Affaire Woerth-Bettencourt: Poser de bonnes questions, c’est plus difficile que plaider (Master class in investigative journalism from France’s master litigator)

Olivier Metzner (with Villepin client)Je ne supporte pas l’acharnement collectif. Olivier Metzner
Beaucoup d’avocats ne travaillent pas assez. Pour ceux-là, tout se joue à l’audience. Mais poser de bonnes questions, c’est plus difficile que plaider. Un procès ne se gagne pas avec des effets de manches. Olivier Metzner
Aujourd’hui, les affaires ne se jouent plus seulement dans les prétoires, il faut préparer le terrain en amont, maîtriser, comme les politiques, l’art du storytelling, raconter à travers chaque dossier une histoire. Olivier Metzner l’a compris. (…) Sa botte secrète ? Maîtriser le plan médias. Un vrai colonel. «Je planifie tout à l’avance. Quand je communique, les instructions sont respectées : une agence fait un communiqué au jour dit, un journal publie l’info à un autre moment convenu d’avance, pareil pour les radios ou les télés. » Ainsi il avait méticuleusement préparé le retour sur scène de Jérôme Kerviel un mois avant son procès : interview dans « le Journal du dimanche », entretien à France-Info, apparition au journal de France 2. Stéphane Arteta
Quel président ne s’intéresserait pas à l’avenir de L’Oréal ? Patrick Ouart (conseiller justice de l’Elysée)

Notre Sarkozy national a décidément du souci à se faire …

Le Floch-Prigent, Messier, Crozemarie, le PDG de Yahoo, l’ex-PDG de Moulinex, Bouygues, Continental Airlines, Nike, la société de certification pour l’Erika, l’un des acteurs de l’affaire des écoutes de l’Élysée, RPR, PS, PC, autonomistes corses, l’Église de scientologie, conseil de l’Ordre des médecins, faux électeurs du 3e arrondissement de Paris, Cantat, Pagny, Kerviel, Villepin …

A l’heure où, après le rapport qui pointe la cellule VIP du ministère du Budget et avec la démission annoncée du poste de trésorier de l’UMP de son ex-ministre du Budget, l’Elysée se décide enfin à faire ce qui aurait dû être fait dès le départ …

Retour, avec cette magistrale leçon de droit mais aussi de journalisme d’investigation dans un article du Nouvel Observateur du mois dernier, par celui sans lequel rien ne serait peut-être arrivé de l’Affaire qui secoue actuellement comme peut-être jamais le monde politique français.

A savoir l’avocat de la fille de la femme la plus riche de France, Olivier Metzner (mais accessoirement de Villepin, lui-même proche de Pleynel du site Mediapart) qui, maitre reconnu de la procédure et des plans média, a, (avant les révélations dévastatrices de la comptable, fourni à la presse (Mediapart, Le Point, Le Monde) les enregistrements pirates du maître d’hôtel de l’héritière L’Oréal.

Et qui, spécialiste des cas isolés et des victimes des lynchage médiatique, pourrait peut-être bientôt se retrouver à défendre celui, quelque part du côté du faubourg Saint-Honoré, que sa dernière affaire est en train de sérieusement déstabiliser … ?

Le roi de la place

Stéphane Arteta

Le Nouvel observateur

10/06/10

Olivier Metzner, 60 ans, est l’avocat qu’on s’arrache. Il est de toutes les grandes affaires de l’année, de Clearstream à Kerviel en passant par Concorde et bientôt Bettencourt. Ce piètre orateur est un orfèvre de la procédure et du storytelling Attablé à la terrasse de l’un de ses restaurants fétiches de Saint-Germain-des-Prés, Olivier Metzner tire sur un havane, son accessoire inséparable, un peu comme la pipe de Maigret. Lunettes sur le bout du nez, il lit le menu en diagonale. En dessert, ce sera un soufflé sucré, son péché mignon. La sonnerie de son portable interrompt la commande. Il est plus de 22 heures. «L’avion atterrit quand ? », demande l’avocat d’un ton sec. Quelques minutes plus tôt, Manuel Noriega a été extradé des Etats-Unis vers la France. L’ancien dictateur du Panama fait partie de ses clients. Mais qui n’en est pas ? Martin Bouygues, François Michelin, Florent Pagny, Jean-Paul Huchon, Dominique de Villepin. De Clearstream au procès Concorde, du dossier de La Faute-sur- Mer, où il représente la municipalité, au cas Jérôme Kerviel, qu’il défend au tribunal de Paris depuis le 8 juin, Me Metzner truste les bonnes affaires. A 60 ans, ce fils d’agriculteurs normands est au sommet de sa gloire. Numéro un dans sa catégorie au palmarès du magazine « Best Lawyers », classement qu’il évoque avec fierté, le nom Metzner a aussi la cote à l’étranger. «Je ne démarche jamais le client, indique-t-il. Ce sont les gens qui viennent à moi. » Un rythme effréné qui nécessite une organisation au cordeau. « Pour mener de front tous ces dossiers, je suis méthodique, confesse Metzner d’un train de sénateur. J’ai aussi une équipe formidable. » Une dizaine de collaborateurs qu’il a lui-même formés, dont Antonin Lévy, le fils de Bernard-Henri Botte secrète En juillet, Olivier Metzner soutiendra la thèse de Françoise Bettencourt, la fille de la patronne de L’Oréal, contre le photographe François-Marie Banier. Il promet qu’un « document explosif» ralliera définitivement les Français à la cause de Françoise. « Vous verrez… » Motus, il n’en dira pas plus. La bombe est programmée, le compte à rebours enclenché. Lui seul connaît le jour et l’heure. « Sentir le bon moment pour faire évoluer un dossier, c’est le secret de fabrication. » Aujourd’hui, les affaires ne se jouent plus seulement dans les prétoires, il faut préparer le terrain en amont, maîtriser, comme les politiques, l’art du storytelling, raconter à travers chaque dossier une histoire. Olivier Metzner l’a compris. Certains de ses camarades lui reprochent de vouloir tirer à tout prix la couverture à lui. « C’est un communicant impénitent. Il m’a presque poussé pour aller parler aux journalistes », déplore l’un des autres défenseurs de Dominique de Villepin dans l’affaire Clearstream. Ce procès a été le triomphe de Me Metzner. Sa botte secrète ? Maîtriser le plan médias. Un vrai colonel. «Je planifie tout à l’avance. Quand je communique, les instructions sont respectées : une agence fait un communiqué au jour dit, un journal publie l’info à un autre moment convenu d’avance, pareil pour les radios ou les télés. » Ainsi il avait méticuleusement préparé le retour sur scène de Jérôme Kerviel un mois avant son procès : interview dans « le Journal du dimanche », entretien à France-Info, apparition au journal de France 2… « Ma force, c’est l’anticipation. Avec les médias comme en procédure ou en technologie. » Dans le procès du Concorde, avocat de Continental Airlines, il a utilisé une reconstitution en 3D. «Je suis le premier», se félicite-t-il. Pour Jérôme Kerviel, il a fait parler les ordinateurs, en analysant tous les fichiers sous scellés jusque-là ignorés. «Je cherche toujours l’efficacité, je suis un pragmatique. » Timide, piètre orateur, l’avocat a vite choisi d’investir la mécanique austère de la procédure pénale. « A l’époque, personne n’en faisait. J’ai pris ce créneau passionnant et, tout seul, je me suis fait un nom. » Toutes les stars du barreau louent aujourd’hui sa technicité. Pour Henri Leclerc, qui a été son mentor, «Metzner a eu l’intelligence de faire son trou dans les affaires de droit commun en traquant les erreurs des juges et des policiers ». Une spécialité qui lui a valu le surnom de « docteur en procédure » et l’inimitié de quelques magistrats. Pour Olivier Metzner, la connaissance du dossier est la clé du succès. «Beaucoup d’avocats ne travaillent pas assez. Pour ceux-là, tout se joue à l’audience. Mais poser de bonnes questions, c’est plus difficile que plaider. Un procès ne se gagne pas avec des effets de manches. » Lui en serait, aux dires de ses confrères, bien incapable. Il n’a pas le charisme ni le coffre d’un Eric Dupond Moretti. « Vous verrez, prévient un avocat parisien, il ne va pas s’empresser de vous convier à le voir s’exprimer dans un tribunal. A l’oral, il est mauvais. » Mais, en petit comité, cet introverti excelle. Aux journalistes, il décortique les affaires et donne des leçons de droit. « Il ne dit pas de phrases en l’air, note l’un d’eux. C’est quelqu’un qui démontre par la logique quand d’autres moulinent dans le pathos. Il se souvient de chaque détail. » Quand on lui demande son secret, l’homme glisse un sourire goguenard, en tapant son index sur son front : « Tout est là-dedans » Un personnage à la Chabrol L’avocat avale des volumes de dossiers. L’exercice, qui donne la migraine à certains de ses collègues, constitue pour lui presque un passe-temps. « Ces histoires sont plus passionnantes que les rares romans que j’ai le temps de lire. J’emporte mes dossiers avec moi le week-end dans ma gentilhommière près de Rambouillet. Là, je les lis au calme. » Un grand bordeaux à la main, en écoutant des airs d’opéra. Verdi, Puccini… Olivier Metzner est un personnage à la Chabrol. Il a l’allure austère et l’air patelin des notables de province chers au cinéaste de la Nouvelle Vague. Mais, en dépit des apparences, il n’aime guère la bonne société. Vous ne le verrez pas à Saint-Trop. Il a d’ailleurs horreur des vacances. « Au bout de trois jours, je m’emmerde. » Dans son grand bureau de la rue de l’Université à Paris, à deux pas de l’Assemblée nationale, un album photo est posé ouvert sur une table basse. On peut y contempler des paysages de rêve. Il pourrait presque s’offrir une de ces îles du catalogue, il se contente d’en tourner les pages. « Ca me fait du bien quand j’ai envie de changer d’air. » En dehors du boulot, une de ses rares activités est la déco. Récemment, ce célibataire sans enfants, amateur d’art contemporain, s’est aménagé un nouveau petit nid pour remplacer ce 250 mètres carrés quai Voltaire avec vue imprenable sur la Seine dont il ne profitait pas. «Je pars tôt le matin et rentre tard le soir», constate-t-il. Ce solitaire est devenu spécialiste des cas isolés. Il aime porter secours aux individus lynchés par l’opinion. «Je ne supporte pas l’acharnement collectif. » C’est ce qui l’a poussé à défendre Bertrand Cantat, dont il n’avait jamais entendu une chanson. « I l avait la presse la plus hostile possible. On m’a demandé de ne pas lui annoncer la mort de Marie Trintignant. Il l’ignorait et allait très mal, mais c’était impossible de démarrer sur un mensonge. » Dans l’affaire de la Société générale, il a immédiatement perçu Jérôme Kerviel en bouc émissaire. « Quand j’ai repris l’affaire, Kerviel semblait seul au monde. » Metzner a pris le risque de perdre quelques clients de la finance. Jean-Marie Messier aurait ainsi renoncé à être défendu par son avocat favori de peur de voir son nom associé au sulfureux trader, alors qu’il affronte lui-même les juges pour une histoire de parachute doré. Kerviel a trouvé en son défenseur plus qu’un conseil, un confident, un coach et un agent rassurant quand il faut affronter les micros. « Moi, j’étais le cancre » L’avocat, qui n’est «pas très famille », est proche de ses clients, qui apprécient son écoute et sa repartie. Ainsi François Michelin s’est-il entiché pour ce Normand avec qui il aime plaisanter autour d’un bon repas. «L’un des atouts de Metzner, c’est sa capacité à apaiser les angoisses de ses clients, observe un juge. La raison de son succès tient aussi à cet art qu’il a de leur dire ce qu’ils veulent entendre. » Olivier Metzner, lui, assure qu’il n’hésite pas à leur asséner leurs quatre vérités. Il aurait houspillé Dominique de Villepin lorsque celui-ci, avant le procès Clearstream, détaillait fébrilement la liste complète de ses ennemis. « Si vous êtes dans cet esprit-là, il faudra vous passer de moi. » Depuis, les deux hommes sont amis. L’avocat l’assure : « C’est toujours mon deal de départ. Si je ne peux pas être franc, je claque la porte. » Le timide a pris de l’assurance depuis son arrivée à Paris en 1975. « Plus jeune, j’étais la honte d’une famille normande qui vouait un culte aux études. Moi, j’étais le cancre. J’avais eu un bac G en solde dans un lycée de province. Je passais mon temps à lire Gide et à me répéter : «Quitte ta famille. » Je n’ai jamais pensé devenir un jour celui que je suis aujourd’hui. Je me disais : être avocat à Paris, ça doit être triste. » Aujourd’hui, il n’a aucun regret. SES DATES 1949. Naissance à Champ-Haut (Orne). 1975. Décroche une licence de droit à l’université de Caen. 975. Devient avocat pénaliste à Paris et monte le cabinet Metzner Associés. 1983. Premier coup d’éclat : il obtient la libération d’un braqueur grâce à un vice de procédure. La décision entraîne la libération de tout un gang, dont un lieutenant de Mesrine. 1989. Défend un premier patron en la personne de Michel Mauer dans le scandale immobilier de la Cogedim. 1998. Devient avocat pénaliste des affaires 2004. Défend Bertrand Cantat à Vilnius. 2010. Défend Dominique de Villepin, relaxé dans l’affaire Clearstream.

Voir aussi:

Les riches heures de l’affaire Bettencourt

Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert-Diard

Le Monde

09.07.10

Un matin de décembre 2007, l’avocat Olivier Metzner appelle le procureur de la République de Nanterre, Philippe Courroye, sur sa ligne directe, pour demander un rendez-vous, qui lui est aussitôt accordé. De ce premier appel confidentiel à la publication explosive d’un an de conversations privées enregistrées au domicile de Liliane Bettencourt, la plus grande fortune de France, récit d’un conflit familial qui ébranle le pouvoir. « Philippe, j’ai une plainte sensible à vous déposer » Entre Me Metzner et Philippe Courroye, les liens sont anciens et le respect professionnel s’est teinté d’amitié. Ils s’appellent par leur prénom. Une phrase a donc suffi : « Philippe, j’ai une plainte sensible à vous déposer. » Le 19 décembre 2007, Me Metzner se fait conduire par son chauffeur au palais de justice de Nanterre et remet en main propre au procureur de la République la plainte qu’il vient de rédiger au nom de sa cliente, Françoise Meyers-Bettencourt. Déposée « contre X. », elle vise sans le nommer le photographe François-Marie Banier pour « abus de faiblesse » de Liliane Bettencourt. Me Metzner produit un récapitulatif des dons consentis à l’artiste – essentiellement des contrats d’assurance-vie – qu’il évalue alors à 500 millions d’euros. Il y joint des attestations écrites d’un certain nombre de gens de maison. Cela fait un mois, jour pour jour, que Liliane Bettencourt est veuve. Son mari, André, est mort le 19 novembre, à l’âge de 88 ans. A partir de cette date, tout va très vite. Le décès de son père a fait sauter le dernier verrou qui gardait à la mésentente entre la fille unique du couple et sa mère son caractère d’intimité familiale. D’autant que Françoise Meyers-Bettencourt croit comprendre, par les confidences que lui rapportent des gens de maison de sa mère avec lesquels elle entretient des rapports étroits, que le photographe est en passe d’obtenir d’être adopté par la milliardaire. En fait, Liliane Bettencourt a pris rendez-vous chez son notaire, Jean-Michel Normand, pour faire de François-Marie Banier son légataire universel. Le 11 décembre, la fille demande à sa mère de se soumettre à une expertise psychiatrique. L’héritière de L’Oréal se braque et refuse. Une course contre la montre s’engage : dans le très chic cabinet Bredin-Pratt et avec l’appui de Me Metzner, les gens de maison, exaspérés par l’influence qu’exerce François-Marie Banier sur leur patronne, sont reçus en rafale pour rédiger des attestations. L’enquête la plus secrète de la République Pendant un an, l’enquête conduite par le parquet de Nanterre sur l' »abus de faiblesse » reproché à François-Marie Banier est le secret le mieux gardé de la République. De décembre 2007 à décembre 2008, les policiers procèdent à des perquisitions, auditionnent des dizaines de témoins, consultent le dossier médical de la célèbre héritière, décortiquent le patrimoine de son ami photographe sans que jamais rien ne fuite dans la presse. Dans le bureau du procureur de Nanterre se succèdent les avocats de François-Marie Banier, ceux de Liliane Bettencourt – qui sont alors Mes Fabrice Goguel et Paul Lombard – et Me Metzner. Convaincu que le photographe a trop largement profité des largesses de l’héritière de L’Oréal, le procureur cherche à renforcer juridiquement son dossier. Il lui manque pour cela un élément-clé : une expertise médicale de Liliane Bettencourt. Par ses avocats, puis directement, lors d’un rendez-vous chez elle le 18 mai 2008, Philippe Courroye tente de la convaincre d’accepter d’être expertisée. Elle hésite, puis refuse. « Cette lettre est un dernier avertissement » La lettre, écrite à l’encre verte et adressée par Liliane Bettencourt à sa fille, date de février 2008. Elle la menace d’engager une « procédure en révocation » des donations qu’elle lui a consenties et de léguer directement l’essentiel de son patrimoine à la Fondation d’Etat Bettencourt Schueller où, écrit Liliane Bettencourt, « ces sommes seront plus utiles qu’entre tes mains ». « Cette lettre est un dernier avertissement », précise-t-elle, en accusant sa fille d’avoir soudoyé son personnel. Elle se plaint de ne pouvoir dire un mot dans son propre domicile sans penser que tout sera immédiatement rapporté à sa fille. « Je n’ose même pas imaginer le risque de fuite, qui est chaque jour plus important », note-t-elle. Pour éviter le scandale, la milliardaire décide, en ce même mois de février, de faire appel à ses amis. Lindsay Owen-Jones, cet Anglais raffiné qui, à la tête du conseil d’administration de L’Oréal, est, depuis vingt ans, l’ami et le conseiller écouté de Liliane Bettencourt, et Maurice Lévy, dont la société Publicis gère les plus gros contrats publicitaires de L’Oréal, sont sollicités pour tenter une conciliation entre la mère, la fille et François-Marie Banier. La négociation dure plusieurs mois. Le projet que les deux médiateurs ont imaginé tient en cinq points principaux. Liliane Bettencourt s’interdit pour l’avenir toute nouvelle libéralité en faveur de François-Marie Banier, qui s’engage, pour sa part, à ne plus rien accepter et à renoncer à tout projet d’adoption. Il précise qu’elle renonce à toute procédure de révocation contre sa fille. Le texte prévoit également que Liliane Bettencourt ne donnera aucun rôle au photographe ou à ses proches au sein de L’Oréal ou de la Fondation Bettencourt Schueller. L’accord garantit que le photographe conservera la jouissance de tout ce que la milliardaire lui a offert. Cette dernière s’engage enfin à défrayer sa fille pour ses frais d’avocats. Au début de l’été, les négociations sont pourtant rompues. Retour à la case procès. « Quel président ne s’intéresserait pas à l’avenir de L’Oréal ? » Le 5 novembre 2008, une voiture sombre entre dans la cour de l’Elysée. Liliane Bettencourt est venue, accompagnée de son gestionnaire de fortune, Patrice de Maistre. La vieille dame explique au président de la République tout le mal qu’elle pense de la procédure qui vise son favori. Dans le bureau de Nicolas Sarkozy, le conseiller du président, Patrick Ouart, qui s’est fait une spécialité de gérer les affaires judiciaires pour le chef de l’Etat, a rejoint le petit groupe. Il a déjà croisé à deux ou trois reprises Patrice de Maistre. Il sait exactement les préoccupations de ce dernier pour sa cliente. Nicolas Sarkozy connaît pour sa part depuis longtemps Liliane Bettencourt. A Neuilly, dont il a été le maire pendant près de vingt-cinq ans, elle était la plus riche de ses administrés. Lorsqu’il était encore marié avec Cécilia, le couple a plusieurs fois été convié à dîner dans son hôtel particulier. Aucun de ses prédécesseurs à l’Elysée n’a jamais négligé la première fortune de France, qui a financé tant de campagnes présidentielles, de droite comme de gauche. Nicolas Sarkozy la reçoit donc avec tous les égards. Ce n’est pas tant le conflit familial qui intéresse le président et son conseiller, mais bien les conséquences que la procédure engagée contre François-Marie Banier pourraient avoir sur le fleuron de l’industrie française qu’est L’Oréal. « Si la capacité civile de Mme Bettencourt est remise en cause, a expliqué Patrick Ouart au chef de l’Etat, alors ses votes au conseil d’administration pourraient également être remis en cause et notamment le pacte d’actionnaires qui unit L’Oréal au suisse Nestlé. Quel président ne s’intéresserait pas à l’avenir de L’Oréal quand un tel groupe est susceptible de passer à l’étranger ? » Patrick Ouart, qui suit décidément le dossier de très près, reçoit également, quelques mois plus tard, les avocats de Françoise Meyers-Bettencourt, la fille. Le mari de cette dernière, Jean-Pierre Meyers, est le vice-président du conseil d’administration de L’Oréal et le bruit court que c’est lui qui a engagé sa femme dans cette procédure judiciaire. Mais entre la mère et la fille, l’Elysée n’a pas envie de choisir : à court terme, c’est la seconde qui représente l’avenir de L’Oréal, mais comment oublier la fidélité politique de la première ? « Courroye est le noeud du truc, pas Sarkozy » Philippe Courroye cherche toujours à muscler son dossier contre François-Marie Banier et ordonne un complément d’enquête sur son patrimoine. Un petit-fils de Madeleine Castaing, un descendant d’Anna de Noailles – qui furent toutes deux de riches et généreuses amies du photographe – sont entendus et leurs dépositions versées au dossier. Ils ont raconté la redoutable séduction exercée par le photographe sur leurs aïeules. Mais il manque toujours les preuves suffisantes pour faire de François-Marie Banier un détrousseur professionnel de vieilles dames fortunées. En juin, le complément d’enquête revient sur le bureau du procureur de la République de Nanterre. Une dernière fois, Philippe Courroye tente d’obtenir l’expertise psychiatrique de Liliane Bettencourt, nécessaire pour asseoir l’accusation. En vain. Le dossier est fragile. Les témoignages se contredisent. Me Metzner sent que son principal soutien faiblit et redoute que les appuis politiques de Liliane Bettencourt aient raison de la volonté du procureur. Au même moment, dans le salon de la milliardaire, le petit magnétophone du majordome commence à tourner. Pascal Bonnefoy, au service de la milliardaire depuis treize ans, a vu se faire licencier tous ceux qui, parmi le personnel de l’hôtel particulier de Neuilly, avaient témoigné de l’influence de François-Marie Banier sur Liliane Bettencourt. Il a trouvé un moyen plus discret et plus sûr, cet enregistreur camouflé dans une pochette de feutrine noire. Le 12 juin 2009, son magnétophone capte une conversation entre Patrice de Maistre, Me Goguel et Liliane Bettencourt. Me Goguel rend compte de sa dernière visite chez le procureur : « Courroye est très gêné. En réalité, il voudrait faire juger l’affaire par l’expert. Il a très peur de devoir prendre une décision. Il pense qu’il y a des risques. » Patrice de Maistre annonce qu’il a rendez-vous l’après-midi même avec Patrick Ouart : « Il suit l’affaire. Mais ils font ce qu’ils peuvent. C’est Courroye qui est le noeud du truc. C’est pas Sarkozy, c’est Courroye. » Trois semaines plus tard, le 3 juillet 2009, le magnétophone saisit cette conversation entre Me Goguel et Liliane Bettencourt : « Vous emmener voir Sarkozy, finalement, ça a été une très mauvaise chose. Parce que c’est à cause de ça que le procureur ne veut plus régler le dossier : pour montrer qu’il est indépendant de Sarkozy.  » « Si vous ne faites rien, j’y vais » Au coeur de l’été 2009, l’avocat de Françoise Meyers-Bettencourt décide de changer d’interlocuteur. Sans le soutien du parquet, il sait que son dossier est juridiquement périlleux. Le statut de partie civile de sa cliente est très contestable : sa mère est vivante et assure qu’elle est en pleine possession de ses moyens. Pourquoi sa fille se substituerait-elle à elle ? A la mi-juillet 2009, Me Metzner joint Philippe Courroye sur son portable : « Philippe, si vous ne faites rien, j’y vais. » Dans la conversation, il comprend que le procureur va classer le dossier sans suite. Le 15 juillet, l’avocat adresse donc à François-Marie Banier une citation directe à comparaître devant le tribunal. Ce que Me Metzner n’a pas dit à Philippe Courroye, c’est qu’il a pris contact au même moment avec la présidente de la 15e chambre, Isabelle Prévost-Desprez. Les relations déjà tendues entre la présidente et le procureur sont, pour Me Metzner, une aubaine. Il fait valoir à l’une les réticences de l’autre, flatte le souci d’indépendance de la juge du siège contre la soumission au pouvoir prêtée au représentant du ministère public. Il en joue d’autant plus qu’Isabelle Prévost-Desprez vient de rendre un jugement qui a résonné comme un coup de tonnerre à deux mois du procès Clearstream, en soulevant le problème de la recevabilité de la constitution de la partie civile du président de la République, Nicolas Sarkozy. Me Metzner obtient de la présidente ce qu’il souhaite : une date d’audience, fixée au 3 septembre. Le parquet est furieux. En attendant ce jour, l’avocat joue d’un autre clavier. Son cabinet est ouvert à tous les journalistes qui veulent consulter les dépositions des employés de maison contre François-Marie Banier. De quoi aiguiser l’appétit de la presse et celui du tribunal. « Dossier n° 13, M. Banier… » La salle d’audience est comble, ce jeudi 3 septembre, lorsque s’ouvre la première audience du procès Banier-Bettencourt. Sous une apparence purement technique, elle est stratégique pour Me Metzner, qui doit absolument obtenir du tribunal qu’il accepte d’engager les débats. Patelin, l’avocat annonce : « J’ai déposé plainte dix-huit mois auparavant. Une enquête préliminaire a été ordonnée et le parquet semble avoir quelques hésitations sur la suite à lui donner… » La réplique, ferme, lui est donnée par la procureure Marie-Christine Daubigney : « On ne saisit pas la justice comme on va au supermarché. Françoise Meyers-Bettencourt n’a rien à faire aujourd’hui dans cette histoire, elle n’a pas la qualité de partie civile et ne peut se la faire reconnaître. » Après une courte délibération, le tribunal décide que tout cela mérite débat et fixe une nouvelle audience au 11 décembre. Le parquet se crispe : il ne veut pas de cette affaire, dont il est convaincu qu’elle ne tient pas en droit et qui risque de conduire à un déballage public désastreux sur les haines familiales au sein de la première entreprise française. Usant d’une procédure exceptionnelle, il fait appel de la décision du tribunal. L’affaire prend aussitôt une dimension politique et se double, à Nanterre, d’une tension exacerbée entre la présidente et le procureur. A partir de ce moment-là, elle s’emballe. Le 18 septembre, le parquet est débouté, le 22, il classe l’enquête sans suite. « Chère maman, c’est mon devoir de fille » C’est par une lettre manuscrite adressée, début décembre, à sa « chère maman » que Françoise Meyers-Bettencourt lui annonce qu’elle sollicite sa mise sous tutelle, en évoquant « la situation d’emprise et d’isolement » dans laquelle se trouve, selon elle, l’héritière de L’Oréal. Au plus fort de cette bataille, la mère et la fille se retrouvent pourtant autour de la même table du conseil d’administration de L’Oréal, sans jamais laisser paraître le conflit qui les dévore. Par un accord tacite, elles ont décidé de respecter cet ultime sanctuaire familial. Mais Françoise Meyers-Bettencourt ne renonce pas. Faute de pièces médicales, le juge lui refuse la tutelle de sa mère. Quelques jours plus tard, à l’occasion de la deuxième audience du procès Banier-Bettencourt, le tribunal ordonne une expertise de l’héritière de L’Oréal et renvoie l’examen de l’affaire au mois d’avril. Ce sera finalement juillet. « Le secret de fabrication » de Me Metzner Lorsque, à la mi-juin, Me Georges Kiejman, l’avocat de Liliane Bettencourt, et Me Hervé Temime, qui défend François-Marie Banier lisent, dans Le Nouvel Observateur, le portrait consacré à Olivier Metzner, ils s’inquiètent. A quinze jours du procès qui doit s’ouvrir à Nanterre le 1er juillet, l’avocat annonce détenir un « document explosif ». « Sentir le bon moment pour faire évoluer un dossier, c’est le secret de fabrication », explique à l’hebdomadaire l’avocat, qui détaille sa stratégie médiatique : « Je planifie tout à l’avance. Quand je communique, les instructions sont respectées : une agence fait un communiqué au jour dit, un journal publie l’info à un autre moment convenu d’avance, pareil pour les radios ou les télés. » Mes Kiejman et Temime adressent aussitôt à leur confrère un courrier lui demandant de bien vouloir leur faire connaître la nature de ce « document explosif ». Leur lettre reste sans réponse. Le 16 juin, ils comprennent : le site Mediapart et LePoint.fr publient les premiers extraits des enregistrements pirates du majordome de Liliane Bettencourt. Tout est réglé au millimètre près par Me Metzner : au Point, l’affaire Banier-Bettencourt, à Mediapart, la bombe politique. Trois semaines plus tard, la déflagration fait vaciller la justice, le premier groupe industriel français et jusqu’au président de la République

One Response to Affaire Woerth-Bettencourt: Poser de bonnes questions, c’est plus difficile que plaider (Master class in investigative journalism from France’s master litigator)

  1. […] This post was mentioned on Twitter by Freddy ROY, Dominique Reynie. Dominique Reynie said: Un article passionnant sur l'affaire #Bettencourt http://bit.ly/9BM1kL /via @Pierda […]

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