Expo Gérôme: Après Thanksgiving,… La Liberté? (How Gérôme’s protégé sold Liberty to America)

National monument to the Forefathers (Hammatt Billinggs, Plymouth, 1820-1889)Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! Mot d’ordre des Montagnards
Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! Mme Roland  (montant sur l’échafaud en face d’une statue de la Liberté,  Place de la Révolution, Paris, 8 novembre 1793)
Puisse au moins ma voix trouver des échos dans le pays de La Fayette et prouver aux États-Unis que la France est toujours restée fidèle à l’Amérique et à la Liberté. Edouard de Laboulaye (1865)
Si jamais un monument était érigé en Amérique en souvenir de son indépendance, il me semblerait tout naturel qu’il fût érigé par un effort commun des deux nations. Edouard de Laboulaye
Je lutterai pour la liberté, j’en appellerai aux peuples libres. Je tâcherai de glorifier la république là-bas, en attendant que je la retrouve un jour chez nous. Auguste Bartoldi
De l’argent doit être recueilli pour terminer le piédestal de la statue de Bartholdi. Ce serait une honte ineffaçable pour la ville de New York et la République américaine si la France nous envoyait ce splendide cadeau sans que nous ayons même préparé un emplacement pour le poser… Le Congrès, par son refus de voter les crédits nécessaires pour terminer les préparatifs pour la recevoir et l’ériger comme il convient, en a rejeté la responsabilité sur le peuple américain… Les deux cent cinquante mille dollars que la statue a coûté ont été donnés par la masse du peuple français, par les ouvriers, les commerçants, les vendeuses de magasin, les artisans, par tous quelle que fût leur condition sociale. Répondons de la même manière. N’attendons pas que les millionnaires donnent l’argent. […] Nous publierons les noms de tous les donateurs, même si le don est infime. Allons, que le peuple fasse entendre sa voix.  Joseph Pulitzer
Donnez-moi vos pauvres, vos exténués qui en rangs pressés aspirent à vivre libres, le rebut de vos rivages surpeuplés, envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte, de ma lumière, j’éclaire la porte d’or ! Emma Lazarus (extrait du poème écrit pour lever des fonds pour le piédestal de la statue, 1883)
Les discours prononcés à cette occasion témoignent déjà de la diversité des sens qu’on prête à la Liberté. Le sens premier, et avéré, est le rappel de l’aide apportée par les Français à l’indépendance américaine. Mais dès l’inauguration, cette dimension est dépassée : liberté du commerce et de l’industrie pour les uns, liberté individuelle et politique pour les autres, mais toujours une liberté non libertaire et non révolutionnaire, bien encadrée par les lois et le respect du consensus. Plus discrètement, et sans que les auteurs l’aient vraiment souhaité, la Liberté commence à incarner le drame et l’espérance des immigrés venant en Amérique. Née des idées libérales et conservatrices, la statue symbolisera longtemps le monde des persécutés, avant de s’identifier à l’Amérique, pour le meilleur et pour le pire. Daniel Bermond
Après Thanksgiving,… la Statue de la Liberté !
 
Nouvel exemple, révélé par l’actuelle rétrospective Gérôme au Musée d’Orsay, de l’influence internationale et notamment américaine de nos artistes orientalistes et pompiers …
 
Qui se souvient encore aujourd’hui que l’auteur de l’icône nationale des Etats-Unis, à savoir la Statue de la Liberté, l’Alsacien Auguste Bartholdi, était non seulement un proche de Gérôme mais qu’il l’avait accompagné lors de son premier grand voyage en Orient pour faire un véritable inventaire photographique des monuments et des peuples de la région ?

Qui se rappelle que, loin d’être une initiative des autorités françaises, c’est au juriste et spécialiste d’histoire américaine du Collège de France Édouard de Laboulaye  que Bartholdi doit l’inspiration pour son monument (sans compter peut-être celle de Hammatt Billings, l’auteur américain de la fameuse statue Faith tenant sa Bible à la main de Plymouth dont circulait alors des effigies) ?

 Et que, réduits à la vente de statuettes d’un de ses promoteurs dénommé Gaget (prononcé et écrit gadget en anglais), c’est finalement aux efforts de l’inventeur du « journalisme jaune » mais aussi du fameux prix  Pulitzer que le piédestal sera finalement terminé ? 

Et ce comme un appel, repris bien plus tard par la IIIe République, à la libéralisation d’une société alors sous la coupe, pour ce fervent lecteur de Tocqueville et de John Stuart Mill, de la politique autoritaire du Second Empire ?

Qui se souvient par ailleurs que, boudé tant par des Américains qui n’avaient pas oublié la position pro-sudiste de la France pendant leur guerre civile que par des Français n’ayant pas apprécié en retour les félicitations de Grant à la Prusse après l’occupation de Paris en 1870, le projet dépassa de plus de 10 ans son inauguration prévue originellement pour le centenaire de la Déclaration d’indépendance américaine de juillet 1876 ?
 
Sans compter bien sûr tous les autres qui d’une manière ou d’une autre contribuèrent à l’édification de ladite statue, les Lafayette, Rochambeau, Toqueville, Eiffel (Bönickhausen), Lazarus

Les origines cachées de la statue de la Liberté

Robert Belot  et Daniel Bermond

En direct

Octobre 2004

La statue de la Liberté détient un double record : c’est le monument le plus connu au monde et un symbole toujours sollicité par l’actualité malgré ses cent dix huit ans. Sa capacité d’anthropomorphisation n’y est pas pour rien.

Au lendemain du 11 septembre 2001, ce qui résumait le mieux l’âme des Américains était peut-être les caricatures montrant Miss Liberty assise, pleurant, la tête dansles mains. Et pourtant, cette  universalité cache une totale méconnaissance aujourd’hui des hommes qui ont inventé et créé cette statue, des desseins qui furent les leurs et du contexte géopolitique qui était bien peu propice à cette initiative géniale.

Son évolution politique et sa « découverte » de l’Amérique, Bartholdi les doit à un homme qui incarne le combat libéral sous l’Empire : le constitutionnaliste Edouard de Laboulaye. Sa philosophie est tout entière dédiée à la croyance en la liberté de l’individu et d’association et à la foi en la propriété, l’État devant être modeste et décentralisé. Son modèle politique, ce sont les institutions américaines. En 1865, Bartholdi est introduit dans le cercle des libéraux et rencontre Laboulaye.Au cours d’une discussion sur l’amitié entre les peuples, Laboulaye déclare : « Si jamais un monument était érigé en Amérique en souvenir de son indépendance, il me semblerait tout naturel qu’il fût érigé par un effort commun des deux nations. » Les deux attributs symboliques majeurs de cette statue sont même évoqués : la flamme, qui chasse les fausses idoles, et la femme, qui serait tantôt une « soeur » évoquant « la justice et la pitié », tantôt une « mère, de l’égalité, de l’abondance et de la paix ».

Ce concept, Bartholdi tente de lui donner naissance dans un contexte tout autre. En 1869, le sculpteur se rend en Égypte pour soumettre au khédive Ismaïl Pacha un projet grandiose : un phare monumental de 43 mètres qui dominerait le canal de Suez. À l’exception de la coiffe, la maquette préfigure clairement Miss Liberty. Bartholdi a nié de son vivant que la Liberté ait pu être un réemploi de ce projet. À tort. Si le khédive avait déféré à son désir, la Liberté ne monterait pas aujourd’hui la garde devant New York ! Il a fallu le choc de la défaite pour que le sculpteur songe à l’Amérique. En avril 1871, Auguste a mal à la France et paraît désespéré : Colmar est sous la botte allemande, Paris est encore sous la menace des Communards. Dans une lettre, il confiera : « Après la guerre, lassé de tout et retrouvant mon pays natal prussifié, j’ai résolu de faire un voyage aux États-Unis… » Sa renaissance artistique, après le viol de son pays natal,Auguste la voit dans le Nouveau Monde.

Bartholdi effectue son premier voyage aux États-Unis en 1871. Pendant ce séjour de trois mois, le Colmarien a noté régulièrement ses impressions dans un carnet qui avait disparu. C’est à New York que nous avons retrouvé ce document inédit et que nous en savons un peu plus sur la naissance de la Liberté. Auguste apprécie assez peu la « froideur » des Américains et leurs moeurs trop frustres. Mais il est fasciné par la jeunesse de ce pays, par son potentiel et l’âpre beauté de ses paysages. D’emblée, il pressent que son art peut connaître un nouveau développement.

Dans ce pays où tout paraît encore possible, il est persuadé qu’il va pouvoir réaliser son ambition majeure : non pas ajouter une statue supplémentaire à l’art urbain, mais inventer un site et l’associer à un message qui défiera l’espace et le temps.

L’invention d’un site

Le mercredi 21 juin 1871, il note dans son carnet intime : « En vue de la terre à 4 h du matin. Nous entrons en rade. Aspect merveilleux de mouvement, d’animation. Débarquement. […] Je cours jeter un premier coup d’oeil à mon projet. La batterie, le parc central, les îles. Puis, un bain et reposé. » Ce « projet » sera son obsession de tous les instants. Avec une étonnante prescience, il identifie d’emblée l’île de Bedloe (aujourd’hui Liberty Island) comme le lieu qui doit accueillir son oeuvre. Dès le lendemain matin, il note : « La petite île me paraît le point favorable. » Cette intuition de génie ne le quittera plus.

Autant son intuition est brève, autant la réalisation sera longue : 15 ans, jusqu’à l’inauguration en 1886. Longue et difficile. Difficultés financières d’abord. Un comité franco-américain est créé qui a en charge de lancer une souscription pour le financement de la statue. L’argent tarde à venir. Il faut innover, organiser des dîners dans la tête de la statue exposée à Paris, lancer des loteries, monter des concerts dans le nouvel opéra Garnier. Difficultés techniques aussi. Comment faire tenir une Dame de près de 50 mètres de hauteur sur un port, qui devra affronter vents et intempéries ? Bartholdi opte pour du cuivre repoussé, afin d’alléger l’ensemble.

Pour la structure interne, Viollet-le-Duc pense à des sacs de sable. L’ingénieur Gustave Eiffel le remplace et choisit une structure métallique, une innovation technique majeure, qu’il reprendra dans la Tour Eiffel inaugurée deux ans après la Liberté. Difficultés politiques enfin. L’Amérique n’est guère populaire alors, à gauche comme à droite. On n’oublie pas que le président américain a salué la victoire de la Prusse. Pourquoi l’honorer d’un présent si coûteux ? Du côté américain, on n’oublie pas l’aventure mexicaine de la France et le fait que celle-ci a opté pour les sudistes lors de la guerre civile.

Les Américains doivent payer le piédestal auquel la statue doit être arrimée. Pire que de l’hostilité, ce projet rencontre l’indifférence. Et c’est finalement le peuple américain qui finance le socle par souscription publique (cf. encart). L’inauguration a enfin lieu, le 28 octobre 1886, en présence du président américain, Cleveland.

Un symbole qui échappe à ses créateurs

Les discours prononcés à cette occasion témoignent déjà de la diversité des sens qu’on prête à la Liberté. Le sens premier, et avéré, est le rappel de l’aide apportée par les Français à l’indépendance américaine. Mais dès l’inauguration, cette dimension est dépassée : liberté du commerce et de l’industrie pour les uns, liberté individuelle et politique pour les autres, mais toujours une liberté non libertaire et non révolutionnaire, bien encadrée par les lois et le respect du consensus. Plus discrètement, et sans que les auteurs l’aient vraiment souhaité, la Liberté commence à incarner le drame et l’espérance des immigrés venant en Amérique. Née des idées libérales et conservatrices, la statue symbolisera longtemps le monde des persécutés, avant de s’identifier à l’Amérique, pour le meilleur et pour le pire. Mais son auteur n’a pas délivré une clé interprétative unique. La Liberté, une icône vide ? Une oeuvre polysémique, qui finalement autorise toute… liberté d’interprétation.

A qui appartient le visage de La Liberté ?

On a beaucoup glosé sur le modèle qui aurait inspiré à Bartholdi les traits de Miss Liberty. Aucune des hypothèses, disons-le tout net, n’est satisfaisante et surtout authentifiée par une source fiable. Faut-il ajouter que leur diversité et la légende qui entoure chacune d’entre elles ne militent pas en faveur de la crédibilité de l’une plus que de l’autre ? On a souvent évoqué Charlotte, la mère d’Auguste, au prétexte qu’un sénateur, Jules Bozérian, aurait reçu la confidence de la bouche même du sculpteur lors d’une soirée à l’opéra.

Son témoignage paraît aussi peu naturel qu’il est possible. Sans compter que, dans leur correspondance abondante des années 1870, alors que le visage de la Liberté est déjà fixé, ni l’un ni l’autre n’y fait allusion. Jeanne, l’épouse, est citée également. Ce n’est pourtant pas la ressemblance entre le modèle supposé et le monument qui frappe au premier abord. Et que dire de la jeune fille aperçue sur une barricade, le 3 décembre 1851, au deuxième jour du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ? Elle tenait, raconte-t-on, une torche à la main et aurait crié « En avant ! » au moment où une balle la transperçait.

Belle et pieuse image, mais totalement incompatible avec l’idée que Bartholdi se fait de l’Empire et de la politique. Il faudrait parler aussi d’une prostituée qui aurait posé pour Bartholdi. En ce temps-là, tous les artistes, c’est bien connu, puisaient dans leurs mauvaises fréquentations les motifs de leurs chefs d’oeuvre. Il s’agit d’un cliché qui vise peut-être la vie sexuelle du sculpteur et son inappétence étonnante pour les femmes.

Tentons une dernière possibilité, rarement agitée et peu exploitée. La duchesse de Camposelice, femme d’une grande beauté, épouse d’un faux aristocrate belge et veuve d’Isaac Singer, l’inventeur des machines à coudre, a peut-être été l’inspiratrice secrète de Bartholdi. À partir du début de 1878, elle l’aurait reçu avec d’autres artistes dans son hôtel particulier et aurait accepté de poser pour lui. On dit même que les amis de la duchesse reconnurent ses traits quand ils virent la tête de la statue. Pourquoi pas ? Une objection tout de même : au début de cette année-là, c’est-à-dire quelques semaines à peine avant l’Exposition, Bartholdi, on l’a dit, avait donné un visage à la Liberté… Alors ? Sans doute ne faut-il rien exclure a priori, mais, en retour, doit-on consentir à tout ? Il est une dernière hypothèse, vraiment ultime, que l’on évite de signaler parce qu’elle n’invite guère au rêve : le visage de la Liberté est un produit de synthèse qui ne renvoie à personne en particulier mais à plusieurs femmes en général. Décevant, bien sûr, mais, au fond, tellement plus vraisemblable !

L’Appel aux Américains pour qu’ils sauvent l’honneur

En 1885, alors que la statue est prête, le piédestal qui doit l’accueillir est dans les limbes. Bartholdi est au bord du désespoir. La France ressent comme un affront cette froideur des Américains. C’est Joseph Pulitzer, un juif d’origine hongroise, patron de l’influent The World, qui donne l’impulsion décisive. Comme il a beaucoup fait pour que Cleveland, le démocrate, soit élu président, il est convaincu que la presse peut agir sur l’opinion. Le 16 mars 1885, il publie un éditorial agressif où il joue la carte populaire: «De l’argent doit être recueilli pour terminer le piédestal de la statue de Bartholdi. Ce serait une honte ineffaçable pour la ville de New York et la République américaine si la France nous envoyait ce splendide cadeau sans que nous ayons même préparé un emplacement pour le poser… Le Congrès, par son refus de voter les crédits nécessaires pour terminer les préparatifs pour la recevoir et l’ériger comme il convient, en a rejeté la responsabilité sur le peuple américain… Les deux cent cinquante mille dollars que la statue a coûté ont été donnés par la masse du peuple français, par les ouvriers, les commerçants, les vendeuses de magasin, les artisans, par tous quelle que fût leur condition sociale. Répondons de la même manière. N’attendons pas que les millionnaires donnent l’argent. […] Nous publierons les noms de tous les donateurs, même si le don est infime. Allons, que le peuple fasse entendre sa voix. » Si l’Amérique « d’en haut » a failli, l’Amérique « d’en bas » doit relever le défi. Vox populi, vox dei. Le piédestal de la Liberté pouvait tout aussi bien être le piédestal du peuple qui, ainsi, se l’approprierait. Pulitzer suggère que chacun des lecteurs du World donne 25 cents et engage ses amis à faire de même, assurant qu’en une semaine la somme requise sera réunie. Le journal publie des lettres émouvantes de ces « gens de peu » prêts à apporter leur obole à l’oeuvre et à l’idéal, lettres peut-être écrites par… lui-même. Comme ce Jimmy Palmer qui écrit : « Depuis que j’ai cessé de fumer des cigarettes, j’ai grossi de 25 livres, aussi, je vous envoie un penny pour chacune des livres que j’ai obtenues. »                        

Voir aussi :

Bartholdi, cet inconnu célèbre

Auguste Bartholdi (1834-1904) appartient à cette catégorie d’artistes dont le nom est associé à une seule oeuvre, il est vrai emblématique, en l’occurrence la statue de la Liberté à New York, à laquelle on ajoute parfois le Lion de Belfort. Sa production est pourtant abondante et, s’il paraît aujourd’hui en marge de la grande histoire de la sculpture française, il fut considéré de son vivant comme un de ses représentants les plus éminents, salué à la fois par l’Empire et la République qui lui passèrent commande de plusieurs monuments publics.

Le centenaire de sa mort, cette année, permet de porter sur Bartholdi et sur son oeuvre un regard distancié, plus en prise avec la réalité politique et artistique de son temps, détaché d’une légende pieuse et conformiste qui encombre encore le personnage et sa statuaire.

Le laboratoire RECITS — Recherches et études sur les choix industriels, technologiques et scientifiques — de l’université de technologie de Belfort-Montbéliard, s’est fortement impliqué dans la célébration de ce centenaire, en participant au catalogue de l’exposition Bartholdi : le Lion (édité par le musée Bartholdi de Colmar) et en animant une équipe d’étudiants pour la création d’un musée virtuel (en liaison avec le département Génie informatique de l’UTBM). Enfin, Robert Belot, son directeur, publie en collaboration avec Daniel Bermond, la première biographie historique de cet inconnu célèbre.

Bartholdi sans fard

Issu d’une famille aisée de vieille souche alsacienne et protestante, installée depuis le milieu du XVIIIe siècle à Colmar, Bartholdi ne compte pas de sculpteurs parmi ses ascendants: d’un côté, un père conseiller de préfecture et un grand-père médecin ; de l’autre, une mère musicienne et un grand-père négociant à Ribeauvillé. Quelques années après la mort, en 1836, de Jean-Charles Bartholdi, Charlotte, sa veuve, quitte Colmar et vient s’installer à Paris, avec ses deux fils, Charles, l’aîné et Auguste. C’est rue Chaptal, dans l’atelier d’Ary Scheffer, artiste très couru sous la monarchie de Juillet, que les deux frères s’initient à la peinture. Très tôt, le maître encourage les dispositions du plus jeune pour la sculpture. Si Charles s’oriente vers le droit tout en sombrant dans une débauche qui va le conduire à la folie et à l’internement jusqu’à la fin de ses jours, Auguste tourne le dos à toute carrière juridique et s’adonne complètement à la sculpture.

Sa première grande oeuvre, il la réalise pour sa ville natale. La statue du général Rapp (1856) a la fougue d’un jeune talent de vingt deux ans en quête d’appuis et de reconnaissance. Plus tard, il exécutera, en refusant à chaque fois de percevoir des honoraires, d’autres oeuvres (le monument Bruat, la statue de Martin Schongauer, le Petit Vigneron) destinées à l’embellissement de Colmar. Mais c’est au moment où il achève son Rapp que se situe, sous la forme d’un voyage de sept mois en Égypte et au Yémen, un des grands tournants de sa vie.

Artiste d’État ?

À partir de 1857, malgré des déboires ici et là, sa carrière prend son envol. Pour ce faire, il n’hésite pas à solliciter le concours de grands dignitaires du Second Empire, notamment celui du comte de Nieuwerkerke, le surintendant des Beaux Arts de Napoléon III. Il est son invité à quelques-unes de ses fameuses et fastueuses soirées au Louvre, de même qu’il est l’hôte du couple impérial à Compiègne en 1868. Est-il un partisan du régime ? Il n’en est pas un adversaire, en tout cas. Il est vrai que la politique ne l’intéresse guère, même si la République laïque et patriotique cherchera à se l’approprier.

Avec la guerre de 1870, prend naissance la légende vraiment dorée de Bartholdi. À la tête de l’armée des Vosges qui continue le combat malgré l’effondrement de l’Empire, Garibaldi en fait son aide de camp. Cinq mois durant, Bartholdi sillonne la France en tous sens, en vue d’obtenir des munitions, des chevaux et des hommes pour l’armée des Vosges. Une tâche harassante et obscure qu’il assume avec efficacité et dont le vieux condottiere lui sera toujours reconnaissant. Mais la perte de l’Alsace est insupportable à l’artiste colmarien. Ses séjours dans sa province, auprès de sa mère, gardienne de la maison patricienne de la rue des Marchands, sont des arrache-coeur. Et, désormais, son oeuvre va se ressentir de ce deuil et traduire dans une expressivité recherchée, à la limite de la surcharge, la douleur de l’exil et du sacrifice. Bartholdi porte le message d’une France meurtrie, amputée, et qui n’oublie pas. On ne peut cependant en faire le porte-parole de la revanche, puisqu’il s’opposera à toutes les récupérations radicalement antigermaniques et agressivement nationalistes de sa statuaire. Le Lion de Belfort, pas plus que Le monument aux Aéronautes ou le groupe de La Suisse secourant les douleurs de Strasbourg, ne sont un cri de guerre lancé contre un ennemi absolu, irrémédiable, mais plutôt un hymne à la résistance et à la liberté.

L’ancien protégé de l’entourage impérial, franc-maçon et anticlérical, a rejoint sur le tard la République qui l’a promu héraut d’un patriotisme blessé sans que lui-même, peu concerné par une vie parlementaire dont il côtoie pourtant certains des acteurs (Ferry, Gambetta), se reconnaisse dans tous ses combats. Son réseau d’amitiés le situe résolument parmi les soutiens du nouveau régime : des républicains modérés, qui souvent ont été anti-communards. Parmi eux, Auguste Scheurer-Kestner, Alsacien,  incarcéré sous l’Empire, qui sera l’une des premières autorités à défendre l’innocence du capitaine Dreyfus, Auguste Nefftzer, Colmarien, fondateur du très influent Le Temps, et, bien sûr, Édouard Laboulaye, professeur de législation comparée au Collège de France, figure emblématique du libéralisme français, admirateur des institutions américaines. Dès lors, l’auteur de la Liberté apparaît comme un artiste consacré, une icône de l’art officiel. Commandeur de la Légion d’honneur en 1887 et Médaille d’honneur du Salon de 1895, il est le sculpteur de la patrie en deuil (Malédiction de l’Alsace), des grandes gloires du passé national (Vercingétorix, Vauban, Champollion, Diderot, Gribeauval, Rouget de Lisle), et son renom reste associé au sursaut d’un pays humilié qui cherche à se reconstruire. De fait, seule la Liberté gagnera le pari de la postérité. Difficile, au moment de la mort de Bartholdi, le 4 octobre 1904, il y a cent ans, d’imaginer qu’elle deviendra une icône mondiale, qu’elle sera la légende d’un siècle : non pas celui qui a vu naître Auguste Bartholdi, mais celui, commençant, qui l’a vu mourir et qui l’oubliera.

Rencontre avec la monumentalité

En Égypte, le jeune artiste et ses partenaires se confrontent à la monumentalité des ruines antiques et à leur mise en scène presque théâtrale dans le cadre qui les accueille. Quand on pense au Lion de Belfort ou à la Liberté de New York on ne peut pas ne pas revenir à cette leçon in situ apprise au contact des vestiges pharaoniques, de Gizeh à Assouan, en passant par Kom Ombo et Louqsor. À bord du Jaffar Pacha, leur cange qui file le long du Nil, les quatre Européens vivent sur leurs réserves que vient agrémenter le produit de leur chasse au fusil, une activité pour laquelle Auguste montre peu de dispositions.

Une escapade solitaire et imprévue

À peine rentré au Caire, Bartholdi, contrairement à la mission qui lui imposait en principe de se diriger vers la Palestine, abandonne ses compagnons et embarque, seul, à Suez à destination du Yémen. Une décision sur laquelle on s’explique difficilement, d’autant plus qu’elle n’est pas, à cette époque, sans périls. Avant de se rendre en « Arabie Heureuse », Auguste n’est pas sans savoir que des Européens ont été victimes de coups de main organisés par des tribus locales.

Le voyage en Orient : Bartholdi photographe

Le 8 novembre 1855, Bartholdi, alors âgé de 21 ans, entame un voyage de sept mois au cours duquel non seulement il remontera puis descendra le Nil, mais il s’aventurera dans les régions inhospitalières du Yémen et abordera même les rives d’Abyssinie. Il part avec un ordre de mission, signé du ministre de l’Instruction publique, Hippolyte Fortoul, qui le charge avec son mentor, le peintre Jean-Léon Gérôme, de « l’étude des antiquités de l’Égypte, de la Nubie et de la Palestine ainsi que de la reproduction photographique des principaux monuments et des types humains les plus remarquables de ces différents pays ».

Ce dernier point constitue sans doute une des curiosités les plus inattendues de l’expédition. Sur place, le jeune sculpteur va remplir son carnet de croquis, mais il va surtout rapporter une moisson photographique impressionnante. Comme Maxime du Camp et d’autres artistes partis fixer sur leurs plaques les vestiges architecturaux des anciens pharaons, Bartholdi fait figure de pionnier dans l’histoire de la photographie.

Une activité à laquelle il s’est exercé à Paris, probablement dans un de ces nombreux ateliers de petits maîtres où les amateurs venaient prendre des leçons. À côté de ses dessins et caricatures, essentiellement des portraits, les calotypes de Bartholdi restent, en tout cas, un témoignage émouvant — quasi ethnologique — sur l’Égypte

Il demeure quelque temps à Aden, dans la torpeur étouffante de cette ville encaissée entre deux montagnes et dont il photographie l’architecture rudimentaire, puis il se lance dans une longue errance, à pied et à dos de chameau, qui le conduit successivement à travers la province côtière de la Tihâma, à Moka, Zabîd, Bayt al-Faqîh et Hudayda. Dessins et calotypes, là encore, alternent entre ses marches et ses étapes. Il veut s’enfoncer à l’intérieur du royaume de Sanaa, mais son imprudence faillit lui valoir cher : rencontrant un groupe de nomades, il doit rebrousser chemin précipitamment et peut-être même abandonner sur place une partie de son matériel photographique.

Revenu à Hudayda, il profite de l’embarcation d’un riche négociant grec de cette cité marchande pour traverser la mer Rouge et poser pied, deux jours tout au plus, le temps de quelques croquis d’indigènes, sur la côte d’Abyssinie. Depuis Aden où il ne s’attarde pas, il s’apprête à regagner Suez, Le Caire et Alexandrie d’où, au début de juin 1856, il embarque pour Marseille.

Treize ans plus tard, Bartholdi reviendra quelques semaines en Égypte où il s’est fixé un objectif : convaincre le khédive et Ferdinand de Lesseps, en train d’achever le canal de Suez, d’ériger à l’entrée du canal un immense phare dont il a déjà exécuté des maquettes.

Le Lion de Belfort

D’un simple mémorial voulu par la municipalité de Belfort en hommage aux héros du siège de la ville face aux Prussiens, entre le 3 novembre 1870 et le 18 février 1871, Bartholdi a fait une oeuvre monumentale, le fameux Lion, dont il a eu le génie du choix de l’emplacement. Dressée contre la paroi de la citadelle, elle domine Belfort dont elle fut l’emblème avant même que les habitants ne l’aient vue. Dès 1872, ils avaient su qu’un Lion formidable serait construit là — en pierre blanche, avait prévu son créateur qui se rabattit ensuite sur le grès des Vosges — et, alors que les travaux n’avaient pas encore commencé, ils parlaient du grand fauve comme d’un mythe déjà familier. Des poèmes et des chansons lui étaient consacrés et des commerçants empruntaient sa silhouette pour séduire le chaland. Une souscription nationale fut lancée, qui remporta un succès rapide, à la mesure de la vague de patriotisme que ce monument, sitôt le projet annoncé, avait soulevée dans toute la France, celle des républicains comme celle des monarchistes.

L’apaisement du Lion

Contrairement à ce qu’on a pu croire longtemps, le Lion de Belfort n’est pas pourtant, à l’origine,  une oeuvre que Bartholdi créa de toutes pièces pour commémorer la défense de la ville ! On sait depuis peu, grâce aux recherches du conservateur du musée Bartholdi de Colmar, qu’il a réemployé en partie un groupe qu’il avait conçu en 1864 pour un monument en hommage au maréchal Moncey, un des défenseurs de Paris au moment de la débâcle de Napoléon en 1814. Une maquette montre un lion rugissant, une patte antérieure en l’air, prête à griffer. Ce modèle fut modifié progressivement par Bartholdi avant d’en arriver à l’animal que l’on connaît, « acculé et terrible encore en sa fureur », mais beaucoup moins agressif qu’il ne l’était au départ.

C’est au Jardin des Plantes, à Paris, que l’artiste se mit à l’étude des lions. Dans ses lettres à sa mère, il raconte comment il les observe derrière les barreaux de leur cage. Une anecdote veut, par ailleurs, qu’un lion célèbre, Brutus, qui faisait l’admiration des Parisiens de la butte Montmartre sous la baguette du dompteur Baptiste Pezon, ait été son modèle favori.Toujours est-il qu’en septembre 1875, enfin, les plans de son « monstre » — ou de son « nourrisson », disait-il aussi — étaient terminés. Mais ce n’est qu’au printemps 1876, alors que Bartholdi est sur le point de se rendre à l’Exposition universelle de Philadelphie, que les premiers échafaudages apparaissent, au soulagement des Belfortains qui, les retards s’accumulant, désespéraient de voir jamais le monument tant promis. Le chantier allait prendre quatre ans encore.

Inauguré en toute discrétion

L’absence de toute inauguration officielle n’est pas le moindre des paradoxes de l’histoire de cette oeuvre. À la fin de l’été 1880, craignant qu’une cérémonie tapageuse n’excite le courroux de l’Allemagne, vite portée à accuser la France de préparer une revanche, le gouvernement fait pression sur la municipalité belfortaine pour que le Lion soit salué sans tambour ni trompette. Bartholdi se charge de tirer quelques feux de Bengale, et ce sera tout ! Trois semaines plus tard, le Lion de la place Denfert-Rochereau à Paris, la réplique, en bronze et réduite au tiers, de son cousin de Belfort, n’a droit, lui aussi qu’à un feu d’artifice de quartier ponctué par une maigre et silencieuse parade militaire.

Bartholdi n’avait pas voulu que son Lion fût annexé par les esprits échauffés du revanchisme. « Il n’y a rien de violent, et je crois que les bavards qui veulent croire que cela pourrait offenser les Allemands en seront pour leurs frais » (lettre à sa mère, 3 septembre 1875). Il ne sera pas toujours entendu, surtout à Paris où, dans les années 1880 et 1890, les nationalistes font du fauve de Denfert un point de ralliement. La désillusion, il la connaîtra à Belfort même, pourtant, où la municipalité, détournant le reliquat de la souscription au profit d’un autre monument, se montrera à son égard, avec l’aide de la justice, d’une goujaterie sans nom.

La célébrité du Lion ne résistera pas à la fin de la « guerre de Trente ans » (1914-1944). Il incarne une époque révolue, un fait historique trop particulier. À l’échelon local, il intervient de temps à autre, à la faveur d’un événement important. Par exemple, à l’automne 2003, il apparaît dans un dépliant intitulé « Pour que vive l’Alstom », entreprise dont l’histoire, précisément, est liée à la perte de l’Alsace. Le Lion est écrasé par l’autre oeuvre emblématique du

Colmarien, la statue de la Liberté qui elle, comme l’a dit Victor Hugo, représente « la Paix ». La Liberté, contrairement au Lion, est moins attachée au contexte de sa création et son universalisme autorise une appropriation sans limite.

Pour en savoir plus

Inscrite par le président de la République sur la liste des célébrations nationales, la commémoration du 100e anniversaire de la mort de Bartholdi se traduit, entre autres, par une exposition inaugurée au musée Bartholdi (à Colmar) le 5 juin 2004, puis transférée à Belfort au musée d’Art et d’Histoire (Tour 46) où elle y restera jusqu’au 2 janvier 2005.

Robert Belot (professeur d’Histoire contemporaine à l’UTBM) et Daniel Bermond (auteur d’une biographie de Gustave Eiffel), auteurs des textes de ce numéro, viennent de publier la première biographie historique consacrée au sculpteur colmarien :

Bartholdi, Paris, Editions Perrin, ISBM : 2262019916.

4 commentaires pour Expo Gérôme: Après Thanksgiving,… La Liberté? (How Gérôme’s protégé sold Liberty to America)

  1. […] à savoir la Statue de la Liberté, l’Alsacien Auguste Bartholdi, était non seulement un proche de Gérôme mais qu’il l’avait accompagné lors de son premier grand voyage en Orient pour faire un […]

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  2. […] côté de l’Atlantique, les dix années de récriminations qu’avaient dû subir un petit groupe isolé de Français avant  qu’avec les guerres mondiales et ses campagnes de recruitement et de récolte de fonds […]

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  3. […] côté de l’Atlantique, les dix années de récriminations qu’avaient dû subir un petit groupe isolé de Français avant qu’avec les guerres mondiales et ses campagnes de recruitement et de récolte de fonds […]

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  4. […] côté de l’Atlantique, les dix années de récriminations qu’avaient dû subir un petit groupe isolé de Français pour obtenir la construction du simple socle de leur encombrant cadeau avant qu’avec les guerres […]

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