L’inauguration majestueuse de l’ère « post-chrétienne » est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en « radicalisant » le souci des victimes dans un sens antichrétien. (…) Jusqu’au nazisme, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’Holocauste , en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme, et le christianisme est promu au rend de bouc émissaire numéro un. (…) Le mouvement antichrétien le plus puissant est celui qui réassume et « radicalise » le souci des victimes pour le paganiser. (…) Comme les Eglises chrétiennes ont pris conscience tardivement de leurs manquements à la charité, de leur connivence avec l’ordre établi, dans le monde d’hier et d’aujourd’hui, elles sont particulièrement vulnérables au chantage permanent auquel le néopaganisme contemporain les soumet. René Girard
Malheureusement pour moi (…) mon éditeur ne me refuse rien. Beigbeder
Les athées ne commettent pas d’abominations au nom de l’athéisme. Richard Dawkins
Michel Onfray se rend-il compte que presque tout ce qu’il dit ne provient d’aucune source, d’aucune archive, mais de mémoires ou d’écrits apocryphes pour la plupart publiés au XIXe siècle par l’historiographie catholique et royaliste ? (…) La récupération de ce patrimoine et des arguments de l’extrême droite est malhonnête car, comme auteur, Onfray exerce une certaine responsabilité : en l’absence de notes de bas de page et d’une bibliographie sérieuse, il ne donne jamais à ses lecteurs les moyens de vérifier ses affirmations. (…) Lorsqu’elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les plus aimés du grand public et qu’elles passent inaperçues dans la critique, ces révisions de l’Histoire et ces dérives idéologiques participent d’un lent travail de sape contre les valeurs démocratiques. Sans conduire à dénigrer l’ensemble des initiatives d’Onfray, elles doivent donc être dénoncées avec la plus grande fermeté. On ne peut être spécialiste de tout. Michel Onfray ferait bien d’en tirer quelques enseignements. Guillaume Mazeau
Un temps, avec les “cafés philo”, on a cru que la philosophie envahissait les bistrots. Ce Traité d’athéologie remet les pendules à l’heure : c’est bien le café du commerce qui a investi la philosophie. Laurent Dandrieu
La méthodologie s’appuie sur le principe de la préfiguration : tout est déjà dans tout avant même la survenue d’un événement. Cela lui a permis d’affirmer des choses extravagantes : qu’Emmanuel Kant était le précurseur d’Adolf Eichmann – parce que celui-ci se disait kantien (…) -, que les trois monothéismes (judaïsme, christianisme et islam) étaient des entreprises génocidaires, que l’évangéliste Jean préfigurait Hitler et Jésus Hiroshima, et enfin que les musulmans étaient des fascistes (…). Fondateurs d’un monothéisme axé sur la pulsion de mort, les juifs seraient donc les premiers responsables de tous les malheurs de l’Occident. A cette entreprise mortifère, M. Onfray oppose une religion hédoniste, solaire et païenne, habitée par la pulsion de vie. (…) il retourne l’accusation de « science juive » prononcée par les nazis contre la psychanalyse pour faire de celle-ci une science raciste : puisque les nazis ont mené à son terme l’accomplissement de la pulsion de mort théorisée par Freud, affirme-t-il, cela signifie que celui-ci serait un admirateur de tous les dictateurs fascistes et racistes. Mais Freud aurait fait pire encore : en publiant, en 1939, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, c’est-à-dire en faisant de Moïse un Egyptien et du meurtre du père un moment originel des sociétés humaines, il aurait assassiné le grand prophète de la Loi et serait donc, par anticipation, le complice de l’extermination de son peuple. (…) Bien qu’il se réclame de la tradition freudo-marxiste, Michel Onfray se livre en réalité à une réhabilitation des thèses paganistes de l’extrême droite française. (…) On est loin ici d’un simple débat opposant les partisans et les adeptes de la psychanalyse, et l’on est en droit de se demander si les motivations marchandes ne sont pas désormais d’un tel poids éditorial qu’elles finissent par abolir tout jugement critique. Elisabeth Roudinesco
Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques: haine de la raison et de l’intelligence, haine de la liberté, haine de tous les livres au nom d’un seul, haine de la vie… Michel Onfray
Hitler, disciple de saint Jean ! Michel Onfray
Gott mit uns procède des Écritures, notamment du Deutéronome, l’un des livres de la Torah. Michel Onfray
L’islam n’est pas une religion de paix, de tolérance et d’amour. (…) Si vous lisez le Coran, on n’est pas dans une logique républicaine mais plutôt inégalitaire, misogyne et antisémite. Michel Onfray
L’avantage avec les pendules arrêtées, c’est qu’on est au moins sûr que, deux fois par jour, elles indiquent l’heure exacte!
Amalgames, diabolisation, fantasme, légendes noires, révisionnisme, citations détournées de leur sens, sophismes, mensonges purs et simples, amnésie, non-sens, approximations, contradictions, erreurs manifestes, ignorances évidentes et contresens en matière de religion, , rumeurs, absence de sources, désinvolture vis à vis des sources ou sources bibliographiques largement dépassées …
A l’heure où, pour fêter comme il se doit la Coupe du monde de football, nos chères petites têtes blondes ont repris leurs autodafés automobiles …
Qu’après le fameux limogeage de McArthur d’il y a 50 ans, le Généfluxeur en chef en est en un an à son 3e général en chef contre les jihadistes d’Afghanistan …
Et qu’entre deux déconstructions contre la philosophie, l’histoire ou tout dernièrement la psychanalyse, notre briseur d’idoles national prend courageusement position contre la prétendue religion de paix, de tolérance et d’amour …
Retour, avec Valeurs actuelles et la Croix, sur le grand œuvre dont ladite dénonciation est censée être la dernière application, à savoir le fameux Traité d’athéologie qui en 5 ans s’est déjà vendu à plus de 300 000 exemplaires.
Pour découvrir, derrière cette énième victime du syndrome Beigbeder et sans même l’avoir lu, le bon vieux recyclage des clichés les plus éculés de l’athéisme militant qui, outre-Manche ou de l’autre côté de l’Atlantique, a fait la fortune des déboulonneurs autoproclamés à la Richard Dawkins, Christopher Hitchens ou Pat Condell.
Mais aussi la resucée néopaganiste de nos grands antisémites, les Juifs se retrouvant (surprise !) premiers responsables, via le monothéisme, le christianisme et l’islam ou la psychanalyse, des malheurs de l’Occident …
Polémique
Michel Onfray, l’athéisme pour les nuls
Laurent Dandrieu
Valeurs actuelles
15/04/2005
Dans un essai qui se veut philosophique, Michel Onfray se contente de réactiver les vieux clichés antireligieux. Un livre qui est à la pensée ce que le micro-ondes est à la grande cuisine.
Ce qui est étonnant dans le succès du livre de Michel Onfray, ça n’est pas qu’il sacre un livre qui se veut anti-religieux : malgré l’émotion pontificale planétaire, nous savons bien que nous vivons dans une société post-religieuse. Ce qui frappe, c’est surtout que les héritiers de Voltaire se soient dotés d’un étendard aussi médiocre, qu’ils aient l’impression de penser en acquiesçant à ce festival de ressassements – comme, d’ailleurs, que les tenants du religieux aient le sentiment de faire de la métaphysique en assistant à l’une des bluettes syncrétistes d’Eric-Emmanuel Schmitt.
Qui s’attendrait en effet à affronter avec Onfray une controverse vigoureuse doit vite déchanter : malgré la volonté affichée de repenser l’athéisme, pas l’ombre ici d’une idée neuve, mais la sempiternelle litanie des polémique laïcardes et des sarcasmes matérialistes, débitée avec aigreur. Car si Onfray est, comme il le clame, un héritier de Nietzsche, c’est uniquement en ce qu’il est possédé par le ressentiment : malgré les Lumières et les essais des semblables d’Onfray, les religions conservent des millions d’adeptes, et cela rend visiblement malade notre “matérialiste hédoniste”. D’où le ton très bilieux d’un traité écrit par un théoricien du plaisir, sans jamais répondre à la question essentielle : pourquoi l’homme aurait-il au plus profond du cœur un désir absurde et vain ?
Certes, nous dit Onfray, ce n’est pas de leur faute si les croyants, ces aliénés, sont victimes de névroses. Mais il ne ménage pas sa haine aux « bourreaux » qui forcent leurs victimes à la génuflexion. Il est à déplorer qu’Onfray n’ait pas eu le courage de venir exposer cette assimilation de tout clergé à des exploiteurs sur l’un des plateaux où l’on rendait hommage à Jean-Paul II. Notons que la violence qu’il reproche aux religions devient soudainement légitime quand on l’exerce à leur encontre : ne cite-t-il pas avec admiration 1793 comme « un des rares moments dans le monde occidental où le christianisme a été mis à mal » – à grandes charrettées de guillotine, faut-il le rappeler ?
La rhétorique est à l’avenant : tous les moyens bons pour abattre l’infâme. Amalgame : parce que d’obscurs adorateurs de l’oignon ont des rites absurdes, les chrétiens sont priés de se sentir ridicules de s’abstenir symboliquement de viande le vendredi. Diabolisation : l’athéisme étant philosophique, le contredire, c’est être contre l’intelligence – fussiez-vous saint Thomas d’Aquin ou saint Augustin, qui ont au moins l’honneur d’être cités en passant : Onfray reproche aux chrétiens d’ignorer l’anthropologie, mais n’a pas lu René Girard. Fantasme : il invente pour mieux se faire peur un Vatican grand ordonnateur secret des génocides du XXe siècle et prônant la mise à mort des homosexuels.
Légende noire : il s’en tient sur les croisades ou l’inquisition à ce que lui en a dit sa concierge et, révisionniste, veut croire contre tous les historiens que Jésus n’a jamais existé. Ou encore citations détournées de leur sens, qui font de saint Paul un éradicateur de la science ; sophismes (les miracles sont de la magie, or la raison la condamne, donc la raison condamne la religion, CQFD) ; ou mensonges purs et simples, quand il affirme que l’Eglise n’a jamais condamné le nazisme (Pie XI n’a donc jamais publié Mit Brennender Sorge, 1937) ou secouru le moindre juif.
Et surtout, amnésie : pas plus qu’il ne se souvient que l’athéisme n’a pas engendré que la douceur – voir Staline (il est vrai que si Hitler était méchant, c’est qu’en fait il était encore plus catholique que le pape !), Onfray fait l’impasse sur des siècles de culture chrétienne, balayés d’un revers de phrase. Les pauvres ? l’Eglise n’a fait que les exploiter – exeunt mère Térésa ou saint François d’Assise. Les femmes ? universellement méprisées – et tant pis pour Jeanne d’Arc, Thérèse de Lisieux ou la Vierge Marie. L’Incarnation ? elle n’a pas pu exister, puisque l’Eglise haït le corps (quel Dieu serait assez masochiste pour se doter de ce que sa religion condamne ?) D’ailleurs, c’est bien connu, Jésus ne mangeait jamais (page 157) !
On pourrait poursuivre longtemps cette liste de non-sens, d’approximations et d’erreurs manifestes qui tiennent lieu d’unique raisonnement. Un temps, avec les “cafés philo”, on a cru que la philosophie envahissait les bistrots. Ce Traité d’athéologie remet les pendules à l’heure : c’est bien le café du commerce qui a investi la philosophie.
Traité d’athéologie, de Michel Onfray, Grasset, 282 pages, 18,50 €.
Voir aussi:
La charge de Onfray contre la religion
Laurent Dandrieu
La Croix
02/03/2005
Les religions, particulièrement les monothéismes, seraient-elles animées par « une pulsion de mort généalogique » ? Auraient-elles en partage la « haine de la raison et de l’intelligence », et même la « haine de la liberté, haine de la vie… » ? C’est en tout cas la thèse qu’avance le très médiatique philosophe Michel Onfray, dans son « Traité d’athéologie » (Grasset)
TRAITÉ D’ATHÉOLOGIE
de Michel Onfray
Grasset, 282 p., 18,50 €
Depuis longtemps on n’avait pas vu une telle charge contre les religions. Toutes en prennent pour leur grade : Jésus est traité «d’ectoplasme», saint Paul d’«apôtre hystérique», la patristique de «bouillie patrologique»… Âmes sensibles s’abstenir. L’athéisme scientifique du marxisme était triste. Celui de Michel Onfray est volontiers provocateur et jubilatoire. En fait, de l’aveu même de personnes généralement peu disposées à faire de cadeau en matière religieuse, le résultat est affligeant. Le philosophe, qui jouit d’une certaine notoriété depuis sa rupture très médiatique avec l’éducation nationale, s’est donné comme but de fonder un «athéisme post-chrétien». Mais les erreurs, inexactitudes et contradictions abondent.
Un seul exemple : selon l’auteur, le libre arbitre doit être remis en cause. Pourquoi ? Parce qu’il aurait été créé par les religions pour culpabiliser l’homme ! Michel Onfray, promoteur d’une morale hédoniste, serait-il devenu déterministe ? En tout cas, une éthique post-chrétienne suppose, selon le philosophe, de se dissocier de tous les «athées chrétiens». Exit donc Paul Ricœur, mais aussi Luc Ferry, André Comte-Sponville, coupables de trop penser dans des catégories chrétiennes. Comme l’athéisme d’Onfray excommunie à la pelle, pas de quartier non plus pour Jankélévitch ou Levinas.
Une fois toutes les branches de la religion sciées, il reste à découper l’arbre. L’auteur entreprend le démontage de la «fabrication de la fiction» et «l’analyse du devenir planétaire de la névrose» avec l’aide bien involontaire du P. Mondésert, éminent patrologue, et de l’historien chrétien Henri-Irénée Marrou qui, tous les deux, ont dû se retourner dans leur tombe. La thèse est simple : Jésus n’a jamais existé. Toutes les mentions des textes antiques sont de purs «trucages intellectuels» (p. 149).
L’athéisme militant se doit d’être dégagé de toutes les chapelles
Jésus serait en réalité le patronyme de tous les juifs qui refusaient l’occupation romaine. Pour cristalliser la révolte, saint Marc aurait inventé le personnage. Le merveilleux aurait pris le dessus sur l’histoire. Bien entendu, pas un mot de l’auteur sur les recherches historico-critiques ni sur l’exégèse narrative. Michel Onfray voit dans les Évangiles d’abord un tissu de contradictions et d’invraisemblances, de reconstructions (Pilate) ou de fictions (la mise au tombeau).
Jusqu’à ce stade de l’ouvrage, on pense à un mauvais livre, antérieur à la crise moderniste. Mais le chrétien – évidemment en partie à cause de saint Paul – nous est présenté comme le prototype du «malade, misogyne, masochiste» (p. 166). Toutes les religions propageraient d’ailleurs la haine de l’intelligence et la démagogie. Dans ce cas, que propose le philosophe ? Surtout pas la laïcité ! Celle-ci ne ferait que faire persister la quintessence de l’éthique judéo-chrétienne. L’athéisme militant, à l’écart de toute forme de rationalisme (les francs-maçons apprécieront), se doit d’être dégagé de toutes les chapelles. C’est ce que l’auteur raconte aujourd’hui volontiers devant des salles de spectacle remplies… et payantes.
Un seul point mérite effectivement intérêt : depuis le 11 septembre 2001, il faut choisir son camp. Michel Onfray a choisi, lui, de se couper délibérément des croyants, mais aussi de beaucoup de philosophes. En définitive, son incompréhension de la religion est quasi-totale. Pour lui, le christianisme développerait l’angoisse et rendrait incapable de regarder la mort en face. Hélas pour Michel Onfray, c’est précisément tout le contraire.
Jean-François PETIT
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Un « matérialiste hédoniste »
Michel Onfray, né en 1959, docteur en philosophie, a enseigné dans les classes de terminale d’un lycée technique de Caen pendant vingt ans, avant de démissionner de l’éducation nationale pour créer, en 2002, une «Université populaire» à Caen – une structure ouverte à tous et ne décernant pas de diplômes, et dont le but est de dispenser un enseignement philosophique.
Tenant d’une théorie qu’il qualifie de «matérialisme hédoniste», Michel Onfray l’a développée et argumentée dans de très nombreux ouvrages, depuis Le Ventre des philosophes, paru en 1989, jusqu’à Féeries anatomiques. Généalogie du corps faustien, paru en 2003, ouvrage dans lequel il plaidait pour une bioéthique résolument post-chrétienne. Entre ces deux, on peut mentionner notamment L’Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste (1991), L’œil nomade (1993), La Raison gourmande. Philosophie du goût (1995), Politique du rebelle. Traité de résistance et d’insoumission (1997), ou encore Théorie du corps amoureux. Pour une érotique solaire (2000) et Pour une esthétique cynique (2003). Des essais qui participent tous d’un plaidoyer pour la réhabilitation du corps et des sens, du désir et de la jouissance.
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OPINION
Un manifeste anticlérical des anciens jours
Sur l’ouvrage de Michel Onfray, l’opinion de Philippe Capelle, doyen de la faculté de philosophie et directeur du laboratoire de philosophie de la religion à l’Institut catholique de Paris
La question de Dieu refait surface en philosophie aussi. Hegel avait raison, la philosophie vient toujours après. Non point que cette question y fût totalement délaissée, si l’on veut bien regarder par-delà les limites de l’Hexagone, notamment en Allemagne et dans les milieux anglo-saxons. Mais à l’exercice serein de réflexion auxquels ceux-ci sont habitués en cette matière, s’oppose, dans les milieux philosophiques médiatiques français, à quelques exceptions près, un propos de diatribe. Chez nous, Français, les ouvrages de référence en ce domaine sont très largement ignorés, au bénéfice de productions à effet rhétorique.
À cet égard, le Traité d’athéologie de Michel Onfray relève de la symptomatologie. D’après son titre, je m’attendais à une somme, qui eut été fort utile, sur les typologies de l’athéisme historique, ainsi qu’à une mise en perspective argumentée. En lieu et place : un propos féroce, incertain et injuste. Pour ma part, je me contenterai d’être direct. Je n’aurais guère pris la plume à vrai dire, si j’avais lu dans ce livre un nouveau prolongement des invectives nietzschéennes contre la religion, dont je ne nie point qu’en dépit de leur unilatéralisme, elles restent de salubrité publique.
Que la notion de Dieu ait servi et continue de servir les pouvoirs politiques, sexistes et économiques, la chose est d’une banalité cruelle, encore insuffisamment dénoncée. Encore faut-il préciser de quoi l’on parle et de quel Dieu il s’agit. Aussi, lorsque je lis : «Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence, haine de la liberté, haine de tous les livres au nom d’un seul, haine de la vie…» (p. 95), je ne relève pas seulement l’insolence, j’aperçois la confusion et flaire l’ignominie. Je cite : «Hitler, disciple de saint Jean» ! (p. 201) ; le «Gott mit uns [des nazis] procède (!) des Écritures, notamment du Deutéronome, l’un des livres de la Torah» (p. 224) ; l’islam ? «Une vision du monde pas bien éloignée de celle de Hitler» (p. 243) !
Encore une fois, pas question de nier les dérives accidentelles ou certaines perversions structurelles dont les religions, soit dit en passant, n’ont pas le monopole. Mais Michel Onfray, premier problème, semble méconnaître la capacité, certes plus ou moins développée, à l’auto-transformation qu’attestent les religions dès avant et après les Lumières du XVIIIe siècle européen : abandon des sacrifices humains puis animaux, transformation du droit, rejet d’anciennes formulations catéchétiques, révision du code de la famille. Il ne voit pas non plus le processus de conversation interreligieuse activement engagé à l’échelle planétaire, notamment avec les religions orientales, et le bénéfice que l’humanité peut en attendre.
Hexagonal s’adressant à un groupe d’Hexagonaux, il nous délivre doctement quelques poncifs d’un autre siècle : «Les monothéismes préfèrent mille fois l’Ange à la Femme» (p. 134) ; mais a-t-il lu le texte johannique de l’Apocalypse ? L’Évangile de Marc «relève du registre clair de la propagande» ! (p. 154). Du Coran aux tours du 11 septembre, il n’y a que sacrifice de l’intelligence (p. 133). On n’est pas à une trivialité près : «Les juifs disposent de leur propre élevage de créatures ailées»… (p. 129).
Laissant de côté la hargne et la haine stupéfiantes, on enregistrera, à ce point, un second déficit qui affecte l’ensemble de l’ouvrage : aucune mention des différentes procédures herméneutiques mises en œuvre dans la constitution des textes religieux et requises pour leur compréhension. Rien sur les sciences des rédactions des textes et des genres littéraires – poétiques, narratifs et sapientiaux –, ou sur les méthodes exégétiques, toutes intégrées depuis belle lurette au sein de nombreuses pratiques théologiques. On n’est donc pas véritablement surpris en prenant connaissance, en fin d’ouvrage, des références bibliographiques quelque peu vieillottes auxquelles l’auteur s’est adossé. Et que dire de cette perle de scientificité : «Les ultra-rationalistes disent probablement vrai sur l’inexistence historique de Jésus» ! (p. 150).
Le projet de l’auteur se veut pourtant ambitieux : rien de moins que «d’augmenter la clarté des Lumières». Renoncer aux arrière-mondes religieux dont les philosophes des Lumières n’ont su se départir, stigmatiser l’athéisme chrétien dont témoignent résiduellement certains de nos penseurs contemporains, ce sera accéder enfin à la philosophie de toujours. Voltaire, Montesquieu, Kant, puis Onfray. Excusez du peu… Mais lorsqu’on veut, car tel est le cas, répondre à la question : «Qu’est-ce que les Lumières ?» posée par Kant, il faut reparcourir tout le champ historique qui les ont rendu possibles et relever leur lien indissociable avec l’épistémê judéo-chrétienne. De ce strict point de vue, les travaux d’un Marcel Gauchet donnent l’exemple. Mais Michel Onfray n’en a cure. Son radicalisme anhistorique ressemble davantage à un manifeste anticlérical des anciens jours, paré de la couleur des événements qui fondent à ses yeux le topos fondamentaliste de notre temps : l’islamisme terroriste et la politique judéo-chrétienne américaine…
D’où un aveuglement qui explique le troisième déficit de l’ouvrage et qui tient à ce parti pris aussi bien méthodologique qu’idéologique : le phénomène religieux ne saurait être compris à partir de lui-même car aucune vertu ne peut lui être reconnue ; seul un rationalisme total pourra projeter sur lui une critériologie interprétative adéquate… La logique des purs et de la purification n’est pas loin.
Mais il faut cesser là toute critique à l’endroit de l’ouvrage. Car il trahit un problème plus large et plus ancien que lui-même : l’absence au sein du système scolaire et universitaire français d’une formation de qualité à l’histoire et à l’essence du phénomène religieux. De ce déficit que Michel Onfray a sans doute cherché à combler par lui-même, mais dont il n’est pas indemne, pourra-t-on, et ce sera le mérite de sa tentative, tirer les leçons ?
Philippe CAPELLE
Voir enfin:
Essais
Onfray et le fantasme antifreudien
Elisabeth Roudinesco
Le Monde
16.04.10
Le philosophe signe un pamphlet contre le fondateur de la psychanalyse
Créateur d’une Université populaire à Caen, Michel Onfray s’est fait connaître pour avoir inventé une « contre-histoire de la philosophie » dont la méthodologie s’appuie sur le principe de la préfiguration : tout est déjà dans tout avant même la survenue d’un événement. Cela lui a permis d’affirmer des choses extravagantes : qu’Emmanuel Kant était le précurseur d’Adolf Eichmann – parce que celui-ci se disait kantien (Le Songe d’Eichmann, Galilée, 2008) -, que les trois monothéismes (judaïsme, christianisme et islam) étaient des entreprises génocidaires, que l’évangéliste Jean préfigurait Hitler et Jésus Hiroshima, et enfin que les musulmans étaient des fascistes (Traité d’athéologie, Grasset, 2005). Fondateurs d’un monothéisme axé sur la pulsion de mort, les juifs seraient donc les premiers responsables de tous les malheurs de l’Occident. A cette entreprise mortifère, M. Onfray oppose une religion hédoniste, solaire et païenne, habitée par la pulsion de vie.
C’est dans la même perspective, dit-il, qu’il a lu en cinq mois l’oeuvre complète de Freud puis rédigé ce Crépuscule d’une idole. Truffé d’erreurs, traversé de rumeurs, sans sources bibliographiques, l’ouvrage n’est que la projection des fantasmes de l’auteur sur le personnage de Freud. M. Onfray parle à la première personne pour avancer l’idée que Freud aurait perverti l’Occident en inventant, en 1897, un complot oedipien, c’est-à-dire un récit autobiographique qui ne serait que la traduction de sa propre pathologie. Il fait du théoricien viennois un « faussaire », motivé « par l’argent, la cruauté, l’envie, la haine ».
La figure du père
Face à cette figure qui lui sert de repoussoir, et dont il annonce le crépuscule, l’auteur revalorise la destinée des pères, et d’abord du sien propre. Et puisque Freud fut adoré de sa mère, M. Onfray considère que le fondateur de la psychanalyse était un pervers haïssant son père et ayant abusé psychiquement de ses trois filles (Mathilde, Sophie et Anna). L’appartement de Vienne était, selon lui, un lupanar et Freud un oedipe ne pensant qu’à coucher réellement avec sa mère puis à occire vraiment son père, afin de fabriquer des enfants incestueux pour mieux les violenter. Pendant dix ans, il aurait torturé sa fille Anna tout au long d’une analyse qui aurait duré de 1918 à 1929, et au cours de laquelle, chaque jour, il l’aurait incitée à devenir homosexuelle. La vérité est toute différente : Freud a bien analysé sa fille, mais la cure a duré quatre ans, et quand Anna a commencé à se rendre compte de son attirance pour les femmes, c’est elle qui a choisi son destin et Freud ne l’a pas tyrannisée : il a même fait preuve de tolérance.
Cédant à une rumeur inventée par Carl Gustav Jung, selon laquelle Freud aurait eu une liaison avec Minna Bernays, la soeur de sa femme Martha, M. Onfray en vient à imaginer, à la suite d’historiens américains du courant dit « révisionniste », que celui-ci l’aurait engrossée puis obligée à avorter. Aussi peu soucieux des lois de la chronologie que de celles de la procréation, M. Onfray situe cet événement en 1923. Or, à cette date, Minna était âgée de 58 ans et Freud de 67.
Et Michel Onfray d’ajouter que Freud aurait cédé à la tentation de subir une opération des canaux spermatiques destinée à augmenter sa puissance sexuelle afin de mieux jouir du corps de Minna. La réalité est toute différente : en 1923, Freud, qui vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer, subit cette opération de ligature (dite de « Steinbach »), classique à l’époque, et dont on pensait qu’elle pouvait prévenir la récidive des cancers.
Si Freud est un pervers, sa doctrine devient alors le prolongement d’une perversion plus grave encore : elle serait, pour M. Onfray, le « produit d’une culture décadente fin de siècle qui a proliféré comme une plante vénéneuse ». L’auteur reprend ainsi une thématique connue depuis Léon Daudet et selon laquelle la psychanalyse serait une science parasitaire, conçue par un cerveau dégénéré et née dans une ville dépravée.
Dans la même veine, il retourne l’accusation de « science juive » prononcée par les nazis contre la psychanalyse pour faire de celle-ci une science raciste : puisque les nazis ont mené à son terme l’accomplissement de la pulsion de mort théorisée par Freud, affirme-t-il, cela signifie que celui-ci serait un admirateur de tous les dictateurs fascistes et racistes. Mais Freud aurait fait pire encore : en publiant, en 1939, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, c’est-à-dire en faisant de Moïse un Egyptien et du meurtre du père un moment originel des sociétés humaines, il aurait assassiné le grand prophète de la Loi et serait donc, par anticipation, le complice de l’extermination de son peuple. Quand on sait que Freud soulignait que la naissance de la démocratie était liée à l’avènement d’une loi sanctionnant le meurtre originel et donc la pulsion de mort, on voit bien que l’argument d’un Freud assassin de Moïse et des juifs ne tient pas un instant.
Le bourreau et la victime
Refusant le principe fondateur de l’histoire des sciences, selon lequel les phénomènes pathologiques sont toujours des variations quantitatives des phénomènes normaux, M. Onfray essentialise l’opposition entre la norme et la pathologie pour soutenir que Freud n’est pas capable de distinguer le malade de l’homme sain, le pédophile du bon père et surtout le bourreau de la victime. Et du coup, à propos de l’extermination des quatre soeurs de Freud, il en conclut qu’à l’aune de la théorie psychanalytique, il est impossible « de saisir intellectuellement ce qui psychiquement distingue Adolfine, morte de faim à Theresienstadt, de ses trois autres soeurs disparues dans les fours crématoires en 1942 à Auschwitz et Rudolf Höss [le commandant du camp d’extermination], puisque rien ne les distingue psychiquement sinon quelques degrés à peine visibles ». Au passage, M. Onfray se trompe de camp : Rosa fut exterminée à Treblinka, Mitzi et Paula à Maly Trostinec. Et si la « solution finale » a bien saisi la famille Freud, ce n’est pas dans un tel face-à-face inventé de toutes pièces.
Bien qu’il se réclame de la tradition freudo-marxiste, Michel Onfray se livre en réalité à une réhabilitation des thèses paganistes de l’extrême droite française. Telle est la surprise de ce livre. Ainsi fait-il l’éloge de La Scolastique freudienne (Fayard, 1972), ouvrage de Pierre Debray-Ritzen, pédiatre et membre de la Nouvelle Droite, qui n’a jamais cessé de fustiger le divorce, l’avortement et le judéo-christianisme. Mais il vante aussi les mérites d’un autre ouvrage, issu de la même tradition (Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire, Mardaga, 2002), préfacé par un proche du Front national, soutenu par le Club de l’Horloge : « Bénesteau, écrit-il, critique l’usage que Freud fait de l’antisémitisme pour expliquer sa mise à l’écart par ses pairs, son absence de reconnaissance par l’université, la lenteur de son succès. En fait de démonstration, il explique qu’à Vienne à cette époque nombre de juifs occupent des postes importants dans la justice et la politique. » Au terme de son réquisitoire, M. Onfray en vient à souscrire à la thèse selon laquelle il n’existait pas de persécutions antisémites à Vienne puisque les juifs étaient nombreux à des postes importants.
On est loin ici d’un simple débat opposant les partisans et les adeptes de la psychanalyse, et l’on est en droit de se demander si les motivations marchandes ne sont pas désormais d’un tel poids éditorial qu’elles finissent par abolir tout jugement critique. La question mérite d’être posée.