Cinéma: Après les Indigènes de Bouchared, les moines de Beauvois réécrivent l’histoire (Historical revisionism gets religion)

Lévêque [l’ambassadeur de France ] m’a dit qu’il comprenait que les moines aient souhaité rester en Algérie, mais il m’a également rappelé que le gouvernement français avait demandé à ses ressortissants de quitter le pays et que quand il arrive des choses comme l’enlèvement, entraient en cause des impératifs qui n’étaient plus de son ressort. Un mois plus tard, un ambassadeur de France en Italie m’a redit la même chose. Armand Veilleux
On a fait semblant de revendiquer des échanges de prisonniers et la libération de Layada, car cela crédibilisait le scénario. Mais le vrai but de l’enlèvement, c’était de discréditer le GIA. Nous voulions obtenir le soutien de la France, de l’armement, du matériel sophistiqué. À l’époque, on était sous embargo. On voulait aussi discréditer le GIA auprès de la communauté chrétienne, qui avait signé en janvier 1995 un pacte contre nous : les accords de Rome. Il fallait ramener cette communauté chrétienne à nous soutenir. Abdelkader Tigha. (ex-adjudant du DRS)
Nous tenions à montrer que nous savions respecter quelques règles sacrées dans la conduite du djihad. Or, le respect de la vie de ces hommes de foi en était une. Ali Benhadjar (émir de dissident du GIA)
Luc avait un formidable sens de l’humour. Deux semaines avant l’enlèvement, il avait déclaré qu’il n’avait pas peur du GIA et que s’il lui arrivait quelque chose, ce serait l’armée. Armand Veilleux (supérieur des trappistes)
Il disait, avec un jeu de mots périlleux : « J’affiche cette différence : je viens de la montagne. le Prieur de Tibhirine déclaration de sympathie à l’égard des « frères de la montagne », ces maquisards islamistes implantés près de Tibhirine, début mars 1996
On ne regarde pas les cartes d’identité, on ne regarde pas qui vous êtes, mais si vous venez, venez avec les autres. On les reconnaissait assez facilement, ils avaient généralement une djellaba et ils étaient armés, ils cachaient leurs armes dans une sacoche. Frère Jean-Pierre Schumarer (portier du monastère, oublié par les preneurs d’otages)
Certains parmi nous gardèrent une certaine gêne en pensant que les mains avaient peut-être été celles qui avaient égorgé les Croates, nos frères. Jean-Pierre (après avoir serré les mains des terroristes au lendemain de l’assassinat de travailleurs croates juste à côté)
Un rapt était inimaginable à cause du médecin, dont les islamistes avaient besoin à Tibhirine. Nous, on était sûrs que ce n’était pas ceux du voisinage. Ils nous aimaient bien, leurs familles nous connaissaient, elles leur disaient de nous épargner. Le cheikh Attia leur donna l’ aman, c’est-à-dire le serment qu’ils ne seraient pas agressés et que les moudjahidines ou le peuple ne leur feraient aucun mal tant qu’ils seraient fidèles à leur promesse de coopérer avec nous. Ali Benhadjar (un des membres du groupe armé présent cette nuit-là à Tibhirine)
On savait pertinemment qu’ils soignaient des terroristes. On aurait voulu les arrêter, mais arrêter des moines, des religieux, cela aurait fait scandale. Et puis, quelle infraction pouvait-on leur mettre sur le dos ? Assistance à un groupe armé ? C’était des moines ! Il fallait se débarrasser d’eux, or ils ne voulaient pas partir. Abdelkader Tigha
Celui-ci se considérait comme le dépositaire de l’aman, la protection licite accordée aux étrangers qu’avait donnée, fin 1993, Sayah Attia, fondateur du GIA dans la région au P. Christian de Chergé (après une incursion au monastère)

A chacun sa reecriture de l’histoire!

Apres le retour en force de la bonne conscience anticoloniale de Cannes qui nous avait valu deux films sur l’Algérie …

Et ou, apres avoir précedemment liberé la France a eux tout seuls et faisant l’impasse sur les massacres d’Europeens ayant provoqué la repression comme en en concentrant les deux mois sur une seule journée, les Indigenes de Rachid Boucharef nous reecrivaient Setif …

Retour, en cette nouvelle rentrée cinematographique, sur les moines de Xavier Beauvois (Des hommes et des dieux, Grand prix du festival, sorti justement aujourd’hui) qui, évitant habilement la polemique, avaient eux enchante critiques comme jury en enrobant dans la plus haute spiritualite leur reecriture de l’histoire …

Reduisant commodement a un hymne à la spiritualité et a l’harmonie entre les peuples et les religions (ah le bonheur indicible de montrer des moines trappistes lisant le Saint Coran tout la Bible !) le tristement fameux et controversé massacre des moines francais de Tibehirine.

Passant ainsi a la trappe, comme le rappelle le témoignage de militaires algeriens repris notamment dans le livre de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire (Françalgerie : crimes et mensonges d’Etats, 2004), non seulement la tres probable implication des services secrets algeriens soucieux de se debarrasser, en les forcant a quitter l’Algerie, de temoins derangeants (dans un vrai-faux enlevement via des groupes terroristes infiltres qui aurait mal tourné ?).

Mais surtout la nature eminemment politique du choix de ces moines qui, contre l’avis de leur autorites ecclesiastiques et du gouvernement francais, acceptent implicitement de soigner des terroristes qui viennent par ailleurs d’égorger a quelques kilometres de leur monastere 12 ouvriers croates (chretiens) …

Françalgerie : crimes et mensonges d’Etats

Histoire secrete, de la guerre d’independance a la « troisieme guerre » d’algerie

Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire

Extrait du chapitre 25

L’assassinat des moines de Tibhirine

Au printemps 1996, l’enlèvement – suivi de leur assassinat – de sept moines trappistes français du monastère de Tibhirine (situé près de Médéa, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger) va contribuer à discréditer le président Zéroual et ses discours sur le caractère « résiduel » du terrorisme algérien. En frappant la chrétienté dans ce qu’elle a de plus symbolique, l’assassinat des moines traumatise la France, « fille aînée de l’Église », discrédite les islamistes et permet de remobiliser l’Occident en faveur de l’option éradicatrice un temps menacée par la signature de la plate-forme de Rome. L’opération permet enfin de débarrasser la région de Médéa, théâtre d’une très sale guerre, de témoins gênants pour l’armée.

Assumé médiatiquement par le GIA de Djamel Zitouni, l’homme du DRS, l’enlèvement des moines visait surtout, selon Abdelkader Tigha, ancien sous-officier du DRS au CTRI de Blida et témoin direct d’une partie de l’opération, à « intoxiquer l’opinion internationale, et en particulier la France », afin que son soutien ne faiblisse pas face à la « barbarie islamiste ». Si l’affaire conserve encore aujourd’hui certains de ses mystères, plusieurs témoignages déterminants permettent de mieux en comprendre les tenants et les aboutissants.

Les moines dérangent

Tout commence en 1992. Après le coup d’État, des maquis islamistes commencent à se constituer dans la région de Médéa. Un an plus tard, l’armée multiplie bombardements au napalm et ratissages dans la région. Malgré eux, comme on l’a vu (voir supra , chapitre 21), les moines deviennent témoins de la sale guerre que l’armée mène contre les islamistes. Ils dérangent d’autant plus les patrons de la lutte antiterroriste qu’au lieu de dénoncer les maquisards islamistes blessés qui se présentent au monastère, ils les soignent et les protègent discrètement, comme leurs prédécesseurs avaient déjà soigné et protégé les maquisards de l’ALN lors de la précédente guerre d’Algérie : « Quand les frères de la montagne nous demandaient si on pouvait les soigner, se souvient le frère Jean-Pierre Schumarer, portier du monastère et miraculeusement réchappé de l’enlèvement, on leur disait : « On ne regarde pas les cartes d’identité, on ne regarde pas qui vous êtes, mais si vous venez, venez avec les autres [19] . » On les reconnaissait assez facilement, ils avaient généralement une djellaba et ils étaient armés, ils cachaient leurs armes dans une sacoche [20] . »

Pour les autorités, engagées dans un terrible combat contre les maquis islamistes de la région, l’attitude des moines est évidemment inacceptable : « On savait pertinemment qu’ils soignaient des terroristes, révèle aujourd’hui Abdelkader Tigha. On aurait voulu les arrêter, mais arrêter des moines, des religieux, cela aurait fait scandale. Et puis, quelle infraction pouvait-on leur mettre sur le dos ? Assistance à un groupe armé ? C’était des moines ! Il fallait se débarrasser d’eux, or ils ne voulaient pas partir [21] . »

À partir de 1993, les autorités vont tenter de faire partir les moines en jouant sur la peur du GIA. Le 17 novembre, suite à l’enlèvement des époux Thévenot, la wilaya (préfecture) de Médéa convoque ainsi le prieur du monastère, Christian de Chergé, pour lui demander d’accepter le déploiement d’une garde de police et de ne plus ouvrir le monastère aux malades se présentant de nuit. Acceptant cette seconde exigence, Christian refuse la garde de police, ce qui provoque la colère du wali (préfet). Le 15 décembre, alors que les moines s’apprêtent comme d’habitude à recevoir pour Noël les techniciens croates du chantier voisin de Tamesguida, ils apprennent avec effroi que la nuit précédente, quatorze d’entre eux ont été enlevés et égorgés méthodiquement par un commando de cinquante hommes armés et cagoulés. Attribué officiellement au GIA, ce terrible massacre commis à quelques kilomètres du monastère bouleverse les compagnons de Christian. À la grande satisfaction des autorités algériennes, la majorité d’entre eux envisagent désormais de quitter Tibhirine.

Quelques jours après la tuerie, le wali de Médéa convoque à nouveau le patron des moines. Il lui rappelle que les autorités souhaitent installer des hommes armés au monastère (situé sur une colline, celui-ci permet d’observer la région) et lui propose que les moines quittent Tibhirine pour un lieu d’accueil au centre-ville de Médéa (selon Mireille Duteil, le wali aurait même proposé au prieur que les moines prennent des « vacances en France », pour éviter un « suicide collectif » [22] ). Mais malgré ces très fortes pressions et le fait que la majorité de ses frères envisagent désormais de céder aux autorités, Christian de Chergé refuse toujours de partir. Il continue également à refuser que des gardes armés s’installent au monastère, n’acceptant qu’une « amélioration de la ligne téléphonique », une étrange exigence formulée par le wali .

La nuit de Noël 1993, quelques jours après ce bras de fer entre Christian de Chergé et le préfet de Médéa, des hommes en armes débarquent au monastère, provoquant un début de panique chez les moines. Le chef du groupe affirme être Sayah Attia, l’émir local du GIA. Il demande à Christian de soigner les terroristes blessés dans la montagne, de fournir des médicaments et de l’argent aux combattants. Le prieur refuse calmement une partie des demandes, expliquant notamment que frère Luc, le médecin, est trop vieux pour crapahuter dans la montagne et que la communauté n’est pas riche. Mais il accepte que des médicaments soient donnés aux malades qui viennent au monastère et il promet que si des islamistes blessés se présentent, ils seront soignés.

« Les frères en prirent acte, racontera plus tard Ali Benhadjar, l’un des membres du groupe armé présent cette nuit-là à Tibhirine. Et le cheikh Attia leur donna l’ aman , c’est-à-dire le serment qu’ils ne seraient pas agressés et que les moudjahidines ou le peuple ne leur feraient aucun mal tant qu’ils seraient fidèles à leur promesse de coopérer avec nous [23] . » Les hommes de Sayah Attia promettent alors de revenir et conviennent d’un mot de passe : « Monsieur Christian ». En partant, ils serrent les mains des moines. « Certains parmi nous gardèrent une certaine gêne en pensant que les mains avaient peut-être été celles qui avaient égorgé les Croates, nos frères », se souvient Jean-Pierre [24] .

Suite à cette visite, les moines hésitent, puis décident de ne pas prévenir le wali . Mais trois jours plus tard, celui-ci convoque à nouveau père Christian. Étrangement au courant de la venue du groupe de Sayah Attia à Tibhirine, il est exaspéré que le prieur du monastère refuse toujours la protection de l’armée. Fin février 1994, devant son entêtement, le ministère algérien des Affaires étrangères écrit directement à la nonciature du Vatican à Alger, ainsi qu’à l’ambassade de France, pour leur demander la « fermeture momentanée du monastère ». Se plaignant de l’attitude de Christian de Chergé, les autorités algériennes lui reprochent d’avoir, après la visite de Sayah Attia, « accepté unanimement de prodiguer des s

soins aux terroristes »

Mi-mars 1994, les moines apprennent que Sayah Attia, l’islamiste qui les avait assurés de sa protection, a été tué par l’armée [26] .

Quelques mois plus tard, n’ayant toujours pas obtenu la fermeture du monastère, l’armée envoie un lieutenant et dix hommes armés à Tibhirine. Ils demandent qu’on mette une pièce et un téléphone à leur disposition et affirment : « Nous allons tirer des coups de feu toutes les heures pour montrer que nous sommes là. » Christian est obligé de leur prêter un téléphone portatif, mais bizarrement, les soldats ne restent que quarante-huit heures [27] . Malgré la pression qui s’accentue sur lui et ses frères,

Christian de Chergé refuse toujours de céder aux autorités. Tout au long de l’année 1994, on l’a vu, il soutient même discrètement le processus de paix qui va conduire à la signature de la plate-forme de Rome.

, le prieur de Tibhirine continue à multiplier les déclarations de sympathie à l’égard des « frères de la montagne », ces maquisards islamistes implantés près de Tibhirine : « Il disait, avec un jeu de mots périlleux : « J’affiche cette différence : je viens de la montagne » », raconte le père Armand Veilleux, procureur général de l’ordre des moines cisterciens trappistes en 1996 [30] .

Le DRS enlève les moines

Le 24 mars 1996, les événements s’accélèrent. En poste au Centre territorial de recherches et d’investigation (CTRI) de Blida, l’adjudant Abdelkader Tigha voit débarquer dans sa caserne Mouloud Azzout, un des principaux collaborateurs de Djamel Zitouni. Alors que d’habitude, les contacts entre lui et ses officiers traitants du DRS se déroulent discrètement dans un appartement de la ville, cette fois, Azzout passe la nuit au CTRI : « Par souci de discrétion, on avait fait changer la garde, révèle aujourd’hui Tigha. Les soldats avaient été remplacés par des sous-officiers. Étant proche du colonel M’henna Djebbar [le patron du CTRI], j’ai pu discuter avec Azzout et il m’a révélé l’existence d’un projet d’enlèvement des moines. Lui, il n’était pas très chaud pour les conduire dans les maquis, mais on lui a dit qu’il était impensable de les garder au CTRI [31] . »

Le lendemain à 9 heures, « le général Smaïl Lamari arrive à bord de sa Lancia blindée pour voir personnellement Azzout [32]  ». D’après Tigha, la rencontre entre le bras droit de Zitouni et le numéro deux du DRS dure environ deux heures et elle se déroule en présence du colonel Achour Boukachabia, patron du Service de contre-intelligence (SDCI), du capitaine Omar Merabet, directeur de cabinet de Smaïn et du colonel M’henna Djebbar, qui met ce jour-là le centre de Blida en état d’alerte. Également présents à la réunion, les capitaines Abdelhafid Allouache, chef du service de coordination opérationnelle du CTRI, et Hachemi Yahia Bey, dit « Torki », un officier spécialiste des coups tordus déjà impliqué dans l’assassinat du président Boudiaf (voir supra , chapitre 15).

Le soir, deux camionnettes J5 banalisées – utilisées habituellement pour les opérations d’arrestations – sont préparées : « J’ai demandé à un collègue : « Où va-t-on ? », raconte Tigha. « Mission spéciale à Médéa. » Dans la nuit du 26 au 27 mars, vers une heure du matin, un commando composé d’officiers du CTRI de Blida prend donc la route de Tibhirine. D’après Tigha, il était commandé par le capitaine « Torki » Yahia Bey : « C’est lui qui dirigeait les opérations. Il y avait aussi Malek Hanouchi, dit « Reda », le capitaine Saïd Boukeskes, ex-pilote qui avait rallié le DRS (c’était l’adjoint du chef de la police judiciaire du CTRI, le commandant Mami H’mida, alias « Djamel »), et des éléments de la police judiciaire. « Torki », qui est mon ami, m’a tout raconté de l’affaire Boudiaf et de l’enlèvement des moines [33] . »

Cette nuit-là, les moines sont réveillés en pleine nuit par des hommes armés. D’après Jean-Pierre Schumarer, le portier du monastère, ils ressemblaient à des « frères de la montagne », autrement dit des islamistes. Persuadé qu’ils ne représentent aucun danger pour ses frères, Schumarer ne s’alarme pas : « explique-t-il aujourd’hui [34] . Mais alors qu’il se recouche, les ravisseurs emmènent sept de ses compagnons [35] . Il ne les reverra jamais.

Au même moment, des islamistes de la région recherchés par l’armée sont eux aussi enlevés, voire assassinés. Quelques heures plus tard, alors qu’il fait encore nuit, Abdelkader Tigha voit revenir les fourgons J5 à la caserne de Blida : « On croyait à une arrestation de terroristes. C’était malheureusement les sept moines qui venaient d’être kidnappés. Comme j’étais proche de M’henna Djebbar, le patron du CTRI, j’ai pu entrer dans la détention. Je les ai vus de loin, ils avaient des robes noires et on leur avait revêtu la tête avec des cagoules. Mes collègues m’ont dit que c’était les sept chrétiens de Médéa – en arabe, on dit massihi . Ils ont été interrogés par Mouloud Azzout. Le lendemain soir, il les a fait remonter dans les J5 et ils ont quitté le CTRI de la même façon qu’ils étaient arrivés [36] . »

Ce jour-là, les vrais islamistes de Médéa, et notamment l’émir Ali Benhadjar, qui avait refusé quelques mois auparavant d’enlever les moines pour le compte de Zitouni, font afficher en ville des tracts condamnant l’enlèvement des moines et l’assassinat de certains des leurs. Pour Jean-Pierre Schumarer, il est clair que les islamistes locaux n’étaient pas impliqués dans l’opération : « Nous, on était sûrs que ce n’était pas ceux du voisinage. Ils nous aimaient bien, leurs familles nous connaissaient, elles leur disaient de nous épargner [37] . »

Dans la matinée, le frère Schumarer se rend à la gendarmerie de Médéa, mais il est surpris par l’apathie des autorités : « On n’a pas eu le sentiment que le commandant bougeait, qu’il donnait des ordres pour faire des recherches. Il n’avait pas l’air surpris de l’enlèvement. Les gendarmes ne sont venus au monastère qu’en fin d’après-midi [38] . »

Dans les heures qui suivent, l’ambassadeur de France, Michel Lévêque, se rend également à Médéa. Sa seule hâte, c’est de voir Jean-Pierre et Amédée, les deux seuls moines à avoir échappé au rapt, quitter la région. Au Quai d’Orsay, une cellule de crise se met en place autour de Hubert Colin de Verdières, directeur de cabinet de Hervé de Charette.

Le lendemain de leur enlèvement, les moines sont discrètement transférés du CTRI de Blida vers les hauteurs de la ville, puis au poste de commandement de Djamel Zitouni, au lieu-dit Tala-Acha [39] . Quelques jours plus tard, Jean-Pierre Schumarer recueille un témoignage troublant de la part d’un habitant du secteur : « Il m’a dit que les frères avaient été faits prisonniers avec des gens de l’Armée islamique du salut. Il m’a même dit que l’un des détenus islamistes était parvenu à s’échapper et à prévenir la gendarmerie. Mais là, on l’a mis en prison. » Crucial et aujourd’hui recoupé, ce témoignage prouve que les ravisseurs des moines avaient également enlevé des islamistes de la région [40] .

Quelques jours plus tard, ils demandent aux sept religieux de décliner leur identité devant un magnétophone et d’affirmer qu’ils sont entre les mains de ravisseurs islamistes. Mais quand arrive son tour, le frère Luc, médecin du monastère, semble réticent à répéter ce qu’on lui demande de dire : « Je suis frère Luc, du monastère de Tibhirine, et me trouve en otage avec mes collègues. par la. – comment cela s’appelle ? – djamaâ islamiya [41] . » Le frère Luc a-t-il compris qu’il était entre les mains de terroristes liés au DRS ? A-t-il tenté de le signifier discrètement ? Pour Armand Veilleux, supérieur des trappistes, l’anecdote est révélatrice : « Luc avait un formidable sens de l’humour. Deux semaines avant l’enlèvement, il avait déclaré qu’il n’avait pas peur du GIA et que s’il lui arrivait quelque chose, ce serait l’armée [42] . »

Mais à l’époque, à l’exception de Jean-Pierre Schumarer et peut-être du frère Luc, bien peu d’observateurs se doutent que les ravisseurs agissent pour le compte du DRS. Seul le père Armand Veilleux, envoyé en Algérie par l’ordre des trappistes au lendemain de l’enlèvement, se pose des questions. Dès son arrivée à Alger, il se sent tenu à l’écart par l’archevêque d’Alger, Mgr Henri Tessier, et Michel Lévêque, l’ambassadeur de France, qui participent pourtant à une cellule de crise : « Au bout de deux semaines, j’ai dit à Michel Lévêque que soit les services français me mentaient, soit ils étaient incompétents », se souvient l’ancien procureur général des trappistes. « Lévêque m’a dit qu’il comprenait que les moines aient souhaité rester en Algérie, mais il m’a également rappelé que le gouvernement français avait demandé à ses ressortissants de quitter le pays et que quand il arrive des choses comme l’enlèvement, entraient en cause des impératifs qui n’étaient plus de son ressort. Un mois plus tard, un ambassadeur de France en Italie m’a redit la même chose. »

Quand Armand Veilleux demande à l’ambassadeur de France si l’armée algérienne n’est pas responsable de l’enlèvement, ce dernier lève les bras au ciel : « Il m’a dit qu’on allait bientôt recevoir une lettre du commanditaire, quand il aurait « reçu » les moines. Il m’a dit que grâce à des hélicoptères équipés de systèmes détecteurs de chaleur, on pouvait les suivre et qu’ils avançaient très lentement dans la montagne. Il m’a dit qu’on allait bientôt pouvoir négocier [43] . » À l’évocation de cette anecdote sur les détecteurs de chaleur, le lieutenant Tigha, alors en poste à Blida, ne peut réprimer un sourire : « On avait raconté n’importe quoi aux Français ! En fait, on savait pertinemment ce qui se passait avec les hommes de Zitouni. On écoutait toutes leurs conversations radio [44] . »

Les négociations du préfet Marchiani

À partir du mois d’avril, deux réseaux français, l’un au service de Charles Pasqua et l’autre d’Alain Juppé, vont tenter de négocier la libération des moines. Incarné par Jean-Charles Marchiani, le réseau officieux de Charles Pasqua est, on l’a vu, très proche du DRS (voir supra , chapitre 18). Plus officiel, le réseau du Premier ministre Alain Juppé s’appuie sur la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) qui n’a, elle, aucune complaisance pour le régime algérien [45] .

Parti pour Alger quelques jours après l’enlèvement des moines, Jean-Charles Marchiani y aurait rencontré les généraux Touati et Nezzar, passablement furieux contre le gouvernement d’Alain Juppé : « Certains généraux algériens voulaient faire payer à Paris les prises de position d’Alain Juppé assez critiques à leur égard à propos des droits de l’homme, raconte Roger Faligot. En outre, ils n’avaient pas apprécié que le ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, ait laissé entendre (non sans raison) que les services spéciaux algériens aient pu téléguider certains attentats en 1995 [46] . »

« À l’époque, nos services étaient en colère contre les vôtres, confirme aujourd’hui l’ex-adjudant Tigha. Début 1996, une brigade de surveillance du CTRI de Blida envisageait même l’enlèvement d’un haut fonctionnaire de l’ambassade de France. Ils l’ont suivi pendant un mois, puis le projet fut abandonné en raison de risques trop importants. C’est alors qu’un de mes collègues, le capitaine Abdelhafid Allouache, a proposé l’enlèvement des moines [47] . »

Hallucinant, ce scénario rappelle étrangement celui de l’enlèvement des Thévenot, organisé fin 1993 avec l’aval de Jean-Charles Marchiani pour forcer le gouvernement français à soutenir l’option éradicatrice (voir supra , chapitre 18).

Dans l’affaire des moines, Marchiani aurait également joué un rôle déterminant : selon son propre témoignage, il aurait contacté de hauts responsables du DRS, puis serait « parvenu à entrer en contact avec Djamel Zitouni » pour engager la France dans un « deal » destiné à faire libérer les trappistes. L’ancien collaborateur de Charles Pasqua affirme même avoir promis aux « patrons du GIA » un « versement de fonds » ainsi que l’« élargissement de certains prisonniers islamistes détenus en France ». Suite à ces promesses, un « terrain d’entente » aurait été trouvé en vue de la « libération des sept religieux » [48] – scénario qui nous a été confirmé par l’entourage de Jean-Charles Marchiani et de Charles Pasqua à Paris, en octobre 2002. Mais pour avoir une chance de convaincre Paris d’avaliser son « deal » avec les ravisseurs, Marchiani doit prouver que les otages sont toujours en vie. Le 16 avril, un premier fax confirme que les moines sont vivants et annonce l’envoi d’un émissaire : « Si vous tenez à la vie des moines, ne touchez pas à l’émissaire et ne le remettez pas aux traîtres [49] . »

Le 18 avril, un communiqué signé « Abou Abderrahmane Amine » (pseudo-de Djamel Zitouni) est apposé dans les villages proches de Tibhirine [50] . Publié le lendemain à Londres par le quotidien El-Hayat , ce

texte, à l’évidence beaucoup trop érudit pour avoir pu être écrit par le simple vendeur de poulets qu’était Zitouni [51] , est adressé à la France et à Jacques Chirac. Revendiquant officiellement, mais laborieusement, l’enlèvement des moines, il critique l’« entêtement de Mitterrand et Balladur » lors du détournement de l’Airbus d’Air France en décembre 1994, affirme que cet entêtement a abouti à ce que les pirates égorgent et tuent certains passagers, et formule à Paris la même revendication « paravent » que lors du rapt des Thévenot, en octobre 1993, et lors du détournement de l’Airbus : la libération d’Abdelhak Layada, cet ancien « émir national » du GIA détenu depuis 1993 en Algérie (voir supra , chapitre 14). En plus de Layada, les ravisseurs demandent la libération d’autres membres du GIA détenus, eux, en France, mais sans communiquer leurs noms : « Nous voulons d’abord connaître votre décision. » Se terminant par la phrase « Si vous libérez, nous libérerons, et si vous refusez, nous égorgerons », ce communiqué semble exiger de Paris la confirmation d’un mystérieux « deal ».

« Le communiqué du 18 avril, c’était nous, affirme aujourd’hui l’ex-adjudant du DRS Abdelkader Tigha. On a fait semblant de revendiquer des échanges de prisonniers et la libération de Layada, car cela crédibilisait le scénario. Mais le vrai but de l’enlèvement, c’était de discréditer le GIA. Nous voulions obtenir le soutien de la France, de l’armement, du matériel sophistiqué. À l’époque, on était sous embargo. On voulait aussi discréditer le GIA auprès de la communauté chrétienne, qui avait signé en janvier 1995 un pacte contre nous : les accords de Rome. Il fallait ramener cette communauté chrétienne à nous soutenir [52] . »

Le 30 avril, l’émissaire annoncé par le GIA se présente effectivement à l’ambassade de France à Alger et remet à un colonel de la DGSE l’original du communiqué signé de Zitouni ainsi qu’une cassette audio prouvant que les moines sont bien vivants.

C’est à partir de là que l’affaire aurait dérapé, sans que l’on connaisse encore avec exactitude les circonstances de l’assassinat des moines. Selon des informations communiquées à l’époque à l’adjudant Tigha par certains de ses chefs, les trappistes auraient été raflés aux hommes de Zitouni par un autre responsable du GIA authentiquement islamiste, lui, qui les aurait exécutés par cruauté. Mais d’après notre enquête, la vraie raison de l’assassinat des moines est plutôt à rechercher dans l’attitude des autorités françaises de l’époque.

Pour la première fois, le gouvernement d’Alain Juppé aurait en effet décidé de ne pas céder au chantage du GIA, quels qu’en soient les commanditaires, comme le confirmera Hervé Guitton dans son livre publié en 2001 (lequel, par ailleurs, passe entièrement sous silence le fait que le GIA était contrôlé par le DRS) : « Paris a donné la priorité de l’action à la DGSE, qui a pour ordre de travailler à l’insu des Algériens et d’entrer en contact avec des interlocuteurs du GIA [53] . » Tout en faisant mine d’envisager une négociation avec Djamel Zitouni [54] , la DGSE aurait en fait préparé dans son dos une opération militaire pour faire libérer les moines. Après la visite de l’émissaire des ravisseurs à l’ambassade de France, les militaires français seraient ainsi parvenus à faire discrètement livrer aux trappistes un colis contenant des émetteurs radios destinés à faciliter leur exfiltration par hélicoptère [55] .

L’assassinat

Manifestement élaboré sur ordre du gouvernement et avec l’aval de l’Élysée [56] , ce projet d’intervention présentait l’inconvénient de faire peu de cas de la souveraineté de l’État algérien. Plus grave, il court-circuitait les négociations mises en place par Jean-Charles Marchiani et ses amis du DRS, auxquels la manouvre de la DGSE n’aurait pas échappé : « Les Algériens ont su qu’un émissaire était venu à l’ambassade de France et qu’il avait même été raccompagné en ville par les services français, expliquait en 1998 Yves Bonnet, ancien patron de la DST, qui rendit visite à son ami Smaïl Lamari juste avant la mort des moines, mais aussi quelque temps après. Je crois qu’ils n’ont pas apprécié le procédé, c’est clair. Je suis convaincu que si Rondot [le général Philippe Rondot, très proche du DRS], qui avait la confiance des Algériens, avait pu être associé à cette négociation, les choses auraient pu évoluer de manière complètement différente [57] . »

« On ne voulait pas qu’un contact direct s’établisse entre Zitouni et la France car sinon, ils auraient compris toute l’affaire, nous a confirmé Abdelkader Tigha en 2003 [58] . »

Irrités par l’attitude de la DGSE, les patrons du DRS et Jean-Charles Marchiani ne sont pas au bout de leurs surprises. Le 9 mai, alors qu’il se croit manifestement toujours soutenu par Paris et qu’il met au point les derniers détails de la libération des moines, le préfet du Var va être spectaculairement désavoué par le gouvernement français. Ce jour-là, il est contacté par le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré, qui lui indique qu’au conseil des ministres, Alain Juppé a ordonné qu’il cesse « toute tractation relative aux moines de Tibhirine ». Dans l’après-midi, Yves Doutriaux, porte-parole du Quai d’Orsay, confirme : « Le préfet du Var exerce ses responsabilités dans son département et n’a pas à connaître de ce dossier. Il ne s’est pas rendu à Alger ces derniers temps et n’a pas reçu d’émissaires algériens. »

Douze jours après ce terrible désaveu, le 21 mai 1996, un nouveau communiqué du GIA est rendu public, annonçant l’exécution des otages : « Le président français et son ministère des Affaires étrangères ont annoncé qu’il n’y aurait ni dialogue ni réconciliation avec le GIA. Ainsi, ils ont rompu le processus et nous avons donc coupé la tête des sept moines [59] . » Immédiatement dénoncé par l’ensemble de la communauté musulmane [60] , cet étrange communiqué accuse Paris d’avoir refusé de négocier.

têtes ont été retrouvées près de Médéa, à 300 mètres d’un barrage de l’armée.

«

Pendant le trajet, nous a expliqué Armand Veilleux, l’ambassadeur m’a dit qu’il allait me dire un secret : je ne verrais que les têtes, mais il ne faudrait pas le dire. »

Le jour de l’enterrement, les cercueils des moines, qui ne contiennent en effet que leurs têtes, sont donc lestés avec du sable pour que personne ne s’en aperçoive.

Mi-juillet 1996, les autorités algériennes affirment que le chef du GIA a été tué dans les maquis. En réalité, son élimination serait survenue dès le mois de mai, à l’instigation du DRS : « Il tomba dans une embuscade tendue par un groupe de l’AIS dirigé par Gasmi Ahmed, alias Yahia Guermouh, affirme Abdelkader Tigha. On lui avait dit que Zitouni se déplacerait dans son secteur à bord d’une Toyota 4/4 blanche. Il fallait l’éliminer, car il était devenu un témoin gênant [64]

La vérité, à ce jour, reste encore à établir sur les conditions exactes de la mort des moines trappistes. Ce qui ne fait pas de doute, en revanche, c’est l’organisation de leur enlèvement par le DRS [69] . Et il est hautement probable que, dès lors que la « négociation » engagée par les « réseaux Pasqua » avait été désavouée par Alain Juppé, les chefs du DRS ne pouvaient laisser la DGSE réussir à libérer les moines : cela n’aurait pu se faire sans que soit révélée la mainmise du DRS sur le GIA. Les moines l’avaient nécessairement compris, ils devaient disparaître. De même que Djamel Zitouni, qui en savait trop. [.]

Le mystérieux assassinat de Mgr Pierre Claverie

Le 1 er  août 1996, alors qu’il rentre chez lui plus tôt que prévu après un entretien orageux avec Hervé de Charrette au sujet de l’assassinat des moines de Tibhirine, Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, est tué dans un attentat à la bombe. Fait étrange : seuls les services de sécurité algériens, qui viennent de l’aider à trouver une place dans l’avion d’Oran, savaient qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui plus tôt que prévu. Autre fait troublant : la rue à proximité de laquelle survient l’explosion a été évacuée quelque temps avant l’attentat, comme si certains services savaient qu’une opération allait avoir lieu. Même les gardes habituellement postés devant l’évêché auraient été rappelés avant l’attentat [70] .

À l’évidence, les assassins de Pierre Claverie ont donc bénéficié d’importantes complicités officielles : « Soit les islamistes sont au sommet de l’État et connaissent l’itinéraire des personnes protégées, soit ils ont un armement assez sophistiqué pour faire péter un immeuble au cour d’une ville quadrillée », raille aujourd’hui Bruno Etienne, qui ne croit pas à la thèse d’un attentat islamiste [71] . L’affaire est d’autant plus étrange que quelques semaines avant son assassinat, Claverie avait reçu la visite d’un agent de la préfecture d’Oran lui communiquant des documents prouvant qu’il avait été très étroitement surveillé par la Sécurité militaire quelques années auparavant : « Claverie était bouleversé par cette affaire, révèle aujourd’hui Anna Bozzo, une universitaire italienne spécialiste de l’Algérie. Cela signifiait que les services algériens savaient tout, espionnaient tout. Il m’a dit être inquiet [72] . »

« Claverie s’est dit que si on lui communiquait ces documents, c’était pour lui délivrer un message, lui dire : « Attention, vous êtes sur écoute, maintenant » », renchérit le père Armand Veilleux. Quelques jours avant l’attentat, le chauffeur de Pierre Claverie lui révèle que des hommes du DRS d’Oran lui ont ordonné de leur transmettre chaque jour son emploi du temps et le trajet de ses déplacements : « Après l’attentat, on retrouvera d’ailleurs dans la poche du chauffeur de l’évêque le numéro de téléphone du siège de la Sécurité militaire d’Oran », raconte aujourd’hui un spécialiste de l’Algérie [73] .

En 1998, l’adjudant Abdelkader Tigha, alors en poste au Centre principal des opérations du DRS à Hydra, recueille les confidences de ses collègues à propos de l’affaire Claverie : « J’ai appris qu’en juillet 1996, l’adjudant Yazid Boulafaâ, un officier du DRS surnommé « Kamel Dynamite » en raison de ses compétences en matière d’explosifs et en confection de bombes en tout genre, avait été envoyé à Oran. À son retour à Alger, deux mois plus tard, certains cadres du service commencèrent à se poser des questions sur la mission qu’il avait pu effectuer sur place. Il a alors disparu de la circulation. Officiellement, il avait décidé de rallier le GIA dans la région d’Alger. Mais je pense que cette explication, qui venait de Smaïl Lamari, était destinée à tromper les cadres du DRS qui se posaient trop de questions [74] . »

À en croire ces témoignages, l’assassinat de Pierre Claverie a donc très vraisemblablement été organisé par le DRS. Reste à comprendre pourquoi. D’après l’émir Ali Benhadjar, l’évêque d’Oran, qui était très proche des moines de Tibhirine, soupçonnait les services algériens de s’être rendus complices de leur assassinat : « Nous savons qui a tué ou commandité la mort des sept moines », a-t-il même déclaré au ministre Hervé de Charrette quelques heures avant son assassinat [75] . Ce serait donc parce qu’il risquait de devenir trop bavard que Pierre Claverie fut assassiné.

Mais son meurtre permit aussi d’envoyer un message fort à la France. En cet été 1996, la défiance n’avait jamais été aussi grande entre Alain Juppé et les barons du régime algérien, de plus en plus perçus comme les dirigeants d’un État terroriste : « La France n’oubliera jamais la mort des moines », déclare Hervé de Charrette après l’affaire de Tibhirine. Le 1 er  août 1996, sa visite à Alger se déroule dans une atmosphère glaciale, comme si la France voulait éviter à tout prix qu’elle puisse apparaître comme un signe de soutien au régime : « Paris avait jugé préférable qu’elle s’accomplisse au cour de l’été, en dehors de toute publicité », confirmera Lucile Schmid [76] .

En janvier 1997, Hervé de Charrette indique devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée qu’après le détournement de l’Airbus d’Air France, les attentats de Paris et l’assassinat des moines de Tibhirine, le gouvernement d’Alain Juppé avait secrètement décidé de prendre ses distances à l’égard de la stratégie éradicatrice en cours à Alger : « Les autorités algériennes tentaient d’entraîner la France dans un soutien qu’elle ne souhaitait pas leur apporter. [.] La France ne va pas se laisser entraîner dans ce conflit et c’est au peuple algérien de décider de son destin [77] . »

A posteriori , l’assassinat de l’évêque d’Oran, le jour même de la visite à Alger du ministre français des Affaires étrangères apparaît donc bien comme un nouveau signal envoyé par le clan éradicateur aux autorités françaises pour les contraindre à soutenir leur politique. Quant au président Zéroual, il est évidemment affaibli par cet attentat spectaculaire qui choque les Français et qui prouve que, contrairement à ce qu’il affirme, le terrorisme est loin d’être « résiduel ». Fin 1996, le clan présidentiel tente malgré tout de reprendre l’initiative.

Extrait du chapitre 25

L’assassinat des moines de Tibhirine

Au printemps 1996, l’enlèvement – suivi de leur assassinat – de sept moines trappistes français du monastère de Tibhirine (situé près de Médéa, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger) va contribuer à discréditer le président Zéroual et ses discours sur le caractère « résiduel » du terrorisme algérien. En frappant la chrétienté dans ce qu’elle a de plus symbolique, l’assassinat des moines traumatise la France, « fille aînée de l’Église », discrédite les islamistes et permet de remobiliser l’Occident en faveur de l’option éradicatrice un temps menacée par la signature de la plate-forme de Rome. L’opération permet enfin de débarrasser la région de Médéa, théâtre d’une très sale guerre, de témoins gênants pour l’armée.

Assumé médiatiquement par le GIA de Djamel Zitouni, l’homme du DRS, l’enlèvement des moines visait surtout, selon Abdelkader Tigha, ancien sous-officier du DRS au CTRI de Blida et témoin direct d’une partie de l’opération, à « intoxiquer l’opinion internationale, et en particulier la France », afin que son soutien ne faiblisse pas face à la « barbarie islamiste ». Si l’affaire conserve encore aujourd’hui certains de ses mystères, plusieurs témoignages déterminants permettent de mieux en comprendre les tenants et les aboutissants.

Les moines dérangent

Tout commence en 1992. Après le coup d’État, des maquis islamistes commencent à se constituer dans la région de Médéa. Un an plus tard, l’armée multiplie bombardements au napalm et ratissages dans la région. Malgré eux, comme on l’a vu (voir supra , chapitre 21), les moines deviennent témoins de la sale guerre que l’armée mène contre les islamistes. Ils dérangent d’autant plus les patrons de la lutte antiterroriste qu’au lieu de dénoncer les maquisards islamistes blessés qui se présentent au monastère, ils les soignent et les protègent discrètement, comme leurs prédécesseurs avaient déjà soigné et protégé les maquisards de l’ALN lors de la précédente guerre d’Algérie : « Quand les frères de la montagne nous demandaient si on pouvait les soigner, se souvient le frère Jean-Pierre Schumarer, portier du monastère et miraculeusement réchappé de l’enlèvement, on leur disait : « On ne regarde pas les cartes d’identité, on ne regarde pas qui vous êtes, mais si vous venez, venez avec les autres [19] . » On les reconnaissait assez facilement, ils avaient généralement une djellaba et ils étaient armés, ils cachaient leurs armes dans une sacoche [20] . »

Pour les autorités, engagées dans un terrible combat contre les maquis islamistes de la région, l’attitude des moines est évidemment inacceptable : « On savait pertinemment qu’ils soignaient des terroristes, révèle aujourd’hui Abdelkader Tigha. On aurait voulu les arrêter, mais arrêter des moines, des religieux, cela aurait fait scandale. Et puis, quelle infraction pouvait-on leur mettre sur le dos ? Assistance à un groupe armé ? C’était des moines ! Il fallait se débarrasser d’eux, or ils ne voulaient pas partir [21] . »

À partir de 1993, les autorités vont tenter de faire partir les moines en jouant sur la peur du GIA. Le 17 novembre, suite à l’enlèvement des époux Thévenot, la wilaya (préfecture) de Médéa convoque ainsi le prieur du monastère, Christian de Chergé, pour lui demander d’accepter le déploiement d’une garde de police et de ne plus ouvrir le monastère aux malades se présentant de nuit. Acceptant cette seconde exigence, Christian refuse la garde de police, ce qui provoque la colère du wali (préfet). Le 15 décembre, alors que les moines s’apprêtent comme d’habitude à recevoir pour Noël les techniciens croates du chantier voisin de Tamesguida, ils apprennent avec effroi que la nuit précédente, quatorze d’entre eux ont été enlevés et égorgés méthodiquement par un commando de cinquante hommes armés et cagoulés. Attribué officiellement au GIA, ce terrible massacre commis à quelques kilomètres du monastère bouleverse les compagnons de Christian. À la grande satisfaction des autorités algériennes, la majorité d’entre eux envisagent désormais de quitter Tibhirine.

Quelques jours après la tuerie, le wali de Médéa convoque à nouveau le patron des moines. Il lui rappelle que les autorités souhaitent installer des hommes armés au monastère (situé sur une colline, celui-ci permet d’observer la région) et lui propose que les moines quittent Tibhirine pour un lieu d’accueil au centre-ville de Médéa (selon Mireille Duteil, le wali aurait même proposé au prieur que les moines prennent des « vacances en France », pour éviter un « suicide collectif » [22] ). Mais malgré ces très fortes pressions et le fait que la majorité de ses frères envisagent désormais de céder aux autorités, Christian de Chergé refuse toujours de partir. Il continue également à refuser que des gardes armés s’installent au monastère, n’acceptant qu’une « amélioration de la ligne téléphonique », une étrange exigence formulée par le wali .

La nuit de Noël 1993, quelques jours après ce bras de fer entre Christian de Chergé et le préfet de Médéa, des hommes en armes débarquent au monastère, provoquant un début de panique chez les moines. Le chef du groupe affirme être Sayah Attia, l’émir local du GIA. Il demande à Christian de soigner les terroristes blessés dans la montagne, de fournir des médicaments et de l’argent aux combattants. Le prieur refuse calmement une partie des demandes, expliquant notamment que frère Luc, le médecin, est trop vieux pour crapahuter dans la montagne et que la communauté n’est pas riche. Mais il accepte que des médicaments soient donnés aux malades qui viennent au monastère et il promet que si des islamistes blessés se présentent, ils seront soignés.

« Les frères en prirent acte, racontera plus tard Ali Benhadjar, l’un des membres du groupe armé présent cette nuit-là à Tibhirine. Et le cheikh Attia leur donna l’ aman , c’est-à-dire le serment qu’ils ne seraient pas agressés et que les moudjahidines ou le peuple ne leur feraient aucun mal tant qu’ils seraient fidèles à leur promesse de coopérer avec nous [23] . » Les hommes de Sayah Attia promettent alors de revenir et conviennent d’un mot de passe : « Monsieur Christian ». En partant, ils serrent les mains des moines. « Certains parmi nous gardèrent une certaine gêne en pensant que les mains avaient peut-être été celles qui avaient égorgé les Croates, nos frères », se souvient Jean-Pierre [24] .

Suite à cette visite, les moines hésitent, puis décident de ne pas prévenir le wali . Mais trois jours plus tard, celui-ci convoque à nouveau père Christian. Étrangement au courant de la venue du groupe de Sayah Attia à Tibhirine, il est exaspéré que le prieur du monastère refuse toujours la protection de l’armée. Fin février 1994, devant son entêtement, le ministère algérien des Affaires étrangères écrit directement à la nonciature du Vatican à Alger, ainsi qu’à l’ambassade de France, pour leur demander la « fermeture momentanée du monastère ». Se plaignant de l’attitude de Christian de Chergé, les autorités algériennes lui reprochent d’avoir, après la visite de Sayah Attia, « accepté unanimement de prodiguer des soins aux terroristes » sans « informer les services de sécurité ou la wilaya, par peur des représailles [25]  ».

Mi-mars 1994, les moines apprennent que Sayah Attia, l’islamiste qui les avait assurés de sa protection, a été tué par l’armée [26] . Quelques mois plus tard, n’ayant toujours pas obtenu la fermeture du monastère, l’armée envoie un lieutenant et dix hommes armés à Tibhirine. Ils demandent qu’on mette une pièce et un téléphone à leur disposition et affirment : « Nous allons tirer des coups de feu toutes les heures pour montrer que nous sommes là. » Christian est obligé de leur prêter un téléphone portatif, mais bizarrement, les soldats ne restent que quarante-huit heures [27] . Malgré la pression qui s’accentue sur lui et ses frères, Christian de Chergé refuse toujours de céder aux autorités. Tout au long de l’année 1994, on l’a vu, il soutient même discrètement le processus de paix qui va conduire à la signature de la plate-forme de Rome. Constatant qu’elle est sévèrement critiquée par le régime, Christian de Chergé, plus que jamais défenseur d’un « petit peuple » qu’il juge « méprisé par les autorités », déclarera au printemps 1995 : « Il aura manqué à l’initiative de Sant’Egidio de savoir donner une voix à cette immense foule des « petits » traités par le mépris et dont nous savons le bon sens et la générosité [28] . »

Début 1996, dans une période où les chefs du DRS conservent rancour et défiance à l’égard du Premier ministre français Alain Juppé [29] , le prieur de Tibhirine continue à multiplier les déclarations de sympathie à l’égard des « frères de la montagne », ces maquisards islamistes implantés près de Tibhirine : « Il disait, avec un jeu de mots périlleux : « J’affiche cette différence : je viens de la montagne » », raconte le père Armand Veilleux, procureur général de l’ordre des moines cisterciens trappistes en 1996 [30] .

Le DRS enlève les moines

Le 24 mars 1996, les événements s’accélèrent. En poste au Centre territorial de recherches et d’investigation (CTRI) de Blida, l’adjudant Abdelkader Tigha voit débarquer dans sa caserne Mouloud Azzout, un des principaux collaborateurs de Djamel Zitouni. Alors que d’habitude, les contacts entre lui et ses officiers traitants du DRS se déroulent discrètement dans un appartement de la ville, cette fois, Azzout passe la nuit au CTRI : « Par souci de discrétion, on avait fait changer la garde, révèle aujourd’hui Tigha. Les soldats avaient été remplacés par des sous-officiers. Étant proche du colonel M’henna Djebbar [le patron du CTRI], j’ai pu discuter avec Azzout et il m’a révélé l’existence d’un projet d’enlèvement des moines. Lui, il n’était pas très chaud pour les conduire dans les maquis, mais on lui a dit qu’il était impensable de les garder au CTRI [31] . »

Le lendemain à 9 heures, « le général Smaïl Lamari arrive à bord de sa Lancia blindée pour voir personnellement Azzout [32]  ». D’après Tigha, la rencontre entre le bras droit de Zitouni et le numéro deux du DRS dure environ deux heures et elle se déroule en présence du colonel Achour Boukachabia, patron du Service de contre-intelligence (SDCI), du capitaine Omar Merabet, directeur de cabinet de Smaïn et du colonel M’henna Djebbar, qui met ce jour-là le centre de Blida en état d’alerte. Également présents à la réunion, les capitaines Abdelhafid Allouache, chef du service de coordination opérationnelle du CTRI, et Hachemi Yahia Bey, dit « Torki », un officier spécialiste des coups tordus déjà impliqué dans l’assassinat du président Boudiaf (voir supra , chapitre 15).

Le soir, deux camionnettes J5 banalisées – utilisées habituellement pour les opérations d’arrestations – sont préparées : « J’ai demandé à un collègue : « Où va-t-on ? », raconte Tigha. « Mission spéciale à Médéa. » Dans la nuit du 26 au 27 mars, vers une heure du matin, un commando composé d’officiers du CTRI de Blida prend donc la route de Tibhirine. D’après Tigha, il était commandé par le capitaine « Torki » Yahia Bey : « C’est lui qui dirigeait les opérations. Il y avait aussi Malek Hanouchi, dit « Reda », le capitaine Saïd Boukeskes, ex-pilote qui avait rallié le DRS (c’était l’adjoint du chef de la police judiciaire du CTRI, le commandant Mami H’mida, alias « Djamel »), et des éléments de la police judiciaire. « Torki », qui est mon ami, m’a tout raconté de l’affaire Boudiaf et de l’enlèvement des moines [33] . »

Cette nuit-là, les moines sont réveillés en pleine nuit par des hommes armés. D’après Jean-Pierre Schumarer, le portier du monastère, ils ressemblaient à des « frères de la montagne », autrement dit des islamistes. Persuadé qu’ils ne représentent aucun danger pour ses frères, Schumarer ne s’alarme pas : « Un rapt était inimaginable à cause du médecin, dont les islamistes avaient besoin à Tibhirine », explique-t-il aujourd’hui [34] . Mais alors qu’il se recouche, les ravisseurs emmènent sept de ses compagnons [35] . Il ne les reverra jamais.

Au même moment, des islamistes de la région recherchés par l’armée sont eux aussi enlevés, voire assassinés. Quelques heures plus tard, alors qu’il fait encore nuit, Abdelkader Tigha voit revenir les fourgons J5 à la caserne de Blida : « On croyait à une arrestation de terroristes. C’était malheureusement les sept moines qui venaient d’être kidnappés. Comme j’étais proche de M’henna Djebbar, le patron du CTRI, j’ai pu entrer dans la détention. Je les ai vus de loin, ils avaient des robes noires et on leur avait revêtu la tête avec des cagoules. Mes collègues m’ont dit que c’était les sept chrétiens de Médéa – en arabe, on dit massihi . Ils ont été interrogés par Mouloud Azzout. Le lendemain soir, il les a fait remonter dans les J5 et ils ont quitté le CTRI de la même façon qu’ils étaient arrivés [36] . » Ce jour-là, les vrais islamistes de Médéa, et notamment l’émir Ali Benhadjar, qui avait refusé quelques mois auparavant d’enlever les moines pour le compte de Zitouni, font afficher en ville des tracts condamnant l’enlèvement des moines et l’assassinat de certains des leurs. Pour Jean-Pierre Schumarer, il est clair que les islamistes locaux n’étaient pas impliqués dans l’opération : « Nous, on était sûrs que ce n’était pas ceux du voisinage. Ils nous aimaient bien, leurs familles nous connaissaient, elles leur disaient de nous épargner [37] . »

Dans la matinée, le frère Schumarer se rend à la gendarmerie de Médéa, mais il est surpris par l’apathie des autorités : « On n’a pas eu le sentiment que le commandant bougeait, qu’il donnait des ordres pour faire des recherches. Il n’avait pas l’air surpris de l’enlèvement. Les gendarmes ne sont venus au monastère qu’en fin d’après-midi [38] . »

Dans les heures qui suivent, l’ambassadeur de France, Michel Lévêque, se rend également à Médéa. Sa seule hâte, c’est de voir Jean-Pierre et Amédée, les deux seuls moines à avoir échappé au rapt, quitter la région. Au Quai d’Orsay, une cellule de crise se met en place autour de Hubert Colin de Verdières, directeur de cabinet de Hervé de Charette.

Le lendemain de leur enlèvement, les moines sont discrètement transférés du CTRI de Blida vers les hauteurs de la ville, puis au poste de commandement de Djamel Zitouni, au lieu-dit Tala-Acha [39] . Quelques jours plus tard, Jean-Pierre Schumarer recueille un témoignage troublant de la part d’un habitant du secteur : « Il m’a dit que les frères avaient été faits prisonniers avec des gens de l’Armée islamique du salut. Il m’a même dit que l’un des détenus islamistes était parvenu à s’échapper et à prévenir la gendarmerie. Mais là, on l’a mis en prison. » Crucial et aujourd’hui recoupé, ce témoignage prouve que les ravisseurs des moines avaient également enlevé des islamistes de la région [40] .

Quelques jours plus tard, ils demandent aux sept religieux de décliner leur identité devant un magnétophone et d’affirmer qu’ils sont entre les mains de ravisseurs islamistes. Mais quand arrive son tour, le frère Luc, médecin du monastère, semble réticent à répéter ce qu’on lui demande de dire : « Je suis frère Luc, du monastère de Tibhirine, et me trouve en otage avec mes collègues. par la. – comment cela s’appelle ? – djamaâ islamiya [41] . » Le frère Luc a-t-il compris qu’il était entre les mains de terroristes liés au DRS ? A-t-il tenté de le signifier discrètement ? Pour Armand Veilleux, supérieur des trappistes, l’anecdote est révélatrice : « Luc avait un formidable sens de l’humour. Deux semaines avant l’enlèvement, il avait déclaré qu’il n’avait pas peur du GIA et que s’il lui arrivait quelque chose, ce serait l’armée [42] . »

Mais à l’époque, à l’exception de Jean-Pierre Schumarer et peut-être du frère Luc, bien peu d’observateurs se doutent que les ravisseurs agissent pour le compte du DRS. Seul le père Armand Veilleux, envoyé en Algérie par l’ordre des trappistes au lendemain de l’enlèvement, se pose des questions. Dès son arrivée à Alger, il se sent tenu à l’écart par l’archevêque d’Alger, Mgr Henri Tessier, et Michel Lévêque, l’ambassadeur de France, qui participent pourtant à une cellule de crise : « Au bout de deux semaines, j’ai dit à Michel Lévêque que soit les services français me mentaient, soit ils étaient incompétents », se souvient l’ancien procureur général des trappistes. « Lévêque m’a dit qu’il comprenait que les moines aient souhaité rester en Algérie, mais il m’a également rappelé que le gouvernement français avait demandé à ses ressortissants de quitter le pays et que quand il arrive des choses comme l’enlèvement, entraient en cause des impératifs qui n’étaient plus de son ressort. Un mois plus tard, un ambassadeur de France en Italie m’a redit la même chose. »

Quand Armand Veilleux demande à l’ambassadeur de France si l’armée algérienne n’est pas responsable de l’enlèvement, ce dernier lève les bras au ciel : « Il m’a dit qu’on allait bientôt recevoir une lettre du commanditaire, quand il aurait « reçu » les moines. Il m’a dit que grâce à des hélicoptères équipés de systèmes détecteurs de chaleur, on pouvait les suivre et qu’ils avançaient très lentement dans la montagne. Il m’a dit qu’on allait bientôt pouvoir négocier [43] . » À l’évocation de cette anecdote sur les détecteurs de chaleur, le lieutenant Tigha, alors en poste à Blida, ne peut réprimer un sourire : « On avait raconté n’importe quoi aux Français ! En fait, on savait pertinemment ce qui se passait avec les hommes de Zitouni. On écoutait toutes leurs conversations radio [44] . »

Les négociations du préfet Marchiani

À partir du mois d’avril, deux réseaux français, l’un au service de Charles Pasqua et l’autre d’Alain Juppé, vont tenter de négocier la libération des moines. Incarné par Jean-Charles Marchiani, le réseau officieux de Charles Pasqua est, on l’a vu, très proche du DRS (voir supra , chapitre 18). Plus officiel, le réseau du Premier ministre Alain Juppé s’appuie sur la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) qui n’a, elle, aucune complaisance pour le régime algérien [45] . Parti pour Alger quelques jours après l’enlèvement des moines, Jean-Charles Marchiani y aurait rencontré les généraux Touati et Nezzar, passablement furieux contre le gouvernement d’Alain Juppé : « Certains généraux algériens voulaient faire payer à Paris les prises de position d’Alain Juppé assez critiques à leur égard à propos des droits de l’homme, raconte Roger Faligot. En outre, ils n’avaient pas apprécié que le ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, ait laissé entendre (non sans raison) que les services spéciaux algériens aient pu téléguider certains attentats en 1995 [46] . »

« À l’époque, nos services étaient en colère contre les vôtres, confirme aujourd’hui l’ex-adjudant Tigha. Début 1996, une brigade de surveillance du CTRI de Blida envisageait même l’enlèvement d’un haut fonctionnaire de l’ambassade de France. Ils l’ont suivi pendant un mois, puis le projet fut abandonné en raison de risques trop importants. C’est alors qu’un de mes collègues, le capitaine Abdelhafid Allouache, a proposé l’enlèvement des moines [47] . » Hallucinant, ce scénario rappelle étrangement celui de l’enlèvement des Thévenot, organisé fin 1993 avec l’aval de Jean-Charles Marchiani pour forcer le gouvernement français à soutenir l’option éradicatrice (voir supra , chapitre 18).

Dans l’affaire des moines, Marchiani aurait également joué un rôle déterminant : selon son propre témoignage, il aurait contacté de hauts responsables du DRS, puis serait « parvenu à entrer en contact avec Djamel Zitouni » pour engager la France dans un « deal » destiné à faire libérer les trappistes. L’ancien collaborateur de Charles Pasqua affirme même avoir promis aux « patrons du GIA » un « versement de fonds » ainsi que l’« élargissement de certains prisonniers islamistes détenus en France ». Suite à ces promesses, un « terrain d’entente » aurait été trouvé en vue de la « libération des sept religieux » [48] – scénario qui nous a été confirmé par l’entourage de Jean-Charles Marchiani et de Charles Pasqua à Paris, en octobre 2002. Mais pour avoir une chance de convaincre Paris d’avaliser son « deal » avec les ravisseurs, Marchiani doit prouver que les otages sont toujours en vie. Le 16 avril, un premier fax confirme que les moines sont vivants et annonce l’envoi d’un émissaire : « Si vous tenez à la vie des moines, ne touchez pas à l’émissaire et ne le remettez pas aux traîtres [49] . »

Le 18 avril, un communiqué signé « Abou Abderrahmane Amine » (pseudo-de Djamel Zitouni) est apposé dans les villages proches de Tibhirine [50] . Publié le lendemain à Londres par le quotidien El-Hayat , ce texte, à l’évidence beaucoup trop érudit pour avoir pu être écrit par le simple vendeur de poulets qu’était Zitouni [51] , est adressé à la France et à Jacques Chirac. Revendiquant officiellement, mais laborieusement, l’enlèvement des moines, il critique l’« entêtement de Mitterrand et Balladur » lors du détournement de l’Airbus d’Air France en décembre 1994, affirme que cet entêtement a abouti à ce que les pirates égorgent et tuent certains passagers, et formule à Paris la même revendication « paravent » que lors du rapt des Thévenot, en octobre 1993, et lors du détournement de l’Airbus : la libération d’Abdelhak Layada, cet ancien « émir national » du GIA détenu depuis 1993 en Algérie (voir supra , chapitre 14). En plus de Layada, les ravisseurs demandent la libération d’autres membres du GIA détenus, eux, en France, mais sans communiquer leurs noms : « Nous voulons d’abord connaître votre décision. » Se terminant par la phrase « Si vous libérez, nous libérerons, et si vous refusez, nous égorgerons », ce communiqué semble exiger de Paris la confirmation d’un mystérieux « deal ».

« Le communiqué du 18 avril, c’était nous, affirme aujourd’hui l’ex-adjudant du DRS Abdelkader Tigha. On a fait semblant de revendiquer des échanges de prisonniers et la libération de Layada, car cela crédibilisait le scénario. Mais le vrai but de l’enlèvement, c’était de discréditer le GIA. Nous voulions obtenir le soutien de la France, de l’armement, du matériel sophistiqué. À l’époque, on était sous embargo. On voulait aussi discréditer le GIA auprès de la communauté chrétienne, qui avait signé en janvier 1995 un pacte contre nous : les accords de Rome. Il fallait ramener cette communauté chrétienne à nous soutenir [52] . »

Le 30 avril, l’émissaire annoncé par le GIA se présente effectivement à l’ambassade de France à Alger et remet à un colonel de la DGSE l’original du communiqué signé de Zitouni ainsi qu’une cassette audio prouvant que les moines sont bien vivants.

C’est à partir de là que l’affaire aurait dérapé, sans que l’on connaisse encore avec exactitude les circonstances de l’assassinat des moines. Selon des informations communiquées à l’époque à l’adjudant Tigha par certains de ses chefs, les trappistes auraient été raflés aux hommes de Zitouni par un autre responsable du GIA authentiquement islamiste, lui, qui les aurait exécutés par cruauté. Mais d’après notre enquête, la vraie raison de l’assassinat des moines est plutôt à rechercher dans l’attitude des autorités françaises de l’époque.

Pour la première fois, le gouvernement d’Alain Juppé aurait en effet décidé de ne pas céder au chantage du GIA, quels qu’en soient les commanditaires, comme le confirmera Hervé Guitton dans son livre publié en 2001 (lequel, par ailleurs, passe entièrement sous silence le fait que le GIA était contrôlé par le DRS) : « Paris a donné la priorité de l’action à la DGSE, qui a pour ordre de travailler à l’insu des Algériens et d’entrer en contact avec des interlocuteurs du GIA [53] . » Tout en faisant mine d’envisager une négociation avec Djamel Zitouni [54] , la DGSE aurait en fait préparé dans son dos une opération militaire pour faire libérer les moines. Après la visite de l’émissaire des ravisseurs à l’ambassade de France, les militaires français seraient ainsi parvenus à faire discrètement livrer aux trappistes un colis contenant des émetteurs radios destinés à faciliter leur exfiltration par hélicoptère [55] .

L’assassinat

Manifestement élaboré sur ordre du gouvernement et avec l’aval de l’Élysée [56] , ce projet d’intervention présentait l’inconvénient de faire peu de cas de la souveraineté de l’État algérien. Plus grave, il court-circuitait les négociations mises en place par Jean-Charles Marchiani et ses amis du DRS, auxquels la manouvre de la DGSE n’aurait pas échappé : « Les Algériens ont su qu’un émissaire était venu à l’ambassade de France et qu’il avait même été raccompagné en ville par les services français, expliquait en 1998 Yves Bonnet, ancien patron de la DST, qui rendit visite à son ami Smaïl Lamari juste avant la mort des moines, mais aussi quelque temps après. Je crois qu’ils n’ont pas apprécié le procédé, c’est clair. Je suis convaincu que si Rondot [le général Philippe Rondot, très proche du DRS], qui avait la confiance des Algériens, avait pu être associé à cette négociation, les choses auraient pu évoluer de manière complètement différente [57] . »

« On ne voulait pas qu’un contact direct s’établisse entre Zitouni et la France car sinon, ils auraient compris toute l’affaire, nous a confirmé Abdelkader Tigha en 2003 [58] . »

Irrités par l’attitude de la DGSE, les patrons du DRS et Jean-Charles Marchiani ne sont pas au bout de leurs surprises. Le 9 mai, alors qu’il se croit manifestement toujours soutenu par Paris et qu’il met au point les derniers détails de la libération des moines, le préfet du Var va être spectaculairement désavoué par le gouvernement français. Ce jour-là, il est contacté par le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré, qui lui indique qu’au conseil des ministres, Alain Juppé a ordonné qu’il cesse « toute tractation relative aux moines de Tibhirine ». Dans l’après-midi, Yves Doutriaux, porte-parole du Quai d’Orsay, confirme : « Le préfet du Var exerce ses responsabilités dans son département et n’a pas à connaître de ce dossier. Il ne s’est pas rendu à Alger ces derniers temps et n’a pas reçu d’émissaires algériens. »

Douze jours après ce terrible désaveu, le 21 mai 1996, un nouveau communiqué du GIA est rendu public, annonçant l’exécution des otages : « Le président français et son ministère des Affaires étrangères ont annoncé qu’il n’y aurait ni dialogue ni réconciliation avec le GIA. Ainsi, ils ont rompu le processus et nous avons donc coupé la tête des sept moines [59] . » Immédiatement dénoncé par l’ensemble de la communauté musulmane [60] , cet étrange communiqué accuse Paris d’avoir refusé de négocier.

À l’évocation de ce terrible épilogue et du désaveu que leur infligea à l’époque Alain Juppé, un proche de Jean-Charles Marchiani et Charles Pasqua tremble encore de colère : « Les moines auraient pu être sauvés, affirme-t-il. Les choses étaient bien avancées. Ce qui a tout fait capoter, c’est la déclaration de Juppé. Elle a été interprétée par les responsables locaux comme le refus de la France de cautionner ce qu’avait fait Marchiani, alors qu’il avait trouvé un accord pour faire libérer les moines. C’était terminé [61] . » De retour d’Alger à la mi-juin, Yves Bonnet, ancien patron de la DST, déplore lui aussi l’« absence de relations entre la DGSE et les services algériens », ajoutant que « la France n’a pas mis toutes les chances de son côté ». Six ans plus tard, l’entourage de Charles Pasqua va jusqu’à dénoncer les projets d’intervention militaire envisagés à l’époque par Alain Juppé : « Il y avait déjà eu pas mal de cafouillages au niveau de l’ambassade de France et de la DGSE. Pour réussir une opération d’intervention, il aurait fallu disposer sur le plan local de logistique, d’information, sinon, c’était la meilleure façon de faire zigouiller les gens [62] . »

À la fin du mois de mai 1996, alors que les autorités algériennes refusent de révéler les circonstances dans lesquelles les moines ont été tués, l’envoyé spécial du journal La Croix à Alger recueille un témoignage affirmant que leurs têtes ont été retrouvées près de Médéa, à 300 mètres d’un barrage de l’armée. Le 30 mai, rentré précipitamment d’Amérique, le père Armand Veilleux et le supérieur des trappistes expriment le souhait que leurs frères soient enterrés en Algérie et demandent à voir leurs corps. Gêné, Mgr Tessier, l’archevêque d’Alger, affirme à Armand Veilleux que les autorités ne le permettront pas. Celui-ci menace alors d’ouvrir les cercueils avec un tournevis ! Le 31 mai au matin, lors d’une conférence de presse, Patricia Allémonière, de TF1, lui demande où les moines seront enterrés et s’il a vu les corps. Devant tout le monde, le père Veilleux renouvelle donc ses souhaits, une façon de faire pression sur les autorités pour obtenir gain de cause. Du coup, l’ambassadeur de France, Michel Lévêque, cède et l’emmène « voir les corps » : « Pendant le trajet, nous a expliqué Armand Veilleux, l’ambassadeur m’a dit qu’il allait me dire un secret : je ne verrais que les têtes, mais il ne faudrait pas le dire. »

Le jour de l’enterrement, les cercueils des moines, qui ne contiennent en effet que leurs têtes, sont donc lestés avec du sable pour que personne ne s’en aperçoive. Depuis Londres, El-Ansar , le bulletin utilisé par le DRS pour diffuser les faux communiqués islamistes signés « Zitouni », promet des « révélations ». Étrangement au parfum de ce qu’ El-Ansar s’apprête à « révéler », El-Watan laisse entendre que les autorités françaises ont tenté d’entrer en contact avec le GIA dans le dos des autorités algériennes, et que cette initiative a été très mal vécue par le régime : « Les révélations que le GIA a promis de faire [.] vont certainement jeter un pavé dans la mare et impliquer davantage le gouvernement français dans cette affaire qui va peser lourdement sur les relations entre Paris et Alger [63] . » Mais quelques jours après, El-Ansar affirme finalement que les révélations « ne lui sont pas parvenues » et il cesse mystérieusement de paraître.

Mi-juillet 1996, les autorités algériennes affirment que le chef du GIA a été tué dans les maquis. En réalité, son élimination serait survenue dès le mois de mai, à l’instigation du DRS : « Il tomba dans une embuscade tendue par un groupe de l’AIS dirigé par Gasmi Ahmed, alias Yahia Guermouh, affirme Abdelkader Tigha. On lui avait dit que Zitouni se déplacerait dans son secteur à bord d’une Toyota 4/4 blanche. Il fallait l’éliminer, car il était devenu un témoin gênant [64] . » Zitouni tué, le GIA ne disparaît pas pour autant. Le 18 juillet 1996, un communiqué annonce la nomination à sa tête de Antar Zouabri, un nouvel émir tout aussi sanguinaire.

Très curieusement, comme après l’assassinat des gendarmes en août 1994, la France n’ouvrira aucune enquête à la suite de l’assassinat de ses sept ressortissants. Et pendant des années, prévaudra la thèse de leur exécution par des « barbares islamistes ». Jusqu’au 23 décembre 2002, date des premières révélations d’Abdelkader Tigha dans Libération sur l’implication directe du DRS dans l’enlèvement des moines [65] . Ces informations soulèveront un tollé en Algérie, dont le ton sera donné, dès le lendemain, par l’archevêque d’Alger, Mgr Henri Tessier : « Ce que je peux dire au nom de l’Église d’Algérie est que nous n’avons aucune information nouvelle qui nous permette, aujourd’hui, d’ajouter foi à la version publiée dans son édition d’hier, par le quotidien français Libération se basant sur les déclarations d’un ancien lieutenant [en fait, adjudant] de l’armée algérienne impliquant les services du DRS d’être derrière l’assassinat des moines de Tibhirine, à Médéa. Je tiens à préciser que celui qui a donné les informations les plus claires est Benhadjar, qui était lui-même dans la région en contact avec les différents groupes terroristes et ses déclarations ont été largement publiées par la presse [66] . »

Or Mgr Tessier oublie tout simplement que dans le texte sur l’affaire qu’il a publié en juillet 1997, l’émir Benhadjar reproduisait des extraits d’un rapport antérieur [67] mettant directement en cause la responsabilité des services algériens dans l’enlèvement : « Si le pouvoir en place en Algérie déclare avoir infiltré le GIA au niveau de la direction – et c’est ce que montrent les indices et les faits – et donc s’il maîtrisait l’orientation et l’action de certains des dirigeants du GIA, comment aurait-il pu ignorer la planification et l’organisation de l’enlèvement des moines ? Même en admettant qu’il n’ait pas eu connaissance de l’affaire avant son exécution, comment croire qu’il n’ait pas réussi à connaître le lieu de la séquestration des moines alors qu’il avait un accès direct aux secrets du GIA infiltré puisque les dirigeants de ce groupe étaient toujours entre ses mains [68]  ? »

La vérité, à ce jour, reste encore à établir sur les conditions exactes de la mort des moines trappistes. Ce qui ne fait pas de doute, en revanche, c’est l’organisation de leur enlèvement par le DRS [69] . Et il est hautement probable que, dès lors que la « négociation » engagée par les « réseaux Pasqua » avait été désavouée par Alain Juppé, les chefs du DRS ne pouvaient laisser la DGSE réussir à libérer les moines : cela n’aurait pu se faire sans que soit révélée la mainmise du DRS sur le GIA. Les moines l’avaient nécessairement compris, ils devaient disparaître. De même que Djamel Zitouni, qui en savait trop. [.]

Le mystérieux assassinat de Mgr Pierre Claverie

Le 1 er  août 1996, alors qu’il rentre chez lui plus tôt que prévu après un entretien orageux avec Hervé de Charrette au sujet de l’assassinat des moines de Tibhirine, Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, est tué dans un attentat à la bombe. Fait étrange : seuls les services de sécurité algériens, qui viennent de l’aider à trouver une place dans l’avion d’Oran, savaient qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui plus tôt que prévu. Autre fait troublant : la rue à proximité de laquelle survient l’explosion a été évacuée quelque temps avant l’attentat, comme si certains services savaient qu’une opération allait avoir lieu. Même les gardes habituellement postés devant l’évêché auraient été rappelés avant l’attentat [70] .

À l’évidence, les assassins de Pierre Claverie ont donc bénéficié d’importantes complicités officielles : « Soit les islamistes sont au sommet de l’État et connaissent l’itinéraire des personnes protégées, soit ils ont un armement assez sophistiqué pour faire péter un immeuble au cour d’une ville quadrillée », raille aujourd’hui Bruno Etienne, qui ne croit pas à la thèse d’un attentat islamiste [71] . L’affaire est d’autant plus étrange que quelques semaines avant son assassinat, Claverie avait reçu la visite d’un agent de la préfecture d’Oran lui communiquant des documents prouvant qu’il avait été très étroitement surveillé par la Sécurité militaire quelques années auparavant : « Claverie était bouleversé par cette affaire, révèle aujourd’hui Anna Bozzo, une universitaire italienne spécialiste de l’Algérie. Cela signifiait que les services algériens savaient tout, espionnaient tout. Il m’a dit être inquiet [72] . »

« Claverie s’est dit que si on lui communiquait ces documents, c’était pour lui délivrer un message, lui dire : « Attention, vous êtes sur écoute, maintenant » », renchérit le père Armand Veilleux. Quelques jours avant l’attentat, le chauffeur de Pierre Claverie lui révèle que des hommes du DRS d’Oran lui ont ordonné de leur transmettre chaque jour son emploi du temps et le trajet de ses déplacements : « Après l’attentat, on retrouvera d’ailleurs dans la poche du chauffeur de l’évêque le numéro de téléphone du siège de la Sécurité militaire d’Oran », raconte aujourd’hui un spécialiste de l’Algérie [73] .

En 1998, l’adjudant Abdelkader Tigha, alors en poste au Centre principal des opérations du DRS à Hydra, recueille les confidences de ses collègues à propos de l’affaire Claverie : « J’ai appris qu’en juillet 1996, l’adjudant Yazid Boulafaâ, un officier du DRS surnommé « Kamel Dynamite » en raison de ses compétences en matière d’explosifs et en confection de bombes en tout genre, avait été envoyé à Oran. À son retour à Alger, deux mois plus tard, certains cadres du service commencèrent à se poser des questions sur la mission qu’il avait pu effectuer sur place. Il a alors disparu de la circulation. Officiellement, il avait décidé de rallier le GIA dans la région d’Alger. Mais je pense que cette explication, qui venait de Smaïl Lamari, était destinée à tromper les cadres du DRS qui se posaient trop de questions [74] . »

À en croire ces témoignages, l’assassinat de Pierre Claverie a donc très vraisemblablement été organisé par le DRS. Reste à comprendre pourquoi. D’après l’émir Ali Benhadjar, l’évêque d’Oran, qui était très proche des moines de Tibhirine, soupçonnait les services algériens de s’être rendus complices de leur assassinat : « Nous savons qui a tué ou commandité la mort des sept moines », a-t-il même déclaré au ministre Hervé de Charrette quelques heures avant son assassinat [75] . Ce serait donc parce qu’il risquait de devenir trop bavard que Pierre Claverie fut assassiné.

Mais son meurtre permit aussi d’envoyer un message fort à la France. En cet été 1996, la défiance n’avait jamais été aussi grande entre Alain Juppé et les barons du régime algérien, de plus en plus perçus comme les dirigeants d’un État terroriste : « La France n’oubliera jamais la mort des moines », déclare Hervé de Charrette après l’affaire de Tibhirine. Le 1 er  août 1996, sa visite à Alger se déroule dans une atmosphère glaciale, comme si la France voulait éviter à tout prix qu’elle puisse apparaître comme un signe de soutien au régime : « Paris avait jugé préférable qu’elle s’accomplisse au cour de l’été, en dehors de toute publicité », confirmera Lucile Schmid [76] .

En janvier 1997, Hervé de Charrette indique devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée qu’après le détournement de l’Airbus d’Air France, les attentats de Paris et l’assassinat des moines de Tibhirine, le gouvernement d’Alain Juppé avait secrètement décidé de prendre ses distances à l’égard de la stratégie éradicatrice en cours à Alger : « Les autorités algériennes tentaient d’entraîner la France dans un soutien qu’elle ne souhaitait pas leur apporter. [.] La France ne va pas se laisser entraîner dans ce conflit et c’est au peuple algérien de décider de son destin [77] . »

A posteriori , l’assassinat de l’évêque d’Oran, le jour même de la visite à Alger du ministre français des Affaires étrangères apparaît donc bien comme un nouveau signal envoyé par le clan éradicateur aux autorités françaises pour les contraindre à soutenir leur politique. Quant au président Zéroual, il est évidemment affaibli par cet attentat spectaculaire qui choque les Français et qui prouve que, contrairement à ce qu’il affirme, le terrorisme est loin d’être « résiduel ». Fin 1996, le clan présidentiel tente malgré tout de reprendre l’initiative. Les moines dérangent

Tout commence en 1992. Après le coup d’État, des maquis islamistes commencent à se constituer dans la région de Médéa. Un an plus tard, l’armée multiplie bombardements au napalm et ratissages dans la région. Malgré eux, comme on l’a vu (voir supra , chapitre 21), les moines deviennent témoins de la sale guerre que l’armée mène contre les islamistes. Ils dérangent d’autant plus les patrons de la lutte antiterroriste qu’au lieu de dénoncer les maquisards islamistes blessés qui se présentent au monastère, ils les soignent et les protègent discrètement, comme leurs prédécesseurs avaient déjà soigné et protégé les maquisards de l’ALN lors de la précédente guerre d’Algérie : « Quand les frères de la montagne nous demandaient si on pouvait les soigner, se souvient le frère Jean-Pierre Schumarer, portier du monastère et miraculeusement réchappé de l’enlèvement, on leur disait : « On ne regarde pas les cartes d’identité, on ne regarde pas qui vous êtes, mais si vous venez, venez avec les autres [19] . » On les reconnaissait assez facilement, ils avaient généralement une djellaba et ils étaient armés, ils cachaient leurs armes dans une sacoche [20]. »

Pour les autorités, engagées dans un terrible combat contre les maquis islamistes de la région, l’attitude des moines est évidemment inacceptable : « On savait pertinemment qu’ils soignaient des terroristes, révèle aujourd’hui Abdelkader Tigha. On aurait voulu les arrêter, mais arrêter des moines, des religieux, cela aurait fait scandale. Et puis, quelle infraction pouvait-on leur mettre sur le dos ? Assistance à un groupe armé ? C’était des moines ! Il fallait se débarrasser d’eux, or ils ne voulaient pas partir [21] . »

À partir de 1993, les autorités vont tenter de faire partir les moines en jouant sur la peur du GIA. Le 17 novembre, suite à l’enlèvement des époux Thévenot, la wilaya (préfecture) de Médéa convoque ainsi le prieur du monastère, Christian de Chergé, pour lui demander d’accepter le déploiement d’une garde de police et de ne plus ouvrir le monastère aux malades se présentant de nuit. Acceptant cette seconde exigence, Christian refuse la garde de police, ce qui provoque la colère du wali (préfet). Le 15 décembre, alors que les moines s’apprêtent comme d’habitude à recevoir pour Noël les techniciens croates du chantier voisin de Tamesguida, ils apprennent avec effroi que la nuit précédente, quatorze d’entre eux ont été enlevés et égorgés méthodiquement par un commando de cinquante hommes armés et cagoulés. Attribué officiellement au GIA, ce terrible massacre commis à quelques kilomètres du monastère bouleverse les compagnons de Christian. À la grande satisfaction des autorités algériennes, la majorité d’entre eux envisagent désormais de quitter Tibhirine.

Quelques jours après la tuerie, le wali de Médéa convoque à nouveau le patron des moines. Il lui rappelle que les autorités souhaitent installer des hommes armés au monastère (situé sur une colline, celui-ci permet d’observer la région) et lui propose que les moines quittent Tibhirine pour un lieu d’accueil au centre-ville de Médéa (selon Mireille Duteil, le wali aurait même proposé au prieur que les moines prennent des « vacances en France », pour éviter un « suicide collectif » [22] ). Mais malgré ces très fortes pressions et le fait que la majorité de ses frères envisagent désormais de céder aux autorités, Christian de Chergé refuse toujours de partir. Il continue également à refuser que des gardes armés s’installent au monastère, n’acceptant qu’une « amélioration de la ligne téléphonique », une étrange exigence formulée par le wali .

La nuit de Noël 1993, quelques jours après ce bras de fer entre Christian de Chergé et le préfet de Médéa, des hommes en armes débarquent au monastère, provoquant un début de panique chez les moines. Le chef du groupe affirme être Sayah Attia, l’émir local du GIA. Il demande à Christian de soigner les terroristes blessés dans la montagne, de fournir des médicaments et de l’argent aux combattants. Le prieur refuse calmement une partie des demandes, expliquant notamment que frère Luc, le médecin, est trop vieux pour crapahuter dans la montagne et que la communauté n’est pas riche. Mais il accepte que des médicaments soient donnés aux malades qui viennent au monastère et il promet que si des islamistes blessés se présentent, ils seront soignés.

« Les frères en prirent acte, racontera plus tard Ali Benhadjar, l’un des membres du groupe armé présent cette nuit-là à Tibhirine. Et le cheikh Attia leur donna l’ aman , c’est-à-dire le serment qu’ils ne seraient pas agressés et que les moudjahidines ou le peuple ne leur feraient aucun mal tant qu’ils seraient fidèles à leur promesse de coopérer avec nous [23] . » Les hommes de Sayah Attia promettent alors de revenir et conviennent d’un mot de passe : « Monsieur Christian ». En partant, ils serrent les mains des moines. « Certains parmi nous gardèrent une certaine gêne en pensant que les mains avaient peut-être été celles qui avaient égorgé les Croates, nos frères », se souvient Jean-Pierre [24] .

Suite à cette visite, les moines hésitent, puis décident de ne pas prévenir le wali . Mais trois jours plus tard, celui-ci convoque à nouveau père Christian. Étrangement au courant de la venue du groupe de Sayah Attia à Tibhirine, il est exaspéré que le prieur du monastère refuse toujours la protection de l’armée. Fin février 1994, devant son entêtement, le ministère algérien des Affaires étrangères écrit directement à la nonciature du Vatican à Alger, ainsi qu’à l’ambassade de France, pour leur demander la « fermeture momentanée du monastère ». Se plaignant de l’attitude de Christian de Chergé, les autorités algériennes lui reprochent d’avoir, après la visite de Sayah Attia, « accepté unanimement de prodiguer des soins aux terroristes » sans « informer les services de sécurité ou la wilaya, par peur des représailles [25]  ».

Mi-mars 1994, les moines apprennent que Sayah Attia, l’islamiste qui les avait assurés de sa protection, a été tué par l’armée [26] . Quelques mois plus tard, n’ayant toujours pas obtenu la fermeture du monastère, l’armée envoie un lieutenant et dix hommes armés à Tibhirine. Ils demandent qu’on mette une pièce et un téléphone à leur disposition et affirment : « Nous allons tirer des coups de feu toutes les heures pour montrer que nous sommes là. » Christian est obligé de leur prêter un téléphone portatif, mais bizarrement, les soldats ne restent que quarante-huit heures [27] . Malgré la pression qui s’accentue sur lui et ses frères, Christian de Chergé refuse toujours de céder aux autorités. Tout au long de l’année 1994, on l’a vu, il soutient même discrètement le processus de paix qui va conduire à la signature de la plate-forme de Rome. Constatant qu’elle est sévèrement critiquée par le régime, Christian de Chergé, plus que jamais défenseur d’un « petit peuple » qu’il juge « méprisé par les autorités », déclarera au printemps 1995 : « Il aura manqué à l’initiative de Sant’Egidio de savoir donner une voix à cette immense foule des « petits » traités par le mépris et dont nous savons le bon sens et la générosité [28] . »

Début 1996, dans une période où les chefs du DRS conservent rancour et défiance à l’égard du Premier ministre français Alain Juppé [29] , le prieur de Tibhirine continue à multiplier les déclarations de sympathie à l’égard des « frères de la montagne », ces maquisards islamistes implantés près de Tibhirine : « Il disait, avec un jeu de mots périlleux : « J’affiche cette différence : je viens de la montagne » », raconte le père Armand Veilleux, procureur général de l’ordre des moines cisterciens trappistes en 1996 [30] .

Le DRS enlève les moines

Le 24 mars 1996, les événements s’accélèrent. En poste au Centre territorial de recherches et d’investigation (CTRI) de Blida, l’adjudant Abdelkader Tigha voit débarquer dans sa caserne Mouloud Azzout, un des principaux collaborateurs de Djamel Zitouni. Alors que d’habitude, les contacts entre lui et ses officiers traitants du DRS se déroulent discrètement dans un appartement de la ville, cette fois, Azzout passe la nuit au CTRI : « Par souci de discrétion, on avait fait changer la garde, révèle aujourd’hui Tigha. Les soldats avaient été remplacés par des sous-officiers. Étant proche du colonel M’henna Djebbar [le patron du CTRI], j’ai pu discuter avec Azzout et il m’a révélé l’existence d’un projet d’enlèvement des moines. Lui, il n’était pas très chaud pour les conduire dans les maquis, mais on lui a dit qu’il était impensable de les garder au CTRI [31] . »

Le lendemain à 9 heures, « le général Smaïl Lamari arrive à bord de sa Lancia blindée pour voir personnellement Azzout [32]  ». D’après Tigha, la rencontre entre le bras droit de Zitouni et le numéro deux du DRS dure environ deux heures et elle se déroule en présence du colonel Achour Boukachabia, patron du Service de contre-intelligence (SDCI), du capitaine Omar Merabet, directeur de cabinet de Smaïn et du colonel M’henna Djebbar, qui met ce jour-là le centre de Blida en état d’alerte. Également présents à la réunion, les capitaines Abdelhafid Allouache, chef du service de coordination opérationnelle du CTRI, et Hachemi Yahia Bey, dit « Torki », un officier spécialiste des coups tordus déjà impliqué dans l’assassinat du président Boudiaf (voir supra , chapitre 15).

Le soir, deux camionnettes J5 banalisées – utilisées habituellement pour les opérations d’arrestations – sont préparées : « J’ai demandé à un collègue : « Où va-t-on ? », raconte Tigha. « Mission spéciale à Médéa. » Dans la nuit du 26 au 27 mars, vers une heure du matin, un commando composé d’officiers du CTRI de Blida prend donc la route de Tibhirine. D’après Tigha, il était commandé par le capitaine « Torki » Yahia Bey : « C’est lui qui dirigeait les opérations. Il y avait aussi Malek Hanouchi, dit « Reda », le capitaine Saïd Boukeskes, ex-pilote qui avait rallié le DRS (c’était l’adjoint du chef de la police judiciaire du CTRI, le commandant Mami H’mida, alias « Djamel »), et des éléments de la police judiciaire. « Torki », qui est mon ami, m’a tout raconté de l’affaire Boudiaf et de l’enlèvement des moines [33] . »

Cette nuit-là, les moines sont réveillés en pleine nuit par des hommes armés. D’après Jean-Pierre Schumarer, le portier du monastère, ils ressemblaient à des « frères de la montagne », autrement dit des islamistes. Persuadé qu’ils ne représentent aucun danger pour ses frères, Schumarer ne s’alarme pas : « Un rapt était inimaginable à cause du médecin, dont les islamistes avaient besoin à Tibhirine », explique-t-il aujourd’hui [34] . Mais alors qu’il se recouche, les ravisseurs emmènent sept de ses compagnons [35] . Il ne les reverra jamais.

Au même moment, des islamistes de la région recherchés par l’armée sont eux aussi enlevés, voire assassinés. Quelques heures plus tard, alors qu’il fait encore nuit, Abdelkader Tigha voit revenir les fourgons J5 à la caserne de Blida : « On croyait à une arrestation de terroristes. C’était malheureusement les sept moines qui venaient d’être kidnappés. Comme j’étais proche de M’henna Djebbar, le patron du CTRI, j’ai pu entrer dans la détention. Je les ai vus de loin, ils avaient des robes noires et on leur avait revêtu la tête avec des cagoules. Mes collègues m’ont dit que c’était les sept chrétiens de Médéa – en arabe, on dit massihi . Ils ont été interrogés par Mouloud Azzout. Le lendemain soir, il les a fait remonter dans les J5 et ils ont quitté le CTRI de la même façon qu’ils étaient arrivés [36] . » Ce jour-là, les vrais islamistes de Médéa, et notamment l’émir Ali Benhadjar, qui avait refusé quelques mois auparavant d’enlever les moines pour le compte de Zitouni, font afficher en ville des tracts condamnant l’enlèvement des moines et l’assassinat de certains des leurs. Pour Jean-Pierre Schumarer, il est clair que les islamistes locaux n’étaient pas impliqués dans l’opération : « Nous, on était sûrs que ce n’était pas ceux du voisinage. Ils nous aimaient bien, leurs familles nous connaissaient, elles leur disaient de nous épargner [37] . »

Dans la matinée, le frère Schumarer se rend à la gendarmerie de Médéa, mais il est surpris par l’apathie des autorités : « On n’a pas eu le sentiment que le commandant bougeait, qu’il donnait des ordres pour faire des recherches. Il n’avait pas l’air surpris de l’enlèvement. Les gendarmes ne sont venus au monastère qu’en fin d’après-midi [38] . »

Dans les heures qui suivent, l’ambassadeur de France, Michel Lévêque, se rend également à Médéa. Sa seule hâte, c’est de voir Jean-Pierre et Amédée, les deux seuls moines à avoir échappé au rapt, quitter la région. Au Quai d’Orsay, une cellule de crise se met en place autour de Hubert Colin de Verdières, directeur de cabinet de Hervé de Charette.

Le lendemain de leur enlèvement, les moines sont discrètement transférés du CTRI de Blida vers les hauteurs de la ville, puis au poste de commandement de Djamel Zitouni, au lieu-dit Tala-Acha [39] . Quelques jours plus tard, Jean-Pierre Schumarer recueille un témoignage troublant de la part d’un habitant du secteur : « Il m’a dit que les frères avaient été faits prisonniers avec des gens de l’Armée islamique du salut. Il m’a même dit que l’un des détenus islamistes était parvenu à s’échapper et à prévenir la gendarmerie. Mais là, on l’a mis en prison. » Crucial et aujourd’hui recoupé, ce témoignage prouve que les ravisseurs des moines avaient également enlevé des islamistes de la région [40] .

Quelques jours plus tard, ils demandent aux sept religieux de décliner leur identité devant un magnétophone et d’affirmer qu’ils sont entre les mains de ravisseurs islamistes. Mais quand arrive son tour, le frère Luc, médecin du monastère, semble réticent à répéter ce qu’on lui demande de dire : « Je suis frère Luc, du monastère de Tibhirine, et me trouve en otage avec mes collègues. par la. – comment cela s’appelle ? – djamaâ islamiya [41] . » Le frère Luc a-t-il compris qu’il était entre les mains de terroristes liés au DRS ? A-t-il tenté de le signifier discrètement ? Pour Armand Veilleux, supérieur des trappistes, l’anecdote est révélatrice : « Luc avait un formidable sens de l’humour. Deux semaines avant l’enlèvement, il avait déclaré qu’il n’avait pas peur du GIA et que s’il lui arrivait quelque chose, ce serait l’armée [42] . »

Mais à l’époque, à l’exception de Jean-Pierre Schumarer et peut-être du frère Luc, bien peu d’observateurs se doutent que les ravisseurs agissent pour le compte du DRS. Seul le père Armand Veilleux, envoyé en Algérie par l’ordre des trappistes au lendemain de l’enlèvement, se pose des questions. Dès son arrivée à Alger, il se sent tenu à l’écart par l’archevêque d’Alger, Mgr Henri Tessier, et Michel Lévêque, l’ambassadeur de France, qui participent pourtant à une cellule de crise : « Au bout de deux semaines, j’ai dit à Michel Lévêque que soit les services français me mentaient, soit ils étaient incompétents », se souvient l’ancien procureur général des trappistes. « Lévêque m’a dit qu’il comprenait que les moines aient souhaité rester en Algérie, mais il m’a également rappelé que le gouvernement français avait demandé à ses ressortissants de quitter le pays et que quand il arrive des choses comme l’enlèvement, entraient en cause des impératifs qui n’étaient plus de son ressort. Un mois plus tard, un ambassadeur de France en Italie m’a redit la même chose. »

Quand Armand Veilleux demande à l’ambassadeur de France si l’armée algérienne n’est pas responsable de l’enlèvement, ce dernier lève les bras au ciel : « Il m’a dit qu’on allait bientôt recevoir une lettre du commanditaire, quand il aurait « reçu » les moines. Il m’a dit que grâce à des hélicoptères équipés de systèmes détecteurs de chaleur, on pouvait les suivre et qu’ils avançaient très lentement dans la montagne. Il m’a dit qu’on allait bientôt pouvoir négocier [43] . » À l’évocation de cette anecdote sur les détecteurs de chaleur, le lieutenant Tigha, alors en poste à Blida, ne peut réprimer un sourire : « On avait raconté n’importe quoi aux Français ! En fait, on savait pertinemment ce qui se passait avec les hommes de Zitouni. On écoutait toutes leurs conversations radio [44] . »

Les négociations du préfet Marchiani

À partir du mois d’avril, deux réseaux français, l’un au service de Charles Pasqua et l’autre d’Alain Juppé, vont tenter de négocier la libération des moines. Incarné par Jean-Charles Marchiani, le réseau officieux de Charles Pasqua est, on l’a vu, très proche du DRS (voir supra , chapitre 18). Plus officiel, le réseau du Premier ministre Alain Juppé s’appuie sur la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) qui n’a, elle, aucune complaisance pour le régime algérien [45] . Parti pour Alger quelques jours après l’enlèvement des moines, Jean-Charles Marchiani y aurait rencontré les généraux Touati et Nezzar, passablement furieux contre le gouvernement d’Alain Juppé : « Certains généraux algériens voulaient faire payer à Paris les prises de position d’Alain Juppé assez critiques à leur égard à propos des droits de l’homme, raconte Roger Faligot. En outre, ils n’avaient pas apprécié que le ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, ait laissé entendre (non sans raison) que les services spéciaux algériens aient pu téléguider certains attentats en 1995 [46] . »

« À l’époque, nos services étaient en colère contre les vôtres, confirme aujourd’hui l’ex-adjudant Tigha. Début 1996, une brigade de surveillance du CTRI de Blida envisageait même l’enlèvement d’un haut fonctionnaire de l’ambassade de France. Ils l’ont suivi pendant un mois, puis le projet fut abandonné en raison de risques trop importants. C’est alors qu’un de mes collègues, le capitaine Abdelhafid Allouache, a proposé l’enlèvement des moines [47] . » Hallucinant, ce scénario rappelle étrangement celui de l’enlèvement des Thévenot, organisé fin 1993 avec l’aval de Jean-Charles Marchiani pour forcer le gouvernement français à soutenir l’option éradicatrice (voir supra , chapitre 18).

Dans l’affaire des moines, Marchiani aurait également joué un rôle déterminant : selon son propre témoignage, il aurait contacté de hauts responsables du DRS, puis serait « parvenu à entrer en contact avec Djamel Zitouni » pour engager la France dans un « deal » destiné à faire libérer les trappistes. L’ancien collaborateur de Charles Pasqua affirme même avoir promis aux « patrons du GIA » un « versement de fonds » ainsi que l’« élargissement de certains prisonniers islamistes détenus en France ». Suite à ces promesses, un « terrain d’entente » aurait été trouvé en vue de la « libération des sept religieux » [48] – scénario qui nous a été confirmé par l’entourage de Jean-Charles Marchiani et de Charles Pasqua à Paris, en octobre 2002. Mais pour avoir une chance de convaincre Paris d’avaliser son « deal » avec les ravisseurs, Marchiani doit prouver que les otages sont toujours en vie. Le 16 avril, un premier fax confirme que les moines sont vivants et annonce l’envoi d’un émissaire : « Si vous tenez à la vie des moines, ne touchez pas à l’émissaire et ne le remettez pas aux traîtres [49] . »

Le 18 avril, un communiqué signé « Abou Abderrahmane Amine » (pseudo-de Djamel Zitouni) est apposé dans les villages proches de Tibhirine [50] . Publié le lendemain à Londres par le quotidien El-Hayat , ce texte, à l’évidence beaucoup trop érudit pour avoir pu être écrit par le simple vendeur de poulets qu’était Zitouni [51] , est adressé à la France et à Jacques Chirac. Revendiquant officiellement, mais laborieusement, l’enlèvement des moines, il critique l’« entêtement de Mitterrand et Balladur » lors du détournement de l’Airbus d’Air France en décembre 1994, affirme que cet entêtement a abouti à ce que les pirates égorgent et tuent certains passagers, et formule à Paris la même revendication « paravent » que lors du rapt des Thévenot, en octobre 1993, et lors du détournement de l’Airbus : la libération d’Abdelhak Layada, cet ancien « émir national » du GIA détenu depuis 1993 en Algérie (voir supra , chapitre 14). En plus de Layada, les ravisseurs demandent la libération d’autres membres du GIA détenus, eux, en France, mais sans communiquer leurs noms : « Nous voulons d’abord connaître votre décision. » Se terminant par la phrase « Si vous libérez, nous libérerons, et si vous refusez, nous égorgerons », ce communiqué semble exiger de Paris la confirmation d’un mystérieux « deal ».

« Le communiqué du 18 avril, c’était nous, affirme aujourd’hui l’ex-adjudant du DRS Abdelkader Tigha. On a fait semblant de revendiquer des échanges de prisonniers et la libération de Layada, car cela crédibilisait le scénario. Mais le vrai but de l’enlèvement, c’était de discréditer le GIA. Nous voulions obtenir le soutien de la France, de l’armement, du matériel sophistiqué. À l’époque, on était sous embargo. On voulait aussi discréditer le GIA auprès de la communauté chrétienne, qui avait signé en janvier 1995 un pacte contre nous : les accords de Rome. Il fallait ramener cette communauté chrétienne à nous soutenir [52] . »

Le 30 avril, l’émissaire annoncé par le GIA se présente effectivement à l’ambassade de France à Alger et remet à un colonel de la DGSE l’original du communiqué signé de Zitouni ainsi qu’une cassette audio prouvant que les moines sont bien vivants.

C’est à partir de là que l’affaire aurait dérapé, sans que l’on connaisse encore avec exactitude les circonstances de l’assassinat des moines. Selon des informations communiquées à l’époque à l’adjudant Tigha par certains de ses chefs, les trappistes auraient été raflés aux hommes de Zitouni par un autre responsable du GIA authentiquement islamiste, lui, qui les aurait exécutés par cruauté. Mais d’après notre enquête, la vraie raison de l’assassinat des moines est plutôt à rechercher dans l’attitude des autorités françaises de l’époque.

Pour la première fois, le gouvernement d’Alain Juppé aurait en effet décidé de ne pas céder au chantage du GIA, quels qu’en soient les commanditaires, comme le confirmera Hervé Guitton dans son livre publié en 2001 (lequel, par ailleurs, passe entièrement sous silence le fait que le GIA était contrôlé par le DRS) : « Paris a donné la priorité de l’action à la DGSE, qui a pour ordre de travailler à l’insu des Algériens et d’entrer en contact avec des interlocuteurs du GIA [53] . » Tout en faisant mine d’envisager une négociation avec Djamel Zitouni [54] , la DGSE aurait en fait préparé dans son dos une opération militaire pour faire libérer les moines. Après la visite de l’émissaire des ravisseurs à l’ambassade de France, les militaires français seraient ainsi parvenus à faire discrètement livrer aux trappistes un colis contenant des émetteurs radios destinés à faciliter leur exfiltration par hélicoptère [55] .

L’assassinat

Manifestement élaboré sur ordre du gouvernement et avec l’aval de l’Élysée [56] , ce projet d’intervention présentait l’inconvénient de faire peu de cas de la souveraineté de l’État algérien. Plus grave, il court-circuitait les négociations mises en place par Jean-Charles Marchiani et ses amis du DRS, auxquels la manouvre de la DGSE n’aurait pas échappé : « Les Algériens ont su qu’un émissaire était venu à l’ambassade de France et qu’il avait même été raccompagné en ville par les services français, expliquait en 1998 Yves Bonnet, ancien patron de la DST, qui rendit visite à son ami Smaïl Lamari juste avant la mort des moines, mais aussi quelque temps après. Je crois qu’ils n’ont pas apprécié le procédé, c’est clair. Je suis convaincu que si Rondot [le général Philippe Rondot, très proche du DRS], qui avait la confiance des Algériens, avait pu être associé à cette négociation, les choses auraient pu évoluer de manière complètement différente [57] . »

« On ne voulait pas qu’un contact direct s’établisse entre Zitouni et la France car sinon, ils auraient compris toute l’affaire, nous a confirmé Abdelkader Tigha en 2003 [58] . »

Irrités par l’attitude de la DGSE, les patrons du DRS et Jean-Charles Marchiani ne sont pas au bout de leurs surprises. Le 9 mai, alors qu’il se croit manifestement toujours soutenu par Paris et qu’il met au point les derniers détails de la libération des moines, le préfet du Var va être spectaculairement désavoué par le gouvernement français. Ce jour-là, il est contacté par le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Debré, qui lui indique qu’au conseil des ministres, Alain Juppé a ordonné qu’il cesse « toute tractation relative aux moines de Tibhirine ». Dans l’après-midi, Yves Doutriaux, porte-parole du Quai d’Orsay, confirme : « Le préfet du Var exerce ses responsabilités dans son département et n’a pas à connaître de ce dossier. Il ne s’est pas rendu à Alger ces derniers temps et n’a pas reçu d’émissaires algériens. »

Douze jours après ce terrible désaveu, le 21 mai 1996, un nouveau communiqué du GIA est rendu public, annonçant l’exécution des otages : « Le président français et son ministère des Affaires étrangères ont annoncé qu’il n’y aurait ni dialogue ni réconciliation avec le GIA. Ainsi, ils ont rompu le processus et nous avons donc coupé la tête des sept moines [59] . » Immédiatement dénoncé par l’ensemble de la communauté musulmane [60] , cet étrange communiqué accuse Paris d’avoir refusé de négocier.

À l’évocation de ce terrible épilogue et du désaveu que leur infligea à l’époque Alain Juppé, un proche de Jean-Charles Marchiani et Charles Pasqua tremble encore de colère : « Les moines auraient pu être sauvés, affirme-t-il. Les choses étaient bien avancées. Ce qui a tout fait capoter, c’est la déclaration de Juppé. Elle a été interprétée par les responsables locaux comme le refus de la France de cautionner ce qu’avait fait Marchiani, alors qu’il avait trouvé un accord pour faire libérer les moines. C’était terminé [61] . » De retour d’Alger à la mi-juin, Yves Bonnet, ancien patron de la DST, déplore lui aussi l’« absence de relations entre la DGSE et les services algériens », ajoutant que « la France n’a pas mis toutes les chances de son côté ». Six ans plus tard, l’entourage de Charles Pasqua va jusqu’à dénoncer les projets d’intervention militaire envisagés à l’époque par Alain Juppé : « Il y avait déjà eu pas mal de cafouillages au niveau de l’ambassade de France et de la DGSE. Pour réussir une opération d’intervention, il aurait fallu disposer sur le plan local de logistique, d’information, sinon, c’était la meilleure façon de faire zigouiller les gens [62] . »

À la fin du mois de mai 1996, alors que les autorités algériennes refusent de révéler les circonstances dans lesquelles les moines ont été tués, l’envoyé spécial du journal La Croix à Alger recueille un témoignage affirmant que leurs têtes ont été retrouvées près de Médéa, à 300 mètres d’un barrage de l’armée. Le 30 mai, rentré précipitamment d’Amérique, le père Armand Veilleux et le supérieur des trappistes expriment le souhait que leurs frères soient enterrés en Algérie et demandent à voir leurs corps. Gêné, Mgr Tessier, l’archevêque d’Alger, affirme à Armand Veilleux que les autorités ne le permettront pas. Celui-ci menace alors d’ouvrir les cercueils avec un tournevis ! Le 31 mai au matin, lors d’une conférence de presse, Patricia Allémonière, de TF1, lui demande où les moines seront enterrés et s’il a vu les corps. Devant tout le monde, le père Veilleux renouvelle donc ses souhaits, une façon de faire pression sur les autorités pour obtenir gain de cause. Du coup, l’ambassadeur de France, Michel Lévêque, cède et l’emmène « voir les corps » : « Pendant le trajet, nous a expliqué Armand Veilleux, l’ambassadeur m’a dit qu’il allait me dire un secret : je ne verrais que les têtes, mais il ne faudrait pas le dire. »

Le jour de l’enterrement, les cercueils des moines, qui ne contiennent en effet que leurs têtes, sont donc lestés avec du sable pour que personne ne s’en aperçoive. Depuis Londres, El-Ansar , le bulletin utilisé par le DRS pour diffuser les faux communiqués islamistes signés « Zitouni », promet des « révélations ». Étrangement au parfum de ce qu’ El-Ansar s’apprête à « révéler », El-Watan laisse entendre que les autorités françaises ont tenté d’entrer en contact avec le GIA dans le dos des autorités algériennes, et que cette initiative a été très mal vécue par le régime : « Les révélations que le GIA a promis de faire [.] vont certainement jeter un pavé dans la mare et impliquer davantage le gouvernement français dans cette affaire qui va peser lourdement sur les relations entre Paris et Alger [63] . » Mais quelques jours après, El-Ansar affirme finalement que les révélations « ne lui sont pas parvenues » et il cesse mystérieusement de paraître.

Mi-juillet 1996, les autorités algériennes affirment que le chef du GIA a été tué dans les maquis. En réalité, son élimination serait survenue dès le mois de mai, à l’instigation du DRS : « Il tomba dans une embuscade tendue par un groupe de l’AIS dirigé par Gasmi Ahmed, alias Yahia Guermouh, affirme Abdelkader Tigha. On lui avait dit que Zitouni se déplacerait dans son secteur à bord d’une Toyota 4/4 blanche. Il fallait l’éliminer, car il était devenu un témoin gênant [64] . » Zitouni tué, le GIA ne disparaît pas pour autant. Le 18 juillet 1996, un communiqué annonce la nomination à sa tête de Antar Zouabri, un nouvel émir tout aussi sanguinaire.

Très curieusement, comme après l’assassinat des gendarmes en août 1994, la France n’ouvrira aucune enquête à la suite de l’assassinat de ses sept ressortissants. Et pendant des années, prévaudra la thèse de leur exécution par des « barbares islamistes ». Jusqu’au 23 décembre 2002, date des premières révélations d’Abdelkader Tigha dans Libération sur l’implication directe du DRS dans l’enlèvement des moines [65] . Ces informations soulèveront un tollé en Algérie, dont le ton sera donné, dès le lendemain, par l’archevêque d’Alger, Mgr Henri Tessier : « Ce que je peux dire au nom de l’Église d’Algérie est que nous n’avons aucune information nouvelle qui nous permette, aujourd’hui, d’ajouter foi à la version publiée dans son édition d’hier, par le quotidien français Libération se basant sur les déclarations d’un ancien lieutenant [en fait, adjudant] de l’armée algérienne impliquant les services du DRS d’être derrière l’assassinat des moines de Tibhirine, à Médéa. Je tiens à préciser que celui qui a donné les informations les plus claires est Benhadjar, qui était lui-même dans la région en contact avec les différents groupes terroristes et ses déclarations ont été largement publiées par la presse [66] . »

Or Mgr Tessier oublie tout simplement que dans le texte sur l’affaire qu’il a publié en juillet 1997, l’émir Benhadjar reproduisait des extraits d’un rapport antérieur [67] mettant directement en cause la responsabilité des services algériens dans l’enlèvement : « Si le pouvoir en place en Algérie déclare avoir infiltré le GIA au niveau de la direction – et c’est ce que montrent les indices et les faits – et donc s’il maîtrisait l’orientation et l’action de certains des dirigeants du GIA, comment aurait-il pu ignorer la planification et l’organisation de l’enlèvement des moines ? Même en admettant qu’il n’ait pas eu connaissance de l’affaire avant son exécution, comment croire qu’il n’ait pas réussi à connaître le lieu de la séquestration des moines alors qu’il avait un accès direct aux secrets du GIA infiltré puisque les dirigeants de ce groupe étaient toujours entre ses mains [68]  ? »

La vérité, à ce jour, reste encore à établir sur les conditions exactes de la mort des moines trappistes. Ce qui ne fait pas de doute, en revanche, c’est l’organisation de leur enlèvement par le DRS [69] . Et il est hautement probable que, dès lors que la « négociation » engagée par les « réseaux Pasqua » avait été désavouée par Alain Juppé, les chefs du DRS ne pouvaient laisser la DGSE réussir à libérer les moines : cela n’aurait pu se faire sans que soit révélée la mainmise du DRS sur le GIA. Les moines l’avaient nécessairement compris, ils devaient disparaître. De même que Djamel Zitouni, qui en savait trop. [.]

Voir par ailleurs:

Une nuit d’horreur à Bentalha
Le Monde

10.10.2000

Le nom de Bentalha restera lié pour longtemps à l’un des pires massacres qu’ait connus l’Algérie pendant les années 90. Les tueurs, une centaine d’hommes au moins, avaient, semble-t-il, minutieusement préparé leur plan. Ils lancent leur attaque aux alentours de 23 heures, après avoir pris soin de couper l’électricité dans le village. Ils s’en prennent à deux quartiers seulement, excentrés et mitoyens (Boudoumi et Haï Djillali) et, pendant quatre heures consécutives, brûlent, égorgent, mutilent et pillent avant de repartir comme ils étaient venus, laissant derrière eux un spectacle d’horreur. Cette tragédie n’a pas pu se dérouler dans l’ignorance générale : le bruit des détonations, celui des engins explosifs utilisés par les assaillants pour faire sauter certaines portes d’entrée, le vacarme des sirènes d’alarme, et surtout les hurlements… tout cela a résonné bien au-delà des deux quartiers martyrs, et pourtant personne n’a bougé… Mais qui sont ces assassins capables d’opérer une tuerie d’une telle ampleur et s’étalant sur plusieurs heures ? Pourquoi les forces de sécurité, stationnées dans des postes ou des casernes à proximité de Bentalha, ont-elles mis si longtemps à intervenir, de même que les secours ? Comment le commando a-t-il pu repartir sans être inquiété ? Toutes ces questions, beaucoup d’Algériens se les sont posées dès le lendemain du drame, tout comme l’opinion internationale, horrifiée d’apprendre ce nouveau carnage survenu à une trentaine de kilomètres d’Alger. Aucune des quelques réponses fournies par les officiels ne calmera les esprits, en particulier les familles des victimes. Et l’opacité dont s’entourent de longue date les plus hautes sphères du pouvoir algérien empêche, comme toujours, tout décodage de la situation et favorise les rumeurs. Bien vite surgit l’hypothèse, invérifiable, d’une implication – directe ou indirecte – de l’armée dans cette tragédie. Mais quel aurait été, dans ce cas, l’intérêt des militaires ? Punir les habitants de Bentalha qui, en 1990 et 1991, ont voté pour le Front islamique de salut, avancent les uns. Forcer la population à prendre les armes et à lutter elle-même contre les extrémistes islamistes, avancent les autres. Faire échouer les négociations entre les islamistes et certains clans du pouvoir, assurent encore d’autres observateurs. Ceux qui excluent toutes ces hypothèses rappellent que les militaires présents – essentiellement des appelés – n’étaient pas équipés pour une intervention nocturne, comme il l’aurait fallu dans le cas de Bentalha. Ils font valoir également que les soldats présents ne connaissaient pas le terrain, et qu’ils redoutaient de tomber dans une embuscade, d’autant que les champs aux alentours avaient été minés par les « terroristes », assuraient les villageois depuis quelques jours. Autres arguments avancés pour tenter d’excuser la passivité des militaires : l’absence de coordination entre l’armée, la gendarmerie et les différentes milices, la lourdeur de la chaîne hiérarchique, ou encore l’éventualité d’une interdiction faite aux soldats de sortir de leurs casernes la nuit, sauf autorisation expresse du chef d’état-major. Qui a tué à Bentalha ? est le livre-témoignage d’un homme, Nesroulah Yous, survivant de cette nuit de cauchemar. Son récit, dont Le Monde a choisi de publier des extraits, est loin de conforter la version officielle de la « barbarie islamiste ». L’auteur ne se contente pas de relater les quatre heures tragiques qui ont fait plonger son village dans le sang. Il les resitue dans le contexte des six années précédentes, telles qu’il les a vécues au jour le jour à Bentalha. Dans leur postface, Salima Mellah, journaliste algérienne résidant en Allemagne, et François Gèze, directeur des éditions La Découverte où paraÎt ce livre, s’emploient à replacer ce témoignage en perspective et proposent une interprétation des faits et des indices relevés par Nesroulah Yous. Ils relient tous ces éléments entre eux et tentent de leur donner une cohérence pour aboutir à une hypothèse que le lecteur sera libre de retenir ou non : les martyrs de Bentalha, et de tant d’autres massacres de l’été 1997, sont les victimes de féroces luttes de clans au sommet de l’Etat algérien. Une lutte à mort menée par tout ou partie du commandement militaire, entré en guerre contre le clan présidentiel de l’époque, Liamine Zéroual et son conseiller Mohamed Betchine, ces deux derniers étant finalement tentés par une option politique incluant le Front islamique de salut (FIS). Ce « scénario sinistre » n’est pas prouvé de façon définitive et comporte très probablement des lacunes, admettent Salima Mellah et François Gèze. D’où la nécessité, soulignent-ils, (et en ce sens on ne peut que les rejoindre) d’enquêtes indépendantes pour trancher cette question cruciale, lourde de conséquences.

Une nuit d’horreur à Bentalha
Le Monde

10.10.2000

Je somnole, bercé par le bruit du moteur de l’hélicoptère militaire qui sillonne le ciel. On a tellement pris l’habitude de cet hélicoptère que souvent on ne l’entend même plus. Je finis par m’endormir quelques instants. Quand soudain d’épouvantables déflagrations me réveillent brusquement. Il est 23 h 30.

Les explosions proviennent de la région proche des vergers. Sans m’habiller, je monte en trombe sur la terrasse. Je demande ce qui se passe. Personne ne sait. Les femmes et les enfants crient : « Ça y est, ça va venir, c’est notre tour ! »

En fait, tout le monde sait ce qui se passe. J’essaie d’appeler Fouad, mais ma voix est couverte par la sirène d’alarme de Tahar, qui hurle à nous faire éclater les tympans. Je lui ordonne de l’arrêter le temps d’entrer en contact avec Fouad. Abdelkader, qui n’habite pas très loin de Tahar, m’entend et le supplie de l’interrompre. Il faut coûte que coûte savoir s’il y a une attaque et combien ils sont.

Fouad ne répond pas et les cris s’intensifient. Ils proviennent des habitations à côté des vergers au sud-est du lotissement. On entend : « Ils attaquent, ils attaquent ! Ils sont en train de tout massacrer ! » Comment se fait-il que nous ayons été surpris ? Pourtant, nous sommes nombreux à monter la garde et nous aurions dû être alertés dès l’arrivée des assaillants ! Ce qui nous étonne, c’est qu’au moment où les premières bombes explosent il y a des tirs de balles traçantes vertes et rouges du côté de Pilote, au sud de la cité des préfabriqués. Ce sont des tirs soutenus qui durent environ cinq minutes et, tout en provenant de différents endroits, ils sont orientés vers le poste avancé, situé à l’est, à l’entrée de Bentalha.

Je veux croire que ce sont les militaires qui tirent. Je me dis que les patriotes ont entendu quelque chose de suspect et ont alerté les soldats embusqués. Ce sont certainement eux qui maintenant donnent l’alarme ou montrent leur position. Malheureusement, je me trompe. Les hurlements des victimes de l’attaque sont de plus en plus persistants et inquiétants. Sur ma terrasse, les femmes et les enfants sont recroquevillés dans le coin du fond, sous une tôle d’Eternit qui en temps normal permet aux femmes de se retirer et de discuter sans être vues. Il y a la famille de Nassia, composée de sept personnes, Salima, son mari et ses enfants, soit six personnes, et moi. Salima fait le va-et-vient de façon hystérique en tapant des mains. Nassia me supplie de faire quelque chose. Sa fille Souhila, qui a à peine dix-huit ans, est prise d’une crise d’hystérie. Je vais vers elle, j’essaie de la réconforter en la prenant par les épaules et en lui disant doucement : « Ne crains rien, ils devront me tuer avant de te toucher. Les militaires vont arriver. » Sa mère s’approche et me dit : « Ce sont les militaires qui vont nous tuer ! Tu n’as rien compris, ce sont eux qui vont nous tuer ! » La fermeté avec laquelle elle dit ces mots m’effraie un peu, mais, pour le moment, il faut surtout rétablir le calme.

Les assaillants sont à ce moment à l’est, de l’autre côté de la rangée de maisons. Tout à coup, j’en aperçois à la hauteur de la maison de Benyattou. Quelle n’est pas ma surprise quand je vois quatre ou cinq militaires en tenue de combat de camouflage claire qui se déplacent du carrefour en direction des vergers. Un tas de questions me submergent, mais je n’ai pas le temps de m’y attarder, déjà mon attention est attirée par un autre événement.

J’entends le bruit d’un moteur.

J’essaie une fois de plus d’appeler Fouad, parce que nous ne savons toujours pas ce qui se passe au juste. Je crie son nom plusieurs fois, parce qu’il faut qu’on sache combien sont les assaillants. Apparemment, ils sont très nombreux. Je vois des gens fuir dans la ruelle, en bas de chez moi. Ils crient : « Ils attaquent, ils égorgent tout le monde ! » Certains hurlent : « Ils ont tué tout le monde dans la maison de Saïd ! » Saïd habite l’une des premières maisons au bord des vergers. Soudain, je vois un jeune homme sauter de la maison d’Ali Djidjli, la troisième en face de la mienne. Il remonte la ruelle vers ma maison. Il crie ce que crient tous : « Ils sont en train de tuer tout le monde ! » Sur le moment, je pense que c’est Fouad. J’apprendrai plus tard que c’est l’unique rescapé de la famille Djidjli, qui a pris la fuite lorsque les assaillants ont pénétré dans la maison et commencé à tuer. Les tueurs, à ce moment-là, sont donc très près de chez nous, mais nous ne les avons pas encore vus dans notre ruelle. Pensant que c’est Fouad qui fuit, je n’ai plus tenté de l’appeler.

Arrivés à la terrasse, Nassia me supplie de quitter les lieux. Moi, je veux d’abord comprendre ce qui se passe avant de prendre une décision. Je ne sais pas quoi faire : d’un côté, il y a ces militaires au carrefour qui n’inspirent pas confiance, de l’autre, les assaillants qui se rapprochent. Je continue d’inspecter le voisinage, quand tout à coup je remarque deux sentinelles du groupe armé au bout de la rue transversale devant la maison de Benyahia. Il doit être 23 h 45. Je comprends que nous sommes encerclés et que nous ne pouvons rien faire d’autre que de rester regroupés sur ma terrasse et d’attendre l’intervention des militaires.

De nouveau, il y a des coups à ma porte. C’est Abdelkader Menaoui et sa famille. Il faut faire vite, c’est la course contre la mort car les tueurs sont à leurs trousses. Paradoxalement, les assaillants ne se pressent pas. Ils tirent quelques coups de feu, mais leurs balles n’atteignent pas leurs cibles. Toute la famille s’échappe, du vieux père de soixante-quinze ans à la petite-fille de trois mois. Ils sont plus d’une vingtaine, il n’y a presque que des femmes et des enfants. Abdelkader est lui aussi pieds et torse nus. Quand elle voit arriver tout ce monde, Nassia me sermonne : « Mais tu vas nous faire tuer ! Tu es fou de laisser entrer tout le monde ! »

Je me penche vers la rue et je vois une famille accourir. Les femmes tentent de se sauver, portant leurs bébés, tirant leurs enfants, hurlant et suppliant Dieu de les aider. Au bout de la rue, au sud, surgissent ceux qui les poursuivent. La cavalcade est vaine, des gaillards postés de notre côté sont là pour les intercepter. Ils s’emparent du seul homme, le ceinturent et ordonnent aux femmes et aux enfants de passer sous la dalle. J’entends des supplications, des sanglots et des gémissements puis des cris stridents, suivis finalement du souffle de personnes qu’on égorge.

Quelques jours après, j’aurai l’occasion de parler à cet homme, qui a réussi à leur échapper. Il me racontera qu’il a été forcé de regarder comment toute sa famille y passait et que, au moment où lui-même devait être égorgé, il réussit à se défaire de l’étreinte des tueurs et à fuir.

Messaoud habite au coin de notre rue au sud. De sa maison, il a tout vu : les assaillants sont plus de deux cents, ils ont commencé par attaquer la maison de Saïd, et nul n’en a réchappé.

Il faut tenir jusqu’à l’arrivée des militaires. Messaoud est décidé à se battre. Je referme donc la porte sur lui. Mais avant de monter, je vais dans le garage, accessible de l’intérieur, et je prends le jerrican d’essence et quelques bouteilles prévues pour la fabrication de cocktails Molotov. Je retourne sur la terrasse et je remets le bidon au jeune Amine, qui verse aussitôt l’essence dans des bouteilles préparées pour la circonstance. Elles contiennent des gravats et du sable. J’entends toujours le moteur de l’hélicoptère qui tourne et la sirène de Tahar qui n’arrête pas de hurler. Il doit être minuit.

Soudain, de nombreuses balles traçantes rouges et vertes sillonnent le ciel. Elles sont lancées entre notre lotissement et celui de Haouch Mihoub. L’espoir de voir venir le groupe de militaires qui a traversé notre région se ravive. Je veux croire qu’il est resté embusqué dans le terrain vague près de la cité des préfabriqués et mène maintenant le combat contre les assaillants. Ce n’est qu’une brève illusion, car de la ruelle venant du petit oued en face de chez moi je vois sortir de l’obscurité, d’un pas déterminé, une cinquantaine de tueurs bien armés. Ils ont des fusils-mitrailleurs, des Seminovs et des fusils de chasse à deux coups. Ils se rassemblent sous la dalle en face de ma maison et tirent sur nous avec des armes semi-automatiques, au coup par coup. Les uns sont en tenue de combat sombre, ressemblant à celle des « ninjas », les autres sont en kachabia, certains portent une cagoule, d’autres la barbe. Je ne sais pas pourquoi, à aucun moment je n’ai cru que c’étaient des islamistes. On me demandera plus tard ce qui m’a fait penser que ce n’étaient pas des islamistes. Je crois que certaines barbes et certains cheveux étaient artificiels.

L A situation devient de plus en plus critique. L’étau semble se resserrer sur nous lorsque quelques-uns du groupe nous aperçoivent sur la terrasse et se mettent à crier : « Regardez, ils sont là, ils sont nombreux ! » Ce sont surtout les chefs qui parlent, crient et donnent des ordres. A un certain moment, ils sont sortis du groupe et se sont mis en avant ; je crois me souvenir qu’ils étaient cagoulés. Mais celui qui est du côté du pilier ne porte pas de cagoule et arbore une longue barbe ; il porte une tenue de combat bleu sombre, ce qui est inhabituel puisque, généralement, les barbus portent la kachabia. Il y en a surtout deux qui parlent à haute voix et nous insultent en nous disant : « On va tous vous égorger, tout le monde y passera, sans pitié. C’est notre devoir. »

Je vois de nouveau une famille s’enfuir dans la rue. Elle est prise au piège. Les hommes armés empoignent les victimes, qui résistent à peine et les traînent sous la dalle. J’entends les implorations, les pleurs d’enfants puis les cris stridents et enfin le râle de certains dont la gorge est tranchée. Je ne peux les voir, car il y a de plus en plus d’assaillants regroupés à cet endroit. Ce n’est que le lendemain que je découvrirai toute l’horreur qui s’est déroulée à quelques mètres de ma maison.

Au loin, sur le grand boulevard de Bentalha, des lumières de phares s’allument soudainement et attirent notre attention. Je reconnais les blindés de l’armée, les BTR.

Menaoui continue à tenter de convaincre les assaillants de notre innocence, tandis que moi, je me tiens derrière un pilier en béton et je ne dis pas un mot. J’essaie de comprendre ce qui se passe, de prévoir ce qu’ils vont faire. Menaoui poursuit sa harangue : « Pourquoi s’en prendre à nous, qu’avons-nous fait ? On ne vous a rien fait ! Allez plutôt voir les militaires, ils sont à peine à cent mètres ! Allez les combattre au lieu de vous en prendre à nous ! »

C’est comme s’il avait appuyé sur un bouton. Les chefs, que nous apercevons plus clairement maintenant, nous lancent d’un ton triomphant et haineux : « Les militaires ne viendront pas vous aider ! Nous avons toute la nuit pour violer vos femmes et vos enfants, boire votre sang. Même si vous arrivez à nous échapper aujourd’hui, nous reviendrons demain pour vous faire la fête ! Nous sommes ici pour vous envoyer chez votre Dieu ! »

Je suis à la fois offusqué, troublé et conforté dans mon sentiment qu’il y a quelque chose qui cloche chez ces individus. Je ne sais pas très bien qui sont ces monstres en face de nous. Je veux bien croire que ce sont les terroristes dont on nous rebat les oreilles, mais j’en doute de plus en plus. Et s’affermit en moi la conviction qu’il ne s’agit pas d’islamistes : il n’y a que les militaires pour blasphémer de la sorte. C’est quand le groupe posté sur la dalle tire que j’envoie mon premier cocktail Molotov, mais je n’arrive pas à les atteindre. Il se fracasse sur la route. De là où je me suis caché, je ne vois pas très bien ce qui se passe en bas. Je décide de descendre au premier étage pour observer les choses de plus près. En remontant, je découvre que Salima, qui ne cesse d’arpenter de long en large la terrasse, se tient l’épaule de la main droite. Elle vient d’être touchée, ainsi que le fils de Messaoud, qui s’écroule en gémissant. Les balles sifflent et je me jette à terre, ordonnant aux autres d’en faire autant. Je rampe jusqu’au blessé. Le fils de Messaoud a du mal à respirer, je demande aux femmes de s’en occuper et de lui mettre un morceau de tissu pour éviter l’hémorragie. Salima n’est pas gravement atteinte, son fils Abdelkader, âgé de huit ans, la supplie de se coucher. Elle ne l’entend pas et continue à faire les cent pas en parlant toute seule. Son autre fils, Amine, me passe les cocktails Molotov, que nous allumons et balançons de la terrasse en direction des assaillants. La première bouteille d’Amine s’écrase juste en bas dans la ruelle. L’autre atterrit plus loin et nous permet d’avoir un peu de répit. Nous jetons tout ce qui se trouve sur la terrasse : parpaings, briques, pierres, tuiles…

Nous ne cessons d’espérer que du secours viendra. Pendant un court instant, à l’arrivée des blindés, je crois que nous sommes sauvés. Mais quand j’entends l’un des tueurs crier : « Nasro, tu ne nous échapperas pas », c’est comme un coup violent en pleine poitrine et, instinctivement, je comprends que nous n’aurons aucune aide et que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

M AINTENANT, il faut faire vite et déguerpir. Tout d’un coup, je vois arriver les assaillants dans le jardin de M’hamed. Salima y est, elle n’avait pas voulu nous suivre. Elle est là, une grande tâche de sang sur sa poitrine, et n’essaie pas de s’échapper. Elle savait que si elle était agressée, elle ne saurait se défendre. Elle m’a souvent dit qu’elle préférerait mourir que de vivre cette angoisse. Un homme la tire par le bras et lui ordonne de le suivre. Il la traîne du côté d’un mur et je ne peux plus les voir. Elle veut en finir et le supplie de la tuer. J’entends Abdelkader, son fils, pleurer et crier : « Maman, maman ! » Puis des coups de machette, et puis plus rien…

Le groupe armé qui se trouve dans le jardin de M’hamed m’aperçoit sur le mur. L’un d’entre eux dit aux autres : « C’est Nasro, il s’échappe ! » Un autre hurle : « Il faut le prendre vivant ! Je le veux vivant ! » Ils pointent leurs mitraillettes et j’entends les balles siffler autour de moi. Je n’ai pas le temps de réaliser ce qui se passe, je perds l’équilibre et je tombe dans la ruelle de l’autre côté du mur d’une hauteur de 2,40 m. Mon pied nu atterrit sur une pierre. Une douleur intense me foudroie. La jambe enfle tout de suite. Je perds connaissance.

J’ignore combien de minutes se sont écoulées, mais quand, à même le sol, je reprends conscience, je suis tout seul dans la rue déserte. J’ai du mal à me relever et je commence à grelotter. Il ne fait pas froid, mais je me sens glacé. J’aurai froid toute la nuit, et j’aurai froid pendant toute une année.

Pour la première fois, je réalise que j’ai peur. Je ne veux pas mourir. Les assaillants étaient tout près quand nous avons fui. A ce moment précis, je vois les femmes regroupées debout dans le coin à droite de la terrasse de Warda. Des ombres sombres s’avancent vers elles. Je vois des silhouettes sur la buanderie et je crois reconnaître celles d’Amine et Ramdane. Un des éléments du groupe se dirige vers eux et leur tend la main pour les inciter à descendre. Je l’entends dire : « Descendez, n’ayez pas peur, je jure qu’on ne vous fera pas de mal ! » Les silhouettes d’Amine et des autres restent figées un moment et soudain se jettent derrière la maison, dans le vide… Mon coeur va s’arrêter !

Pourtant, je ne suis pas au bout de l’horreur. L’assaillant revient vers le groupe qui encercle les femmes et les enfants. On entend les cris et les pleurs, les femmes se serrent les unes contre les autres, leurs enfants entre les jambes ou dans les bras, et certaines bousculent les agresseurs. Quelques-uns d’entre eux empoignent des femmes pour les séparer du groupe, je suppose que ce sont celles qu’ils enlèvent. Certaines femmes se battent avec eux comme des lionnes pour protéger leurs filles. Celles qui ne veulent pas suivre les criminels sont exécutées à coup de hache ou posées à même le sol pour être égorgées. Les femmes crient : « Ne nous égorgez pas ! S’il vous plaît, tuez-nous avec vos balles, ne nous égorgez pas ! » Ils tirent les enfants avec une agressivité extrême et les jettent par-dessus la terrasse. Tout d’un coup je vois l’un des tueurs arracher un enfant accroché à sa mère. La femme tente de le serrer contre elle, mais il la frappe avec une machette. Il prend l’enfant par le pied et, en faisant un demi-tour sur lui-même, lui cogne la tête contre un pilier de béton. Les autres en font autant, ils sont pris d’un rire frénétique. Je ne supporte plus ce spectacle et je me cache la tête entre les mains.

Soudain, je suis attiré par des mouvements à gauche, au carrefour de la rue dans laquelle nous nous trouvons. Un petit groupe d’assaillants arrive, tirant un jeune homme qui parle à voix haute. Je reconnais « Chocolat », le jeune frère d’El-Hadj, un handicapé mental. Le groupe a l’air de bien s’amuser. L’un d’entre eux l’enlace et lui lance des plaisanteries. Il leur dit d’aller se faire foutre et d’arrêter le massacre. Tout le monde rit. Ils mettent le feu à une voiture stationnée à l’endroit même et certains veulent le jeter dans les flammes, mais l’un d’eux l’empoigne et lui coupe un membre, puis un autre. Les cris de la pauvre victime déchirent la nuit et sont indescriptibles. Nous nous regardons, pétrifiés par l’horreur. Je me bouche les oreilles, mais je ne peux détourner le regard.

Ils trainent la soeur de Chocolat et le vieux père hors de la maison. Quelques-uns des assaillants se ruent sur elle et la violent à tour de rôle. Le père, attaché, est contraint de regarder la scène. Tous les deux seront tués peu de temps après.

Ma tête va éclater, je n’en peux plus. Je commence à trembler. Le froid devient de plus en plus intense. À ce moment-là, je suis persuadé que je n’en réchapperai pas. C’est la fin du monde. Je me mets à parler à Dieu, j’en veux à Dieu : « Pourquoi, pourquoi tant d’atrocités ? » Je me sens fatigué, vidé, vidé, j’ai froid et je n’ai plus aucune force. J’ai l’impression que tout souffle de vie s’échappe de mon corps. Je sens la mort proche lorsque je regarde vers le ciel, cet infini bleu-noir, et je m’adresse à Dieu… Et là, c’est comme une décharge électrique qui me secoue, je sens la peur reprendre possession de moi, je sens l’instinct de survie. Je ne veux pas abandonner, je veux vivre, je veux revoir mes enfants. Je commence à hurler comme les autres qu’il faut prendre une décision, qu’il faut se battre, qu’il faut continuer.

Les assaillants, eux, sont entraînés et ont un plan bien défini, tandis que nous, nous arrivons à peine à prendre une décision commune. Certains veulent descendre se battre, d’autres non. Nous perdons du temps alors que les tueurs se rapprochent de nous.

Les voisins s’écrient les uns après les autres : « Les militaires arrivent ! Les militaires arrivent ! » Apparemment, ils ne sont pas très loin. Les assaillants aussi semblent déroutés et se retirent de la terrasse en face, ce qui nous permet de souffler un peu. Mais les chefs, des brutes, arrivent en courant et hurlent aux éléments du groupe armé : « Continuez ! Ne vous laissez pas dérouter ! Prenez tout votre temps, les militaires ne viendront pas. Allez, au travail ! ». Je demande l’heure à un vieil homme à côté de moi. Il me regarde, l’air perdu, avant de me répondre : « Il est 3 h 10 du matin. »

Messaoud Belaïd, qui était venu au début du massacre chez moi et était ressorti pour se battre, se trouve là. Il ne bronche pas. Pendant un court instant, nous avons peur l’un de l’autre. C’est lui qui me reconnaît. Je rampe vers lui, il me demande de ne pas faire de bruit et de ne pas bouger. Je pense que nous sommes dans les jardins des maisons de Mohamed Boulal et de Mohamed Tablati. Nous avons certainement dû y passer une heure, tous les deux, perdus, indécis et à l’écoute du moindre bruit insolite. On entend les cris des habitants qui, en fuyant, se font intercepter par les assaillants. Ces derniers leur demandent avec calme et fermeté de passer par tel endroit et de ne pas avoir peur. Je revois la scène que j’ai vécue quelques heures plus tôt en face de chez moi. Ils utilisent les mêmes procédés pour finalement égorger leurs victimes ou les massacrer à coups de hache. Nous entendons des hurlements et tout de suite la riposte, avec un mélange de rires et d’insultes de l’un des chefs du groupe armé.

Tout d’un coup, un cri déchire la nuit. Messaoud me prend le bras avec force et je sens ses doigts s’enfoncer dans ma chair. Il se raidit. Il ose à peine me dire : « C’est mon fils, ils égorgent mon enfant ! » Le jeune homme hurle qu’il ne veut pas être égorgé et qu’il préfère mourir par balle, il supplie ses agresseurs de le tuer rapidement. Son père se tient la tête entre les mains, impuissant. Son fils avait entre dix-huit et vingt ans.

Je ne sais pas comment, avec ces douleurs, je suis arrivé chez Arezki. Je reste dans la cage d’escalier, dans le noir, près d’une demi-heure. Je suis complètement abasourdi, absent, comme dans un état second. Ce n’est que lorsque j’entends un bruit de voitures et de voix rassurantes au-dehors que je me réveille de ma léthargie et que je me traîne vers la terrasse pour voir ce qui se passe. Il doit être entre 5 heures et 5 h 30. Je vois des gens sortir les blessés et les morts des maisons. On évacue les cadavres de la maison de Warda. Ils sont méconnaissables : des gorges tranchées, du sang, du sang, du sang. Je m’effondre là en sanglotant quand l’un des secouristes m’aperçoit. Il me demande de descendre de la terrasse. Je lui explique avec difficulté que je suis blessé, épuisé. Je ne sais pas comment je suis arrivé ici parce que toutes les issues sont bloquées. Un groupe de personnes amène une grande échelle. En s’apercevant que celle-ci est trop courte, l’un d’entre eux demande du renfort. Ils se mettent à plusieurs pour la soutenir et pour permettre à l’un d’eux de m’aider à descendre. Arrivé enfin en bas, je m’assois sur le sol et j’attends. C’est là que j’apprends que Nassia est morte. Une Simca 1100 arrive pour me transporter. Je suis en vie, je suis en vie, le cauchemar est passé, mais qui est encore vivant ?

Dans la nuit, les habitants des quartiers voisins, de Barakt, de l’ancien Bentalha ou d’ailleurs, avaient été alertés par les explosions de bombes, les balles traçantes, les cris et les hurlements des victimes, et étaient accourus immédiatement. A ce moment-là, les militaires et les policiers avaient déjà déployé leurs effectifs sur le grand boulevard et empêchaient les gens d’intervenir. Ils ont attendu là toute la nuit ! Après des heures d’attente angoissante, ils n’ont plus supporté cette situation et ont forcé le barrage pour venir à notre secours. Ils étaient très nombreux et ce n’étaient que des civils. Il y a ceux qui sont venus à pied par-derrière, entre 4 h 30 et 5 heures, et les autres qui ont pris leur véhicule à partir de 5 heures. Pas un seul militaire, pas un policier, pas une ambulance : il n’y a que des civils, avec leur voiture, venus pour nous aider.

A cette heure-là, il y a bien moins de bombes et de tirs, mais j’apprendrai plus tard que les assaillants sont encore dans le quartier au moment où les secours arrivent ! Ils se replient lentement en longeant les vergers. Ils crient aux gens réfugiés dans les orangeraies : « Sortez, sortez, la police est là ! » Certains rescapés sortent naïvement de leur cachette. La femme de Mohamed Ghazal et ses quatre enfants sont tués ainsi, à la dernière minute. Il est étonnant que ces personnes soient tombées dans le piège. Y avait-il quelque chose qui les a mis en confiance ? Les assaillants s’étaient-ils débarrassés de leur kachabia ?

Ce qui m’impressionne dès le lendemain du massacre, c’est que, malgré l’atroce douleur qui nous déchire, les gens s’en remettent entièrement à Dieu : ils acceptent ce qui est arrivé pour ne pas sombrer dans la folie, la haine et un besoin de vengeance aveugles. Ce n’est pas qu’ils pardonnent aux criminels, mais c’est une façon de se réconforter mutuellement. Moi, je n’ai jamais accepté la fatalité et je veux comprendre et essayer de savoir pourquoi ils nous ont choisis, nous.

Le plus choquant, c’est qu’à l’unanimité, tous disent que ce sont les militaires qui nous ont tués. C’est tellement évident que personne ne demande comment nous en arrivons à cette conclusion et pourquoi nous en sommes si sûrs. J’ai du mal, quand même, à accepter aussi facilement le fait que les militaires aient commis ce massacre. Malgré tous les indices qui se confirmeront au fil de nos investigations, l’idée que notre destin aurait été, longtemps auparavant, étudié et décidé, voire calculé par une poignée de hauts responsables militaires me paraît inconcevable, ou débile. Je préfère largement mettre tout ça sur le compte de la folie humaine.

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