Israël/Occident: Que nous le voulions ou non nos sorts sont inextricablement liés (If Israel goes down, we all go down)

10 juillet, 2010
Israel as the proverbial canry in the mine
J’ai une prémonition qui ne me quittera pas: ce qui adviendra d’Israël sera notre sort à tous. Si Israël devait périr, l’holocauste fondrait sur nous. Eric Hoffer
Les ennemis d’Israël ont fini par réaliser qu’ils n’étaient pas capables de gagner une guerre conventionnelle. Plutôt que d’envoyer des avions, chars et navires contre l’état hébreu, ils se sont tournés vers d’autres moyens: armes de destruction massive, terrorisme, et (plus récemment), entreprise de dé-légitimisation. Cette dernière notion inverse les lois de la guerre; plus précisément, la force devient faiblesse, et l’opinion publique revêt une importance suprême. Daniel Pipes
Israël incarne l’Occident pour les anti-occidentaux, l’impérialisme pour les anti-impérialistes, les infidèles pour les islamistes, le racisme pour les propalestiniens … Il cumule les stéréotypes négatifs. Il est perçu comme l’État en trop, qui devrait disparaître pour que les hommes soient délivrés du mal. Pierre-André Taguieff
Certains vont jusqu’à agir et parler comme si une nouvelle entente avec le monde musulman pouvait se concrétiser si seulement nous étions prêts à sacrifier l’État juif sur l’autel. (…) Que des pays occidentaux se rangent du côté de ceux qui remettent en question la légitimité d’Israël, jouent avec des questions de sécurité vitales pour Israël au sein des instances internationales, apaisent ceux qui s’opposent aux valeurs occidentales plutôt que de s’élever vigoureusement pour la défense de ces valeurs, n’est pas seulement une grave erreur morale, mais une erreur stratégique de premier ordre. Israël est une partie essentielle de l’Occident. L’Occident est ce qu’il est grâce à ses racines judéo-chrétiennes. Si l’élément juif de ces racines est déterré et Israël perdu, alors nous sommes perdus aussi. Que cela nous plaise ou non, notre destin est inextricablement lié. José Maria Aznar

A l’heure où en une Europe depuis longtemps résignée et une Amérique obamisée, la cause d’Israël n’est décidément plus à la mode

Et qu’après l’échec du terrorisme traditionnel, ses ennemis sont maintenant passés au « terrorisme humanitaire«  et à une campagne sans précédent de délégitimation légale et diplomatique

Pendant que parallèlement se confirment, du médecin même qui l’avait examiné, les raisons bassement commerciales qui ont motivé la libération par les autorités britanniques d’un des auteurs présumés de l’attentat de Lockerbie …

Comme le caractère de plus en plus illusoire de l’action des forces onusiennes d’interposition …

Triste illustration du degré de confusion et d’inversion des valeurs de ces temps étranges que nous vivons …

Que de voir l’ancien et courageux premier ministre espagnol José Maria Aznar contraint de rappeler, dans le Times et à présent dans le WSJ,  les plus élémentaires des évidences

A savoir qu’Israël est non seulement un Etat légitime et une « nation normale confrontée, depuis sa naissance, à des circonstances anormales »

Mais que, face aux « ambitions hégémoniques de l’Iran » et  à « un islamisme extrémiste qui a érigé la destruction de l’Etat juif en priorité religieuse », « nos sorts, que nous le voulions ou non, sont inextricablement liés » .…

Géopolitique/ L’initiative Aznar

L’ancien premier ministre espagnol prend le parti d’Israël. Parce que c’est aussi celui de l’Occident.

Michel Gurfinkiel

25 juin 2010

« Le monde occidental est ce qu’il est grâce à ses racines judéo-chrétiennes. Si l’élément juif, dans ces racines, est brisé, et si Israël est perdu, alors nous sommes perdus aussi. Que nous le voulions ou non, nos sorts sont inextricablement liés ».

C’est ce qu’écrit l’ancien premier ministre conservateur espagnol Jose Maria Aznar dans une tribune parue jeudi dernier dans le Times de Londres. Certes, note-t-il, la cause d’Israël « n’est plus à la mode en Europe », et l’affaire de la flotille de Gaza, voici près de trois semaines, n’a fait qu’aggraver cette « impopularité ». Mais pourquoi en est-on là ? « Si l’on veut aborder la question israélienne de façon raisonnable et équitable, on doit admettre diverses réalités : que la légitimité d’Israël, Etat créé par une décision de l’Onu, ne peut être remise en cause ; qu’Israël est doté d’institutions solidement démocratiques ; que c’est une société dynamique et ouverte qui excelle sans cesse dans les domaines de la culture, de la science et de la technologie ; qu’Israël est une nation occidentale au plein sens du mot ; qu’il est, en fait, une nation occidentale normale confrontée, depuis sa naissance, à des circonstances anormales… » Notamment, maintenant que « le problème israélo-palestinien est virtuellement résolu, à un islamisme extrémiste qui a érigé la destruction de l’Etat juif en priorité religieuse », et aux « ambitions hégémoniques de l’Iran. »

Mais l’Europe, précisément, n’est plus capable ni de bon sens, ni d’équité, ni même de clarté dans ses perceptions stratégiques ou géopolitiques. «  Dans une grande mesure », observe Aznar, « cette confusion résulte d’un doute masochiste sur notre propre identité, du règne du politiquement correct, d’un multiculturalisme qui nous requiert de nous agenouiller devant les autres, d’un ultra-laïcisme qui, par la plus cruelle des ironies, nous interdit de réagir contre le fanatisme absolu du djihadisme. » En d’autres termes, plus l’Europe trahit et abandonne Israël, plus elle révèle « à quel point elle a déjà sombré », et plus elle se résigne à « un déclin inexorable ». Aznar ajoute que « les Etats-Unis », jusque là épargnés, semblent s’engager « de manière inquiétante » dans la même direction.

José Maria Aznar a été pendant huit ans, de 1996 à 2004, un premier ministre exceptionnel. Refondateur et modernisateur de la droite espagnole, il arrive aux affaires à l’âge de quarante-et-un ans seulement. Il met en place une très forte croissance économique, la passage à l’euro, l’intégration complète de son pays aux institutions européennes et à l’Otan : un « âge d’or » qui hante aujourd’hui une Espagne ruinée par le socialiste José Zapatero. Peut-être Aznar prépare-t-il, en effet, un come back politique. Mais son engagement pour Israël n’est certainement pas de circonstance. Il n’y a pratiquement pas de Juifs en Espagne. L’antisémitisme y est encore virulent. L’antisionisme, banalisé. S’il dresse sa lance pour l’Etat juif, c’est avec une sincérité absolue. Ce qui donne tout son poids à sa démarche.

Aznar n’est pas seul. Dans son article du Times, il annonce qu’il prend la tête d’une « Initiative des Amis d’Israël » regroupant tous les pays se réclamant de la cvilisation démocratique occidentale. Parmi ses premiers compagnons, John Bolton, qui fut le représentant des Etats-Unis à l’Onu sous George W. Bush, est à ce titre, l’un des défenseurs les plus cinglants d’Israël dans le lieu qui, sans doute, lui est le plus hostile ; Alejandro Toledo, président du Pérou de 2000 à 2006, né dans une famille quechua de seize enfants, cireur de chaussures dans son enfance, devenu professeur à Stanford et Harvard, puis homme politique dans son pays face au dictateur mafieux Alberto Fujimori, qu’il finit par renverser et remplacer ; David Trimble, le premier ministre protestant d’Irlande du Nord qui signa avec les catholiques les accord du Vendredi Saint, en 1998, et obtint à ce titre le prix Nobel de la paix ; mais aussi l’historien britannique Andrew Roberts, le philosophe italien Marcello Pera, la sénatrice italienne Fiamma Nirenstein, le banquier américain Robert Agostinelli, le théologien catholique américain George Weigel.

Ce groupe ne sera pas, souligne Aznar, inconditionnel de n’importe quel gouvernement israélien : « C’est le propre de la démocratie d’accepter la diversité des opinions ». Mais il sera inconditionnel d’Israël en tant que nation.

Voir aussi:

Il faut soutenir Israël car s’il tombe, nous tous, nous tombons

José Maria Aznar

The Times

17 juin 2010

Traduction Albert Soued

La colère soulevée par Gaza est une distraction. Nous ne pouvons pas oublier qu’Israël est le meilleur allié de l’Occident dans une région agitée.

Depuis trop longtemps, il est désormais démodé en Europe de prendre la parole en faveur d’Israël. Dans la foulée de l’incident survenu récemment en Mer Méditerranée à bord d’un navire plein de militants anti-israéliens, il est difficile de penser à une cause plus impopulaire à défendre.

Dans un monde idéal, l’assaut par des commandos israéliens sur le Marmara Mavi ne se serait pas soldé par neuf morts et une vingtaine blessés. Dans un monde idéal, les soldats auraient été accueillis paisiblement à bord du navire. Dans un monde idéal, aucun État, encore moins un récent allié d’Israël comme la Turquie, aurait parrainé et organisé une flottille dont le seul but était de créer une situation impossible pour Israël, soit l’obliger à choisir entre renoncer à sa politique de sécurité et à son blocus naval, ou risquer la colère du monde.

Dans nos rapports avec Israël, il nous faut dissiper les nuages de la colère qui trop souvent obscurcissent notre jugement. Une approche raisonnable et équilibrée doit englober les réalités suivantes : premièrement, l’État d’Israël a été créé par une décision de l’ONU. Sa légitimité, dès lors, ne devrait pas être en cause. Israël est une nation qui dispose d’institutions démocratiques profondément enracinées. Il s’agit d’une société dynamique et ouverte qui a maintes fois excellé aux chapitres de la culture, de la science et de la technologie.

Deuxièmement, de par ses racines, son histoire et ses valeurs, Israël est une nation occidentale à part entière. En fait, c’est une nation occidentale normale, mais confrontée à des circonstances anormales.

Unique en Occident, Israël est la seule démocratie dont l’existence est contestée depuis sa création. D’abord, il a été attaqué par ses voisins par voie d’armes conventionnelles de la guerre. Puis, il a fait face au terrorisme qui a atteint son point culminant dans les vagues successives d’attentats suicide. A présent, sur l’ordre des islamistes radicaux et de leurs sympathisants, il fait face à une campagne de délégitimation via le droit international et la diplomatie.

Soixante-deux ans après sa création, Israël se bat toujours pour sa survie même. Puni par une pluie de missiles au nord et au sud, menacé de destruction par un Iran visant à acquérir des armes nucléaires et pressé par ses amis et ses ennemis, Israël, il semble, ne connaîtra jamais un moment de paix.

Pendant des années, l’Occident a concentré son attention tout naturellement sur le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. Mais si Israël est en danger aujourd’hui et toute la région glisse vers un avenir problématique inquiétant, la cause n’est pas l’absence d’accord entre les parties sur la façon de résoudre ce conflit. Les paramètres d’un éventuel accord de paix sont clairs, aussi difficile que cela puisse paraître pour les deux parties à faire le dernier effort en voie d’un règlement.

Les véritables menaces pour la stabilité régionale, cependant, se situent dans la montée d’un islamisme radical qui voit la destruction d’Israël comme l’accomplissement de son destin religieux et, en même temps, dans le cas de l’Iran, comme l’expression de ses ambitions hégémoniques régionales. Les deux phénomènes constituent des menaces qui affectent non seulement Israël, mais aussi l’ensemble de l’Occident et le monde entier.

Le cœur du problème réside dans la manière ambiguë et souvent erronée dont trop de pays occidentaux réagissent désormais à cette situation. Il est facile de blâmer Israël pour tous les maux du Moyen-Orient. Certains vont jusqu’à agir et parler comme si une nouvelle entente avec le monde musulman pouvait se concrétiser si seulement nous étions prêts à sacrifier l’État juif sur l’autel. Ce serait de la folie.

Israël est notre première ligne de défense dans une région turbulente qui risque constamment de sombrer dans le chaos, une région vitale pour notre sécurité énergétique en raison de notre dépendance excessive au pétrole moyen-oriental, une région qui forme la ligne de front dans la lutte contre l’extrémisme. Si Israël tombe, nous tombons tous.

Pour défendre le droit d’Israël à exister en paix et dans des frontières sûres, il faut un degré de clarté morale et stratégique qui trop souvent semble avoir disparu en Europe. Les États-Unis montrent des signes inquiétants d’emprunter la même voie.

L’Occident traverse une période de confusion sur l’avenir du monde. Dans une grande mesure, cette confusion est provoquée par une sorte de doute de soi masochiste à l’endroit de notre propre identité ; en vertu de la rectitude politique et d’un multiculturalisme qui de force nous met à genoux devant les autres, et d’une laïcité qui, ironie du sort, nous aveugle, même lorsque nous sommes confrontés à des djihadistes qui font la promotion de l’incarnation la plus fanatique de leur foi. Abandonner Israël à son sort, en ce moment critique, ne servirait qu’à illustrer combien nous avons sombré et combien inexorable notre déclin semble désormais être.

On ne peut pas laisser cela se produire. Motivé par le besoin de reconstruire nos propres valeurs occidentales, exprimant une profonde inquiétude au sujet de la vague d’agression contre Israël, et conscient que la force d’Israël est notre force et que la faiblesse d’Israël est notre faiblesse, j’ai décidé de promouvoir une nouvelle initiative d’Amis d’Israël avec l’aide de quelques personnalités, dont David Trimble [ex-Premier ministre d’Irlande du Nord], Andrew Roberts [historien anglais], John Bolton [ex-ambassadeur américain aux Nations unies], Alejandro Toledo (ancien président du Pérou), Marcello Pera (philosophe et ancien président du Sénat italien), Fiamma Nirenstein (auteure et politicienne italienne), le financier Robert Agostinelli et l’intellectuel catholique George Weigel.

Nous n’avons pas l’intention de défendre une politique spécifique ou un gouvernement israélien particulier. Les auteurs de cette initiative sont certains d’être parfois en désaccord avec certaines des décisions prises par Jérusalem. Nous sommes des démocrates et nous croyons en la diversité.

Ce qui nous lie, toutefois, est notre soutien indéfectible à Israël et à son droit d’exister et de se défendre. Que des pays occidentaux se rangent du côté de ceux qui remettent en question la légitimité d’Israël, jouent avec des questions de sécurité vitales pour Israël au sein des instances internationales, apaisent ceux qui s’opposent aux valeurs occidentales plutôt que de s’élever vigoureusement pour la défense de ces valeurs, n’est pas seulement une grave erreur morale, mais une erreur stratégique de premier ordre.

Israël est une partie essentielle de l’Occident. L’Occident est ce qu’il est grâce à ses racines judéo-chrétiennes. Si l’élément juif de ces racines est déterré et Israël perdu, alors nous sommes perdus aussi. Que cela nous plaise ou non, notre destin est inextricablement lié.

José María Aznar was prime minister of Spain between 1996 and 2004.

Voir également:

Israël – Un pays comme les autres!

The WSJ

le 8 juillet 2010

traduit par Aschkel

L’hostilité envers les Juifs est une tache sur l’honneur du monde occidental depuis des siècles.

La déclaration suivante a été signée par José Maria Aznar, David Trimble, John R. Bolton, Alejandro Toledo, Marcello Pera, Andrew Roberts, Fiamma Nirenstein, George Weigel, Robert F. Agostinelli et Carlos Bustelo:

Israël est une démocratie occidentale et un pays normal. Néanmoins, Israël a été confronté à des circonstances anormales depuis sa création. En fait, Israël est la seule démocratie occidentale, dont l’existence a été contestée par la force, et dont la légitimité est toujours remise en question, indépendamment de ses actions.

La crise récente de la flottille a encore fourni une autre occasion pour les détracteurs d’Israël de renouveler leur campagne frénétique. Il en était ainsi avant même que les faits de ce tragique incident soient révélés à la lumière. Et pourtant les yeux sont restés aveugles quant aux raisons pour lesquelles Israël a dû répondre à la provocation claire de la flottille pour Gaza.

Parce que nous croyons qu’Israël est soumis à un traitement injuste, et que nous sommes convaincus que la défense d’Israël, c’est défendre les valeurs qui ont fait et soutiennent notre civilisation occidentale, nous avons décidé de lancer l’Initiative des amis d’Israël.

Notre objectif est d’apporter la raison et la décence à la discussion au sujet d’Israël.

Nous sommes un groupe éclectique, venant de différents pays et ayant des opinions différentes sur un large éventail de questions. Il va sans dire que nous ne parlons pas pour l’État d’Israël et nous ne défendons pas toutes ses décisions. Nous sommes unis, cependant, par les croyances suivantes, des principes et des objectifs:

D’abord, Israël est un pays normal, une démocratie occidentale et devrait être traité comme tel. Son système parlementaire, ses traditions juridiques, son système d’éducation et de recherche scientifique, ses réalisations culturelles sont aussi fondamentaux pour lui comme à toute autre société occidentale. En effet, dans certains de ces domaines, Israël est un leader mondial.

Deuxièmement, les tentatives de questionner  la légitimité  d’Israël comme un Etat juif au Moyen-Orient sont inacceptables pour des personnes qui soutiennent les valeurs démocratiques libérales. L’Etat d’Israël a été fondé dans le sillage de la résolution 181 des Nations Unies, adoptée en 1947. Il est également né d’une connexion ininterrompue juive sur sa terre qui remonte à des milliers d’années. Israël ne tient pas sa légitimité, comme le prétendent certains, de la sympathie de l’Holocauste. Au lieu de cela, il tire sa légitimité du droit international et du même droit à l’autodétermination réclamé par toutes les nations.

Troisièmement, en tant que membre tout à fait légitime de la communauté internationale, le droit fondamental d’Israël à la légitime défense ne devrait pas être remis en question. Il ne faut pas oublier qu’ Israël fait face à des menaces de sécurité unique, de groupes terroristes comme le Hezbollah et le Hamas, de l’Iran et de l’objectif de ce dernier à se procurer des armes nucléaires.

Une condamnation d’Israël par les  Nations-Unies  résultant  du rapport Goldstone  l’an dernier, Rapport sur la récente guerre à Gaza, par exemple, ignore les problèmes de sécurité auquels Israël est confronté. Toutes les démocraties devraient s’opposer à de telles campagnes, qui finissent par saper la légitimité non seulement d’Israël mais de l’ONU elle-même.

Quatrièmement, nous ne devons jamais oublier qu’Israël est de notre côté dans la lutte contre l’islamisme et le terrorisme. Israël se trouve sur la ligne de front de cette lutte comme un rempart des valeurs judéo-chrétiennes. La croyance en laquelle  le monde démocratique,  peut sacrifier  Israël afin d’apaiser l’islamisme est profondément erronée et dangereuse. Apaisement qui a échoué dans les années 1930 et qui échouera encore aujourd’hui.

Cinquièmement, les tentatives faites par les gens de bonne foi afin de faciliter la paix entre Israël et les Palestiniens doivent toujours être prises en considération. Mais les acteurs étrangers à ce conflit doivent se garder de tenter d’imposer leurs propres solutions. Israéliens et Palestiniens doivent savoir comment construire une paix viable. Nous pouvons les y aider, mais nous ne pouvons les y contraindre.

Sixièmement, nous ne devons pas perdre de vue les dangers d’un véritable réveil de l’antisémitisme que pose la campagne de délégitimation d’Israël. L’hostilité envers les Juifs est une tache sur l’honneur du monde occidental depuis des siècles. C’est une question de respect de soi que de nous confronter et de nous opposer activement à de nouvelles manifestations d’antisémitisme.

L’Initiative des  Amis d’Israël s’est réunie pour encourager les hommes et les femmes de bonne volonté à revoir leurs positions à l’égard de l’Etat juif et à ré-enraciner ces positions à l’intérieur des meilleures et non des pires traditions occidentales. Nous leur demandons de reconnaître qu’il est dans notre propre intérêt qu’une relation de plus en plus difficile entre Israël et nombre des autres démocraties libérales du monde soit sauvée et revigorée avant qu’il ne soit trop tard pour nous tous.

M. Aznar est un ancien Premier ministre d’Espagne.

M. Trimble est une première ancien ministre de l’Irlande du Nord.

M. Bolton est un ancien ambassadeur des États-Unis à l’ONU

M. Toledo est un ancien président du Pérou.

M. Pera est un ancien président du Sénat italien.

M. Roberts est un historien britannique.

Mme Nirenstein est vice-présidente de la commission italienne des affaires étrangères de la Chambre des députés.

M. Weigel est un Senior Fellow à l’Ethics and Public Policy Center.

M. Agostinelli est directeur général du Groupe Rhône.

M. Bustelo est un ancien ministre de l’Industrie espagnol.

Voir enfin:

A (Better) Reason to Hate BP

Did the oil giant profit from the Lockerbie bomber’s release?

Bret Stephens

July 6, 2010

What Barack Obama taketh away, Moammar Gadhafi giveth. That must be the fond hope these days at BP, as it seeks to recoup in Libya’s Gulf of Sidra what it is losing in the Gulf of Mexico. And if it takes a wretched lobbying effort to make that happen, so be it.

Yesterday, the chairman of Libya’s National Oil Co. told Zawya Dow Jones that he would urge Libya’s sovereign wealth fund to buy a strategic stake in the troubled oil giant. That follows news that Libya will allow BP to begin deepwater drilling next month off Libya’s coast as part of a $900 million exploration deal initially agreed upon in 2007.

BP is no less enthusiastic, noting in a 2007 press release that the deal represented « BP’s single biggest exploration commitment, » equivalent to « 2000 Gulf of Mexico deepwater blocks. » Long term, some predict BP could reap $20 billion from the deal, perhaps enough to cover its Gulf of Mexico claims fund.

This rare patch of sunshine for BP arrives almost simultaneously with reports of another sort. Over the weekend, London’s Sunday Times reported that a doctor who last year diagnosed Lockerbie bomber Abdel Baset al-Megrahi with metastatic prostate cancer and gave him three months to live now thinks the former Libyan intelligence agent « could survive for 10 years or more. »

Karol Sikora, the dean of medicine at Buckingham University who was paid by the Libyan government for his prognosis, says he finds it « embarrassing » that Megrahi is very much alive and kicking in Libya after he was released last August from a Scottish prison on grounds that he only had a few weeks to live. « It was clear that three months was what they [the Libyans] were aiming for, » he said. « I felt I could sort of justify [that]. »

Megrahi’s not-so-surprising longevity is the latest sordid twist in a tale in which BP is no bystander. It begins in 2004, with efforts by then-British Prime Minister Tony Blair to rehabilitate Col. Gadhafi and open Libya to British commercial interests. BP inked its exploration deal with Libya following a second visit by Mr. Blair in 2007. But the deal nearly ran aground after the U.K. took its time finalizing a prisoner transfer agreement between the two countries.

It was at this point that BP became concerned. As this newspaper reported last September, BP admits that in 2007 it « told the U.K. government . . . it was concerned that a delay in concluding a prisoner transfer agrement with the Libyan government might hurt » the deal it had just signed. BP also told the Journal that a special adviser to the company named Mark Allen, formerly of MI6 and well-connected in Labour Party circles, raised the transfer agreement issue with then-Justice Secretary Jack Straw, though the company also says the two did not discuss Megrahi.

On what basis (other than sheer mercantilism) would a BP adviser raise a prisoner transfer agreement with senior U.K. officials? I put that question to a BP spokesperson and was told I’d hear back « shortly. » As of press time, I still hadn’t.

As for the U.K. and Scottish governments, their denials that Megrahi’s release had anything to do with BP and other oil interests could not be more emphatic. « The idea that the British government and the Libyan government would sit down and somehow barter over the freedom or the life of this Libyan prisoner and make it form some part of some business deal . . . it’s not only wrong, it’s completely implausible and actually quite offensive, » said then-U.K. Business Secretary Peter Mandelson at the time of Megrahi’s release.

Yet as the Sunday Times reported last year, in 2007 Mr. Straw wrote his Scottish counterpart Kenny MacAskill, the man who ultimately decided on Megrahi’s release, that the U.K. would not exclude the Libyan from the prisoner agreement. « The wider negotiations with the Libyans are reaching a critical stage, » Mr. Straw wrote, « and in view of the overwhelming interests for the United Kingdom, I have agreed in this instance the [prisoner agreement] should be in the standard form and not mention any individual. »

Weeks later, Libya formally ratified its deal with BP, though it was again subject to bureaucratic delays until Megrahi’s release. BP denied last year that the delays were anything other than routine. But the Libyans have been less than coy about the linkage: « People should not get angry because we were talking about commerce or oil, » Gadhafi’s son Seif said after Megrahi’s release.

BP has now spent the past 11 weeks promising to make things right for everyone affected by the Gulf spill. But for the families of Pan Am Flight 103’s 270 victims, things can never be made right. Nor, following Megrahi’s release, will justice ever be served. The question that BP could usefully answer and answer fully is whether, in that denial of justice, their interests were served. It won’t restore the company to honor, but it might do something to restore a measure of trust.


Afghanistan: On ne fait pas des demi-guerres (French McChrystal gets the boot, too)

8 juillet, 2010
Ce que j’ai fait peut être effacé de la mémoire de la Cour ; il ne le sera point de la mémoire des hommes; et quand il le serait, je m’en souviens, et c’est assez. Bélisaire (Marmontel, 1767)
Obama apparaît bien comme notre premier président femme qui paie le prix politique pour agir comme une femme. Kathleen Parker
La guerre est hélas une activité humaine qu’on ne peut pas faire à moitié. Victor Davis Hanson
Tout se passe comme si le président n’était pas très sûr de ses choix. (…) A l’issue des débats sur les renforts nécessaires, il y a un an, il a opté pour 30.000 soldats de plus. Tout le monde savait que ce devait être zéro ou 100.000 de plus. On ne fait pas de demi-guerre » (…) C’est une guerre américaine. Quant vous êtes actionnaire à 1%, vous n’avez pas droit à la parole. Général Vincent Desportes
Il sera sanctionné. Le général Desportes est soumis à une obligation de réserve. Son devoir de réserve lui impose de ne pas manquer de discernement. Il a manqué de discernement. Hervé Morin
McChrystal sert en réalité de bouc émissaire commode à un système de prise de décision stratégique parfaitement dysfonctionnel, avec un Président qui n’avalise qu’à moitié (effectifs, calendrier) la stratégie du commandant en chef qu’il a pourtant choisi, un vice-président qui s’emploie à saboter la mission par un constant travail de sape, et la plupart des officiels impliqués qui se révèlent incapables de travailler en bonne intelligence les uns avec les autres – à l’exception d’Hillary Clinton et de Robert Gates, semble-t-il. (…) Si la politique est souvent définie comme l’art du compromis, en stratégie, à l’inverse, hésiter c’est tomber : demi-mesures et revirements sont presque toujours la pire des solutions. Etienne de Durand
Les lecteurs des livres et articles du général Desportes (dont je suis) ont par ailleurs ressenti un certain étonnement à la lecture de cet entretien. Les approches militaires que le général semblent aujourd’hui défendre vont à l’encontre du discours qu’il tenait jusqu’àlors. Desportes fut par exemple l’introducteur en France du livre du général britannique Rupert Smith (L’utilité de la force) et n’avait lui même cessé de plaider pour une vision proche de celle dont il dénonce l’échec en Afghanistan. Jean-Dominique Merchet
Cette crise peut d’abord être interprétée comme une conséquence de la tension naturelle entre l’échelon stratégique et sa mise en ouvre opérative, cette dernière étant perçue au sein des forces américaines comme un champ réservé au militaire. (…) Dans l’espoir de réduire les coûts humains, et donc électoraux, le pouvoir exécutif est incité à compter les ressources accordées aux militaires, prompts alors à expliquer leur inefficience éventuelle par ce manque de soutien. Colonel Michel Goya (directeur d’études à l’Institut de recherches statégiques de l’Ecole militaire)

A l’heure où nos médias d’outre-atlantique en sont encore à discuter du sexe des anges …

Ou plus précisément du «déficit de testostérone quand il s’agit d’affronter des crises» d’un président qui, après des mois d’atermoiements avait limogé en moins d’un an son 2e commandant en chef d’une guerre dont il prétendait accepter la doctrine mais avec seulement la moitié des renforts demandés et l’annonce à l’avance de la date de retrait …

Pendant que nos propres soldats se voient confier des missions dont l’utilité est de plus en plus douteuse

Confirmation avec l’article par lequel un autre général, mais français celui-là, se voit poussé à la retraite pour avoir lui aussi fait état de doutes sur l’approche américaine de ladite guerre, à savoir le général français et patron des écoles de guerre Vincent Desportes …

Extraits:

Si, malgré des budgets de défense très inférieurs aux budgets américains, les armées européennes persistent à se doter d’équipement de norme technologique américaine, il y a fort à parier que, dans peu d’années, les forces européennes dans leur ensemble devront abandonner des pans entiers de leurs capacités militaires. La cohérence d’ensemble ne pourra donc être rétablie que sous parapluie et leadership américain » écrit-il. Appellant à « ne pas rêver américain », il rappelle que « l’interopérabilité est un objet politique avant d’être un objet technique ». « L’interopérabilité conduit à adopter la norme dominante, naturelle, du grand allié » poursuit-il, avant de plaider pour « une déconnexion du pilier européen »: « admettre la déconnexion technique des piliers européen et américain de l’Alliance ».

L’affaire McChrystal révèle une faiblesse. Le chef de l’exécutif aurait pu morigéner son chef militaire et le renvoyer au combat, comme l’avait fait Roosevelt avec le général Patton, qui avait dû s’excuser d’avoir giflé un soldat. Tout se passe comme si le président n’était pas très sûr de ses choix. Il a limogé deux généraux en l’espace d’un an, David McKiernan, qui prônait la tactique américaine traditionnelle de la force, et McChrystal, qui avait l’option inverse. Il a choisi une voie moyenne qui peine à fonctionner. A l’issue des débats sur les renforts nécessaires, il y a un an, il a opté pour 30 000 soldats de plus. Tout le monde savait que ce devait être zéro ou 100 000 de plus. On ne fait pas des demi-guerres.

Si la doctrine McChrystal ne fonctionne pas ou n’est plus acceptée, il faudra bien revoir la stratégie. Et il n’y a plus qu’une option : celle du vice-président Joseph Biden, qui dit que l’Amérique a d’autres intérêts stratégiques que l’Afghanistan, qu’elle est piégée là par une guerre sans fin, et qu’il faut en sortir, en réduisant les troupes à une capacité de frappes ponctuelles contre Al-Qaida. Des trois lignes d’opérations, la sécurité, la gouvernance, le développement, Joseph Biden dit que seule la première marche – relativement. Le problème sera de réconcilier la stratégie avec ceux qui la mettent en oeuvre. Il faudra aussi, probablement, repousser la date du retrait d’Afghanistan.

C’est une guerre américaine. Quand vous êtes actionnaire à 1 %, vous n’avez pas la parole. Il n’y a pas de voix stratégique des alliés. Autre difficulté, nos appareils militaires n’ont plus la capacité de mettre longtemps beaucoup d’hommes sur une opération. La question est de savoir si les Etats-Unis sont capables d’adapter leur stratégie.

Traditionnellement, ils répondent aux problèmes militaires en tirant parti de leurs avantages comparatifs : la puissance et la technologie. Au Vietnam, des tentatives de procéder autrement, réussies, avaient eu lieu, mais la machine est vite revenue à ses errements – priorité absolue à la ligne sécuritaire, soutien à un gouvernement fantoche, toutes choses qui ne fonctionnent pas à long terme.

La doctrine de contre-insurrection traditionnelle, telle que l’a engagé McChrystal depuis un an, avec un usage restreint de l’ouverture du feu (…) pour réduire les dommages collatéraux, ne semble pas fonctionner. (…) La situation n’a jamais été pire.

« Chez les militaires, un courant remettant en cause le mode d’action « gagner les coeurs et les esprits » suscite une adhésion grandissante. Cette remise renforce l’écart entre la troupe et la stratégie générale. Or, on ne peut pas faire la guerre contre le moral des soldats ».

le limogeage de McChrystal « révèle une faiblesse (…) Tout se passe comme si le président [Obama] n’était pas très sûr de ses choix. (…) A l’issue des débats sur les renforts nécessaires, il y a un an, il a opté pour 30.000 soldats de plus. Tout le monde savait que ce devait être zéro ou 100.000 de plus. On ne fait pas de demi-guerre ».

si la doctrine McChrystal ne fonctionne plus ou n’est plus acceptée », « la seule option » restante est celle préconisée par le vice-président Joe Biden : « sortir de cette guerre sans fin (…) en réduisant les troupes à une capacité de frappes ponctuelles contre Al-Qaïda. »

C’est une guerre américaine. Quant vous êtes actionnaire à 1%, vous n’avez pas droit à la parole ».

Entretien – Général Vincent Desportes, directeur du Collège interarmées de défense (CID)

« On ne peut pas faire la guerre contre le moral des soldats »

Propos recueillis par Nathalie Guibert

Le Monde

02.07.10

Vous pensez que le limogeage du général Stanley McChrystal, chef de la coalition internationale en Afghanistan, illustre une crise de la stratégie américaine. Pourquoi ?

La relève du général McChrystal relance deux débats, l’un tactique – comment on combat en Afghanistan – et l’autre stratégique – ce qu’on fait là-bas. L’affaire tombe mal parce que la situation n’est pas bonne. Le mois de juin a été le plus meurtrier pour l’OTAN depuis neuf ans. Et deux fois plus de soldats afghans sont morts qu’en mai. Cela ouvre un premier débat, sur la tactique choisie. La doctrine de contre-insurrection traditionnelle, telle que l’a engagée McChrystal depuis un an, avec un usage restreint de l’ouverture du feu, des moyens aériens et de l’artillerie pour réduire les dommages collatéraux, ne semble pas fonctionner.

Ses partisans expliquent que l’on porte le combat « là où même les Soviétiques ne sont pas allés ». Ils assurent qu’après cette phase où nous comptons plus de morts, il y aura l’embellie, de la même façon qu’en Irak, sous l’impulsion du général David Petraeus en 2007, il a fallu en passer par là avant que la situation ne s’améliore.

N’empêche, factuellement, la situation n’a jamais été pire. McChrystal a toujours dit que cela prendrait du temps. Mais le fait d’avoir modifié la façon de combattre n’a pas encore porté ses fruits de manière claire.

Quelles sont les conséquences immédiates ?

Cela a des conséquences sur le moral des troupes. L’armée américaine doute des directives McChrystal. Les soldats disent : « On protège les populations afghanes mais c’est nous qui nous retrouvons en danger », « on est en train de perdre », « on ne peut même pas faire notre métier de soldats ». Il est difficile aux chefs d’affirmer : « On perd quelques batailles mais on est en train de gagner la guerre. »

Par ailleurs, chez les militaires, un autre courant, remettant en cause le mode d’action « gagner les coeurs et les esprits », suscite une adhésion grandissante. Cette remise en cause renforce l’écart entre la troupe et la stratégie générale. Or, on ne peut pas faire la guerre contre le moral des soldats. On doute, alors même que la doctrine est portée par tous ceux qui entourent le président Barack Obama, Hillary Clinton, Robert Gates, et le chef d’état-major interarmées Michael Mullen.

La stratégie globale américaine peut-elle changer ?

L’affaire McChrystal révèle une faiblesse. Le chef de l’exécutif aurait pu morigéner son chef militaire et le renvoyer au combat, comme l’avait fait Roosevelt avec le général Patton, qui avait dû s’excuser d’avoir giflé un soldat. Tout se passe comme si le président n’était pas très sûr de ses choix. Il a limogé deux généraux en l’espace d’un an, David McKiernan, qui prônait la tactique américaine traditionnelle de la force, et McChrystal, qui avait l’option inverse. Il a choisi une voie moyenne qui peine à fonctionner.

A l’issue des débats sur les renforts nécessaires, il y a un an, il a opté pour 30 000 soldats de plus. Tout le monde savait que ce devait être zéro ou 100 000 de plus. On ne fait pas des demi-guerres.

Si la doctrine McChrystal ne fonctionne pas ou n’est plus acceptée, il faudra bien revoir la stratégie. Et il n’y a plus qu’une option : celle du vice-président Joseph Biden, qui dit que l’Amérique a d’autres intérêts stratégiques que l’Afghanistan, qu’elle est piégée là par une guerre sans fin, et qu’il faut en sortir, en réduisant les troupes à une capacité de frappes ponctuelles contre Al-Qaida. Des trois lignes d’opérations, la sécurité, la gouvernance, le développement, Joseph Biden dit que seule la première marche – relativement. Le problème sera de réconcilier la stratégie avec ceux qui la mettent en oeuvre. Il faudra aussi, probablement, repousser la date du retrait d’Afghanistan.

Cela ne devrait-il pas être un débat de la coalition internationale ?

C’est une guerre américaine. Quand vous êtes actionnaire à 1 %, vous n’avez pas la parole. Il n’y a pas de voix stratégique des alliés. Autre difficulté, nos appareils militaires n’ont plus la capacité de mettre longtemps beaucoup d’hommes sur une opération. La question est de savoir si les Etats-Unis sont capables d’adapter leur stratégie.

Traditionnellement, ils répondent aux problèmes militaires en tirant parti de leurs avantages comparatifs : la puissance et la technologie. Au Vietnam, des tentatives de procéder autrement, réussies, avaient eu lieu, mais la machine est vite revenue à ses errements – priorité absolue à la ligne sécuritaire, soutien à un gouvernement fantoche, toutes choses qui ne fonctionnent pas à long terme.

Voir enfin:

McChrystal’s Tragedy

An Update on the Entire Mess

Victor Davis Hanson

Pajamas Media

June 29, 2010

He Had to Go

1) McChrystal, in fact, is a brave and heroic figure deserving our respect. But among friends and with a mole in his midst, he still himself deprecated the commander in chief. His staff took care of the VP, the national security team, and most of the diplomatic personnel involved in Afghanistan. All came close to conduct unbecoming of officers: “In private, Team McChrystal likes to talk shit about many of Obama’s top people on the diplomatic side.” And here in McChrystal’s own words: “Are you asking about Vice President Biden?” McChrystal says with a laugh. “Who’s that?” And the general creates a climate in which his staff reduces his superiors to fools: “It was a 10-minute photo op,” says an adviser to McChrystal. “Obama clearly didn’t know anything about him, who he was. Here’s the guy who’s going to run his f…ing war, but he didn’t seem very engaged. The Boss was pretty disappointed.” That’s right out of George McClellan’s frequent caricatures of Lincoln. What was more worrisome than the general’s own remarks was the ease in which his subordinates thought they could quite graphically trash their superiors — to a reporter, no less.

2) Is it smart to be in Paris within a mile of any creep from Rolling Stone? How dumb is that? Such tag-along groupie folk exist to trash the military, and only get close to officers by being disingenuous in a manner that most teenagers would not fall for — much less a four-star general supposedly adept in insurgency trickery. What was the motivation? An accident? Ego? An effort to send a shot across the diplomats’ bow? Worry that the war is going south and a cry from the heart to get attention?

3) Who wasn’t trashed? We get jokes about meeting with a French diplomat — at a time when we want the French to stay in the war. Why should we know that McChrystal voted for Obama? To this day, speculations about Petraeus’s political ambitions are always predicated on queries like: “But what party would he run with?” How did that come up? Do generals now self-identify as left or right — and if so, for what purposes other than careerist advancement?

4) If McChrystal were not fired, then what would have happened if a dissident colonel or major gave the same sort of trash interview about McChrystal himself, or if such an officer’s subordinate captains and majors dished the same dirt on McChrystal to the press that his team did about their president? McChrystal has a reputation for not tolerating any untoward conduct. Yet within hours he let into his innermost circle a creepy sort, and then all poured their hearts out to him. To whom wouldn’t they have talked trash?

5) The story was vulgar. We are introduced to Gen. McChrystal in the piece as he flips off his polite chief of staff (e.g., “The dinner comes with the position, sir,” says his chief of staff, Col. Charlie Flynn. McChrystal turns sharply in his chair. “Hey, Charlie,” he asks, “Does this come with the position?”). The point is not that officers talk tough, but that generals talk that way with outsiders in the room, and among lower-ranking officers.

And Then There Is The Politics of All This

1) Petraeus was a wise choice. He will face far less criticism from the media and politicians than during 2007-8 (e.g., there will be no more “General Betray Us” ads or “suspension of disbelief” ridicule, or someone like an Obama at the confirmation hearing sermonizing nonstop on why Petraeus’s efforts will fail), because his success this time will reflect well on Obama rather than George Bush. Consider the further irony that Obama is suddenly surging with Petraeus. Not long ago he was declaring that just such a strategy and commander were doomed to failure in Iraq (see below). Of course, then he was running to take office on what was wrong rather than trying to stay in office on what’s right.

2) I smiled at Obama’s reference today to “common purpose.” True, but again not long ago at a critical juncture in Iraq, Obama himself, entirely for partisan purposes and on the campaign trail, had no interest in the common purpose of military success in Iraq. Here is Obama in 2007 on the surge (at a time when we desperately needed “common purpose”):

“I am not persuaded that 20,000 additional troops in Iraq are going to solve the sectarian violence there. In fact, I think it will do the reverse.” Or: “I don’t think the president’s strategy is going to work. We went through two weeks of hearings on the Senate Foreign Relations Committee; experts from across the spectrum — military and civilian, conservative and liberal — expressed great skepticism about it. My suggestion to the president has been that the only way we’re going to change the dynamic in Iraq and start seeing political commendation is actually if we create a system of phased redeployment. And, frankly, the president, I think, has not been willing to consider that option, not because it’s not militarily sound but because he continues to cling to the belief that somehow military solutions are going to lead to victory in Iraq.” Or: “My assessment is that the surge has not worked.”

3) McChrystal’s crudities, of course, were mostly on target. The Afghanistan policy and those who carry it out do not inspire confidence: Deadlines only empower the Taliban to wait us out. (Remember that George Bush refused to set them for that very reason.) Obama did not meet with McChrystal for months. It was foolish to pick a public fight with our Karzai ally. It was sillier to turn loose mega-egos like Holbrooke and Eikenberry with the expectation they would be team players. (NB: this reminds us that we can see that one of the reasons that the surge worked was a particular tone established at the top by Gen. Petraeus and Ambassador Ryan Crocker. Crocker is also a much underestimated figure, whose professionalism and competence will increasingly be appreciated, in contrast to the current diplomatic team in Afghanistan. We owe him a great deal; he was not an advocate of invading Iraq, and yet when asked to serve did his best to carry out a policy that saved lives and a country itself. He was a far better candidate for a Nobel Prize than Obama will ever be.)

4) Conservatives err by citing all sorts of legitimate reasons for McChrystal to have expressed frustration: sorry — all are irrelevant in terms of his dismissal. We all agree with almost all of them. But they are not the issue. It remains judgment, the chain of command, civilian/military relations, and the very wisdom of palling around with a reckless loose-cannon reporter in Paris. He had to go, pronto.

5) The politics of McChrystal were weird, at least as I observed them. For weeks conservatives and many in the military complained of his restrictive rules of engagement — to a degree far more so than during the Anbar Awakening under Petraeus. One cannot be faulting McChrystal for having a COIN strategy that endangers troops in the field, and then regret that Obama is, with good cause, relieving someone who was the avatar of that strategy. So what is it? (I suspect that troops in the field will be split over the decision to remove McChrystal, with some perhaps relieved.)

6) The Left is in a trap in Afghanistan of its own making. From 2007-8, Obama et al. created a false narrative of Afghanistan as the good war and Iraq the bad, predicated not on facts, but only on casualty rates, public opinion, and their own desire to strut national security toughness without ever making gut-check decisions. Afghanistan was quiet in 2007 and so seen as stable — so why not adopt a “let me at ‘em” attitude? Iraq was scary, so why not trash it as Bush’s lost and unnecessary war? But Afghanistan has no tradition of secular literacy, Iraq a little — and no ports, terrible terrain, no oil or cash to work with, a nuclear Pakistan next door, and so on and on. Some of us cringed when we saw that Obama was taking the tougher challenge and boasting of his warrior cred, and trashing a war that was winnable, and indeed in the very process of being won. Nemesis again for the nth time with this president. (Cf. Guantanamo suddenly no longer the gulag, or renditions and Predators no longer terror).

7) Obama got our attention off BP for a day, and a bad day it was, as the spill regushed this morning in greater volume, so to speak. His speech was fine — if one ignores the usual serial invocation of “I”, “me,” and “my” that we’ve become accustomed to, as the president tries to radiate authority with first person pronouns rather than common sense reality.

The tragedy of all this? There was a way for McChrystal to have expressed his frustration that would have done himself and the nation a lot of good: write a letter warning of the problems, then when it was not acted upon, formally resign and express the reasons for such a departure. McChrystal was apparently at a point anyway where something was going to blow up, so why not have gone out with dignity and with a lesson for the nation, rather than being dry gulched by Rolling Stone and playing right into the hands of those like Jones, Eikenberry, and Holbrooke?

9) David Petraeus had earned a much needed respite with the CentCom command. Yet here we go again calling on his talents, after his recent brush with cancer and his fainting spell. The odds are against Petraeus this time; but I remain hopeful for this reason: if Petraeus cannot win Afghanistan, then it is not winnable for Americans. And I tend to think it is very winnable, if Obama cuts out the withdrawal talk, keeps his differences with Karzai private, gives Petraeus free rein, and brings in someone like Crocker on the diplomatic side. Right now we must have only the best. A General Mattis at CentCom would do wonders. A Crocker/Petraeus/Matthis team would be like finally getting Grant/Sherman in control. (Yes, I know, we have a verbose Edward Everett, not an insightful Lincoln in charge.)

Petraeus is our modern Belisarius, which both encourages and scares me because such talents do everything for us and are, in the end, treated very poorly for their efforts. I hope the final chapter with Petraeus ends better than Justinian’s treatment of the one general who gave him victory when defeat was certain.


Affaires: La République aurait-elle une affinité particulière pour les scandales politico-financiers? (Looking back at democracy’s particular vulnerability to political-financial scandals)

6 juillet, 2010

Mr. & Mrs.Woerth

Corrupt legislation (Elihu Vedder, Library of Congress, 1796) Chacun a parfaitement le droit, et même le devoir démocratique, de dénoncer, ou de défendre, telle ou telle situation de cumul de responsabilités, tel ou tel risque de conflit d’intérêts, tel ou tel motif de confusion des genres. Rien de plus normal, ni de plus sain, que cela : c’est l’essence même du débat politique en démocratie. Mais débattre est une chose, vouloir à tout prix abattre l’adversaire en est une autre. Attaquer ad hominem, harasser sans relâche, dénoncer sans preuves, d’un côté comme de l’autre, ce n’est pas servir le débat, c’est desservir la démocratie, l’affaiblir et finalement l’asservir au nom même des principes que l’on croit si bien défendre. C’est porter atteinte à la dignité de la personne, c’est porter un coup à la politique, à la République. Simone Weil et Michel Rocard
Selon le Conseil de l’Europe, « un conflit d’intérêts naît d’une situation dans laquelle un agent public a un intérêt personnel de nature à influer ou paraître influer sur l’exercice impartial et objectif de ses fonctions officielles. » Tant que le conflit n’est pas avéré, il reste potentiel. En droit français, un conflit  potentiel n’est pas condamnable, seule la décision prise qui conduirait à favoriser un intérêt personnel au détriment de celui de l’organisme est condamnable (« prise illégale d’intérêt »). En revanche, dans de nombreux pays, le simple fait de se trouver en position de conflit peut être sanctionné, soit pénalement, soit administrativement. Tranparency international
Un conflit d’intérêts (…) c’est une situation où un individu qui a des intérêts divergents à défendre se retrouve dans une situation conflictuelle entre ces intérêts, qui nécessite qu’il privilégie l’un plutôt que l’autre. (…) Sans supposer des pratiques condamnables, il y avait pour Eric Woerth, dans cette affaire, la possibilité de deux conflits d’intérêts. Parce qu’il était trésorier de l’UMP tout en étant ministre du budget et parce que sa femme gérait la fortune d’une des principales contribuables du pays. Un homme politique ne doit pas se retrouver dans une situation qui prête à soupçons. (…) C’est une faute politique, mais dont M. Woerth n’a pas l’apanage. (…) M. Woerth est en quelque sorte la victime expiatoire d’un système qui n’arrive pas à se réformer. (…) Il n’y a pas en France beaucoup de règles sur le sujet, parce que le concept lui-même est mal compris ou accepté par la classe politique. C’est un concept d’origine anglo-saxonne. Les Britanniques et les Scandinaves ont l’habitude de rendre officielles, publiques, les situations de conflit d’intérêts (…)
Pendant longtemps, c’étaient les avocats qui briguaient un mandat. Maintenant, ce sont les politiques qui deviennent avocats…
Un autre conflit d’intérêts classique est le « pantouflage », lorsqu’un agent public part dans le privé pour exercer des fonctions dans un domaine où il a exercé des responsabilités, en usant là aussi du pouvoir d’influence acquis. C’est alors un conflit d’intérêts différé.
L’autre chose importante, c’est ce que les Américains appellent les « whistle-blowers », les lanceurs d’alerte. Ce sont des particuliers, les médias, l’opinion publique… Qu’on s’inquiète de ces affaires est le signe de la vitalité d’une démocratie. Il ne faut pas que le système immunitaire s’affaiblisse ! Yves Mény

La République aurait-elle une affinité particulière pour les scandales politico-financiers?

Trafic de décorations, banqueroute de Panama, affaire Stavisky, affaire Henri Rochette, scandale de la Banque industrielle de Chine, affaire Hanau, trafic de vin et marché noir, affaire Félix Gouin, trafic de piastres,  abattoirs de la Villette, scandale de la Garantie foncière, feuille d’impôt Chaban-Delmas, scandale Chalandon, affaire du Carrefour du Développement …

Alors qu’incapables de comprendre au fil des révélations qu’en ces temps de crise les temps ont changé,  l’Elysée et le gouvernement qui avaient pourtant tenté d’en finir avec les fonds secrets s’enfoncent chaque jour un peu plus dans le déni

Retour, avec le site Hérodote, sur la longue tradition française des scandales politico-financiers, y compris après le retour de la République il y a quelque 140 ans.

Qui, même s’il semble bien peu loquace sur toute une série de scandales qui, à gauche comme à droite et d’Elf  aux frégates de Taiwan, aux  ventes d’armes d’Angola  ou à EADS et surtout les innombrables casseroles chiraquiennes, ont marqué les dernières décennies, a le mérite de pointer la vulnérabilité toute particulière de la République pour de telles affaires.

Et ce, outre la multiplication des possibilités avec la formidable modernisation qu’a connu alors la France et l’émergence d’une presse libre, par la tentation toujours plus grande, au moment où s’élevaient à la fois la nécessité et les coûts des campagnes électorales pour une nouvelle classe d’hommes accédant à la politique sans la chance d’une fortune personnelle ou d’un beau mariage, de monnayer leur influence politique auprès de leurs relations dans le monde des affaires.

Mais aussi la difficulté particulière, pour une France au lourd héritage latin et catholique du tabou de l’argent (le protestant Rocard compris!), à non seulement se défaire de son addiction au cumul des mandats et au pantouflage (y compris juridique!) mais à comprendre que, loin de l’affaiblir comme le rappelle Yves Mény, la sortie d’affaires est au contraire « le signe de la vitalité d’une démocratie » …

1870-2010

Trois Républiques et quelques scandales

Yves Chenal et André Larané

Hérodote

5 juillet 2010

La France apparaît plus laxiste que les pays anglo-saxons ou scandinaves en matière de moralité politique.

Cela tient peut-être à un fond culturel catholique et à l’art jésuitique de fermer les yeux sur les faiblesses humaines, en opposition au puritanisme protestant, et plus sûrement à l’histoire de la République, depuis sa renaissance en 1870 sur les ruines du Second Empire…

La IIIe République sous tension

Au milieu du XIXe siècle, les républicains ne se sont pas fait faute de dénoncer la corruption qui régnait sous la monarchie de Juillet puis le Second Empire. De fait, cette dernière période est caractérisée par une spéculation effrénée, liée à la modernisation à grande vitesse du pays et à la reconstruction de Paris. D’aucuns ironisent sur les «comptes fantastiques» d’Haussmann, préfet de la Seine et urbaniste en chef de l’Empereur. Cette spéculation a aussi des conséquences malheureuses : le comte de Morny, demi-frère de Napoléon III, n’a-t-il pas poussé à la désastreuse intervention mexicaine pour protéger ses investissements dans le pays ?

Une fois au pouvoir, les républicains ne sont cependant pas épargnés par les scandales, bien au contraire : les hommes politiques de la IIIe République entretiennent des liaisons plus que douteuses avec les hommes d’affaires, et la frontière entre les deux activités est des plus perméables. Il n’existe pas de système de financement des campagnes électorales, qui coûtent de plus en plus cher. Or, à la fin du XIXe siècle, des hommes nouveaux arrivent au pouvoir, qui n’ont pas de fortune personnelle. Leur réussite passe en général par un beau mariage, mais aussi des activités lucratives d’un type ou d’un autre, y compris en usant de leurs relations.

Ces républicains contrôlent l’essentiel de la grande presse et n’hésitent jamais à s’en servir, entre autres pour étouffer d’éventuels scandales.

Aussi ceux qui sont passés à la postérité, comme le trafic des décorations par le gendre du président de la République Jules Grévy, la banqueroute de Panama ou beaucoup plus tard l’affaire Stavisky, ont-ils été récupérés par les partis antiparlementaires dans le but de mettre à bas la République.

À chaque fois, les républicains ont fait bloc derrière les accusés, quitte à en sacrifier quelques-uns comme boucs émissaires, cette attitude quelque peu immorale leur paraissant seule à même de préserver les institutions.

Condamné en première instance dans l’affaire des décorations, Daniel Wilson, gendre de Jules Grévy, rentre ainsi en grâce, entre autre parce qu’il possède de nombreux journaux et sans doute, aussi, des informations compromettantes. Dans l’affaire de Panama, le seul homme politique condamné (très lourdement) est le ministre des travaux publics Baïhaut, qui a commis l’erreur impardonnable d’avouer avoir touché de l’argent de la compagnie. D’autres, comme Clemenceau, connaissent une traversée du désert mais reviennent ensuite au premier plan.

Crise et scandales : un cocktail explosif

Les scandales financiers se révèlent particulièrement périlleux lorsqu’ils surviennent dans des périodes de crise économique, comme c’est le cas avec l’affaire des décorations et le scandale de Panama, à la fin des années 1880, ou l’affaire Stavisky, en 1934.

Les deux premières ont facilité les menées antiparlementaires du général Boulanger et placé la République en grand danger d’être renversée. Qui plus est, le scandale de Panama a nourri l’antisémitisme et l’affaire Dreyfus du fait de l’implication de quelques financiers israélites. En 1934, l’affaire Stavisky a débouché sur des émeutes sanglantes et encouragé les partis de gauche à former le Front populaire.

En marge de ces scandales, relevons aussi l’affaire Henri Rochette, «l’Attila de la petite épargne», à l’origine d’une campagne de presse contre Joseph Caillaux, qui aboutit à ce que la femme de ce dernier assassine le directeur du Figaro, Gaston Calmette, en 1914 ! On peut y ajouter en 1921 le scandale de la Banque industrielle de Chine, vite étouffé, et l’affaire Marthe Hanau, fondatrice en 1925 d’un périodique, La Gazette du franc, qui, avec l’appui de certains hommes politiques, draine également l’argent des petits épargnants avant de faire faillite à la fin 1928.

Trente Glorieuses : «les copains et les coquins»

Après la Seconde Guerre mondiale, sous la IVe République, plusieurs affaires assez obscures font la Une de l’actualité, sans qu’on sache toujours s’il y avait réellement forfaiture : à l’automne 1946 le nouveau ministre communiste du Ravitaillement, Yves Farge, s’en prend au directeur du service des boissons, Pierre Malafosse, qui aurait trafiqué du vin vers le marché noir. Au-delà, c’est le socialiste Félix Gouin, vice-président du conseil, qui est visé. L’affaire se poursuit dans les prétoires, sans jamais aboutir à un résultat concluant : la désorganisation des services est telle qu’il est difficile de savoir où se situent les responsabilités.

L’Indochine offre de nombreuses tentations à tous ceux qui souhaitent s’enrichir ou garnir les caisses de leur parti. La combine la plus fréquente consiste à profiter du différentiel entre le taux de change officiel de la piastre, de 17 francs, et le taux réel sur les marchés internationaux, autour de 8,50 francs. Le trafic de piastres de l’étranger vers la France se révèle donc très lucratif, aussi bien pour les banques et grandes maisons que pour les fonctionnaires coloniaux, qui obtiennent sans grande difficulté l’autorisation nécessaire de l’administration. Un employé de l’office des changes de Saïgon, Jacques Despuech, dénonce l’affaire en novembre 1952 : le scandale est immense, les communistes, rejoints par les socialistes, demandent une enquête mais, de peur d’affaiblir la France, l’Assemblée fait traîner l’affaire et Despuech est condamné pour diffamation après avoir publié un livre sur le sujet !

La Ve République ne se signale pas par son exemplarité même si son fondateur, le général de Gaulle, se montre à titre personnel très respectueux de la morale. Le projet de reconstruction des abattoirs de la Villette, au nord de Paris, se solde dans les années 1960 par des dépassements de crédits pharamineux autant que suspects, jusqu’à ce que le président Mitterrand décide dans les années 1980 de reconvertir le site en Cité des Sciences ! Cela n’est rien en comparaison des scandales qui vont agrémenter les années dorées de la présidence de Georges Pompidou (1969-1974).

La France jouit alors d’une croissance solide. Sous l’égide d’un président moderne et libéral, elle s’industrialise et s’urbanise à tout va, dans une frénésie sans équivalent depuis le Second Empire. C’est pourquoi sans doute le scandale de la Garantie foncière, qui éclate en 1971, sera si vite oublié malgré l’émotion du moment. On en retient une dénonciation de la «République des copains et des coquins» par Michel Poniatowski, éminence grise du ministre de l’économie et des finances, Valéry Giscard d’Estaing. Les deux hommes dirigent le deuxième parti de la majorité, les Républicains indépendants, et prétextent du scandale pour dénoncer, de concert avec l’opposition, leur trop envahissant allié, l’UDR (ex-parti gaulliste). Le gouvernement est assimilé à l’«État-UDR».

Autres affaires qui émeuvent l’opinion : Le Canard Enchaîné publie la feuille d’impôt du premier ministre Jacques Chaban-Delmas, révélant que celui-ci, bien que fortuné, ne paie aucun impôt du fait d’une optimisation fiscale judicieuse ; en 1972, enfin, Gabriel Aranda, un conseiller du ministre de l’équipement Albin Chalandon, trahit celui-ci et révèle toutes sortes de compromissions avec les promoteurs.

La fin des «Trente Glorieuses» et la crise économique mettent un terme provisoire aux malversations financières ou du moins à leur révélation en place publique.

Il faut attendre 1986 et la première cohabitation de la Ve République, avec un président de gauche, François Mitterrand, et un premier ministre de droite, Jacques Chirac, pour qu’éclate au grand jour l’étonnante affaire du Carrefour du Développement.

Elle porte sur le détournement d’une somme relativement mineure, environ 20 millions de francs, mais met en cause un ministre, Christian Nucci, ministre de la Coopération du gouvernement de Pierre Mauroy. Le 15 janvier 1990, les socialistes, de retour au pouvoir, promulguent une loi sur mesure pour amnistier leur collègue, lequel a pu continuer de diriger la mairie de Beaurepaire (Isère) jusqu’en 2008, pour la plus grande satisfaction de ses chers administrés. L’émotion induite par cette affaire et ses à-côtés a contraint la classe politique à réagir.

C’est ainsi que la relation entre l’argent et la politique s’est clarifiée dans les années 1990, grâce à une réglementation sur le financement des partis politiques votée sous le deuxième mandat de François Mitterrand et la présidence de Jacques Chirac. Cette réglementation limite les dépenses des campagnes électorales, introduit le financement des partis par l’impôt, encadre les dons des entreprises aux partis et règlemente les passations de marchés des collectivités locales.

Elle n’en reste pas moins imparfaite de sorte que les médias continuent de faire leurs choux gras des petits et gros accommodements des hommes politiques avec la morale et l’Argent.

Voir aussi:

ENTRETIEN

Yves Mény :  « Eric Woerth, victime expiatoire d’un système »

Propos recueillis par Pierre Jaxel-Truer

Le Monde

02.07.10

Yves Mény, professeur en science politique, a dirigé l’Institut universitaire européen de Florence, en Italie. Dans La Corruption de la République, en 1993, il liait pour partie ce constat à l’ignorance française des conflits d’intérêts. « Dix-sept ans après, ça n’a pas changé », constate-t-il.

– Selon vous, est-il légitime de reprocher à Eric Woerth une situation de conflit d’intérêts ?

Qu’est-ce qu’un conflit d’intérêts ? C’est une notion difficile à définir. On peut l’approcher en disant que c’est une situation où un individu qui a des intérêts divergents à défendre se retrouve dans une situation conflictuelle entre ces intérêts, qui nécessite qu’il privilégie l’un plutôt que l’autre. Cela peut être un conflit d’intérêts privé-privé. C’est le cas, très français, des personnes présentes dans de nombreux conseils d’administration d’entreprises aux intérêts parfois concurrents. Cela peut être un conflit d’intérêts public-public. Le plus magistral est le cumul des mandats, là aussi spécialité française. Un député qui doit se prononcer sur une loi qui va affecter sa commune, sa région, ça ne choque pas grand monde… Cela peut enfin être un conflit d’intérêts public-privé. C’est plus sensible. Sans supposer des pratiques condamnables, il y avait pour Eric Woerth, dans cette affaire, la possibilité de deux conflits d’intérêts. Parce qu’il était trésorier de l’UMP tout en étant ministre du budget et parce que sa femme gérait la fortune d’une des principales contribuables du pays. Un homme politique ne doit pas se retrouver dans une situation qui prête à soupçons.

– C’est donc une faute politique…

C’est une faute politique, mais dont M. Woerth n’a pas l’apanage. Elle est très fréquente en France. La vie politique du pays privilégie la confusion des genres et la superposition des fonctions. M. Woerth est en quelque sorte la victime expiatoire d’un système qui n’arrive pas à se réformer.

– En quoi la situation française est-elle particulière ?

Il n’y a pas en France beaucoup de règles sur le sujet, parce que le concept lui-même est mal compris ou accepté par la classe politique. C’est un concept d’origine anglo-saxonne. Les Britanniques et les Scandinaves ont l’habitude de rendre officielles, publiques, les situations de conflit d’intérêts.

En France, le cumul de la fonction d’avocat avec un mandat politique, par exemple, est monnaie courante. Pendant longtemps, c’étaient les avocats qui briguaient un mandat. Maintenant, ce sont les politiques qui deviennent avocats… Ils usent des procédures dérogatoires qui leur facilitent l’accès à la fonction. Cela veut dire beaucoup. C’est l’acceptation du conflit d’intérêts. Car il ne s’agit pas pour eux, dans la plupart des cas, de plaider une affaire de divorce ou de chien écrasé, mais bien d’exercer au profit d’intérêts privés le pouvoir d’influence qu’ils ont acquis grâce à leurs fonctions politiques.

Un autre conflit d’intérêts classique est le « pantouflage », lorsqu’un agent public part dans le privé pour exercer des fonctions dans un domaine où il a exercé des responsabilités, en usant là aussi du pouvoir d’influence acquis. C’est alors un conflit d’intérêts différé. Les choses, en ce domaine, ont progressé, puisqu’il existe désormais une commission de déontologie. Mais les refus sont rarissimes.

– Comment clarifier les choses ?

Le plus simple serait d’avoir, pour les politiques, un code qui édicte des principes généraux. Ainsi qu’une commission chargée de se pencher sur les cas conflictuels et d’émettre un avis. Il serait très important que ce code concerne tous les élus : on n’a pas idée du nombre de conflits d’intérêts qui touchent les élus locaux, par exemple lorsqu’ils définissent un plan d’occupation des sols. Mais il faut des cas de corruption grossière pour qu’on lève, de temps en temps, un lièvre.

L’autre chose importante, c’est ce que les Américains appellent les « whistle-blowers », les lanceurs d’alerte. Ce sont des particuliers, les médias, l’opinion publique… Qu’on s’inquiète de ces affaires est le signe de la vitalité d’une démocratie. Il ne faut pas que le système immunitaire s’affaiblisse!

Voir enfin:

Les conflits d’intérêts dans la vie politique

Les 10 propositions de TI France

Transparency international

Communiqué du 5 juillet 2010 –

TI France présente ses propositions pour prévenir les conflits d’intérêts dans la vie politique

TI France a rendu publiques ses propositions et pistes de réflexions pour remédier à l’absence de code de déontologie et d’autorité de surveillance encadrant l’activité des élus, des ministres et de leurs collaborateurs.

Ces dernières semaines, l’actualité a en effet été marquée par plusieurs affaires liées à la déontologie des responsables politiques. La multiplication de ces affaires suscite l’indignation de citoyens, qui en temps de crise, n’acceptent plus certains privilèges et situations de cumul.

Les baromètres de confiance des citoyens montrent par ailleurs la nécessité de revaloriser l’action publique et de restaurer la confiance des Français envers leurs élus et leurs institutions. Selon le premier « baromètre de la confiance politique » rendu public en décembre dernier par le CEVIPOF, 76% des personnes interrogées ne font pas confiance aux partis politiques.

Les règles applicables en France

Selon le Conseil de l’Europe, « un conflit d’intérêts naît d’une situation dans laquelle un agent public a un intérêt personnel de nature à influer ou paraître influer sur l’exercice impartial et objectif de ses fonctions officielles. » Tant que le conflit n’est pas avéré, il reste potentiel. En droit français, un conflit  potentiel n’est pas condamnable, seule la décision prise qui conduirait à favoriser un intérêt personnel au détriment de celui de l’organisme est condamnable (« prise illégale d’intérêt » ). En revanche, dans de nombreux pays, le simple fait de se trouver en position de conflit peut être sanctionné, soit pénalement, soit administrativement.

En France, il n’existe par ailleurs aucune loi ou code de déontologie consacré exclusivement à la question des conflits d’intérêts et édictant des règles pour chaque type d’acteurs. Des règles particulières s’appliquent, spécifiques à chaque catégorie. Pour les agents publics, elles concernent notamment le pantouflage et l’incompatibilité du cumul de certaines fonctions. Les élus et membres du gouvernement sont quant à eux soumis à une obligation de déclaration de patrimoine.

Les 10 propositions de TI France

Déontologie des élus, des ministres et de leurs collaborateurs

1. Obligation de déclarer l’ensemble des activités et fonctions, rémunérées ou non, ainsi que les activités de son conjoint, susceptibles de créer un conflit d’intérêts avec le mandat public exercé par l’intéressé ; sanctionner l’absence de déclaration.

2. Engagement sur l’honneur de déclarer tout conflit d’intérêts ou risque de conflit d’intérêts à l’occasion de l’exercice du mandat ou de la fonction ; sanctionner l’absence de déclaration.

3. Code de conduite applicable aux élus, aux ministres et à leurs collaborateurs (membres des cabinets ministériels et autres conseillers), comprenant notamment des règles précises concernant le passage entre le public et le privé (pantouflage).

4. Non-participation aux délibérations d’une assemblée ou à la décision d’un exécutif en cas de risque de conflits d’intérêts.

5. Nomination de déontologues indépendants pour chaque famille d’acteurs (parlementaires, ministres, conseillers).

Transparence sur les situations financières

6. Rendre annuelle la déclaration de patrimoine déjà en vigueur et l’étendre aux revenus et avantages en nature liés aux fonctions électives et exécutives.

7. Donner à la Commission pour la transparence financière de la vie politique de véritables moyens de contrôle, d’investigation (accès aux documents bancaires et fiscaux, appel à des experts financiers) et de sanction des déclarations inexactes.

Elus condamnés pour corruption

8. Engagement pour tout élu condamné en première instance pour corruption ou délit assimilé de suspendre son mandat jusqu’à ce que la justice se prononce de manière définitive ; Engagement de démissionner en cas de condamnation par une décision judiciaire définitive et de ne plus se représenter à l’avenir.

Encadrement du lobbying

9. Les dispositifs respectivement adoptés par l’Assemblée nationale et le Sénat en 2009, s’ils sont des premiers pas positifs, sont encore très loin de répondre aux enjeux démocratiques de l’encadrement et de la transparence du lobbying (cf. recommandations complètes sur le site de TI France).

Devoir de rendre compte

10. Comptes rendus publics et réguliers sur la manière dont les assemblées et les exécutifs gèrent les conflits d’intérêts.


Education: L’enfance sacrifiée des écoliers français (No hard work please, we’re French)

1 juillet, 2010
OECD education table (2007)
Huit jeunes Sud-Coréens sur dix entrent à l’université. C’est le taux le plus élevé du monde. La Corée se distingue aussi pour ses résultats aux tests Pisa, qui évaluent les performances éducatives des pays de l’OCDE. Les Sud-Coréens aiment à rappeler que c’est cette ferveur pour l’éducation qui est à l’origine du développement spectaculaire de leur pays ces dernières décennies. Frédéric Ojardias
Deuxième observation de la Cour des comptes, les résultats obtenus par les élèves français dans les comparaisons internationales font apparaître que le système français est devenu un des plus inégalitaires, puisque les résultats scolaires y sont les plus corrélés au milieu social d’origine, et que l’écart entre les plus mauvais et les meilleurs élèves ne cesse de se creuser. Le Figaro
A l’Ecole polytechnique, un élève sur deux a un parent prof. Oui: un sur deux! Pour parvenir au sommet des sommets du système scolaire national, la crème de la crème de l’élite, pour intégrer les belles positions, assurées ensuite toute la vie durant, il faut être un enfant du système, avoir le « décodeur » que seuls les « insiders » possèdent : les professeurs. Les X ne sont pas les enfants des dirigeants du CAC 40, détrompez-vous. Les riches ont compris depuis une décennie maintenant : ils envoient leurs enfants à la London School ou dans les universités américaines. Autrement dit, ils fuient un système qui exclut aussi leurs enfants, sauf les très rares qui ont 20 en maths. Ne réussissent statistiquement en France que les élèves accompagnés le soir par leurs parents, qui refont les cours, qui aident, qui connaissent les filières, qui trouvent des appuis internes. L’Education nationale française, celle de l’égalité républicaine, la sélection par le mérite, est devenue pire que la Chine: elle ne sert plus qu’à promouvoir les fils du Parti, le parti scolaire. Eric le Boucher
Dans le courant des années 80, le collège unique se met définitivement en place. La population du secondaire a changé; elle s’est massifiée. Restent quelques classes peu ouvertes, où ne se côtoient que les meilleurs élèves. L’allemand première langue devient, par exemple, une option de sélection non officielle. Langue difficile, au poids culturel important, langue à déclinaisons qui nécessite une parfaite maîtrise de la grammaire française. Dans ces classes, un chiffre intéressant: 80% d’enfants d’enseignants. Les profs qui sont, à l’époque, majoritairement favorables au collège unique et à l’hétérogénéité des classes ne vont pas jusqu’à l’imposer à leurs enfants! Maintenant que la filière est éventée, ce sont les classes européennes et le russe première langue qui drainent ces bataillons de nouveaux privilégiés. Dans un système scolaire de plus en plus complexe, où les diplômes de base, baccalauréat et licence, sont dévalorisés, tant par le nombre de titulaires et la baisse des exigences que par l’inadéquation avec les besoins économiques, la connaissance des arcanes du système est un bien précieux. Conséquence: 90% des enfants de profs atteignent le niveau bac, et leur nombre dans les grandes écoles ne cesse d’augmenter. Marianne 2
Les fils de PDG préfèrent un MBA aux Etats-Unis pour 30 000 dollars par an. C’est, de nos jours, un parcours plus coté pour qui veut devenir trader ou diriger une grande entreprise. (…) Les très grandes écoles françaises n’attirent plus que ceux qui croient encore aux vertus de la culture et de l’étude : les enfants de professeurs. (…) Et nous en arrivons à la révélation de ce secret essentiel pour la réussite scolaire (…) pour réussir un parcours scolaire, et atteindre ces temples de l’élitisme que sont les grandes écoles, il faut lire, développer sa culture générale, sa connaissance de l’histoire et de la langue, sa logique et son esprit de déduction. Bref, il faut travailler. (…) Bien des parents, surtout, refusent qu’on impose à leurs enfants le moindre effort, la moindre contrainte (…) ils ne leur enseigneront pas la rigueur, le plaisir d’apprendre, le respect du professeur, et surtout, l’amour du savoir, cette certitude qu’un livre, une pensée, la connaissance d’un événement historique, nous transforment et nous font plus humains. Le fils d’ouvrier, travailleur et méritant, dans une classe où quelques gamins paumés interdisent toute concentration et toute progression, est floué par le système. (…) D’aucuns estimeront que puisque ce qui permet de réussir à l’école est à ce point éloigné des préoccupations de notre beau monde moderne, il est grand temps de changer le système scolaire, pour que la réussite s’y mesure à d’autres critères (savoir-être, créativité, compétences… quel que soit le nom qu’on leur donne). Ceux-là achèveront de tuer l’école et priveront définitivement les fils d’ouvrier de ces savoirs auxquels ils ont droit. Les enfants d’une bourgeoisie festive et déculturée s’en sortiront en intégrant Sciences Po ou une toute autre école de Management par le Vide communicationnel. Les enfants d’enseignants seront toujours plus nombreux dans ces niches où le savoir est une valeur. Mais ces niches seront toujours plus confidentielles, et toujours plus déclassées. Un peu comme ces quelques monastères du Vème siècle où de rares moines copistes attendaient des jours meilleurs. Natacha Polony

Attention: une enfance sacrifiée peut en cacher une autre!

Horaires démentiels (jusqu’à 15 h par jour), nuits réduites à quatre ou cinq heures, pression insoutenable, instituts privés ouverts jusqu’à 22 heures et plus, évaluations mensuelles des professeurs, classes de niveau aux effectifs très réduits (10 à 15 élèves, contre 35 dans le public), contact permanent avec les parents, course aux résultats, véritable système éducatif parallèle, plus de 2 000 € dépensés par mois par une famille en cours particuliers et en hakwons, 3 % du PIB du pays, record mondial d’entrée entrent à l’université (80%) …

A l’heure où, traumatisés par un système éducatif juste bon à préparer des examens et des diplômes universitaires devenus seul moyen d’ascension sociale, nombre de parents coréens en sont à scolariser leurs enfants à l’étranger …

Portrait en creux d’un système éducatif français.

Qui cumule record de dépense par élève et résultats inférieurs, enfermement des fils d’ouvrier dans des Zones d’Echec Programmé et évitement scolaire ou sélection cachée par le moyen des filières rares par les initiés du système, accaparement des classes préparatoires et grandes écoles par les enfants d’enseignants et fuite des enfants de riches à la London School ou dans les universités américaines …

L’enfance sacrifiée des écoliers sud-coréens

Frédéric Ojardias

La Croix

30/06/10

En Corée, les cours privés qui s’ajoutent à l’enseignement obligatoire ont pris une place prépondérante et contraignent les élèves à des emplois du temps démentiels

«Quand j’arrive en classe le matin, je dors pendant quatre heures, parce que je me suis couché à 1 heure, à cause des cours privés, raconte Park Jae-hyeon (1), jeune Sud-Coréen tout juste bachelier. Mon prof ne dit rien, il sait bien que les cours des “hakwons” sont plus importants que ceux du lycée. »

Les « hakwons » désignent ces instituts privés qui dispensent leurs cours en dehors des horaires de l’enseignement obligatoire. Rien qu’à Séoul, la capitale, on en dénombre 30 000. Il y en a pour tous les âges, et toutes les disciplines : maths, littérature, anglais… Ils constituent un véritable système éducatif parallèle, qui touche la grande majorité des écoliers. En 2009, l’enseignement privé a représenté 3 % du PIB du pays.

Enchaînant deux journées de classe, les jeunes Sud-Coréens peuvent ainsi, chaque jour, passer jusqu’à quinze heures à leur pupitre. Un rythme impossible : selon un sondage réalisé en 2009, le tiers des lycéens dorment lors des cours obligatoires. Pour eux, ce sont les hakwons qui les préparent à l’épreuve la plus importante de leur vie : l’examen d’entrée à l’université

En dehors de l’université, point de salut

Car au pays du Matin calme, en dehors de l’université, point de salut. Le confucianisme, qui a imprégné la Corée pendant des siècles, place le lettré au sommet de l’échelle sociale. Aujourd’hui plus que jamais, un diplôme est avant tout un statut. Les plus grandes entreprises n’embauchent que dans les meilleures universités. La compétition est donc féroce.

Tellement féroce que les parents ne font aucune confiance à l’enseignement obligatoire. « Je refuse de voir mes enfants être à la traîne », explique ainsi Mme Kim, mère de deux élèves à l’école primaire. Membres de la classe moyenne supérieure, elle et son mari ont déménagé, avant même d’avoir des enfants, dans un quartier réputé pour la qualité de ses écoles. Ils dépensent plus de 2 000 € par mois en cours particuliers et en hakwons. Mme Kim essaie d’aménager des plages de temps libre à ses enfants. Dans sa classe, sa fille est celle qui prend le moins de cours privés. « Ça l’inquiète beaucoup, elle a peur de prendre du retard sur ses copines. »

Huit jeunes Sud-Coréens sur dix entrent à l’université. C’est le taux le plus élevé du monde. La Corée se distingue aussi pour ses résultats aux tests Pisa, qui évaluent les performances éducatives des pays de l’OCDE. Les Sud-Coréens aiment à rappeler que c’est cette ferveur pour l’éducation qui est à l’origine du développement spectaculaire de leur pays ces dernières décennies.

Entre 40 et 50 % des lycéens envisageraient le suicide

Cependant, l’essor continu des hakwons depuis la fin des années 1990 pose un problème. Horaires démentiels, nuits réduites à quatre ou cinq heures, pression insoutenable… Entre 40 et 50 % des lycéens envisageraient le suicide, selon divers sondages. Selon une enquête menée par l’université Yonsei, les enfants coréens sont les moins heureux parmi les enfants des pays de l’OCDE. Autre effet pervers : les hakwons qui préparent le mieux aux examens d’entrée à la fac sont aussi les plus chers. Le système ne favorise pas l’égalité des chances.

Le gouvernement a réagi en mettant en place une série de mesures visant à limiter l’influence des instituts privés. Dans les lycées, des cours additionnels obligatoires ont été instaurés. Les hakwons de Séoul ont été obligés de fermer leurs portes après 10 heures le soir. En province, ils peuvent fermer plus tard. Devant la résistance des instituts – et des parents – qui continuent à défier le couvre-feu, les autorités ont dû promettre des récompenses à ceux qui dénonçaient les établissements hors la loi.

Mais les hakwons ne croient pas que ces efforts puissent améliorer le système éducatif. « Notre enseignement n’est pas comparable avec celui de l’école obligatoire, explique Michelle Kim, directrice de SLP, l’un des plus importants instituts, spécialisé dans les cours d’anglais pour les élèves du primaire. Les instituts privés dominent le marché des cours d’anglais. C’est pourquoi les parents continuent d’y amener leurs enfants, malgré la crise. »

Du côté de l’enseignement public, la résignation domine

Évaluations mensuelles des professeurs (qui quittent l’institut dès leur mariage ou leur grossesse), classes de niveau aux effectifs très réduits, contact permanent avec les parents : le système est efficace. Les 700 écoliers de SLP acquièrent vite un bon niveau d’anglais.

L’institut Jongno, à l’est de Séoul, prépare, lui, 250 lycéens à l’examen d’entrée à l’université. Ses classes comptent de 10 à 15 élèves, contre 35 dans le public. « Les élèves préfèrent venir ici. Les cours du lycée ne sont pas adaptés », déclare sa directrice.

Du côté de l’enseignement public, la résignation domine. « On perd tellement de temps en activités administratives ou extrascolaires, on n’a pas le temps d’améliorer la qualité de nos cours », regrette Mme Lee (1), enseignante d’un collège de la banlieue nord de Séoul.

Elle déplore la course aux résultats imposée par les hakwons et considère que son rôle consiste aussi à enseigner des valeurs, mais ne croit pas que la tendance éducative actuelle puisse changer.

Elle a choisi de scolariser ses deux enfants au Japon : « Là-bas, la situation est beaucoup plus facile pour les écoliers. » Elle n’est pas la seule. Les nombreux pères qui restent trimer en Corée pour pouvoir envoyer leurs enfants, souvent avec leur mère, étudier à l’étranger y ont même gagné un surnom, celui de « papas pingouins ».

Le gouvernement se contente de mesures superficielles

En 2006, près de 30 000 élèves, du primaire au lycée, se sont ainsi échappés du système scolaire coréen, essentiellement aux États-Unis et en Asie du Sud-Est. Un nombre record, que la crise économique a à peine réduit.

«Notre système éducatif n’est pas efficace, il est juste bon à préparer des examens ! », s’emporte Kim Kyeong-keun, professeur de sciences de l’éducation à l’Université de Corée. Pour lui, la politique gouvernementale de réforme du système éducatif se trompe de cible et se contente de mesures superficielles : « Il faut multiplier les mécanismes de mobilité sociale.

Tant que le diplôme universitaire sera le seul moyen d’ascension, les parents feront appel aux hakwons. » Kim Kyeong-keun s’inquiète aussi de l’attitude de ses étudiants : « Ils étudient tellement dur pour réussir qu’arrivés à l’université, ils sont épuisés. » Après des années de bachotage, les étudiants coréens se révèlent difficiles à motiver. Ils se relâchent, s’amusent enfin. Pressés sans doute de rattraper le retard d’une enfance sacrifiée.

(1) Le nom a été modifié.

Voir aussi:

Enfants d’enseignants, le délit d’initié

N.P.

Marianne 2

le 12 Août 2006

Dans le courant des années 80, le collège unique se met définitivement en place. La population du secondaire a changé; elle s’est massifiée.

Restent quelques classes peu ouvertes, où ne se côtoient que les meilleurs élèves. L’allemand première langue devient, par exemple, une option de sélection non officielle. Langue difficile, au poids culturel important, langue à déclinaisons qui nécessite une parfaite maîtrise de la grammaire française.

Dans ces classes, un chiffre intéressant: 80% d’enfants d’enseignants. Les profs qui sont, à l’époque, majoritairement favorables au collège unique et à l’hétérogénéité des classes ne vont pas jusqu’à l’imposer à leurs enfants! Maintenant que la filière est éventée, ce sont les classes européennes et le russe première langue qui drainent ces bataillons de nouveaux privilégiés. Dans un système scolaire de plus en plus complexe, où les diplômes de base, baccalauréat et licence, sont dévalorisés, tant par le nombre de titulaires et la baisse des exigences que par l’inadéquation avec les besoins économiques, la connaissance des arcanes du système est un bien précieux. Conséquence: 90% des enfants de profs atteignent le niveau bac, et leur nombre dans les grandes écoles ne cesse d’augmenter. En 2003, dans l’académie de Poiriers par exemple, 13,2% des élèves de classe préparatoire littéraire étaient enfants de profs… Autre statistique impressionnante: parmi les élèves entrés en sixième en 1989,76% des enfants d’enseignants mais seulement 21% des enfants d’ouvriers non qualifiés ont obtenu un diplôme du supérieur. Que les enseignants sachent comment fonctionne un système dans lequel ils sont plongés – comme les médecins connaissent les études de médecine et les avocats les exigences de l’école du barreau -, rien de choquant.

Qu’ils inculquent à leurs enfants la culture du travail et de la réussite par les études, aucun privilège là-dedans. Mais il y a privilège quand un système éducatif en grande partie modelé par les syndicats enseignants majoritaires devient de plus en plus inégalitaire et n’offre plus de chances qu’aux initiés.

Voir également:

Le scolaire de la honte

Eric Le Boucher

Les Echos

21/05/10

Accrochez-vous à vos accoudoirs, voici un chiffre  qui dit toute la vérité sur  les mensonges de la France : à l’Ecole polytechnique, un élève sur deux a un parent prof. Oui : un sur deux ! Pour parvenir au sommet des sommets du système scolaire national, la crème de la crème de l’élite, pour intégrer les belles positions, assurées ensuite toute la vie durant, il faut être un enfant du système, avoir le « décodeur » que seuls les « insiders » possèdent : les professeurs.

Les X ne sont pas les enfants des dirigeants du CAC 40, détrompez-vous. Les riches ont compris depuis une décennie maintenant : ils envoient leurs enfants à la London School ou dans les universités américaines. Autrement dit, ils fuient un système qui exclut aussi leurs enfants, sauf les très rares qui ont 20 en maths. Ne réussissent statistiquement en France que les élèves accompagnés le soir par leurs parents, qui refont les cours, qui aident, qui connaissent les filières, qui trouvent des appuis internes. L’Education nationale française, celle de l’égalité républicaine, la sélection par le mérite, est devenue pire que la Chine : elle ne sert plus qu’à promouvoir les fils du Parti, le parti scolaire.

Un sur deux ! Proportion de la honte qui fait regarder autrement tous les discours sur « l’égalité des chances » dans ce pays. La captation du sommet par les membres du Parti s’accompagne d’un abandon par les mêmes des enfants du bas. Près de la moitié des élèves de fin de CM2 n’ont pas les capacités en lecture et calcul leur permettant d’accéder à l’autonomie. Parmi ces laissés-pour-compte, 15 % ont des difficultés lourdes de compréhension et d’expression.

Et tout empire. Selon les tests de lecture Pisa de l’OCDE, la France est passée du 12 e rang mondial en 2000 au 17 e rang en 2006. En mathématiques, fierté nationale et critère de sélection absolu, ce qui est valorisé pour les X est négligé pour les enfants « normaux » : la France enregistre la plus forte baisse de score de l’OCDE sur la période.

La Cour des comptes vient – enfin -de dénoncer ce naufrage. Les résultats de l’enseignement français sont très en deçà de ceux des autres pays, surtout en regard des moyens déployés, note la Cour, lesquels moyens n’ont cessé d’être accrus. La dépense par élève est nettement supérieure en France par rapport au Japon ou à la Finlande, par exemple, avec des résultats bien inférieurs. « Il ne s’agit pas d’un problème de moyens », a conclut Didier Migaud, le premier président de la Cour (qui est socialiste), pulvérisant tous les plaidoyers syndicaux.

Cet échec français n’était, hier, qu’une honte sociale bien cachée. Aujourd’hui, il est devenu le premier handicap économique du pays. Il faut bien comprendre le film : la France, comme les autres pays de l’Union, doit entrer dans une effroyable période de rigueur. Le gouvernement et l’opposition, réunis pour une fois, nous bourrent le mou à ce sujet : notre déficit est de 8 % du PIB, expliquent-ils, il est de 5,5 % en Allemagne (donneuse de leçons à tort), de 11 % en Espagne et en Grande-Bretagne, de 14 % en Irlande. Pour qui écoute vite et imagine qu’il s’agit de ses propres deniers : 8 % de déficit, ce n’est pas si grave. Sauf que la bonne statistique n’est pas celle-là, qui compare le déficit à la production nationale (1970 milliards), mais celle-ci : en 2010 l’Etat va avoir 267 milliards d’euros de recettes et il va dépenser 388 milliards, il dépense deux fois plus qu’il ne gagne. On mesure mieux l’effort à faire !

Donc, une austérité effroyable et longue. Il va falloir couper partout, chirurgie de guerre. Pour minorer l’effet récessif de cette brutale austérité, il faut d’urgence renforcer les moteurs de croissance. L’éducation est le plus sûr de ceux-là : les économistes Robert Barro et Jong-wha Lee, ont montré en passant en revue la scolarité de 146 pays de 1950 à 2010, que le rendement d’un bon système éducatif sur la croissance est très fort (voxeu.org).

Voilà ce que la France a à faire : couper les dépenses tout en rénovant de fond en comble le fonctionnement des agents publics, pour les rendre efficaces face aux nouveaux défis de la mondialisation. L’Etat providence doit faire cent fois mieux avec deux fois moins. Le premier et le plus important secteur à rebâtir est le système scolaire, qui peu à peu s’est mis à ne bien travailler que pour lui-même.

Voir enfin:

Le « délit d’initié » des professeurs

Natacha Polony

Eloge de la transmission

le 4 juin 2010

Tout le monde, désormais, connaît ces chiffres consternants : les enfants d’enseignants sont surreprésentés dans les grandes écoles, Normale sup et Polytechnique en tête. Dans un éditorial du magazine Enjeux-les Echos intitulé Le scolaire de la honte, Eric le Boucher, directeur de la rédaction et co-fondateur du site Slate.fr, dénonce le fait que la moitié des élèves de polytechnique ont au moins un de leurs parents enseignant. « Pour parvenir, écrit-il, au sommet des sommets du système scolaire national, la crème de la crème de l’élite, pour intégrer les belles positions, assurées ensuite toute la vie durant, il faut être un enfant du système, avoir le « décodeur » que seuls les « insiders » possèdent : les professeurs. » Le terme, qu’Eric le Boucher n’emploie pas, mais qui s’est répandu pour dénoncer le phénomène, est celui de « délit d’initiés ».

Et de fait, les statistiques sont d’une violence glaçante : un enfant d’enseignant a 92% de chances d’obtenir un baccalauréat, contre 37% pour un fils de chômeur et 51% pour un fils d’ouvrier non qualifié. Et si l’on parle du très convoité bac scientifique, les chiffres sont de 43% pour un enfant d’enseignant et 6% pour un enfant d’ouvrier non qualifié. Le gouffre est plus impressionnant encore en classe préparatoire (la multiplication des bourses et des classes préparatoires – dont beaucoup ne feront jamais entrer un seul de leurs élèves dans ces très grandes écoles – permettant de masquer l’échec en affichant des taux de boursiers alléchants). Oui, les enfants dont au moins un des parents est professeur ont plus de chances d’être de bons élèves, et les bons élèves ont plus de chances de réussir des concours anonymes fondés sur une haute culture générale. Mais le lecteur attentif aura d’emblée remarqué que cette formulation est déjà très différente de celle de l’éditorialiste suscité.

Qu’est-ce, en effet, qu’un « délit d’initié » ? Toute personne qui, disposant d’informations privilégiées à titre professionnel, les utilise de manière illicite c’est-à-dire réalise ou permet sciemment de réaliser sur le marché, directement ou par personne interposée, une ou plusieurs opérations avant que le public ait connaissance de ces informations, commet, selon la définition officielle, un « délit d’initié ». Le terme concerne donc, à l’origine, des opérations boursières, et rapporte au coupable un bénéfice d’ordre pécuniaire. On comprend donc la métaphore : les professeurs connaissent les arcanes d’un système complexe et peuvent donc faire accéder leurs enfants aux positions les plus éminentes. Mais que l’on permette à l’auteur de ces lignes d’émettre quelques doutes sur la validité de cette métaphore, et même d’affirmer que son caractère inopérant empêche d’identifier les cause du phénomène, et donc d’y remédier.

Bien sûr – et la violence des réactions à la précédent note de ce blog le laissent présager – d’aucuns diront qu’une agrégée, ancien professeur de lycée et actuel professeur en école de commerce et école d’ingénieur, fait partie de ces affreux privilégiés. Et je l’admets bien volontiers. Mais les lignes qui suivent, comme tout ce que j’écris, n’en sont que plus dignes de foi. Oui, je suis une bénéficiaire de ce système injuste. Oui, mon enfant a de fortes chances (sauf écueil du destin, dont il ne faut jamais se croire protégé) de faire une scolarité moins chaotique que la plupart des enfants de sa génération. Ce n’est pas pour lui que je me bats, mais pour tous ceux, justement, que ce système sacrifie. Une fois rappelée cette évidence, nous pouvons donc en passer à l’analyse de cette curieuse image.

Employer le terme de « délit d’initié », ou parler comme le fait Eric le Boucher des « insiders », de ceux qui ont le « décodeur », laisse penser que la réussite scolaire dépendrait, comme autrefois « l’entrée dans le monde » des aristocrates et des grands bourgeois, de « codes » mystérieux transmis dans les familles pour se distinguer de la masse. Pire encore, on suggère ainsi que les professeurs réserveraient à leurs propres enfants ces précieux sésames dont ils dissimuleraient l’existence à leurs élèves. Comment donc ? Il y aurait un secret à la réussite scolaire ? Et les professeurs le cachent ? Mais qu’on les fusille ! Et qu’on permette enfin à tous les enfants, fils d’ouvriers ou fils de PDG, d’intégrer Normale Sup et Polytechnique.

Ah, petite rectification. Les enfants d’ouvriers veulent bien intégrer ces prestigieuses écoles, mais les fils de PDG préfèrent un MBA aux Etats-Unis pour 30 000 dollars par an. C’est, de nos jours, un parcours plus coté pour qui veut devenir trader ou diriger une grande entreprise. Parce que le délit d’initié des professeurs concerne des filières qui ne préparent plus à devenir l’élite de la nation. Somme toute, un délit d’initié sans bénéfice. Ou celui, certes appréciable, de figurer parmi ces chercheurs inconnus qui hantent des laboratoires vétustes. Car le Normalien d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. A moins d’ajouter à son cursus une médaille un peu plus rutilante, il a peu de chances de se distinguer dans un monde où même les ministères prennent goût aux managers et aux communicants. L’X a plus de chances, mais il est supplanté par les avocats d’affaires et les spécialistes de ressources humaines. Les très grandes écoles françaises n’attirent plus que ceux qui croient encore aux vertus de la culture et de l’étude : les enfants de professeurs.

Et nous en arrivons à la révélation de ce secret essentiel pour la réussite scolaire. Lecteur de ce blog, sois bien attentif, car les lignes qui suivent contiennent des informations hautement confidentielles : pour réussir un parcours scolaire, et atteindre ces temples de l’élitisme que sont les grandes écoles, il faut lire, développer sa culture générale, sa connaissance de l’histoire et de la langue, sa logique et son esprit de déduction. Bref, il faut travailler. Et l’enfant dont les parents ont conscience que tout cela nécessite effort et concentration, qu’il faut soutenir dans cet élan un jeune sollicité par les écrans et les divertissements, aura plus de chance qu’aucun autre de ne pas bifurquer vers une voie plus attrayante, celle du bindge drinking ou celle du profit rapide.

Dénoncer le « délit d’initié » des enseignants, de la part de penseurs issus d’un milieu social favorisé, et dont les enfants ne sont donc pas enfermés dans des Zones d’Echec Programmé, c’est oublier que ces enseignants ne sont pas seuls responsables de l’échec actuel de l’école. Certes, on trouve beaucoup d’adeptes de pédagogies fort sympathiques, mais dont l’application fait des ravages en maternelle ou au CP. Certes, des parents dont l’enfant a mal appris a lire auront bien du mal à rattraper les dégâts, surtout si on ne leur donne aucune chance d’identifier les causes du problème. Mais tous les professeurs n’ont pas applaudi aux réformes qui ont conduit à un système inégalitaire, où les enfants de milieu défavorisé n’ont plus la moindre chance de sortir de leur condition. Bien des parents, et notamment parmi ces élites férues de nouvelles technologies, d’anglais et d’adaptation au « monde qui bouge », réclament toujours plus de réformes, toujours moins de culture classique et de vieilleries inutiles. Bien des parents, surtout, refusent qu’on impose à leurs enfants le moindre effort, la moindre contrainte. Les mêmes, parfois, stresseront inutilement leur progéniture à l’occasion d’un baccalauréat dont ils s’imaginent qu’il demeure aussi sélectif qu’il l’était à leur époque. Mais ils ne leur enseigneront pas la rigueur, le plaisir d’apprendre, le respect du professeur, et surtout, l’amour du savoir, cette certitude qu’un livre, une pensée, la connaissance d’un événement historique, nous transforment et nous font plus humains. Le fils d’ouvrier, travailleur et méritant, dans une classe où quelques gamins paumés interdisent toute concentration et toute progression, est floué par le système. Mais est-ce la faute des seuls enseignants?

D’aucuns estimeront que puisque ce qui permet de réussir à l’école est à ce point éloigné des préoccupations de notre beau monde moderne, il est grand temps de changer le système scolaire, pour que la réussite s’y mesure à d’autres critères (savoir-être, créativité, compétences… quel que soit le nom qu’on leur donne). Ceux-là achèveront de tuer l’école et priveront définitivement les fils d’ouvrier de ces savoirs auxquels ils ont droit. Les enfants d’une bourgeoisie festive et déculturée s’en sortiront en intégrant Sciences Po ou une toute autre école de Management par le Vide communicationnel. Les enfants d’enseignants seront toujours plus nombreux dans ces niches où le savoir est une valeur. Mais ces niches seront toujours plus confidentielles, et toujours plus déclassées. Un peu comme ces quelques monastères du Vème siècle où de rares moines copistes attendaient des jours meilleurs.


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