Affaire Angot: Vous avez dit « nègre »? (When writing turns to vampirism and score-settling)

L'autre Dumas (film poster, 2009)The ghostwriter (film poster, 2010)ribbeRibbe2La vérité romanesque est d’un autre ordre que la vérité historique ou sociologique. Jonathan Littell
La littérature est un espace libre où la « vérité » n’existe pas, où les incertitudes, les ambiguïtés, les métamorphoses tissent un univers dont le sens n’est jamais fermé. Yannick Haenel
La fiction éclaire comme une torche. Un crime demeurera toujours obscur. (…) L’imagination est un outil de connaissance. (…) Oui, mais la fiction ment. […] Elle est née de mauvaise foi. (…) Je suis romancier, je mens comme un meurtrier. Je ne respecte ni vivants, ni morts, ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale. Régis Jauffret
Il n’y a ni morale ni responsabilité en littérature. Christine Angot
D’être tout le temps à vif, de n’écouter que moi-même, c’est mon fond de commerce. (…) Mélanger c’est ma tendance, aucun ordre, tout est mélangé, incestueux d’accord c’est ma structure mentale, j’atteins la limite. Christine Angot
Le rapport de lecture dit que je suis dangereuse pour mon entourage, ils faisaient déjà la confusion entre ma vie et mes livres. Christine Angot
Ce qui me frappe, en effet, c’est qu’on parle beaucoup plus souvent d’autofiction à propos de textes, quels qu’ils soient, écrits par des femmes et qu’on ne le fait jamais, ou rarement, quand il s’agit de textes d’écrivains masculins auxquels le même label s’appliquerait sans difficulté. Je n’ai jamais entendu le mot « autofiction » à propos de Philip Roth, Philippe Sollers, Jean Rouaud, Emmanuel Carrère, Frédéric-Yves Jeannet, etc. Et pourquoi veut-on toujours me classer comme auteur d’autofiction, ce que je ne suis pas, mais pas Le Clézio, qui ne l’est pas non plus, quand il écrit L’Africain ? Tout se passe très subtilement comme si l’autofiction était principalement un genre féminin, avec un côté sentimentalo-trash, narcissique, façon détournée, inconsciente, d’assigner aux femmes leur domaine, leurs limites en littérature. Annie Ernaux
C’est l’histoire de l’arroseur arrosé: chantre de l’autofiction, genre qui mélange l’autobiographie et la fiction, le romancier Serge Doubrovsky se voit mis en scène sous son propre nom dans le roman à paraître de son cousin, le journaliste des Inrockuptibles Marc Weitzmann. Un portrait peu amène (…) Serge Doubrovsky est présenté comme «le roi de l’autobiographie caviardée» et de l’«exhibitionnisme»ayant «manipulé, usé, torturé jusqu’à la fin» un être – sa femme- «psychiquement plus fragile que lui», «dans le seul et unique but d’achever son entreprise littéraire». Allusions explicites au Livre brisé, prix Médicis 1990, ouvrage dans lequel Serge Doubrovsky racontait la mort dramatique de sa femme. L’accusé n’est pas content et le fait savoir: dans un communiqué publié par son éditeur (Grasset, le même que Weitzmann) et envoyé signé de sa main au domicile de plusieurs critiques, Serge Doubrovsky affirme que «tous les propos qui me sont attribués dans ce roman ont été déformés ou falsifiés» et qu’il «en laisse la triste responsabilité à son auteur». Libération (28/08/1997)
L’utilisation, dans une fiction, sans autorisation, de lettres d’amour réelles d’un tiers relève-t-elle bien de la contrefaçon ? (…) avec ce roman, où s’arrête la vengeance et où commence le plagiat ? Et puis, jusqu’où Agathe Borne a-t-elle joué de la notoriété de son amant journaliste-écrivain, avant de se retourner contre lui ? Il est à noter qu’à l’époque la jeune femme avait systématiquement attaqué tous les titres de la presse people évoquant sa liaison avec le célèbre présentateur. L’Express
Nous n’avons rien contre Mazarine Pingeot mais […] cette petite a sans doute apprécié que les médias la laisse tranquille durant son enfance. Pourquoi ne fait-elle pas de même ? Marie-Françoise Canal
Dans Hélène, j’ai entendu « haine ». Elle ne l’a pas choisi au hasard. Cette femme n’est pas un écrivain: elle est le nègre de Monsieur par jalousie pour notre histoire. Ce sont deux pervers narcissiques. Elise Bidoit
Mardi 15 février, Christine Angot était à la Fnac Montparnasse pour parler de son livre et rencontrer ses lecteurs. Pendant un peu plus d’une heure, elle a fait part, avec une vigoureuse assurance, des raisons qui la poussent à écrire des livres – «[Je me sens] obligée de dire les choses violentes que [je] vois»-, du lien qui unit la violence privée à la violence publique – «L’intime n’est pas caché. […] Ce qui se joue entre les murs d’un appartement est complice de la violence sociale»-, ou encore du statut de la narration des «Petits» – «Je ne me confonds pas avec la narratrice». Elle a aussi lu un texte, destiné à paraître dans une publication de «Libération», et dont le titre pourrait être: «Vous avez oublié que vous avez été petit». Elle s’y emporte contre l’incompréhension des adultes, qui «n’en ont plus rien à foutre des enfants.» (…) Elle a même arraché quelques rires à son auditoire en faisant remarquer que l’article en question se décrédibilisait tout seul lorsqu’il précise que «tout est déformé» dans le livre. Ce serait bien là la preuve qu’il ne s’agit pas de faits réels. (…) La romancière, ce mardi 15 février, se trouvait en tout cas accompagnée par trois des enfants et leur père. Jonathan Reymond
Le problème, c’est qu’avec le temps Angot s’est trouvé un autre sujet qu’Angot. C’est la vie des autres. Profession: vampire. De livre en livre sa morsure est chaque fois plus fatale. Quand un Angot nouveau est annoncé, les critiques se demandent qui sera «la prochaine victime». (…) identifiable, la frontière se fait mince entre fiction et ingérence dans la vie privée d’autrui. (…) Chaque élément de la vie d’Elise est là (…) c’est une première violence; mais tout est déformé, d’où le sentiment d’être vraiment salie. «On n’aimerait pas être cette Hélène à laquelle s’attaque Christine Angot avec des phrases acérées», écrivait Hélèna Villovitch dans «Elle» en janvier. Qui verrait sans douleur son enfant pris dans un roman d’Angot? Et ce n’est pas la première fois. Dans son précédent récit, «le Marché des amants», Elise Bidoit apparaissait, avec deux des «petits», déjà, cette fois désignés par leur véritable prénom, qui sont deux prénoms rares. L’affaire avait bien embarrassé son éditeur de l’époque, le Seuil, la jurisprudence condamnant tout livre permettant l’identification aisée des divers protagonistes. Cette fois encore, deux légitimités s’affrontent. Le droit à la protection de la vie privée et le droit à la création, qui est celui de l’écrivain de puiser l’inspiration où il veut. Le combat est inégal. D’un côté, un auteur médiatique soutenu par des critiques influents, un avocat qui en jette, une maison d’édition renommée. De l’autre, Elise Bidoit, sans relations, sans profession, sans pedigree, désargentée. Que vaudra sa protestation? «Les Petits» seraient ceux d’un ministre, le livre serait sans doute déjà pilonné après une procédure en référé. (…) Elle raconte comment de fil en aiguille elle se retrouve l’incarnation du «côté sombre de la puissance féminine», comme il est écrit sur la jaquette du livre. Pas si compliqué au fond: le rouleau compresseur Angot est l’ultime rebondissement d’une histoire d’amour et de violences conjugales qui a duré huit ans, avec un homme qui se trouve être aujourd’hui… le nouveau compagnon de Christine Angot. (…) Un week-end sur deux, « les Petits » – 5, 7, 9 et 11 ans sont chez la romancière avec leur père. Résumons la situation: les quatre enfants d’un couple séparé jouent dans une pièce; dans une autre, la nouvelle femme de papa écrit un livre où elle torpille leur mère. Dans sa critique parue dans «les Inrockuptibles», Nelly Kaprièlian exprime une certaine gêne, «lorsque l’on s’aperçoit que le récit de la vie du couple servi pendant plus de cent pages n’est autre que la version de l’homme, écrite par sa nouvelle compagne, l’auteur». Roman, autofiction, récit, manipulation? On sait depuis Serge Doubrovsky qu’un livre peut tuer. Or, à la fin des «Petits», Christine Angot écrit ceci: « Maurice pleure. Sa mère est malade, elle doit se faire opérer. Elle a une boule dans le sein qui est peut-être cancéreuse. J’ai pensé que c’était de ma faute. Que c’était à cause du livre, que je l’avais tuée. Comme après la sortie de « l’Inceste » quand mon père est mort.» Chez Flammarion, éditeur de ce petit texte assassin, on garde le silence. On ne se préoccupe pas, nous dit-on, des «détails de la vie privée». Anne Crillon
Le rappeur porterait-il mal son nom? Dans une interview au «Parisien» de ce lundi 27 octobre, Doc Gynéco confesse avoir été assez gêné par la façon dont son ancienne compagne, Christine Angot, a déballé leur intimité dans «Le Marché des amants». Même s’«il n’était pas question de la censurer», il avoue au quotidien: «son style consiste à raconter des détails sur ses relations sexuelles. Bien sûr, j’ai été choqué de voir tout ça écrit». (…) Un langage qui, finalement, ne lui déplaît pas tant que ça, si l’on en croit cette dernière déclaration faite au «Parisien»: «Des copains écrivains m’ont expliqué que je faisais, quelque part grâce à elle, mon entrée dans la littérature française. Pour un mec comme moi, c’est pas mal ». Le Nouvel Observateur
On sent que Christine, un peu tendue tout de même, est toute chavirée de faire ça comme dans un porno, en professionnelle. Ne faut-il pas, du reste, qu’elle justifie d’une manière ou d’une autre sa réputation d’écrivain hard? Le Nouvel Observateur
Depuis un arrêt de la Cour de cassation de 1986 condamnant la publication par Grasset de Non lieu, roman sur le crime de Bruay en Artois, la jurisprudence a maintes fois confirmé sa position de principe sur le respect de la vie privée dans les œuvres de fiction. Dans ce qui va devenir « l’affaire Angot », deux facteurs peuvent apparaître comme des circonstances aggravantes : le fait que Mme Bidoit ne jouissant pas d’une notoriété l’exposant à la curiosité publique, son enrôlement dans la distribution ne se justifiait pas ; et puis la récidive. (…) lors de la parution du précédent roman de Christine Angot Le Marché des amants (Seuil, 2008), qui mettait déjà en scène la vie de son compagnon et père de ses enfants, Elise Bidoit s’était indignée de cette violation de son intimité, d’autant que la romancière avait commis l’erreur de conserver les prénoms éthiopiens rares en France de deux d’entre eux (Kebra et Tafari) et de décrire si précisément son domicile qu’il en devenait parfaitement situable ; les avocats des deux parties avaient alors négocié et la plaignante avait été secrètement dédommagé à hauteur de 10 000 euros. Cette fois, ce sera plus compliqué car cette fille d’avocat n’a pas l’intention d’en rester là. Elle a pris les devants en confiant son désarroi de femme battue à la journaliste Anne Crignon qui a tout vérifié (mains-courantes, enquêtes sociales, décisions de justice) avant de lui consacrer un article dans Le Nouvel Observateur. (…) Puis Elise Bidoit a rendu visite à Laurent Beccaria, patron des éditions des Arènes, dans l’idée de faire écrire un livre sur son histoire au prisme des violences conjugales, projet qu’il lui a sagement conseillé de repousser aux lendemains de ses démêlés judiciaires. Elle va donc se consacrer aux Petits pour ne pas qu’un jour ses enfants (5, 7, 9 et 11 ans) lui reprochent de n’avoir rien fait. Elle dit avoir tenté de se suicider après avoir lu le livre. « Dans Hélène, j’ai entendu « haine ». Elle ne l’a pas choisi au hasard. Cette femme n’est pas un écrivain : elle est le nègre de Monsieur par jalousie pour notre histoire. Ce sont deux pervers narcissiques » nous dit-elle. La sortie du livre lui a donné un coup dans la colonne vertébrale. Dix jours au lit. « Un livre peut tuer. Si ça ne tue pas, ça fait tout de même du mal. Je me servirais de ce dossier pour mon procès aux affaires familiales. Si c’était pour l’argent, j’aurais vendu les photos à Voici » ajoute-t-elle. Il est vrai qu’à la dernière page, l’auteur rapporte qu’Hélène doit se faire opérer d’une boule dans le sein, et que son précédent livre n’y est peut-être pas étranger. « Tout est comme ça : elle déplace. Le nodule, il est dans la gorge ». Pierre Assouline
Tout romancier a le droit de faire un roman de sa vie, quitte à tordre le cou aux faits les plus têtus ; il n’a de compte à rendre qu’à lui-même puisque la fiction est par excellence le territoire de la liberté de l’esprit. Mais s’il exploite la vie des autres, il serait mal venu de s’étonner ou de s’offusquer de la révolte de ses personnages. Pierre Assouline
Tous, ils ont un livre à publier, une existence à raconter, un message à faire passer. Certains ont du mal à écrire, je leur tiens la main. D’autres sont incapables d’épeler leur nom et leur adresse, je le fais pour eux. Il y a des poètes, des romanciers, des essayistes, des prophètes, tous velléitaires : dans l’ombre, je les aide, j’enregistre, je couche sur le papier. C’est émouvant: ils me confient leur vie, je leur rends des pages d’encre. Ils me livrent des anecdotes, des souvenirs, des espoirs en vrac. Je mets de la grammaire dans leur mélancolie, des virgules dans leur histoire, j’accorde les participes avec les participants. Je suis un arpenteur des rêves littéraires. (…) Je suis un confesseur, un voyageur de commerce, un psychanalyste, un ami. Je suis un écrivain public sans public, un soutier de la littérature. (…) Ma récompense, c’est quand ils m’oublient. Quand le livre sort, ils se l’approprient, et c’est justice. Je me souviens de cet acteur de cinéma dont j’avais écrit le roman, d’après le scénario qu’il m’avait livré. Nous ne nous étions jamais vus. Me rencontrant lors du cocktail de lancement, à l’hôtel Meurice, il me dit, en se massant la tempe : « Mon année a été tellement difficile, avec l’écriture de mon livre ! » Il croyait parler à un journaliste, il s’entretenait avec son nègre sans le savoir. J’ai savouré mon champagne tiède. Une autre fois, j’ai été obligé de faire des fiches pour un footballeur dont j’avais écrit le polar: il en avait besoin pour parler à la télé de son livre – qu’il n’arrivait pas à lire. François Forestier
La France est le seul pays au monde à utiliser le mot «nègre» dans le sens d’esclave littéraire. Ce terme, dont la connotation raciste est tellement qu’évidente que plus personne n’ose l’utiliser au sens littéraire qu’avec des guillemets, fait en effet allusion au statut d’esclave du collaborateur surexploité qui fait le travail d’un autre. Il est apparu au XVIIIe siècle, au moment où la France surexploitait ses colonies en y déportant des millions d’Africains qui mouraient en quelques années. En ce sens, il véhicule la glorification la plus éhontée de l’esclavage et du racisme le plus primaire, car l’expression «nègre littéraire» est également un terme de mépris, correspondant au mépris qu’on vouait aux esclaves et qui s’attache encore trop souvent aux personnes à la peau noire, bien longtemps après que l’esclavage a été aboli. L’expression «nègre» au sens de collaborateur littéraire a été répandue en France en 1845 par Maison Alexandre Dumas & Cie, fabrique de romans, un pamphlet raciste du prêtre défroqué Jean-Baptiste Jacquot qui se faisait appeler Eugène de Mirecourt. Ce texte ordurier et calomnieux, qui visait Alexandre Dumas, a valu à son auteur, à la demande d’Alexandre Dumas, d’être condamné à six mois de prison et à une forte amende, alors que n’existait même pas encore le délit de diffamation à caractère raciste. Mirecourt éprouvait évidemment une jouissance particulière à utiliser le mot «nègre» à propos d’Alexandre Dumas, homme à la peau colorée et fils d’esclave. On a vu récemment réapparaître la même jouissance dans les textes de journalistes racistes qui défendaient le recours à Gérard Depardieu pour interpréter le rôle de Dumas et prenaient un plaisir évident à colporter les thèses de Mirecourt selon lesquelles Dumas n’aurait pas été capable d’écrire ses livres sans l’aide d’hommes à la peau blanche. On sait que ces débordements, qui font appel aux instincts les plus abjects des Français, ont eu pour effet direct de faire monter de plus de deux points les intentions de vote pour le Front national aux élections régionales. Ces dérives doivent à présent cesser. Près de dix ans après que la France a déclaré l’esclavage crime contre l’humanité, il n’est plus supportable que l’expression de «nègre» soit encore utilisée au sens d’esclave dans un film destiné au grand public, alors que l’usage est d’avoir désormais recours au terme de «plume», de «collaborateur», d’écrivain fantôme ou de «ghost writer». Il me semble qu’au XXIe siècle, il est plus que temps de faire entrer dans la tête des Français que le mot « nègre » ne peut plus, en aucun cas, être utilisé impunément pour désigner un être humain qu’on exploite d’une manière ou d’une autre et qui serait méprisé du fait de cette exploitation. Je demande donc au producteur et au distributeur du film The Ghost Writer d’appliquer aux sous-titres et à la version française la même doctrine que celle qu’ils ont appliquée au titre et de s’abstenir de véhiculer gratuitement en France un racisme qui n’est pas dans l’esprit de l’œuvre dont est tiré le film. Faute de rectification immédiate dans ce sens, j’en appelle toutes celles et tous ceux qui luttent contre le racisme a ne pas aller voir ce film et à lui appliquer le même boycott qu’à L’Autre Dumas qui a été un échec retentissant dès la première semaine. Claude Ribbe
Il me semble qu’au XXIe siècle, il est plus que temps de faire entrer dans la tête des Français que le mot « nègre » ne peut plus, en aucun cas , être utilisé impunément pour désigner un être humain qu’on exploite d’une manière ou d’une autre et qui serait méprisé du fait de cette exploitation. Je demande donc au producteur et au distributeur du film « The Ghost Writer » d’appliquer aux sous-titres et à la version française la même doctrine que celle qu’ils ont appliquée au titre. Claude Ribbe
Chaque fois que le sujet des collaborateurs occultes refait surface, on reprend contact avec ce mot. On le lit, on le prononce. On hésite à s’interroger sur sa portée. Il y a pourtant là un point aveugle, un croisement sensible de notre histoire et de notre espace sémantique. Ce n’est pas pour rien que les distributeurs du film ont conservé le titre anglais du film de Roman Polanski. Aurait-on supporté de voir « le Nègre » placardé en 4×3 sur tous les murs du pays ? Qui plus est accompagné du visage d’Ewan McGregor, qui est encore moins noir que Gérard Depardieu ? Le Nouvel observateur
Vous avez dit « nègre »?

Ecrivains autofictionneurs récidivistes qui vampirisent leurs proches jusqu’à pour prendre pour personnages ex-compagne et « petits » de son amant du moment y compris après une première menace de poursuites soldée par un dédommagement financier, personnages dont une fille d’avocat qui se reconnaissent et poursuivent leurs auteurs en justice, journalistes qui prennent position pour dénoncer l’exploitation de personnages de romans abusés tout en publiant le nom et la photo de ladite victime dans leur magazine, personnages demandant à un éditeur de leur trouver un nègre pour écrire leur histoire, rappeur noir se disant choqué mais aussi flatté de retrouver sa vie sexuelle dans les pages du dernier roman de son ancienne compagne, accusation de délit de « nègre » par jalousie par personnage dont l’auteur a pris l’ancien compagnon noir lui aussi, enfants pris (à l’instar de l’étymologie du terme « plagiaire » comme voleur d’enfants ou d’esclaves)  comme sujets de roman pour défendre leur exploitation, terme de « nègre » dénoncé pour une fois à juste titre par essayiste antillais habitué des prétoires à l’occasion de la sortie d’un film sur le sujet dont le titre ne peut être traduit en français …

Après les romanciers faussaires de l’histoire

Le journaliste faussaire et plagiaire attaqué en justice par une ancienne maitresse lui ayant servi de personnage

La « négresse » et ex-plagiaire d’origine africaine qui poursuit son ancien amant maitre de cérémonie du Tout-Paris pour non-respect de contrat pour un livre-entretien à distance avec un médiologue qui ne prend même pas la peine de se déplacer …

Sans compter les « plagiaires psychiques » ou, de nos Foenkinos et Besson à nos  Jauffret et Mazarine, les recycleurs des affaires criminelles les plus « forcément sublimes »

Et loin des « nègres » confesseurs ou accoucheurs de ceux qui n’ont pas les mots pour se dire ou se raconter …

Voici, en ce monde étrange où à force de  distinction à tout prix on retombe sur le même,  l’auteur-vampire rattrapé par l’un de ses personnages et accusé d’être le « nègre » de son ancien compagnon noir!

Comment Christine Angot a détruit la vie d’Elise B.

Anne Crignon

Le Nouvel observateur

09/02/2011

Pour écrire «les Petits», son auteur n’a pas eu à chercher bien loin pour trouver leur mère. Enquête sur la méthode Angot

Christine Angot vient de publier un livre qui s’appelle « les Petits » où sont mis en scène une certaine Hélène et ses cinq enfants – Diego, Jérémie, Clara, Maurice, Mary. La critique y a vu des personnages plus vrais que nature. Or Christine Angot n’a pas cinq enfants, mais une fille de 20 ans, Léonore. Quand Léonore était petite, sa mère lui dédicaçait ses premières « autofictions », à la syntaxe poétique et désordonnée. Le problème, c’est qu’avec le temps Angot s’est trouvé un autre sujet qu’Angot. C’est la vie des autres. Profession: vampire. De livre en livre sa morsure est chaque fois plus fatale. Quand un Angot nouveau est annoncé, les critiques se demandent qui sera «la prochaine victime».

L’Hélène de son nouveau livre existe. Elle s’appelle Elise Bidoit. C’est la mère des «Petits». Les gens qui connaissent Elise l’ont reconnue dans ce « roman », elle et les grandes lignes de sa vie, ses quatre enfants métis (élément d’identification immédiate), sa fille aînée d’un premier mariage, ses yeux dorés. Elise identifiable, la frontière se fait mince entre fiction et ingérence dans la vie privée d’autrui.

Ses proches ont parcouru les 188 pages avec effroi car Hélène-Elise, on ne sait plus bien, devient ce qu’elle n’est pas: une manipulatrice ayant mis le grappin sur un Antillais pour satisfaire son instinct de reproduction avant de le congédier et d’instrumentaliser les enfants. Chaque élément de la vie d’Elise est là, le père antillais, la mésentente, la séparation, c’est une première violence; mais tout est déformé, d’où le sentiment d’être vraiment salie. «On n’aimerait pas être cette Hélène à laquelle s’attaque Christine Angot avec des phrases acérées», écrivait Hélèna Villovitch dans «Elle» en janvier.

Qui verrait sans douleur son enfant pris dans un roman d’Angot? Et ce n’est pas la première fois. Dans son précédent récit, «le Marché des amants», Elise Bidoit apparaissait, avec deux des «petits», déjà, cette fois désignés par leur véritable prénom, qui sont deux prénoms rares. L’affaire avait bien embarrassé son éditeur de l’époque, le Seuil, la jurisprudence condamnant tout livre permettant l’identification aisée des divers protagonistes.

Cette fois encore, deux légitimités s’affrontent. Le droit à la protection de la vie privée et le droit à la création, qui est celui de l’écrivain de puiser l’inspiration où il veut. Le combat est inégal. D’un côté, un auteur médiatique soutenu par des critiques influents, un avocat qui en jette, une maison d’édition renommée. De l’autre, Elise Bidoit, sans relations, sans profession, sans pedigree, désargentée. Que vaudra sa protestation? «Les Petits» seraient ceux d’un ministre, le livre serait sans doute déjà pilonné après une procédure en référé.

Rendez-vous est pris ce matin-là sur une terrasse chauffée des grands boulevards parisiens. Elle est venue avec une amie après avoir déposé les deux plus jeunes à l’école. 1,80 mètre, un corps splendide, une paire de bottes, un jean, un pull noir. Elise est simple, directe, elle a le sourire doux, de l’humour, du chagrin aussi. Des cernes légers, sous les lunettes fumées, en disent plus qu’elle ne voudrait sur le tourment de ces dernières semaines, et les nuits blanches.

Elle raconte comment de fil en aiguille elle se retrouve l’incarnation du «côté sombre de la puissance féminine», comme il est écrit sur la jaquette du livre. Pas si compliqué au fond: le rouleau compresseur Angot est l’ultime rebondissement d’une histoire d’amour et de violences conjugales qui a duré huit ans, avec un homme qui se trouve être aujourd’hui… le nouveau compagnon de Christine Angot. C’est ainsi que les enfants d’Elise sont les enfants du livre. Un week-end sur deux, « les Petits » – 5, 7, 9 et 11 ans sont chez la romancière avec leur père. Résumons la situation: les quatre enfants d’un couple séparé jouent dans une pièce; dans une autre, la nouvelle femme de papa écrit un livre où elle torpille leur mère. Dans sa critique parue dans «les Inrockuptibles», Nelly Kaprièlian exprime une certaine gêne, «lorsque l’on s’aperçoit que le récit de la vie du couple servi pendant plus de cent pages n’est autre que la version de l’homme, écrite par sa nouvelle compagne, l’auteur». Roman, autofiction, récit, manipulation?

On sait depuis Serge Doubrovsky qu’un livre peut tuer. Or, à la fin des «Petits», Christine Angot écrit ceci: « Maurice pleure. Sa mère est malade, elle doit se faire opérer. Elle a une boule dans le sein qui est peut-être cancéreuse. J’ai pensé que c’était de ma faute. Que c’était à cause du livre, que je l’avais tuée. Comme après la sortie de « l’Inceste » quand mon père est mort.» Chez Flammarion, éditeur de ce petit texte assassin, on garde le silence. On ne se préoccupe pas, nous dit-on, des «détails de la vie privée».

Voir aussi:

Ewan McGregor, nègre ou «ghost writer»?

Faut-il abandonner l’expression de « nègre littéraire » ? Le philosophe Claude Ribbe le réclame dans une tribune publiée aujourd’hui, alors que la version française du « Ghost Writer » de Roman Polanski emploie ce terme à l’hérédité lourde.

David Caliglioli

Le Nouvel observateur 

03/03/10

Il le révèle au « Figaro » : Ewan McGregor, le plus hollywoodien des Britanniques, a déjà eu recours à un nègre lorsqu’on lui a demandé de relater ses tours du monde à moto en 2004 et 2008. On le comprend ; écrire un livre sur un tour du monde à moto est sans doute moins drôle que de faire le tour du monde à moto. L’acteur, qui incarne ces jours-ci le porte-plume d’un avatar de Tony Blair, s’exprime ainsi : « Avant même d’incarner un nègre devant la caméra de Roman Polanski, j’avais déjà eu un avant-goût de ce genre de profession. »

On sait qu’Ewan McGregor partage sa vie avec une Française et qu’il est en train d’apprendre les rudiments de notre langue. Comme ils sont, paraît-il, difficiles à acquérir, on peut supposer qu’il a fait cette déclaration en anglais. Or, lorsqu’il traverse la Manche (ou l’Atlantique), le « ghost writer » devient « nègre ». Il n’est plus l’ectoplasme qui hante les traces de son commanditaire, visible seulement de ceux qui connaissent son existence. Il est l’esclave qui turbine pour le maître, celui qui sue sans recevoir le prix de sa sueur.

Chaque fois que le sujet des collaborateurs occultes refait surface, on reprend contact avec ce mot. On le lit, on le prononce. On hésite à s’interroger sur sa portée. Il y a pourtant là un point aveugle, un croisement sensible de notre histoire et de notre espace sémantique. Ce n’est pas pour rien que les distributeurs du film ont conservé le titre anglais du film de Roman Polanski. Aurait-on supporté de voir « le Nègre » placardé en 4×3 sur tous les murs du pays ? Qui plus est accompagné du visage d’Ewan McGregor, qui est encore moins noir que Gérard Depardieu ?

Le philosophe Claude Ribbe, dans un article encore peu repris sur la Toile, appelle à en finir avec cette expression de négrier :

« [Ce terme] est apparu au XVIIIe siècle, au moment où la France surexploitait ses colonies en y déportant des millions d’Africains qui mouraient en quelques années. En ce sens, il véhicule la glorification la plus éhontée de l’esclavage et du racisme le plus primaire, car l’expression « nègre littéraire » est également un terme de mépris, correspondant au mépris qu’on vouait aux esclaves et qui s’attache encore trop souvent aux personnes à la peau noire, bien longtemps après que l’esclavage a été aboli. […]

Il me semble qu’au XXIe siècle, il est plus que temps de faire entrer dans la tête des Français que le mot « nègre » ne peut plus, en aucun cas , être utilisé impunément pour désigner un être humain qu’on exploite d’une manière ou d’une autre et qui serait méprisé du fait de cette exploitation. Je demande donc au producteur et au distributeur du film « The Ghost Writer » d’appliquer aux sous-titres et à la version française la même doctrine que celle qu’ils ont appliquée au titre. […] »

Claude Ribbe

On sait que l’expression est à porter au (dis)crédit d’Eugène de Mircourt, un pamphlétaire qui déjà en 1845, soit trois ans avant l’abolition de l’esclavage, n’était plus vraiment de son temps. Autant dire qu’il n’était pas non plus du nôtre. Il l’avait bien entendu employée au sujet de Dumas, dont son fils disait qu’il était « un mulâtre qui a des nègres ». L’auteur, ou le co-auteur, des « Trois Mousquetaires » avait attaqué Mircourt en justice, ce qui valut à ce dernier une condamnation – sur une charge qui n’avait toutefois rien à voir avec l’incitation à la haine raciale.

Faut-il se débarrasser du mot « nègre » ? Cette question en appelle d’autres : quel mot « nègre » ? Celui de Théodore Canot ou celui de l’abbé Grégoire ? Celui qu’employait Maurice Barrès, celui utilisé par Simone de Beauvoir, ou encore celui que s’est approprié Aimé Césaire ? Expiera-t-on le passé esclavagiste de la France en se débarrassant d’un mot et de tous ses dérivés ? Rappelons que les Noirs ne sont pas plus noirs que les Blancs sont blancs, et que le premier homme à avoir associé une couleur à la peau des Africains ne l’a pas fait innocemment. Le noir n’est pas n’importe quelle couleur. Notre langue est truffée d’expressions héritées des brutalités de l’Histoire. Peut-on mettre fin aux atrocités du passé tout en continuant à parler leur langue ? Claude Ribbe a le mérite d’engager cette réflexion. Peut-être cherche-t-il un peu trop vite à la clore.

Voir encore:

Racisme français : pour en finir avec l’expression de « nègre» en littérature
Claude Ribbe
La lettre d’information de Claude Ribbe

1 mars 2010

Au moment où sort le film de Roman Polanski, The Ghost Writer, adapté du roman de l’auteur britannique Robert Harris The Ghost (L’homme de l’ombre) il s’avère que le distributeur et le producteur délégué du film, qui n’ont pas osé utiliser Le Nègre comme titre, semblent ne pas vouloir se priver, curieusement, dans la version française et dans la version originale sous-titrée d’utiliser le mot «nègre». C’est un véritable scandale. La France est le seul pays au monde à utiliser le mot «nègre» dans le sens d’esclave littéraire.

Ce terme, dont la connotation raciste est tellement qu’évidente que plus personne n’ose l’utiliser au sens littéraire qu’avec des guillemets, fait en effet allusion au statut d’esclave du collaborateur surexploité qui fait le travail d’un autre. Il est apparu au XVIIIe siècle, au moment où la France surexploitait ses colonies en y déportant des millions d’Africains qui mouraient en quelques années. En ce sens, il véhicule la glorification la plus éhontée de l’esclavage et du racisme le plus primaire, car l’expression «nègre littéraire» est également un terme de mépris, correspondant au mépris qu’on vouait aux esclaves et qui s’attache encore trop souvent aux personnes à la peau noire, bien longtemps après que l’esclavage a été aboli. L’expression «nègre» au sens de collaborateur littéraire a été répandue en France en 1845 par Maison Alexandre Dumas & Cie, fabrique de romans, un pamphlet raciste du prêtre défroqué Jean-Baptiste Jacquot qui se faisait appeler Eugène de Mirecourt. Ce texte ordurier et calomnieux, qui visait Alexandre Dumas, a valu à son auteur, à la demande d’Alexandre Dumas, d’être condamné à six mois de prison et à une forte amende, alors que n’existait même pas encore le délit de diffamation à caractère raciste. Mirecourt éprouvait évidemment une jouissance particulière à utiliser le mot «nègre» à propos d’Alexandre Dumas, homme à la peau colorée et fils d’esclave.

On a vu récemment réapparaître la même jouissance dans les textes de journalistes racistes qui défendaient le recours à Gérard Depardieu pour interpréter le rôle de Dumas et prenaient un plaisir évident à colporter les thèses de Mirecourt selon lesquelles Dumas n’aurait pas capable d’écrire ses livres sans l’aide d’hommes à la peau blanche. On sait que ces débordements, qui font appel aux instincts les plus abjects des Français, ont eu pour effet direct de faire monter de plus de deux points les intentions de vote pour le Front national aux élections régionales. Ces dérives doivent à présent cesser. Près de dix ans après que la France a déclaré l’esclavage crime contre l’humanité, il n’est plus supportable que l’expression de «nègre» soit encore utilisée au sens d’esclave dans un film destiné au grand public, alors que l’usage est d’avoir désormais recours au terme de «plume», de «collaborateur», d’écrivain fantôme ou de «ghost writer».

Il me semble qu’au XXIe siècle, il est plus que temps de faire entrer dans la tête des Français que le mot « nègre » ne peut plus, en aucun cas, être utilisé impunément pour désigner un être humain qu’on exploite d’une manière ou d’une autre et qui serait méprisé du fait de cette exploitation. Je demande donc au producteur et au distributeur du film The Ghost Writer d’appliquer aux sous-titres et à la version française la même doctrine que celle qu’ils ont appliquée au titre et de s’abstenir de véhiculer gratuitement en France un racisme qui n’est pas dans l’esprit de l’œuvre dont est tiré le film. Faute de rectification immédiate dans ce sens, j’en appelle toutes celles et tous ceux qui luttent contre le racisme a ne pas aller voir ce film et à lui appliquer le même boycott qu’à L’Autre Dumas qui a été un échec retentissant dès la première semaine.

Claude Ribbe est écrivain, président de l’association des amis du général Dumas.

Voir enfin:

Moi, nègre

Il est la plume de gangsters, comédiens, Miss France…. Critique de cinéma à «l’Obs», François Forestier écrit, chaque année, une dizaine de livres signés par d’autres. Pourquoi? Comment? Il raconte

François Forestier

Le Nouvel Observateur

20 janvier 2011

J’adore ce métier. Perché sur un tabouret de cuisine, affalé dans un fauteuil bancal dans une bergerie des Landes, rencogné dans un canapé Empire à Tourcoing, j’écoute, pendant des heures, des auteurs: plongeur sous-marin ayant découvert le trésor de Rackham le Rouge ; dentiste inventeur de la première molaire en carbone 14 ; policier intègre passionné par sa collection de piastres byzantines ; médecin sodomite acharné à démontrer le plaisir des patients abusés ; vedette de la chanson escroquée par « la société du spectacle » ; anarchiste en chambre persuadé de la grandeur d’Eric Cantona ; gourou d’une secte microscopique estimant que l’eau du robinet est, à l’évidence, d’essence diabolique…

Tous, ils ont un livre à publier, une existence à raconter, un message à faire passer. Certains ont du mal à écrire, je leur tiens la main. D’autres sont incapables d’épeler leur nom et leur adresse, je le fais pour eux. Il y a des poètes, des romanciers, des essayistes, des prophètes, tous velléitaires : dans l’ombre, je les aide, j’enregistre, je couche sur le papier. C’est émouvant: ils me confient leur vie, je leur rends des pages d’encre. Ils me livrent des anecdotes, des souvenirs, des espoirs en vrac. Je mets de la grammaire dans leur mélancolie, des virgules dans leur histoire, j’accorde les participes avec les participants. Je suis un arpenteur des rêves littéraires. Moi, nègre.

Tout a commencé il y a quelques années: un producteur de télé cherchait un journaliste capable de transposer cent heures de soap opera en un livre. Je me suis retrouvé avec 100 scénarios, soit 10 000 feuillets et 72 personnages à condenser en 350 pages. Délai: un mois et demi. Mes nuits, alors, ont été courtes. Mais l’amour, à la fin, triomphait, ce qui allait de soi – et j’ai été bien payé. J’ai laissé le méchant s’échapper, on ne sait jamais. Puis les choses se sont enchaînées.

J’ai été le nègre de Sonia Rolland, Miss France 2000: elle me faisait des œufs au plat en racontant son enfance au Rwanda ; j’ai été le nègre de Snejana Dimitrova, l’une des infirmières bulgares détenues et torturées par Kadhafi, je la regardais pleurer sur les débris de sa vie ; j’ai été le nègre de Laurence Segura, épouse d’un braqueur, évadé perpétuel, prête à faire péter la République pour soutenir son homme… J’ai confessé des comédiens, des gangsters, des avocats, des cuisiniers, des drogués, des obsédés, des crapules et des saints. J’ai été à Perpignan par temps de tramontane, à Passy dans un quartier enclos, à Auxerre dans un hôtel où j’avais emmené une maîtresse il y a trente ans. Je suis un confesseur, un voyageur de commerce, un psychanalyste, un ami. Je suis un écrivain public sans public, un soutier de la littérature. J’aime cette ombre.

Ma récompense, c’est quand ils m’oublient. Quand le livre sort, ils se l’approprient, et c’est justice. Je me souviens de cet acteur de cinéma dont j’avais écrit le roman, d’après le scénario qu’il m’avait livré. Nous ne nous étions jamais vus. Me rencontrant lors du cocktail de lancement, à l’hôtel Meurice, il me dit, en se massant la tempe : « Mon année a été tellement difficile, avec l’écriture de mon livre ! » Il croyait parler à un journaliste, il s’entretenait avec son nègre sans le savoir. J’ai savouré mon champagne tiède. Une autre fois, j’ai été obligé de faire des fiches pour un footballeur dont j’avais écrit le polar: il en avait besoin pour parler à la télé de son livre – qu’il n’arrivait pas à lire.

Parfois, mes clients ne savent pas raconter: ils ont trop à dire, ou pas assez. Il faut alors se documenter: sur les mœurs des bordels de Marseille ; la communauté des collectionneurs de piastres byzantines ; la doctrine de la secte de l’Aile bleue ; les règles impitoyables des yakuzas ; les us et coutumes des pégriots à la Santé. C’est une façon de mettre de l’amidon sur des souvenirs souvent froissés. Il m’arrive, en réécoutant les enregistrements des futurs auteurs, d’avoir les larmes aux yeux: des vies entières, ainsi, me passent entre les mains, et c’est comme si la grande famille des hommes avait des liens compliqués et secrets.

Après tout, je fais l’un des métiers les plus anciens du monde. Dieu a eu son nègre, Jésus en a eu plusieurs, et Homère, fatalement, aussi. Alphonse Daudet, Alexandre Dumas, Willy, également, et même, je le sais, quelques académiciens actuels. Par intérim, j’ai eu des existences bigarrées: j’ai appris le fonctionnement des machines du Creusot ; la manière de tamiser la boue pour découvrir de l’or en Guyane ; la valse des astres dans la constellation de Grand Clown. Je bois de la chicorée, du guignolet, du bouillon de poule offerts par mes clients. Puis j’ourle leurs confidences. Le problème, c’est d’écrire mes propres ouvrages: je manque de temps. Pour mon prochain livre, je vais être obligé de prendre un nègre, un type comme moi. Mais j’y pense, devenir le nègre de soi-même, n’est-ce pas idéal ? Je vais me consulter.

3 commentaires pour Affaire Angot: Vous avez dit « nègre »? (When writing turns to vampirism and score-settling)

  1. jean dit :

    Réaction de Me Georges Kiejman

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  2. jcdurbant dit :

    Merci pour ce bout de commentaire hélas incomplet mais qui donne envie d’en savoir plus …

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  3. […] systématique, « trahi » selon la formule consacrée « par son assistant d’écriture« ,  et à l’usurpation de titre !) par le miroir aux alouettes […]

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