Angélisme: Cachez ce réel que je ne saurai voir ! (Some peace theories are often unrecognized bellicosity)

Obama peace talks (cartoon)

Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Robespierre
Nous sommes ici aujourd’hui parce que le printemps de Prague – parce que la quête, simple et légitime, de liberté et de perspectives d’avenir – a couvert de honte ceux qui s’appuyaient sur le pouvoir des tanks et des armes pour écraser la volonté du peuple. Nous sommes ici aujourd’hui parce que, il y a vingt ans, les gens de cette ville sont descendus dans la rue pour réclamer la promesse d’un jour nouveau et les droits humains fondamentaux qui leur avaient été refusés depuis bien trop longtemps. Sametová revoluce (la « révolution de velours ») nous a enseigné beaucoup de choses. Elle nous a montré qu’une protestation pacifique pouvait ébranler les fondations d’un empire et révéler la vanité d’une idéologie. Elle nous a montré que de petits pays pouvaient jouer un rôle pivot dans les événements du monde, et que des gens jeunes pouvaient montrer le chemin pour surmonter d’anciens conflits. Et elle a prouvé que le pouvoir moral était plus puissant que n’importe quelle arme. (…) Tout comme nous nous sommes dressés au XXe siècle pour défendre la liberté, nous devons nous dresser ensemble au XXIe siècle pour vivre libres de toute peur. Et en tant que puissance nucléaire – en tant qu’unique puissance nucléaire ayant eu recours à l’arme nucléaire -, les Etats-Unis ont la responsabilité morale d’agir. Nous ne pouvons réussir seuls dans cette entreprise, mais nous pouvons la conduire. Ainsi, aujourd’hui, j’affirme clairement et avec conviction l’engagement de l’Amérique à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires. Ce but ne pourra être atteint avant longtemps, sans doute pas de mon vivant. Il faudra de la patience et de l’obstination. Mais maintenant, c’est à nous d’ignorer les voix qui nous disent que le monde ne peut pas changer. (…) Nous soutiendrons le droit de l’Iran à disposer d’une énergie nucléaire pacifique dans le cadre de contrôles rigoureux. Barack Hussein Obama (2009)
C’est la conception d’Obama pour le rôle des Etats-Unis dans le monde – de travailler avec les organisations multilatérales et les relations bilatérales de façon à être sûr que les mesures que nous prenons soient amplifiées. Ben Rhodes (porte-parole de la Maison Blanche pour la sécurité nationale)
L’Iran cherche à contacter les oppositions arabes pour influer sur l’issue des événements (…) bien que l’Iran n’ait pas de relations avec l’opposition, et dans certains cas de mauvaises relations avec les sunnites, avec les groupes de Frères musulmans ou d’autres groupes qui n’ont pas ses faveurs, il fait tout ce qu’il peut pour influer sur le résultat dans ces endroits. Hillary Clinton
Lorsqu’on est en désaccord profond avec quelqu’un, il faut lui parler directement. Barack Obama
Je pense aux frères. C’est ça la force du cinéma : quand on est cinéaste on peut mettre en lumière la parole de gens, la parole de frères, de moines ou d’autres personnes, on peut mettre cette parole en lumière et c’est une parole d’intelligence, c’est une parole qui dit simplement : il ne faut pas avoir peur des autres, il faut juste parler, et quand on se parle ça va. C’est un message de liberté, d’égalité et fraternité… Il y a des choses qui se passent en ce moment c’est un petit peu l’inverse, on se dit il faut avoir peur… Des choses immondes que j’entends, des remises de prix à des négationnistes, des choses immondes, des choses sournoises, comme Zemmour, ou des choses intolérables comme Hortefeux… [Applaudissements] Le cinéma français il est comme la France, il est divers, et je n’ai pas envie que dans la campagne électorale qui arrive, on dise du mal des Français musulmans. J’ai envie qu’on soit avec eux, c’est la leçon de ce film, et puis là je vais arrêter parce que je vais dire des bêtises…Xavier Beauvois
Combien de temps les Français supporteront-ils (…) de voir les bons apôtres de l’islam, du multiculturalisme et de l’immigration à tout crin, leur prêcher une théorie dont ils seraient bien incapables de vivre les applications ? Voilà des imbéciles qui croient que leur couleur leur donne le droit de crier plus fort que les autres ; des comédiennes au sein qui déborde, chantant les beautés du voile islamique ; des énarques qui envoient leurs gosses à l’Ecole Alsacienne, mais proposent des cours d’arabe à l’école publique ; des amuseurs publics qui vivent avenue Montaigne, et reprochent aux Français d’avoir peur dans le métro. Voilà ceux qui nous jugent aujourd’hui, voilà ceux qui, paradant derrière des micros, nous donnent des leçons, voilà ceux qui se promettent de foutre en l’air notre existence, sûrs d’être, quant à eux, totalement protégés des vicissitudes du commun des mortels. Malheur (…) à quiconque ose aujourd’hui refuser les raisonnements simplistes et les admirations obligatoires. Antigone (Riposte laïque)
Xavier Beauvois est à ce point imprégné par le pathos ambiant qu’il ne voit pas ce qu’il montre. Ce qu’il montre c’est quoi ? C’est l’échec du dialogue face à un fanatisme implacable. Alain Finkielkraut
Vous croyez, comme tous les pacifistes, que c’est vous qui désignez l’ennemi. Or c’est lui qui vous désigne. S’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes, et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. Julian Freund
Si le conflit est indépassable c’est que je me suis trompé, je n’ai plus qu’à me suicider. Jean Hyppolite
Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales. Raymond Aron
Tout comme le pacifiste découvre immédiatement l’ennemi chez celui qui n’admet pas sa conception de la paix, les idéologies de la société sans ennemi (par exemple le marxisme) maudissent la guerre, mais préconisent la révolution et exigent que les hommes s’entretuent en vue de mettre la guerre hors-la-loi. On a assez souvent signalé l’imposture que couvre cette attitude et, bien que cet argument appartienne à la polémique courante, il n’est pas inutile de l’évoquer, car il rappelle par trop le ridicule de la querelle hideuse entre Bossuet et Fénelon sur le… pur amour (que n’ont-ils commencé par s’aimer !). La chose la plus grave consiste cependant dans le ressentiment qu’engendre inévitablement la bonne conscience des partisans de ces idéologies : étant donné que leur fin est bonne et hautement humaine, les ennemis ne peuvent être que des criminels ou même l’incarnation du mal (…). C’est ainsi qu’on justifie au nom de l’humanité l’extermination inhumaine des ennemis, car tout est permis pour débarrasser le monde de ces hors-la-loi et hors-l’humanité qui, de ce fait, sont des coupables. Dans ces conditions la notion de paix perd toute signification, étant entendu que politiquement elle consiste en un contrat ou traité, ou plutôt la paix devient impossible. Comment pourrait-il en être autrement, puisque toute action de l’ennemi, fût-elle désintéressée et noble, devient automatiquement perverse, immorale et criminelle, tandis que toute action du révolutionnaire, même scélérate et atroce, devient sainte, juste et irréprochable ? Nier l’ennemi, c’est nier la paix. Il ne faudrait cependant pas jeter la pierre au seul marxisme par exemple, car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme dont l’un des principes essentiels est justement la négation de l’ennemi politique pour ne laisser subsister que les concurrents économiques. Julien Freund
On pourrait également montrer que la négation de l’ennemi est contenue dans le fait que la charte des Nations-Unies repose en principe sur une curieuse conception du statu quo. Elle demande aux membres de respecter l’intégrité territoriale des Etats : ce qui signifie que nul Etat ne saurait être amputé par la violence ou annexé de force par un autre. Or quel est le but de toute guerre (en dehors de la guerre civile) ? Ou bien la conquête, c’est-à-dire l’annexion territoriale, ou bien l’indépendance, c’est-à-dire la constitution d’un nouvel Etat qui se détache d’un autre. Si l’O.N.U. condamne la conquête, elle soutient par contre la guerre d’indépendance. Ce propos ne cherche pas à donner tort à l’O.N.U. sur ce point, mais à saisir sans ambages le phénomène de la guerre et à comprendre que certaines théories de la paix sont souvent un bellicisme qui s’ignore.
Nous touchons à la lumière de ces exemples, à l’équivoque fondamentale de l’O.N.U. : elle subit pratiquement la réalité de l’ennemi politique tout en le niant théoriquement. Autrement dit, elle reste un haut lieu de la politique, parce qu’elle n’arrive pas et ne peut parvenir à exorciser l’inimitié. Celle-ci demeure à l’arrière-fond de toutes les discussions et les commande, bien qu’on ne veuille pas le reconnaître explicitement. Si nous cherchions des preuves historiques de l’impossibilité d’une politique sans ennemi, nous pourrions entre autres invoquer celle-là. En vérité, une évidence n’a pas besoin de preuves. Ce qui nous paraît déterminant, c’est que la non reconnaissance de l’ennemi est un obstacle à la paix. Avec qui la faire, s’il n’y a plus d’ennemis ? Elle ne s’établit pas d’elle-même par l’adhésion des hommes à l’une ou l’autre doctrine pacifiste, surtout que leur nombre suscite une rivalité qui peut aller jusqu’à l’inimitié, sans compter que les moyens dits pacifiques ne sont pas toujours ni même nécessairement les meilleurs pour préserver une paix existante. On sait aujourd’hui que si les Français et les Anglais avaient eu une autre attitude lors de l’entrée des troupes allemandes dans la zone démilitarisée en 1935, on aurait peut-être réussi à faire tomber Hitler et ainsi empêché la guerre de 1939. Il y a également de fortes chances qu’une action offensive des Alliés les aurait fait passer pour coupables aux yeux de l’opinion mondiale. En général ; on ne connaît qu’après coup l’utilité d’une guerre préventive pour préserver la paix. Julien Freund
Cachez ce réel que je ne saurai voir !

A l’heure où nos nouveaux damnés de la terre viennent pour la énième fois d’exercer au couteau de boucher leur « droit de résistance contre l’occupation et ses crimes » face à cinq « colons » israéliens dont, selon la formule consacrée, deux adultes …

Pendant que, comme le rappelle JihadTV elle-même sur fond d’évidente et systématique subversion iranienne, la prétendue Communauté internationale nous refait pour les crieurs d’Alla Akbar libyens le coup des chiites irakiens de 1991 ou des musulmans bosniaques quatre ans plus tard  lâchement abandonnés, après avoir été incités à se révolter, aux griffes de Saddam ou de Milosevic …   

Retour, comme le prônaient récemment Alain Finkielkraut ou il y a peu Chantal Delsol, sur les analyses particulièrement à propos du polémologue schmittien disparu en 1993 Julien Freund.

Qui, au-delà de ses apparentes sympathies pour la nouvelle droite du GRECE, avait le mérite d’avoir bien perçu tant les inhérentes contradictions du Machin que cette étrange propension de nos démocraties post-modernes à se voiler la face devant ses pires ennemis.

Et surtout les aberrations auxquelles aboutissent nécessairement les illusions pacifistes, certaines « théories de la paix » se révélant n’être au bout du compte qu’un « bellicisme qui s’ignore » …

Un philosophe contre l’angélisme

Chantal Delsol

Le Figaro

19 février 2004

 Julien Freund avait commencé avec Jean Hyppolite sa thèse sur L’Essence du politique (1). Après quelque temps, il lui envoya les cent premières pages pour appréciation. Jean Hyppolite, en des termes inquiets, lui donna aussitôt un rendez-vous au Balzar. Il avait pris soin d’inviter aussi Canguilhem. Il s’agissait de révoquer son thésard : «Je suis socialiste et pacifiste», dit Hyppolite à Freund. «Je ne puis diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle on déclare : Il n’y a de politique que là où il y a un ennemi.» Freund étonné et dépité écrivit à Raymond Aron pour lui demander de diriger la thèse commencée, et celui-ci accepta. Des années plus tard, vint le moment de la soutenance, et Jean Hyppolite participait au jury. Il servit à Freund un discours sévère : «Sur la question de la catégorie de l’ami-ennemi, si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin.» Freund se défendit audacieusement : «Vous croyez, comme tous les pacifistes, que c’est vous qui désignez l’ennemi. Or c’est lui qui vous désigne. S’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes, et il vous empêchera même de cultiver votre jardin.» Hyppolite se dressa sur sa chaise : «Dans ce cas, affirma-t-il, il ne me reste plus qu’à me suicider».

Cette histoire authentique au détail près, est significative de la vie de Julien Freund. C’est un homme qui subit l’ostracisme pour des idées auxquelles ses adversaires vont finalement se rendre, mais après sa mort.

La description de la relation ami-ennemi comme fondement irréductible de la politique ressemble à cette époque à une provocation, elle indigne la cléricature régnante, elle installe Julien Freund dans une marginalité qui paraît alors définitive. En prétendant qu’il n’y a pas de politique sans reconnaissance de l’ennemi, Freund veut-il donc la guerre ? C’est assez pour le traiter de fasciste.

Freund a vécu à l’époque de la pensée marxiste triomphante. Or il est un fils d’Aristote. Il ne croit pas que les intellectuels et les politiques puissent régénérer l’humanité. Il cherche ce qui est : qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce qu’une société humaine ? Il s’intéresse à la réalité, devant laquelle il s’étonne, attitude philosophique. Comment se présente le monde humain ? C’est une diversité mouvante. Une pluralité de cultures. Ne pourrait-on réduire cette pluralité génératrice de conflits, l’éradiquer ? C’est bien ce qu’espère le marxisme. Freund croit bien en cette possibilité, mais au prix du pire asservissement. Pourquoi faut-il donc accepter la diversité qui porte la guerre en son sein ? Parce que l’humanité est incapable de répondre une bonne fois pour toutes, et d’une seule parole achevée, aux interrogations qui la tourmentent. Pluralité signifie pluralité des interprétations. Seul un oppresseur peut la réduire.

Le conflit est le corrélat de la diversité des pensées, et de la particularité de chaque culture. La politique au sens large de gouvernement signifie l’organisation d’une société particulière qui apporte, à travers sa culture, des réponses spécifiques aux questions que se posent tous les hommes, et se heurte par là à d’autres réponses différentes et tout aussi spécifiques. La politique au sens strict de gouvernement européen, inventée par les Grecs, signifie cette organisation qui accepte les débats d’interprétation au sein même d’une société et d’une culture.

En plein XXe siècle, à l’époque où les idéologies tiennent pour certain qu’en ce qui concerne l’homme, «tout est possible», Freund élabore une réflexion anthropologique et traque les détours d’une condition humaine, à partir de laquelle on s’aperçoit que tout n’est pas possible impunément. Et il empêche l’envol d’Icare vers des régions éthérées peuplées d’anges et saturées d’azur.

Il n’accepta jamais qu’on lui reproche son admiration pour la pensée de Carl Schmitt. Ses détracteurs étaient, selon l’expression désormais consacrée, antifascistes mais non pas antitotalitaires, et de surcroît jugeaient naturel, eux, d’admirer Heidegger. Ces hypocrisies le plongeaient dans des rires sonnants et des colères foudroyantes. Il avait un talent pédagogique incontestable, la passion de la transmission désintéressée : l’étudiant le moins académique, poursuivant sa thèse hors des sentiers officiels, il le conseillait avec autant de soin que s’il avait porté de grandes espérances. Ce talent de pédagogue l’emmenait vers les auditoires les plus simples, et les organisations paysannes savaient qu’il ne refusait aucune conférence.

Comme d’autres, j’ai admiré chez lui une pensée capable d’accepter avec bravoure la réalité humaine, à une époque où tant de grands cerveaux la fuyaient dans l’espoir insane de devenir des dieux. La vie de certains eût été plus tranquille s’ils ne l’avaient pas rencontré, car c’était cela qui transparaissait dans sa manière de fréquenter le monde hostile des idées : quoi qu’il lui en coûte, un esprit libre ne se rend pas.

Philosophe. (1) Les éditions Dalloz rééditent ce maître ouvrage, avec une postface de Pierre-André Taguieff (L’Essence du politique, 867 p. 45 €.)

Voir aussi:

Julien Freund, l’«inconformiste» capital 
Paul-François Paoli«Sachons être suspect»

Après un bref passage dans un parti de gauche après guerre, il abandonne la politique politicienne. Il a 28 ans et découvre Aristote. Devenu professeur de philosophie, il s’interroge sur ce qui constitue «l’essence» du politique. Il tombe sur un livre, Le Concept de politique, dont l’auteur, Carl Schmitt, lui est inconnu. Convaincu d’avoir découvert un penseur considérable pour qui le conflit est inhérent à la politique, il devient son ami. «Nous n’aurions pas été dans le même camp», lui écrit-il après avoir découvert le pot aux roses. Mais Schmitt le fascine pour sa subtilité. Il le fait connaître à Raymond Aron, qui, lui aussi, minimisera l’engagement nazi de Schmitt,esprit d’élite, mais violemment antisémite.

En 1965, Julien Freund présente son grand œuvre, L’Essence du politique, devant un jury de sommités, parmi lesquels Aron, Canguilhem, Paul Ricœur et Jean Hyppolite, penseur pacifiste qui affirmera que si le «conflit est indépassable c’est que je me suis trompé, je n’ai plus qu’à me suicider». Mais l’être humain n’est pas que conflictuel, il est aussi avide de réconciliation et de grâce. Catholique par sa mère, qui lui fera promettre d’aller à l’église toute sa vie, Freund est tiraillé entre sa vision tragique de l’histoire et son désir d’espérance. «L’homme est religieux, nous ne penserions pas l’immanence sans la transcendance», affirme-t-il.

Aristotélicien, machiavélien, aronien, schmittien, Freund n’est certes pas un homme de gauche. Dans les années 1980, les jeunes intellectuels de la nouvelle droite, parmi lesquels Alain de Benoist, lui rendent un hommage que Freund, sans toujours adhérer à leurs thèses, ne refuse pas, ce qui lui sera reproché par les lieutenants de la bien-pensance. Son grand livre sur la décadence, qui embrasse des pans entiers de la pensée humaine, de Thucydide à Toynbee, en passant par Ibn Khaldoun, Oswald Spengler et Paul Valéry, sera ignoré, ou sous-estimé. Il est vrai qu’il ne cachait pas son pessimisme quant à l’avenir de l’Occident. Julien Freund, qui se définissait comme «français et européen», «régionaliste et gaulliste», ne minimisait pas ses contradictions.

Aujourd’hui, des esprits aussi opposés que Michel Maffesoli ou la philosophe Chantal Delsol se réclament de lui. En une phrase Freund a livré un des secrets de sa vie : «Sachons être suspect. C’est le signe, aujourd’hui, d’un esprit libre et indépendant, surtout en milieu intellectuel.» À méditer…

(*) Aux Éditions Syros.

Julien Freund, au cœur du politique de Pierre-André Taguieff La Table ronde, 154 p., 18 €.

Voir enfin:

Julien FREUND : La négation de l’ennemi

21 mars 2010

Conséquences de la négation de l’ennemi

Il ne faudrait pas jeter la pierre au seul marxisme par exemple, car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme dont l’un des principes essentiels est justement la négation de l’ennemi politique pour ne laisser subsister que les concurrents économiques. Il n’est pas nécessaire de refaire, ici, du point de vue qui nous intéresse la critique de cette doctrine, Carl Schmitt l’ayant faite avec une rare pénétration. (…) Prenons simplement en bloc l’ensemble de la situation internationale telle qu’elle résulte des relations internationales instituées au lendemain de la guerre 1914-1918 (Traité de Versailles, Pacte Briand-Kellog, et SDN) ou au lendemain de la guerre de 1939-1945 (Procès de Nuremberg, ONU, etc.). Pour prévenir tout malentendu, disons tout de suite qu’il est hors de question de fournir ici une quelconque justification, même indirecte, aux atrocités de l’hitlérisme. Il s’agit seulement de saisir les erreurs commises par les rédacteurs des conventions internationales précitées, justement parce qu’elles s’inspirent de la négation de l’ennemi. Ce n’est pas parce que le nazisme est condamnable que la politique de ses vainqueurs est bonne.

Le traité de Versailles a rompu avec la tradition diplomatique normale et seule politiquement logique, en refusant de négocier avec le vaincu et en lui imposant purement et simplement les conditions du vainqueur. L’ennemi était nié puisqu’il perdait sa qualité d’interlocuteur politique pour devenir un coupable du point de vue d’une idéologie morale. Du même coup le traité de paix perdait toute signification, et la paix elle-même, puisqu’elle n’était plus une convention ou un contrat entre le vainqueur et le vaincu, prenait l’allure d’une condamnation prononcée par le procureur. Faute d’ennemi politique, le droit international perdait lui aussi sa signification pour devenir une espèce de droit pénal et criminel. Le pacte Briand-Kellog mettait la guerre hors-la-loi et tendait de ce fait, au moins théoriquement, à la suppression de l’ennemi. Il est vrai, ce traité condamnait seulement la guerre comme moyen de résoudre les différends internationaux et l’interdisait comme instrument de la politique nationale entre les Etats. Par contre, il sauvegardait le droit de légitime défense des Etats signataires et autorisait même l’emploi de la force en dehors de toute déclaration de guerre. N’insistons pas sur l’hypocrisie de cette dernière clause qui permettait à certains juristes de déclarer que l’entrée des troupes japonaises en Mandchourie en 1932 n’était pas un acte de guerre puisque les formes du pacte Briand-Kellog étaient respectées ! Passons aussi les nombreuses lacunes du point de vue de la sécurité collective qu’il prétendait garantir. Retenons seulement le non-sens politique qui résultait de la mise hors-la-loi de l’ennemi politique : un Etat avait la possibilité de menacer l’existence d’un autre Etat en usant de la contrainte économique et de moyens « subversifs » et si ce dernier, sentant que son existence était en jeu, ripostait par ces forces militaires en déclarant la guerre, il avait le désavantage non seulement de la victime de l’agression économique, mais aussi du coupable au regard du traité. A regarder les choses de près, ce pacte contenait en germe la notion de guerre froide puisqu’il aboutissait à l’instauration de relations internationales purement négatives qui n’étaient pas pacifiques, mais non plus reconnues comme belliqueuses. Ainsi, par l’élimination de l’ennemi au sens politique, la paix devenait avec la bénédiction de la conscience mondiale une espèce de guerre larvée. On peut faire des observations analogues à propos de la S.D.N. , surtout en ce qui concerne les tentatives pour définir juridiquement l’agresseur et remarquer que l’on risquait seulement de faire de l’ennemi politique un criminel et par voie de conséquence rendre les guerres plus odieuses.

Les principes de l’O.N.U. sont quelque peu différents de ceux de la S.D.N. D’un côté ils mettent en avant les aspects économiques et sociaux autant que militaires des problèmes internationaux ; de l’autre ils essayent de limiter, au moins en intention, le champ de manœuvre de la politique en se prononçant contre les zones d’influence, les coalitions et l’emploi de la force pour régler les différends internationaux et en donnant le droit d’intervenir dans les affaires intérieures des pays, au cas où la paix internationale se trouverait menacée. Malgré ces dispositions et quelques autres qui pourraient passer pour un progrès par rapport à l’institution de la S.D.N., l’O.N.U. n’a guère réussi dans ses entreprises, car elle est impuissante à honorer les buts en vue desquels elle a été créée. On met trop facilement ses échecs sur le compte de l’adhésion de trop nombreux pays nouvellement indépendants qui n’ont aucune expérience politique internationale et qui réagissent davantage en fonction des intérêts immédiats, du ressentiment contre les Occidentaux, ainsi que de l’agitation politique que du souci de la paix. Ce facteur a indéniablement contribué à l’incohérence de la politique générale de l’O.N.U. La cause principale tient cependant à la philosophie générale de cet organisme, identique à celle qui servait de base à la S.D.N. et au pacte Briand-Kellog, à savoir le juridisme pacifiste qui nie l’ennemi politique. La vocation de réunir tous les Etats du monde dans une même organisation internationale, appelée à préserver la paix, comporte déjà par elle-même cette négation. Il se trouve en outre que la doctrine politique dont se réclame la majorité relative, peut-être bientôt absolue, des membres de l’O.N.U. est le neutralisme conçu comme un refus de l’inimitié qui oppose les deux grandes puissances, l’U.R.S.S. et les U.S.A. Il s’agit pourtant dans ce dernier cas d’une inimitié politique classique : la puissance de l’un des deux grands Etats met par elle-même en question l’existence de l’autre. Pour comble, ces deux ennemis politiques virtuels (car il n’est pas besoin d’une guerre pour qu’il y ait inimitié politique) siègent ensemble et en personne au Conseil de Sécurité. Cette situation permet de camoufler leur inimitié, mais aussi de ne point régler les différends qui les opposent. On pourrait également montrer que la négation de l’ennemi est contenue dans le fait que la charte des Nations-Unies repose en principe sur une curieuse conception du statu quo. Elle demande aux membres de respecter l’intégrité territoriale des Etats : ce qui signifie que nul Etat ne saurait être amputé par la violence ou annexé de force par un autre. Or quel est le but de toute guerre (en dehors de la guerre civile) ? Ou bien la conquête, c’est-à-dire l’annexion territoriale, ou bien l’indépendance, c’est-à-dire la constitution d’un nouvel Etat qui se détache d’un autre. Si l’O.N.U. condamne la conquête, elle soutient par contre la guerre d’indépendance. Ce propos ne cherche pas à donner tort à l’O.N.U. sur ce point, mais à saisir sans ambages le phénomène de la guerre et à comprendre que certaines théories de la paix sont souvent un bellicisme qui s’ignore.

Nous touchons à la lumière de ces exemples, à l’équivoque fondamentale de l’O.N.U. : elle subit pratiquement la réalité de l’ennemi politique tout en le niant théoriquement. Autrement dit, elle reste un haut lieu de la politique, parce qu’elle n’arrive pas et ne peut parvenir à exorciser l’inimitié. Celle-ci demeure à l’arrière-fond de toutes les discussions et les commande, bien qu’on ne veuille pas le reconnaître explicitement. Si nous cherchions des preuves historiques de l’impossibilité d’une politique sans ennemi, nous pourrions entre autres invoquer celle-là. En vérité, une évidence n’a pas besoin de preuves. Ce qui nous paraît déterminant, c’est que la non reconnaissance de l’ennemi est un obstacle à la paix. Avec qui la faire, s’il n’y a plus d’ennemis ? Elle ne s’établit pas d’elle-même par l’adhésion des hommes à l’une ou l’autre doctrine pacifiste, surtout que leur nombre suscite une rivalité qui peut aller jusqu’à l’inimitié, sans compter que les moyens dits pacifiques ne sont pas toujours ni même nécessairement les meilleurs pour préserver une paix existante. On sait aujourd’hui que si les Français et les Anglais avaient eu une autre attitude lors de l’entrée des troupes allemandes dans la zone démilitarisée en 1935, on aurait peut-être réussi à faire tomber Hitler et ainsi empêché la guerre de 1939. Il y a également de fortes chances qu’une action offensive des Alliés les aurait fait passer pour coupables aux yeux de l’opinion mondiale. En général ; on ne connaît qu’après coup l’utilité d’une guerre préventive pour préserver la paix. En tout cas, la notion n’a rien d’absurde, quoi qu’on en dise, car trop souvent on ne voit dans le merveilleux de la fin ultime que les commodités paresseuses du passé.

Se tromper sur son ennemi par étourderie idéologique, par peur ou par refus de le reconnaître à cause de la langueur de l’opinion publique c’est, pour un Etat, s’exposer à voir son existence mise tôt ou tard en péril. Un ennemi non reconnu est toujours plus dangereux qu’un ennemi reconnu. Il peut y avoir de bonnes raisons à ne pas le reconnaître ouvertement, à condition que l’on prenne les mesures indispensables pour parer la menace. En tout cas, même si par un accord tacite les nations s’entendaient pour nier l’ennemi théoriquement, il n’en resterait pas moins présent pratiquement, comme le montre la politique des organisations que nous venons d’analyser. Ce moyen écarte peut-être provisoirement la guerre ; en revanche il contrarie également l’établissement de la paix au sens politique du terme. A dissimuler l’ennemi derrière le rideau de l’idéologie, du juridisme moral, on tisse de par le monde un réseau de relations qui ne sont ni celles de la guerre ni celles de la paix. La guerre froide ou respectivement la paix belliqueuse en sont la conséquence logique, avec tout le cortège des situations chaotiques, instables, irritantes et parfois grotesques. Pour l’instant le trouble qu’engendre le refus de reconnaître l’ennemi, se limite sur la scène internationale à quelques problèmes déterminés ; selon toute vraisemblance leur nombre s’accroîtra d’année en année, jusqu’au moment où la situation sera devenue tellement intolérable que les ennemis réels seront obligés de se reconnaître nettement. A ce moment nous saurons si la satisfaction artificielle que nous éprouvons chaque fois qu’un de ces problèmes s’embourbe dans l’indécision et dans la belligérance larvée aura été lucide ou non. Une chose est certaine : l’inimitié politique subsiste derrière le masque des organisations internationales. Il y aura donc aussi un vaincu de la guerre froide.

A n’en pas douter, les doctrines de la négation de l’ennemi reposent, aux yeux de beaucoup de leurs adeptes, sur des intentions bonnes et louables et ils les défendent avec une entière bonne foi. Il est également possible que dans la conjoncture actuelle, étant donné le nombre des partisans du neutralisme, et du socialisme entendu comme une construction de la société sans ennemi, la voie suivie dans la politique mondiale par les puissances ennemies soit la plus raisonnable et en même temps la plus politique, au regard des objectifs que l’une et l’autre veulent atteindre. Ce n’est pas notre rôle de porter un jugement sur cette attitude, mais d’en examiner les conséquences et de faire les rapprochements logiquement inévitables. Ce que nous contestons par contre, c’est la possibilité d’éliminer effectivement l’ennemi de la politique ; on peut seulement le nier théoriquement ou le voiler. Nous contestons également que cette dissimulation de l’ennemi constitue un progrès du point de vue du droit international ou de la moralité publique ou même qu’elle puisse passer pour une déchéance progressive ou une atténuation de l’inimitié politique. Bellum manet, pugna cessat. Il serait plus exact d’y voir une intensification et une exacerbation, car dès qu’on cherche à nier l’ennemi politique du point de vue du moralisme juridique on le transforme immanquablement en un coupable.

Non reconnaissance et culpabilité

Arrêtons-nous un instant à ce point. De tout temps les ennemis ont utilisé l’arme de la réputation pour se discréditer l’un l’autre en se qualifiant de perfide, de déloyal ou de parjure. Mais il faut bien comprendre le sens de ces épithètes. Elles ne sont pas spécifiquement morales, mais plutôt paramorales, car elles sont des prétextes ou motifs de l’hostilité visant à justifier du point de vue des intérêts de la collectivité la lutte entreprise ; elles indiquent que l’adversaire ne respecte pas les règles du jeu normal de la collision entre forces rivales ou de la coexistence de collectivités diverses. Non pas que le stratagème soit illicite ou répréhensible dans la guerre ou dans la diplomatie ; au contraire il fait la renommée des grands capitaines et des diplomates qui réussissent par ce moyen à donner une conclusion rapide aux conflits. C’est que, du point de vue politique, la fin de la guerre n’est pas la disparition collective par extermination physique de l’ennemi politique. La mort est donc le risque individuel que comporte l’usage de la violence en cas de guerre. C’est un fait que la violence s’accompagne souvent dans le feu de l’action d’actes de brigandage, de massacres inutiles, d’atrocités et d’horreurs, mais il est à noter que l’esprit politique, en tant qu’il est fondé sur la reconnaissance de l’ennemi, n’admet pas les exterminations massives et arbitraires qu’un vainqueur ordonne après la victoire. Les membres de la collectivité ennemie restent des hommes et ne sont pas, du point de vue strictement politique, l’objet d’une haine personnelle ni des victimes désignées à la vengeance. Une fois que le Dieu des armées a prononcé son jugement et que le traité de paix a reconnu le nouveau rapport des forces, il reste au vainqueur à consolider et à préserver sa puissance, au vaincu à retrouver celle qu’il a perdu ou en cas de conquête totale à se donner les moyens pour recouvrer son indépendance, si telle est la volonté secrète de la collectivité. Politiquement il n’existe pas d’ennemi absolu ou total que l’on pourrait exterminer collectivement parce qu’il serait intrinsèquement coupable. L’ennemi politique est une puissance collective que les autres puissances essayent d’empêcher de dominer exclusivement et qu’elles doivent ruiner le cas échéant s’il met en question leur propre existence politique. Le but de la guerre étant la conquête ou la défense de la patrie, elle perdrait toute signification si elle réduisait à néant l’objet de la conquête ou si elle considérait l’adversaire comme à être à exterminer après la victoire, donc après la guerre.

Voilà comment les choses se présentent du point de vue strictement politique. C’est une vérité d’expérience que d’autres facteurs non politiques, mais moraux, économiques, religieux ou idéologiques entrent également en jeu et modifient l’aspect de l’ennemi. Cependant, tant que l’élément politique reste prédominant, l’ennemi garde en général sa grandeur d’homme parce qu’il est reconnu. Il en va tout autrement lorsque les autres facteurs ou l’un d’entre eux acquièrent la suprématie, par exemple lorsqu’une civilisation conspire à réduire, voire à faire « dépérir » la politique. Alors commence le règne de la démesure et même de la démence, parce que l’ennemi devient absolu ou total. Quand le motif religieux est prédominant – guerre sainte, croisade, guerre de religion – l’ennemi est dégradé en être infâme, infernal et impie : l’incarnation du diable ou du mal. Quand une idéologie raciste prend le dessus, il devient un esclave par nature. Quand une idéologie morale ou humanitaire est souveraine, il devient un être intrinsèquement coupable, de sorte que l’on rend un service à l’humanité en le faisant disparaître – par euphémisme on dit : en l’immolant. Dans tous ces cas on se donne le droit de l’exterminer comme un malfaiteur, un criminel, un pervers ou un être indigne. C’est que toutes ces sortes d’idéologies comportent un élément étranger au politique : l’affirmation de la supériorité intrinsèque, arbitraire et combien dangereuse d’une catégorie d’hommes sur les autres, au nom de la race, de la classe ou de la religion. Le politique par contre ne reconnaît que la supériorité de la puissance. De ce point de vue, le jugement de la force est plus propre, plus juste et plus humain que celui qui se donne un autre critère de justification. Comme quoi il y a parfois de la barbarie et quelque chose d’odieusement sale dans l’éthique. Il n’est pas difficile de saisir la différence qui sépare la puissance proprement politique, telle qu’elle se déploie dans la guerre (y compris les atrocités inutiles dont les soldats se rendent souvent coupables), et celle qu’on exerce au nom d’une idéologie fondée sur la supériorité d’une race, d’une classe ou d’une église. La première est essentiellement spontanée et farouche, sauf la guerre elle-même (c’est pourquoi elle pose un problème particulier que nous étudierons plus loin), alors que l’autre est préméditée, systématique et organisée. L’une est pour ainsi dire sauvage car, lorsque la violence est déchaînée, il est difficile de contrôler les agissements de chaque soldat, l’autre est savante, intellectualisée, recherchée, calculée et d’autant plus implacable, barbare et révoltante qu’elle se donne un alibi grâce à des justifications éthiques ou religieuses préalables. Il y a entre ces deux sortes de violences la même différence qu’entre un crime passionnel et la torture. La non reconnaissance de l’ennemi implique généralement l’intention terroriste, parce que la terreur cherche des justifications ailleurs que dans sa puissance politique, à savoir dans une fin qui la transcenderait.

Il est inutile de se voiler les yeux ; depuis près de deux siècles, exactement depuis la Révolution française, la politique s’exerce au nom d’une conception prétendue plus humaine, dénature l’inimitié et la rend plus cruelle, occupée qu’elle est à découvrir des coupables. De ce point de vue la lecture des écrits de ceux qui passent pour des autorités révolutionnaires est tout à fait significative et instructive. Prenons seulement l’exemple de Robespierre et feuilletons ses discours. Il ne parle presque jamais de l’ennemi sans y ajouter les épithètes de scélérat, criminel, brigand et assassin ou sans le traiter de corrompu, vicieux, immoral, etc. Dans quel but ? Il l’indique lui-même dans son discours Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention dans l’administration intérieure de la République : « Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie ». Il ne s’agit plus de combattre l’ennemi simplement parce qu’il est puissant, mais parce qu’il est coupable en vertu de son appartenance à une collectivité, à une classe, à un groupement qui est mauvais en soi. Nous, modernes, devons à la diffusion de cette idéologie révolutionnaire contradictoirement humanitariste et terroriste, de ne plus saisir clairement l’essence du politique. Il est vrai, cette situation est historique et elle peut changer avec le temps. C’est qu’il ne s’agit pas là d’une véritable nouveauté, car l’humanité a connu d’autres périodes de ce genre (les croisades, les guerres de religion, etc.). En tout cas cette moralisation de la politique ne vaut pas mieux que la politisation de la morale : dans les deux cas il s’agit d’une confusion des essences suscitant plus de problèmes qu’elle n’en résout et plus d’horreurs qu’elle n’en fait cesser. Il me semble cependant que les hommes y trouvent leur compte car, à tout prendre, ils ont davantage besoin de croire que de comprendre. C’est pourquoi les machiavéliens, les hobbesiens et autres wébériens n’auront jamais l’audience des prophètes et des inspirés de la politique.

Il est à noter que le développement du droit international moderne contribue à son tour à transformer l’ennemi politique en un coupable, du point de vue éthico-juridique, sous prétexte de le nier.

La tendance est à la multiplication des conférences, rencontres et colloques internationaux avec l’espoir que ces réunions prépareront la constitution d’organismes internationaux capables de résoudre pacifiquement les conflits. Si souhaitables et utiles que soient ces assemblées périodiques dans le cadre des connaissances scientifiques, médicales, techniques et autres, on aurait tort de croire qu’on pourrait résoudre définitivement par cette voie les problèmes politiques. La discussion n’est pas la solution des problèmes de puissance, car elle n’a de sens qu’à la condition que les interlocuteurs admettent les mêmes présuppositions, sinon elle tourne à un dialogue de sourds. Plus exactement, cette procédure se donne pour résolu le problème qui est précisément à résoudre, à savoir celui de l’ennemi politique. Prenant prétexte de ces innovations, le droit international qui régit les organisations politiques internationales actuelles, en adopte aussi l’esprit : partant de l’idée de l’égalité en droit des souverainetés et du refus de l’ennemi politique, il espère résoudre les conflits de puissance par la voie pacifique et juridique de l’arbitrage. Quelque séduisant que soit ce principe, il n’est pas viable pratiquement et surtout ses promesses sont plus illusoires que réelles.

En effet, le droit international moderne se croit en mesure de pouvoir éliminer l’ennemi en prenant modèle sur le droit interne des Etats qui se caractérise justement par la négation de l’ennemi intérieur. La question est de savoir si l’assimilation de ces deux espèces de droit est réalisable et judicieuse. Il est à noter en premier lieu que le droit interne de l’Etat moderne a pour fondement, comme nous le verrons encore, la négation de l’ennemi intérieur (sans pouvoir le vaincre définitivement), mais parallèlement cette négation prend tout son sens par l’affirmation de l’ennemi extérieur. Or, le droit international moderne prétend au contraire éliminer cet ennemi extérieur. Cette différence indique déjà clairement que le rapprochement entre les deux droits est peu solide. En second lieu, l’Etat moderne est une connexion de divers monopoles, celui du pouvoir législatif, de la souveraineté, de la violence physique légitime. Une organisation internationale d’Etats ne possède point ces attributs. L’assemblée générale de l’O.N.U. par exemple prend des résolutions : ce ne sont pas des lois au sens exact du mot. Un groupement d’Etats souverains ne devient pas, en vertu de l’association, une entité souveraine au sens politique du terme. Non seulement il lui manque la base territoriale indispensable, mais encore le pouvoir de contrainte et tous les attributs de Ce que Bodin appelle le « droit gouvernement ». Quand on entre dans les détails le contraste devient plus frappant, surtout en ce qui concerne le problème du pouvoir judiciaire et l’arbitrage. Dans un Etat le juge prononce la sentence au nom d’une loi qui est la même pour tous, c’est-à-dire que devant elle les deux parties en conflit ou en procès sont des sujets et non des personnes souveraines ; de plus le verdict du juge ne constitue pas un acte de souveraineté politique, puisque le pouvoir du juge est réglé et octroyé par le souverain et que, même si le juge décide e toute indépendance, il reste soumis à la loi et à l’autorité transcendante de l’Etat, lequel possède seul les moyens de contrainte nécessaires pour faire exécuter la sentence. Rien de tel dans le droit international régissant une organisation internationale d’Etats. Les parties en conflit peuvent ou non accepter la sentence du juge ou de l’arbitre, car la norme au nom de laquelle celui-ci se prononce n’a point le caractère obligatoire d’une loi interne. Pour un Etat il ne saurait d’ailleurs exister que des lois internes, car une loi externe consacrerait son hétéronomie, lui ferait perdre sa souveraineté et le nierait comme Etat. Quand deux Etats se présentent devant une juridiction internationale, ils ne comparaissent pas en qualité de sujets soumis à une même loi, mais en tant qu’entités politiquement souveraines. Si les Etats n’avaient plus la liberté d’accepter ou de refuser la sentence, la décision du juge deviendrait un acte de souveraineté proprement politique, tout comme l’appel à une éventuelle contrainte pour faire appliquer la sentence. Ce dernier point pose en outre un problème déterminant du point de vue qui nous intéresse ici. Supposons que l’organisation internationale décide d’imposer par la force le verdict de l’arbitrage contre la volonté de l’Etat mis en cause ; il en résulterait un acte d’hostilité que l’arbitrage est justement censé supprimer. Une pareille conduite fera donc surgir l’inimitié que le droit international moderne prétend nier. C’est dire qu’il est absurde de vouloir calquer l’élimination de l’ennemi extérieur par le droit international sur la négation de l’ennemi intérieur par le droit interne des Etats. Il apparaît ainsi que le problème de l’inimitié politique jette le droit international moderne dans une contradiction qu’il ne peut lever, tant qu’il accepte le principe de la souveraineté des Etats. Et s’il nie cette souveraineté, il perd sa qualité de droit international.

En dehors de la dissolution pure et simple comme il a été de la S.D.N., il n’y a pour une organisation internationale d’Etats souverains que deux possibilités. Ou bien elle évolue vers un Etat mondial unique confisquant à son profit toute la souveraineté politique – ce qui signifie selon toute vraisemblance la domination impérialiste d’une puissance particulière. Cette constitution de l’organisation mondiale en une unité politique unique impliquerait, en même temps que la disparition de toute souveraineté concurrente, la suppression de tout ennemi extérieur ainsi que de tout droit international. La démonstration serait alors faite de la corrélation entre pluralité de souverainetés, inimitié extérieure et droit international. Néanmoins cet Etat mondial continuerait à agir en tant qu’entité politique aussi longtemps que subsisterait le risque d’inimitié intérieure. Ou bien l’organisation mondiale reste ce qu’elle est : un trait d’union commode entre unités politiques souveraines, qui peuvent discuter dans son cadre des différends internationaux et contribuer à la recherche d’une solution qui ne sera jamais viable que si les Etats en cause l’acceptent librement. En ce cas le risque d’inimitié extérieure est insurmontable et l’arbitrage ne sera jamais qu’un palliatif précaire et incertain. En effet, on ne peut à la fois respecter l’égalité juridique des souverainetés et imposer à l’une d’entre elles, de l’extérieur, un arbitrage qui la nie. Qu’on le veuille ou non, le principe de la possibilité d’intervenir dans les affaires intérieures d’un pays en cas de menace pour la paix internationale comporte de toute évidence, si le pays en cause la refuse, le risque d’inimitié que l’arbitrage voudrait éliminer. Encore faut-il s’entendre sur la notion de « l’égalité des souverainetés ». Elle n’est politiquement qu’un subterfuge juridique si l’on croit qu’elle pourrait égaliser les puissances politiques respectives des membres. Il s’en faut de beaucoup que les souverainetés soient politiquement équivalentes. Pensons seulement à ce qui pourrait arriver (cette éventualité n’est pas absurde) si la puissance politique d’un membre de l’organisation mondiale était supérieure aux puissances réunies de tous les autres membres et si elle pouvait exercer dans des limites tolérable son hégémonie. Cette possibilité montre mieux que n’importe qu’elle démonstration logique que la souveraineté est essentiellement un concept politique et non juridique. En tout état de cause, la faiblesse des souverainetés et leur inégalité politique fondée sur la puissance que chacune représente. Toutes les illusions qu’engendre la paix par le seul arbitrage viennent de la négligence du facteur politique.

Cela dit, il n’est pas question de nier l’utilité et même la nécessité des rencontres internationales ou même de négliger leur rôle parfois essentiel. Une telle attitude serait contraire à la méthode phénoménologique. Au surplus, il y a toujours eu au cours de l’histoire des entretiens et des dialogues entre les Etats, du fait que la diplomatie et la négociation ont toujours été des moyens politiques de régler les différends politiques, voire même d’accroître la puissance d’une unité politique. Malgré tout, si la diplomatie nie l’ennemie elle ne peut aboutir à une solution proprement politique. La nécessité de reconnaître l’ennemi est encore plus indispensable pour elle que pour la lutte armée. On peut s’en rendre compte en analysant les raisons des échecs des rencontres internationales durant la période dite de guerre froide. Il serait trop long d’entrer ici dans le détail pour illustrer à l’aide d’exemples l’inévitable carence de la diplomatie dans ce cas. Le fait est que les relations internationales sont très souvent fondées de nos jours sur la négation ou la non reconnaissance de l’ennemi. Du point de vue auquel nous nous plaçons ici, nous ne pouvons qu’enregistrer cette situation comme une des manières dont l’activité politique s’accommode. En effet, nous n’avons à justifier ou à déprécier quoi que soit, mais uniquement à comprendre, du point de vue politique, les conséquences de la négation et de la non reconnaissance de l’ennemi, à savoir le développement de la notion de culpabilité collective et la dénaturation de la lutte proprement politique en des conflits qui déprécient l’être humain, du fait qu’il appartient à une autre nation, une autre race ou une autre classe ou simplement du fait qu’il se réclame d’une autre conception du monde. De ce point de vue il semble que le principe de la reconnaissance de l’ennemi du droit international classique devient un élément politiquement déterminant, il est vain d’espérer que l’arbitrage puisse devenir un moyen efficace de régler les différends internationaux, surtout que, de toute manière, il ne saurait jamais être l’équivalent d’une décision politique. L’arbitre international ne peut tout au plus qu’être un souverain occasionnel dans un litige déterminé et limité, à la condition que les parties reconnaissent son autorité ; il ne peut l’être dans la durée, ainsi que l’exige le concept politique de souveraineté dans le cas de la division du monde en de multiples Etats indépendants. Rien de peut remplacer une décision politique qu’une autre décision du même genre. Un juge applique des normes existantes, il n’est pas le créateur de nouvelles normes à l’instar du politique. Une sentence n’est pas une décision car celle-ci n’est pas liée à une procédure.

L’obstacle de la souveraineté est un autre prétexte pour transformer l’ennemi politique en coupable. Puisqu’aucune organisation mondiale ne saurait subsister comme telle sans respecter la souveraineté des Etats-Membres, à l’exception de l’Etat unique universel, il va de soi qu’un Etat aura toujours raison juridiquement même s’il fait une politique qui déplait à la majorité ou au groupe le plus influent de l’organisation et même lorsqu’il contrevient dans ses affaires intérieures à l’esprit de l’organisation. A quel moment, en effet, la politique intérieure d’un Etat constitue-t-il une menace pour la paix internationale ? A défaut de critères vraiment positifs, c’est l’appréciation discrétionnaire et subjective des divers membres de l’organisation qui devient déterminante, sans pouvoir pour autant prétendre à l’efficacité. Il est clair que, dans ces conditions, ce droit de regard est davantage un exutoire des passions politiques qu’une disposition réellement applicable. Ou plutôt elle est surtout un moyen de pression politique au nom de la conscience mondiale, laquelle correspond moins en général à l’esprit universaliste de l’organisation qu’elle n’est un travestissement idéologique des intérêts du plus grands nombre ou du groupe d’Etats le plus influent. Il en résulte que, faute de pouvoir agir juridiquement contre le ou les membres récalcitrants, on les condamne moralement au nom de cette prétendue conscience mondiale dont le contenu varie avec les hasards de la politique et les alliances momentanées, en même temps qu’elle exprime les inimitiés latentes entre membres et groupe de membres. Cette pseudo-justice dispose d’ailleurs de tout un arsenal de concepts qui passent pour diffamatoires suivant que l’on appartient à un camp ou à l’autre : colonialisme, impérialisme, capitalisme, communisme, totalitarisme, despotisme, etc. En réalité, ce vocabulaire permet surtout de parler de l’ennemi par prétérition, étant donné qu’à l’intérieur de l’organisation mondiale il ne convient pas que les groupes opposés se reconnaissent tout haut et individuellement comme ennemis politiques.

Il n’y a pas de doute que ce semblant de morale sociale s’avère assez souvent politiquement payant. Aucun pays, à moins qu’il n’élève l’arrogance au niveau d’une méthode de politique internationale, n’aime passer pour coupable, fût-ce par simple manœuvre, car cette mise en accusation publique constitue une perte de puissance. Ainsi l’Allemagne a perdu pendant la guerre de 1914-1918 un grand nombre d’atouts parce que les Alliés avaient réussi à la discréditer au nom de la morale internationale. Depuis lors, ce procédé est entré dans les mœurs internationales et sert parfois de moyen pour mettre en question l’existence politique d’une collectivité. C’est pourquoi l’appel à la conscience appartient davantage au domaine de la ruse politique qu’à celui de la morale proprement dite. Avec le développement et la prospérité des polémiques idéologiques cette méthode s’est encore renforcée. En effet, le mot d’ordre n’est plus seulement d’instaurer la paix, mais encore la justice internationale. Ce qui fait que certains groupes de nations ont tendance à s’ériger en juges des autres, à trouver des coupables dans chaque conflit que d’essayer de le régler, car là où il y a des juges il faut aussi des coupables. A coup sûr, la polémique gagne à ce jeu, non la paix et la justice. D’ailleurs l’association de ces deux derniers concepts ne va pas sans difficultés. Les moyens les plus pacifiques ne sont pas nécessairement les plus appropriés pour faire régner la justice et il arrive parfois que pour établir la paix politique il faille transiger avec les exigences de la justice. Ici aussi il faut savoir ce que l’on veut, car la guerre peut avoir pour origine un conflit entre la paix et la justice. Il est en effet bien rare que les nations, quelles qu’elles soient, qui distribuent à discrétion la culpabilité, ne tombent pas elles-mêmes sous les mêmes chefs d’accusation dont elles accablent les autres, non seulement au regard de leur histoire passée, mais aussi présente. On peut même se demander si les nations n’ont pas besoin de vilipender les autres pour dissimuler leurs propres tares. Les crimes nazis sont inqualifiables et il faut avoir soi-même l’âme criminelle pour leur trouver un soupçon d’excuse. Mais que dire des Etats-Juges du procès de Nuremberg qui ont à leur actif le massacre de Katyn et celui de populations entières du Caucase ou la bombe d’Hiroshima ? Bien d’autres pays, y compris les partisans du neutralisme actif, pourraient tomber sous les mêmes chefs d’accusation. Ces propos n’ont rien de démagogique, tant il est vrai que la démagogie consiste à flatter certaines passions au détriment de la lucidité. En aucun cas en effet, le meurtre par égoïsme n’excuse le meurtre par intérêt ou par idéologie. Il y a de l’imposture dans cette justice politique qui fait de tous les hommes, suivant qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre catégorie sociale, ou bien des innocents ou bien des coupables. Non seulement « aucun politique ne peut se flatter d’être innocent » (Merleau-Ponty), mais aucun pays ne peut en remontrer aux autres sur le chapitre de ce qu’on appelle la morale collective ou sociale. Il est donc bien vrai que la culpabilité est surtout une arme politique servant à dégrader l’homme dans l’ennemi.

Si la morale et la religion peuvent servir à humaniser l’action politique, elles peuvent aussi avoir l’effet inverse, lorsqu’elles suppriment ce qu’il y a de noble dans l’ennemi en salissant l’homme. C’est pourquoi les guerres de religion ou celles menées au nom de l’humanité ou d’une idéologie (de race, de classe ou autre) sont généralement les plus affreuses. Il ne suffit pas de condamner les abus au nom de la morale car il y a aussi des abus de la morale. Des auteurs comme De Maistre ou Proudhon qui ont reconnu ce qu’il y a de divin dans l’épreuve de force, dans la puissance, et qui ont vu « l’affinité entre guerre et justice » sont souvent beaucoup plus humains que les idéologues de la justice qui ne réussissent le plus souvent qu’à caricaturer l’ennemi politique. Cela apparaît avec le plus d’évidence lorsqu’on pousse aux conséquences extrêmes la notion de culpabilité appliquée unilatéralement à l’ennemi politique. On aboutit, en effet, au paradoxe qu’il serait permis d’exterminer un groupe ou une classe sociale au nom de l’humanité, puisque l’on ne tue pas pas un ennemi mais un coupable. Finalement – et nous rencontrons déjà des indices de cette évolution – le soldat n’aura plus une fonction militaire, mais celle de policier et de bourreau. Telle est la logique : une société sans ennemi qui voudrait faire régner la paix par la justice, c’est-à-dire par le droit et la morale, se transformerait en un royaume de juges et de coupables. Loin que la justice tiendrait lieu de politique, on assisterait à une parodie de la justice et de la politique. Ne médisons donc pas trop du passé. Nos grands-pères et arrière-grands-pères étaient certainement aussi intelligents que nous. D’être nés au XXe siècle n’est pas un exploit qui nous est imputable. Rien ne nous assure que nous ferons mieux que nos ancêtres avec nos idées politiques. Le plus grand génie en mathématiques doit commencer par apprendre la table de multiplication et l’on voudrait nous faire croire que le progrès politique dépend d’une rupture totale avec le passé ! Il est insensé de faire de l’humanisme contre l’homme.

L’explication de la notion d’ennemi politique comme une collectivité qui met en question l’existence politique d’une autre collectivité nous a permis de mettre en évidence un élément essentiel : dès que la morale ou l’idéologie prennent le pas sur la puissance, le diplomate ou le guerrier disparaissent derrière le justicier. Cela signifie, comme nous l’avons vu, que la tentation de faire de l’autre un ennemi absolu est la conséquence de l’intervention de la morale, de la religion ou de l’idéologie dans l’activité politique, car du point de vue strictement politique il n’y a point d’ennemi absolu ou total. Il ne saurait pas y en avoir, puisqu’il n’y a pas non plus d’amitié politique ou d’alliance absolue.

A l’heure où nos nouveaux damnés de la terre viennent pour la énième fois d’exercer leur droit de résistance contre l’occupation et ses crimes au couteau de boucher face à cinq colons israéliens dont, selon la formule consacrée, deux adultes …

Retour, comme le prônaient récemment Alain Finkielkraut ou il y a quelques années Chantal Delsol, sur les analyses particulièrement à propos du polémologue schmittien disparu en 1993 Julien Freund.

Qui, au-delà de ses apparentes sympathies pour la nouvelle droite du GRECE, avait le mérite d’avoir bien perçu tant les inhérentes contradictions du Machin que cette étrange propension de nos démocraties post-modernes à se voiler la face devant ses pires ennemis.

Et surtout les inepties ausquelles aboutissent nécessairement les illusions pacifistes, certaines théories de la paix se révélant n’être au bout du compte qu’un « bellicisme qui s’ignore »

Un philosophe contre l’angélisme

Chantal Delsol

Le Figaro

19 février 2004

Julien Freund avait commencé avec Jean Hyppolite sa thèse sur L’Essence du politique (1). Après quelque temps, il lui envoya les cent premières pages pour appréciation. Jean Hyppolite, en des termes inquiets, lui donna aussitôt un rendez-vous au Balzar. Il avait pris soin d’inviter aussi Canguilhem. Il s’agissait de révoquer son thésard : «Je suis socialiste et pacifiste», dit Hyppolite à Freund. «Je ne puis diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle on déclare : Il n’y a de politique que là où il y a un ennemi.» Freund étonné et dépité écrivit à Raymond Aron pour lui demander de diriger la thèse commencée, et celui-ci accepta. Des années plus tard, vint le moment de la soutenance, et Jean Hyppolite participait au jury. Il servit à Freund un discours sévère : «Sur la question de la catégorie de l’ami-ennemi, si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin.» Freund se défendit audacieusement : «Vous croyez, comme tous les pacifistes, que c’est vous qui désignez l’ennemi. Or c’est lui qui vous désigne. S’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes, et il vous empêchera même de cultiver votre jardin.» Hyppolite se dressa sur sa chaise : «Dans ce cas, affirma-t-il, il ne me reste plus qu’à me suicider».

Cette histoire authentique au détail près, est significative de la vie de Julien Freund. C’est un homme qui subit l’ostracisme pour des idées auxquelles ses adversaires vont finalement se rendre, mais après sa mort.

La description de la relation ami-ennemi comme fondement irréductible de la politique ressemble à cette époque à une provocation, elle indigne la cléricature régnante, elle installe Julien Freund dans une marginalité qui paraît alors définitive. En prétendant qu’il n’y a pas de politique sans reconnaissance de l’ennemi, Freund veut-il donc la guerre ? C’est assez pour le traiter de fasciste.

Freund a vécu à l’époque de la pensée marxiste triomphante. Or il est un fils d’Aristote. Il ne croit pas que les intellectuels et les politiques puissent régénérer l’humanité. Il cherche ce qui est : qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce qu’une société humaine ? Il s’intéresse à la réalité, devant laquelle il s’étonne, attitude philosophique. Comment se présente le monde humain ? C’est une diversité mouvante. Une pluralité de cultures. Ne pourrait-on réduire cette pluralité génératrice de conflits, l’éradiquer ? C’est bien ce qu’espère le marxisme. Freund croit bien en cette possibilité, mais au prix du pire asservissement. Pourquoi faut-il donc accepter la diversité qui porte la guerre en son sein ? Parce que l’humanité est incapable de répondre une bonne fois pour toutes, et d’une seule parole achevée, aux interrogations qui la tourmentent. Pluralité signifie pluralité des interprétations. Seul un oppresseur peut la réduire.

Le conflit est le corrélat de la diversité des pensées, et de la particularité de chaque culture. La politique au sens large de gouvernement signifie l’organisation d’une société particulière qui apporte, à travers sa culture, des réponses spécifiques aux questions que se posent tous les hommes, et se heurte par là à d’autres réponses différentes et tout aussi spécifiques. La politique au sens strict de gouvernement européen, inventée par les Grecs, signifie cette organisation qui accepte les débats d’interprétation au sein même d’une société et d’une culture.

En plein XXe siècle, à l’époque où les idéologies tiennent pour certain qu’en ce qui concerne l’homme, «tout est possible», Freund élabore une réflexion anthropologique et traque les détours d’une condition humaine, à partir de laquelle on s’aperçoit que tout n’est pas possible impunément. Et il empêche l’envol d’Icare vers des régions éthérées peuplées d’anges et saturées d’azur.

Il n’accepta jamais qu’on lui reproche son admiration pour la pensée de Carl Schmitt. Ses détracteurs étaient, selon l’expression désormais consacrée, antifascistes mais non pas antitotalitaires, et de surcroît jugeaient naturel, eux, d’admirer Heidegger. Ces hypocrisies le plongeaient dans des rires sonnants et des colères foudroyantes. Il avait un talent pédagogique incontestable, la passion de la transmission désintéressée : l’étudiant le moins académique, poursuivant sa thèse hors des sentiers officiels, il le conseillait avec autant de soin que s’il avait porté de grandes espérances. Ce talent de pédagogue l’emmenait vers les auditoires les plus simples, et les organisations paysannes savaient qu’il ne refusait aucune conférence.

Comme d’autres, j’ai admiré chez lui une pensée capable d’accepter avec bravoure la réalité humaine, à une époque où tant de grands cerveaux la fuyaient dans l’espoir insane de devenir des dieux. La vie de certains eût été plus tranquille s’ils ne l’avaient pas rencontré, car c’était cela qui transparaissait dans sa manière de fréquenter le monde hostile des idées : quoi qu’il lui en coûte, un esprit libre ne se rend pas.

Philosophe. (1) Les éditions Dalloz rééditent ce maître ouvrage, avec une postface de Pierre-André Taguieff (L’Essence du politique, 867 p. 45 €.)

Voir aussi:

Voir enfin:

Le point de vue de Carl Schmitt

Le point de vue de Carl Schmitt

David Cumin

Spécialiste de droit constitutionnel et de droit international mais aussi politologue, philosophe, théologien et historien, Carl Schmitt fut le témoin engagé d’une époque tragique. Le publiciste allemand a 26 ans en 1914, 61 en 1949 : sa vie d’homme a été plongée dans la longue « guerre civile européenne » du xxe siècle. Il a ainsi consacré une part substantielle de son œuvre à l’étude des différentes formes d’hostilité et de belligérance dont il fut l’observateur attentif, de la Première Guerre mondiale à la guerre froide et à la guerre révolutionnaire (guerres de Corée, d’Indochine et d’Algérie) en passant par les tensions et conflits de l’entre-deux-guerres (occupation de la Rhur, conflit sino-japonais, guerre d’Espagne) et par la Seconde Guerre mondiale

Une œuvre dominée par le concept d’ennemi

L’importance accordée par l’auteur au concept d’ennemi, notamment dans les relations internationales, s’explique par le contexte historique, mais aussi par sa biographie politique et intellectuelle. Marquée par un catholicisme contre-révolutionnaire, le nationalisme, l’antilibéralisme et l’antimarxisme, l’œuvre du savant est une sorte de regard de l’ennemi sur la modernité. D’où l’attirance précoce pour le fascisme italien et le ralliement au national-socialisme en 1933. Un autre facteur explicatif est sans doute la situation de l’Allemagne au sortir et au milieu des deux guerres mondiales, à laquelle Carl Schmitt accorde une attention privilégiée. À cet égard, il est bien évident que la relation d’hostilité n’est pas qu’une représentation ; c’est une réalité. D’après le publiciste, le système « Weimar-Genève-Versailles » instauré après 1918-1919 puis le système « Bonn-Nuremberg-Potsdam » établi après 1945-1949 marquent la double institution en droit international et en droit interne de l’assujettissement de l’Allemagne aux grandes puissances hostiles. Un triple rappel des faits s’impose.

À la fin et au lendemain du premier conflit mondial, l’Allemagne a été désignée comme l’unique responsable du déclenchement et de la poursuite de la guerre, soumise à d’énormes réparations, sommée de livrer ses criminels de guerre (c’est-à-dire ses dirigeants politiques et militaires), amputée territorialement, séparée de l’Autriche, des Sudètes et de Dantzig, démilitarisée et désarmée, exclue du marché mondial, privée de ses colonies. À la fin et au lendemain du second conflit mondial, la perte de souveraineté au profit d’une administration interalliée s’est accompagnée de bouleversements territoriaux (occupation intégrale du territoire, déplacement des frontières sur la ligne Oder-Neisse) et démographiques (expulsion des Volksdeutsche d’Europe centrale, des Sudètes et des Allemands habitant à l’est de l’Oder-Neisse), ainsi que d’une révolution politico-culturelle (liquidation du militarisme et du nazisme, culpabilisation, instauration d’une démocratie bourgeoise à l’Ouest, prolétarienne à l’Est) devant lier les deux États allemands à chacun des deux blocs en formation. Pendant la guerre froide, l’Allemagne divisée, assignée au statut de glacis ou promise au destin de theatrum belli, a été l’objet central de l’affrontement des superpuissances et de leur condominium nucléaire.

Un dernier élément explicatif est la théorie et la méthodologie schmittiennes du droit public et de la politologie. Carl Schmitt est un juriste qui a une conception politique – non pas juridique – du droit. Le droit constitutionnel et le droit international sont des droits politiques, et le politique est définie par la relation d’hostilité (la fameuse distinction ami-ennemi). On ne peut saisir le sens des concepts juridiques qu’en élucidant leur dimension politique, c’est-à-dire polémique. Cela vaut tout particulièrement pour le droit international, dont la structure n’est pas assurée par une logique verticale, celle du modèle hiérarchique et centralisé de l’État et de son droit interne, mais par une logique horizontale correspondant à un monde anarchique de sujets également souverains, dans le cadre d’une pluralité – non d’une unité – politique. L’histoire du droit est celle des conflits entre conceptions ou convictions opposées à propos du droit. Bref, l’hostilité est au cœur de la science politique et de la science juridique. La formation et la diffusion des concepts du droit public ou de la politologie sont déterminées par une relation d’hostilité (qu’elle soit explicite ou implicite, avouée ou tue) car ils visent des oppositions réelles ou expriment des conflits réels. « Tous les concepts politiques visent un antagonisme concret. Des mots tels que État, république, société, classe, souveraineté, État de droit sont inintelligibles si l’on ignore qui, concrètement, est censé être atteint, combattu, contesté et réfuté au moyen de ces mots »1. Les idées sont des armes et la vie intellectuelle un combat. Quant aux problèmes économiques et sociaux d’appropriation, de répartition et d’exploitation, ils maintiennent et renouvellent les oppositions politiques. Cette démarche axée sur le polemos explique l’attrait pour les situations de crise : guerre, révolution, dictature. La relation ami-ennemi est inéluctable. Carl Schmitt fonde-t-il cette thèse sur le postulat d’une nature humaine ayant tendance à former des groupes exclusifs, donc virtuellement hostiles ? L’horizon du publiciste catholique n’est pas qu’anthropologique, il est théologique. C’est à l’origine des temps que l’auteur d’Ex captivitate salus2 situe la distinction ami-ennemi : « Adam et Ève avaient deux fils, Caïn et Abel ; ainsi commence l’histoire de l’humanité ».

C’est donc en « juriste-politique » persuadé que l’hostilité est la source de l’histoire (et la conquête, le fondement de tout ordre humain) que Carl Schmitt aborde les relations internationales. Par cette expression floue, il entend les rapports d’amitié ou d’hostilité entre États, ou mieux les rapports d’amitié ou d’hostilité inter- ou trans-politiques, puisque l’État, répète-t-il, n’est qu’une forme historique d’unité politique. Le champ des relations internationales est structuré par les concepts d’ami ou d’ennemi, d’où dérivent les concepts de paix et de guerre. La réalité ou la virtualité de l’hostilité détermine la politique internationale, tant la pratique (la diplomatie, les alliances, la menace ou l’usage de la force, la guerre) que les représentations, discours et argumentations qui accompagnent cette pratique. L’école réaliste conçoit les relations internationales – les rapports entre États – en termes de puissance et d’intérêts ; l’école idéaliste les conçoit en termes de coopération et de valeurs. Pour Schmitt, les rapports entre unités politiques sont déterminés par la relation ami-ennemi, la question de l’amitié ou de l’hostilité. Cette amitié ou cette hostilité procèdent de la communauté ou de l’antagonisme des intérêts ou des valeurs. L’angle agonal, la perspective de la crise, implique de donner la priorité (tant sur le plan pratique que théorique) à l’hostilité, dont la possibilité extrême est la guerre. Carl Schmitt aborde les relations internationales dans la perspective du droit international. On retrouve pleinement le « juriste-politique ». Sa théorie du droit des gens relève en effet d’un « nationalisme en acte » dominé par la question de l’ennemi. Dans le pluriversum interétatique, il importe d’être réellement souverain, c’est-à-dire indépendant et armé. L’approche normativiste du droit international masque la réalité des rapports de force, de domination ou d’hostilité sous prétexte d’autonomie de la science juridique ou d’apolitisme (la théorie pure kelsénienne est visée). Le droit international, droit dont les sources sont diplomatiques, est un droit politique. Tout principe de droit international est un instrument politique fondé sur la puissance. Toute puissance hégémonique entend fixer son code conceptuel et normatif, à la fois juridique et politique, afin de lier partenaires et adversaires à ce code. Il importe toujours de savoir qui décide ce que signifient la paix, la sécurité, la justice¼ Le « décisionnisme » schmittien révèle ainsi la part irréductible d’arbitraire politique qui est fondement de tout droit, notamment du droit international.

Hostilité et guerre froide

L’hostilité est le concept central des relations internationales, selon Carl Schmitt, car les relations internationales dont il est le témoin et l’observateur sont caractérisées par l’hostilité entre les États. Schmitt fut le premier théoricien de la guerre froide. Non parce qu’il fut le premier à analyser le conflit Est/Ouest, mais parce qu’il fut le premier à souligner que la situation de paix-guerre – où l’hostilité prime – n’apparaît pas qu’au lendemain ou dans la foulée du second conflit mondial avec l’antagonisme américano-soviétique. Cette situation, écrit-il en 1932 et en 19384, est apparue dès 1919. Qu’il s’agisse des réparations, de l’occupation de la Rhur, des projets d’union européenne, des traités de sécurité collective ou du renforcement de la SDN, la politique française a poursuivi, sous une forme non-belligérante, les hostilités contre une Allemagne encore trop forte. Elle a fait de la paix une continuation de la guerre par d’autres moyens. La situation de paix-guerre a réapparu en 1938, au moment de la crise des Sudètes. Elle s’est encore manifestée en 1939-1941 avec le conflit latent entre le Reich et les États-Unis, qui dissimulaient leur engagement aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne derrière une neutralité fallacieuse.

Carl Schmitt constate que l’Europe, depuis le traité de Versailles, se trouve dans une situation intermédiaire entre la paix et la guerre. Son approche se place sous les auspices de la pensée clausewitzienne. L’hostilité est le présupposé de la guerre et l’ennemi est le concept premier par rapport à la guerre. Là où l’hostilité et la guerre sont des phénomènes clairs, nets et délimités, tout ce qui n’est pas ennemi est eo ipso ami et tout ce qui n’est pas guerre est eo ipso paix. Inversement, tout ce qui n’est pas ami peut devenir ennemi et tout ce qui n’est pas paix peut devenir guerre. La formule inter pacem et bellum nihil est medium, garde tout son sens. Mais ce couple de concepts qui se définissent réciproquement de manière négative – l’ami est le non-ennemi et l’ennemi est le non-ami, il y a ou la paix ou la guerre – a perdu sa pertinence pratique. A surgi une situation internationale où le nihil medium pose problème. N’y aurait-il pas une possibilité intermédiaire ? Le publiciste donne l’exemple de l’Allemagne et de la Tchécoslovaquie : l’État du Président Bénès était-il, « en mai et en septembre 1938 », l’ami du Reich parce que l’Allemagne n’était pas en guerre contre lui ? Classiquement, est paix toute absence de guerre, la guerre renvoyant à l’usage direct de la force armée. Schmitt, quant à lui, entend prendre en considération les actes d’hostilité, mesures de force et moyens de coercition non-militaires. Dans l’état intermédiaire, la détermination d’un concept par l’autre – de la paix par la guerre ou de la guerre par la paix – perd son sens, d’autant plus que déclarer la guerre revient à se mettre dans son tort (du fait de l’évolution du droit international). La désignation d’actions militaires ou non militaires par les qualificatifs pacifiques ou belliqueuses perd également son sens, puisque des actions militaires peuvent s’accompagner de solennelles proclamations d’amitié, tandis que des actions non-militaires peuvent relever de l’hostilité la plus effective. Dans l’état intermédiaire, l’hostilité devient le concept primordial. Aussi la question déterminante n’est-elle plus « guerre ou paix ? », mais « ami ou ennemi ? »

Dans les années 1950 et 1960, le publiciste prolonge sa réflexion menée dans les années 1930. Les formes intermédiaires entre la guerre ouverte et la paix réelle, dit-il, ne s’expliquent et n’ont de sens qu’en rapport avec la réalité de l’hostilité et l’éventualité de la guerre. La guerre froide Est/Ouest ignore les distinctions classiques entre guerre et paix, politique et économie, militaires et civils ; mais elle poursuit à très grande échelle la distinction ami-ennemi. Elle est « une mise en œuvre de l’hostilité réelle adaptée aux circonstances du moment et servie par des moyens autres qu’ouverts et violents »5. La confrontation entre Raymond Aron, Carl Schmitt et Julien Freund est éclairante. Aron met l’accent sur la violence en tant que caractère spécifique de la guerre, celle-ci étant définie par la spécificité du moyen : le recours homicide à la force armée pour contraindre l’ennemi. Cette spécification l’autorise à conserver l’alternative « paix ou guerre », la guerre impliquant l’usage direct des armes6. Schmitt, lui, met l’accent sur l’hostilité afin de saisir le phénomène atypique de la guerre froide. Quant à Freund, il considère que la paix est, comme la guerre, une « relation politique » et un « moyen de la politique » ; « Il y aura aussi un vaincu de la guerre froide », dit-il7. Ce faisant, il rejoint le raisonnement suivant de Mao Tsé-Toung tel qu’il est envisagé par Schmitt. La raison d’être de la guerre est dans l’hostilité. La guerre étant la continuation de la politique, cette dernière contient toujours un élément d’hostilité virtuelle. Si la paix porte en elle la possibilité de la guerre, ce que l’expérience confirme, elle porte également cet élément d’hostilité. La guerre froide n’est donc ni paix, ni guerre, mais, procédant de l’hostilité, elle est une « mise en œuvre » de cette hostilité. Le concept d’hostilité prime.

La définition de l’ennemi et la justification de la guerre

Selon Carl Schmitt, la distinction ami-ennemi, qui sert à définir le politique, exprime un degré extrême de dissociation, dont les motifs, causes ou enjeux peuvent être de tous ordres, religieux, économique, social ou idéologique, lorsque ces oppositions religieuses, économiques, sociales ou idéologiques atteignent l’état polémique, c’est-à-dire le degré d’intensité qui provoque le regroupement ami-ennemi. Celui-ci fait survenir la perspective de l’épreuve de force, dont la possibilité ultime est la guerre. En cela, l’ennemi n’est ni le concurrent, ni le rival, ni l’adversaire, car il tire sa signification de sa relation permanente à l’éventualité réelle, mais non inéluctable, de l’affrontement mortel. L’hostilité résulte de l’altérité des protagonistes dans le concret de tel conflit et de telle menace, et de la décision politique qui désigne l’ennemi. Acte politique qui résulte d’un dessein politique, la guerre suppose la désignation de l’ennemi, c’est-à-dire l’autre, l’étranger, l’antagoniste sur le plan des intérêts ou des valeurs, sans que le conflit puisse être réglé juridiquement ou par l’arbitrage d’un tiers. L’ennemi au sens politique, ce n’est pas l’inimicus, c’est l’hostis, c’est-à-dire l’ennemi public, pas l’ennemi privé. En cela, il n’implique aucune haine personnelle, car l’ennemi est un ennemi de la communauté – que cette communauté soit une confession, une classe, un peuple, un État -, et il est lui-même une communauté ou un membre de cette communauté.

Quant à la guerre, elle n’est pas l’objectif, la finalité ou la substance des rapports politiques. Elle est l’horizon du politique en tant qu’ultima ratio de la relation d’hostilité. « Les choses ne se présentent nullement comme si l’existence politique n’était qu’une guerre et chaque acte politique une opération militaire, comme si sans cesse chaque peuple face à chaque autre peuple était acculé de façon permanente à l’alternative ami ou ennemi, comme si la décision politiquement bonne ne pouvait pas être celle qui précisément évite la guerre. La définition que nous donnons ici du politique n’est ni belliciste, ni militariste, ni impérialiste. Elle n’est pas davantage une tentative de présenter la guerre comme un idéal social, car la guerre (n’est) ni un fait social ni un fait idéal »9. Rien ne permet de justifier la guerre, si ce n’est la nécessité vitale de maintenir sa propre forme d’existence collective face à une négation tout aussi vitale de cette forme. « Il n’est pas un programme, pas d’idéal, de norme ou de finalité qui puisse conférer le droit de disposer de la vie physique d’autrui. Maudire la guerre homicide et demander aux hommes de faire la guerre, de tuer et de se faire tuer pour qu’il n’y ait « plus jamais ça », c’est une imposture manifeste. La guerre, les hommes qui se battent prêts à mourir, le fait de donner la mort à d’autres hommes qui sont, eux, dans le camp ennemi, rien de cela n’a de valeur normative ; il s’agit, au contraire, de valeurs purement existentielles, insérées dans la réalité d’une situation de lutte effective contre un ennemi réel, et qui n’ont rien à voir avec de quelconques idéaux, programmes ou abstraction normatives. Il n’est pas de finalité rationnelle, pas de norme, si juste soit-elle, pas de programme, si exemplaire soit-il, pas d’idéal social, si beau soit-il, pas de légitimité ni de légalité qui puissent justifier le fait que des êtres humains se tuent les uns les autres en leur nom »10.

Ce n’est que s’il existe réellement des ennemis, au sens politique du terme, qu’il est logique, « mais d’une logique exclusivement politique », de lutter contre eux par l’emploi de la force armée ; « Une guerre a un sens quand elle est dirigée contre un ennemi véritable »11, non parce qu’elle est « juste ». L’idée du bellum justum ou de la justa causa est une idée politique, souligne Carl Schmitt. Soit elle signifie que la guerre doit être dirigée uniquement contre un ennemi réel, ce qui va de soi, soit elle masque le dessein de transférer le jus belli à des instances internationales ou à des coalitions d’États, soit encore elle implique de concevoir des normes juridiques définies ou appliquées par des tiers qui s’arrogent par ce biais la décision politique. Que signifie la souveraineté du droit ? Si le droit désigne les traités en vigueur, cette formule ne signifie rien d’autre que la légitimation du statu quo au bénéfice des possédants. Si le droit désigne un droit métapositif, ladite formule implique la suprématie concrète de ceux qui savent en appeler à ce droit, qui décident de son contenu et de la manière dont il sera appliqué et par qui. L’État voit sa souveraineté contestée par les institutions internationales, dit-on. Mais, dans la pratique politique, c’est le collège des grandes puissances (au Conseil de la SDN ou de l’ONU) qui impose et légitime son monopole juridique de la désignation de l’ennemi au plan international. En effet, ce ne sont jamais que des États qui, au nom du droit, de l’humanité ou de la paix, luttent contre d’autres États

Rapports entre États et désignation de l’ennemi

Ces relations internationales structurées par la relation ami-ennemi sont d’abord – quoique pas seulement – des relations entre États13. La théorie pluraliste de l’État de Cole et de Laski, âprement critiquée par le publiciste allemand, a été transposée en relations internationales par des auteurs comme, en France, B. Badie et M.-Cl. Smouts. On pourrait parler à cet égard de « théorie pluraliste des relations internationales », détrônant l’État de sa position centrale. Certes, l’État, s’il est l’unique sujet du droit international, n’est pas l’unique acteur de la politique internationale. Mais « tant qu’il existe en tant qu’État », ce qui suppose un minimum de cohésion intérieure et de puissance extérieure, l’État ne saurait être mis sur le même plan que les « firmes multinationales, diasporas, réseaux de solidarité, etc. »14.

Il est en effet le détenteur du monopole, non seulement de l’édiction et de la sanction du droit positif (de la contrainte légitime), mais du jus vitae ac necis, du jus puniendi et du jus belli. En tant qu’unité politique souveraine, l’État peut désigner l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur. Il concentre donc « un pouvoir énorme », car il a la possibilité de faire la guerre, c’est-à-dire d’exiger des citoyens qu’ils soient prêts à tuer et à mourir. La théorie pluraliste de l’État de Cole et Laski dénie à l’État son caractère d’unité et de totalité suprêmement englobantes, ainsi que sa prétention à constituer un type différent et supérieur de communauté politique. D’après eux, l’État est une « association sociale » parmi d’autres « associations sociales », si bien que l’individu se trouve inséré dans une pluralité de relations d’allégeance juxtaposées sans hiérarchie. Leur théorie, souligne Schmitt, ne résout pas la question essentielle : quelle est l’instance qui décide en cas d’exception et qui distingue l’ami de l’ennemi ? La conception pluraliste de l’État, groupement social parallèle et équivalent aux autres groupements sociaux, évacue la question du politique. L’erreur, poursuit le publiciste, est de comprendre le politique comme un « domaine » à côté d’autres « domaines » (religion, culture, économie, société, etc.) et l’État, comme une « association » à côté d’autres « associations » (Églises, partis, syndicats, entreprises, etc.). Le politique ne possède pas de substance propre car il est le degré d’intensité d’une relation d’hostilité. Aussi, l’unité politique – qu’on l’appelle ou non « État » – est l’unité globale et suprême parce qu’elle décide souverainement, qu’elle a le droit de désigner l’ennemi, qu’elle est capable au sein d’elle-même d’empêcher la dissociation des groupes sociaux jusqu’à l’antagonisme extrême de la guerre civile. L’État n’est donc pas une « association », car son jus belli suffit à créer, par-delà ce qui ne serait qu’ »association », une « communauté » globale et suprême, « décisive » par rapport à toutes les autres « associations ». « Faire figurer, à la manière pluraliste, une association politique à côté d’une association religieuse, culturelle, économique ou autre, cela n’est possible que pour autant que la nature du politique n’est pas perçue ou pas prise en considération »15. On peut transposer à la « théorie pluraliste des relations internationales » ce type de critique : faire figurer l’État à côté d’autres instances n’est possible qu’à condition d’éluder la question de l’hostilité ou de la guerre.

Carl Schmitt est cependant convaincu que l’époque de l’État est révolue. Les concepts formulés dans les années 1930-1940 de totaler Staat, Reich ou Grossraum montrent précisément sa volonté d’être à la hauteur des nouvelles exigences du politique. Mais sa culture historico-juridique et les nécessités de la critique du jugement de Nuremberg le maintiennent après 1947 dans l’horizon du droit des gens classique, statocentré. Des dizaines de nouveaux États souverains sont apparus, écrit-il en 197116, certains d’entre eux ayant participé à des guerres bien qu’ils siègent à l’ONU. Quoi qu’il en soit des discours sur le déclin de l’État, en raison de la transnationalisation du pouvoir politique, les instances centrales de l’État, souligne Aron, continuent de disposer du monopole de la violence légitime et, pour les grandes puissances, des armes de destruction massive. Qu’il y ait de moins en moins d’États capables, grâce à leur puissance industrielle, de mener une guerre moderne, observe Schmitt dès 192617, ne prouve pas « que la guerre, l’État et la politique ont cessé d’exister »18. L’éventuel déclin de l’État ne signifie surtout pas abolition du politique, au sens de la relation ami-ennemi. L’État n’est qu’un type historique d’ordre politique. Il peut y avoir une politique sans État et même un État sans politique, dès lors que des forces d’opposition religieuses, économiques, sociales ou idéologiques sont assez puissantes pour emporter de leur propre chef la décision relative à l’épreuve suprême ou qu’elles instrumentalisent un État qui a perdu son monopole de la désignation de l’ennemi. L’État est une instance, c’est-à-dire l’institution qui dispose normalement du monopole de la décision politique. Mais, en période révolutionnaire ou de guerre civile, l’État peut se décomposer. L’instance disparaît, jusqu’à la restauration de l’ancien État ou l’instauration d’un nouvel État, tandis que la relation politique, elle, continue à s’affirmer avec une plus grande intensité. La désagrégation de l’instance étatique ne signifie nullement, bien au contraire, la disparition du rapport politique, car celui-ci est d’autant plus intense qu’il a perdu son support officiel.

Politique, États et organisations internationales

La théorie schmittienne doit répondre au défi lancé par les institutions internationales, la SDN après 1919, l’ONU après 1945, avec leur philosophie sous-jacente de « l’unité du monde » et leur projet d’abolition de la belligérance. À quelles conditions la politique entre les États cesserait-elle de se dérouler à l’ombre de la guerre, demande Aron, dès lors que la pluralité et l’inégalité des unités politiques implique la possibilité d’une relation d’hostilité ? La paix ne peut résulter que de la substitution du règne de la loi au règne de la force ou de la substitution de l’État universel à la pluralité des souverainetés. Le règne de la loi et l’État universel ne sont pas des concepts équivalents, bien que le premier, via le juspositivisme, mène au second. Mais tous deux impliquent la suppression de ce qui a été l’essence de la politique mondiale, à savoir la rivalité d’États qui se font justice eux-mêmes et qui, de ce fait, ne sauraient vivre en une amitié ou en une paix définitives.

Carl Schmitt entend démontrer que « le caractère spécifique du politique entraîne un pluralisme des États », car « toute unité politique implique l’existence éventuelle d’un ennemi, donc la coexistence d’une autre unité politique ». L’État se pose en s’opposant, disait Hegel. Par définition, l’unité politique implique d’autres unités politiques et l’État d’autres États. Il ne saurait par conséquent y avoir d’unité politique « universelle » ni d’État « universel », car une unité politique « universelle » ou un État « universel » ne seraient pas à proprement parler une unité politique ou un État. Par nature, le monde politique est un pluriversum, pas un universum. C’est pourquoi toute théorie politique est pluraliste (mais dans un sens radicalement différent de Cole et Laski). Le genre humain n’étant pas un concept politique, puisqu’il n’a pas d’ennemi au sens politique (il peut en avoir au sens pénal, ainsi du pirate, qualifié d’hostes generis humani), il n’existe et ne peut exister nul statut politique qui lui corresponde. L’humanité restera un concept zoologique tant que ne sera pas éliminée l’éventualité de l’hostilité et de la guerre. Ce n’est que « le jour où les peuples, les religions, les classes et les autres groupes humains sur cette Terre, dans toute leur diversité, seront unis au point de rendre impossible et inconcevable une lutte entre eux, où la possibilité même d’une guerre civile au sein d’un empire englobant la Terre entière sera réellement écartée à tout jamais (qu’) il n’y aura plus ni politique ni État ». La société universelle des individus, dans un monde dépolitisé, ne connaîtrait plus « de peuples organisés en unités politiques, ni de classes en lutte les unes contre les autres, ni de groupes ennemis »20. L’idée d’une Société des nations ou d’une Organisation des nations unies favorise-t-elle le programme (récusé par Schmitt) du One World ?

L’institution d’une Société des Nations englobant l’humanité entière, écrit-il en 1932, peut correspondre à l’aspiration à réaliser « l’état idéal, non politique, (d’une) société universelle qui a nom humanité ». L’universalité d’une telle Société, dont tous les États de la planète seraient membres, signifierait « dépolitisation totale ». Mais la SDN de Genève – comme l’ONU de New York – est « un organisme plein de contradictions ». Primo, la SDN n’est pas une organisation internationale où siégeraient des représentants des nations, mais une organisation interétatique où siègent des représentants des États. D’où la contradiction « entre (la) société universelle dépolitisée et la garantie interétatique du statu quo ». Secundo, la SDN, bien qu’elle prétende établir le règne du droit dans la société des États, ne saurait être dépolitisée dans l’espoir qu’elle se transforme d’instrument déguisé de politique internationale en organe véritable de droit international. L’existence de l’institution dépend de la reconnaissance par les États et coalitions d’États, membres du Conseil ou de l’Assemblée, de son utilité politique, qu’il s’agisse d’entériner l’hégémonie des uns ou de préserver l’indépendance des autres. Tertio, la SDN « ne supprime pas plus l’éventualité des guerres qu’elle n’abolit les États ». Or, une ligue non universelle n’aurait d’importance politique que si lui était transféré le jus belli étatique. Une ligue universelle devrait abolir ce jus belli sans pour autant se l’attribuer, « sinon l’universalité, l’humanité, la société dépolitisée disparaîtraient de nouveau »21. Quarto, la SDN en tant que système collectif est un nœud de paradoxes. Son but était de créer une communauté internationale entre États amis et similaires dont le régime s’accorde avec les principes du pacte. Normalement, elle aurait dû rejeter comme ennemis les États dont le régime est en désaccord avec ses principes. Mais elle a opté pour l’universalité au détriment de l’homogénéité. Pourquoi ? Parce que l’universalité est la condition de la sécurité collective et que le Covenant est un traité de sécurité collective. Elle a donc prétendu accueillir en son sein tous les États du globe, sans examiner leur régime ni leur politique. Elle a ainsi cherché à nier la notion d’hostilité. La logique du droit international moderne mène à une impasse, si l’on suit Schmitt. Il n’y a pas de sécurité collective sans universalité ; mais il n’y a pas de communauté internationale sans homogénéité des États. D’un côté, l’universalité implique l’hétérogénéité, donc l’hostilité potentielle ; de l’autre, l’homogénéité transforme l’organisation internationale en coalition internationale. La contradiction la plus profonde du système collectif réside dans la question de l’ennemi supposé. Si l’agresseur présumé se tient en dehors du traité, celui-ci n’est ni plus ni moins qu’une alliance. De fait, les traités de sécurité collective finissent en traités d’alliance et l’organisation internationale en coalition internationale. Si, au contraire, le traité est réellement universel, cela signifie que, pour chaque État partie, un État cocontractant peut aussi bien être un allié potentiel, une « victime », qu’un ennemi virtuel, un agresseur !

Un État ne saurait renoncer à décider lui-même de l’hostilité ou de l’amitié, de la guerre ou de la paix. S’il n’a plus cette volonté ou cette capacité, cela signifie qu’il cesse d’exister politiquement. S’il accepte que des instances étrangères décident à sa place, cela signifie qu’il cesse d’être politiquement indépendant et qu’il est soumis à ces instances. Un État n’est pas libre d’échapper à la relation d’hostilité « à coups de proclamations incantatoires ». Un peuple ne saurait à lui seul faire disparaître la réalité de l’hostilité en déclarant son amitié au monde entier ou en procédant à son désarmement. Quant à la proscription de la guerre, elle n’abolit pas la guerre. Elle lui donne un contenu nouveau en raison des possibilités nouvelles de désignation de l’hostis au plan international. De fait, ce sont des États implicitement visés qui sont proscrits, non la guerre elle-même. Qu’un peuple refuse les risques de l’existence politique, et il s’en trouvera un autre qui assumera sa protection, donc la souveraineté, en vertu de la corrélation entre protection et obéissance. Les retournements dialectiques sont fréquents dans les rapports politiques : « celui qui protège la liberté et l’indépendance d’un autre État est aussi, très normalement et très logiquement, celui dont la protection supprime la liberté et l’indépendance du « protégé ». Dans le pluriversum interétatique, « celui qui cherche sa propre sécurité auprès de l’autre lui est déjà soumis »22.

Union d’États et désignation de l’ennemi

Union d’États et désignation de l’ennemi

Dès 1926-192824, Carl Schmitt soutient que les États et les systèmes d’États doivent acquérir de plus grandes dimensions, car l’envergure territoriale et démographique est la condition d’une souveraineté réelle. Avant de se tourner vers les notions de « grand espace » et d’ »empire », il s’intéresse ainsi au concept de Bund. Il donne à ce mot un sens spécifique, en rejetant l’alternative étatique entre la confédération (composée d’États souverains liés par un traité international) et la « fédération » (composée d’États fédérés liés par une constitution fédérative »). Il considère que la caractéristique de la fédération réside dans un minimum de garantie et dans un minimum d’homogénéité de ses membres. Le Bund garantit l’autonomie politique et l’intégrité territoriale des États membres tout en assurant leur protection vis-à-vis de l’extérieur. À la communauté d’intérêts, de valeurs et d’institutions au sein du Bund, qui supprime l’hypothèse de l’hostilité et de la belligérance entre les membres, correspond le transfert du jus belli des États au Bund. La renonciation à la guerre est possible entre des États dont la similitude substantielle exclut l’antagonisme extrême ; mais la guerre demeure possible avec les États tiers. La fédération signifie que l’ennemi d’un État membre est nécessairement l’ennemi de l’ensemble du Bund, et inversement que l’ennemi du Bund est nécessairement l’ennemi de chaque État membre. Il n’y a pas de fédération sans la possibilité d’une guerre fédérative. Il n’y pas d’union sans exclusion, donc sans rapport virtuel ami-ennemi entre ceux qui sont admissibles ou admis dans l’union et ceux qui ne le sont pas. Les rassemblements d’États présupposent en effet des critères d’admission ou d’exclusion – un regroupement géopolitique avec qui et contre qui ? -, impliquant une relation d’hostilité au moins potentielle vis-à-vis des puissances étrangères. C’est ce que montrent les exemples ou contre-exemples – développés par Schmitt – de la Sainte Alliance, de la doctrine Monroe, de l’Europe ou de la SDN. On retrouve enfin cette logique dans la théorie du Grossraumordnung.

La Sainte Alliance fut, de 1815 à 1848, une sorte de fédération européenne qui regroupait la Russie, la Prusse, l’Autriche, la France, et qui reposait sur la défense de la monarchie. Son principe de légitimité garantissait un certain ordre intra-étatique et, par ce biais, un certain ordre interétatique, la garantie de l’ordre international monarchique reposant sur la garantie de l’ordre intérieur monarchique. « La solidarité dynastique internationale s’opposait à la révolution démocratique internationale »25. Contrairement à la ligue de Genève qui accepte n’importe quel type d’État et de régime, la Sainte Alliance estimait qu’une communauté politico-juridique entre les États européens n’était pas concevable sans des régimes communs et une légitimité commune. C’est pourquoi elle s’autorisait à intervenir tant à l’intérieur qu’à l’extérieur pour réprimer les menées révolutionnaires. Ce que le gouvernement américain repoussait dans la Sainte Alliance, il l’accomplit lui-même au moyen de la doctrine Monroe, relayée par la doctrine Tobar. En revendiquant et en obtenant le droit de s’opposer aux interventions des monarchies européennes sur le continent américain et celui de s’immiscer dans les affaires intérieures des Républiques de l’hémisphère occidental, les États-Unis ont transformé cet hémisphère en une communauté de type fédéral. Ils ont en effet rempli les deux exigences de toute fédération, selon Schmitt : la garantie de l’intégrité et de l’indépendance des États sur la base de leur homogénéité constitutionnelle et face à des puissances extérieures. La doctrine Monroe a valeur de modèle pour le publiciste allemand. Elle pose le double principe du « grand espace » et de l’exclusion des puissances étrangères à cet espace, à l’intérieur duquel l’hégémon veille à l’intégrité et à l’indépendance des États sur la base de leur similitude politique (droit d’intervention délimité). Outre-Atlantique, une claire « conscience spatiale » a permis de forger un concept juridique pertinent parce qu’orienté politiquement, c’est-à-dire dirigé contre un ennemi désigné : les États européens. C’est en ce sens que « le concept du grand espace présuppose le concept du politique »26.

Comme tous les regroupements politiques, la ligue de Genève a un sens polémique. Elle entérine les diktat de 1919-1920. Elle a donc un sens anti-allemand, bien que l’Allemagne en soit devenue membre après les accords de Locarno. Carl Schmitt a mis en garde contre cette adhésion dans Die Kernfrage des Völkerbundes. Ce qui l’intéresse néanmoins dans l’institution genevoise, c’est qu’elle exclut la Russie soviétique. De 1919 à 1936, le publiciste milite en faveur d’une union européenne contre Moscou. S’il met en avant le principe d’intervention ou d’ingérence, dans son ouvrage de 1926 sur la SDN, c’est précisément parce qu’il pense que la ligue de Genève doit affronter le bolchevisme, la iiie Internationale et l’URSS. Dans les années 1920, sa critique virulente de la ligue – celle-ci est une continuation de l’Entente qui n’a pas supprimé la distinction entre vainqueurs et vaincus, armés et désarmés, contrôleurs et contrôlés, créanciers et débiteurs – est atténuée par l’espoir (ténu) qu’elle pourrait devenir une « Sainte Alliance anti-soviétique », donc acquérir dans l’anticommunisme sa dimension politique spécifique. Remarquons que cet appel à une union européenne contre l’URSS implique de faire passer les idéaux – l’anticommunisme en l’occurrence – avant les intérêts nationaux. Dans ses textes sur Donoso Cortès27, Schmitt déplore l’improbabilité d’une collaboration des États européens face à Moscou et dénonce la priorité donnée à une étroite Realpolitik par rapport aux valeurs. Mais, après le départ de l’Allemagne de la SDN et l’entrée de l’URSS, il n’est plus question de prôner un principe d’ingérence qui pourrait légitimer une intervention de la ligue de Genève contre le Reich national-socialiste. De 1939 à 1942, par contre, l’Allemagne n’ayant plus à craindre l’ingérence occidentale, la théorie du Grossraumordnung marque la synthèse finale du principe de non-intervention – l’exclusion des puissances étrangères à l’espace centre-européen – et du principe d’intervention -le droit d’ingérence du Reich dans sa sphère d’influence.

D’après Carl Schmitt, le destin de l’Abyssinie conquise par l’Italie fasciste en 1935 a révélé la question cruciale inhérente à toute fédération : la garantie de l’existence politique sur la base de l’homogénéité et face à des tiers. Le publiciste ne critique pas la faillite de l’obligation de garantie contenue dans l’article 10 du pacte de la SDN. Il critique l’absence de critères matériels d’admission et l’universalisme de la ligue, qui ont permis à l’Empire du Négus de devenir membre à part entière d’une institution accueillant indifféremment toutes les unités politiques, sans poser d’autres critères que formels. Il pose la question de la substance politique de la ligue de Genève, en retraçant l’évolution interne de l’institution. La SDN initiale, à la base du Pacte, relevait de l’esprit de Wilson. Les États-Unis n’ayant pas adhéré au Covenant, une 2e SDN est née, dirigée par les quatre puissances alliées (France, Grande-Bretagne, Italie, Japon). L’entrée du Reich a impliqué une 3e SDN, le départ du Japon, une 4e et celui de l’Allemagne, une 5e, l’admission de l’URSS, une 6e ; enfin, avec la conquête de l’Éthiopie et le maintien de l’Italie, une 7e SDN apparaît. On pourrait ajouter : une 8e après le retrait de l’Italie en 1937 ; une 9e après l’exclusion de la Russie en 1939. Aucune communauté politique digne de ce nom ne saurait supporter ces allées et venues de membres si différents. Comment la SDN, après de tels compromis et de telles variations, pourrait-elle garantir la paix en Europe et dans le monde ? La Ligue de Genève est dépourvue de continuité et de cohésion. Son relativisme accompagne son universalisme et la rend incapable de distinguer l’homogène et l’hétérogène, et moins encore, l’ami et l’ennemi.

L’union européenne (question d’actualité) a une double face selon Schmitt : positive la « Sainte Alliance continentale » – négative – « l’Europe franco-genevoise ». On retrouve la problématique de l’ennemi. D’après le publiciste, l’idée « européenne » impulsée par Paris n’a point d’avenir. Primo, la question du regroupement géopolitique n’a pas été tranchée. Qu’est-ce que l’Europe ? De quoi se compose-t’elle ? Inclut-elle l’Angleterre ou la Russie ? Où s’arrêtent ses frontières ? Secundo, la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne ou le Portugal, ne sont pas uniquement des puissances européennes, mais des puissances coloniales qui n’entendent pas renoncer à leurs possessions ultramarines. Tertio, les projets français et genevois ne reposent pas sur la communauté d’intérêts des États européens, mais ont pour but de figer le statu quo au profit des vainqueurs et au détriment des vaincus de 1918. Quarto, la France ne désire pas plus se couper de ses colonies, de l’Empire britannique et de l’Amérique, qu’elle ne veut une réelle union européenne, c’est-à-dire une réconciliation avec l’Allemagne. Une telle réconciliation supposerait la reconnaissance de l’égalité des droits (en matière militaire), ce que refuse Paris. Quinto, l’Europe ne pourrait résister à l’hostilité des États-Unis ou des puissances anglo-saxonnes ni à celle de l’URSS. Des institutions animées par les idéaux du pacifisme, du libéralisme ou de la sociale-démocratie, comme la Société des nations et l’Europe, ne sauraient être les môles d’une vraie construction politique, car elles sont dépourvues de la détermination polémique qu’exigerait la constitution d’une union continentale. Celle-ci impliquerait de nouveaux rapports de force et d’hostilité dans le monde, car la formation d’une nouvelle puissance mondiale provoque inévitablement de nouveaux regroupements amis-ennemis. Le destin de la Sainte Alliance au xixe siècle montre à quels obstacles et à quelles oppositions – la doctrine Monroe suggérée par l’Anglais Canning, à l’époque- se heurterait une fédération européenne. Sous cet angle, l’unité de l’Europe, face à l’hostilité des Anglo-Saxons ou des Soviétiques, serait encore plus miraculeuse que l’unité de l’Allemagne, laquelle engendra précisément des antagonismes nouveaux, dont la guerre de 1914-1918 fut une conséquence.

Lorsque l’idée d’Europe est proposée sous les auspices de la France, de la ligue de Genève et de la République de Weimar, Carl Schmitt la rejette comme n’étant qu’un instrument au service du statu quo et de la prépondérance française. Par contre, lorsque l’idée européenne devient une idée « allemande et nationale-socialiste », il l’adopte. En 1933-1936, à l’époque où l’Allemagne s’attache à recouvrer sa souveraineté militaire, le thème de la « communauté européenne » est associé, d’une part, à une argumentation visant à justifier la révision du traité de Versailles – « l’anomalie » de la situation du Reich, privé de l’égalité des droits depuis 1919, empêche l’avènement d’un « ordre européen » d’autant plus nécessaire que l’heure est à l’élargissement des systèmes politiques, face à l’Amérique et à la Russie -, d’autre part à l’anticommunisme – au projet d’une alliance européenne ou d’une association des quatre puissances, Allemagne, Italie, Grande-Bretagne, France, dirigée contre l’URSS. En 1939-1944, Schmitt associe le thème de la « communauté européenne » à la théorie du Grossraumordnung : l’Europe dominée puis conquise est un « grand espace » excluant les puissances anglo-saxonnes et l’URSS. Inspirée par une doctrine Monroe revisitée, cette théorie réunit deux éléments : la délimitation d’un espace sous hégémonie et le principe de non-ingérence des puissances étrangères à cet espace. Combinés avec le peuple (au sens ethnique) et l’État (en tant qu’organisation administrative et militaire), ces deux éléments forment le Reich, nouveau sujet d’un nouvel ordre politico-juridique international appelé Grossraumordnung. Celui-ci s’oppose à la conception périmée du droit interétatique, à l’impérialisme anglo-saxon et aux constructions universalistes. De la même manière que la théorie bodinienne de la souveraineté, en prise sur la réalité politique de son époque, participa à l’émergence du nouvel ordre géopolitique basé sur l’État, la théorie schmittienne du Grossraumordnung, en prise elle aussi sur la réalité historique, doit participer à l’instauration d’un ordre nouveau qui donne son vrai sens à la guerre mondiale.

Qui est l’ennemi pour Carl Schmitt ?

Si « les sommets de la grande politique sont les moments où il y a perception nette et concrète de l’ennemi en tant que tel »29, on doit alors se demander qui est, pour Schmitt, l’ennemi de l’Allemagne, celui contre lequel la guerre trouve sa justification. L’ennemi est-il à l’Ouest ou à l’Est ? Malgré les attaques portées contre la France, la Grande-Bretagne ou l’Amérique, il semble que cet ennemi, avec lequel n’existe même pas de communauté de droit des gens – alors qu’une telle communauté existe entre l’Allemagne et les puissances occidentales -, c’est l’URSS. Néanmoins, ce qu’il dira en 1963 de « la situation sans issue » du général Salan et de sa « double déclaration d’hostilité »30, s’applique parfaitement à la position du publiciste, qui balance son hostilité entre l’Est et l’Ouest. De 1923 à 1936, l’ennemi, c’est l’URSS, encore que la France, la Grande-Bretagne et l’Amérique soient elles aussi des adversaires du Reich. De 1937 à 1944, par contre, c’est la Grande-Bretagne ou plus généralement la puissance maritime anglo-américaine. De 1938 à 1950, les États-Unis incarnent l’ennemi. Dans les années 1950, Carl Schmitt considère que l’Allemagne est prise dans un « étau » entre Moscou et Washington. Enfin, dans les années 1960 et 1970, il paraît à nouveau désigner l’URSS et le communisme international comme les ennemis principaux de la vieille Europe. Mais l’hostis n’est pas qu’extérieur, il est intérieur : l’ennemi extérieur – l’URSS ou les puissances occidentales – est relayé par un ennemi intérieur ou transnational – le marxisme, le libéralisme, les Internationales. Le publiciste ne se contente pas d’attaquer le libéralisme et le marxisme, mais aussi le judaïsme ou la franc-maçonnerie. En 1938-1939, il s’en prend aux « puissances indirectes » – Komintern, franc-maçonnerie, organisations juives, émigrés antifascistes. Celles-ci utilisent les sanctions économiques, le boycott ou la proscription morale, attisent l’hostilité des démocraties occidentales contre le Reich, entretiennent un climat de guerre froide, alors qu’il n’y a pas, dit-il, de différends politiques réels entre les peuples du continent (URSS puis Angleterre exclues). Ces puissances non étatiques mais politiques, parvenues à dominer les régimes libéraux, s’arrogent une autorité morale supranationale pour discriminer, disqualifier et excommunier l’adversaire désigné.

Si Carl Schmitt fut un opposant à la République de Weimar, c’est au fond parce qu’il lui reproche de n’avoir pas le sens de l’ennemi. De son point de vue, l’adhésion au traité de Locarno, à la SDN, au pacte Briand-Kellog, aux plans Dawes et Young, aux projets d’union européenne, n’aboutit qu’à entériner le statut politico-territorial et juridico-financier de 1919. En revanche, il loue le régime national-socialiste d’avoir, lui, le sens de l’ennemi. Aussi fait-il sien le combat du régime sur la scène internationale. La justification de la restauration de la souveraineté militaire du Reich s’accompagne de la mise en avant d’un projet fondamental : la volonté d’organiser une coalition européenne, dirigée par l’Allemagne, contre l’URSS. C’est par référence à ce projet que sont durement critiqués le système collectif de la SDN, l’admission de la Russie à Genève et le pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique. En 1936, Carl Schmitt privilégie l’axe Rome-Berlin comme axe fondamental de la politique étrangère allemande, entre les démocraties occidentales et la Russie soviétique. Au moment de la guerre d’Espagne, l’idée de la coopération européenne contre l’URSS fait place, du fait de l’hostilité persistante de la France et de la Grande-Bretagne, au triangle Berlin-Rome-Tokyo, orienté aussi bien contre l’Union soviétique que contre les puissances occidentales. Le publiciste milite pour l’alliance germano-italienne. Il est significatif qu’il ne souffle mot de l’antagonisme italo-allemand à propos de l’Autriche, ni du « Front de Stresa », ni de la garantie italienne du statut de Locarno. En 1938-1939, de la crise des Sudètes à l’invasion de la Pologne, la politique internationale est déterminée, dit-il, par la préparation à la « guerre juste ». Aussi l’évolution politico-juridique des concepts de guerre et d’ennemi est-elle au centre de ses préoccupations avant puis après le conflit mondial.

La question de l’ennemi désigné révèle la particularité de la position de Carl Schmitt dans la doctrine allemande à partir de 1937. L’hostilité à l’encontre de la Grande-Bretagne – non plus de l’URSS – détermine l’intérêt passionné qu’il porte jusqu’en 1944 à l’opposition terre-mer, en tant qu’allégorie de l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre puis l’Amérique. Non seulement il n’appelle pas à une croisade contre le bolchevisme, mais il n’invoque même plus l’anticommunisme. Pour lui, le sens de la guerre en cours – l’avènement d’un Grossraumordnung – ne s’acquiert pas dans la lutte contre la Russie de Staline, mais dans la lutte contre l’Amérique de Roosevelt. G.L. Ulmen31 a résumé le regard que Schmitt porte sur la République américaine. En 1926-1928, les puissances anglo-saxonnes sont les adversaires de la « fédération européenne » tournée contre l’URSS. En 1932, l’impérialisme américain représente l’impérialisme typiquement moderne, économique et culturel, dont les méthodes atteignent leur point culminant avec le pacte Kellog et la doctrine Stimson. En 1938, les États-Unis sont depuis Wilson à l’avant-garde de l’évolution vers un concept discriminatoire de guerre et d’ennemi. En 1939-1944, l’Amérique offre le modèle d’un continent organisé selon le principe du « grand espace », mais aussi l’exemple d’une trahison de la doctrine Monroe par l’idéologie de l’universalisme et par l’alliance avec la Grande-Bretagne. En 1950, « l’hémisphère occidental » apparaît comme le véritable adversaire du droit des gens européen, depuis l’opposition à la Sainte Alliance jusqu’à la criminalisation de la guerre et la division Est/Ouest de l’Europe. Dans les années 1960 et 1970, l’impérialisme américain est associé à la logique discriminatoire de l’idéologie humanitaire. Si l’on revient à la période 1935-1941, on s’aperçoit avec Carl Schmitt que les États-Unis passèrent de la neutralité à la non-belligérance partiale en faveur de la France et de la Grande-Bretagne, puis à la guerre non déclarée contre l’Allemagne, enfin à la guerre totale contre l’Axe.

Où est l’ennemi durant la guerre froide ? « La grande antithèse de la politique mondiale »32 ne porte pas sur l’opposition Est/Ouest, renvoyés dos à dos car ils visent tous deux l’unité du monde au nom de la même philosophie progressiste de l’histoire. Elle porte sur l’opposition entre l’universalisme du monde unipolaire centralement dominé et la pluralité des « grands espaces » équilibrés. Le concept de Grossraum est au centre d’un projet politique visant à dépasser le dualisme mondial et à favoriser l’émergence d’une troisième voie. Ce projet est développé dans les années 1950 : la « véritable situation » de l’Europe est « entre l’Est et l’Ouest », déclare-t-il, voire dans les année 1930 : l’Allemagne nationale-socialiste et l’Italie fasciste, écrivait-il, se tiennent au milieu de l’Europe entre l’Ouest libéral et l’Est communiste. L’alliance soviéto-américaine contre l’Axe marqua précisément la solidarité de l’Est et de l’Ouest. L’Europe et l’Allemagne sont occupées ou dominées par les États-Unis et par l’Union soviétique. Face à cette situation, Carl Schmitt ne place pas ses espoirs dans la construction communautaire (la CEE) impulsée par la démocratie chrétienne et la sociale-démocratie européennes. Précisément parce que cette construction européenne s’inscrit (avant 1989-1991) dans la logique des blocs en pérennisant la division de l’Allemagne et le protectorat américain.

Ennemi total et guerre totale

Il existe différents types d’ennemi ou d’hostilité. Carl Schmitt en distingue essentiellement deux : l’ennemi réel et l’ennemi total, l’hostilité réelle et l’hostilité totale. Le second type est une exacerbation, une intensification ou une extension, du premier. Dans le contexte historique et guerrier qui fut le sien, le publiciste a été le témoin de cette exacerbation, dont il a établi le diagnostic.

Carl Schmitt appelle-t’il à la guerre totale ? Sa position est ambiguë. Primo, il cite Clausewitz : « si la guerre appartient à la politique, elle prendra naturellement son caractère. Si la politique est grandiose et puissante, la guerre le sera aussi et pourra même atteindre les sommets où elle prend sa forme absolue ». Lorsque la guerre monte aux extrêmes, l’aspect militaire semble l’emporter sur l’aspect politique ; mais ce n’est qu’une apparence. La guerre est en réalité à son maximum d’intensité politique, car elle reste commandée par la politique. « Grande politique » signifie donc « guerre totale », puisque la guerre totale implique le politique à son maximum d’intensité. Aussi Schmitt prend-il l’exemple de la lutte de Cromwell contre l’Espagne catholique : contre cet ennemi « providentiel », l’hostilité et le conflit sont à leur comble34. Secundo, « l’État total », dont il est le théoricien à partir de 1930, appelle la guerre totale, car la guerre entre États totaux implique la mobilisation totale, donc la guerre totale. Avant et après le conflit mondial, le publiciste soutient que la guerre, si on veut la limiter, doit demeurer une guerre d’État à État, comme dans le droit des gens classique. Mais à l’État reposant sur la distinction public/privé s’est substitué l’État total qu’il érige en nouveau paradigme politico-juridique. Or, la guerre d’État total à État total n’est ni plus ni moins qu’une guerre de peuple à peuple, sans distinction possible entre les combattants et les non-combattants, puisque, même livrée par des armées régulières en rase campagne, elle mobilise et affecte l’ensemble de l’économie et de la société. Tertio, s’il dénonce les tendances à l’hostilité absolue qui découlent de la discrimination juridico-morale de l’ennemi, s’il récuse la distinction entre régime et population, qui transforme la guerre interétatique en guerre civile internationale, s’il milite pour le maintien de l’égalité juridico-morale entre les belligérants, c’est pour s’opposer à une disqualification du iiie Reich dans la guerre à venir (disqualification qui justifiera la non-reconnaissance du gouvernement allemand par les Alliés, l’exigence de la capitulation sans conditions et l’administration internationale de l’Allemagne).

Reprenons l’examen schmittien du concept de totaler Krieg. Depuis 1920, dit-il, cette formule est devenue un slogan prédominant en Europe. La doctrine fasciste vient à sa rencontre du côté de l’État : à l’État total correspond la guerre totale. Autrement dit, l’État total livre une guerre totale. Carl Schmitt, lui, développe en disciple de Clausewitz l’enchaînement suivant : ennemi total, guerre totale, État total. L’ennemi total appelle la guerre totale et la guerre totale, l’État total (seul l’État total est à même de réaliser la mobilisation totale et de soutenir la guerre totale). De même que la guerre implique l’hostilité, la guerre totale implique l’hostilité totale. L’une procède de l’autre. Il serait politiquement absurde – ou anti-clausewitzien – que l’hostilité découle de la belligérance, ou en devienne un simple épiphénomène, puisque c’est l’hostilité qui donne son sens à la belligérance, non l’inverse. C’est pourtant ce qui s’est malheureusement passé en 1914-1918. Les États européens ont glissé dans la guerre totale alors qu’il n’y avait pas d’hostilité totale entre eux ! C’est l’interaction de la guerre militaire continentale et de la guerre extra-militaire maritime « menée par les Anglais » – le publiciste ne souffle mot de la guerre sous-marine allemande -, et l’escalade entre ces deux formes de guerre, qui ont poussé aux extrêmes de la violence. L’aboutissement inéluctable du conflit fut, non un traité ni une paix, « mais un jugement du vainqueur condamnant le vaincu », le droit servant à disqualifier l’Allemagne et à entériner les ambitions occidentales. En 1936 et 1937, devant le risque d’un nouvel affrontement, Schmitt pose la question : existe-t’il une hostilité totale entre les nations européennes qui justifierait le recours à une guerre totale35 ? En soulignant, dans d’autres textes des années 1934-1942, la réalité d’une communauté européenne de droit des gens, d’où sont exclues successivement l’URSS puis l’Angleterre, il répond par la négative à cette dramatique question. Il n’y a pas d’hostilité irrémissible entre les nations européennes. Le véritable ennemi, commun, c’est l’URSS ou l’Angleterre. Celles-ci apparaissent alors comme des ennemies totales justiciables d’une guerre totale¼

Visant les Anglo-Saxons, Carl Schmitt met en relation la guerre totale avec la guerre maritime. Sur terre, la guerre est livrée par des armées étatiques régulières s’affrontant en rase campagne. La population civile reste en dehors des hostilités et n’est pas traitée en ennemie aussi longtemps qu’elle ne participe pas aux combats. À l’opposé, la guerre sur mer n’est pas une guerre entre militaires, car elle considère comme ennemi non seulement l’adversaire en armes, mais aussi tout ressortissant de l’État belligérant, et même toute personne ou État neutre qui entretient des relations économiques avec lui. En effet, les méthodes de la guerre maritime sont dirigées aussi bien contre les combattants que contre les non-combattants. Le blocus frappe indistinctement l’ensemble de la population du territoire visé. Le droit de prise permet de s’emparer de la propriété privée de l’ennemi et même de celle des neutres. La guerre maritime anglo-saxonne est donc totale parce qu’elle rejette la distinction propre à la guerre sur terre entre combattants et non-combattants. Elle l’est aussi parce qu’elle développe, pour le compte d’un impérialisme libéral et au nom d’une idéologie humanitaire, une doctrine de la « guerre juste » qui assimile l’ennemi à un criminel et rompt l’égalité juridico-morale des belligérants.

La critique de l’évolution vers un concept discriminatoire de guerre et d’ennemi

La guerre totale ne découle pas seulement ni même principalement de l’hostilité totale et de la mobilisation totale (de l’abolition de la distinction entre combattants et non-combattants). Elle correspond aussi et surtout à la proscription de la guerre et à la criminalisation de l’ennemi (à l’abolition de la distinction entre ennemi et criminel). « Il aura fallu la négation de l’hostilité réelle pour ouvrir la voie à l’œuvre d’extermination d’une hostilité absolue », écrit Schmitt en 196337. Le refus du tournant vers un concept discriminatoire de guerre et d’ennemi est un thème essentiel de l’œuvre du publiciste. Ce refus, visible dès 1932, approfondi en 1938-1939, l’amènera en 1950 à devenir « le dernier théoricien du jus publicum europaeum » – c’est-à-dire le premier opposant au Tribunal de Nuremberg. Élaborée en 1938-1939 – au moment où « les démocraties occidentales poussent à l’armement intellectuel pour leur « juste guerre »38 – puis après 1945, la récusation de la criminalisation de la guerre n’est cependant pas réductible au contexte du national-socialisme ni à la seule défense du Reich inculpé et condamné par le TMI. Ce sont les tendances fondamentales du droit international contemporain que Carl Schmitt remet en question. Ses propos sont de pleine actualité.

Du traité de Versailles et de la SDN au pacte Kellog, aux conventions de Londres et au jugement de Nuremberg, émerge l’idée d’une interdiction du recours à la belligérance, sanctionnée par la punition de l’agresseur. La conséquence en est qu’il faut considérer que l’une des deux parties au conflit n’est pas seulement un adversaire qui doit être vaincu mais un coupable qui doit être châtié. Cette non-reconnaissance des belligérants sur le plan du jus ad bellum voire du jus in bello entraîne l’exacerbation des buts de guerre et de la guerre elle-même. Le nouveau droit international a mis fin tant à la déclaration de guerre – assimilée à un acte d’agression – qu’au traité de paix et à l’amnistie – remplacés par le diktat et la condamnation dans un procès. Cette évolution est d’autant plus dommageable que l’hostilité demeure inéluctable. Adeptes de la « juridicisation » des relations internationales et adeptes du pacifisme le confirment. L’idée d’une réalisation du droit dans les relations internationales présupposant la souveraineté de ceux qui définissent et appliquent le droit, elle implique nécessairement l’éventualité d’un rapport ami-ennemi entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre ce droit. Quant à l’opposition des pacifistes à la guerre, elle ne pourrait triompher que si elle devenait elle-même politique, c’est-à-dire assez forte pour regrouper les hommes en amis et en ennemis : en précipitant les pacifistes dans une guerre contre les non-pacifistes, dans une « guerre contre la guerre ». C’est là un procédé de justification des guerres très « fécond de nos jours ». D’où l’intensité de ces guerres, qui font de l’ennemi un criminel à anéantir. Si « le concept d’humanité exclut le concept d’ennemi parce que l’ennemi lui-même ne laisse pas d’être un homme, le fait que certaines guerres soient menées au nom de l’humanité ne constitue pas une réfutation de cette vérité simple, mais seulement un renforcement de la signification politique. Quand un État combat son ennemi au nom de l’humanité, ce n’est pas une guerre de l’humanité mais bien plutôt une de celles où un État donné affrontant l’adversaire cherche à accaparer un concept universel pour s’identifier à celui-ci, comme on abuse d’autre part de la paix, de la justice, du progrès et de la civilisation en les revendiquant pour soi tout en les déniant à l’ennemi »39. Carl Schmitt dénonce la notion impolitique de « guerre à la guerre » : en déclarant la belligérance hors la loi, les pacifistes ou les tenants de la nouvelle doctrine de la « guerre juste » (celle menée contre l’agresseur au nom de la paix ou des droits de l’homme) sont conduits à criminaliser leurs adversaires. Les guerres les plus inexpiables sont ainsi livrées par ceux qui veulent supprimer la polarité ami-ennemi et transformer la belligérance en police internationale contre des coupables.

Last but not least, l’introduction du concept discriminatoire de guerre et d’ennemi a pour conséquence de rompre l’unité du peuple et de l’État. Depuis Hans Wehberg ou Georges Scelle, la plupart des juristes de l’Ouest affirment que les auteurs d’une guerre injuste doivent être poursuivis comme criminels de guerre devant une Cour de justice internationale. « You cannot interdict a nation », disait sir J.F. Williams. Il est possible de mener une action collective contre des États ou des peuples ; mais il est impossible de punir comme criminel un peuple entier, même en admettant l’idée de la responsabilité collective. La transformation de la guerre en opération de police conduit donc à distinguer entre la population et l’État. Au fur et à mesure que le conflit se donne comme une action internationale contre une violation du droit et de la paix, il se faisait passer pour une action pénale dirigée, non contre la population civile (même si elle subit les effets de la guerre), mais contre le gouvernement, de façon que la première se désolidarise du second. En résulte la mutation tendancielle de la guerre interétatique en « guerre civile internationale ».

L’évolution du sens de la guerre vers l’hostilité absolue s’effectue parallèlement à l’accroissement des moyens de destruction et à la globalisation du theatrum belli. Seule la disqualification morale et juridique de l’ennemi permet de légitimer l’application d’une violence aussi radicale que, par exemple, les bombardements aériens, a fortiori atomiques, sur les villes. La transformation de la belligérance en opération punitive contre des « criminels » justifie les méthodes (anglo-saxonnes) de la police bombing ou la menace (Est/Ouest) des représailles anticités. Le juste peut employer tous les moyens contre l’injuste : telle est la relation entre la guerre juste et la guerre totale. Dans la Théorie du partisan, Carl Schmitt – qui ramène la dissuasion nucléaire à l’hostilité absolue et à l’éventualité de la guerre totale- voit dans cette hostilité absolue la conséquence de la logique de l’arme atomique. Les armes de destruction massive, qui tiennent l’humanité en otage, exigent un ennemi absolu sous peine d’être absolument inhumains. En effet, « ce ne sont pas les moyens d’extermination qui exterminent, mais des hommes qui exterminent d’autres hommes par ces moyens ». Plus que la nature de l’arme, c’est la nature de l’ennemi qui est en cause. La « menace dernière » ne réside pas dans les « moyens d’extermination » mais dans « le caractère inéluctable d’une contrainte morale ». Les hommes qui utilisent les instruments d’anéantissement contre d’autres hommes se voient contraints au préalable d’anéantir moralement leurs adversaires, sous peine d’être eux-mêmes des criminels. L’hostilité absolue correspond ainsi à la condamnation juridico-morale de l’ennemi avant le déclenchement de l’opération d’extermination. Celle-ci, dans un monde futur où les notions d’amitié et d’hostilité auront disparu dans le « système moderne des criminalisations collectives », sera alors « toute abstraite et toute absolue ». Elle ne sera pas dirigée contre un ennemi politique ; « elle ne servira plus qu’à faire triompher, dans une prétendue objectivité, les valeurs suprêmes dont chacun sait qu’elles ne sauraient être payées trop cher ».

Police internationale ou reconnaissance de l’ennemi ?

Carl Schmitt a développé, de 1938 à 1963, le contraste entre le concept non-discriminatoire de guerre et d’ennemi et le concept discriminatoire, qui déchaîne au « nom de la guerre juste, des hostilités de classe ou de race à caractère révolutionnaire ». À l’encontre de la criminalisation, le publiciste pose une conception politique de l’hostis. L’ennemi n’est pas la figure du mal à annihiler ; sa défaite n’implique pas son écrasement ou sa capitulation sans condition. C’est parce qu’il pense qu’il y aura toujours des conflits que Schmitt affirme la nécessité de les contenir dans des limites admises, comme c’était la règle entre les États européens à l’âge classique. Or, c’est en acceptant l’égalité juridique et morale des belligérants que la réglementation de la conduite de la guerre devient possible et que l’esprit de modération qui doit la guider trouve sa justification. À l’époque de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest – l’époque où écrit le publiciste -, l’époque qui produit les armes nucléaires et qui efface la distinction paix/guerre, la réflexion essentielle n’est-elle pas celle qui a pour objet la distinction de l’ami et de l’ennemi ? Le problème central n’est-il pas de relativiser l’hostilité et de limiter la guerre ? Carl Schmitt réclame la suppression de l’argumentation idéologique sur la guerre juste, qui implique la discrimination de l’ennemi, et son remplacement par une argumentation qui reconnaisse l’égalité des belligérants et distingue l’ennemi du criminel. Il oppose ainsi son concept politique d’ennemi au concept d’ennemi absolu. L’hostis implique épreuve de force et règlement du conflit. « Toute extermination n’est qu’une autodestruction », car « on se classe d’après son ennemi », dit-il dans Ex captivitate salus. C’est parce qu’il se situe sur un même plan que moi que j’ai à le combattre, « pour conquérir ma propre mesure ». « C’est dans la reconnaissance de (cette) reconnaissance réciproque que réside la grandeur du concept (d’ennemi) »41.

Le Figaro
16/01/2008
Pierre-André Taguieff, l’historien des idées, retrace le parcours d’un grand intellectuel que Raymond Aron admirait.
Julien Freund, au cœur du politique de Pierre-André Taguieff La Table ronde, 154 p., 18 €.
En France, avoir combattu le nazisme les armes à la main ne suffit pas toujours pour acquérir la respectabilité : il faut aussi être un «antifasciste» à la mode de chez nous. Autrement dit avoir été adoubé par des milieux universitaires qui ont, des décennies durant, consacré le marxisme comme étant la science indépassable de notre temps. Telle est la mésaventure survenue à Julien Freund, philosophe qu’on lira de plus en plus, au fur et à mesure qu’on délaissera Louis Althusser. Julien Freund est l’auteur d’une œuvre, L’Essence du politique (*), que Raymond Aron tenait pour géniale, ainsi que d’un ouvrage d’une rare érudition : La Décadence : histoire sociologique et philosophique d’une catégorie de l’expérience humaine; dans lequel il analyse les phénomènes de déclin qui travaillent les civilisations.
On croit que les penseurs sont des hommes de cabinet. C’est l’inverse qui est vrai pour Julien Freund. Né en 1921 à Henridorff, en Lorraine, celui-ci n’a pas le loisir de lire Aristote et Machiavel. L’événement qui surgit en 1940 ne lui en laisse pas le temps, il faut agir. Jeune étudiant réfugié à Clermont-Ferrand, il rejoint le mouvement Libération, fondé par son professeur de philosophie, Jean Cavaillès. Puis il adhère aux groupes francs de Combat, dirigé par le maurassien Jacques Renouvin, activisme qui le mène en prison puis en camp de captivité, d’où il s’évade, en 1944, pour gagner les maquis de la Drôme. Entre deux actions de partisans, il découvre une autre face de la résistance : la turpitude des règlements de comptes, la lâcheté des «héros» de la dernière heure. Un procès le marque à vie : celui d’une jeune communiste fusillée par ses «camarades». «Ce fut terrible, elle était innocente et le tribunal la condamna à mort. Il y eut cette nuit d’épouvante où les partisans la violèrent dans une grange à foin (…) Après une telle expérience, vous ne pouvez plus porter le même regard sur l’humanité», déclarera Freund.
Voir enfin:

Barack Obama : « Un monde sans armes nucléaires »

Le Monde

06.04.2009

Le 5 avril 2009, Barack Obama prononçait un discours à Prague à l’occasion d’un sommet UE-Etats-Unis.

« Je suis fier de me trouver ici avec vous aujourd’hui, au centre de cette ville prestigieuse, au centre de l’Europe (…). Quand je suis né, le monde était divisé, et nos nations étaient confrontées à une situation très différente. Peu de gens auraient prédit que quelqu’un comme moi deviendrait un jour un président américain. Peu de gens auraient prédit qu’un président américain serait un jour autorisé à parler à un public comme celui-ci à Prague. Et bien peu encore auraient imaginé que la République tchèque deviendrait une nation libre, un membre de l’OTAN, et serait à la tête d’une Europe unie. Ces idées auraient été écartées comme de doux rêves.

Nous sommes ici aujourd’hui parce qu’il y a eu assez de gens pour ignorer les voix qui leur disaient que le monde ne pourrait pas changer.

(…) Nous sommes ici aujourd’hui parce que le printemps de Prague – parce que la quête, simple et légitime, de liberté et de perspectives d’avenir – a couvert de honte ceux qui s’appuyaient sur le pouvoir des tanks et des armes pour écraser la volonté du peuple.

Nous sommes ici aujourd’hui parce que, il y a vingt ans, les gens de cette ville sont descendus dans la rue pour réclamer la promesse d’un jour nouveau et les droits humains fondamentaux qui leur avaient été refusés depuis bien trop longtemps. Sametová revoluce (la « révolution de velours ») nous a enseigné beaucoup de choses. Elle nous a montré qu’une protestation pacifique pouvait ébranler les fondations d’un empire et révéler la vanité d’une idéologie. Elle nous a montré que de petits pays pouvaient jouer un rôle pivot dans les événements du monde, et que des gens jeunes pouvaient montrer le chemin pour surmonter d’anciens conflits. Et elle a prouvé que le pouvoir moral était plus puissant que n’importe quelle arme.

Voici la raison pour laquelle je vous parle en ce moment, au centre d’une Europe pacifique, unie et libre : parce que des gens ordinaires ont cru que les fossés pouvaient être comblés, que les murs pouvaient s’écrouler et que la paix pouvait l’emporter.

Nous sommes ici aujourd’hui parce que des Américains et des Tchèques ont cru contre toute attente qu’aujourd’hui serait possible.

Nous partageons cette histoire commune. Mais maintenant cette génération – notre génération – ne peut rester immobile. Nous aussi sommes devant un choix. Si le monde connaît moins de divisions, il connaît plus d’interconnexions. Et nous avons vu les événements se précipiter au point de dépasser notre capacité à les contrôler : une économie mondiale en crise, un changement climatique, les dangereuses séquelles d’anciens conflits, de nouvelles menaces et la prolifération d’armes catastrophiques.

Aucun de ces défis ne peut être résolu de manière simple et rapide. Mais chacun d’eux exige que nous soyons à l’écoute les uns des autres et que nous travaillions ensemble ; que nous nous concentrions sur nos intérêts communs et non sur nos différences occasionnelles ; et que nous réaffirmions les valeurs que nous partageons, qui sont plus fortes que n’importe quelle force susceptible de nous diviser (…).

Pour renouveler notre prospérité, nous avons besoin d’une action coordonnée par-delà les frontières. Cela signifie des investissements pour créer de nouveaux emplois. Cela signifie résister aux murs du protectionnisme (…). Cela signifie un changement dans notre système financier, avec de nouvelles règles pour prévenir les abus et les crises futures. Et nous avons pour obligation envers notre prospérité commune et notre humanité commune de tendre la main à ces marchés émergents et à ces personnes appauvries qui souffrent le plus, ce pourquoi, un peu plus tôt dans la semaine, nous avons gardé en réserve mille milliards de dollars pour le Fonds monétaire international.

Pour protéger notre planète, il est temps aujourd’hui de changer la façon dont nous utilisons l’énergie. Ensemble, nous devons faire face au changement climatique en mettant un terme à la dépendance mondiale aux énergies fossiles et en exploitant le pouvoir de nouvelles sources d’énergie (…). Et je vous promets que, dans cet effort global, les Etats-Unis sont aujourd’hui prêts à montrer le chemin.

Pour assurer notre sécurité commune, nous devons renforcer notre alliance (…).

C’est le dixième anniversaire de l’entrée de la République tchèque dans l’OTAN. Je sais qu’à de nombreuses reprises au cours du XXe siècle, des décisions ont été prises sans que vous soyez consultés. De grandes puissances vous ont fait faux bond, ou bien ont décidé de votre avenir sans que vos voix soient entendues. Je suis ici pour dire que les Etats-Unis ne tourneront jamais le dos aux gens de cette nation. Nous sommes liés par des valeurs communes, une histoire commune, et par la promesse durable de notre alliance. L’article 5 de l’OTAN le formule clairement : une attaque contre l’un est une attaque contre tous. Cette promesse vaut pour maintenant et pour toujours.

Les habitants de la République tchèque ont tenu cette promesse quand l’Amérique a été attaquée, que des milliers de personnes ont été tuées sur notre sol, et l’OTAN a riposté. La mission de l’OTAN en Afghanistan est essentielle pour la sécurité des peuples des deux côtés de l’Atlantique. Nous visons les mêmes terroristes d’Al-Qaida qui ont frappé de New York à Londres, et aidons le peuple afghan à prendre en main son avenir. Nous démontrons que des nations libres peuvent faire cause commune au nom de notre commune sécurité (…).

Aucune alliance ne peut se permettre de rester immobile. Nous devons travailler ensemble en tant que membres de l’OTAN afin de mettre en place des plans d’urgence pour faire face à de nouvelles menaces, d’où qu’elles viennent. Nous devons renforcer notre coopération l’un envers l’autre (…). Et nous devons entretenir des relations constructives avec la Russie sur des questions qui nous préoccupent également.

L’une de ces questions sur lesquelles je vais me concentrer aujourd’hui est essentielle pour nos nations, et pour la paix et la sécurité dans le monde : l’avenir des armes nucléaires au XXIe siècle.

L’existence de milliers d’armes nucléaires est le legs le plus dangereux que nous a laissé la guerre froide. Il n’y a pas eu de guerre nucléaire entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, mais des générations ont vécu avec la conscience que leur monde pouvait être effacé en un éclair (…).

Aujourd’hui, la guerre froide n’est plus, mais ces armes existent toujours par milliers. Par un de ces étranges retournements de l’histoire, la menace d’une guerre nucléaire mondiale a diminué, mais le risque d’une attaque nucléaire a augmenté. Davantage de nations ont acquis ces armes. Les essais se sont poursuivis. Des marchés parallèles font commerce de secrets et de matériaux nucléaires. La technologie nécessaire pour fabriquer une bombe s’est largement diffusée. Des terroristes sont prêts à tout pour en acheter, en construire ou en voler une. Nos efforts pour contenir ces dangers se concentrent sur un régime global de non-prolifération, mais si davantage de personnes et de nations enfreignent les règles, nous pourrions atteindre le point où le centre ne peut plus tenir.

Tout le monde est concerné, partout. Une arme nucléaire qui exploserait dans une grande ville – qu’il s’agisse de New York ou de Moscou, d’Islamabad ou de Bombay, de Tokyo ou de Tel-Aviv, de Paris ou de Prague – pourrait causer la mort de centaines de milliers de gens. Et quel que soit le lieu, les conséquences sur notre sécurité, notre société, notre économie et, en définitive, notre survie seraient sans fin au niveau mondial.

(…) Tout comme nous nous sommes dressés au XXe siècle pour défendre la liberté, nous devons nous dresser ensemble au XXIe siècle pour vivre libres de toute peur. Et en tant que puissance nucléaire – en tant qu’unique puissance nucléaire ayant eu recours à l’arme nucléaire -, les Etats-Unis ont la responsabilité morale d’agir. Nous ne pouvons réussir seuls dans cette entreprise, mais nous pouvons la conduire.

Ainsi, aujourd’hui, j’affirme clairement et avec conviction l’engagement de l’Amérique à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires. Ce but ne pourra être atteint avant longtemps, sans doute pas de mon vivant. Il faudra de la patience et de l’obstination. Mais maintenant, c’est à nous d’ignorer les voix qui nous disent que le monde ne peut pas changer.

Premièrement, les Etats-Unis vont prendre des mesures concrètes en faveur d’un monde sans armes nucléaires.

Pour mettre un terme à l’esprit de la guerre froide, nous réduirons le rôle des armes nucléaires dans notre stratégie de sécurité nationale et nous inciterons les autres pays à faire de même. Ne vous méprenez pas : tant que ces armes existeront, nous conserverons un arsenal sûr et efficace pour dissuader tout adversaire, et garantir la défense de nos alliés, notamment la République tchèque. Nous allons cependant commencer à procéder à la réduction de notre arsenal.

Afin de réduire nos ogives et stocks d’armes nucléaires, nous négocierons cette année un nouveau traité de réduction des armes stratégiques avec la Russie. Le président Medvedev et moi-même avons commencé ce processus à Londres, et nous chercherons d’ici à la fin de l’année un nouvel accord qui ait force de loi et soit suffisamment audacieux. Cela ouvrira la voie à de nouvelles réductions, et nous chercherons à inclure dans cette entreprise tous les Etats dotés de l’arme nucléaire.

Pour parvenir à une interdiction globale sur les essais nucléaires, mon administration va immédiatement et énergiquement se consacrer à la ratification par le Sénat américain du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires. Après plus de cinq décennies de pourparlers, le temps est venu que les essais d’armes nucléaires soient définitivement bannis.

Pour supprimer les composants nécessaires à la fabrication d’une bombe, les Etats-Unis vont chercher à établir un nouveau traité qui mette fin de façon vérifiable à la production de matières fissiles destinées aux armes nucléaires. Si nous voulons sérieusement arrêter la prolifération de ces armes, nous devons alors mettre un terme à la production spécifique des matériaux de qualité militaire qui les créent.

Deuxièmement, tous ensemble, nous allons consolider le Traité de non-prolifération nucléaire comme base de coopération.

Le marché est simple : les pays possédant l’arme nucléaire s’engageront vers un désarmement, ceux qui n’en sont pas dotés ne l’acquerront pas ; et tous les pays pourront accéder à une énergie nucléaire pacifique. Pour étayer le traité, nous devrons adopter plusieurs principes. Nous avons besoin de davantage de moyens et d’autorité pour renforcer les contrôles internationaux. Nous demandons des sanctions réelles et immédiates pour les pays qui enfreignent les règles ou qui tentent d’abandonner le traité sans raison valable.

Nous allons construire un nouveau cadre pour une coopération nucléaire civile, comprenant une banque internationale d’approvisionnement en combustible pour que les pays puissent disposer d’une puissance pacifique sans augmenter les risques de prolifération. Chaque nation qui renonce aux armes nucléaires, en particulier les pays en développement mettant en oeuvre des programmes pacifiques, devra y avoir accès. Aucune méthode ne pourra aboutir si elle s’appuie sur le refus de droits aux nations qui respectent les règles. Nous devons utiliser la puissance de l’énergie nucléaire au nom de nos efforts pour combattre le changement climatique et pour offrir à tous des perspectives d’avenir.

Nous ne nous berçons pas d’illusions. Certains ne respecteront pas les règles, et c’est la raison pour laquelle il nous faut mettre en place une structure qui garantisse que si une nation est en infraction, elle en assume les conséquences. Ce matin même, l’actualité nous a rappelé que nous devions avoir une approche nouvelle et plus rigoureuse afin de faire face à cette menace. La Corée du Nord a une fois encore enfreint les règles en testant une fusée qui pourrait servir de missile à longue portée.

Cette provocation met en évidence la nécessité d’agir : pas seulement cet après-midi auprès du Conseil de sécurité des Nations unies, mais dans notre détermination à empêcher la dissémination de ces armes. Les règles doivent avoir un caractère contraignant. Les violations doivent être punies. Les mots doivent avoir un sens. Le monde doit se rassembler pour empêcher la prolifération de ces armes.

Il est temps aujourd’hui d’avoir une réponse internationale forte. La Corée du Nord doit savoir que la voie vers la sécurité et le respect ne passe jamais par des menaces et des armes illégales. Toutes les nations doivent s’unir pour construire un cadre réglementaire mondial plus puissant.

L’Iran n’a pas encore construit une arme nucléaire. Mon administration cherchera à établir un accord avec l’Iran en s’appuyant sur des intérêts mutuels et un respect mutuel, et nous offrirons un choix clair. Nous souhaitons que l’Iran prenne sa place légitime dans la communauté des nations, politiquement et économiquement. Nous soutiendrons le droit de l’Iran à disposer d’une énergie nucléaire pacifique dans le cadre de contrôles rigoureux. C’est une voie que la République islamique peut adopter. Le gouvernement peut également faire le choix d’un isolement et d’une pression internationale accrus et d’une éventuelle course aux armements nucléaires dans cette région qui augmentera l’insécurité pour tous.

Que les choses soient claires : les activités iraniennes liées aux missiles balistiques et nucléaires constituent une réelle menace, pas uniquement pour les Etats-Unis, mais pour les voisins de l’Iran et pour nos alliés. La République tchèque et la Pologne ont eu le courage d’accepter sur leur sol des forces de défense contre ces missiles.

Tant que la menace iranienne persistera, nous avons l’intention de maintenir un système de défense antimissile qui soit efficace économiquement et ait fait ses preuves. Si la menace iranienne disparaît, notre sécurité reposera sur des bases plus solides, et le besoin de construction d’une défense antimissile en Europe ne se fera alors plus sentir.

Enfin, nous devons veiller à ce que les terroristes n’acquièrent jamais l’arme nucléaire.

Il s’agit de la menace la plus immédiate et extrême pour la sécurité du monde. Des terroristes détenant l’arme nucléaire pourraient se livrer à une destruction massive. Al-Qaida a dit être à la recherche de la bombe. Nous savons que des matériaux nucléaires non sécurisés sont présents dans le monde entier. Pour protéger nos populations, nous devons agir avec détermination et sans plus attendre.

Aujourd’hui, j’annonce un nouvel effort international afin de sécuriser dans les quatre années à venir tous les matériaux nucléaires sensibles dans le monde entier. Nous allons fixer de nouvelles normes, élargir notre coopération avec la Russie, et chercher à obtenir de nouveaux partenariats pour placer ces matériaux sensibles hors d’atteinte.

Nous devons également poursuivre nos efforts pour disloquer les marchés parallèles, détecter et intercepter les matériaux en transit, et utiliser des outils financiers pour déstructurer ce commerce dangereux. Comme cette menace est susceptible de durer, nous devons nous unir pour transformer des mesures telles que l’Initiative de sécurité contre la prolifération et l’Initiative globale de lutte contre le terrorisme nucléaire en institutions internationales durables. Nous allons commencer par la tenue d’un sommet mondial sur la sécurité nucléaire, qui aura lieu aux Etats-Unis d’ici l’an prochain.

Je sais que certains vont se demander si nous sommes en mesure d’agir sur un programme aussi vaste. D’autres vont douter de la possibilité d’une coopération internationale réelle, compte tenu des différences inévitables entre les nations (…).

Mais ne vous méprenez pas : nous savons où cela mène. Lorsque des nations et des populations se laissent définir par leurs différences, le fossé entre elles se creuse. Si l’on s’abstient de chercher à obtenir la paix, elle restera pour toujours hors de notre portée. Dénoncer ou dédaigner un appel à la coopération est facile et lâche. C’est ainsi que commencent les guerres. C’est ici que l’humanité cesse de progresser.

Nous devons affronter la violence et l’injustice de notre monde. Nous devons y faire face non en nous divisant, mais en nous unissant comme des nations libres, des citoyens libres. Je sais qu’un appel à prendre les armes plutôt qu’un appel à les déposer peut semer le trouble dans les consciences des femmes et des hommes. Voilà pourquoi les voix en faveur de la paix et du progrès doivent s’élever toutes ensemble.

Ce sont les voix qui résonnent encore dans les rues de Prague. Ce sont les fantômes de 1968. Ce furent les sons joyeux de la « révolution de velours ». Ce furent les Tchèques qui, sans tirer un coup de feu, aidèrent à faire chuter un empire doté de l’arme nucléaire.

La destinée de l’humanité sera ce que nous en ferons. Ici, à Prague, honorons notre passé en visant un avenir meilleur. Surmontons nos divisions, avançons en nous appuyant sur nos espoirs, et acceptons la responsabilité de laisser ce monde plus prospère et plus pacifique que nous l’avons trouvé. Merci. »

(Traduit par Isabelle Chérel.)

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2009/04/06/barack-obama-un-monde-sans-armes-nucleaires_1177289_3232.html#P97JWprfvb4Xx84t.99

Un commentaire pour Angélisme: Cachez ce réel que je ne saurai voir ! (Some peace theories are often unrecognized bellicosity)

  1. […] Tout comme le pacifiste découvre immédiatement l’ennemi chez celui qui n’admet pas sa conception de la paix, les idéologies de la société sans ennemi (par exemple le marxisme) maudissent la guerre, mais préconisent la révolution et exigent que les hommes s’entretuent en vue de mettre la guerre hors-la-loi. On a assez souvent signalé l’imposture que couvre cette attitude et, bien que cet argument appartienne à la polémique courante, il n’est pas inutile de l’évoquer, car il rappelle par trop le ridicule de la querelle hideuse entre Bossuet et Fénelon sur le… pur amour (que n’ont-ils commencé par s’aimer !). La chose la plus grave consiste cependant dans le ressentiment qu’engendre inévitablement la bonne conscience des partisans de ces idéologies : étant donné que leur fin est bonne et hautement humaine, les ennemis ne peuvent être que des criminels ou même l’incarnation du mal (…). C’est ainsi qu’on justifie au nom de l’humanité l’extermination inhumaine des ennemis, car tout est permis pour débarrasser le monde de ces hors-la-loi et hors-l’humanité qui, de ce fait, sont des coupables. Dans ces conditions la notion de paix perd toute signification, étant entendu que politiquement elle consiste en un contrat ou traité, ou plutôt la paix devient impossible. Comment pourrait-il en être autrement, puisque toute action de l’ennemi, fût-elle désintéressée et noble, devient automatiquement perverse, immorale et criminelle, tandis que toute action du révolutionnaire, même scélérate et atroce, devient sainte, juste et irréprochable ? Nier l’ennemi, c’est nier la paix. Il ne faudrait cependant pas jeter la pierre au seul marxisme par exemple, car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme dont l’un des principes essentiels est justement la négation de l’ennemi politique pour ne laisser subsister que les concurrents économiques. (…) On pourrait également montrer que la négation de l’ennemi est contenue dans le fait que la charte des Nations-Unies repose en principe sur une curieuse conception du statu quo. Elle demande aux membres de respecter l’intégrité territoriale des Etats : ce qui signifie que nul Etat ne saurait être amputé par la violence ou annexé de force par un autre. Or quel est le but de toute guerre (en dehors de la guerre civile) ? Ou bien la conquête, c’est-à-dire l’annexion territoriale, ou bien l’indépendance, c’est-à-dire la constitution d’un nouvel Etat qui se détache d’un autre. Si l’O.N.U. condamne la conquête, elle soutient par contre la guerre d’indépendance. Ce propos ne cherche pas à donner tort à l’O.N.U. sur ce point, mais à saisir sans ambages le phénomène de la guerre et à comprendre que certaines théories de la paix sont souvent un bellicisme qui s’ignore. (..) Nous touchons à la lumière de ces exemples, à l’équivoque fondamentale de l’O.N.U. : elle subit pratiquement la réalité de l’ennemi politique tout en le niant théoriquement. Autrement dit, elle reste un haut lieu de la politique, parce qu’elle n’arrive pas et ne peut parvenir à exorciser l’inimitié. Celle-ci demeure à l’arrière-fond de toutes les discussions et les commande, bien qu’on ne veuille pas le reconnaître explicitement. Si nous cherchions des preuves historiques de l’impossibilité d’une politique sans ennemi, nous pourrions entre autres invoquer celle-là. En vérité, une évidence n’a pas besoin de preuves. Ce qui nous paraît déterminant, c’est que la non reconnaissance de l’ennemi est un obstacle à la paix. Avec qui la faire, s’il n’y a plus d’ennemis ? Elle ne s’établit pas d’elle-même par l’adhésion des hommes à l’une ou l’autre doctrine pacifiste, surtout que leur nombre suscite une rivalité qui peut aller jusqu’à l’inimitié, sans compter que les moyens dits pacifiques ne sont pas toujours ni même nécessairement les meilleurs pour préserver une paix existante. On sait aujourd’hui que si les Français et les Anglais avaient eu une autre attitude lors de l’entrée des troupes allemandes dans la zone démilitarisée en 1935, on aurait peut-être réussi à faire tomber Hitler et ainsi empêché la guerre de 1939. Il y a également de fortes chances qu’une action offensive des Alliés les aurait fait passer pour coupables aux yeux de l’opinion mondiale. En général ; on ne connaît qu’après coup l’utilité d’une guerre préventive pour préserver la paix. Julien Freund […]

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