Tunisie: La France enterre Kouchner (It is midnight Doctor Kouchner)

Bien entendu nous n’allons rien faire. Claude Cheysson (décembre 1981)
(Le Quai d’Orsay), qui aurait dû être le bâton de maréchal de Bernard Kouchner, a plutôt été la fin du kouchnérisme, tant ce qu’il incarnait – droit d’ingérence, droits de l’homme – s’est brisé sur l’autel de la realpolitik.  Pascal Boniface
Nous proposons que le savoir-faire qui est reconnu dans le monde entier de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type. Michèle Alliot-Marie (ministre française des Affaires étrangères)
Autant ce dernier (Kouchner) était monté sur ressorts, impulsif et imprévisible, autant la première (Alliot-Marie) est carrée, réfléchie et maîtrisée. Directeur du Quai d’Orsay
Lorsqu’elle s’envole à bord d’un Falcon de la République pour rencontrer un homologue étranger, Mme le ministre d’État (elle préfère l’emploi du masculin) se plonge dans ses dossiers, prépare longuement les entretiens avec ses collaborateurs et s’en tient à quelques messages clairs et calibrés aux journalistes qui l’accompagnent. Rien à voir avec les conversations à bâtons rompus et les cabotinages de «Bernard» avec la presse – avant qu’il ne la prenne en grippe. Affaire de style et d’individualité ! (…) Autre surprise, le conseiller pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, Erwan Davoux, n’est pas passé par l’ANMO, l’influente direction du Quai chargée de ces régions. Une façon sans doute pour le nouveau ministre de prendre quelque distance avec la «machine» pour mieux la maîtriser. (…) Avec Alain Juppé, gaulliste comme elle, qui occupa naguère le fauteuil de Vergennes, le travail est «fluide», assure-t-on dans son entourage. (…) Sur le fond, MAM souhaite ne pas se laisser happer par la gestion des crises, une tendance que son prédécesseur avait dans ses gènes. Néanmoins, du Niger à la Côte d’Ivoire, elle doit assumer l’action d’urgence qui s’impose. Le centre de crise du Quai d’Orsay, une création de Bernard Kouchner, n’a pas été désactivé, bien au contraire. Michèle Alliot-Marie veille même à présider ses réunions. Un exercice à risque : son offre de coopération à la Tunisie dans le domaine sécuritaire a été jugée maladroite par beaucoup. (…) De quoi amener les observateurs à convenir que MAM, qui en est à son quatrième ministère régalien (après la Défense, la Justice et l’Intérieur), un record sous la Ve République, a endossé avec prestance le costume de diplomate en chef. Après une telle entrée en scène, elle ne court qu’un seul risque : celui de décevoir. Le Figaro (14.01.11)
La France a sous-estimé l’exaspération du peuple tunisien face à un régime policier et à une répression sévère (…) la position de la France, qui consiste à dire aujourd’hui : ‘il appartient aux Tunisiens de choisir leur avenir, un avenir démocratique, dans le cadre d’élections libres’, me paraît pertinente. Alain Juppé (ministre de la défense, 17 janvier)
Personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer. Nous n’avons pas à avoir une lecture politique d’événements qui se produisent dans un pays souverain et ami. (…) Je voudrais rappeler à tous ceux qui sont prompts à critiquer ou donner des leçons que nul, au moment où la ministre des affaires étrangères a répondu, ne savait mesurer la portée des événements et encore moins ce qui allait se passer. Bernard Accoyer (président de l’Assemblée nationale)
C’est presque facile pour le président Obama de dire ‘bravo et good luck’ mais il est loin, il y a moins d’Américains en Tunisie et de Tunisiens aux Etats-Unis. Nous, nous sommes tenus à une certaine prudence.  Eric Besson (ministre de l’industrie et tout récent époux d’une Tunisienne)
La politique de la France est fondée sur deux principes constants : la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain, et le soutien à la démocratie et la liberté. Michèle Alliot-Marie

Au lendemain d’une nouvelle confirmation de la loi de Tocqueville qui a vu, pour la première fois depuis longtemps dans un pays arabe, un pouvoir policier trahi par sa propre politique de libéralisation …

Alors que, reprenant systématiquement le point de vue des tyrans (comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse), les unes de nos médias ne sont que « craintes« , « menaces » et « risques de contagion » …

Retour, avec deux articles du Monde, sur le méga-cafouillage (pendant le  soulèvement du peuple tunisien) et le virage sur l’aile (après la fuite de Ben Ali) de la diplomatie française.

Qui, prise de court (tant par la volonté du peuple tunisien – pour la répression duquel elle avait, on s’en souvient, proposé plus de coopération policière – que par la plus prompte réaction américaine), se voit contrainte d’habiller son très remarqué attentisme en nouvelle doctrine géopolitique.

A savoir, si l’on en croit les déclarations à nouveau très visiblement improvisées de la toute récente ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie, la tentative de ménager la chèvre de la non-ingérence et le chou du soutien à la démocratie.

Qui ressemble étrangement à, 30 ans plus tôt, une certaine doctrine Cheysson et de fait à l’enterrement, deux mois à peine après son départ du Quai d’Orsay, de la fameuse doctrine (certes déjà bien écornée et systématiquement vilipendée) de l’ingérence de son prédécesseur, un certain  Dr. Kouchner … 

Tunisie : le virage de la France, contrainte par les évènements

Natalie Nougayrède

Le Monde

 17.01.11

La diplomatie française a opéré un virage majeur sur le dossier tunisien, contrainte de s’adapter à un enchaînement d’événements qui l’a dépassée et mise en porte-à-faux. Au lendemain de la fuite du président Ben Ali, la France a employé pour la première fois le mot « démocratie » en décrivant les aspirations des manifestants tunisiens ces dernières semaines.

Dans un communiqué diffusé samedi 15 janvier vers 14 heures, l’Elysée s’est pour la première fois rangé du côté de ceux qui réclament une libéralisation politique : « Depuis plusieurs semaines, le peuple tunisien exprime sa volonté de démocratie. La France, que tant de liens d’amitié unissent à la Tunisie, lui apporte un soutien déterminé. » La veille, la présidence française n’avait fait que « prendre acte de la transition constitutionnelle ». Samedi, avec un jour de retard sur les Etats-Unis, la France a demandé « l’organisation d’élections libres dans les meilleurs délais ».

LE GLAS DE « L’INGÉRENCE »

Fait notable, le communiqué de l’Elysée énonce une doctrine : « La politique de la France est fondée sur deux principes constants : la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain, et le soutien à la démocratie et la liberté. » Cette notion de « non-ingérence » – mentionnée à quatre reprises, dimanche, par la ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, dans un entretien au Journal du dimanche – fait son apparition dans le vocabulaire officiel français.

Un signal pour d’autres dirigeants du monde arabe ? Les responsables français semblent chercher, à travers ce concept aux contours flous, à justifier leur attentisme pendant les journées d’une répression policière sanglante en Tunisie. L’expression sonne le glas de l' »ingérence » chère à Bernard Kouchner, deux mois à peine après son départ du Quai d’Orsay.

L’Elysée a voulu, par ailleurs, donner des gages aux nouvelles autorités tunisiennes, en annonçant que des « dispositions » avaient été prises « pour que les mouvements financiers suspects concernant des avoirs tunisiens en France soient bloqués administrativement ». Cette volonté de se montrer à l’écoute du nouveau pouvoir qui se dessine à Tunis avait déjà transpiré dans le refus – préventif – d’accorder l’asile au président Ben Ali.

DOUBLE REFUS DE L’ARMÉE

Dimanche 16 janvier, les responsables français continuaient d’analyser les ressorts d’une crise qui les a pris de court. Une certitude était avancée par une source proche du dossier : l’armée tunisienne a joué un rôle décisif le vendredi 14 janvier, le jour où tout a basculé.

Une délégation d’officiers de haut rang, selon cette version, est allée voir le président Ben Ali dans la matinée, alors que des manifestants se massaient sur l’avenue Bourguiba, pour lui signifier un double refus : le refus de l’armée d’être utilisée dans le maintien de l’ordre et son rejet d’une politique jusqu’au-boutiste marquée par la violence.

De source autorisée à Paris, on s’interrogeait aussi, dimanche, sur le rôle joué par les Etats-Unis dans le départ du président Ben Ali. Washington aurait fait passer le message au dirigeant tunisien – via l’Arabie saoudite, pays où il a trouvé refuge – que le moment était venu de quitter le pouvoir.

QUELLE CONCERTATION ENTRE PARIS ET WASHINGTON ?

Pareil scénario, s’il se confirme, soulève la question du degré de concertation entre Paris et Washington. Car la fuite du président tunisien a pris les responsables français par surprise. Paris faisait, au contraire, l’analyse que les promesses de réformes annoncées par Ben Ali le 13 janvier l’avaient remis en selle politiquement – au moins, pour un temps.

En hâtant le départ du chef de l’Etat, les Etats-Unis ont pu chercher à éviter un chaos susceptible de profiter à terme au courant islamiste, avance-t-on à Paris. Mieux valait ainsi, du point de vue américain, favoriser une transition ordonnée. La France était sur une autre ligne : elle ne jugeait pas la menace islamiste d’une ampleur telle qu’il faille précipiter un changement de régime.

Voir aussi:

La France a « sous-estimé l’exaspération du peuple tunisien »

Le Monde

17.01.11

Sous la pression des événements en Tunisie, la France a opéré un revirement diplomatique tardif, qui témoigne de la difficulté de la diplomatie française à comprendre la révolte. Le ministre de la défense, Alain Juppé, a reconnu, lundi 17 janvier, que la France « a sous-estimé l’exaspération du peuple tunisien face à un régime policier et à une répression sévère ». Mais, comme plusieurs responsables de la majorité, il a martelé que « la position de la France, qui consiste à dire aujourd’hui : ‘il appartient aux Tunisiens de choisir leur avenir, un avenir démocratique, dans le cadre d’élections libres’, me paraît pertinente ». (Lire l’article : Le virage de la France, contrainte par les événements.)

Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, a lui aussi estimé que « personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer ». « Nous n’avons pas à avoir une lecture politique d’événements qui se produisent dans un pays souverain et ami », a-t-il assuré. Il est par ailleurs revenu sur les propos de la ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, qui avait proposé une coopération sécuritaire au régime tunisien à l’Assemblée, trois jours avant la fuite de l’ex-président Ben Ali. « Je voudrais rappeler à tous ceux qui sont prompts à critiquer ou donner des leçons que nul, au moment où la ministre des affaires étrangères a répondu, ne savait mesurer la portée des événements et encore moins ce qui allait se passer », a estimé M. Accoyer.

Le ministre de l’industrie, Eric Besson, qui a épousé une Tunisienne, a ironisé sur la position des Etats-Unis, qui n’ont selon lui pas à se préoccuper de la sécurité de leurs ressortissants, alors que les Français sont 22 000 en Tunisie. « C’est presque facile pour le président Obama de dire ‘bravo et good luck’ mais il est loin, il y a moins d’Américains en Tunisie et de Tunisiens aux Etats-Unis. Nous, nous sommes tenus à une certaine prudence », a-t-il expliqué sur France 2.

UNE « GRAVE FAUTE »

Une ligne de défense qui ne satisfait pas les opposants à la politique de Ben Ali. La gauche s’est livrée, depuis vendredi, à un tir groupé sur la ligne de non-ingérence et d’attentisme de Paris à l’égard de la dictature tunisienne. C’est bel et bien Michèle Alliot-Marie qui est dans le collimateur. La ministre des affaires étrangères s’est défendue, dimanche, dans le JDD : « Il y avait des tirs à balles réelles, des morts. Pour que de telles situations ne se reproduisent pas dans l’avenir, j’ai donc dit que nous étions prêts à aider à former les forces de l’ordre tunisiennes, comme nous le faisons pour d’autres pays, au maintien de l’ordre en veillant à la préservation des vies », a-t-elle déclaré. Michèle Alliot-Marie sera entendue mardi matin par la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale sur la situation en Tunisie.

Ségolène Royal a qualifié ses propos de « scandaleux », « venant en soutien d’une dictature ». Une « grave faute », a abondé l’ancien premier ministre Laurent Fabius, l’accusant d' »insensibilité ». L’ancien ministre Pierre Moscovici a dit avoir eu « honte de notre diplomatie ». L’écologiste Cécile Duflot a estimé qu’elle « devrait s’excuser auprès des Tunisiens ». Le porte-parole du NPA, Olivier Besancenot, a demandé à Mme Aliot-Marie de « s’excuser ou de démissionner ». Même dans la majorité, le centriste Hervé Morin a pris ses distances avec les déclarations de la chef de la diplomatie.

Samedi, dans la manifestation parisienne de soutien au peuple tunisien, plusieurs cortèges, dont celui du Front de gauche, mené par Jean-Luc Mélenchon, clamaient « Alliot-Marie démission ». Lundi, un député communiste, Jean-Jacques Candelier, a également réclamé la démission de la ministre des affaires étrangères, jugeant que ses déclarations la semaine dernière d’offrir une coopération sécuritaire au régime Ben Ali étaient « une honte ».

2 Responses to Tunisie: La France enterre Kouchner (It is midnight Doctor Kouchner)

  1. […] Tunisie: La France enterre Kouchner (It is midnight Doctor Kouchner)de jcdurbant […]

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  2. lhddt dit :

    Si le Maghreb, jusqu’à la Jordanie saute.. nul doute que les US et autres droits d’ingérence français ont du mouron à se faire. Pour l’instant, le roi de Jordanie touche son enveloppe mensuelle de la CIA, l’Egypte était un heureux allié implicite d’Israël. S’ils sautent.. Même Israël se fera des cheveux blancs. En attendant que le Maghreb, Jordanie, Syrie, Liban voir Iran s’unissent.. la face du monde s’en trouverait sérieusement rémaniée.

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