lorsqu’il a cru y avoir instauré un régime monarchique viable. La sécession lui a laissé les mains libres pour violer la doctrine Monroe. Sans doute a-t-il alors imaginé, dans un excès d’optimisme, qu’il pourrait trouver un arrangement avec les Confédérés, en échange d’une alliance défensive, pour que la France recouvre des points d’appui sur le pourtour du golfe du Mexique. Dans cette optique, on peut supposer que, malgré leur échec final, les opérations militaires lancées au Texas par Lincoln à partir de l’été 1863 ont considérablement refroidi ses ardeurs, au même titre que les difficultés croissantes du corps expéditionnaire français et la défaite annoncée du Sud. Bien qu’elle ait prêté une oreille complaisante aux appels à l’aide des dirigeants texans, la France du Second Empire n’a pu contempler les terres du Texas que de la berge opposée du Rio Grande.

4 commentaires pour Guerre civile américaine/150e: Quand la France pariait sur la désunion américaine (In Lafayette’s footsteps?: France’s ambivalent involvement in US civil war)

  1. jcdurbant dit :

    Voir aussi l’intéressant billet de Valeurs actuelles.

    Qui rappelle l’enjeu de ce dernier et minuscule ïlot artificiel (8 officiers, 75 fantassins et des réserves pour moins de 3 jours quelque 18 mois après la déclaration de sécession des Confédérés).

    Mais stratégique (parce située à l’entrée du port de Charleston, c’est-à-dire précisément en Caroline du Sud)et hautement symbolique parce que l’évacuation serait interprétée d’un côté comme un signe de faiblesse et de l’autre comme un encouragement pour d’autres États à rejoindre la Confédération mais inversement non réapprovisionnable sans risque de déclencher les hostilités.

    Sans compter, sur la question de l’esclavage dans les nouveaux territoires les nombreux compromis et tentatives de compromis:

    L’esclavage un débat aussi vieux que les États-Unis

    Le 18 février 1861, Jefferson Davis, élu de Caroline du Sud, prêtait serment au capitole de Montgomery, capitale de l’Alabama. Il devenait ainsi président des États confédérés d’Amérique. Cinq jours plus tard, Abraham Lincoln arrivait discrètement à Washington, en provenance de ses terres de l’Illinois, par le train ; sa dernière escale, à Baltimore, avait été un désastre, car leMaryland était de coeur avec les confédérés. Il avait été hué. Il débarqua de nuit à Union Station, la gare de la capitale, et s’installa à l’hôtel Willard, à côté de la Maison-Blanche.

    le président sortant réunissait une conférence destinée à éviter la guerre civile. Les délégués, parmi lesquels l’ancien président John Tyler, débattaient de l’esclavage. Le Nord, industrialisé, était décidé à l’abolir, tandis que le Sud, rural et qui avait besoin d’une main-d’oeuvre bon marché, entendait le maintenir. Les abolitionnistes s’opposaient à ce que l’esclavage soit autorisé dans les nouveaux territoires de l’Ouest acquis par les États-Unis, alors que les esclavagistes réclamaient le droit d’avoir des esclaves n’importe où dans le pays.

    Ce débat était aussi vieux que les États- Unis. On avait déjà cherché toutes sortes de compromis au fil des années. Ainsi, en 1820, le compromis dit du Missouri avait établi que l’esclavage serait illégal au nord du 36e parallèle, frontière méridionale du Missouri. Lorsque la guerre avec le Mexique prit fin en 1848, la superficie des États-Unis s’accrut sensiblement. La Californie et le Nouveau-Mexique (qui incluait aussi à l’époque les futurs États de l’Arizona, de l’Utah, du Nevada et du Colorado) demandèrent à se joindre à l’Union.

    Les planteurs sudistes exigèrent de pouvoir s’y installer avec leurs esclaves et proclamèrent qu’ils étaient prêts à faire sécession si on le leur interdisait. La discussion fut si tendue au Congrès qu’un sénateur brandit un revolver chargé en séance, alors que Jefferson Davis, futur président de la Confédération, provoquait en duel un député de l’Illinois !

    Pour éviter la rupture, on élabora un nouveau compromis en 1850, qui autorisa le retour à leur propriétaire des fugitifs capturés dans les États libres ; puis, en 1854, une loi Kansas-Nebraska cassa le compromis du Missouri, donnant aux habitants de ces deux États la liberté de décider de leur statut. On savait que Lincoln avait condamné l’esclavage depuis toujours. « Il ne peut y avoir aucun droit moral à ce qu’un homme fasse d’un autre un esclave », avait-il déclaré. Il l’avait dénoncé aussi bien lors de sa campagne infructueuse pour le Sénat en 1858 que lors de la présidentielle de 1860.

    Les délégués réunis par Buchanan accouchèrent d’un projet de 13e amendement à la Constitution qui en gros perpétuait l’esclavage dans le Sud, l’interdisait au Nord et autorisait son extension. La Chambre refusa d’en débattre et le Sénat le rejeta quelques heures avant l’investiture de Lincoln par 27 voix contre 7.

    En dépit de ses convictions abolitionnistes, Lincoln souhaitait éviter la guerre. Lorsqu’il prêta serment, le 4 mars 1861, par une journée froide et grise, au pied du Capitole de Washington encore en construction, il prononça un discours à la fois ferme et conciliant. Déclarant qu’il n’avait aucune intention de contester l’institution de l’esclavage dans les États où elle existait, il ajouta : « C’est entre vos mains, et pas entre les miennes, mes compatriotes mécontents, que repose la question capitale d’une guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas, vous n’aurez de conflit que si vous êtes vous-mêmes les agresseurs. »

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  2. […] l’Angleterre, les Etats-Unis,  la Suisse (1 mois, 100 morts), Israël (10 minutes, zéro morts) […]

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