Société: Retour sur cette violence que l’on ne veut plus voir (Will fire-playing France finally get burned?)

French rioting
West Bank on the Left Bank. Foreign policy
L’agonie d’une croyance est toujours convulsive, nécessitant des rites. La réalité contraint le peuple français, sur certaines de ses croyances, à un travail de démythologisation. Paradoxalement, et à son insu, le mouvement social de cet automne accomplit ce travail. Ainsi, les imposantes manifestations de ces derniers temps sont-elles, malgré les couleurs vives des banderoles, la gaieté des chants et des rythmes musicaux, des cortèges funèbres : ils portent à sa dernière demeure, le grenier de l’histoire, un mythe social bien français, la retraite. Robert Redeker
Dans l’écrasante majorité des cas, les vandales ne sont pas extérieurs au mouvement protestataire. Il s’agit d’abord de lycéens eux-mêmes, voire de collégiens âgés de 12 ans à peine…Haut fonctionnaire
L’un des «casseurs» a même oublié le cahier de correspondance de son lycée dans une parfumerie mise à sac à Saint-Denis par quarante inconnus. Âgé de quinze ans et inconnu des services, il a été interpellé le lendemain à six heures à son domicile. Plus tôt, une autre bande s’en est prise à une boulangerie… pour rafler des bonbons. Le Figaro
Dans les manifestations, lycéens et collégiens issus des quartiers difficiles se transforment en casseurs. Ils mettent leur capuche et commencent à nous caillasser ou à incendier des poubelles, voire des voitures. Puis ils reviennent se fondre dans la masse des cortèges, certains échangeant leurs vêtements pour ne pas être reconnus sur les vidéos prises par nos services.
C’est toute la difficulté de ce mouvement. Certains profs militants ont poussé les élèves dans la rue et les gamins les plus fragiles, parmi lesquels beaucoup de filles, font n’importe quoi. Officier de police.
N’ayant jamais travaillé, ces squatters se sentent peu concernés par la réforme des retraites, qui n’est qu’un prétexte pour briser du flic et s’en prendre à l’État capitaliste et impérialiste. Policier (sur les «anarcho-autonomes», qui s’invitent en queue de cortège)
Alors que lundi les groupes les plus agités comprenaient plus de lycéens que de voyous des cités, mardi, ce sont surtout les casseurs bien connus des services de police qui se sont illustrés. Préfet (sur la multiplication des vols à l’arraché ou à la portière autour des manifestations, notamment, des passagers de taxis) …
La violence est le fait social fondamental, elle est la condition primordiale de la coexistence des hommes, ce contre quoi la vie collective doit en permanence lutter pour se maintenir. Or la violence est partout. Comme le pouvoir, dont Michel Foucault a montré qu’il n’était pas réduit à la seule figure polaire du souverain surpuissant, mais que, par capillarité, il s’insinue dans toute l’épaisseur des rapports sociaux, on peut dire de la violence qu’elle est dense dans la société. Violence et domination entre patrons et employés, violence et domination entre représentants et représentés, violence et domination entre chefs et subordonnés, entre clients et fournisseurs, professeurs et élèves, propriétaires et locataires, curés et ouailles, et, hors de toute dénivellation hiérarchique ou sociale, entre concurrents, entre collaborateurs même – et jusque dans le couple amoureux ou entre deux amis. La violence ne règne pas seule dans les rapports sociaux, elle n’y a pas toujours le dessus, mais elle les hante tous. C’est pourquoi elle est le péril social par excellence, le ferment de la décomposition explosive des groupes, leur menace permanente. Parce qu’elle a cette profondeur, parce qu’elle est inscrite comme possibilité au cœur même des rapports engendrés de la coexistence des hommes, les groupes n’ont pas d’autre choix que de « faire avec ». Son essentialité rendant tout à fait impossible la solution qui rêverait de l’extirper définitivement, ne restent disponibles que les diverses voies de son accommodation, c’est-à-dire des mises en forme qui la rendront supportable. Lutter mais dans des jeux sociaux et selon leurs règles instituées, s’efforcer de triompher mais dans des compétitions socialement organisées, conquérir mais dans les formes admises de la conquête, telles sont les stratégies de sublimation et de symbolisation qui peuvent seules permettre aux groupes de persévérer en dépit des pulsions violentes de leurs membres.
C’est peut-être en politique, c’est-à-dire quand il s’agit de s’emparer de l’imperium et d’occuper la place d’où l’on décide pour tous, que la violence est potentiellement portée à son comble… et que les dispositifs de son accommodation sont les plus nécessaires. C’est en pensant à ce travail civilisationnel de la mise en forme qu’on peut trouver la démocratie le plus admirable des régimes – et non pas en cédant au lyrisme des droits de l’homme ou aux illusions du sujet-électeur libre et souverain. Pour tous ceux qui ne sont pas décidés à croire aux miracles de la représentation, aux fictions électorales de la souveraineté des citoyens libres et égaux, ou à l’immaculée conception de la volonté générale, il reste que la démocratie s’offre comme l’un des plus remarquables appareils institutionnels de mise en forme de pulsions parmi les plus violentes puisqu’elles ont pour objet la conquête du pouvoir politique. Aux nécessairement grands violents qui ont l’ambition de s’en saisir, la forme démocratie impose ses compétitions réglées, ses contentions, et ses symbolisations.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : en aucun cas elle n’éradique ou ne dépasse la conflictualité politique fondamentale qu’elle n’a pour objet que de faire vivre sous un régime de violence sublimée, supportable par le groupe. La démocratie se transforme en illusion quand certains en interprètent la tranquillité propre comme la possibilité d’oublier l’affrontement. Nous y voilà. Car le centrisme a fait de ce contresens le cœur de sa croyance politique. Prendre la pacification démocratique pour le dépassement de la guerre, c’est commettre la plus tragique des erreurs car on peut être certain que la conflictualité niée ici fera résurgence ailleurs, aussi sûrement que le mal-refoulé est voué à faire retour… c’est-à-dire sous les formes les moins contrôlables et potentiellement les plus monstrueuses. (…)  la violence ne connaît ni les impasses ni les culs-de-sac : barrée ici, elle resurgira là – mais sous quelle forme ? On connaît malheureusement la réponse : la conflictualité privée d’expression « officielle » se trouve toujours des émonctoires, et la violence niée dans le champ politique mainstream s’est logiquement redirigée vers de nouveaux entrants qui se sont précisément donné pour stratégie d’en récupérer le flot à haute pression. Front National est le nom de ce lieu ou s’accumulent et tournoient toutes les colères qui n’ont pas trouvé de débouché ailleurs, c’est-à-dire dans un système politique qui maintenant les nie puisqu’il a décrété que les conflits, archaïques (leur mot préféré), étaient passés de mode, qu’il n’y avait plus lieu de se mettre en colère mais de simplement et paisiblement constater l’inéluctable accord. Frédéric Lordon

Et si on finissait par réveiller l’eau qui dort?

Centaines de lycées bloqués, college incendié, voitures incinérées, pompiers caillassés, mobiliers urbains et commerces mis à sac, affrontements avec les forces de l’ordre, climat insurrectionnel de guérilla urbaine …

Alors que nos cheres tetes blondes dument encagoulées et encapuchonnées pourraient enfin offrir a nos apprentis-sorciers politico-syndicaux l’intifada qu’ils appelaient jusqu’ici de leurs voeux chez les autres …

Retour, avec l’historien Andre Larané, sur cette violence que l’on ne veut plus voir.

D’abord, au sens qu’on ne la supporte plus parce qu’a l’instar de ce paradoxe reperé par Tocqueville pour les droits féodaux, c’est au moment ou elle tend a disparaitre qu’on la voit le plus (notamment chez les autres).

Car, en dépit de  l’effet de saturation du a la multiplication et a la demande de nos medias pour remplir leurs journaux (voir la couverture mediatique du récent arraisonement israelien d’un cargo prétendument humanitaire sans commune mesure avec ce qu’a pu etre en 1943 les pas loin de 2 millions de morts de Stalingrad), elle a bel et bien diminué.

La derniere decennie (avec peut-etre un demi million de victimes contre une moyenne de 2 millions pour les précédentes) se trouvant etre (merci la mondialisation tant honnie chez nous avec, malgré ses indéniables dérapages et derives, son incroyable croissance économique et sa « modernisation » des moeurs et baisse concomitante de la fécondité) la moins violente depuis 1815-1840, mais avec quelque 7 fois plus de population.

Mais aussi, comme le rappelle – tout en tirant les plus douteuses conclusions – tres justement l’economiste antimondialiste Frédéric Lordon, parce que cette violence, fondamentale dans l’espece humaine, est délibérément niée.

D’ou, au-dela de la probable dimension rituelle ou ludique des violences actuelles de nos rues,  les postures contemporaines de mépris de nombre des enfants gatés que nous sommes (dont hélas celles dudit Lordon, a l’instar de l’appel  démagogique et irresponsable de nombre de ses petits camarades de gauche, a la rue contre le Parlement) face aux procédures de la démocratie représentative auxquelles nous devons justement pour une bonne part l’actuelle et relative maitrise de la violence.

L’actuelle baisse, au niveau interieur comme exterieur, pouvant tres bien n’etre si l’on n’y prend garde qu’un répit provisoire, comme le fut probablement, faisant suite  aux guerres napoléoniennes (1 million de morts rien qu’en Europe, de 1804 à 1814) mais avant la guerre civile americaine (600  000 a elle toute seule  ou la guerre chinoise des Taiping : 20 millions !), la décennie 1815-1840.

Ou, apres la génération la plus meurtrière de toute l’Histoire de l’humanité (1914-1947: 100 à 200 millions sur 2 milliards soit soit un taux de 5 à 10%),… la notre justement !

2001-2010 : la décennie la moins violente depuis 1840

André Larané.

Herodote

11 septembre 2010

À l’occasion du neuvième anniversaire des attentats du 11-Septembre, rappelons que ceux-ci, si spectaculaires qu’ils fussent, ont inauguré la décennie la moins violente qu’ait connue le monde depuis très longtemps, avec une baisse très significative par rapport aux décennies antérieures…

Ouvrons le journal, allumons la télé. Nous voilà inondés de mauvaises nouvelles. Serait-ce que le monde va de mal en pis ? Nous avons voulu y voir plus clair et nous avons comparé la violence guerrière actuelle à celle des décennies antérieures, en remontant jusqu’à Napoléon.

En cette première décennie du XXIe siècle, nous recensons trois zones de conflits :

– la région Irak-Afghanistan, où le total des victimes dans les deux camps (de l’ordre de 200.000) demeure environ cinq fois moins élevé qu’au Vietnam, pendant la période 1964-1973,

– le Proche-Orient, où le retentissement médiatique des affrontements est sans commune mesure avec leur violence meurtrière, heureusement très modeste,

– l’Est du Congo, où s’affrontent des groupes tutsis et hutus venus du Rwanda voisin ; peut-être la zone la plus conflictuelle à l’heure actuelle (quelques centaines de victimes civiles chaque semaine), mais à coup sûr la moins médiatique.

Rappelons le drame du Darfour, en voie de résorption (200.000 à 300.000 victimes). Notons aussi la Somalie, un territoire sans gouvernement livré aux bandes et aux pirates, et quelques conflits mineurs (Géorgie).

En marge de ces conflits perdure un «bruit de fond»(émeutes à Lhassa et Maputo, bombes à Madrid et Bilbao, coups d’État ici et là…). Ce bruit de fond alimente l’actualité quotidienne. Il est permanent et plutôt inévitable mais reste marginal en nombre de victimes avec bien moins de cent mille tués dans chaque décennie.

Si intolérables soient-ils, tous ces conflits et drames aboutissent en 2001-2010 à bien moins d’un million de morts au total (plus près de 500.000 que du million).

Le passé plus meurtrier que le présent

Bien plus bellicistes apparaissent les décennies précédentes avec à chaque fois un total de bien plus d’un million de morts (deux millions de morts ou davantage dans la plupart des cas, y compris les années 1990) :

– années 1990 : Tchétchénie, Rwanda et Grands Lacs, Yougoslavie,

– années 1980 : Irak-Iran (un à deux millions de morts), Éthiopie-Érythrée,

– années 1970 : Vietnam, Cambodge, Angola, Bangladesh,

– années 1960 : Chine-Inde, Vietnam, Indonésie, Révolution culturelle (Chine), Congo, Biafra,

– années 1950 : Corée, Indochine, Algérie, Grand bond en avant (Chine)…

Est-il utile de s’étendre sur le début du XXe siècle ? 1939-1945, Seconde Guerre mondiale (50 millions de tués), 1914-1918, Grande Guerre (10 millions de tués), Goulag soviétique, scission indo-pakistanaise etc.

Ce tiers de siècle (1914-1947) apparaît comme la période la plus meurtrière de toute l’Histoire de l’humanité avec 100 à 200 millions de morts violentes sur 2 milliards d’êtres vivants, soit un taux exceptionnel de 5 à 10% de tués en l’espace d’une génération.

1910-2010 : le siècle des extrêmes

Un centenaire de 2010 a traversé la génération assurément la plus meurtrière de toute l’Histoire (1914-1947) et la décennie sans doute la moins violente (2001-2010).

L’accalmie après Napoléon

Il faut en définitive remonter aux années 1815-1840 pour discerner un niveau de violence internationale aussi bas qu’aujourd’hui (moins d’un million de victimes par décennie).

En effet, après les guerres napoléoniennes (1 million de morts rien qu’en Europe, de 1804 à 1814), le monde n’a plus affaire qu’à des conflits mineurs, modérément meurtriers : Amérique latine, Grèce, Serbie.

Mais cette accalmie ne dure pas et les choses se gâtent à nouveau dans les années 1840 en Europe et dans le reste du monde. La Chine entre dans une période de graves turbulences : guerre de l’opium, Taiping (20 millions de victimes), Boxers,… dont elle ne sortira que dans les années 1970.

Dans le même temps, les Occidentaux se lancent dans des entreprises coloniales coûteuses en vies humaines (Indes, Mexique, Afghanistan – déjà -, Algérie, Afrique australe,…) sans parler des guerres internes : guerre de Sécession (600.000 morts), guerre de Crimée etc.

Pour mieux apprécier le faible niveau actuel de violence, considérons qu’il se rapporte à une population mondiale de 6,5 milliards d’êtres humains, tandis que les guerres napoléoniennes ou la guerre de Sécession se rapportaient à seulement un milliard d’êtres humains (le rapport du nombre de tués à la population totale «pèse» d’autant plus dans ce cas).

Une violence devenue insupportable

Après le constat ci-dessus, comment expliquer que nous ayons aujourd’hui le sentiment d’une violence sans pareille?

Sans doute sommes-nous d’autant plus sensibles à la violence que celle-ci est devenue plus rare (paradoxe mis en lumière par Tocqueville à propos des droits féodaux : ceux-ci n’ont plus été tolérés à partir du moment où ils étaient devenus marginaux).

Peut-être aussi sommes-nous victimes d’une forme de saturation médiatique ? Jour après jour, les journaux et la télévision doivent remplir leurs pages et leurs tranches d’actualités, de sorte que l’arraisonnement d’un cargo humanitaire par les Israéliens en vient à occuper autant de pages dans les journaux du monde entier qu’en 1943 la bataille de Stalingrad (2 millions de morts).

Les raisons de la paix

Laissons aux sociologues le soin d’identifier les raisons de la paix retrouvée, si relative soit-elle.

Peut-être sont-elles dans l’incroyable croissance économique dont ont bénéficié les pays asiatiques, sud-américains et dans une moindre mesure, africains et orientaux ? Peut-être dans la «modernisation» des moeurs avec des indices de fécondité qui rejoignent les indices occidentaux en Asie comme au Moyen-Orient ? Serait-on moins porté au conflit quand on a seulement un ou deux enfants et un espoir raisonnable de leur offrir un avenir prospère ?

Quoi qu’il en soit, notre constat rejoint l’analyse prémonitoire de l’historien Emmanuel Todd (Après l’Empire, 2002, Gallimard) sur un monde en voie d’apaisement. Il est de nature à réconforter les hommes et les femmes de paix qui se battent sans trêve dans la vie quotidienne, les gouvernements et les institutions internationales pour étouffer autant que faire se peut les germes de conflit.

Voir aussi:

Le centrisme, erreur anthropologique et Bayrou, vote révolutionnaire

Frédéric Lordon

Mouvements

28 mars 2007

François Bayrou offre peut-être la possibilité de rompre, à son corps défendant, avec l’indifférenciation droite-gauche, c’est-à-dire le déni de la conflictualité fondamentale de la vie politique.

[*Ceci est un exercice. Y voir un « appel-à-voter-machin » serait l’affliger du pire des contresens. Ceux qui, intuitu personae, lancent des appels-à-voter-machin sont d’ailleurs, avec leurs commanditaires quand ils en ont, les seuls à ne pas se rendre compte du ridicule de leur posture – pour ne pas même parler de son absence totale d’effet. Ici, il s’agit d’autre chose. Que veut dire la faveur apparemment incompréhensible dont jouit le candidat centriste ? Quelles tares profondes de notre vie politique révèle-t-elle ? Réponse : l’indifférenciation droite-gauche, c’est-à-dire le déni de la conflictualité fondamentale de la vie politique, auxquels le social-libéralisme, dérivant toujours plus à droite, a si bien œuvré. Qu’arrive-t-il à une société quand sont déniés, car déclarés « dépassés », les clivages structurants de sa conflictualité politique ? Réponse : le retour du refoulé – violent. On peut lire cette analyse sans penser à la conjoncture électorale immédiate. On peut aussi la prolonger dans ce registre pour lui faire donner ses dernières conséquences. Car, paradoxe, portant cette affliction à son degré maximum, le candidat centriste offre peut-être la possibilité d’en sortir – à son corps défendant et en contradiction formelle avec son propre projet, ça va sans dire… Ce texte n’est pas une « consigne autorisée » de plus ; il propose un argument. La seule chose à faire est d’y entrer et de voir jusqu’où on est prêt à le suivre. Si les réactions sont vives, c’est peut-être qu’il aura touché quelque point sensible…*]

On se doute qu’il faut avoir quelques sérieux arguments en stock avant de jeter à la tête d’un mouvement politique la qualification « d’erreur anthropologique »… Si pourtant il y a lieu de l’envisager, c’est parce que l’utopie centriste de réconciliation et de paix politique perpétuelle procède d’un contresens d’une profondeur telle qu’on peut bien dire qu’il touche à des choses si fondamentales de la vie collective qu’elles méritent d’être appelées « anthropologiques ».

Mais que peut bien être cet « essentiel » de l’existence des groupes que le centrisme méconnaît au point qu’on puisse voir en lui, et à rebours de l’image superficielle d’inoffensive modération qu’on en a le plus souvent, un réel péril ? Cet essentiel c’est le problème de la violence. La violence est le fait social fondamental, elle est la condition primordiale de la coexistence des hommes, ce contre quoi la vie collective doit en permanence lutter pour se maintenir. Or la violence est partout. Comme le pouvoir, dont Michel Foucault a montré qu’il n’était pas réduit à la seule figure polaire du souverain surpuissant, mais que, par capillarité, il s’insinue dans toute l’épaisseur des rapports sociaux, on peut dire de la violence qu’elle est dense dans la société. Violence et domination entre patrons et employés, violence et domination entre représentants et représentés, violence et domination entre chefs et subordonnés, entre clients et fournisseurs, professeurs et élèves, propriétaires et locataires, curés et ouailles, et, hors de toute dénivellation hiérarchique ou sociale, entre concurrents, entre collaborateurs même – et jusque dans le couple amoureux ou entre deux amis. La violence ne règne pas seule dans les rapports sociaux, elle n’y a pas toujours le dessus, mais elle les hante tous. C’est pourquoi elle est le péril social par excellence, le ferment de la décomposition explosive des groupes, leur menace permanente. Parce qu’elle a cette profondeur, parce qu’elle est inscrite comme possibilité au cœur même des rapports engendrés de la coexistence des hommes, les groupes n’ont pas d’autre choix que de « faire avec ». Son essentialité rendant tout à fait impossible la solution qui rêverait de l’extirper définitivement, ne restent disponibles que les diverses voies de son accommodation, c’est-à-dire des mises en forme qui la rendront supportable. Lutter mais dans des jeux sociaux et selon leurs règles instituées, s’efforcer de triompher mais dans des compétitions socialement organisées, conquérir mais dans les formes admises de la conquête, telles sont les stratégies de sublimation et de symbolisation qui peuvent seules permettre aux groupes de persévérer en dépit des pulsions violentes de leurs membres.

Le centrisme comme dénégation de la violence politique

C’est peut-être en politique, c’est-à-dire quand il s’agit de s’emparer de l’imperium et d’occuper la place d’où l’on décide pour tous, que la violence est potentiellement portée à son comble… et que les dispositifs de son accommodation sont les plus nécessaires. C’est en pensant à ce travail civilisationnel de la mise en forme qu’on peut trouver la démocratie le plus admirable des régimes – et non pas en cédant au lyrisme des droits de l’homme ou aux illusions du sujet-électeur libre et souverain. Pour tous ceux qui ne sont pas décidés à croire aux miracles de la représentation, aux fictions électorales de la souveraineté des citoyens libres et égaux, ou à l’immaculée conception de la volonté générale, il reste que la démocratie s’offre comme l’un des plus remarquables appareils institutionnels de mise en forme de pulsions parmi les plus violentes puisqu’elles ont pour objet la conquête du pouvoir politique. Aux nécessairement grands violents qui ont l’ambition de s’en saisir, la forme démocratie impose ses compétitions réglées, ses contentions, et ses symbolisations.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : en aucun cas elle n’éradique ou ne dépasse la conflictualité politique fondamentale qu’elle n’a pour objet que de faire vivre sous un régime de violence sublimée, supportable par le groupe. La démocratie se transforme en illusion quand certains en interprètent la tranquillité propre comme la possibilité d’oublier l’affrontement. Nous y voilà. Car le centrisme a fait de ce contresens le cœur de sa croyance politique. Prendre la pacification démocratique pour le dépassement de la guerre, c’est commettre la plus tragique des erreurs car on peut être certain que la conflictualité niée ici fera résurgence ailleurs, aussi sûrement que le mal-refoulé est voué à faire retour… c’est-à-dire sous les formes les moins contrôlables et potentiellement les plus monstrueuses. Cette véritable plaie politique, en quoi consistent l’oubli de la violence à accommoder et la confusion entre conflictualité régulée et conflictualité surmontée, est à l’œuvre dans la société française depuis bientôt deux décennies. Toutes les convergences larvées du social-libéralisme et du libéral-libéralisme gouvernementaux, toutes les alternances sans alternatives, tous les clubs de « raisonnables » qui s’en font le relais dans le débat public, tels les Fondation Saint-Simon (aujourd’hui disparue mais réincarnée), les Cercle Vauban, confondus dans leur projet de faire se rapprocher la gauche intelligente et la droite modérée, ou l’inverse, nourrissent cette calamité, et travaillent à donner pour dépassés les clivages structurants de la violence politique démocratiquement accommodée, telle qu’elle a été remarquablement symbolisée sous la forme de la polarité droite-gauche. Aux innocents les mains pleines : tous ces gens trop heureux de se retrouver subrepticement d’accord sur les grandes orientations de la politique publique, et notamment de la politique économique – pour faire simple : l’Europe de la concurrence, la financiarisation, les orthodoxies budgétaire et monétaire – et n’ayant plus à mettre en scène que des différences secondes, avec d’autant plus d’ostentation d’ailleurs que celles-ci sont tendanciellement évanescentes, œuvrent en fait, mais visiblement sans le savoir, au démantèlement d’un régime historique de régulation de la violence politique… et sans rien lui substituer puisqu’ils sont persuadés de faire « enfin » accéder le pays à un régime d’unanimité coordonnée par la raison experte, un « moderne » au delà du conflit en quelque sorte.

Or la violence ne connaît ni les impasses ni les culs-de-sac : barrée ici, elle resurgira là – mais sous quelle forme ? On connaît malheureusement la réponse : la conflictualité privée d’expression « officielle » se trouve toujours des émonctoires, et la violence niée dans le champ politique mainstream s’est logiquement redirigée vers de nouveaux entrants qui se sont précisément donné pour stratégie d’en récupérer le flot à haute pression. Front National est le nom de ce lieu ou s’accumulent et tournoient toutes les colères qui n’ont pas trouvé de débouché ailleurs, c’est-à-dire dans un système politique qui maintenant les nie puisqu’il a décrété que les conflits, archaïques (leur mot préféré), étaient passés de mode, qu’il n’y avait plus lieu de se mettre en colère mais de simplement et paisiblement constater l’inéluctable accord. Le centrisme porte à son point le plus haut cette tendance néfaste du champ politique mainstream et parachève, à la stupéfaction d’ailleurs de ses principaux protagonistes, PS en tête, la « grande convergence », logiquement accomplie comme « grande dissolution » de tous les clivages. Le ralliement à Bayrou de groupes de hauts fonctionnaires passés par les cabinets socialistes, vrais acteurs de la dérive indéfinie du PS vers le libéralisme, c’est-à-dire véritables opérateurs, quoique méconnus, de la convergence indifférenciatrice, est à cet égard d’une implacable logique. Que pouvait-on attendre d’autre de technocrates parfaitement dépolitisés, c’est-à-dire politiques mais de la pire manière, à savoir sans conscience de l’être, sinon ce réflexe ému de reconnaissance de leur « lieu naturel », et cette expression de bonheur à l’idée de rejoindre enfin, pour parler de nouveau comme Aristote, leur entéléchie politique : un cabinet Bayrou. Certes ils ont, depuis longtemps déjà, le pouvoir socialiste « à leur main », mais, signe supplémentaire de leur rejet de la conflictualité politique, porté jusqu’à l’ulcération, ils ne supportent même plus les moulinets et la rhétorique de gauche du candidat socialiste, pourtant strictement limités aux périodes électorales. Même la comédie de l’affrontement, c’est encore trop…

Le centrisme comme eucharistie laïque

Le pire dans cette affaire tient sans doute au fait que le centrisme peut compter sur le secours de forces collectives très puissantes qui travaillent le corps social en profondeur et sont le co-produit, mais inversé, de la violence fondamentale : les forces du désir de paix. Parce que les individus ont confusément conscience de cette omniprésente violence, la « grande réconciliation » est la plus tenace de leurs fictions consolatrices. L’amour, l’amitié, la famille sont sans cesse imaginés comme des havres de paix, des lieux où il sera possible de se reposer des agressions harassantes de la violence environnante. Un sociologue durkheimien qui passerait par là y ajouterait l’eucharistie dominicale, ce moment où il est explicitement dit que les fidèles communient, c’est-à-dire, on excusera la tautologie, fusionnent, pour un court moment, en une communauté qui suspend les clivages sociaux et délivre des fatigues de la lutte. Quand ils croient à la communion en Dieu, ajouterait ce sociologue, les fidèles communient en fait entre eux. Et ce n’est pas tant l’idée du corps du Christ qui les émeut, comme ils le pensent, mais l’unanimité fusionnelle où ils se trouvent rassemblés, expérience bouleversante à proportion de la prégnance de l’expérience inverse : celle du conflit et de ses tensions. Quand bien même ils sont usuellement recouverts par un quotidien de violences plus ou moins bien sublimées, ce sont là des attracteurs très puissants de la vie fantasmatique collective. Dans certaines circonstances favorables, ils peuvent même passer à une échelle plus large dans la vie sociale réelle. Nous y sommes. Comme « réconciliation de la droite et de la gauche », dépassement des « camps » et au-delà de la guerre partisane, le centrisme c’est la vie politique conçue sur le modèle d’une eucharistie à grande échelle, la transsubstantiation en moins. A ses tenants qui, sans surprise, se revendiquent chrétiens-démocrates, il faudra juste rappeler que vient toujours un moment où la messe est finie et où il faut sortir de l’église. Pour retourner dans le monde social tel qu’il est – c’est-à-dire traversé de conflits…

Mais pour l’heure il y a trop de profits politiques, et trop facilement ramassés, à tenir le discours de l’affect commun pacificateur. Comme si le corps social oscillait entre des états de fatigue et d’énervement, les seconds, qui portent à l’affirmation de puissance et au conflit, semblent en ce moment dominés par les premiers qui donnent l’avantage aux promesses de réconciliation. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : cette conjoncture est nécessairement transitoire – elle n’est qu’un temps de pause dans le processus d’accommodation de la violence. Mais, de ces moments de fatigue, les plus habiles savent tirer le parti maximum. Quand elle ne passe pas par le centrisme politique, l’investissement du registre de la morale ou de la charité en est la stratégie la plus typique : contre la politique « qui divise » et fatigue, la morale est reposante puisque réputée productrice de commun et de communauté. Contre la politique qui sépare, dont, sans surprise, la forme la plus dénigrée est la forme partisane – précisément celle qui accommode la violence politique, et à laquelle on sait bien peu gré des immenses services civilisationnels qu’elle nous rend – le caritatif-moral rassemble et rassure la communauté sans cesse inquiétée de ses propres divisions. Il n’est que de voir l’empressement à s’y précipiter de ceux – acteurs, vedettes, philanthropes désireux de faire oublier les spoliations qui les ont enrichis… – dont le business model exige qu’ils restent au contact du plus grand nombre et ne s’aliènent aucune fraction importante de leur « marché ». Il y a toujours foule pour exploiter l’unanimité compassionnelle – mais on attend encore la vedette de cinéma qui se montrera sur un piquet de grève… L’affect commun d’unanimité est un filon. La compassion et le centrisme qui, chacun à leur manière, ont parfaitement compris tout l’avantage de nier les conflits et d’en appeler au « dépassement des clivages », en sont les deux modes d’exploitation les plus caractéristiques.

C’est pour ne pas le voir – ça non plus – que les « centrisateurs », ces non centristes, en général socialistes, qui ne rêvent que du centre, ne saisissent pas l’étrange paradoxe qui fait la fortune de la campagne Bayrou. Car après tout il y a bien quelque chose de surprenant à ce que le candidat centriste tonde la laine sur le dos de ses compétiteurs, et rafle la mise de la convergence indifférenciatrice, à laquelle ces derniers n’ont pourtant cessé d’œuvrer – qui plus est en les faisant passer pour des parangons du système conflictuel ! Il est vrai que le profil extrêmement brutal du candidat de droite aide beaucoup à cette opération dont la principale victime est évidemment Ségolène Royal. Le paradoxe tient donc à ce que le centriste est considéré par le corps électoral comme « solution » possible d’une pathologie politique directement issue de l’indifférenciation droite-gauche… alors même qu’il porte cette indifférenciation à son point culminant ! En d’autres termes, Bayrou est choisi alors qu’il propose en plus pur ce qui tourmente pourtant la société française et lui fait chercher désespérément des solutions autres ! Cherchant de « l’autre », la voilà donc qui se précipite dans le « super même » – faudra-t-il invoquer une sorte de nécessité dialectique bizarre voulant qu’il faille parcourir la courbe de l’indifférenciation jusqu’à l’écoeurement pour qu’il puisse se produire un dépassement ?…

Destructions, auto-destructions et reconstructions (post-)centristes

De fait l’illusion politique du centrisme au pouvoir est vouée à crever, et sans doute assez rapidement – ceci sans même invoquer les difficultés de son équation parlementaire. Car, un paradoxe s’ajoutant à l’autre, le centrisme, heureusement, est à lui-même sa propre vaccine, c’est-à-dire la dose supplémentaire, mais convenablement conditionnée, d’agent pathogène qui va tuer l’agent pathogène. C’est pourquoi paradoxalement il faut l’encourager ! En effet les solutions politiques qu’il se propose de mettre en œuvre sont aussi ineptes que celles qui les ont précédées – en fait, à peu de choses près, ce sont simplement les mêmes. Aussi, ne touchant à rien de ce qui produit conflits et colères depuis deux décennies, à savoir les formidables tensions qu’imposent au corps social les contraintes de la mondialisation parfaitement acceptées, et même mieux : intégrées, par la grande alliance des raisonnables, le centrisme de gouvernement est voué à lui voir revenir en pleine face la violence déniée que ré-engendre perpétuellement une configuration du capitalisme elle-même d’une violence inouïe – à laquelle vrais et faux centristes sont bien décidés à ne surtout pas s’attaquer de front. Cette anticipation pénible ne doit pas pour autant conduire à considérer que le vote Bayrou serait une expérience politique consentie avec légèreté, aux frais des catégories sociales les plus exposées à cette violence-là – n-ième variation sur le thème des conseilleurs qui ne sont pas les payeurs. Car, à ces catégories-là, l’alternative social-libérale n’offrira strictement rien de mieux. Y aura-t-il un plan social de moins avec Royal qu’avec Bayrou ? Y aura-t-il un jeune de banlieue de moins maltraité par la police de Royal que par celle de Bayrou ? Y aura-t-il un sans papier de moins reconduit à la frontière dans des charters Royal que dans des charters Bayrou ? Y aura-t-il une suppression de poste de prof, de chercheur, d’infirmière de moins, une fermeture d’hôpital de moins, une privatisation de moins – une résistance au néolibéralisme de plus – sous présidence Royal que sous présidence Bayrou ? Poser ces questions, c’est y répondre – et par là prendre la mesure du degré d’échouage où se trouve rendu le parti socialiste. Neutre du point de vue des politiques publiques, la candidature Bayrou ne l’est cependant pas du point de vue de ses effets dans le champ politique. Car, le pathétique joker épuisé et l’illusion du renversement du même par le même volatilisée, c’est peut-être cette fois l’indifférenciation politique elle-même qui viendra en accusation, et ceci d’autant plus que la dénégation de la convergence social-libérale aura volé en éclat dans l’instant même où entrera au gouvernement de Bayrou un wagon de sociaux-démocrates, décidés par l’opportunité historique à joindre enfin le geste à la parole – car ils y pensent tellement fort et depuis si longtemps ! Mais faire sous Bayrou ce qu’ils auraient fait sous Royal, ce ne sera pourtant pas tout à fait la même chose. Car d’une part l’électorat socialiste enfin dessillé saura désormais à quoi s’en tenir. Et d’autre part, il y a fort à parier que le PS ne résistera pas à la combinaison, il est vrai léthale, d’un nouvel échec au premier tour suivi d’une sécession d’une de ses fractions ralliant l’expérience « historique » centriste. Or, redisons-le, à politiques publiques invariantes, l’élection de Bayrou à la place de Royal a pour vertu de mettre le champ politique sens dessus dessous. A supposer qu’il en reprenne le motif, Bayrou ne réduira pas la fracture sociale d’un iota, mais pour la fracture politique, pardon ! on peut compter sur lui : ouverte, et pas qu’un peu. Or jusqu’ici la seule perspective de remise en mouvement des structures politiques résidait dans l’arrivée du FN au pouvoir, événement dont la probabilité suffisamment faible demeurait, en fait, la meilleure garantie de la reproduction du mainstream – il n’est que de voir les empressements à sécuriser pour Le Pen la place de troisième homme… inoffensif. Un Bayrou met à bas tous ces calculs, et sort le champ politique de sa glaciation pour lui faire connaître une salutaire débâcle, qui plus est – et c’est un immense mérite – dans des formes incontestablement moins répugnantes que s’il s’agissait d’en passer par un Le Pen.

La gauche de gouvernement ayant, ces deux dernières décennies, déserté avec constance son rôle politique historique, et démontré son incapacité à se reconstruire en dépit même des gifles électorales les plus retentissantes (22 avril 2002, 29 mai 2005), force est de constater que son maintien dans l’existence est maintenant le principal obstacle à la reconstitution d’une vraie gauche. Ce que la reconduction d’un président « socialiste » rend tout à fait impossible, l’élection d’un président Bayrou pourrait le faire avec d’assez bonnes chances de succès : tuer le PS – en fait déjà cérébralement mort – et créer les conditions d’une re-création de la gauche. Résumons nous : Bayrou tue Ségo au premier tour, Sarko au deuxième, le PS au troisième, et lui-même au quatrième… Pour un centriste réputé mollasson, on avouera qu’il ne manque pas d’abattage.

On connaît les préventions dont font généralement l’objet ce genre de stratégies de vote qualifiées au mieux de « révolutionnaires », et le plus souvent de « politique du pire », pour être mieux disqualifiées. Mais précisément : qui est pire que qui ? Bayrou que Royal ? La question est à coup sûr décisive car rien n’est plus détestable que les grandioses calculs politiques en chambre au mépris des populations qui en payeront tous les coûts « intermédiaires » en attendant la réalisation des « bénéfices de long terme » – ces politiques de la patience aux frais d’autrui, dans lesquels, par parenthèses, on reconnaîtra le type même des stratégies social-libérales européennes. Or, pour la première fois depuis très longtemps, la réponse à cette question ôte au « vote révolutionnaire » tout caractère révolutionnaire puisqu’elle rend quasiment nul le « sacrifice » à consentir. Ségolène Royal, candidate de droite par complexion personnelle, d’un parti passé à droite par déviation collective, en tout cas par la fraction de ses élites agissantes – ministres probables, futurs membres de cabinets ministériels, précepteurs « experts », etc. – est hélas aussi à droite que Bayrou, comme l’atteste, outre ce qu’on sait du PS au pouvoir, les tendances de sa propre campagne, entre sa course à l’échalote sur l’identité nationale, ses palinodies sur la loi Fillon (le 1er tour n’est même pas passé…), ses inclinations en matière de mœurs, etc. Seuls le poids des habitudes et une tenace illusion nominale – car c’est une fausse continuité d’appellation qui fait encore, contre toute évidence, prendre au sérieux « socialiste » dans « parti socialiste » – empêchent de prendre acte de cet état politique des choses, et nourrissent encore les résistances quasi psychanalytiques du déni de réalité : « tout de même Bayrou, c’est la droite ; tout de même Royal, c’est la gauche ». Si la première partie de la proposition est incontestable, la seconde n’a plus pour elle que les forces résiduelles, mais néanmoins puissantes, du mensonge à soi-même.

La disparition du PS comme condition de la reconstruction de la gauche

Mais, pour pénible qu’elle soit d’abord, l’abandon de cette fiction devrait en fait être libératrice. Dès lors qu’elle nous soulage de tous les coûts psychiques du fétichisme nominal – « tout de même Royal, c’est la gauche » –, elle nous délivre des culpabilités d’un vote qui n’a en fait rien de révolutionnaire mais tout de rationnel, et nous fait voir plus objectivement les potentialités d’une « situation Bayrou » : (1) à coût équivalent pour les populations qui ne souffriront pas moins avec Royal qu’avec Bayrou ; (2) la présence au pouvoir d’un homme de droite produit au moins, d’emblée, son « bénéfice » classique, à savoir le maintien à bon niveau du pouvoir de mobilisation de la gauche mouvementiste – là où la tétanie de la « solidarité » lui fait avaler toutes les couleuvres de la trahison social-libérale ; (3) mais surtout : le schisme du parti socialiste, dont l’aile droite ne résistera pas à « l’appel historique » de la raison centriste, redonne à la conjoncture politique une fluidité jamais vue en cinquante ans et rouvre des degrés de liberté inouïs qui peuvent seuls produire une reconstruction de la gauche. Car il faut avoir des capacités d’apprentissage singulièrement basses pour continuer d’espérer, contre deux décennies d’expérience, que cette reconstruction pourra s’opérer d’elle-même, qui plus est avec le parti socialiste au pouvoir ! Sauf à tragiquement surestimer les capacités propres des différentes forces de gauche à se réorganiser, comme l’atteste éloquemment la volatilisation de la dynamique pourtant impressionnante du 29 mai, plus encore sous les formidables contraintes institutionnelles imposées par les institutions de la Vème, qui aboutissent à neutraliser de fait le PC et les Verts, ne faut-il pas constater qu’à défaut d’une impulsion dynamique de l’ampleur du « choc Bayrou », il n’est malheureusement qu’une seule force – et encore ! – qui soutienne les mouvements de recomposition à gauche : la montée à des niveaux toujours plus hauts de la souffrance sociale… Ce genre de rude constat a au moins la vertu de relativiser les accusations de « vote révolutionnaire »… et peut-être même d’en inverser la charge ! Le vote révolutionnaire de fait, sinon d’intention, mais en tout cas avec tous ses cyniques attendus, n’est-ce pas plutôt celui qui aboutit, par défaut de perspective stratégique, à laisser les détériorations de la situation sociale « faire le travail » et passer le point critique pour produire un sursaut de gauche ? Le vrai vote révolutionnaire, de ce point de vue, c’est le vote Royal, et pour le coup il n’est pas joli joli…

Les mathématiciens parlent de discontinuité par passage à la limite quand la prolongation d’une tendance à son point ultime a pour effet de la renverser brutalement et au tout dernier moment. Bayrou, évidemment à son corps défendant, s’offre à produire cette discontinuité à la limite du processus de centrisation, de mortelle indifférenciation, non pas de la vie politique du pays, car le clivage droite-gauche n’a rien perdu de sa force objective, mais de la vie de la classe politique du pays, qui, elle, a cessé de prendre ce clivage au sérieux et, ne faisant plus que le parler, moyennant d’ailleurs des oblats verbaux de plus en plus rares, l’a finalement laissé en déshérence. Il s’offre à le faire dans des conditions de tumulte très acceptables et par un processus de restructuration des forces politiques bien civilisé. Comment peut-on imaginer que pareille restructuration, c’est-à-dire pareille revitalisation du clivage droite-gauche, ou plus exactement pareille ré-expression, pareille sortie de la dénégation du clivage droite-gauche, pourrait s’opérer spontanément en l’état actuel du principal responsable de son effacement, à savoir le parti socialiste ? Le constat n’est pas drôle mais on n’y échappera pas : la reconstruction de la gauche ne s’opérera que sur les cendres du parti socialiste. Que des partis anciens doivent mourir pour que du nouveau paraisse, après tout ça n’est pas une découverte, et particulièrement à gauche – il a bien fallu se débarrasser de la SFIO… Or voici que s’annonce un dynamiteur paradoxal, conjoignant des propriétés tout à fait contradictoires : finalement très peu dangereux pour la société, il a néanmoins un pouvoir de destruction réel mais digitalement ciblé – n’est carbonisé que ce qui porte l’étiquette « parti socialiste ». Quand les seules solutions de remise en mouvement prenaient jusqu’ici la figure détestable de l’extrême-droite, voici qu’il s’en présente une plutôt aimable et même probablement assez rigolote – car il va y avoir de la pantalonnade dans l’air… Ça mérite tout de même d’être étudié…

Les utopies de dépassement de la violence sont généralement le passeport pour les plus grandes violences. Qui n’en a vu le niveau graduellement monter dans la société française, et sous les formes les plus variées, dont la plus caractéristique est bien sûr l’ascension continue de l’extrême-droite ? Qui ne voit que la reconduction de l’alternance duopolistique des vrais-faux ennemis politiques, UMP et PS, et particulièrement l’oubli du PS d’être de gauche – une boulette sans doute – intensifie le malaise profond qui vient du défaut d’expression d’un clivage pourtant structurant de la vie politique – structurant parce qu’il est lui-même la solution de sublimation la plus robuste d’une violence fondamentale, dont jamais les sociétés ne se débarrasseront. Par une légèreté dont ils sont hélas accoutumés, les journalistes ont lu le texte de Pierre Bourdieu « Pour une gauche de gauche » comme un appel à « une gauche de la gauche ». Mais il n’en est rien. Qu’il y ait une gauche à la gauche du parti socialiste, ça Bourdieu le savait, et tout le monde avec lui. Mais c’est tout autre chose qu’il appelait de ses vœux : que ce qu’on appelle la gauche fût vraiment, et comme son nom l’indique, de gauche ! Or, que pareille tautologie dût faire l’objet d’un rappel spécifique, c’est bien qu’une évidence s’était perdue en route… Nier qu’il y ait affrontement entre des solutions de droite et des solutions de gauche, ou bien n’y consentir que dans les mots, et de plus en plus faiblement, c’est de fait laisser le terrain aux seules solutions de droite, une fois sur deux à peine ripolinées de « social » – « il faut plus de social » bafouillent gravement les hiérarques socialistes quand se profile le gadin électoral. C’est aussi abandonner tous ceux qui se trouvent d’un certain côté du conflit, et surtout les abandonner à leur propre violence puisqu’elle n’est plus prise en charge par personne. Mais voilà que les inconscients qui ont, sans le dire, et même en feignant le contraire, laissé dépérir le clivage droite-gauche, sont doublés par plus inconscient qu’eux, qui se propose cette fois à haute et intelligible voix de le déclarer officiellement caduc ! Or ce pourrait être le pas de trop, celui qui, au surplus aidé par les reclassements politiques grotesques, mais puissamment révélateurs, qu’il annonce à court terme, pourrait faire retrouver les voies d’une grammaire politique de très longue période, une grammaire de la violence sublimée et mise en forme, du conflit regardé en face, la seule qui puisse nous éviter de verser progressivement dans la violence de moins en moins contrôlée, de plus en plus décivilisée, celle contre laquelle il n’y a plus grand-chose à faire. S’il faut en passer par Bayrou – contre son propre projet ! – pour ré-apprendre à dominer les démons dont nous ne nous déferons jamais, puisqu’ils sont au cœur même de la société des hommes, alors ainsi soit-il !

P.-S.

Il faudrait être singulièrement inconscient pour ne pas voir d’ici l’énormité des malentendus, plus ou moins bien intentionnés, des contresens, des désorientations, peut-être même des haut-le-cœur que ce texte ne manquera pas de produire. Aussi, ses thèses délivrées et tous ses éventuels effets d’incompréhension produits, n’est-il sans doute pas inutile d’en rappeler les véritables intentions. Je n’aurais pas un instant songé à faire part de l’idée d’un vote possible, si celui-ci ne s’était trouvé parfaitement adéquat – mais comme pur instrument – à une analyse que j’aurais pu développer à l’identique hors de toute conjoncture électorale. Mais des opportunités de cette nature ne se présentent pas si fréquemment – la dernière en date remonte à 1981 lorsque Coluche, quoique très consciemment lui, s’apprêtait à mettre le champ politique sens dessus dessous – et c’est sans doute cette rencontre d’une analyse et d’une conjoncture qui m’a décidé à franchir un pas, dont, en principe, je souhaitais bien me garder. Si ceux qu’on appelle les « intellectuels », le plus souvent avec une grande légèreté, ont quelque titre à intervenir en une période électorale, ça n’est sûrement pas pour éclairer les foules de leurs avis souverains, mais pour tenter, si c’est possible, d’apporter à la discussion publique quelques éléments d’analyse. Si l’on voulait bien faire abstraction un instant de l’épouvantail Bayrou, il y a deux choses qui mériteraient d’être vraiment retenues : 1. L’indifférenciation politique, dont le socialisme de gouvernement porte la plus grande part de responsabilité, le parachèvement de cette indifférenciation sous la forme de la dénégation centriste du clivage droite-gauche procèdent, l’une comme l’autre, d’une tragique méconnaissance des nécessités de l’économie générale de la violence. Or, ignorée, celle-ci se venge, et sous des formes qui ne sont parfois pas belles à voir. 2. La perspective d’une recomposition endogène de la gauche (de gauche) est une chimère. On peut bien continuer de la poursuivre, mais dans vingt ans nous y serons encore. Qu’un événement politique aussi considérable, porteur d’une aussi grande impulsion dynamique que le 29 mai 2005, se soit révélé aussi improductif en offre la démonstration définitive. Ce sinistre constat enregistré, on peut dire les choses un peu plus précisément encore : il n’est pas de recomposition possible à gauche tant que le parti socialiste demeurera en l’état. Comme rien n’indique la présence d’aucune force de mutation interne, le dernier service qu’il puisse nous rendre est de disparaître. Et comme, cela non plus, il ne le fera pas de lui-même, il faut qu’un choc venu de l’extérieur l’y « aide ». Jusqu’à présent le seul candidat à l’administration d’un tel choc était Le Pen – et c’était la garantie de la reproduction. Voici qu’il s’en présente un autre. Voilà l’essentiel. Pour le reste, tout est offert à la discussion, et notamment les prémisses de mon argument. Un Bayrou président produirait-il nécessairement la fracture du PS ? Et celle-ci une recomposition à gauche ? Il faudrait être insensé pour l’assurer. Mais une probabilité existe. Or quelle est l’« alternative » ? Royal présidente. C’est-à-dire la reconduction du même – la glaciation de la gauche (la vraie). Mon argument est qu’entre la certitude du même et une probabilité de mouvement, je choisis la probabilité. On pourra discuter aussi des coûts politiques réels, en termes de bien-être des diverses catégories de la population, de substituer Bayrou à Royal – les sous-estimé-je ? etc. A tous ceux dont le sentiment de refus catégorique n’aurait pas été apaisé par le caractère purement instrumental, désubstantialisé, défait de toute adhésion, en fait même radicalement opposé à lui, d’un vote Bayrou, peut-être apparaîtra-t-il qu’entre mille motifs d’être détesté ce texte a au moins une vertu : porter à s’interroger sur le fait qu’on le déteste ! Or c’est sans doute parce que la thèse du « choc externe » oblige à rompre avec les fictions de la recomposition de gauche « par nos propres moyens » qu’il produira cet effet – il est vrai qu’il y a de quoi être attristé. Mais si cet affect triste permettait de poser à nouveau et sur des bases plus réalistes que des espérances cent fois déçues, des incantations cent fois envolées, le débat de la gauche à reconstruire, alors il n’aurait pas été totalement vain.

One Response to Société: Retour sur cette violence que l’on ne veut plus voir (Will fire-playing France finally get burned?)

  1. Thot Har Megiddo dit :

    Sud du Soudan, depuis 20 ans : 2 à 3 millions de morts, sans compter l’esclavage. Corée-du-Nord, chiffre inconnu. Région des Grands Lacs, les petits massacres continuent, 2 à 3 millions de morts en 20 ans. Les persécutions contre les minorités religieuses ne cessent de s’aggraver depuis 30 ans, tout comme le terrorisme à fondement religieux (Islam, hindouisme (massacre de l’Orissa))… En France, les faits de violence gratuite sont en constante augmentation depuis 30 ans.
    Je ne suis pas convaincu par la logique de l’auteur.

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