jcdurbant

Langues: L’anglais est-il autre chose que du français mal prononcé? (Excuse my French: English’s best-kept little secret)

L‘anglais ? Ce n’est jamais que du français mal prononcé. Clemenceau
À la Cour, ainsi que dans les châteaux des grands seigneurs, où la pompe et le cérémonial de la Cour étaient imités, la langue franco-normande était la seule en usage ; dans les tribunaux, les plaidoyers et les arrêts étaient prononcés dans la même langue ; bref, le français était la langue de l’honneur, de la chevalerie et même de la justice ; tandis que l’anglo-saxon, si mâle et si expressif, était abandonné à l’usage des paysans et des serfs, qui n’en savaient pas d’autre. Peu à peu, cependant, la communication obligée qui existait entre les maîtres du sol et les êtres inférieurs et opprimés qui cultivaient ce sol, avait donné lieu à la formation d’un dialecte composé du franco-normand et de l’anglo-saxon, dialecte à l’aide duquel ils pouvaient se faire comprendre les uns des autres, et de cette nécessité se forma graduellement l’édifice de notre langue anglaise moderne, dans laquelle l’idiome des vainqueurs et celui des vaincus se trouvent confondus si heureusement, et qui a été si heureusement enrichie par des emprunts faits aux langues classiques et à celles que parlent les peuples méridionaux de l’Europe. Walter Scott (Ivanhoe, 1820)
Eh bien ! reprit Wamba, comment appelez-vous ces animaux grognards, qui courent là-bas sur leurs quatre jambes ? Des pourceaux, bouffon, des pourceaux, dit Gurth ; le premier idiot venu sait cela. Et pourceaux, c’est du bon saxon, dit le railleur. Mais comment appelez-vous la truie, quand elle est écorchée et coupée par quartiers et suspendue par les talons comme un traître ? Du porc, répondit le pâtre. Je suis heureux de reconnaître aussi que tous les idiots savent cela, dit Wamba ; or, un porc, je pense, est du bon normand-français, de sorte que, tant que la bête est en vie et sous la garde d’un serf saxon, elle porte son nom saxon ; mais elle devient normande et on l’appelle porc quand elle est portée au château pour faire réjouissance aux seigneurs. Que dis-tu de cela, ami Gurth, hein ? Cette doctrine n’est que trop vraie, ami Wamba, de quelque manière qu’elle soit entrée dans ta folle tête. Oh ! je puis t’en dire davantage encore, fit Wamba sur le même ton. Vois ce vieux bailly l’ox, il continue à porter son nom saxon tant qu’il est sous la garde de serfs et d’esclaves tels que toi ; mais il devient beef, c’est-à-dire un fougueux et vaillant Français, quand on le place sous les honorables mâchoires qui doivent le dévorer ; monsieur calf aussi devient monsieur le veau de la même façon ; il est Saxon tant qu’il lui faut nos soins et nos peines, et il prend un nom normand aussitôt qu’il devient un objet de régal. Par saint Dunstan ! s’écria Gurth, tu ne dis là que de tristes vérités. On ne nous laisse à peu près que l’air que nous respirons, et on paraît nous l’avoir accordé en hésitant fort, et dans le seul but de nous mettre à même de porter le fardeau dont on charge nos épaules. Tout ce qui est beau et gras est pour les tables des Normands ; les plus belles sont pour leurs lits, les plus braves pour les armées de leurs maîtres à l’étranger, et ceux-là vont blanchir de leurs ossements les terres lointaines, ne laissant ici qu’un petit nombre d’hommes qui aient, soit la volonté, soit le pouvoir de protéger les malheureux Saxons. Wamba (bouffon saxon dans Ivanhoé, Walter Scott, 1819)
Un Anglais a la bouche pleine d’expressions empruntées […]. Il emprunte continuellement aux langues des autres. Daniel Defoe
La licence arrivée avec la Restauration qui, après avoir infecté notre religion et nos mœurs, en est venue à corrompre notre langue. Jonathan Swift
Nos guerriers s’emploient activement à propager la langue française, alors qu’ils se couvrent de gloire en écrasant cette puissance. The Spectator (guerre de Succession d’Espagne)
Notre tâche se borne à les vaincre, et nous pouvons le faire en bon anglais. […] Nous supplions donc humblement que les mots français, tout comme le costume et les manières de France, soient mis de côté, du moins pendant la durée du présent conflit, car si leur langue et leurs coutumes s’abattaient sur nous, nous risquerions d’apprendre par leur exemple, le jour de la bataille, à f—te [sic] le camp. Edmund Burke (guerre de Sept Ans, 1756-1763)
My sugar is so refined, she’s one o’ them high-class kind, she doesn’t wear a hat, she wears a chapeau, she goes to see a cinema, but never a show. Nat King Cole (écrit par Dee-Lippman, 1946)
Outre la tragédie qu’a représentée l’expropriation de la vielle aristocratie anglaise, l’effet sans doute le plus regrettable de la conquête fut l’éclipse presque totale de l’anglais vernaculaire comme langue de la littérature, du droit et de l’administration. Remplacé dans les documents officiels et autres par le latin, puis de plus en plus dans tous les domaines par le franco-normand, l’anglais écrit n’est quasiment pas réapparu avant le XIIe siècle. Encyclopaedia Britannica (américaine)
Pour nous autres Anglais, la conquête normande n’a presque aucun secret. Nous sommes fiers d’y voir le dernier exemple d’invasion réussie de l’Angleterre. La date emblématique, 1066, a coulé dans le lait de notre mère. Bouche bée, le souffle coupé, les enfants continuent de se voir raconter, à la maison ou en voyage scolaire à Bayeux, l’histoire du roi anglo-saxon Harold, tué d’une flèche dans l’œil à la bataille de Hastings. Mais même si la psyché anglaise a intégré dans son subconscient l’idée que le féodalisme et une classe dirigeante francophone – clergé, noblesse, marchands et administrateurs – sont alors venus se superposer à la société anglo-saxonne, la question linguistique reste, elle, curieusement camouflée. Personne ne reconnaît vraiment – chuchotez-le ! – qu’autrefois les Anglais parlaient français.  Jon-Kriss Mason

Attention: une langue peut en cacher une autre !

Bêtes sur pied élevées par les paysans saxons (ox, cow, bull, calf, sheep, ewe, ram, goat, boar, sow, pig, swine, deer) systématiquement francisées dans la cuisine de leurs maitres normands (beef, veal, mutton, pork, bacon, venison) …

Emprunts continuels de vocables français tout au long de son histoire (XIe, XVIIIe, XIX et XXe) et, sans parler des devises royales (Dieu et mon droit, Honi soit qui mal y pense), vocabulaire quasiment français pour tout ce qui a trait à l’administration, la politique, la justice, l’art, l’art militaire …

Termes saxons réduits aux mots outils de la grammaire (and, of, to, the, it, be, have, will, you) ou aux notions de base (head, eyes, nose, mouth, teeth, tongue, ears, throat, arms, elbows, hands, fingers, legs, ankles, feet, toes, man, woman, wed, husband, wife, father, mother, children, brother, sister, young, bread, cheese, meat, drink, breakfast, lunch, wine, beer, cake, kitchen, bedroom, bathroom, sheets, house, home, baker, shepherd, sailor, king, queen, earl, God, life, death, love, heaven, hell, weapons, spear, sword, gun, answer, learn, word, wealth, golf, towns, streets, roads, ships, sun, moon, rain, snow, black, white, books, plays) …

Formes françaises pour toute relation un peu plus élaborée ou éloignée (parents, uncle, cousin, engage, fiancé, person, couple, second, dozen, divinity, religion, ideas, concepts, language, butcher, farmer, tailor, prince, baron, administration, justice, government, army, diplomacy, parliament, democracy, liberty, industry), les adjectifs (royal, divine, gracious), les qualités (honour, honesty, jealousy), le culturel (culture, art, painter, beauty, music, literature, theater, comedy, taste) …

Mots certes souvent déformés phonétiquement ou graphiquement (« se rendre » devenant « surrender », « mousseron » « mushroom », »rickshaw » tiré de… « quelque chose » ; « rehearse » de… « rehercer », ie. « repasser la herse »; « jacket » de… « Jacques »; « wig » de, via « periwig », … « perruque »! ) mais maintien presque systématique quand le terme saxon est conservé, du doublon français avec effet valorisant (perfume/smell, food/cuisine, beverage/drink, mirror/looking glass, mansion/house, lingerie, bra(ssiere)/underwear, desire/want, demand/ask, pardon/forgive, perish/die, present/gift, labour/work, tempest/storm, combat/fight, liberty/freedom, amorous/loving, derrière/buttock voire ass) … 

Véritable conservatoire des s de l’ancien français remplacés à la Renaissance par les accents notamment circonflexes mais réapparaissant à l’occasion dans les formes dérivées (castle, bastard, conquest, feast, master, mistress mais « forest » ou « hospital » donnant « forestier » ou « hospitalier ») ou aigus (establish,  shoppe, spine, spice, standard) ou de mots ayant depuis changé de sens (« scallop » ayant conservé son sens de coquille ou coquilage en anglais, « escalope » n’étant plus en français que la tranche de viande ou de poisson fin comme une coquille St Jacques)  …

Qui se souvient que, pendant près de trois siècles et de la cour à l’Église, et de la justice au  commerce et à l’administration, les rois d’Angleterre ne parlaient que le français ?

 Qui se rappelle que la première grammaire du français a été écrite pour une princesse anglaise ?

Qui sait encore qu’à l’image de la francisation systématique des bêtes sur pied en viande cuisinée rappelée par le grand Scott lui-même dans la première page d’Ivanhoe …

La plupart des mots anglais autres que les mots de base furent non seulement apportés dans les malles de Guillaume mais introduits tout au long de l’histoire du pays ?

A l’heure où la désormais 2e puissance économique mondiale et 1ère langue parlée au monde s’inquiète de sa pureté par rapport à l’anglais …

Où cette dernière cède au doute par rapport à son avenir

Voire s’inquiète  de l’anglicisation et de la phonétisation rampante de l’idiome de sa rivale historique outre-manche …

Retour, avec le fascinant ouvrage de la linguiste canadienne de l’université de Grenoble Thora Van Male (Liaisons généreuses : l’apport du français à la langue anglaise) …

Sur l’un des secrets les mieux gardés des deux côtés de la Manche …

A savoir qu’avec plus de 80% de vocabulaire d’origine française ou latine, la langue de Shakespeare et à l’image de celle de Molière…

Ressemble de plus en plus à un pidgin qui a réussi

Voire, pour reprendre le mot d’un fin connaisseur comme Clemenceau

(4 ans, suite à un dépit amoureux et via l’Angleterre, d’enseignement  du français et de l’équitation outre-Atlantique,  mariage avec une Américaine)

Concernant la langue de la « colonie française qui a mal tourné » …

N’a jamais été que » du français mal prononcé » …

Lu d’ailleurs

L’anglais, langue française

Jon-Kris Mason

Booksmag

Décembre 2010 – Janvier 2011

Voici un peu moins de mille ans, les Normands conquéraient l’Angleterre, imposant le français comme langue de l’administration. Depuis, malgré de vives réactions, l’anglais a continué de se franciser, par vagues successives. On l’ignore souvent, de part et d’autre de la Manche : plus de 80% des mots anglais sont d’origine française ou latine!

Pour nous autres Anglais, la conquête normande n’a presque aucun secret. Nous sommes fiers d’y voir le dernier exemple d’invasion réussie de l’Angleterre. La date emblématique, 1066, a coulé dans le lait de notre mère. Bouche bée, le souffle coupé, les enfants continuent de se voir raconter, à la maison ou en voyage scolaire à Bayeux, l’histoire du roi anglo-saxon Harold, tué d’une flèche dans l’œil à la bataille de Hastings(1). Mais même si la psyché anglaise a intégré dans son subconscient l’idée que le féodalisme et une classe dirigeante francophone – clergé, noblesse, marchands et administrateurs – sont alors venus se superposer à la société anglo-saxonne, la question linguistique reste, elle, curieusement camouflée. Personne ne reconnaît vraiment – chuchotez-le! – qu’autrefois les Anglais parlaient français [lire ci-dessous « Quand l’Angleterre était normande »].

Et de fait, c’est toujours le cas. Telle est la thèse du livre de Thora van Male, Liaisons généreuses, qui observe avec un humour irrévérencieux et pince-sans-rire « la prodigieuse influence de la langue française sur l’anglais ». Van Male s’intéresse tout particulièrement aux emprunts de vocabulaire, plutôt qu’à la syntaxe ou l’orthographe, et elle ouvre son ouvrage sur la manière dont les premières dettes furent contractées. Elle regroupe les mots empruntés au français par grandes thématiques [les mots à connotation sexuelle, les faux amis, les mots du snobisme, etc.], une structure qui permet au lecteur de revenir autant qu’il le souhaite au chapitre le plus instructif ou le plus amusant à ses yeux. Et il y a matière à se divertir, surtout quand l’auteur compare directement les termes anglais à leur équivalent français. Si a pride of lions (une troupe de lions) perd quelque peu à être traduit par « un orgueil de lions » (pride voulant aussi dire orgueil), il est assez réjouissant de comparer l’anglais bookworm (littéralement « ver de livre ») au français « rat de bibliothèque ». L’étude de van Male saisit l’influence française à travers des mots, des expressions, des proverbes anglais, ainsi que dans ces vocables qui ont fait le voyage de retour en France, à l’instar de « budget » [venu du français « bouge » désignant une bourse de cuir]. Mais ces derniers cas sont peu nombreux. L’influence linguistique fut incontestablement plus forte et durable dans le sens sud-nord de la traversée de la Manche.

« Influence », cependant, ne rend guère justice au rôle joué par le français dans l’évolution de l’anglais. La colonisation normande greffa en effet sur le vieil anglais le code génétique du français (d’abord le franco-normand, puis ce qu’on appelle le français « parisien »), le résultat étant cet hybride latino-teutonique aujourd’hui connu sous le nom d’« anglais moderne ». Tout au long des XIIe et XIIIe siècles, les langues de la cour, de l’Église, de la justice, du commerce et de l’administration furent le français et le latin. À leur contact, l’anglais se transforma peu à peu, nombre de ses caractéristiques germaniques étant abolies ou modifiées(2). Fort d’une syntaxe remodelée par le latin, mais ayant conservé son fonds anglo-saxon expressif, l’anglais devint souple et malléable, doté d’une capacité à assimiler les mots étrangers sans doute inédite dans l’histoire des langues(3).

Le processus qui suivit la conquête créa une puissante entité linguistique, dotée d’un énorme appétit pour absorber tout ce qu’elle pouvait. Si l’anglais jouit aujourd’hui d’une influence et d’une portée sans rivales dans le monde, comme première ou seconde langue, les Français peuvent se réconforter, assure van Male, puisque c’est au français que l’anglais, dans ses moments de plus haute clarté et force d’évocation, doit sa « majesté ». Sans le français, affirme van Male, l’anglais ne posséderait pas « ses mille et un synonymes, qui permettent l’introduction d’autant de nuances et de richesses dans l’expression ». Et, au grand dam de nombreux commentateurs au fil des siècles, elle a parfaitement raison.

La crainte que l’anglais disparaisse

Les lecteurs d’Ivanhoé, ce roman culte paru en 1819, où Walter Scott décrit les hauts faits de la chevalerie dans l’Angleterre normande, se souviennent peut-être de la remarque de Wamba, le bouffon saxon, sur l’anoblissement linguistique de la chair animale quand celle-ci est dressée sur une table normande : « Ce vieil édile Ox, il continue à porter son nom saxon tant qu’il est sous la garde de serfs et d’esclaves tels que toi; mais il devient Beef, c’est-à-dire un fougueux et vaillant Français, quand on le place sous les honorables mâchoires qui doivent le dévorer; Monsieur Calf aussi devient Monsieur de Veau de la même façon; il est Saxon tant qu’il requiert nos soins et nos peines et prend un nom normand dès qu’il devient un objet de régal(4). »

Dans l’atmosphère angoissée de notre ère postcoloniale, faire passer la ligne de fracture linguistique entre « maîtres et valets » est sans doute plus évocateur que jamais. Mais, même si le bouffon de Scott déplore, nostalgique, l’érosion de la culture et de la langue anglo-saxonnes, ce n’est probablement pas au lendemain immédiat de la conquête que la résistance à l’invasion du français atteignit son apogée. Van Male observe que la fusion de la langue et de l’identité nationale ne se produisit pas avant le XIIIe ou le XIVe siècle. C’est alors seulement qu’apparut pour la première fois depuis la conquête un fossé linguistique entre les classes dirigeantes d’origine française et anglaise. L’arrivée, à la fin du XIIIe siècle, des premiers textes conçus pour apprendre le français aux enfants de la noblesse anglaise atteste qu’il n’était plus leur langue maternelle. La longue hostilité entre la dynastie des Plantagenêts, qui régnait sur l’Angleterre, et les descendants de Philippe Auguste à propos des territoires anglais sur le continent [les duchés de Normandie et d’Aquitaine et le comté d’Anjou] favorisa la transformation de la langue en emblème de la nation. En 1295, dans une lettre célèbre à ses barons, Édouard Ier d’Angleterre jurait de combattre la « détestable ambition » de Philippe le Hardi « de balayer complètement la langue anglaise de la surface de la Terre ». Le taux d’emprunt de l’anglais au français atteignit néanmoins son sommet au cours du siècle qui suivit(5).

Cela étant, la lettre d’Édouard Ier était en latin, pas en anglais. Le lien entre une nation et sa langue vernaculaire, qui nous semble aujourd’hui aller de soi, ne s’est tissé qu’à partir du XVIe siècle, quand la Réforme fit disparaître de la vie quotidienne non le français mais le latin (van Male remarque à ce propos que les lexicographes ont bien du mal à déterminer l’origine française ou latine d’un mot anglais). Il faudra cependant attendre le XVIIIe siècle pour voir la politique et le patriotisme commencer de l’emporter sur les impératifs linguistiques ou stylistiques : dans une Grande-Bretagne se transformant en superpuissance européenne, le taux d’emprunt plongea alors à son niveau le plus bas depuis la conquête.

La restauration sur le trône du très francophile Charles II, en 1660, avait inauguré une nouvelle ère d’emprunt au français(6). Jusque-là, les termes importés étaient « anglicisés » : leur orthographe, leur prononciation et leur accentuation étaient modifiées, conformément aux formes anglaises en vigueur. Pour marquer la différence, van Male distingue les « mots français » des « mots d’origine française », les premiers conservant leur essence française quand les autres devenaient des emprunts plus ou moins « invisibles ». Elle prend pour pierre angulaire de sa démonstration John Dryden, éminent représentant des lettres anglaises de cette époque de la Restauration. Car Dryden se plaignait de la grossièreté barbare de l’anglais anglo-saxon monosyllabique, tout en se moquant dans ses pièces de l’usage excessif du français dans la société élégante.

Interdire les expressions françaises

Il existe en anglais un dicton : If you can’t beat them, join them [« Si vous ne pouvez pas les vaincre, rejoignez-les »]. Alors que l’Angleterre libérale et licencieuse de la Restauration avait voulu rejoindre ses homologues français en imitant leur société et en employant leur langue, l’Angleterre plus austère et ombrageuse du XVIIIe siècle entendait vaincre les Français. Daniel Defoe, le père de Robinson Crusoé, se désolait ainsi : « Un Anglais a la bouche pleine d’expressions empruntées […]. Il emprunte continuellement aux langues des autres. » Et Joseph Addison, cofondateur du très influent magazine The Spectator, milita pour la création d’une version anglaise de l’Académie française « pour interdire que des expressions françaises deviennent courantes dans le royaume, quand celles que nous créons nous-mêmes valent tout autant ». Jonathan Swift, l’auteur des Voyages de Gulliver, reflétait également l’air de son temps lorsqu’il déplorait la « licence arrivée avec la Restauration qui, après avoir infecté notre religion et nos mœurs, en est venue à corrompre notre langue ». Dans toute l’Europe d’alors, les communautés politiques se soudaient et se développaient autour de l’imprimé, et l’Angleterre ne faisait pas exception à la règle(7). On ne dira jamais assez le rôle que jouèrent dans la vie publique les périodiques, pamphlets et autres traités, cette domination de l’imprimé attirant l’attention sur la nature du langage : comment communiquons-nous, et comment voulons-nous communiquer?

De ce point de vue, le débat qui a lieu aujourd’hui dans le monde francophone sur le choix des mots « e-mail » ou « courriel » rappelle fort ceux qui agitaient l’Angleterre du XVIIIe siècle à propos du lexique de la technologie militaire. Alors que l’anglais américain domine aujourd’hui le vocabulaire de l’information et de la communication, la supériorité du génie militaire français se reflétait alors dans la prépondérance des termes français adoptés par les Anglais dans ce domaine. Mais, dans le contexte de la série de victoires que l’Angleterre remporta à l’époque sur la France, certains eurent plus de mal à l’accepter. The Spectator était indigné de voir qu’en pleine guerre de Succession d’Espagne « nos guerriers s’emploient activement à propager la langue française, alors qu’ils se couvrent de gloire en écrasant cette puissance(8) ». Un demi-siècle plus tard, lors de la guerre de Sept Ans qui ravagea l’Europe et le monde entre 1756 et 1763, l’éminent Edmund Burke maudissait l’usage des mots « cordon », « coup de main » et « reconnoitre(9) » : « Notre tâche se borne à les vaincre, et nous pouvons le faire en bon anglais. […] Nous supplions donc humblement que les mots français, tout comme le costume et les manières de France, soient mis de côté, du moins pendant la durée du présent conflit, car si leur langue et leurs coutumes s’abattaient sur nous, nous risquerions d’apprendre par leur exemple, le jour de la bataille, à f—te [sic] le camp. » Les Anglais se régalaient de ces insinuations ironiques sur la pusillanimité des Français.

Van Male définit trois sortes de mots d’emprunt : les remplaçants, les synonymes et les mots désignant une chose ou une idée nouvelle. Au XVIIIe siècle, les termes des deux premières catégories firent l’objet de la plus vive attention critique, considérés comme des étrangers indésirables et vigoureusement traqués. L’orthodoxie dominante avait changé, la simple synonymie ne suffisait plus à justifier l’emprunt. Alors que le monosyllabisme sec de l’anglais avait été condamné par Dryden à la fin du XVIIe siècle, il était, pour les yeux et les oreilles du XVIIIe, signe de force, d’honnêteté et de sens. Alors que l’élégance des mots polysyllabiques français avait été admirée et imitée, elle devint le bâton avec lequel battre l’ennemi d’outre-Manche. Avec une précision et une bienséance toutes georgiennes, on accusa l’éclat esthétique et euphonique du français de masquer l’imprécision, la frivolité et le manque de sens(10). Les emprunts (en particulier les mots non anglicisés) devaient donc, pour justifier leur intégration au vocabulaire anglais, être capables d’exprimer quelque chose d’inédit. Hélas! pour Edmund Burke, « reconnoitre » [reconnaître au sens militaire] et « cordon » [aussi bien au sens de cordon-bleu que de cordon de police] sont devenus partie intégrante de l’anglais quotidien, alors que « coup de main » a fini par céder la place au français anglicisé surprise attack.

La langue de la galanterie

Mais l’Angleterre du XVIIIe siècle adorait pécher par excès de critique, et la simple existence de cette rhétorique antifrançaise témoigne de l’emploi notoire que l’on faisait alors de mots français non assimilés. Comme Walter Scott le relèverait plus tard, le français était resté le « dialecte élégant » de la bonne société georgienne. Avec une énergie et un humour appropriés, van Male montre que le français a fourni à l’anglais bon nombre d’euphémismes pour désigner les écarts de conduite, sexuels ou moraux. C’est dans l’Angleterre « georgienne » que fut scellé le lien que fait l’esprit anglais entre la prétendue pauvreté morale des Français et la souplesse éthique de leur langue lorsqu’il faut poliment dissimuler une inconvenance. Un romancier qualifiait gallantry, intriguing et coquetting de « mots édulcorants », empruntés dans le but d’atténuer ou de faire oublier le comportement licencieux.

La Révolution française, comme l’observerait Burke, modifia l’attitude anglaise à l’égard de nombreux termes d’origine française. Des mots anglicisés comme people, citizen et liberty se chargèrent de connotations révolutionnaires, et ces nuances politiques persistent aujourd’hui. En outre, alors même que l’on continuait de faire consciemment usage de termes français et que l’emprunt de nouveaux mots avait plutôt tendance à augmenter, le français perdit un peu de son prestige au XIXe siècle. Les écoles privées chic remirent les langues mortes au cœur de l’éducation des jeunes gens, et le français fut de plus en plus envisagé comme une langue seyant aux seules jeunes filles. Il a, depuis, progressivement perdu cette connotation sexuée, pour retrouver son association première avec la classe sociale. Van Male explique à juste titre que le français continue à être synonyme de tout ce qui est olé-olé; mais le français est aussi, sous sa forme originelle ou anglicisée, la langue par excellence des anglophones désireux d’élever leur élocution au-dessus de ces monosyllabes brefs et ordinaires qui ont été l’objet au fil des siècles d’un tel déplaisir chez les snobs.

La culture populaire anglo-saxonne d’aujourd’hui tire grand profit de la forme non anglicisée des emprunts au français. Des mots utilisés de travers par de sympathiques personnages de fiction soulèvent l’émotion. L’usage conscient et superflu de termes français permet d’épingler la prétention. Enfin, l’usage décontracté et correct d’un mot emprunté au français peut être la marque de la courtoisie et du raffinement d’un individu cultivé et nanti. Ce que montre bien le livre instructif et souvent distrayant de van Male, c’est que la dette de l’anglais envers le français est bien plus grande que nous ne le pensons aujourd’hui, de ce côté-ci de la Manche.

Hélas! la connaissance du français parmi les écoliers anglais a nettement décliné au cours de la dernière génération. La possibilité de comprendre la relation stimulante, dynamique, unique qui lie nos deux langues se perd presque toujours sans l’occasion d’apprendre le français, et l’écolier anglais est particulièrement mal loti à cet égard. Lorsque van Male écrit que l’anglais doit beaucoup de sa « majesté » au français, elle ne parle pas seulement de mots et d’expressions. En fusionnant avec l’antique dialecte franco-normand, l’anglais a pu renaître sous la forme d’une langue flexible et accueillante, tolérante, et même désireuse de recevoir des apports étrangers. Ce cosmopolitisme linguistique n’a pas seulement fourni aux anglophones la base d’un questionnement linguistique et philologique tout au long des siècles, il a aussi établi un lien concret entre les îles Britanniques et le continent pendant près d’un millénaire. Que dans notre esprit le français véhicule toujours l’idée de prestige signe l’héritage inestimable qu’il représente dans la langue anglaise.

Nous remercions le professeur Daniel Karlin, de l’université de Bristol, d’avoir bien voulu relire la version anglaise de ce texte.

Notes1| C’est à Bayeux que l’on peut admirer la célèbre tapisserie retraçant la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie.

2| Selon Jean-Marc Chadelat, cité par Thora van Male, l’anglais compterait environ 85% de termes d’origine française ou latine.

3| D’un point de vue technique, l’anglais a ainsi perdu son caractère de langue « à inflexions » pour devenir une langue « analytique », et perdu de ce fait sa capacité à former des mots composés d’origine germanique. [Note de l’auteur.]

4| Ivanhoé, d’après la traduction d’Alexandre Dumas (1820).

5| La dynastie des Plantagenêts, qui régna sur l’Angleterre de 1154 à 1399, était elle-même d’origine française (plus précisément de l’Anjou) et posséda longtemps presque plus de territoires sur le continent qu’en Angleterre.

6| En 1649, la République (Commonwealth) avait été instaurée par Cromwell, après l’exécution du roi Charles Ier. Le fils de ce dernier, Charles II, qui était par sa mère, Henriette de France, petit-fils d’Henri IV, vécut en exil en France et en Hollande, avant d’être rétabli dans ses droits en 1660.

7| L’auteur fait ici notamment référence au travail de l’historien Benedict Anderson sur le rôle de l’imprimé dans la formation de l’identité nationale, thèse qu’il développe dans son livre majeur, L’Imaginaire national (La Découverte, 2000).

8| La guerre de Succession d’Espagne opposa de 1701 à 1714 la France à une coalition européenne au sein de laquelle l’Angleterre joua un rôle essentiel.

9| Edmund Burke s’est rendu célèbre pour sa farouche opposition à la Révolution française. Il est considéré comme l’un des pères du courant conservateur anglo-saxon.

10| L’époque georgienne s’étend de 1714 à 1837, dates entre lesquelles quatre souverains prénommés George se succédèrent sur le trône d’Angleterre. Bibliographie Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, 1989. Dans ce texte fondateur, Arendt analyse les crises de l’autorité et de l’éducation aux États-Unis comme des éléments représentatifs des problèmes de la société actuelle.

Quand l’Angleterre était normande

Guillaume le Conquérant traversa la Manche avec 5 000 chevaliers. Après la victoire, il réorganisa complètement le royaume, dont le territoire fut découpé en un peu moins de 180 grands fiefs tenus chacun par un seigneur normand. Chaque fie (qui pouvait comporter dessous-fiefs) était une organisation militaire, fournissant des chevaliers à l’armée royale.  A la fin du règne de guillaume, tous les postes de décision dans l’administration d’Angleterre étaient tenus par des Normands. La langue de l’administration devint progressivement le français. La justice, la police et l’Eglise passèrent aussi sous la coupe Normands parlant français. La domination normande dura un siècle, la dynastie de Guillaume cédant alors la place aux Plantagenêts. La fin d’un article consacré par l’Encyclopaedia Britannica (américaine) à la conquête normande dit ceci : « Outre la tragédie qu’a représentée l’expropriation de la vielle aristocratie anglaise, l’effet sans doute le plus regrettable de a conquête fut l’éclipse presque totale de l’anglais vernaculaire comme langue de la littérature, du droit et de l’administration. Remplacé dans les documents officiels et autres par le latin, puis de plus en plus dans tous les domaines par le franco-normand, l’anglais écrit n’est quasiment pas réapparu avant le XIIe siècle.»      

Voir aussi:

Liaisons généreuses

Collection Essais

L’apport du français à la langue anglaise

Thora van Male

À l’heure où, en France, on entend vociférer contre l’envahissement de la langue anglaise, Thora van Male prend résolument le contre-pied de ces lamentos. Elle étudie avec une véritable érudition (qui n’oublie pas de rester ludique) ce qui manquerait à l’anglais si, le 14 octobre 1066, à la bataille de Hastings, Harold Godwinson, dernier roi anglo-saxon d’Angleterre, n’avait reçu dans l’œil une flèche décochée par un des soldats de Guillaume le Conquérant.

Près de mille ans après, l’envahisseur français est encore archi-présent dans la langue anglaise, et Thora van Male passe en revue le lexique de nos voisins, classant en deux grands apports le vocabulaire venu du français :

1.les milliers de mots offerts par le français à l’anglais depuis 1066, et dont l’origine française est peu ou n’est pas ressentie par les Anglais ;

2.le vocabulaire d’emprunt récent (c’est-à-dire ayant traversé la Manche au cours des trois derniers siècles).

La démonstration, preuves à l’appui, est stupéfiante, et l’on n’est pas loin de conclure que, sans la langue française, l’anglais, tout simplement, n’existerait pas ! En effet, il y a aujourd’hui dans cette langue plus de mots empruntés que de mots anglo-saxons proprement dits.

À l’aide de tableaux, d’exemples convaincants et d’illustrations parlantes, la démonstration de Thora van Male a de quoi consoler ceux qui se lamentent contre l’intrusion de l’anglais dans notre langue.

Thora van Male est originaire de Colombie britannique, elle enseigne à l’université de Grenoble.

Prix : euros

160 pages, 16 € EAN 9782869598980

Voir également:

China bans English words in media

China’s state press and publishing body says the use of foreign words is eroding the purity of Chinese

BBC

21 December 2010

China has banned newspapers, publishers and website-owners from using foreign words – particularly English ones.

China’s state press and publishing body said such words were sullying the purity of the Chinese language.

It said standardised Chinese should be the norm: the press should avoid foreign abbreviations and acronyms, as well as « Chinglish » – which is a mix of English and Chinese.

The order also extends existing warnings that applied to radio and TV.

China’s General Administration of Press and Publication said that with economic and social development, foreign languages were increasingly being used in all types of publications in China.

It said such use had « seriously damaged » the purity of the Chinese language and resulted in « adverse social impacts » on the cultural environment, reported the People’s Daily newspaper.

If words must be written in a foreign language, an explanation in Chinese is required, the state body said.

Here is a selection of examples of Chinglish which were sent by BBC News website readers:

Chinglish is a lot more present in Cantonese than in Mandarin, such as « BB » for baby. In Mandarin, I think the most common English word is « email, » followed by brand names like Google and Windows. « Hello » seems to be gaining on the native forms of address, and « bye bye » or « bai bai » is ubiquitous. I’ve noticed here in Shenzhen almost everyone has a self-chosen English name, and they refer to each other by these names. So if Billy Cheng and Vivian Wong get together, they call each other « Billy » and « Vivian, » instead of their Chinese given names.

Roscoe Jean-Castle Mathieu, Shenzhen, China

There are words like « offer », like when you get an offer from companies or universities. Although these words do have equivalents in Chinese, younger generation prefer to use English words to communicate their meaning, while for my father’s generation, most of them have no idea what « offer » is. So the overuse of English words will make them confused. Another example is NBA. The Chinese equivalent is a really long sentence, so people are most likely to use NBA. Most bilingual Chinese prefer to use English words under some situations.

Zhang, Beijing, China

There are plenty of words in English which have made their way into Chinese. One which I hear all the time is « OL », which means « office lady ». People also have told me about a word called « ding ke », which stands for DINK, or « double-income, no kids » – referring to married couples without children. Does this sully the purity of the Chinese language? Actually, a little bit. However, Chinese language is so old and with such a rich history behind it that it is questionable to try and block this latest round of change. Many Chinese words have come from other languages, including Hindi, Mongolian, and even Japanese (though very few Chinese people want to admit that).This is simple language evolution, mixed with silly pop culture.

JR, Najing, China

To be honest, in Chinese there is nothing you can’t do without using English words. But just for the convenience of communication, people are likely to use some English abbreviations instead of the official Chinese expression like CPI, UN, NBA, etc. In today’s global environment, English is the lingua franca of the world. It is understandable that Chinese government is so sensitive about the impact on the Chinese own culture. After all, Chinese is the only official language in China. To ban English words in media could also effectively reduce the production of so-called « Chinglish », but it doesn’t affect the learning English of Chinese people. For example, earlier in this year, the CCTV-5 Sports Channel has banned broadcasters from saying « NBA » during the NBA games. Because the majority of the next generation of Chinese do not understand what NBA means.

Michael Wu, Nantong, China

The English words I cannot do without is « CPI » and I blame it on the price hike. Another one is « kindle », my favourite gadget that helps me get over the great firewall into the real world. The most commonly used Chinglish word is « 3q », meaning « thank you ».

Diana, China

I’ve lived in Taiwan and Hong Kong and at least in these two places, there are so many loan words from English that there would simply be some things that you cannot express by using the « pure » Chinese language. We call music fans « fensi » and when we talk about style in the fashion sense, we say the English word. « Ok » is also used regularly as if it was a normal part of the Chinese language.

Charlie Tsai, Taipei, Taiwan

There are two most common loan words from English. I wonder how PRC government is going to stop them. Cantonese, people from Hong Kong in particular, say « bye-bye » or the Chinese equivalent which is « worship-worship. » And « show » which is pronounced exactly as a Mandarin word which was first used in Taiwan and is now spread ubiquitously in the Chinese mainland PRC. English and Chinese somewhat share some similar meanings.

Tan Zun, Vancouver, Canada

I am a Chinese in ethnicity and came to US as a graduate student in 1947. The word « Hi » is common in American Engish. « Hi » sounds like High in homonym and would elevate the addressed person with high status as a built-in-compliment. Moreover, HI is the short postal code for the State of Hawaii with many Chinese Americans living there. It may be a joke in essence.

Xie Shihao, Upper Marlboro, Maryland, USA

English words are widely used in Chinese media. Some abbreviations and acronyms are actually convenient for writing and speaking such as ‘GDP, GDP’. But recently, English words are becoming abusive. We create many Chinglish words which I think not good for both Chinese and English.

Liyang, Suzhou, China

I think this is mainly aimed to reduce Chinglish, as Chinglish use is quite popular and fashionable among young people. Words such as « geilivable » are deliberate made-up Chinglish words.

Hao Wu, Xiamen, China

Most of the use of Chinglish is for instant messaging. To avoid typing long words, people will try to use some English word plus modal words, e.g. « no la », « he go home la », « exactly wor », « not my fault wor ». Or direct translation style like « People mountain people sea », « Open door see mountain », « one stone two bird ».

Lam Chun Sang Johnson, Hong Kong

Voir de même:

Saving Chinese from English

R.L.G.

The Economist

Dec 28th 2010

SINCE a colleague sent this to me a week ago, I’ve been trying to think of something to say about this: « China bans English words in media », from the BBC. The reason it’s hard to say something new is that the story is so old.  People—especially cultural and nationalist elites—have been complaining about their language being infiltrated by English around the world for quite some time; witness the exasperated coinages like Deutschlisch, Espanglés/Spanglish and Franglais/Franglish. I suppose a twist is that the French are seen as touchy because of their relative decline vis-à-vis (whoops, I guess it hasn’t been all bad) America.  China, by contrast, is a rising power on everyone’s radar. But it isn’t surprising that a rising power should also do this.  The English poet William Barnes, at Britain’s imperial peak, proposed cleansing English of the many Latin- and Greek-derived loanwords, turning photograph into good Anglo-Saxon (sun-print) and so forth.  Orwell disparaged these borrowings too. Across the ocean, as America was rising after the First World War, a bill narrowly failed making « American » the country’s official language, and the state of Illinois succeeded in doing so (a provision not repealed until the 1960s).

In other words, big languages do it, small languages do it, rising and declining powers do it.  Linguistic nationalism seems to be as natural as kin bonding. But linguistic mixing is as natural as the genetic kind, too. I don’t expect the People’s Republic will successfully stop Chinese people from using English words. They may drive many of them out of print, but this could well give them an extra bit of cachet, the edginess of a swear-word or a bit of blasphemy that every 14-year-old knows. Or, to put it another way and teach the Chinese authorities a good bit of teenage Anglo-American insouciance: good luck with that.

Update: Through Victor Mair I found this article, from an official (and English-language) Chinese organ, backpedalling a bit. Some foreignisms are all right, but « The problem occurs when this diffusion becomes too pronounced, leaving a culture at a disadvantage through its shaping of the way people use language, and by extension think. » That « by extension » bit is slipped in there as if it were obvious; I take it that the Chinese authorities would have voted « Yes », in our recent debate on whether your language shapes your thinking. Maybe we’ve found why the Chinese are really afraid of English: the Chinese might just begin to think like Brits, Americans, Canadians, etc…  Kelhorreur, as the French might say.

Voir par ailleurs:

Kelhorreur!

S.P.

The Economist

Sep 22nd 2010

SPOTTED this morning on an advertising hoarding in the Paris metro: the most extravagant mix of phoneticised French and franglais I have yet come across. It was an ad for Keljob (quel job), a recruitment agency, promising “le speed recrutement” and “des ateliers coaching” (atelier meaning workshop in French).

The number of French firms using phonetic spelling is proliferating. Alongside Keljob there is Kiloutou (qui loue tout, or who rents everything), a machinery-rental company, or Kelcoo (quel cout, or what price), a price-comparison internet service. Then there is Meetic (mythique) an online dating site, Sajoo (ça joue, or it’s playing), a web gambling site, and Amagiz (à ma guise, in my own way), an insurer. The phonetic shorthand of text-messaging in French—kdo for cadeau (present) and so forth—has certainly helped to overturn the traditional rules of the language, particularly for companies whose brand is all about upending conventions.

The intrusion of franglais into French advertising also continues apace. Examples that spring to mind include Livret BforBank, Crédit Agricole’s new online private bank, or Freebox, the digital television decoder from Free, a French telecoms firm. Many companies simply splash a slogan in English on their ads, and then translate it in small print on the bottom as is required by French law.

What makes Keljob’s ad stand out is the brazen mix of all of the above. The French have a body whose job it is to defend the purity of the French language. Article 24 of the statutes of the Académie Française state that “The principal function of the Académie is to work, with all possible care and diligence, to give clear rules to our language and to render it pure, eloquent and capable of treating arts and science.” While the académiciens toil away, the creatives of the French advertising world seem to be busy throwing out their rules with abandon.

Voir enfin:

English as she was spoke

The days of English as the world’s second language may (slowly) be ending

The future of English

The Economist

Dec 16th 2010

.The Last Lingua Franca: English Until the Return of Babel. By Nicholas Ostler. Walker & Company; 368 pages; $28. Allen Lane; £20.

ENGLISH is the most successful language in the history of the world. It is spoken on every continent, is learnt as a second language by schoolchildren and is the vehicle of science, global business and popular culture. Many think it will spread without end. But Nicholas Ostler, a scholar of the rise and fall of languages, makes a surprising prediction in his latest book: the days of English as the world’s lingua-franca may be numbered.

Conquest, trade and religion were the biggest forces behind the spread of earlier lingua-francas (the author uses a hyphen to distinguish the phrase from Lingua Franca, an Italian-based trade language used during the Renaissance). A linguist of astonishing voracity, Mr Ostler plunges happily into his tales from ancient history.

The Achaemenid emperors, vanquishers of the Babylonians in 539BC, spoke Persian as their native language, but pragmatically adopted Aramaic as the world’s first “interlingua”. Official long-distance communications were written in Aramaic, sent across the empire and then translated from Aramaic upon arrival. Persian itself would serve as a lingua-franca not at the time of the empire’s greatest heights but roughly from 1000AD to 1800. The Turkic conquerors of Central Asia, Anatolia and the Middle East, though they adopted Islam and worshipped in Arabic, often kept Persian as the language of the court and of literature. Persian was also the court language of Turkic-ruled Mughal India when the British East India Company arrived.

Some lingua-francas have ridden trade routes, but these are tongues of convenience that change quickly with circumstances. Phoenician spread from its home in modern Lebanon along the northern coast of Africa, where (pronounced in Latin as Punic) it became the language of the Carthaginian empire. But Rome’s destruction of Carthage in 146BC reduced it to a dwindling local vernacular. Greek, by contrast, planted deeper roots, surviving not only Rome’s rise but also its fall, to serve as the lingua-franca of the eastern Mediterranean for over 1,000 years.

What does all this, then, have to do with English? Often very little. It seems sometimes that Mr Ostler, fascinated by ancient uses of language, wanted to write a different sort of book but was persuaded by his publisher to play up the English angle. The core arguments about the future of English come in two chapters at the end of the book. But the predictions are striking.

English is expanding as a lingua-franca but not as a mother tongue. More than 1 billion people speak English worldwide but only about 330m of them as a first language, and this population is not spreading. The future of English is in the hands of countries outside the core Anglophone group. Will they always learn English?

Mr Ostler suggests that two new factors—modern nationalism and technology—will check the spread of English. The pragmatism of the Achaemenids and Mughals is striking because no confident modern nation would today make a foreign language official. Several of Britain’s ex-colonies once did so but only because English was a neutral language among competing native tongues. English has been rejected in other ex-colonies, such as Sri Lanka and Tanzania, where Anglophone elites gave way to Sinhala- and Swahili-speaking nationalists. In 1990 the Netherlands considered but rejected on nationalist grounds making English the sole language of university education.

English will fade as a lingua-franca, Mr Ostler argues, but not because some other language will take its place. No pretender is pan-regional enough, and only Africa’s linguistic situation may be sufficiently fluid to have its future choices influenced by outsiders. Rather, English will have no successor because none will be needed. Technology, Mr Ostler believes, will fill the need.

This argument relies on huge advances in computer translation and speech recognition. Mr Ostler acknowledges that so far such software is a disappointment even after 50 years of intense research, and an explosion in the power of computers. But half a century, though aeons in computer time, is an instant in the sweep of language history. Mr Ostler is surely right about the nationalist limits to the spread of English as a mother-tongue. If he is right about the technology too, future generations will come to see English as something like calligraphy or Latin: prestigious and traditional, but increasingly dispensable.