Diplomatie: Obama sera-t-il le fossoyeur en chef de l’Occident? (From ancient times the decline in courage has been considered the beginning of the end)

Who shrank the suoperpower? (NYT Mag, 2008)Il est clair qu’une civilisation qui se sent coupable de tout ce qu’elle est et fait n’aura jamais l’énergie ni la conviction nécessaires pour se défendre elle-même. JF Revel
Barack Obama serait-il secrètement suisse? Christopher Hitchens
The United States and Great Britain share a mission in the world beyond the balance of power or the simple pursuit of interest. We seek the advance of freedom and the peace that freedom brings…By advancing freedom in the greater Middle East, we help end a cycle of dictatorship  and radicalism that brings millions of people to misery and brings danger to our own people. The stakes in that region could not be higher. If the Middle East remains a place where freedom does not flourish, it will remain a place of stagnation and anger and violence for export. And as we saw in the ruins of two towers, no distance on the map will protect our lives and way of life. If the greater Middle East joins the democratic revolution that has reached much of the world, the lives of millions in that region will be bettered, and a trend of conflict and fear will be ended at its source… We must shake off decades of failed policy in the Middle East. Your nation and mine, in the past, have been willing to make a bargain, to tolerate oppression for the sake of stability. Longstanding ties often led us to overlook the faults of local elites. Yet this bargain did not bring stability or make us safe. It merely bought time, while problems festered and ideologies of violence took hold. George W. Bush (Londres, 19.11.03)
Tant que cette région sera en proie à la tyrannie, au désespoir et à la colère, elle engendrera des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des Américains et de leur alliés. Nous soutenons les progrès démocratiques pour une raison purement pratique : les démocraties ne soutiennent pas les terroristes et ne menacent pas le monde avec des armes de destruction massive. George W. Bush (Congrès, 04.02.04)
Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance, à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant coureur de la fin ?
Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques…
Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative.
Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable. (…) Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.
Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé. (…) Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. (…) Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Soljenitsyne
Beaucoup ont vu dans les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak autant de symboles de l’impérialisme mondial de Washington : il fallait en fait y voir les signes d’un surmenage impérialiste. (…) Le monde unipolaire a vécu et un nouvel ordre mondial apparaît déjà. Le président américain – qu’il se nomme Clinton, McCain ou Obama – ne pourra guère contrer son essor. (…) Au mieux, l’ère unipolaire sous hégémonie américaine aura duré tout au long des années 1990, même si ce fut également une décennie à la dérive. (…) Et aujourd’hui, au lieu de dominer le monde, nous nous battons (et nous perdons) face aux autres superpuissances mondiales : l’Union européenne et la Chine. (…) Pour la première fois de notre histoire, nous assistons à une bataille mondiale multipolaire mettant en jeu plusieurs civilisations. (…) Dans le monde entier, Pékin déploie par dizaines de milliers ses ingénieurs, ses travailleurs humanitaires, ses architectes de barrages hydrauliques et ses militaires en mission clandestine. (…) Tous les pays du monde qualifiés d’Etats voyous par Washington jouissent désormais d’un filet de sécurité diplomatique, économique ou stratégique grâce à la Chine. Les trois Grands sont des frères ennemis. La géopolitique du XXIe siècle ressemblera bien au 1984 d’Orwell, si ce n’est qu’au lieu de trois puissances mondiales (l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia) nous avons trois zones découpées suivant les longitudes, dominées respectivement par l’Amérique, l’Europe et la Chine. (…) Pour saisir la rapidité du déclin américain, j’ai passé les deux dernières années à voyager dans une quarantaine de pays dans les cinq régions stratégiques de la planète, le « deuxième monde » : ces pays ne font pas partie du premier monde, le noyau de l’économie mondiale, ni de la périphérie qu’est le tiers-monde. Placés aux côtés des trois Grands, ou entre eux, les pays du deuxième monde sont ces Etats sans allégeance qui détermineront laquelle des superpuissances aura la haute main sur la géopolitique de demain. Du Venezuela au Vietnam, du Maroc à la Malaisie, les rapports mondiaux s’organiseront autour de ces trois alliances : la coalition américaine, le consensus européen ou le style consultatif à la chinoise. C’est le marché géopolitique qui décidera du meneur du XXIe siècle. (…) Alors que le moral des Chinois et des Européens s’affermit à chaque expansion de leur zone d’influence, celui des Américains s’étiole. L’UE reste peut-être fidèle aux principes des Nations unies que dominèrent jadis les Etats-Unis. Mais pour combien de temps continuera-t-elle à le faire, alors que ses propres critères sociaux dépassent largement le plus petit dénominateur commun ? Alors que l’Amérique est en train de revenir maladroitement au multilatéralisme, d’autres s’éloignent du jeu américain et jouent selon leurs propres règles.L’universalisme dont se berce l’empire américain – qui veut un monde dominé par un seul et un monde où l’idéologie libérale américaine serait le fondement de l’ordre mondial – en fait paradoxalement une superpuissance de plus en plus isolée. Tout comme il existe un marché géopolitique, il existe un marché des modèles de réussite dans lequel puise le deuxième monde, avec notamment – et ce n’est pas le moindre – le modèle chinois de croissance économique sans libéralisation politique. Ce modèle est en soi un affront à la théorie occidentale de la modernisation. Comme l’observait l’historien Arnold Toynbee il y a cinquante ans, l’impérialisme occidental a fait l’union de la planète, mais cela ne signifie pas que l’Occident soit appelé à dominer éternellement, ni matériellement ni intellectuellement.(…) L’Amérique doit accepter cette réalité et s’y adapter. Maintenir l’empire américain ne peut qu’avoir un prix toujours plus lourd en termes tant humains que financiers. Et l’Histoire nous montre que ce genre d’efforts est voué à l’échec. Parag Khanna
Cette conviction que l’hégémonie américaine touche à sa fin n’est pas née de la vulnérabilité apparue au reste du monde le 11 septembre 2001. En fait, on assiste à un affaiblissement progressif des États-Unis en tant que puissance planétaire depuis les années 70, et la riposte américaine aux attentats terroristes n’a fait qu’accélérer cette tendance. Pour comprendre pourquoi la Pax americana est sur le déclin, il faut se pencher sur la géopolitique du XXe siècle, et plus particulièrement de ces trente dernières années. On aboutit à une conclusion aussi limpide qu’indéniable : les facteurs économiques, politiques et militaires qui ont contribué à l’hégémonie de l’Amérique sont ceux-là même qui provoqueront inexorablement son déclin prochain.
Au cours de la prochaine décennie, deux possibilités s’offrent à l’Amérique : soit elle emprunte la voie des faucons, avec des conséquences négatives pour tous, mais surtout pour elle. Soit elle comprend que cette attitude est par trop néfaste. Les choix du président Bush paraissent extrêmement limités, et les États-Unis vont probablement continuer à décliner en tant que force motrice de la politique internationale. La véritable question n’est pas de savoir si la superpuissance américaine est en déclin, mais plutôt de voir si les États-Unis peuvent trouver un moyen de chuter dignement, sans trop de dommages pour la planète et pour eux-mêmes. Immanuel Wallerstein (2002)

L’Occident est-il fini ? Ou plutôt Obama en sera-t-il, à la Louis XV, le fossoyeur en chef?

Fin de l’hégémonie de l’Oncle Sam, Europe marginalisée, déclin de l’Ouest vu par le reste du monde, nouvelles ambitions de l’Asie, Occident qui pleure, l’Asie qui conquiert…, ère nouvelle Où l’on passe d’un monde unipolaire à un monde multipolaire, Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, Washington paiera pour ses erreurs, nouvelle géographie du monde, déclin fatal de la social-démocratie, L’université américaine doit-elleencore enseigner le français, Mieux vaut le Nouveau Monde que le Vieux Continent, d’un Orient à l’autre, chute d’un empire Tant au plan géostratégique qu’économique, Washington doit s’adapter à la nouvelle réalité, Quand l’Oncle Sam dilapide ses trésors, Washington n’a plus rien à offrir à Pékin, Qui a tué le rêve américain ?, Puis vint le 11 septembre, le choc, Se priver de produits chinois, c’est épuisant (et impossible), ortrait du Yankee en touriste ordinaire, Nous revenons à notre vraie place, Surtout ne pas surestimer les Chinois, Et pourtant, l’économie reste plus forte que jamais, Six cartes pour comprendrele basculement du monde depuis la Renaissance jusquà 2050, Un si vieux continent, Usée, l’Europe ? De nombreux signes le laissent pense, Europe accrochée à son histoire, Pourquoi sommes-nous inertes face aux défis du XXIe siècle ?, La Turquie ne regarde plus à l’ouest, Jeune, espagnol et sans boulot, Pauvres, pauvres universités, Nous qui rêvions du capitalisme !, Et si l’UE était un modèle d’avenir ?, Les conquérants, Depuis l’an 2000, on ne peut plus parler de pays émergents, monde refaçonné par Pékin, Qui contrôle la production mondiale de métaux rares ?, On l’annonçait depuis les années 1970: le Brésil est enfin une grande puissance, L’Inde en pleine ascension, ardue mais prometteuse ?, Naissance d’une classe moyenne (à 5 500 euros par an), L’avenir de l’industrie automobile se joue entre Pékin et Shanghai, Une véritable puissance scientifique, Vu d’ailleurs, L’Ouest n’est plus au centre du jeu et les critiques à son égard se font toujours plus vives, Les Occidentaux n’ont rien compris !, En guerre contre la laïcité, « Ils ne veulent pas discuter avec nous! », L’homme blanc sur un piédestal, Arrogante idéologie occidentale, De la supériorité de la voie chiniose, L’avenir sera latino-américain, Vive la croissance tranquille !, Ils ont pensé le déclin de l’Occident. Ou théorisé l’émergence d’autres valeurs …    

En ce « printemps arabe », certes particulièrement problématique, qui voit, pendant qu’en Libye nos mollahs nous jouent la défense des droits de l’homme,  le prétendu chef du Monde libre faire à nouveau la démonstration de ses capacités inégalées pour les belles paroles et le surplace (ah! ces fameuses sessions, lors des votes sensibles, aux toilettes du Sénat!) …
 
Et laisse sans voix une diplomatie européenne et notamment française (sur le point apparemment de débarquer sa ministre soupçonnée à nouveau hier par Le Canard enchainé d’une tentative d’élusion, via ses parents nonagénaires, de droits de succession?) qui se retrouve, sans compter l’avènement du plus anti-américain des présidents américains, désemparée par la fin du monde unipolaire qu’elle appelait depuis si longtemps de ses voeux …
Qui, bien encore tout désemparé par le trop-plein de liberté de ses huit années en Amérique, avait néanmoins perçu ce déclin du courage et, après Tocqueville, cette fréquente tendance des sociétés démocratiques à se choisir des leaders médiocres ?
 
 LE DÉCLIN DU COURAGE
 (Extraits du discours prononcé par Alexandre Soljénitsyne, prix Nobel de littérature(1970) à Harvard le 8 juin 1978)

« Je suis très sincèrement heureux de me trouver ici parmi vous, à l’occasion du 327ème anniversaire de la fondation de cette université si ancienne et si illustre. La devise de Harvard est « VERITAS ». La vérité est rarement douce à entendre ; elle est presque toujours amère. Mon discours d’aujourd’hui contient une part de vérité ; je vous l’apporte en ami, non en adversaire.

Il y a trois ans, aux Etats-Unis, j’ai été amené à dire des choses que l’on a rejeté, qui ont paru inacceptables. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui acquiescent à mes propos d’alors.(…)

Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance, à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant coureur de la fin ?

Quand les Etats occidentaux modernes se sont formés, fut posé comme principe que les gouvernements avaient pour vocation de servir l’homme, et que la vie de l’homme était orientée vers la liberté et la recherche du bonheur (en témoigne la déclaration américaine d’Indépendance.)Aujourd’hui, enfin, les décennies passées de progrès social et technique ont permis la réalisation de ces aspirations : un Etat assurant le bien-être général. Chaque citoyen s’est vu accorder la liberté tant désirée, et des biens matériels en quantité et en qualité propres à lui procurer, en théorie, un bonheur complet, mais un bonheur au sens appauvri du mot, tel qu’il a cours depuis ces mêmes décennies.

Au cours de cette évolution, cependant, un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d’avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l’Ouest les marques de l’inquiétude et même de la dépression, bien qu’il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n’ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel.

L’indépendance de l’individu à l’égard de nombreuses formes de pression étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n’auraient même pas imaginé ; il est devenu possible d’élever les jeunes gens selon ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l’épanouissement physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels, l’argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?

Même la biologie nous enseigne qu’un haut degré de confort n’est pas bon pour l’organisme. Aujourd’hui, le confort de la vie de la société occidentale commence à ôter son masque pernicieux.

La société occidentale s’est choisie l’organisation la plus appropriée à ses fins, une organisation que j’appellerais légaliste. Les limites des droits de l’homme et de ce qui est bon sont fixées par un système de lois ; ces limites sont très lâches. Les hommes à l’Ouest ont acquis une habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi, bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées à comprendre pour une personne moyenne sans l’aide d’un expert. Tout conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu’un se place du point de vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que cela pourrait n’en être pas moins illégitime. Impensable de parler de contrainte ou de renonciation à ces droits, ni de demander de sacrifice ou de geste désintéressé : cela paraîtrait absurde. On n’entend pour ainsi dire jamais parler de retenue volontaire : chacun lutte pour étendre ses droits jusqu’aux extrêmes limites des cadres légaux.

J’ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire qu’une société sans référent légal objectif est particulièrement terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l’homme.

Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale légaliste.

Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques.

Il est aisé en tout lieu de saper le pouvoir administratif, et il a en fait été considérablement amoindri dans tous les pays occidentaux. La défense des droits individuels a pris de telles proportions que la société en tant que telle est désormais sans défense contre les initiatives de quelques-uns. Il est temps, à l’Ouest, de défendre non pas temps les droits de l’homme que ses devoirs.

D’un autre côté, une liberté destructrice et irresponsable s’est vue accorder un espace sans limite. Il s’avère que la société n’a plus que des défenses infimes à opposer à l’abîme de la décadence humaine, par exemple en ce qui concerne le mauvais usage de la liberté en matière de violence morale faites aux enfants, par des films tout pleins de pornographie, de crime, d’horreur. On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu’ont ces mêmes enfants de ne pas regarder er de refuser ces spectacles. L’organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal. (…)

L’évolution s’est faite progressivement, mais il semble qu’elle ait eu pour point de départ la bienveillante conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu’il importe d’amender. Et pourtant, il est bien étrange de voir que le crime n’a pas disparu à l’Ouest, alors même que les meilleurs conditions de vie sociale semblent avoir été atteintes. Le crime est même bien plus présent que dans la société soviétique, misérable et sans loi. (…)

La presse, aussi, bien sûr, jouit de la plus grande liberté. Mais pour quel usage ? (…) Quelle responsabilité s’exerce sur le journaliste, ou sur un journal, à l’encontre de son lectorat, ou de l’histoire ? S’ils ont trompé l’opinion publique en divulguant des informations erronées, ou de fausses conclusions, si même ils ont contribué à ce que des fautes soient commises au plus haut degré de l’Etat, avons-nous le souvenir d’un seul cas, où le dit journaliste ou le dit journal ait exprimé quelque regret ? Non, bien sûr, cela porterait préjudice aux ventes. De telles erreurs peut bien découler le pire pour une nation, le journaliste s’en tirera toujours. Etant donné que l’on a besoin d’une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d’avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces mensonges s’installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d’opinion publique, ou la tromper. De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d’Etat touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l’intimité de personnes connues, en vertu du slogan : « tout le monde a le droit de tout savoir ». Mais c’est un slogan faux, fruit d’une époque fausse ; d’une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n’a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d’information. (…) Autre chose ne manquera pas de surprendre un observateur venu de l’Est totalitaire, avec sa presse rigoureusement univoque : on découvre un courant général d’idées privilégiées au sein de la presse occidentale dans son ensemble, une sorte d’esprit du temps, fait de critères de jugement reconnus par tous, d’intérêts communs, la somme de tout cela donnant le sentiment non d’une compétition mais d’une uniformité. Il existe peut-être une liberté sans limite pour la presse, mais certainement pas pour le lecteur : les journaux ne font que transmettre avec énergie et emphase toutes ces opinions qui ne vont pas trop ouvertement contredire ce courant dominant.

Sans qu’il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d’idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n’ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d’être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l’engouement à la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Aux Etats-Unis, il m’est arrivé de recevoir des lettres de personnes éminemment intelligentes … peut-être un professeur d’un petit collège perdu, qui aurait pu beaucoup pour le renouveau et le salut de son pays, mais le pays ne pouvait l’entendre, car les média n’allaient pas lui donner la parole. Voilà qui donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui à notre époque est particulièrement dangereux. (…)

Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative. (…) Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens Américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n’est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu’elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base da la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humanisme rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d’anthropocentrisme : l’homme est vu au centre de tout.

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels.Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.

Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXème siècle.

L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé. » Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du développement matérialiste. (…)

Je ne pense pas au cas d’une catastrophe amenée par une guerre mondiale, et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés.

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. Ce n’est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine et acceptée par nous, que l’humanité peut s’élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.

Quand bien même nous serait épargné d’être détruits par la guerre, notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu’est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l’homme est au-dessus de tout ? N’y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l’intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne.

Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter … toujours plus haut. »

Alexandre Soljénitsyne, Le Déclin du courage, Harvard, 8 juin 1978

Voir aussi: 
 
 

L’édito de C. André & P. Thureau-Dangin
Ne pas jouer les Cassandre
Courrier international
Février-mars-avril 2011
 
Parler du « déclin de l’Occident » est toujours périlleux. On songe aussitôt à l’essai controversé de l’Allemand Oswald Spengler, qui date de 1918. On pense aussi à tous les mouvements d’extrême droite qui agitent ce chiffon rouge depuis un siècle, sous-entendant évidemment le déclin de l’homme blanc…
Aujourd’hui, la situation n’est plus exactement la même. Les pays occidentaux sont largement métissés, à commencer par la société américaine. Et le déclin est devenu palpable, tant sur le plan économique que politique. Les Etats-Unis, qui se croyaient seuls en scène dans les années 1990, se voient concurrencés par l’Asie – en particulier par la Chine et par l’Inde. L’Europe est de plus en plus marginale dans les affaires du monde. Et, dans un proche avenir, on verra aussi le plein essor du Brésil…
Dans ce hors-série, nous laissons une large place aux voix de ces pays que l’on disait émergents mais qu’il faut désormais appeler conquérants : elles nous décrivent un monde dont l’Occident n’est plus le centre.
Il ne s’agit ni de s’affliger ni de jouer les Cassandre. Mais de comprendre les enjeux et de réfléchir à cet avenir qui suscite des inquiétudes. Avec à l’esprit cette question centrale : le tournant que nous pouvons observer signifie-t-il la fin de la civilisation occidentale et de ses valeurs ou au contraire la dissémination de celles-ci dans le monde entier, comme en témoigne le printemps arabe auquel nous assistons ?
Voir également le sommaire:

Hors-série n° 2011-2 du 23.02.2011
 
• La fin de l’hégémonie de l’Oncle Sam • L’Europe marginalisée • Le déclin de l’Ouest vu par le reste du monde • Les nouvelles ambitions de l’Asie •
 
 
■ Une ère nouvelle
Où l’on passe d’un monde unipolaire à un monde multipolaire
■ La chute d’un empire
Tant au plan géostratégique qu’économique, Washington doit s’adapter à la nouvelle réalité
■ Un si vieux continent
Usée, l’Europe ? De nombreux signes le laissent penser
■ Les conquérants
Depuis l’an 2000, on ne peut plus parler de pays émergents
■ Vu d’ailleurs
L’Ouest n’est plus au centre du jeu et les critiques à son égard se font toujours plus vives

■ Portraits
Ils ont pensé le déclin de l’Occident. Ou théorisé l’émergence d’autres valeurs

■ Repères
Six cartes pour comprendre le basculement du monde depuis la Renaissance jusquà 2050

Voir par ailleurs:

Waving Goodbye to Hegemony

Parag Khanna

The NYT magazine

January 27, 2008

Turn on the TV today, and you could be forgiven for thinking it’s 1999. Democrats and Republicans are bickering about where and how to intervene, whether to do it alone or with allies and what kind of world America should lead. Democrats believe they can hit a reset button, and Republicans believe muscular moralism is the way to go. It’s as if the first decade of the 21st century didn’t happen — and almost as if history itself doesn’t happen. But the distribution of power in the world has fundamentally altered over the two presidential terms of

George W. Bush, both because of his policies and, more significant, despite them. Maybe the best way to understand how quickly history happens is to look just a bit ahead.

Hillary Clinton or John McCain or Barack Obama administration is nearing the end of its second term. America has pulled out of Iraq but has about 20,000 troops in the independent state of Kurdistan, as well as warships anchored at Bahrain and an Air Force presence in Qatar. Afghanistan is stable; Iran is nuclear. China has absorbed Taiwan and is steadily increasing its naval presence around the Pacific Rim and, from the Pakistani port of Gwadar, on the Arabian Sea. The European Union has expanded to well over 30 members and has secure oil and gas flows from North Africa, Russiaand the Caspian Sea, as well as substantial nuclear energy. America’s standing in the world remains in steady decline.

United Nations and reaffirm to the world that America can, and should, lead it to collective security and prosperity? Indeed, improvements to America’s image may or may not occur, but either way, they mean little. Condoleezza Ricehas said America has no « permanent enemies, » but it has no permanent friends either. Many saw the invasions of Afghanistan and Iraq as the symbols of a global American imperialism; in fact, they were signs of imperial overstretch. Every expenditure has weakened America’s armed forces, and each assertion of power has awakened resistance in the form of terrorist networks, insurgent groups and « asymmetric » weapons like suicide bombers. America’s unipolar moment has inspired diplomatic and financial countermovements to block American bullying and construct an alternate world order. That new global order has arrived, and there is precious little Clinton or McCain or Obama could do to resist its growth.

India, lagging decades behind China in both development and strategic appetite. The Big Three make the rules — their own rules — without any one of them dominating. And the others are left to choose their suitors in this post-American world.

European Parliament, calls it « European patriotism. » The Europeans play both sides, and if they do it well, they profit handsomely. It’s a trend that will outlast both President Nicolas Sarkozy of France, the self-described « friend of America, » and Chancellor Angela Merkel of Germany, regardless of her visiting the Crawford ranch. It may comfort American conservatives to point out that Europe still lacks a common army; the only problem is that it doesn’t really need one. Europeans use intelligence and the police to apprehend radical Islamists, social policy to try to integrate restive Muslim populations and economic strength to incorporate the former Soviet Union and gradually subdue Russia. Each year European investment in Turkey grows as well, binding it closer to the E.U. even if it never becomes a member. And each year a new pipeline route opens transporting oil and gas from Libya, Algeria or Azerbaijan to Europe. What other superpower grows by an average of one country per year, with others waiting in line and begging to join?

Robert Kagan famously said that America hails from Mars and Europe from Venus, but in reality, Europe is more like Mercury — carrying a big wallet. The E.U.’s market is the world’s largest, European technologies more and more set the global standard and European countries give the most development assistance. And if America and China fight, the world’s money will be safely invested in European banks. Many Americans scoffed at the introduction of the euro, claiming it was an overreach that would bring the collapse of the European project. Yet today, Persian Gulf oil exporters are diversifying their currency holdings into euros, and President Mahmoud Ahmadinejad of Iran has proposed that OPEC no longer price its oil in « worthless » dollars. President Hugo Chávez of Venezuela went on to suggest euros. It doesn’t help that Congress revealed its true protectionist colors by essentially blocking the Dubai ports deal in 2006. With London taking over (again) as the world’s financial capital for stock listing, it’s no surprise that China’s new state investment fund intends to locate its main Western offices there instead of New York. Meanwhile, America’s share of global exchange reserves has dropped to 65 percent. Gisele Bündchen demands to be paid in euros, while Jay-Zdrowns in 500 euro notes in a recent video. American soft power seems on the wane even at home.

African Union like the E.U.; we offer no equivalent. Activists in the Middle East want parliamentary democracy like Europe’s, not American-style presidential strongman rule. Many of the foreign students we shunned after 9/11 are now in London and Berlin: twice as many Chinese study in Europe as in the U.S. We didn’t educate them, so we have no claims on their brains or loyalties as we have in decades past. More broadly, America controls legacy institutions few seem to want — like the International Monetary Fund— while Europe excels at building new and sophisticated ones modeled on itself. The U.S. has a hard time getting its way even when it dominates summit meetings — consider the ill-fated Free Trade Area of the Americas — let alone when it’s not even invited, as with the new East Asian Community, the region’s answer to America’s Apec.

Indonesia to Korea, no country — friend of America’s or not — wants political tension to upset economic growth. To the Western eye, it is a bizarre phenomenon: small Asian nation-states should be balancing against the rising China, but increasingly they rally toward it out of Asian cultural pride and an understanding of the historical-cultural reality of Chinese dominance. And in the former Soviet Central Asian countries — the so-called Stans — China is the new heavyweight player, its manifest destiny pushing its Han pioneers westward while pulling defunct microstates like Kyrgyzstan and Tajikistan, as well as oil-rich Kazakhstan, into its orbit. The Shanghai Cooperation Organization gathers these Central Asian strongmen together with China and Russia and may eventually become the « NATOof the East. »

Pakistaneven deeper into military dependence on China? Will the next set of Arab monarchs lean East or West? The second world will shape the world’s balance of power as much as the superpowers themselves will.

Gazpromoligarchy, why is Russia not a superpower but rather the ultimate second-world swing state? For all its muscle flexing, Russia is also disappearing. Its population decline is a staggering half million citizens per year or more, meaning it will be not much larger than Turkey by 2025 or so — spread across a land so vast that it no longer even makes sense as a country. Travel across Russia today, and you’ll find, as during Soviet times, city after city of crumbling, heatless apartment blocks and neglected elderly citizens whose value to the state diminishes with distance from Moscow. The forced Siberian migrations of the Soviet era are being voluntarily reversed as children move west to more tolerable and modern climes. Filling the vacuum they have left behind are hundreds of thousands of Chinese, literally gobbling up, plundering, outright buying and more or less annexing Russia’s Far East for its timber and other natural resources. Already during the cold war it was joked that there were « no disturbances on the Sino-Finnish border, » a prophecy that seems ever closer to fulfillment.

Uzbekistan. Privately, some E.U. officials say that annexing Russia is perfectly doable; it’s just a matter of time. In the coming decades, far from restoring its Soviet-era might, Russia will have to decide whether it wishes to exist peacefully as an asset to Europe or the alternative — becoming a petro-vassal of China.

Muammar el-Qaddafideclared he would abandon his country’s nuclear pursuits in 2003, was partly motivated by growing demand for energy from a close Mediterranean neighbor. But Qaddafi is not selling out. He and his advisers have astutely parceled out production sharing agreements to a balanced assortment of American, European, Chinese and other Asian oil giants. Mindful of the history of Western oil companies’ exploitation of Arabia, he — like Chávez in Venezuela and Nazarbayev in Kazakhstan — has also cleverly ratcheted up the pressure on foreigners to share more revenue with the regime by tweaking contracts, rounding numbers liberally and threatening expropriation. What I find in virtually every Arab country is not such nationalism, however, but rather a new Arabism aimed at spreading oil wealth within the Arab world rather than depositing it in the United States as in past oil booms. And as Egypt, Syria and other Arab states receive greater investment from the Persian Gulf and start spending more on their own, they, too, become increasingly important second-world players who can thwart the U.S.

International Atomic Energy Agencynegotiations drag on, the more likely it becomes that Iran will indeed be able to stay afloat without Western investment because of backing from China and from its second-world friends — without giving any ground to the West.

Samuel Huntingtoncalled the « Confucian-Islamic connection. » What is more, China is pulling off the most difficult of superpower feats: simultaneously maintaining positive ties with the world’s crucial pairs of regional rivals: Venezuela and Brazil, Saudi Arabia and Iran, Kazakhstan and Uzbekistan, India and Pakistan. At this stage, Western diplomats have only mustered the wherewithal to quietly denounce Chinese aid policies and value-neutral alliances, but they are far from being able to do much of anything about them.

Karl Marxand Max Weber both chastised Far Eastern cultures for being despotic, agrarian and feudal, lacking the ingredients for organizational success. Oswald Spengler saw it differently, arguing that mankind both lives and thinks in unique cultural systems, with Western ideals neither transferable nor relevant. Today the Asian landscape still features ancient civilizations but also by far the most people and, by certain measures, the most money of any region in the world. With or without America, Asia is shaping the world’s destiny — and exposing the flaws of the grand narrative of Western civilization in the process.

global warmingis completely unmanageable by a single authority, whether the United States or the United Nations. Globalization resists centralization of almost any kind. Instead, what we see gradually happening in climate-change negotiations (as in Bali in December) — and need to see more of in the areas of preventing nuclear proliferation and rebuilding failed states — is a far greater sense of a division of labor among the Big Three, a concrete burden-sharing among them by which they are judged not by their rhetoric but the responsibilities they fulfill. The arbitrarily composed Security Council is not the place to hash out such a division of labor. Neither are any of the other multilateral bodies bogged down with weighted voting and cacophonously irrelevant voices. The big issues are for the Big Three to sort out among themselves.

Lee Kuan Yewof Singapore.

Mercosur (the South American common market), the Association of Southeast Asian Nations(Asean), the Gulf Cooperation Council in the Persian Gulf. We need high-level ambassadors at those organizations too. Taken together, this allows us to move beyond, for example, the current Millennium Challenge Account — which amounts to one-track aid packages to individual countries already going in the right direction — toward encouraging the kind of regional cooperation that can work in curbing both terrorism and poverty. Only if you think regionally can a success story have a demonstration effect. This approach will be crucial to the future of the Pentagon’s new African command. (Until last year, African relations were managed largely by European command, or Eucom, in Germany.) Suspicions of America are running high in Africa, and a country-by-country strategy would make those suspicions worse. Finally, to achieve strategic civilian-military harmonization, we have to first get the maps straight. The State Department puts the Stans in the South and Central Asia bureau, while the Pentagon puts them within the Middle-East-focused Centcom. The Chinese divide up the world the Pentagon’s way; so, too, should our own State Department.

Peace Corps10 times its present size, plus student exchanges, English-teaching programs and hands-on job training overseas — with corporate sponsorship.

That’s right. In true American fashion, we must build a diplomatic-industrial complex. Europe and China all but personify business-government collusion, so let State raise money from Wall Street as it puts together regional aid and investment packages. American foreign policy must be substantially more than what the U.S. government directs. After all, the E.U. is already the world’s largest aid donor, and China is rising in the aid arena as well. Plus, each has a larger population than the U.S., meaning deeper benches of recruits, and are not political targets in the present political atmosphere the way Americans abroad are. The secret weapon must be the American citizenry itself. American foundations and charities, not least the Gates and Ford Foundations, dwarf European counterparts in their humanitarian giving; if such private groups independently send more and more American volunteers armed with cash, good will and local knowledge to perform « diplomacy of the deed, » then the public diplomacy will take care of itself.Fourth, make the global economy work for us. By resurrecting European economies, the Marshall Plan was a down payment on even greater returns in terms of purchasing American goods. For now, however, as the dollar falls, our manufacturing base declines and Americans lose control of assets to wealthier foreign funds, our scientific education, broadband access, health-care, safety and a host of other standards are all slipping down the global rankings. Given our deficits and political gridlock, the only solution is to channel global, particularly Asian, liquidity into our own public infrastructure, creating jobs and technology platforms that can keep American innovation ahead of the pack. Globalization apologizes to no one; we must stay on top of it or become its victim.

Fifth, convene a G-3 of the Big Three. But don’t set the agenda; suggest it. These are the key issues among which to make compromises and trade-offs: climate change, energy security, weapons proliferation and rogue states. Offer more Western clean technology to China in exchange for fewer weapons and lifelines for the Sudanese tyrants and the Burmese junta. And make a joint effort with the Europeans to offer massive, irresistible packages to the people of Iran, Uzbekistan and Venezuela — incentives for eventual regime change rather than fruitless sanctions. A Western change of tone could make China sweat. Superpowers have to learn to behave, too.

Taken together, all these moves could renew American competitiveness in the geopolitical marketplace — and maybe even prove our exceptionalism. We need pragmatic incremental steps like the above to deliver tangible gains to people beyond our shores, repair our reputation, maintain harmony among the Big Three, keep the second world stable and neutral and protect our common planet. Let’s hope whoever is sworn in as the next American president understands this.

Parag Khanna is a senior research fellow in the American Strategy Program of the New America Foundation. This essay is adapted from his book, « The Second World: Empires and Influence in the New Global Order, » to be published by Random House in March

Voir également:

Le Déclin de l’Amérique a commencé (extraits)
Foreign Policy  
July-August 2002
The Eagle Has Crash Landed
 
En déclin, les États-Unis ? Rares sont ceux qui croient aujourd’hui à cette thèse. Les seuls à en être fermement convaincus sont les faucons de Washington, qui défendent avec véhémence des mesures destinées à enrayer ce déclin. Cette conviction que l’hégémonie américaine touche à sa fin n’est pas née de la vulnérabilité apparue au reste du monde le 11 septembre 2001. En fait, on assiste à un affaiblissement progressif des États-Unis en tant que puissance planétaire depuis les années 70, et la riposte américaine aux attentats terroristes n’a fait qu’accélérer cette tendance. Pour comprendre pourquoi la Pax americana est sur le déclin, il faut se pencher sur la géopolitique du XXe siècle, et plus particulièrement de ces trente dernières années. On aboutit à une conclusion aussi limpide qu’indéniable : les facteurs économiques, politiques et militaires qui ont contribué à l’hégémonie de l’Amérique sont ceux-là même qui provoqueront inexorablement son déclin prochain.
L’accession des États-Unis au statut de puissance hégémonique mondiale a résulté d’un long processus qui démarra véritablement avec la récession de 1873. C’est à cette époque que les États-Unis et l’Allemagne commencèrent à s’emparer d’une part croissante des marchés mondiaux, essentiellement au détriment de l’économie britannique, en recul constant. Ces deux pays étaient parvenus à stabiliser leur base politique – les États-Unis en réussissant à mettre un terme à la guerre civile, l’Allemagne en parachevant son unification avec la défaite de la France. De 1873 à 1914, les États-Unis et l’Allemagne devinrent les principaux producteurs dans certains secteurs clés comme l’acier, puis l’industrie automobile pour les États-Unis et la chimie pour l’Allemagne.
À en croire les manuels d’histoire, la Première Guerre mondiale a débuté en 1914 et pris fin en 1918, tandis que la seconde a duré de 1939 à 1945. Il est toutefois plus logique de considérer les deux conflits comme une seule « guerre de trente ans » entre les États-Unis et l’Allemagne, entrecoupée de trêves et de crises locales. Cette compétition pour l’hégémonie prit un tour idéologique en 1933, quand les nazis arrivèrent au pouvoir en Allemagne et entreprirent non pas d’imposer leur domination au sein du système existant, mais d’établir une sorte d’empire mondial. En réponse, les États-Unis se firent les défenseurs du libéralisme centriste et conclurent une alliance stratégique avec l’Union soviétique, ce qui rendit possible la victoire sur l’Allemagne et ses alliés.
 
La Seconde Guerre mondiale provoqua des dégâts considérables en termes d’infrastructures et de populations en Europe et en Asie, aucun pays ou presque n’ayant été épargné. La seule grande puissance industrielle à en sortir intacte, voire renforcée d’un point de vue économique, ce furent les États-Unis, qui s’empressèrent de consolider leur position.
Mais le candidat au statut de nouvelle superpuissance se heurta à des obstacles politiques. Ce n’est pas tant la création des Nations unies, en avril 1945, qui détermina les contraintes géopolitiques de la deuxième moitié du XXe siècle, mais la conférence de Yalta, qui avait réuni deux mois plus tôt le président américain Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et le dirigeant soviétique Joseph Staline. Le pacte officiel conclu à Yalta était du reste moins important que les accords officieux, tacites, dont on saisit toute la portée quand on observe le comportement des États-Unis et de l’Union soviétique dans les années qui suivirent. Quand la guerre prit fin en Europe, le 8 mai 1945, les troupes soviétiques et occidentales (autrement dit américaines, britanniques et françaises) furent déployées à des emplacements précis, essentiellement le long d’une ligne qui parcourait le centre de l’Europe et qui finit par être connue sous le nom de ligne Oder-Neisse. À l’exception de quelques déplacements mineurs, ces troupes ne bougèrent plus. Avec le recul, on comprend que lors de la conférence de Yalta, chacune des deux parties s’était engagée à laisser l’autre conserver ses positions et à ne pas la chasser de son domaine par la force. Cet accord tacite s’appliquait également à l’Asie, comme le prouvent l’occupation américaine du Japon et la partition de la Corée. D’un point de vue politique donc, Yalta était un accord visant à garantir le statu quo en vertu duquel l’Union soviétique contrôlait environ un tiers du monde, les deux autres tiers revenant aux États-Unis.
Jusqu’en 1991, Washington et Moscou coexistèrent ainsi en appliquant « l’équilibre de la terreur » de la guerre froide. Équilibre qui fut mis à rude épreuve en trois occasions : le blocus de Berlin en 1948-1949, la guerre de Corée en 1950-1953 et la crise des missiles à Cuba en 1962. Dans chacun de ces cas, on aboutit au rétablissement du statu quo. De plus, chaque fois que l’Union soviétique s’est trouvée confrontée à une crise politique concernant ses régimes satellites, l’Allemagne de l’Est en 1953, la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968 et la Pologne en 1981, les États-Unis ne se livrèrent à guère plus que de la propagande, laissant, grosso modo, l’URSS agir comme bon lui semblait.
Bien sûr, cette passivité n’était pas de mise dans le domaine économique. Washington tira parti du climat de la guerre froide pour entreprendre des efforts de reconstruction massifs, d’abord en Europe de l’Ouest puis au Japon. Le raisonnement était clair: à quoi bon disposer d’une supériorité aussi écrasante en termes de productivité si le reste du monde était incapable d’assurer une demande digne de ce nom ? La reconstruction économique contribua, qui plus est, à instaurer des relations clientélistes avec les pays bénéficiaires de l’aide américaine. Le sentiment d’être redevables aux États-Unis incita ces pays à intégrer des alliances militaires et, ce qui est plus important encore, à se soumettre politiquement.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer la composante idéologique et culturelle de l’hégémonie américaine. C’est sans doute dans la période de l’immédiat après-guerre que l’idéologie communiste connut sa plus forte popularité. On a tendance à oublier aujourd’hui les scores considérables engrangés par les communistes lors d’élections libres en Belgique, en France, en Italie, en Tchécoslovaquie et en Finlande, et le capital de sympathie dont ils bénéficiaient en Asie et dans toute l’Amérique latine. Sans parler de la Chine, de la Grèce et de l’Iran, où il n’y avait pas d’élections libres, mais où les partis communistes étaient extrêmement populaires. En réaction, les États-Unis déclenchèrent une vaste offensive anticommuniste. Rétrospectivement, il semble que cette dernière ait atteint ses objectifs : Washington a tenu son rôle de chef de file du « monde libre » avec autant de succès que l’Union soviétique tenait celui de leader du camp « progressiste » et « anti-impérialiste ».

La réussite de l’Amérique en tant que puissance hégémonique de l’après-guerre portait déjà en germe son déclin. Quatre événements symboliques illustrent ce processus : la guerre du Vietnam, les révolutions de 1968, la chute du mur de Berlin en 1989 et les attentats terroristes de septembre 2001. Chacun de ces événements est venu s’ajouter au précédent pour aboutir à la situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui les États-Unis : superpuissance unique mais dépourvue de véritable pouvoir, leader mondial que bien peu respectent et que personne ne suit, pays dérivant dangereusement au milieu d’un chaos planétaire qu’il est incapable de maîtriser.

Que fut la guerre du Vietnam ? Essentiellement, la tentative du peuple vietnamien pour mettre fin au pouvoir colonial et créer son propre État. D’un point de vue géopolitique, toutefois, cette guerre signifiait un rejet du statu quo imposé par Yalta de la part des populations dites du tiers-monde. Si le Vietnam est devenu un symbole aussi puissant, c’est parce que Washington a été assez bête pour engager toute sa puissance militaire dans le conflit, ce qui ne l’a pas empêché de perdre.

Mais le Vietnam n’a pas été qu’une défaite militaire, un camouflet cuisant pour le prestige américain. La guerre a porté un coup terrible à la domination économique des États-Unis. Le conflit fut extrêmement coûteux, et il épuisa plus ou moins les réserves d’or américaines, si abondantes depuis 1945. De plus, les États-Unis durent supporter ces dépenses au moment même où l’Europe occidentale et le Japon connaissaient une expansion économique fulgurante. C’en était fini de la supériorité économique américaine. Depuis la fin des années 60, les trois blocs ont toujours été à peu près à égalité.

Le soutien au peuple vietnamien fut l’un des éléments majeurs qui suscitèrent des révolutions un peu partout dans le monde en 1968. Mais les soixante-huitards ne condamnaient pas seulement l’hégémonie américaine, ils condamnaient aussi la collusion de l’URSS avec les États-Unis. Ils rejetaient Yalta. Cette dénonciation les poussa en toute logique à dénoncer aussi les formations politiques qui étaient étroitement liées à l’Union soviétique, autrement dit, dans la plupart des cas, les partis communistes traditionnels. Mais les révolutionnaires de 1968 s’attaquèrent aussi à d’autres composantes de la vieille gauche – les mouvements de libération dans le tiers-monde, les partis sociaux-démocrates en Europe occidentale et les démocrates du New Deal aux États-Unis –, les accusant eux aussi de collusion avec ce qu’ils englobaient sous le terme d’ »impérialisme américain ».

En s’en prenant également à l’entente entre Moscou et Washington et à la vieille gauche, le mouvement de 68 sapa encore un peu plus la légitimité des accords de Yalta, sur lesquels les États-Unis avaient bâti l’ordre mondial. Du même coup, cela fragilisa le statut du libéralisme centriste en tant que seule idéologie mondiale légitime. Si les révolutions de 1968 n’ont eu que très peu de conséquences politiques directes, elles ont eu en revanche des répercussions géopolitiques et intellectuelles immenses et irrévocables. Le libéralisme centriste dégringola du trône qu’il occupait depuis les révolutions européennes de 1848 et qui lui avait permis de récupérer tant les conservateurs que les radicaux. Ce faisant, la position idéologique officielle des États-Unis – à la fois antifasciste, anticommuniste et anticolonialiste – devint de moins en moins convaincante aux yeux du monde.

La crise économique mondiale des années 70 eut deux conséquences importantes pour la puissance américaine. La stagnation entraîna un effondrement du « développementalisme » – idée selon laquelle tout pays peut rattraper son retard économique si l’État prend les mesures appropriées –, qui était la base idéologique des mouvements de la vieille gauche alors au pouvoir. Un par un, ces régimes se retrouvèrent confrontés à des troubles sociaux, à la baisse du niveau de vie, à leur endettement croissant vis-à-vis des institutions financières internationales et à l’érosion de leur crédibilité. Dans les années 60, les États-Unis donnaient l’impression d’avoir su gérer la décolonisation du tiers-monde, limitant les troubles et transférant le pouvoir en douceur à des régimes développementalistes mais rarement révolutionnaires. Désormais, on assistait à une désintégration de l’ordre établi, à la montée des mécontentements, à une radicalisation des positions. Chaque fois que les États-Unis tentèrent d’intervenir, cela se solda par un échec : Liban, Grenade, Panama, Somalie.

Pendant que les États-Unis avaient la tête ailleurs, l’Union soviétique s’effondrait. Certes, Ronald Reagan avait qualifié l’Union soviétique d’ »empire du mal », et, dans son emballement, il avait appelé à la destruction du mur de Berlin. Mais en fait, ce n’était que pure rhétorique, et les États-Unis ne sont assurément pour rien dans la chute de l’Union soviétique. À vrai dire, si l’URSS et son empire d’Europe de l’Est se sont effondrés, c’est autant parce que la vieille gauche avait perdu tout appui populaire que parce que Mikhaïl Gorbatchev avait entrepris de sauver son régime en liquidant Yalta et en entreprenant une libéralisation interne (perestroïka et glasnost). Gorbatchev réussit à liquider Yalta, mais pas à sauver l’Union soviétique.

Abasourdis et déconcertés par cet effondrement soudain, les États-Unis n’ont pas su en gérer les conséquences. La chute du communisme signifia aussi celle du libéralisme, faisant disparaître la seule justification idéologique de l’hégémonie américaine, une justification qui bénéficiait de l’appui tacite du prétendu adversaire du libéralisme. Cette perte de légitimité entraîna directement l’invasion par l’armée irakienne du Koweït. Jamais Saddam Hussein n’aurait osé déclencher une telle action si les accords de Yalta avaient été encore en vigueur. Avec le recul, on constate que l’intervention américaine pendant la guerre du Golfe a eu pour effet de revenir au statu quo ante. Mais une puissance hégémonique peut-elle se satisfaire d’un match nul dans un conflit avec une puissance régionale de moyenne importance ? Saddam a démontré qu’on pouvait chercher noise à Washington sans que cela porte à conséquence. Plus encore que la défaite du Vietnam, la provocation de Saddam a ulcéré la droite américaine, et plus particulièrement ceux que l’on appelle les faucons, ce qui explique qu’ils n’aient aujourd’hui qu’une idée en tête : envahir l’Irak et détruire son régime.

Puis vinrent le 11 septembre, le choc et la réaction. Quoi qu’en disent les historiens par la suite, les attentats du 11 septembre 2001 ont ébranlé comme jamais la puissance américaine. Les auteurs des attentats ne représentaient pas une grande puissance militaire. Membres d’une force non étatique, ils étaient extrêmement motivés, disposaient d’argent, de partisans dévoués et d’une base solide dans un État faible. En bref, militairement, ils n’étaient rien, mais ils ont quand même réussi un coup audacieux sur le territoire américain.

Lors de son arrivée au pouvoir en janvier 2001, George W. Bush était extrêmement critique à l’égard de la politique étrangère de l’administration Clinton. Bush et ses conseillers refusaient d’admettre – tout en le sachant parfaitement – que la voie empruntée par Clinton avait été celle de tous les présidents américains depuis Gerald Ford, y compris Ronald Reagan et Bush père. C’était aussi la ligne de l’administration Bush avant le 11 septembre. Il suffit de voir comment l’équipe de la Maison-Blanche avait géré l’incident de l’avion-espion américain abattu en Chine en avril 2001 pour comprendre que la prudence était le maître mot.

Après les attentats, Bush changea de cap. Il déclara la guerre au terrorisme, assura au peuple américain que « l’issue ne faisait aucun doute » et informa le reste du monde que désormais soit on était avec les États-Unis, soit on était contre eux. Longtemps tenus à l’écart, même par les administrations les plus conservatrices, les faucons dominaient enfin la politique américaine. Leur position est claire : les États-Unis disposent d’une supériorité militaire écrasante, et même si de nombreux dirigeants étrangers jugent peu judicieux que Washington fasse étalage de sa force, ceux-ci ne peuvent pas réagir, et ne réagiront d’ailleurs pas, si l’Amérique choisit d’imposer sa volonté aux autres. Les faucons pensent que les États-Unis doivent se comporter en puissance impériale pour deux raisons : d’une part, personne ne leur dira rien, et, d’autre part, s’ils ne font pas la démonstration de leur force, ils se retrouveront de plus en plus marginalisés.

À ce jour, la position des faucons s’exprime sur trois terrains : 1) l’offensive militaire en Afghanistan, 2) le soutien de fait apporté aux Israéliens dans leur tentative de liquidation de l’Autorité palestinienne et 3) l’invasion de l’Irak, qui en serait au stade des préparatifs. Les faucons voient dans les événements récents la preuve que l’opposition aux actions américaines, si elle est incontestable, demeure essentiellement verbale. Ni l’Europe de l’Ouest, ni la Russie, la Chine ou l’Arabie Saoudite ne semblent prêtes à rompre vraiment avec les États-Unis. Ce qui est la preuve, pour les faucons, que Washington peut effectivement agir comme bon lui semble. Ils considèrent qu’il en ira de même quand l’armée américaine envahira l’Irak, puis quand elle interviendra ailleurs dans le monde. Paradoxalement, la conception des faucons est devenue celle de la gauche internationale, qui passe son temps à hurler contre la politique américaine parce qu’elle s’imagine que Washington a de grandes chances de réussir.

Mais les interprétations des faucons sont erronées et ne feront que contribuer au déclin de leur pays, transformant ce qui était un affaiblissement progressif en une chute beaucoup plus rapide et mouvementée. Plus précisément, l’action des bellicistes va échouer pour des raisons militaires, économiques et idéologiques. Il ne fait aucun doute que la carte militaire reste l’atout majeur des États-Unis. En fait, c’est même le seul. Aujourd’hui, les États-Unis disposent des forces armées les plus impressionnantes au monde. À en croire les dernières déclarations au sujet de nouvelles technologies de défense, l’avance des Américains dans ce domaine est nettement supérieure aujourd’hui à ce qu’elle était il y a dix ans. Cela veut-il dire pour autant qu’ils peuvent envahir l’Irak, conquérir rapidement le pays et mettre en place un gouvernement ami et stable ? C’est peu probable. N’oublions pas que sur les trois guerres importantes livrées par l’armée américaine depuis 1945 (Corée, Vietnam et Golfe), l’une s’est terminée par une défaite et les deux autres par un match nul. Rien de très glorieux.

Il faut aussi tenir compte de la capacité du peuple américain à tolérer des « non-victoires ». Les Américains oscillent entre une ferveur patriotique, qui conforte toujours les présidents en temps de guerre, et un profond désir isolationniste. Depuis 1945, le sentiment patriotique a régressé chaque fois que les pertes humaines ont commencé à augmenter. Pourquoi la réaction serait-elle aujourd’hui différente ? Et même si les faucons (qui sont presque toujours des civils) s’estiment indifférents à ce que pense l’opinion publique, ce n’est pas le cas des généraux, qui n’ont pas oublié le cuisant échec du Vietnam.

Et que dire du front économique ? Dans les années 80, des légions d’experts américains tenaient des discours hystériques sur le miracle économique japonais. Ils se sont calmés dans les années 90, étant donné les difficultés financières bien connues du Japon. Pourtant, après avoir surestimé les progrès japonais, les autorités américaines semblent pécher aujourd’hui par excès de confiance, comme si elles étaient convaincues que le Japon est désormais loin derrière. Or rien ne justifie vraiment un tel triomphalisme. Prenons cet extrait du New York Times, daté du 20 avril 2002 : « Un laboratoire japonais a mis au point l’ordinateur le plus rapide au monde, une machine si performante qu’elle équivaut, en puissance de calcul, à la combinaison des vingt ordinateurs américains les plus rapides et qu’elle dépasse de loin le précédent champion, une machine IBM. Cet exploit […] prouve que la course technologique, que la plupart des ingénieurs américains pensaient être en train de remporter haut la main, est loin d’être gagnée. » L’article souligne ensuite que les « priorités scientifiques et technologiques ne sont pas les mêmes » dans les deux pays. La machine japonaise est conçue pour étudier les changements climatiques, les ordinateurs américains pour simuler des armes. Ce contraste résume l’une des plus anciennes réalités de l’histoire des hégémonies. La puissance dominante se concentre (à son détriment) sur le militaire, tandis que le candidat à sa succession se concentre sur l’économie, sur ce qui a toujours créé de gros bénéfices. Auparavant, cela était le cas pour les États-Unis. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour le Japon, peut-être dans le cadre d’une alliance avec la Chine ?

Reste enfin la sphère idéologique. À l’instant présent, l’économie américaine semble relativement faible, surtout si l’on considère les dépenses militaires exorbitantes qu’implique la stratégie des faucons. De plus, Washington est toujours isolé sur le plan politique. Personne ou presque (à l’exception d’Israël) ne considère la position belliciste comme sensée ou digne d’être encouragée. Les autres pays craignent ou refusent de s’opposer directement à la Maison-Blanche, mais le simple fait qu’ils traînent les pieds suffit à faire du tort aux États-Unis. En guise de réaction, ces derniers se contentent d’imposer leurs vues avec arrogance, et l’arrogance a des effets néfastes. À force d’user de son influence, on finit par en avoir de moins en moins et on suscite un ressentiment croissant. Au cours des deux derniers siècles, les États-Unis ont amassé un capital idéologique non négligeable. Mais, ces temps-ci, ils le dilapident encore plus vite que leur excédent d’or dans les années 60.

Au cours de la prochaine décennie, deux possibilités s’offrent à l’Amérique : soit elle emprunte la voie des faucons, avec des conséquences négatives pour tous, mais surtout pour elle. Soit elle comprend que cette attitude est par trop néfaste. Les choix du président Bush paraissent extrêmement limités, et les États-Unis vont probablement continuer à décliner en tant que force motrice de la politique internationale. La véritable question n’est pas de savoir si la superpuissance américaine est en déclin, mais plutôt de voir si les États-Unis peuvent trouver un moyen de chuter dignement, sans trop de dommages pour la planète et pour eux-mêmes.

Voir aussi: 

The Eagle Has Crash Landed
Pax Americana is over. Challenges from Vietnam and the Balkans to the Middle East and September 11 have revealed the limits of American supremacy. Will the United States learn to fade quietly, or will U.S. conservatives resist and thereby transform a gradual decline into a rapid and dangerous fall?
Immanuel Wallerstein
Foreign Policy
July-August 2002
 
The United States in decline? Few people today would believe this assertion. The only ones who do are the U.S. hawks, who argue vociferously for policies to reverse the decline. This belief that the end of U.S. hegemony has already begun does not follow from the vulnerability that became apparent to all on September 11, 2001. In fact, the United States has been fading as a global power since the 1970s, and the U.S. response to the terrorist attacks has merely accelerated this decline. To understand why the so-called Pax Americana is on the wane requires examining the geopolitics of the 20th century, particularly of the century’s final three decades. This exercise uncovers a simple and inescapable conclusion: The economic, political, and military factors that contributed to U.S. hegemony are the same factors that will inexorably produce the coming U.S. decline.
Intro to hegemony
The rise of the United States to global hegemony was a long process that began in earnest with the world recession of 1873. At that time, the United States and Germany began to acquire an increasing share of global markets, mainly at the expense of the steadily receding British economy. Both nations had recently acquired a stable political base—the United States by successfully terminating the Civil War and Germany by achieving unification and defeating France in the Franco-Prussian War. From 1873 to 1914, the United States and Germany became the principal producers in certain leading sectors: steel and later automobiles for the United States and industrial chemicals for Germany.
The history books record that World War I broke out in 1914 and ended in 1918 and that World War II lasted from 1939 to 1945. However, it makes more sense to consider the two as a single, continuous « 30 years’ war » between the United States and Germany, with truces and local conflicts scattered in between. The competition for hegemonic succession took an ideological turn in 1933, when the Nazis came to power in Germany and began their quest to transcend the global system altogether, seeking not hegemony within the current system but rather a form of global empire. Recall the Nazi slogan ein tausendjähriges Reich (a thousand-year empire). In turn, the United States assumed the role of advocate of centrist world liberalism—recall former U.S. President Franklin D. Roosevelt’s « four freedoms » (freedom of speech, of worship, from want, and from fear)—and entered into a strategic alliance with the Soviet Union, making possible the defeat of Germany and its allies.

World War II resulted in enormous destruction of infrastructure and populations throughout Eurasia, from the Atlantic to the Pacific oceans, with almost no country left unscathed. The only major industrial power in the world to emerge intact—and even greatly strengthened from an economic perspective—was the United States, which moved swiftly to consolidate its position.

But the aspiring hegemon faced some practical political obstacles. During the war, the Allied powers had agreed on the establishment of the United Nations, composed primarily of countries that had been in the coalition against the Axis powers. The organization’s critical feature was the Security Council, the only structure that could authorize the use of force. Since the U.N. Charter gave the right of veto to five powers—including the United States and the Soviet Union—the council was rendered largely toothless in practice. So it was not the founding of the United Nations in April 1945 that determined the geopolitical constraints of the second half of the 20th century but rather the Yalta meeting between Roosevelt, British Prime Minister Winston Churchill, and Soviet leader Joseph Stalin two months earlier.

The formal accords at Yalta were less important than the informal, unspoken agreements, which one can only assess by observing the behavior of the United States and the Soviet Union in the years that followed. When the war ended in Europe on May 8, 1945, Soviet and Western (that is, U.S., British, and French) troops were located in particular places—essentially, along a line in the center of Europe that came to be called the Oder-Neisse Line. Aside from a few minor adjustments, they stayed there. In hindsight, Yalta signified the agreement of both sides that they could stay there and that neither side would use force to push the other out. This tacit accord applied to Asia as well, as evinced by U.S. occupation of Japan and the division of Korea. Politically, therefore, Yalta was an agreement on the status quo in which the Soviet Union controlled about one third of the world and the United States the rest.

Washington also faced more serious military challenges. The Soviet Union had the world’s largest land forces, while the U.S. government was under domestic pressure to downsize its army, particularly by ending the draft. The United States therefore decided to assert its military strength not via land forces but through a monopoly of nuclear weapons (plus an air force capable of deploying them). This monopoly soon disappeared: By 1949, the Soviet Union had developed nuclear weapons as well. Ever since, the United States has been reduced to trying to prevent the acquisition of nuclear weapons (and chemical and biological weapons) by additional powers, an effort that, in the 21st century, does not seem terribly successful.

Until 1991, the United States and the Soviet Union coexisted in the « balance of terror » of the Cold War. This status quo was tested seriously only three times: the Berlin blockade of 1948–49, the Korean War in 1950–53, and the Cuban missile crisis of 1962. The result in each case was restoration of the status quo. Moreover, note how each time the Soviet Union faced a political crisis among its satellite regimes—East Germany in 1953, Hungary in 1956, Czechoslovakia in 1968, and Poland in 1981—the United States engaged in little more than propaganda exercises, allowing the Soviet Union to proceed largely as it deemed fit.

Of course, this passivity did not extend to the economic arena. The United States capitalized on the Cold War ambiance to launch massive economic reconstruction efforts, first in Western Europe and then in Japan (as well as in South Korea and Taiwan). The rationale was obvious: What was the point of having such overwhelming productive superiority if the rest of the world could not muster effective demand? Furthermore, economic reconstruction helped create clientelistic obligations on the part of the nations receiving U.S. aid; this sense of obligation fostered willingness to enter into military alliances and, even more important, into political subservience.

Finally, one should not underestimate the ideological and cultural component of U.S. hegemony. The immediate post-1945 period may have been the historical high point for the popularity of communist ideology. We easily forget today the large votes for Communist parties in free elections in countries such as Belgium, France, Italy, Czechoslovakia, and Finland, not to mention the support Communist parties gathered in Asia—in Vietnam, India, and Japan—and throughout Latin America. And that still leaves out areas such as China, Greece, and Iran, where free elections remained absent or constrained but where Communist parties enjoyed widespread appeal. In response, the United States sustained a massive anticommunist ideological offensive. In retrospect, this initiative appears largely successful: Washington brandished its role as the leader of the « free world » at least as effectively as the Soviet Union brandished its position as the leader of the « progressive » and « anti-imperialist » camp.

One, Two, Many Vietnams

The United States’ success as a hegemonic power in the postwar period created the conditions of the nation’s hegemonic demise. This process is captured in four symbols: the war in Vietnam, the revolutions of 1968, the fall of the Berlin Wall in 1989, and the terrorist attacks of September 2001. Each symbol built upon the prior one, culminating in the situation in which the United States currently finds itself—a lone superpower that lacks true power, a world leader nobody follows and few respect, and a nation drifting dangerously amidst a global chaos it cannot control.

What was the Vietnam War? First and foremost, it was the effort of the Vietnamese people to end colonial rule and establish their own state. The Vietnamese fought the French, the Japanese, and the Americans, and in the end the Vietnamese won—quite an achievement, actually. Geopolitically, however, the war represented a rejection of the Yalta status quo by populations then labeled as Third World. Vietnam became such a powerful symbol because Washington was foolish enough to invest its full military might in the struggle, but the United States still lost. True, the United States didn’t deploy nuclear weapons (a decision certain myopic groups on the right have long reproached), but such use would have shattered the Yalta accords and might have produced a nuclear holocaust—an outcome the United States simply could not risk.

But Vietnam was not merely a military defeat or a blight on U.S. prestige. The war dealt a major blow to the United States’ ability to remain the world’s dominant economic power. The conflict was extremely expensive and more or less used up the U.S. gold reserves that had been so plentiful since 1945. Moreover, the United States incurred these costs just as Western Europe and Japan experienced major economic upswings. These conditions ended U.S. preeminence in the global economy. Since the late 1960s, members of this triad have been nearly economic equals, each doing better than the others for certain periods but none moving far ahead.

When the revolutions of 1968 broke out around the world, support for the Vietnamese became a major rhetorical component. « One, two, many Vietnams » and « Ho, Ho, Ho Chi Minh » were chanted in many a street, not least in the United States. But the 1968ers did not merely condemn U.S. hegemony. They condemned Soviet collusion with the United States, they condemned Yalta, and they used or adapted the language of the Chinese cultural revolutionaries who divided the world into two camps—the two superpowers and the rest of the world.

The denunciation of Soviet collusion led logically to the denunciation of those national forces closely allied with the Soviet Union, which meant in most cases the traditional Communist parties. But the 1968 revolutionaries also lashed out against other components of the Old Left—national liberation movements in the Third World, social-democratic movements in Western Europe, and New Deal Democrats in the United States—accusing them, too, of collusion with what the revolutionaries generically termed « U.S. imperialism. »

The attack on Soviet collusion with Washington plus the attack on the Old Left further weakened the legitimacy of the Yalta arrangements on which the United States had fashioned the world order. It also undermined the position of centrist liberalism as the lone, legitimate global ideology. The direct political consequences of the world revolutions of 1968 were minimal, but the geopolitical and intellectual repercussions were enormous and irrevocable. Centrist liberalism tumbled from the throne it had occupied since the European revolutions of 1848 and that had enabled it to co-opt conservatives and radicals alike. These ideologies returned and once again represented a real gamut of choices. Conservatives would again become conservatives, and radicals, radicals. The centrist liberals did not disappear, but they were cut down to size. And in the process, the official U.S. ideological position—antifascist, anticommunist, anticolonialist—seemed thin and unconvincing to a growing portion of the world’s populations.

The Powerless Superpower

The onset of international economic stagnation in the 1970s had two important consequences for U.S. power. First, stagnation resulted in the collapse of « developmentalism »—the notion that every nation could catch up economically if the state took appropriate action—which was the principal ideological claim of the Old Left movements then in power. One after another, these regimes faced internal disorder, declining standards of living, increasing debt dependency on international financial institutions, and eroding credibility. What had seemed in the 1960s to be the successful navigation of Third World decolonization by the United States—minimizing disruption and maximizing the smooth transfer of power to regimes that were developmentalist but scarcely revolutionary—gave way to disintegrating order, simmering discontents, and unchanneled radical temperaments. When the United States tried to intervene, it failed. In 1983, U.S. President Ronald Reagan sent troops to Lebanon to restore order. The troops were in effect forced out. He compensated by invading Grenada, a country without troops. President George H.W. Bush invaded Panama, another country without troops. But after he intervened in Somalia to restore order, the United States was in effect forced out, somewhat ignominiously. Since there was little the U.S. government could actually do to reverse the trend of declining hegemony, it chose simply to ignore this trend—a policy that prevailed from the withdrawal from Vietnam until September 11, 2001.

Meanwhile, true conservatives began to assume control of key states and interstate institutions. The neoliberal offensive of the 1980s was marked by the Thatcher and Reagan regimes and the emergence of the International Monetary Fund (IMF) as a key actor on the world scene. Where once (for more than a century) conservative forces had attempted to portray themselves as wiser liberals, now centrist liberals were compelled to argue that they were more effective conservatives. The conservative programs were clear. Domestically, conservatives tried to enact policies that would reduce the cost of labor, minimize environmental constraints on producers, and cut back on state welfare benefits. Actual successes were modest, so conservatives then moved vigorously into the international arena. The gatherings of the World Economic Forum in Davos provided a meeting ground for elites and the media. The IMF provided a club for finance ministers and central bankers. And the United States pushed for the creation of the World Trade Organization to enforce free commercial flows across the world’s frontiers.

While the United States wasn’t watching, the Soviet Union was collapsing. Yes, Ronald Reagan had dubbed the Soviet Union an « evil empire » and had used the rhetorical bombast of calling for the destruction of the Berlin Wall, but the United States didn’t really mean it and certainly was not responsible for the Soviet Union’s downfall. In truth, the Soviet Union and its East European imperial zone collapsed because of popular disillusionment with the Old Left in combination with Soviet leader Mikhail Gorbachev’s efforts to save his regime by liquidating Yalta and instituting internal liberalization (perestroika plus glasnost). Gorbachev succeeded in liquidating Yalta but not in saving the Soviet Union (although he almost did, be it said).

The United States was stunned and puzzled by the sudden collapse, uncertain how to handle the consequences. The collapse of communism in effect signified the collapse of liberalism, removing the only ideological justification behind U.S. hegemony, a justification tacitly supported by liberalism’s ostensible ideological opponent. This loss of legitimacy led directly to the Iraqi invasion of Kuwait, which Iraqi leader Saddam Hussein would never have dared had the Yalta arrangements remained in place. In retrospect, U.S. efforts in the Gulf War accomplished a truce at basically the same line of departure. But can a hegemonic power be satisfied with a tie in a war with a middling regional power? Saddam demonstrated that one could pick a fight with the United States and get away with it. Even more than the defeat in Vietnam, Saddam’s brash challenge has eaten at the innards of the U.S. right, in particular those known as the hawks, which explains the fervor of their current desire to invade Iraq and destroy its regime.

Between the Gulf War and September 11, 2001, the two major arenas of world conflict were the Balkans and the Middle East. The United States has played a major diplomatic role in both regions. Looking back, how different would the results have been had the United States assumed a completely isolationist position? In the Balkans, an economically successful multinational state (Yugoslavia) broke down, essentially into its component parts. Over 10 years, most of the resulting states have engaged in a process of ethnification, experiencing fairly brutal violence, widespread human rights violations, and outright wars. Outside intervention—in which the United States figured most prominently—brought about a truce and ended the most egregious violence, but this intervention in no way reversed the ethnification, which is now consolidated and somewhat legitimated. Would these conflicts have ended differently without U.S. involvement? The violence might have continued longer, but the basic results would probably not have been too different. The picture is even grimmer in the Middle East, where, if anything, U.S. engagement has been deeper and its failures more spectacular. In the Balkans and the Middle East alike, the United States has failed to exert its hegemonic clout effectively, not for want of will or effort but for want of real power.

The Hawks Undone

Then came September 11—the shock and the reaction. Under fire from U.S. legislators, the Central Intelligence Agency (CIA) now claims it had warned the Bush administration of possible threats. But despite the CIA’s focus on al Qaeda and the agency’s intelligence expertise, it could not foresee (and therefore, prevent) the execution of the terrorist strikes. Or so would argue CIA Director George Tenet. This testimony can hardly comfort the U.S. government or the American people. Whatever else historians may decide, the attacks of September 11, 2001, posed a major challenge to U.S. power. The persons responsible did not represent a major military power. They were members of a nonstate force, with a high degree of determination, some money, a band of dedicated followers, and a strong base in one weak state. In short, militarily, they were nothing. Yet they succeeded in a bold attack on U.S. soil.

George W. Bush came to power very critical of the Clinton administration’s handling of world affairs. Bush and his advisors did not admit—but were undoubtedly aware—that Clinton’s path had been the path of every U.S. president since Gerald Ford, including that of Ronald Reagan and George H.W. Bush. It had even been the path of the current Bush administration before September 11. One only needs to look at how Bush handled the downing of the U.S. plane off China in April 2001 to see that prudence had been the name of the game.

Following the terrorist attacks, Bush changed course, declaring war on terrorism, assuring the American people that « the outcome is certain » and informing the world that « you are either with us or against us. » Long frustrated by even the most conservative U.S. administrations, the hawks finally came to dominate American policy. Their position is clear: The United States wields overwhelming military power, and even though countless foreign leaders consider it unwise for Washington to flex its military muscles, these same leaders cannot and will not do anything if the United States simply imposes its will on the rest. The hawks believe the United States should act as an imperial power for two reasons: First, the United States can get away with it. And second, if Washington doesn’t exert its force, the United States will become increasingly marginalized.

Today, this hawkish position has three expressions: the military assault in Afghanistan, the de facto support for the Israeli attempt to liquidate the Palestinian Authority, and the invasion of Iraq, which is reportedly in the military preparation stage. Less than one year after the September 2001 terrorist attacks, it is perhaps too early to assess what such strategies will accomplish. Thus far, these schemes have led to the overthrow of the Taliban in Afghanistan (without the complete dismantling of al Qaeda or the capture of its top leadership); enormous destruction in Palestine (without rendering Palestinian leader Yasir Arafat « irrelevant, » as Israeli Prime Minister Ariel Sharon said he is); and heavy opposition from U.S. allies in Europe and the Middle East to plans for an invasion of Iraq.

The hawks’ reading of recent events emphasizes that opposition to U.S. actions, while serious, has remained largely verbal. Neither Western Europe nor Russia nor China nor Saudi Arabia has seemed ready to break ties in serious ways with the United States. In other words, hawks believe, Washington has indeed gotten away with it. The hawks assume a similar outcome will occur when the U.S. military actually invades Iraq and after that, when the United States exercises its authority elsewhere in the world, be it in Iran, North Korea, Colombia, or perhaps Indonesia. Ironically, the hawk reading has largely become the reading of the international left, which has been screaming about U.S. policies—mainly because they fear that the chances of U.S. success are high.

But hawk interpretations are wrong and will only contribute to the United States’ decline, transforming a gradual descent into a much more rapid and turbulent fall. Specifically, hawk approaches will fail for military, economic, and ideological reasons.

Undoubtedly, the military remains the United States’ strongest card; in fact, it is the only card. Today, the United States wields the most formidable military apparatus in the world. And if claims of new, unmatched military technologies are to be believed, the U.S. military edge over the rest of the world is considerably greater today than it was just a decade ago. But does that mean, then, that the United States can invade Iraq, conquer it rapidly, and install a friendly and stable regime? Unlikely. Bear in mind that of the three serious wars the U.S. military has fought since 1945 (Korea, Vietnam, and the Gulf War), one ended in defeat and two in draws—not exactly a glorious record.

Saddam Hussein’s army is not that of the Taliban, and his internal military control is far more coherent. A U.S. invasion would necessarily involve a serious land force, one that would have to fight its way to Baghdad and would likely suffer significant casualties. Such a force would also need staging grounds, and Saudi Arabia has made clear that it will not serve in this capacity. Would Kuwait or Turkey help out? Perhaps, if Washington calls in all its chips. Meanwhile, Saddam can be expected to deploy all weapons at his disposal, and it is precisely the U.S. government that keeps fretting over how nasty those weapons might be. The United States may twist the arms of regimes in the region, but popular sentiment clearly views the whole affair as reflecting a deep anti-Arab bias in the United States. Can such a conflict be won? The British General Staff has apparently already informed Prime Minister Tony Blair that it does not believe so.

And there is always the matter of « second fronts. » Following the Gulf War, U.S. armed forces sought to prepare for the possibility of two simultaneous regional wars. After a while, the Pentagon quietly abandoned the idea as impractical and costly. But who can be sure that no potential U.S. enemies would strike when the United States appears bogged down in Iraq?

Consider, too, the question of U.S. popular tolerance of nonvictories. Americans hover between a patriotic fervor that lends support to all wartime presidents and a deep isolationist urge. Since 1945, patriotism has hit a wall whenever the death toll has risen. Why should today’s reaction differ? And even if the hawks (who are almost all civilians) feel impervious to public opinion, U.S. Army generals, burnt by Vietnam, do not.

And what about the economic front? In the 1980s, countless American analysts became hysterical over the Japanese economic miracle. They calmed down in the 1990s, given Japan’s well-publicized financial difficulties. Yet after overstating how quickly Japan was moving forward, U.S. authorities now seem to be complacent, confident that Japan lags far behind. These days, Washington seems more inclined to lecture Japanese policymakers about what they are doing wrong.

Such triumphalism hardly appears warranted. Consider the following April 20, 2002, New York Times report: « A Japanese laboratory has built the world’s fastest computer, a machine so powerful that it matches the raw processing power of the 20 fastest American computers combined and far outstrips the previous leader, an I.B.M.-built machine. The achievement … is evidence that a technology race that most American engineers thought they were winning handily is far from over. » The analysis goes on to note that there are « contrasting scientific and technological priorities » in the two countries. The Japanese machine is built to analyze climatic change, but U.S. machines are designed to simulate weapons. This contrast embodies the oldest story in the history of hegemonic powers. The dominant power concentrates (to its detriment) on the military; the candidate for successor concentrates on the economy. The latter has always paid off, handsomely. It did for the United States. Why should it not pay off for Japan as well, perhaps in alliance with China?

Finally, there is the ideological sphere. Right now, the U.S. economy seems relatively weak, even more so considering the exorbitant military expenses associated with hawk strategies. Moreover, Washington remains politically isolated; virtually no one (save Israel) thinks the hawk position makes sense or is worth encouraging. Other nations are afraid or unwilling to stand up to Washington directly, but even their foot-dragging is hurting the United States.

Yet the U.S. response amounts to little more than arrogant arm-twisting. Arrogance has its own negatives. Calling in chips means leaving fewer chips for next time, and surly acquiescence breeds increasing resentment. Over the last 200 years, the United States acquired a considerable amount of ideological credit. But these days, the United States is running through this credit even faster than it ran through its gold surplus in the 1960s.

The United States faces two possibilities during the next 10 years: It can follow the hawks’ path, with negative consequences for all but especially for itself. Or it can realize that the negatives are too great. Simon Tisdall of the Guardian recently argued that even disregarding international public opinion, « the U.S. is not able to fight a successful Iraqi war by itself without incurring immense damage, not least in terms of its economic interests and its energy supply. Mr. Bush is reduced to talking tough and looking ineffectual. » And if the United States still invades Iraq and is then forced to withdraw, it will look even more ineffectual.

President Bush’s options appear extremely limited, and there is little doubt that the United States will continue to decline as a decisive force in world affairs over the next decade. The real question is not whether U.S. hegemony is waning but whether the United States can devise a way to descend gracefully, with minimum damage to the world, and to itself.

Immanuel Wallerstein is a senior research scholar at Yale University and author of, most recently, The End of the World As We Know It: Social Science for the Twenty-First Century (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1999).

 

Voir enfin:

Is Barack Obama Secretly Swiss?

The administration’s pathetic, dithering response to the Arab uprisings has been both cynical and naive.

Christopher Hitchens

Slate

Feb. 25, 2011

However meanly and grudgingly, even the new Republican speaker has now conceded that the president is Hawaiian-born and some kind of Christian. So let’s hope that’s the end of all that. A more pressing question now obtrudes itself: Is Barack Obama secretly Swiss?

Let me explain what I mean. A Middle Eastern despot now knows for sure when his time in power is well and truly up. He knows it when his bankers in Zurich or Geneva cease accepting his transfers and responding to his confidential communications and instead begin the process of « freezing » his assets and disclosing their extent and their whereabouts to investigators in his long-exploited country. And, at precisely that moment, the U.S. government also announces that it no longer recognizes the said depositor as the duly constituted head of state. Occasionally, there is a little bit of « raggedness » in the coordination. CIA Director Leon Panetta testified to Congress that Hosni Mubarak would « step down » a day before he actually did so. But the whole charm of the CIA is that its intelligence-gathering is always a few beats off when compared with widespread general knowledge. Generally, though, the White House and the State Department have their timepieces and reactions set to Swiss coordinates.

This is not merely a matter of the synchronizing of announcements. The Obama administration also behaves as if the weight of the United States in world affairs is approximately the same as that of Switzerland. We await developments. We urge caution, even restraint. We hope for the formation of an international consensus. And, just as there is something despicable about the way in which Swiss bankers change horses, so there is something contemptible about the way in which Washington has been affecting—and perhaps helping to bring about—American impotence. Except that, whereas at least the Swiss have the excuse of cynicism, American policy manages to be both cynical and naive.

This has been especially evident in the case of Libya. For weeks, the administration dithered over Egypt and calibrated its actions to the lowest and slowest common denominators, on the grounds that it was difficult to deal with a rancid old friend and ally who had outlived his usefulness. But then it became the turn of Muammar Qaddafi—an all-round stinking nuisance and moreover a long-term enemy—and the dithering began all over again. Until Wednesday Feb. 23, when the president made a few anodyne remarks that condemned « violence » in general but failed to cite Qaddafi in particular—every important statesman and stateswoman in the world had been heard from, with the exception of Obama. And his silence was hardly worth breaking. Echoing Secretary of State Hillary Clinton, who had managed a few words of her own, he stressed only that the need was for a unanimous international opinion, as if in the absence of complete unity nothing could be done, or even attempted. This would hand an automatic veto to any of Qaddafi’s remaining allies. It also underscored the impression that the opinion of the United States was no more worth hearing than that of, say, Switzerland. Secretary Clinton was then dispatched to no other destination than Geneva, where she will meet with the U.N. Human Rights Council—an absurd body that is already hopelessly tainted with Qaddafi’s membership.

By the time of Obama’s empty speech, even the notoriously lenient Arab League had suspended Libya’s participation, and several of Qaddafi’s senior diplomatic envoys had bravely defected. One of them, based in New York, had warned of the use of warplanes against civilians and called for a « no-fly zone. » Others have pointed out the planes that are bringing fresh mercenaries to Qaddafi’s side. In the Mediterranean, the United States maintains its Sixth Fleet, which could ground Qaddafi’s air force without breaking a sweat. But wait! We have not yet heard from the Swiss admiralty, without whose input it would surely be imprudent to proceed.

Evidently a little sensitive to the related charges of being a) taken yet again completely by surprise, b) apparently without a policy of its own, and c) morally neuter, the Obama administration contrived to come up with an argument that maximized every form of feebleness. Were we to have taken a more robust or discernible position, it was argued, our diplomatic staff in Libya might have been endangered. In other words, we decided to behave as if they were already hostages! The governments of much less powerful nations, many with large expatriate populations as well as embassies in Libya, had already condemned Qaddafi’s criminal behavior, and the European Union had considered sanctions, but the United States (which didn’t even charter a boat for the removal of staff until Tuesday) felt obliged to act as if it were the colonel’s unwilling prisoner. I can’t immediately think of any precedent for this pathetic « doctrine, » but I can easily see what a useful precedent it sets for any future rogue regime attempting to buy time. Leave us alone—don’t even raise your voice against us—or we cannot guarantee the security of your embassy. (It wouldn’t be too soon, even now, for the NATO alliance to make it plain to Qaddafi that if he even tried such a thing, he would lose his throne, and his ramshackle armed forces, and perhaps his worthless life, all in the course of one afternoon.)

Unless the administration seriously envisages a future that includes the continued private ownership of Libya and its people by Qaddafi and his terrible offspring, it’s a sheer matter of prudence and realpolitik, to say nothing of principle, to adopt a policy that makes the opposite assumption. Libya is—in point of population and geography—mainly a coastline. The United States, with or without allies, has unchallengeable power in the air and on the adjacent waters. It can produce great air lifts and sea lifts of humanitarian and medical aid, which will soon be needed anyway along the Egyptian and Tunisian borders, and which would purchase undreamed-of goodwill. It has the chance to make up for its pointless, discredited tardiness with respect to events in Cairo and Tunis. It also has a president who has shown at least the capacity to deliver great speeches on grand themes. Instead, and in the crucial and formative days in which revolutions are decided, we have had to endure the futile squawkings of a cuckoo clock.

Christopher Hitchens is a columnist for Vanity Fair and the Roger S. Mertz media fellow at the Hoover Institution.  

11 commentaires pour Diplomatie: Obama sera-t-il le fossoyeur en chef de l’Occident? (From ancient times the decline in courage has been considered the beginning of the end)

  1. Thot Har Megiddo dit :

    « les démocraties ne soutiennent pas les terroristes et ne menacent pas le monde avec des armes de destruction massive. » George W. Bush (Congrès, 04.02.04)
    Faux et simpliste : Hitler, le fis, le hamas, l’ayatollah Khomeiny ont été élus démocratiquement. La condition pour une bonne démocratie qui respecte les droits de l’homme, c’est l’éducation et surtout la prospérité économique. Un pays démocratique pauvre et inculte se tournera vers des valeurs totalitaires qui auront l’assentiment de la majorité de la population (comme la persécution des chrétiens en Égypte, qui est « démocratique »).
    Dans un pays prospère, les habitants ont plus à perdre qu’à gagner. George Bush a pris le problème à l’envers : il fallait d’abord favoriser les réformes économiques, éducatives et structurelles avant le changement de régime. George Bush n’a jamais été conservateur. Il est à l’origine de la pagaille d’aujourd’hui dont personne ne sait ce qui va sortir, en tout cas rien de positif comme nous le montre l’immigration massive: sur le plan économique les musulmans eux-mêmes n’y croient pas. Et le moteur de toutes ces révolutions est l’islam radical, quoique nos « spécialistes » en disent. Leur premier but, tout comme visiblement pour Obama, consiste à rayer Israël de la carte. L’idéalisme qui ne repose pas sur la réalité est meurtrier.

    Je me sens de plus en plus mal à l’aise devant cette série de révolutions qui réussissent toutes, l’impression de revivre la « révolution » de Roumanie, dont les mensonges furent propagés par la presse française. Quel est le rôle des USA là-dedans? En Tunisie énorme. Comment expliquer à propos de la Tunisie que 120 000 policiers, dont des unités d’élite, soutenant le pouvoir, n’ont pas pu contrer 30 000 militaires ?
    Dans C dans l’air, un spécialiste d’un institut Français réputé pour être anti israéliens et pro musulmans nous explique que les mercenaires de Kadhafi, plusieurs dizaines de milliers selon lui, sont payés « à la tête », à l’opposant abattu. Il y a eu 600 morts, j’en déduit donc que l’énorme majorité des mercenaires de Kadhafi ne mangent pas à sa faim. Au fait, comment a-t-il eu l’information ? A-t-il eu accès à une copie des contrats?

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  2. Thot Har Megiddo dit :

    .Le premier motif des révoltes furent des motifs économiques.
    sinon, vous avez tout à fait raison : dans un monde multipolaire, celui qui n’est pas un pôle n’existe pas. Et la France n’existe plus sauf pour les discours, autrement dit rien

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  3. jcdurbant dit :

    « les démocraties ne soutiennent pas les terroristes et ne menacent pas le monde avec des armes de destruction massive. » George W. Bush (Congrès, 04.02.04)

    Faux à condition de considérer que les régimes d’Hitler, Hamas, FIS et Khomenyi étaient, une fois élus effectivement démocratiquement, des démocraties …

    Mais d’accord que les risques sont très grands tout en continuant à croire qu’on est peut-être obligé d’y passer un jour ou l’autre et que le plus tôt est peut-être le ieux (imaginez, la situation d’Israël aujourd’hui, si Arafat ait été assez intelligent pour accepter les conditions de Camp David ou Oslo alors qu’on avait pas encore vu de quoi était capable un régime élu démocratiquement mais n’ayant toujours pas été vaincu militairement et donc y croyant toujours!) …

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  4. Thot Har Megiddo dit :

    ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas en établissant un régime démocratique que l’on aura la démocratie, puisque l’on peut voter pour des gens qui ne sont pas des démocrates… On change juste de dictature, en quittant un diable que l’on connaît pour un autre que l’on ne connaît pas. Pour des gens adeptes du marxisme, ignorer la dimension économique des choses est quand même un comble

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  5. jcdurbant dit :

    « La condition pour une bonne démocratie qui respecte les droits de l’homme, c’est l’éducation et surtout la prospérité économique. Un pays démocratique pauvre et inculte se tournera vers des valeurs totalitaires qui auront l’assentiment de la majorité de la population (comme la persécution des chrétiens en Égypte, qui est « démocratique »).
    Dans un pays prospère, les habitants ont plus à perdre qu’à gagner. »

    Oui bien sûr, l’éducation (surtout des mères et donc des femmes et la baisse de la natalité et la « transition démographique » qu’elle permet normalement avec souvent le décollage économique et au moins un début de propspérité) est effectivement ce qui fait la différence entre la Tunisie par exemple avec un taux d’alphabétisation maximum (>90%) et l’Egypte (70-75).

    Sauf que vous savez bien que la « prospérité » est aussi à double tranchant parce qu’elle permet, dans une économie de rente à la saoudienne ou « assistée » comme à Gaza ou même un sytème de parti unique à la chinoise (avec piqûres de rappel régulières à la Tienanmen) de retarder le passage à la vraie démocratie justement …

    Voir Heinsohn:

    A growing number of Muslim nations — Algeria, Lebanon, Tunisia, Iran, Turkey and the rich Emirates — have all fallen under the demographic replacement limit. Iran now has a fertility rate of 1.7. That is the same as in Denmark, but less than in France. These countries still have a youth surplus from earlier, but in a few years they will no longer have any youth bulges that make them pose any danger.

    the Islamic Revolution of 1979 and during the war between Iran and Iraq from 1980 to 1988, when Iran could send hundreds of thousands of boys and young men out into the minefields. These teenagers are no longer there.

    The error was that nobody took any notice of the Palestinian population explosion. The Palestinian population has multiplied almost 6 times within the last 50 years.

    in Lebanon, in Tunisia and in Algeria a woman has fewer than two children on the average. even if Hamas should decide to sign everything. Their young men will tear such agreements to pieces. »

    Palestine is a special case. They never had any chance of developing because they have always been on international support.

    Voir également Fargues:

    Il est courant d’attribuer le retard de la baisse de la fécondité dans le monde arabe –comme dans d’autres parties du monde musulman– à l’influence de l’islam. Cette religion entraverait les deux clés du changement démographique que sont l’autonomie des femmes et le déploiement des institutions civiles par lesquelles la population se prend elle-même en charge, en assujettissant les premières à l’autorité masculine et les secondes à l’autorité politique. Pourtant l’islam, qu’il s’affirme au sommet de l’État ou à la base de la société, n’a pas empêché des évolutions démographiques radicales: par exemple, celle de la république islamique d’Iran, pays placé sous la poigne du plus intégriste des clergés mais où la baisse de la fécondité pourrait bien avoir été l’une des plus rapides de l’histoire, ou celle de l’Algérie, pays dont la fécondité s’effondre dans les années 1990 au moment précis où l’islamisme se fait le plus actif dans les rangs de la population. Ce n’est pas seulement la religion musulmane que les pays arabes ont en commun, mais aussi une forte dépendance économique à l’égard des revenus du pétrole: dépendance directe pour les grands exportateurs d’hydrocarbures (Arabie saoudite, Irak et principautés du Golfe à l’est, Libye et Algérie à l’ouest), ou indirecte pour les autres pays, où des retombées substantielles de la richesse pétrolière parviennent par les canaux de l’aide au développement, de l’investissement privé et des remises d’épargne des travailleurs émigrés. L’économie pétrolière a connu un extraordinaire essor dans les dix à douze années qui suivirent la guerre israélo-arabe de 1973, dont l’une des conséquences immédiates avait été l’envolée du prix du pétrole. Les revenus issus du pétrole (la rente pétrolière), changeant brusquement d’échelle, permirent aux gouvernements arabes d’installer un système d’État providence en finançant le développement (santé, éducation, etc.) et en subventionnant la consommation. Tandis que les actions de développement jouaient en faveur d’une baisse de la fécondité, la subvention de l’économie des ménages abaissait le coût de l’enfant et pouvait donc produire l’effet inverse. C’est ce qui se passa dans un certain nombre de pays arabes, notamment les plus riches en pétrole, dont les gouvernements, parce qu’ils tenaient la population par la redistribution de la rente, purent jouer les forces du conservatisme contre celles du changement. En matière sociale, le conservatisme se traduisit notamment par le maintien d’un niveau très bas de l’activité économique parmi les femmes mariées. Ainsi, par le double biais de l’abaissement des coûts de la fécondité et du confinement de la femme au foyer, la rente pétrolière favorisait une fécondité haute. En quelque sorte, la rente «produisait» de la population.

    La crise pétrolière commencée au milieu des années 1980 mit fin à ce mécanisme. La chute du prix du pétrole entraîna celle de la rente et tous les États, à l’exception des principautés du Golfe, adoptèrent bientôt des programmes de réforme économique dont les familles firent les frais. L’âge au mariage s’éleva, la tendance étant accentuée par l’habitude prise au temps de l’euphorie pétrolière de réunir une dot substantielle afin de se marier, que le prétendant mettait désormais de nombreuses années à réunir. Une fois marié, le couple mit moins d’enfants au monde, car les aspirations qu’il avait appris à nourrir pour eux durant la période précédente étaient entrées dans les mœurs tandis que le coût de la vie ne cessait de renchérir. La succession de ces périodes économiques creusa un fossé entre les générations: les enfants de l’État providence et ceux de l’ajustement structurel.

    Au temps de l’État providence, la faible participation des femmes aux activités économiques était une raison de leur fécondité élevée. L’augmentation modérée de l’activité féminine enregistrée avec la crise suffirait-elle à expliquer l’effondrement de la fécondité? Vraisemblablement non. C’est plutôt l’insuffisance des revenus du ménage, aggravée par la faible activité féminine, qu’il faut invoquer. L’État providence a élevé les aspirations et le niveau d’investissement matériel des parents pour leurs enfants, tandis que l’ajustement structurel a diminué leurs ressources réelles. Ainsi, l’émancipation incomplète de la femme se traduisant par sa faible contribution aux revenus du ménage, de- vient un facteur même du contrôle des naissances. Ainsi s’expliquerait le paradoxe énoncé au début, celui d’une transition de la fécondité sans émancipation (complète) des femmes.

    Le changement démographique met à mal le système patriarcal, qui réglait l’ordre familial depuis des temps immémoriaux. Ce système avait deux piliers: la subordination des frères cadets à l’aîné dans la fratrie, et celle des filles et des femmes aux hommes au sein de la famille ou du couple. La baisse de la fécondité sape les fondements du premier pilier. Le fait que la famille moderne tende à ne compter que deux enfants, soit en moyenne un garçon et une fille, réduit tout bonnement la possibilité d’une hiérarchie entre frères.

    Le second pilier peut encore s’appuyer sur le droit, dont l’inspiration en matière de statuts personnels reste la Charia. Mais la distance entre le droit et les pratiques réelles se creuse. La diffusion de l’instruction n’a pas seulement affecté la hiérarchie des sexes, mais aussi celle des générations. Mesuré par le nombre moyen d’années passées à l’école, l’écart entre le niveau scolaire des enfants et celui des parents n’a cessé de se creuser. À partir des générations nées dans les années 1950, les filles ont non seulement reçu plus d’instruction que leurs mères, mais également plus que leur père. L’instruction étant un ingrédient de l’autorité, le dépassement des pères par les filles pourrait bien mettre au défi l’ordre patriarcal. Désormais, les femmes sont presque aussi instruites que les hommes de leur génération, leur activité économique les introduit en nombre croissant dans un monde où elles côtoient des hommes étrangers à leur parenté, et où le marché du travail les met en compétition avec eux. La mobilisation féminine et l’action civile et politique visant à la réforme des statuts personnels, telles qu’elles sont désormais engagées dans nombre de pays arabes, devraient priver le système patriarcal de ce qui lui reste d’assise.

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  6. Thot Har Megiddo dit :

    Immanuel Wallerstein est une bouillie. C’est facile d’expliquer ce qui se passe après les événements. Les États-Unis ne régresse pas, c’est le reste du monde qui progresse. Et puis, il y a un refus des États-Unis comme du reste de l’Occident de comprendre le monde, et d’accepter que certaines idéologies sont mauvaises.
    Sinon vous avez raison de souligner que l’éducation est plus importante que la prospérité en matière de droits de l’homme et de démocratie. Mieux vaut un pays pauvre de gens éduqués, et pas seulement éduqués dans le fascisme, qu’un pays riche de gens incultes.
    En Arabie Saoudite, une grande partie de la population est inculte.
    Qui plus est, l’éducation mène toujours à la richesse. La Suisse est un pays pauvre (zones de montagne) mais dont la population éduquée a su faire un pays riche.
    Quoi qu’il en soit, dans le monde arabe, il fallait donc commencer par éduquer, notamment les femmes, avant de changer de régime, et parallèlement développer le pays ce qu’une population éduquée rend possible.
    Ni Clinton, ni Bush I et II, ni Obama n’y ont pensé. Soit dit en passant, les États-Unis eux-mêmes sont devant un grand défilé éducatif pour une grande partie de leur population. Tout comme la France d’ailleurs.
    Avec ces révolutions, nous nous retrouvons avec une bombe sous les pieds dont nous ignorons la nature

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  7. jcdurbant dit :

    « C’est facile d’expliquer ce qui se passe après les événements » …

    « En Arabie Saoudite, une grande partie de la population est inculte. Qui plus est, l’éducation mène toujours à la richesse. La Suisse est un pays pauvre (zones de montagne) mais dont la population éduquée a su faire un pays riche. Quoi qu’il en soit, dans le monde arabe, il fallait donc commencer par éduquer, notamment les femmes, avant de changer de régime, et parallèlement développer le pays ce qu’une population éduquée rend possible » …

    Pour Wallerstein, il est clair qu’il a plus de mal avec les prédictions avant le fait (il écrit en 2002) comme par exemple pour l’Irak où il se plante complètement:

    « Mais les interprétations des faucons sont erronées et ne feront que contribuer au déclin de leur pays, transformant ce qui était un affaiblissement progressif en une chute beaucoup plus rapide et mouvementée. Plus précisément, l’action des bellicistes va échouer pour des raisons militaires, économiques et idéologiques. Il ne fait aucun doute que la carte militaire reste l’atout majeur des États-Unis. En fait, c’est même le seul. Aujourd’hui, les États-Unis disposent des forces armées les plus impressionnantes au monde. À en croire les dernières déclarations au sujet de nouvelles technologies de défense, l’avance des Américains dans ce domaine est nettement supérieure aujourd’hui à ce qu’elle était il y a dix ans. Cela veut-il dire pour autant qu’ils peuvent envahir l’Irak, conquérir rapidement le pays et mettre en place un gouvernement ami et stable ? C’est peu probable. N’oublions pas que sur les trois guerres importantes livrées par l’armée américaine depuis 1945 (Corée, Vietnam et Golfe), l’une s’est terminée par une défaite et les deux autres par un match nul. Rien de très glorieux.

    Il faut aussi tenir compte de la capacité du peuple américain à tolérer des « non-victoires ». Les Américains oscillent entre une ferveur patriotique, qui conforte toujours les présidents en temps de guerre, et un profond désir isolationniste. Depuis 1945, le sentiment patriotique a régressé chaque fois que les pertes humaines ont commencé à augmenter. Pourquoi la réaction serait-elle aujourd’hui différente ? Et même si les faucons (qui sont presque toujours des civils) s’estiment indifférents à ce que pense l’opinion publique, ce n’est pas le cas des généraux, qui n’ont pas oublié le cuisant échec du Vietnam. »

    Mais pour les pays arabes et notamment l’Arabie saoudite (probablement alphabétisée et même si on tient compte du décalage hommes/femmes à plus de 80% si les chiffres étaient à jour) ou les émirats (après l’Irak mais aussi à un degré moindre la Tunisie et un peu moins encore l’Egypte), si vous lisez bien Farges, vous comprenez que le problème n’est pas toujours, comme pour la Chine (> 90% ou à l’autre extrême Cuba à quasiment 100%!), le manque d’éducation mais justement la propérité (au moins relative) qui permet aux dirigeants d' »acheter la paix sociale » et donc de retarder une démocratisation pour laquelle une bonne partie de la population est déjà prête, d’où d’ailleurs cette sorte de rattrapage accéléré à laquelle on assiste actuellement.

    En revanche, je serais beaucoup plus circonspect pour un pays comme l’Afghanistan, (même pas 30%!) considérée par Obama comme la « bonne guerre » alors que là une bonne partie des gens est encore au Moyen-Age …

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  8. Thot Har Megiddo dit :

    alphabétisée ne veut pas dire éduquée, quand on apprend par exemple comment couper la main des voleurs, de ne pas avoir d’amis juifs et chrétiens qui ne sont que des pervers, des criminels, des maudits, des menteurs, des gens stupides… Et que l’on ne connaît rien à la littérature, à la philosophie, à l’art, à l’histoire (cela ressemble presque à l’éducation nationale).

    « si vous lisez bien Farges, vous comprenez que le problème n’est pas toujours, comme pour la Chine (> 90% ou à l’autre extrême Cuba à quasiment 100%!), le manque d’éducation mais justement la propérité (au moins relative) qui permet aux dirigeants d’ »acheter la paix sociale » » : tout d’abord en Chine une grosse partie de la population a le minimum en termes scolaires et ne bénéficie absolument pas de la prospérité économique. Les immigrants de l’intérieur sont les nouveaux damnés de la Terre aux côtés des énormes masses de paysans des provinces reculées. Cependant, je vous donne en partie raison. Mais justement, avec le développement d’une classe moyenne, qui s’étend petit à petit, le pouvoir est obligé d’améliorer le système économique ainsi que le système d’éducation devant la demande, et de relâcher petit à petit dans le domaine des libertés, bien qu’il y ait encore (de plus en plus dans une Chine uniquement matérialiste ?) de la corruption. Lorsque toute la population aura une bonne éducation et un bon niveau de vie (ce qui je l’avoue n’est pas pour demain tellement le pays est immense), ils voudront les mêmes avantages qu’en Occident, et la dictature deviendra intenable. Mais peut-être que d’ici là, il y aura eu une guerre mondiale: la guerre permet souvent aux dictatures de conserver temporairement le pouvoir.
    La Russie a connu une certaine forme de démocratie, mais pas la prospérité. Elle est donc retombée dans une certaine forme de pouvoir fort pour ne pas écrire totalitaire qui serait peut-être un peu excessif. Pour éviter cela, le parti communiste chinois doit sans cesse offrir davantage à ses citoyens, ce qui un jour je l’espère mènera à la démocratie dans la prospérité

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  9. jcdurbant dit :

    Vous avez raison de soulever cette question déjà évoquée par le linguiste Alain Bentolila pour l’Afrique du nord:

    Lorsqu’Emmanuel Todd rappelle que ce sont les progrès de l’alphabétisation qui, en Tunisie, en Égypte et sans doute bientôt ailleurs, portent une prise de conscience collective et animent les mouvements de révolte, il n’a qu’en partie raison. Il oublie en effet de s’interroger sur la nature et la qualité de cette alphabétisation.(…) Cette alphabétisation-là, de nature confessionnelle, s’est bien gardée de former des esprits libres et ouverts. Les premiers temps de révolte passés, je crains bien que ne fassent défaut à l’intelligence collective la fermeté et l’ouverture d’esprit autorisant la rigueur de l’analyse, la justesse de la critique, la pertinence des propositions.

    Alain Bentolila

    Mais vous savez bien aussi que, même si elles sont souvent manipulées et peuvent largement contribuer à les défaire, c’est généralement pas les masses qui font les révolutions.

    Quelle était la proportion de locuteurs du français au moment de la Révolution française déjà, 10 ou 20%?

    Voir:

    La monarchie avait des raisons de ressembler à la tour de Babel; dans la démocratie, laisser les citoyens ignorants de la langue nationale, incapables de contrôler le pouvoir, c’est trahir la patrie… Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous.

    Combien de dépenses n’avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes de France! Comme si c’était à nous à maintenir ces jargons barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les fanatiques et les contre-révolutionnaires!

    Bertrand Barère (Membre du comité du salut public, 1793)

    Tous les jours, rentrés dans le sein de leur famille, dans les longues soirées des hivers surtout, la curiosité des parents et l’empressement des enfants, de la part de ceux-ci l’avidité de dire, de la part de ceux-là le désir d’entendre, feront répéter la leçon et retracer des faits qui seront le véhicule de la morale ; ainsi l’émulation acquerra plus de ressort, ainsi l’éducation publique sera utile, non seulement à ceux qui font l’apprentissage de la vie, mais encore à ceux qui ont atteint l’âge mûr ; ainsi l’instruction et les connaissances utiles, comme une douce rosée, se répandront sur toute la masse des individus qui composent la nation, ainsi disparaîtront insensiblement les jargons locaux, les patois de six millions de Français qui ne parlent pas la langue nationale. Car, je ne puis trop le répéter, il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers, qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés. Leur anéantissement sera plus prochain encore, si, comme je l’espère, vingt millions de catholiques se décident à ne plus parler à Dieu sans savoir ce qu’ils lui disent, mais à célébrer l’office divin en langue vulgaire.

    Abbé Henri-Baptiste Grégoire (le 30 juillet 1793)

    Nous n’avons plus de provinces, et nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms. Peut-être n’est-il pas inutile d’en faire l’énumération : le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon, le flamand, le champenois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le bressan, le lyonnais, le dauphinois, l’auvergnat, le poitevin, le limousin, le picard, le provençal, le languedocien, le velayen, le catalan, le béarnais, le basque, le rouergat et le gascon ; ce dernier seul est parlé sur une surface de 60 lieues en tout sens. Au nombre des patois, on doit placer encore l’italien de la Corse, des Alpes-Maritimes, et l’allemand des Haut et Bas-Rhin, parce que ces deux idiomes y sont très-dégénérés. Enfin les nègres de nos colonies, dont vous avez fait des hommes, ont une espèce d’idiome pauvre comme celui des Hottentots, comme la langue franque, qui, dans tous les verbes, ne connaît guère que l’infinitif.

    Rapport Grégoire (1794)

    Avec une sorte d’effarement, l’abbé Grégoire révéla dans son rapport de juin 1794 qu’on ne parlait «exclusivement» le français uniquement dans «environ 15 départements» (sur 83). Il lui paraissait paradoxal, et pour le moins insupportable, de constater que moins de trois millions de Français sur 25 parlaient la langue nationale, alors que celle-ci était utilisée et unifiée «même dans le Canada et sur les bords du Mississipi». (…) À partir de 1793, les révolutionnaires s’attribuèrent le droit d’éliminer leurs concitoyens au nom du progrès pour l’humanité. Ce fut la politique soumise au principe de la fin justifiant les moyens. Un discours se développa dans lequel le terme langue restait l’apanage exclusif du français appelé «notre langue». Tout ce qui n’est pas français devait s’appeler patois ou idiomes féodaux. La Révolution fit tout pour s’approprier les symboles de l’unité nationale. Le 8 août 1793, la Convention nationale supprimait toutes les académies et sociétés littéraires officielles, dont la célèbre Académie française (fondée en 1635 par Richelieu) qui sera transformée en un Institut national en 1794. Il en fut ainsi de l’Académie de peinture et sculpture (fondée par Mazarin en 1648), de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (fondée par Colbert en 1664), de l’Académie des sciences (fondée par Colbert en 1666), de l’Académie de musique(fondée la même année) et de l’Académie d’architecture (fondée en 1671). (…) Par la suite, la Révolution se vit dans la nécessité d’imposer le français par des décrets rigoureux à travers toute la France, par la force si nécessaire. Sous Robespierre, le décret du 2 thermidor, an II (20 juillet 1794) sanctionna la terreur linguistique. À partir de ce moment, les patois locaux furent pourchassés. (…) Cela étant dit, une politique linguistique qui se donne comme objectif de faire changer la langue de plusieurs millions de personnes ne peut espérer aboutir à un résultat satisfaisant en quelques années. De fait, la pression que les autorités révolutionnaires tenteront d’exercer sera revue à la baisse pour revenir aux pratiques anciennes. Il faudra attendre au XIXe siècle et des décennies d’instruction obligatoire pour mettre en œuvre les politiques proposées par l’abbé Grégoire.
    Université Laval

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  10. Thot Har Megiddo dit :

    En relisant, je me dis également que au-delà de l’éducation il y a aussi un système de valeurs, notamment dans les classes dirigeantes mais aussi dans le peuple.
    Le confucianisme et l’islam n’ont pas grand chose en commun.
    Quant à la révolution française, qui fit perdre à la France 30 précieuses années, on peut se demander si une transition à la britannique n’aurait pas été préférable.
    Les révolutions viennent effectivement de la bourgeoisie et de l’aristocratie : le peuple ne connaît que les révoltes.
    Et aujourd’hui, être français ne veut plus dire grand-chose culturellement (sauf à l’étranger)en dehors de savoir parler français et d’avoir une carte d’identité française, alors qu’être gascon basque alsacien ou breton signifie encore quelque chose.

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  11. […] Il est clair qu’une civilisation qui se sent coupable de tout ce qu’elle est et fait n’aura jamais l’énergie ni la conviction nécessaires pour se défendre elle-même. JF Revel […]

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