Cannes/63e: Retour en force de la bonne conscience anti-coloniale (French-Algerian director rewrites history again)

15 mai, 2010
Setif massacre poster
Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre. Sartre (1961)
Nos arrière-grands-parents ont libéré la France, nos grands-parents l’ont reconstruite, nos parents l’ont nettoyée, nous, on va la raconter. Jamel Debbouze
Hors-la-loi est une suite d’Indigènes qui s’imposait, d’autant plus que le film précité se termine à Sétif où Abdelkader débarqua. Hors-la-loi va sans doute rétablir une vérité historique confinée dans les coffres. Je voudrais, à travers le cinéma, mettre la lumière sur une partie de l’histoire commune des deux nations. N’étant pas un documentaire historique, cette nouvelle œuvre cinématographique sera interprétée par de grands acteurs tels Djamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouadjila, Larbi Zekkal, Ahmed Benaïssa, Chafia Bouadraâ et Mourad Khan, pour ne citer que ceux-là. Plus de 12 000 figurants prendront en outre part au tournage qui aura lieu à Sétif, Kherrata, en France et en Allemagne. (…) Jacques Chirac, l’ex-président français, qui a été invité par mes soins à assister à l’avant-première de Indigènes, a été prié de réparer cette injustice subie par ces anciens combattants indigènes, lesquels ne percevaient que 5 ou 10 euros par trimestre. Le chef de l’Etat, qui n’est pas resté insensible devant le sacrifice de plus de 150 000 Algériens, a usé de tout son pouvoir pour qu’une loi soit votée à cet effet. J’espère que Hors-la-loi, dont une bonne partie sera consacrée aux événements du 8 Mai 45, fera la lumière sur ce pan de l’histoire commune aux deux pays. On va tout déballer à travers ce film ! (…) En tant que cinéaste, l’essentiel pour moi est de rétablir la vérité historique qu’on ne doit en aucune manière occulter. Rachid Bouchareb (El Watan, 21.06.09)
Hors la loi est un film de fiction, une saga qui raconte l’histoire de trois frères algériens et de leur mère sur une période de plus de trente-cinq ans, du milieu des années trente à l’indépendance de l’Algérie en 1962. (…) Je le fais en cinéaste, avec ma sensibilité, sans obliger quiconque à la partager. Rachid Bouchareb (AFP, 13/05/2010)
Symptôme du retour en force de la bonne conscience coloniale dans certains secteurs de la société française, avec la complicité des gouvernants, un député a lancé une campagne contre ce film avant même son achèvement, campagne relayée – ce qui est plus grave – par un secrétaire d’Etat. (…) Nos réactions ne portent pas sur le contenu de cet avis, mais sur son principe même. D’ailleurs, ceux d’entre nous qui ont été invités comme historiens à voir le film ont aussi des réserves précises sur certaines de ses évocations du contexte historique de la période. (…) En même temps, des associations extrémistes appellent à perturber le Festival en protestation contre la sélection de ce film. (…) des milieux nostalgiques de la colonisation continuent de chercher à faire obstacle à la liberté de la création et à la nécessaire reconnaissance du passé colonial de la France. Tribune du Monde
Des heurts avec le service d’ordre clairsemé, un coup de feu et c’est l’émeute sauvage, fermes européennes attaquées, massacrés gardes champêtres et gardes forestiers, juge de paix, curé, des femmes, des vieillards, des enfants, égorgés, mutilés, mains tranchées, ventres éviscérés, seins arrachés, organes sexuels sectionnés fourrés dans la bouche du cadavre… ; en quelques heures plus de 100 morts et 250 blessés européens. Cependant le soulèvement reste localisé et n’est pas unanime : des Musulmans préviennent ou cachent des Européens. Ceux-ci, regroupés en milices, tuent à leur tour. Pierre Goinard
Le réalisateur veut faire croire au spectateur que le 8 mai 1945 à Sétif, des musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens ; or, ce jour-là, c’est le contraire qui s’est produit.(…) Si l’auteur souhaite évoquer le massacre de musulmans par des Européens à Sétif, il devrait situer sa scène au minimum le 9 mai, car c’est en réaction au massacre d’Européens du 8, que les Européens ont agi contre des musulmans. Général de division Gilles Robert (chef du service historique de la Défense)
Le premier massacre de la journée du 8 mai est subi par les Européens qui sont lynchés par une foule qui est armée et non à mains nues! Lionnel Luca

Après le petit monument de désinformation d’ »Indigènes », la bande à Jamel s’attaque à Sétif!

Confusion tendancieuse de dates, cris de « Vive le FLN ! » (pour un parti qui n’existait pas encore), confusion de partis (le premier prônant la lutte armée et non l’accès au pouvoir par les votes), apparition de de Gaulle dans une scène située en 1954 alors qu’il ne revient au pouvoir qu’en 1958, guerre d’Indochine qualifiée de « Vietnam », personnages irréalistes …

Au lendemain du 65e anniversaire du « Massacre de Sétif » …

Et à la veille de la sortie à Cannes de la « suite d’Indigènes » (« Hors la loi »)…

Où, quatre ans après sa palme d’or de 2006 mais cette fois-ci sous bannière algérienne et avec les deniers du Centre national de la cinématographie, Rachid Bouchareb raconte, avec la même bande à Jamel, le financement du FLN en France par le grand banditisme …

Et en profite, si l’on en croit le scénario que le service historique de la Défense dit avoir eu en main et ses déclarations à la presse algérienne, pour donner sa propre version du Massacre de Sétif …

Attribuant, contre toute vérité historique, l’origine des massacres à l’Armée et aux milices européennes

Le tout bien sûr avec la bénédiction de nos bien-pensants, dénonçant, au nom d’une prétendue liberté d’expression et dans un pays où les « sauvageons » d’origine (nord-)africaine s’attaquent régulièrement aux symboles de leur patrie d’adoption, la (certes étrange) tentative d’intervention de l’Elysée comme… les protestations de ceux (qualifiés systématiquement d’ « extrémistes ») que la falsification de la vérité historique offense!

A quand maintenant un film sur El Halia et les massacres, par le FLN, d’Européens et de loyalistes algériens qu’appelait de ses voeux notre plus célèbre « porteur de valise »?

Le député Lionnel Luca en guerre contre le film « Hors la loi »
Emmanuel Berretta
Le Point
07/05/2010

Le film Hors la loi de Rachid Bouchareb n’a pas encore été dévoilé au Festival de Cannes que, déjà, la polémique s’engage. Au coeur des débats, la guerre d’Algérie, cette plaie si longue à se refermer, et plus particulièrement le massacre de Sétif du 8 mai 1945. La vision qu’en donne Rachid Bouchareb – dont le film représente l’Algérie au Festival de Cannes – déclenche l’ire du député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca. Ce dernier a qualifié le film d' »anti-français » et dénonce une « vision hémiplégique de l’histoire » ainsi que « l’irresponsabilité » de l’auteur. Selon le député conservateur, Hors la loi risque d’envenimer les relations des jeunes Français d’origine maghrébine avec le reste de la population, compte tenu de son impact certain au box-office.

La polémique porte notamment sur l’élément déclencheur des massacres. Rachid Bouchareb montre comment l’armée française a massacré les premières insurrections nationalistes du peuple algérien. Lionnel Luca s’inscrit en faux : « Le premier massacre de la journée du 8 mai est subi par les Européens qui sont lynchés par une foule qui est armée et non à mains nues ! » Une controverse qui, disons-le, ne fera que profiter à la sortie en salle du film, prévue le 22 septembre prochain.

Le service historique de la Défense relève des erreurs

Rachid Bouchareb, déjà récompensé à Cannes pour Indigènes (2006), avait été vivement félicité par Jacques Chirac pour avoir rappelé le sacrifice des soldats des colonies à la libération de la France. Hors la loi creuse cette veine en s’intéressant, cette fois, aux porteurs de valises du FLN. Lionnel Luca admet ne pas avoir visionné le film lui-même. En revanche, Hubert Falco, le secrétaire d’État à la Défense, lui a transmis le 15 janvier 2010 l’analyse du service historique de la Défense qui a eu le scénario en main. C’est sur la foi de cette analyse (laquelle déplore des erreurs) que Lionnel Luca se fonde pour dénoncer le projet du film dont les acteurs sont Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila…

« Je ne demande pas l’interdiction du film contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là, explique Lionnel Luca. Je dénie à Rachid Bouchareb le fait de s’ériger en historien. Il déclarait dans le quotidien El Watan en juin dernier vouloir ‘rétablir une vérité historique’ et ‘tout déballer’. Il n’est pas membre de l’Académie d’histoire, que je sache. J’ai autant le droit de m’exprimer que M. Bouchareb. Maurice Villard a rassemblé de nombreux témoignages sur le massacre des Européens qui s’est déroulé à Sétif. »

Un « prix de la bêtise avec un grand C »

La réaction épidermique de Lionnel Luca suscite la riposte des auteurs qui, sous l’égide de la SACD (leur société), soutiennent Rachid Bouchareb. Le député UMP se voit ainsi décerner un « prix de la bêtise avec un grand C » (selon l’expression de Jacques Prévert) tout juste créé pour l’occasion. Votée à l’unanimité par le conseil d’administration de la SACD, cette gratification satirique « vise à honorer ceux qui, en toute méconnaissance de cause, prendront dorénavant l’initiative de tenter de limiter la liberté d’expression en s’attaquant publiquement à des oeuvres sans les avoir lues ou vues. » Lionnel Luca « s’est ainsi positionné, à la suite de quelques autres ces derniers temps, dans la grande tradition démocratique du « je ne l’ai pas lu, je ne l’ai pas vu, mais j’en ai entendu causer donc j’en exige l’interdiction », relève encore la SACD .

Lionnel Lucas ne s’en émeut pas plus que ça. « Ce sont les mêmes qui estiment que ce film mérite un prix à Cannes sans l’avoir vu non plus. Quant à la bêtise, ils sont assez bien placés pour en parler. » « C’est puéril », conclut-il. Au-delà du fonds historique, ce qui gêne Lionnel Luca, c’est le soutien financier du film par le Centre national de la cinématographie (CNC). Lionnel Luca se défend de représenter, dans ce débat, les intérêts des pieds-noirs, nombreux parmi son électorat des Alpes-Maritimes. Il espère que ce film permettra aussi d’honorer la mémoire des musulmans qui sont restés fidèles à la France et qui, eux aussi, ont payé cet engagement par le sacrifice de leur vie. Une palme annoncée qui s’engage de façon houleuse sur les plages de Cannes…

Voir aussi:

Le rapport de l’armée qui accable le film de Rachid Bouchareb
Emmanuel Berretta
Le Point
07/05/2010

« Invraisemblances », « erreurs », « anachronismes »… Le service historique du secrétariat d’État à la Défense qui a analysé le scénario du film Hors la loi de Rachid Bouchareb n’est pas tendre avec l’auteur-réalisateur et son coauteur, Olivier Lorelle. Le sujet du film – les massacres de Sétif du 8 mai 1945 en Algérie, déclencheurs de l’insurrection indépendantiste – est d’autant plus sensible que Rachid Bouchareb a déclaré vouloir « rétablir la vérité historique ». Or, l’armée française ne sort pas grandie du film qui provoque, avant même sa présentation à Cannes, une vive controverse .

Le point.fr a pu se procurer le rapport du général de division Gilles Robert, chef du service historique de la Défense, en date du 9 septembre. Selon ce texte, le film comporterait des « erreurs » et des anachronismes » (…) si nombreux et si grossiers qu’ils peuvent être relevés par tout historien, ayant un tant soit peu étudié la guerre d’Algérie ». Le général note encore que « les nombreuses invraisemblances présentes dans le scénario montrent que la rédaction de ce dernier n’a pas été précédée par une étude historique sérieuse. Cette approximation historique rend ce film de fiction peu crédible. »

Confusions de dates

En annexe, le service historique de la Défense liste les erreurs dans le détail. Dans un premier point, il note que « le réalisateur veut faire croire au spectateur que le 8 mai 1945 à Sétif, des musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens ; or, ce jour-là, c’est le contraire qui s’est produit.(…) Si l’auteur souhaite évoquer le massacre de musulmans par des Européens à Sétif, il devrait situer sa scène au minimum le 9 mai, car c’est en réaction au massacre d’Européens du 8, que les Européens ont agi contre des musulmans ». C’est bien entendu l’essentiel de la controverse.

Parmi les anachronismes, les historiens militaires relèvent qu’à la page 10 du scénario, Rachid Bouchareb fait crier à des musulmans, au lendemain des massacres de Sétif : « Vive le FLN ! » Le hic : le FLN n’est créé qu’en 1954. En 1945, c’est le Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj qui soutient la contestation face au pouvoir colonial… Page 20, autre erreur selon l’armée : Rachid Bouchareb confond deux partis, le MNA et l’UDMA, le premier prônant la lutte armée et non l’accès au pouvoir par les votes. De même que de Gaulle apparaît dans une scène située en 1954 alors qu’il ne revient au pouvoir qu’en 1958… Par ailleurs, la guerre d’Indochine est qualifiée improprement de « Vietnam ».

Les historiens concluent au caractère « irréaliste » des personnages

En fait, le film se déroule essentiellement en France et met en scène la confrontation entre un indépendantiste algérien et un colonel du SDECE (contre-espionnage). Sauf que le SDECE est uniquement compétent hors de la France. Dans l’Hexagone, c’est la DST qui est seule habilitée à mener des opérations, relève l’armée. Les quelques écarts à cette règle ont consisté à « éliminer une personne », admet l’armée mais « jamais un porteur de valise ». De même que la seule action qu’ait menée le SDECE sur le territoire national concerne la mise en place d’une troisième force (le front algérien d’action démocratique) de juillet à octobre 1960.

Les historiens militaires prennent enfin un soin infini à décortiquer les costumes des soldats français et concluent au caractère « irréaliste » des personnages. De même qu’une scène de parachutisme dans laquelle un personnage nord-africain apparaît n’a pas pu exister. Les unités parachutistes n’étaient pas ouverte aux soldats issus des colonies. Enfin, l’armement des gendarmes est également contesté.

Autant d’éléments sur lesquels s’appuie le député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Lucas pour dénoncer une « vision hémiplégique » de l’histoire et regretter le soutien financier du film par le Centre national de la cinématographie. Mais au final, la polémique profitera sans doute à la sortie en salle du film prévue le 22 septembre prochain…

Voir également:

Point de vue
Le film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb : les guerres de mémoires sont de retour , par Yasmina Adi, Didier Daeninckx…
Le Monde
05.05.10

Les vérités officielles et les dénonciations de l' »anti-France » qui ont sévi à l’époque des guerres coloniales sont-elles de retour ? Le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, qui va être présenté au Festival de Cannes et sera sur les écrans en septembre 2010, a déjà donné lieu à de surprenantes réactions, qui ne peuvent rester sans réponse.

Le film raconte les parcours de trois frères, témoins des massacres de Sétif en mai 1945 et qui vivent ensuite en France, où ils seront plongés dans les excroissances en métropole de la guerre d’indépendance algérienne. Symptôme du retour en force de la bonne conscience coloniale dans certains secteurs de la société française, avec la complicité des gouvernants, un député a lancé une campagne contre ce film avant même son achèvement, campagne relayée – ce qui est plus grave – par un secrétaire d’Etat.

A l’automne 2009, fâché de la manière dont le scénario évoquait les massacres de Sétif et l’aide apportée par des Français aux militants indépendantistes algériens, le député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca, vice-président du conseil général de ce département, a discrètement saisi le secrétaire d’Etat à la défense et aux anciens combattants Hubert Falco, par ailleurs maire de Toulon. Et dans une lettre à ce dernier du 7 décembre 2009, il dénonçait le concours financier apporté par le Centre national du cinéma (CNC) à ce film qu’il n’avait toujours pas vu : « On peut s’interroger sur cette volonté d’encourager une repentance permanente que le président de la République a plusieurs fois condamnée. A défaut de pouvoir intervenir sur le CNC, je vous saurais gré de bien vouloir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cautionnée par les officiels français. »

Précisant le sens de sa démarche, Lionnel Luca a déclaré le 23 avril 2010 à Paris-Match : « J’ai saisi le secrétaire d’Etat à la défense et aux anciens combattants dès que j’ai eu connaissance du scénario. Celui-ci l’a transmis au service historique du ministère de la Défense (SHD), qui a confirmé que de nombreux faits sont erronés et réinterprétés. Ce que je voulais avant tout, c’est que le film ne soit pas dans la sélection officielle française. Le projet me dérange. Il ne représente pas la France mais l’Algérie, cela me convient. » A ses yeux, en somme, le financement de la création devrait dans ce domaine être soumis à un label d’Etat définissant ce qui est ou non « historiquement correct ».

Fruit d’une coproduction franco-algéro-tuniso-italo-belge, ce film est d’abord une œuvre libre qui ne saurait se réduire à une nationalité, ni à un message politique et encore moins à une vision officielle de l’histoire. Œuvre d’un cinéaste à la fois français et algérien, son producteur pouvait le présenter à la sélection officielle du Festival de Cannes en tant que film algérien ou film français. Il a choisi la première option (à l’inverse d’Indigènes, présenté comme film français à Cannes et algérien aux Oscars), les films français de qualité étant déjà nombreux à prétendre figurer dans une sélection nécessairement limitée. Et contrairement à ce qu’avance M. Luca, il n’y a rien de choquant à ce que l’essentiel du financement de Hors-la-loi vienne de France (parmi ses financeurs, figurent France 2 et France 3, Canal+, Studio Canal, Kiss Films – la société de Jamel Debbouze –, la région PACA, l’ACSE, Ciné-cinéma et le CNC). L’apport venant d’Algérie ne représente qu’environ 20 % du budget, dont une bonne part en prestations valorisées. Un apport qui, en l’occurrence, n’a été assorti d’aucune pression ni demande particulière.

Dans un courrier adressé le 15 janvier 2010 au député, Hubert Falco a affirmé que son ministère avait en fait saisi dès le 18 juin 2009 – donc avant l’intervention du député – le service historique de la défense « pour analyser le contenu historique du scénario » : « [Le SHD] confirme qu’un certain nombre d’erreurs et d’anachronismes en parsème l’écriture. Ces invraisemblances, parfois grossières, montrent que la rédaction du scénario n’a été précédée d’aucune étude historique sérieuse. Elles ne manqueront pas d’être relevées par les spécialistes lors de la sortie du film en salles. Au vu de ces éléments, et sous réserve que la version définitive du film n’y apporte aucun correctif, il semble difficile que les pouvoirs publics puissent soutenir un film qui livre de notre histoire une version aussi peu crédible. Je veillerai pour ma part, au nom de la défense de la mémoire qui relève de mes attributions, à ne pas cautionner ce film. »

En septembre 2009, le général de division Gilles Robert, chef dudit service, avait en effet rendu un avis critique sur le scénario, répondant à la commande officielle. Nos réactions ne portent pas sur le contenu de cet avis, mais sur son principe même. D’ailleurs, ceux d’entre nous qui ont été invités comme historiens à voir le film ont aussi des réserves précises sur certaines de ses évocations du contexte historique de la période. Mais le travail d’un réalisateur n’est pas celui d’un historien et n’a pas à être jugé par l’Etat. Personne n’a demandé à Francis Ford Coppola de raconter dans Apocalypse Now la guerre du Vietnam avec une précision « historique ».

L’évocation d’une page d’histoire tragique peut aussi bien passer par la fiction, avec ses inévitables raccourcis, que par les indispensables travaux des historiens.

Dans le cas du film de Bouchareb, le problème de fond est ailleurs : des pressions ont été exercées sur les chaînes de France Télévisions pour ne pas coproduire le film et sur les responsables de la sélection officielle du Festival de Cannes pour qu’il ne soit pas sélectionné. Tandis que le producteur a été l’objet de demandes inhabituelles venant de la présidence de la République et du secrétariat d’Etat à la défense et aux anciens combattants pour visionner – dans quel but ? – le film avant la date de sa présentation officielle aux jurés et au public du Festival de Cannes.

En même temps, des associations extrémistes appellent à perturber le Festival en protestation contre la sélection de ce film. Et la réaction de M. Luca – rejoint le 29 avril par le député UMP de Béziers Elie Aboud, président du groupe parlementaire d’études sur les rapatriés, qui n’admet pas « qu’on utilise de l’argent public pour insulter la République » – est révélatrice : des milieux nostalgiques de la colonisation continuent de chercher à faire obstacle à la liberté de la création et à la nécessaire reconnaissance du passé colonial de la France. Ces députés déclarent espérer que la « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie », prévue par l’article 3 de la loi du 23 février 2005, qui présentait comme positive l' »œuvre de la France outre-mer », sera rapidement mise en place, « afin de mieux approcher la vérité ». Le pire est à craindre quand le pouvoir politique veut écrire l’histoire que nos concitoyens iront voir demain sur nos écrans.

Signataires : Yasmina Adi (réalisatrice), Didier Daeninckx (écrivain), François Gèze (éditeur), Guy Seligman (président de la SCAM) et Pascal Blanchard, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Jean-Pierre Peyroulou, Benjamin Stora, Sylvie Thénault (historiens).

Voir enfin:

Sétif: oubli ou falsification ? Les impairs et les manques
5 septembre 2005

Qu’il s’agisse de Jean Daniel du Nouvel observateur (11 mai), de Jean-Paul Mari sur le site du même journal (8 mai), de Mehdi Lallaoui et de Hassane Zerrouky dans le journal L’Humanité (respectivement 5 et 7 mai), de José Garçon de Libération (7 mai), de Nicolas Weill duMonde (8 mai), ou encore du point de vue de Jean-Louis Planche (Le Monde du 8 mai), force est de constater que, d’une part, le commentaire submerge la présentation des faits. En particulier leur enchaînement, si crucial, au vu du déchaînement qu’il entraîna. D’autre part, leur mise en perspective est des plus succinctes.

Ainsi, s’agissant du séquentiel des faits, le premier élément déclenchant fut cette manifestation à Sétif où un coup de feu abattit le porteur du drapeau, un « scout » dont le site du Nouvel Obs donne le nom : Bouzid Saal tout en parlant de « bousculade » quant à la cause du coup de feu sans plus de précision ; idem dans un court article du Monde(relativement bien fait néanmoins comparé aux autres) ; idem également selon une autre brève trouvée sur le site duNouvel Obs, alors que Mehdi Lallaoui affirme qu’il est « établi que c’est la police qui la première ouvrit le feu contre les manifestations de Sétif, à hauteur du Café de France » ; tandis que Hassane Zerrouky assène que c’est le « préfet de Constantine, Lestrade-Cardonnel, qui a ordonné aux forces de police : « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien. »

Le commissaire de police Lucien Olivier ne se fait pas prier : il fait tirer sur les manifestants. Les colons, organisés en milices, participent à la répression » ; version pourtant controversée si l’on en croit les propos de l’historien Jean-Louis Planche (dans un point de vue pourtant très peu objectif) puisque il signale que l’on « discute aujourd’hui pour savoir qui, d’un policier ou d’un manifestant, a lâché le premier coup de feu » ; sans oublier que Hassane Zerrouky va bien vite en besogne lorsqu’il énonce le rôle immédiat des colons « organisés en milices ».

Parce que la séquence n’est pas celle-ci. Mais plutôt qu’à la suite de l’assassinat du porteur de drapeau, au soir du 8 mai, sur « le registre de décès » relate Jean-Paul Mari du Nouvel Obs vingt et un « indigènes » et vingt « européens » sont déclarés morts. Puis il s’avère que ce sont « 102 » européens qui trouvent la mort, concède Jean Daniel, (José Garçon, elle, saute la séquence ( ainsi que Nicolas Weill qui s’en tient à vingt neuf européens tués le 8 mai, tandis que Mehdi Lallaoui parle de « 103 Européens d’Algérie », sans cependant donner plus de précisions quant à la séquence temporelle et au type d’exactions alors que Jean-Paul Mari indique que les « troubles gagnent le Constantinois.

A Kherrata, les émeutiers font sauter la boulangerie, la poste, le palais de justice ; ils violent, tuent et mutilent les cadavres. L’armée accourt, les civils se constituent en milice… ».

C’est, d’une part, bien donc à la suite de l’assassinat de ces 102 ou 103 européens que les milices surgissent et non immédiatement le 8 mai comme l’énonce pourtant plus haut Hassane Zerrouky dans l’Humanité. D’autre part, seul Jean-Paul Mari indique, on l’a lu, des viols et des mutilations de cadavres concernant les dits européens.

Alors qu’il aurait été loisible d’approfondir la question, par exemple lorsque l’on lit un Pierre Goinard qui expose, dans son livre référence, Algérie, l’œuvre française, [1]que « Des heurts avec le service d’ordre clairsemé, un coup de feu et c’est l’émeute sauvage, fermes européennes attaquées, massacrés gardes champêtres et gardes forestiers, juge de paix, curé, des femmes, des vieillards, des enfants, égorgés, mutilés, mains tranchées, ventres éviscérés, seins arrachés, organes sexuels sectionnés fourrés dans la bouche du cadavre… ; en quelques heures plus de 100 morts et 250 blessés européens. Cependant le soulèvement reste localisé et n’est pas unanime : des Musulmans préviennent ou cachent des Européens. Ceux-ci, regroupés en milices, tuent à leur tour (…) ».

Ce genre d’exaction, Benjamin Stora le relate, quoique par inadvertance : « on sait qu’un des responsables du PC à Sétif a eu les bras sectionnés lors des affrontements », précédé par le propos suivant : « Certains militants européens ont d’ailleurs participé à la répression de Sétif, dans les milices. Peut-être par simples représailles ».

Cette observation tempère d’une part l’idée que les colons s’organisent uniquement dans des milices pour aller chasser de l’indigène dans un esprit génocidaire comme le prétend leprésident algérien actuel ; par ailleurs le fait que cela soit un communiste qui se fasse ainsi mutilé n’est peut-être pas dû au hasard, puisqu’il représente cet athéisme si honni par certains ouléma.

Les communistes de l’époque, parlent, eux, d’éléments « hitlériens » au sein des insurrectionnels, ce que récuse l’historien Alain Ruscio dans un article de l’Humanité, et Benjamin Stora Algérie, op.cit., p. 355. Benjamin Stora, [ 2]

Or, Pierre Goinard avance que les ouléma « dans l’Est algérien surtout et à Tlemcen, étaient nationalistes et antifrançais au nom de l’islam, en liaison étroite avec les Universités de Tunis et du Caire, le Proche Orient et le monde arabe.

Déconcertés par la laïcisation de la Turquie sous Kémal Pacha après 1918, ils orientèrent alors leurs sympathies vers Charkib Arslân qui diffusait de Genève l’idéologie de la nation arabe. Expulsé du Liban par les Français en 1920, antisémite admirateur de Hitler et en même temps financé, dit-on, par Moscou ».

Il aurait été donc intéressant d’aller voir du côté des archives du PC pour en savoir plus au lieu de circonstancier ces propos par le seul stalinisme ambiant en son sein.

Ce qui implique en tout cas de mettre immédiatement en perspective l’ensemble de la séquence en soulignant le rôle des ouléma, ceux-là mêmes qui durant l’insurrection kabyle de 1871 (20 000 morts selon Pierre Goinard [ 3]créèrent les conditions d’une telle répression si l’on croit les propos recueillis par Farida Aït Ferroukh dans son Cheikh Mohand, Le souffle fécond [4]
Elle fait par exemple état des réponses de Cheikh Aheddad aux siens : « -Vous le saviez, Maître, que les Français nous battraient ? Pourquoi avoir envoyé la population au carnage ?

C’était pour délimiter un mur entre les Français et nous. Le sang a coulé. J’ai semé la haine entre eux et nous (pour des générations) (…) ». Ce genre de stratégie, susciter la réaction de l’ennemi en le provoquant émotionnellement par des mutilations préméditées, a été appliqué à plusieurs reprises, par exemple en 1955 à El Halia [5].

Si l’on réfléchit donc sur le début de la séquence, si déterminante, il s’avère peu vraisemblable qu’à la suite du meurtre (commandité par qui ?) de ce scout, musulman, un tel déchaînement dans la mutilation ait pu spontanément avoir lieu (au cri de « El-Jihad » mais que relativise -au nom de quoi ?- Annie Rey-Goldzeiguer, citée par Josée Garçon, en le cataloguant d’« arme de guerre civile plus que religieuse ») : de fortes présomptions incitent, d’une part, à observer le côté prémédité du phénomène qui a été déclenché de telle sorte que la réaction française puisse prendre la démesure souhaitée (mais dont les chiffres sont volatiles au dire même des articles ici cités mais qui tournent autour de 15 à 20 000, seul Goinard avançant celui de 6 à 8 000 « selon Charles-André Julien » [6]historien de renom) [7], créant ainsi ce « mur de sang » dont parle Cheikh Aheddad et que Stora relève également lorsqu’il énonce que le « soulèvement musulman et la répression à grande échelle ont creusé un fossé de sang entre Européens etAlgériens indépendantistes ». D’autre part, le point de vue des nationalistes algériens ne peut guère se réduire au fait que l’assimilation ou l’intégration s’avérait une impasse qui ne pouvait que déboucher sur ce genre affrontement comme l’avance hâtivement l’historien Jean-Pierre Peyrolou dans l’article de Josée Garçon. C’est oublier que précisément cette ouverture n’était pas acceptée par la mouvance araboislamiste animée par les ouléma et par Messali Hadj. Ainsi les propos d’un Ferhat Abbas de 1936 que Pierre Goinard relate : « Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement noter avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays. Nous sommes les fils d’un monde nouveau, né de l’esprit et de l’effort français », ne font guère l’unanimité autour de lui [8]. Par ailleurs, s’agissant de l’intégration des autochtones, le même auteur observe que « lorsque le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 leur offrira le choix entre continuer d’être régis par« la loi musulmane » ou « jouir des droits des citoyens français en étant régis par les lois civiles et politiques de la France » (…) en cinq années, la citoyenneté proposée fût sollicitée seulement par 250 d’entre eux »(28). Ce qui explique déjà pourquoi l’ordonnance de 1944 qui permettait l’obtention de la nationalité française sans oblitérer la référence coranique n’eut que 60 000 adeptes. Le problème n’était alors pas tant de savoir s’il fallait oui ou non faire des Algériens des citoyens à part entière, mais quel type de contenu donnait ces derniers à leurs revendications : s’agissait-il d’une meilleure intégration, ou de se battre pour éliminer toute présence qui contrecarrerait le but araboislamiste ? On aurait aimé que les journalistes et les historiens creusent un peu plus dans cette direction également.

La plupart des journaux cités ici, à l’exception du papier du correspondant du Monde qui fait état de la controverse interalgérienne concernant les chiffres de la répression sanglante, ont failli à afficher l’exhaustivité et l’objectivité des faits, qui, même s’ils peuvent être interprétés ne peuvent pas l’être jusqu’à les faire disparaître sous des apriori non justifiés hormis par le partis pris (pour une analyse plus détaillée des conditions historiques générales voir mon livre Le monde arabe existe-t-il ? ).

Notes

[1] Paris, 2001, éditions Jacques Gandini, p.135

[2] dans son Messali Hadj (Paris, Hachette, 2004), fait état de cette influence araboislamiste (p. 25).

[3] Algérie, op.cit., p. 355. Benjamin Stora, dans son Messali Hadj (Paris, Hachette, 2004), fait état de cette influence araboislamiste (p. 25).

[4] Bruxelles, Éditions Volubilis, 2003, p. 30.

[5] Pierre Goinard, Algérie, op.cit., p.361. Voir également Historia N° 206

[6] Op.cit., L’Algérie, p. 135.

[7] Pour l’ensemble du conflit, Gilbert Meynier énonce les chiffres suivants : « De 1954 à 1962, l’armée française tue sans doute autour de 200.000 Algériens. Le FLN en tua plausiblement une cinquante de milliers (…) » in Histoire intérieure du FLN, Fayard, 2002, p. 704. Il est à noter que les chiffres attribués au FLN sont rarement répertoriés…

[8] Op.cit., L’Algérie, p. 354-355.


Philosophie: Le problème, c’est les religions (When in doubt, blame the Bible)

13 mai, 2010
School of Athens (Sanzio, 1512)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
L’inauguration majestueuse de l’ère “post-chrétienne” est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en “radicalisant” le souci des victimes dans un sens antichrétien. René Girard
Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard
Les fées et les loups-garous n’ont guère convaincu que des enfants ou des ignorants. Bref, je prends au sérieux la tradition judéo-chrétienne. Que l’on ne compte pas sur moi pour la mépriser ou la haïr ! (…) Athée, parce que je ne crois en aucun Dieu. Fidèle, parce que je reste attaché aux valeurs véhiculées par cette tradition-là. La morale des Evangiles me convient. Et puis toute notre civilisation est judéo-chrétienne. Faudrait-il, parce que je suis athée, travailler à sa disparition ? Ce serait confondre l’athéisme avec la barbarie ou le nihilisme. Très peu pour moi ! J’ai plutôt envie de transmettre à mes enfants les valeurs morales que j’ai reçues, qui ont forgé notre histoire, notre société, notre façon de vivre et d’aimer… Ne pas croire en Dieu, ce n’est pas une raison pour renoncer à se battre pour la justice, pour la paix, pour l’amour, pour une certaine conception de la vie et de l’humanité. (…) C’est comme le tout et la partie. La spiritualité, c’est la vie de l’esprit. La religion n’est qu’une de ses formes. Comme la seule spiritualité socialement observable, dans nos pays, fut pendant des siècles une religion – le christianisme –, on a fini par croire que « religion » et « spiritualité » étaient synonymes. Il n’en est rien. Il suffit de prendre un peu de recul, aussi bien dans le temps – spécialement du côté des sagesses grecques – que dans l’espace – par exemple, du côté de l’Orient bouddhiste ou taoïste –, pour découvrir qu’il a existé et qu’il existe encore d’immenses spiritualités qui n’étaient ou ne sont en rien des religions, au sens occidental du terme, c’est-à-dire des croyances en Dieu. André Comte-Sponville
En fait, le problème n’est pas celui du catholicisme, mais celui des religions. Elles semblent toutes avoir déformé le message de leurs fondateurs. Elles ont été et demeurent encore pour l’humanité, notamment les religions du Livre, la source de guerres horribles, de persécutions impitoyables, de souffrances pour des millions d’hommes et de femmes. Je ne sais si l’humanité parviendra à se délivrer de ce besoin religieux. Pierre Hadot
Pour être exact, je dois dire que la lecture de Pascal m’avait sans doute mis en condition. (…) Les Pensées de Pascal, qui s’étaient imprimées profondément en moi, m’ont permis de comprendre ce que je ressentais devant l’infini des étoiles.
Dans le fond, beaucoup de gens cherchent des modèles de vie dans d’autres spiritualités comme le bouddhisme. Mais ne pouvait-on pas trouver ces exercices chez les Grecs qui déjà choisissaient leurs écoles philosophiques en fonction des modes de vie spirituels qu’ils proposaient ? Stoïciens et épicuriens offraient un véritable catéchisme spirituel qui les guidait dans leur action. (…) Pour moi, c’est quelque chose qui traverse toute la philosophie antique. Chez Platon et Aristote, le mode de vie qui est mis en avant n’est pas moral mais scientifique, c’est la contemplation désintéressée de la nature. Mais c’est une finalité qui oriente le tout de l’existence. L’exemple de Socrate, prêt à payer le prix de sa vie au nom de cette fidélité, l’atteste.
Aujourd’hui je me qualifierais comme un mystique agnostique. Je récuse l’idée du dieu fabricateur ou géomètre. Et aussi du dieu coléreux de la Bible. Pierre Hadot
L’autonomie du sujet pousse au découplage complet de la religion et de la sagesse. La première est collective, nous n’en voulons plus. La seconde, qui s’expérimente dans le vécu, le ressenti, le tangible, l’efficace, est au contraire très moderne. Frédéric Lenoir

Nous sommes un champ ouvert où on peut tout essayer, créer un art de vivre propre, faire de sa vie une œuvre d’art. (…) il n’y a pas d’aspects mineurs dans cette entreprise: bien manger, bien dormir, être bien dans sa peau, des besoins du corps le plus concret aux aspirations les plus éthérées de l’intériorité, tout est bon à qui cherche la transformation. Nietzsche disait: la sagesse, c’est savoir comment boire son thé.
Frédéric Lenoir
Ça a tenu je crois au poids écrasant de la politique entre les années 1930 et 1970: la lutte contre le fascisme, l’enthousiasme pour le communisme nous dispensaient, croyions-nous, de toute réflexion sur la transformation de soi. Et puis le tout-politique a fait long feu… On est revenus à une réflexion sur la vie et le monde tels qu’ils sont, pour tenter de répondre à la question: qu’est-ce que j’en fais? André Comte-Sponville,
Je me suis trompé pendant vingt ans en pensant que la morale laïque suffisait. Elle ne suffit pas! Même si vous n’êtes pas croyant, vous avez besoin d’une spiritualité, d’une sagesse, pour aborder des questions comme l’éducation de vos enfants, l’art, la culture, l’amour ou le deuil…Luc Ferry
La philo m’a fait économiser dix ans de psychanalyse. Inès
Grâce aux travaux de Pierre Hadot, on sait maintenant qu’il s’agit de philosophie vécue, d’exercices spirituels pratiqués au quotidien, et ça change tout. (…) Notre regard sur la sagesse des Anciens: ils ne bâtissaient pas des théories abstraites comme on le croyait, ils visaient très concrètement la transformation de soi et celle de l’existence. Jean-Philippe de Tonnac (coauteur de «Fous comme des sages, 2002)
C’est ainsi qu’au début du Moyen Age, écrit Pierre Hadot, «on assiste à une séparation radicale du mode de vie philosophique (qui fait désormais partie de la spiritualité chrétienne) et du discours philosophique, qui devient un simple outil théorique au service de la théologie. Il ne s’agit plus, comme dans l’Antiquité, de former des hommes, mais des professeurs qui formeront à leur tour des professeurs…» Quelques siècles plus tard, quand la philosophie cessera enfin d’être «la servante de la théologie» et recouvrera son autonomie, elle restera pourtant tributaire de cet héritage scolastique et universitaire qui n’a conservé de l’activité philosophique de l’Antiquité que sa dimension spéculative. Catherine David, Jean-Philippe de Tonnac
Le but de Pierre Hadot en développant la notion de philosophie ancienne comme « exercice spirituel » était de fournir une solution de rechange à la religion. Dans cette perspective, Hadot rend le triomphe de la chrétienté et de la scolastique médiévale, exemplifié par Thomas d’Aquin, responsable de la « perte de la philosophie comme manière de vivre ». Le jugement qu’il porte sur Thomas d’Aquin s’applique également au néoplatonisme ancien. Or, de fait, pour les deux il n’y a rien d’abstrait dans la théorie de la philosophie comme ascension vers Dieu : la philosophie est une manière de vivre qui nous transforme et nous tourne vers le divin. Comme son prédécesseur néoplatonicien, l’Université médiévale considérait la philosophie comme un « exercice spirituel » dans le cadre d’une spiritualité chrétienne qui préparait aussi les intellectuels à une félicité surnaturelle. Wayne J. Hankey

Après la bouddhamania, la sophiamania!

Bonheur, sagesse, maîtrise des passions, vertus, travail spirituel sur soi-même, exercice spirituel, aveu des fautes, examen de conscience, méditation …

En ces temps étranges, sur fond de retour en force du réel avec un certain 11 septembre, de bestsellers philosophiques, cafés-philo à tous les coins de rue et péplums férocement antichrétiens …

Retour, au lendemain de sa très discrète disparition il y a trois semaines, sur celui à qui l’on doit pour une bonne part « l’actuel regain d’intérêt pour la philosophie pratique »

A savoir Pierre Hadot, qui eut droit lui aussi à son bestseller à 50 000 exemplaires (« Qu’est-ce que la philosophie antique? ») …

Où l’on découvre, derrière l’austère spécialiste de philosophie hellénistique et professeur honoraire au Collège de France mais aussi introducteur de Wittgenstein en France et inspirateur de Foucault, un prêtre défroqué déçu par des attentes mystiques qu’il ne trouvait plus dans l’Eglise et initié au « sentiment océanique » par ses lectures de Pascal …

Mais surtout, derrière sa (re)découverte de la dimension existentielle de la pratique philosophique des Anciens grecs prétendument asservie et dénaturée par la scolastique chrétienne (les fameux « exercices spirituels ») …

La bonne vieille dénonciation, selon le principe de l’amalgame et de l’incrimination du porteur de mauvaises nouvelles, de la violence de la religion en général et du judéo-christianisme en particulier …

Mes exercices spirituels
Propos recueillis par Thierry Grillet
Le Nouvel Observateur
Semaine du 10/07/08
Le philosophe Pierre Hadot, professeur au Collège de France, explore la pensée antique depuis quarante ans et publie cette année un essai inspiré sur Goethe par Pierre Hadot

Mes exercices spirituels par Pierre Hadot

Cette première rencontre avec un maître «à penser et à créer» inaugure la série d’été des Débats de l’Obs. Pendant six semaines, nous interrogerons six artistes dans leur genre, six intellectuels qui réfléchissent sur leur art. Des penseurs et des passeurs originaux qui ont fait l’actualité en 2008. Du philosophe français Pierre Hadot au génie de la BD américain Robert Crumb, de l’architecte français Jean Nouvel à l’écrivain-voyageur britannique ColinThubron, du paléontologue français Michel Brunet au poète et critique anglais Michael Edwards.

Sentiment océanique

En 1939, en terminale, la première idée que je me suis faite de la philosophie a été profondément marquée par Bergson et les existentialistes. C’est qu’ils invitaient, en philosophes, à vivre des expériences affectives. La joie, l’émerveillement, l’angoisse même comme celle qu’éprouve lors d’une extase demeurée célèbre Roquentin face à un arbre, dans «la Nausée» de Sartre. Je me rappelai alors de l’expérience bouleversante que je fis, deux fois de suite, à l’âge de 12 ou 13 ans; je me souviens surtout de celle qui se produisit un soir d’hiver en voyant le ciel étoile. Brusquement, j’eus une impression d’étrangeté et je fus envahi par une angoisse à la fois terrifiante et délicieuse. Je m’étonnais d’être moi, d’être là dans ce monde immense et inconnu, dont j’étais une partie. Romain Rolland a appelé cela le «sentiment océanique». Ai-je été prédisposé à la philosophie par cette expérience ? A lire les existentialistes, je compris qu’un des actes les plus importants du philosophe consistait dans cette prise de conscience de l’existence-dans-le-monde. Le Rousseau des «Rêveries d’un promeneur solitaire» qui s’attache à décrire ce sentiment d’existence m’apparaît comme un des précurseurs de cette introduction de l’affectivité dans la philosophie. Suivi, dans cette voie, par Schelling, Schopenhauer et Nietzsche. Quoi qu’il en soit, ces expériences d’adolescent m’ont conduit à penser qu’une chose est essentielle au philosophe : replacer son individualité dans le Tout du cosmos dont elle est une partie. Nietzsche disait : «Aller par-delà moi-même et toi-même. Eprouver d’une manière cosmique.»

Ce long détour

J’ai raconté souvent l’histoire de ma dissertation de philo au bac 1939, et l’enthousiasme avec lequel je commentai alors cette phrase de Bergson : «La philosophie n’est pas une construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi.» Définition de la philosophie et du philosopher, à mes yeux, toujours valable ! C’est que la philosophie n’est pas avant tout une activité théorique et abstraite, mais un nouveau mode de perception, que Bergson qualifie de «naïf», au sens où l’artiste regarde sans a priori la nature, en se libérant des habitudes et des intérêts égoïstes qui nous empêchent de voir la réalité telle qu’elle est.

D’enthousiasme en enthousiasme, il faut que j’évoque, dans mon parcours, la découverte, en licence de philosophie, de Heidegger, sa distinction de l’authentique, liée à la conscience de l’être et de l’inauthentique, sa distinction aussi entre l’être et l’étant, ses analyses de l’angoisse et du souci… Je songeais à une thèse sur Rilke – mon bréviaire à cette époque – et Heidegger avec Jean Wahl, grand maître alors des études heideggériennes. Mais le destin a voulu que je devienne historien et philologue, éditeur, traducteur et exégète de textes antiques – tout en restant philosophe. Je me suis donc acharné des années durant à rédiger une thèse sur un obscur écrivain latin du IVe siècle de notre ère, Marius Victorinus, qui d’ailleurs demeure toujours très mystérieux ! Mais comment regretterais-je ce long détour ? Comme beaucoup de philosophes, je n’avais aucun sens historique et philologique. En travaillant sur ce rhéteur de la ville de Rome, traducteur des traités de Plotin et qui s’était finalement converti au christianisme, j’ai découvert alors la difficulté d’établir les textes – rendus parfois inintelligibles à cause des fautes de copie des manuscrits -, mais aussi de les comprendre : j’ai souvent passé une journée entière pour m’assurer du sens d’un mot. D’une certaine manière, j’ai consumé des années à élucider le sens de cet aphorisme d’Heraclite, à l’origine d’une réflexion qui a occupé quarante années de ma vie, et que j’ai publiée dans «le Voile d’Isis» : «La nature aime à se cacher.» J’ai étudié de très près cette phrase et j’ai suivi la longue chaîne de contresens que les philosophes ont faits sur sa traduction – de Philon d’Alexandrie à Heidegger. A cet égard, il est troublant de penser que la raison ait opéré, pour produire des concepts nouveaux, avec des méthodes aussi irrationnelles en se laissant dériver au gré de fantaisies exégétiques.

Intuition

Dans ma jeunesse, en pensant à Platon, à Aristote, ou à Hotin, j’avais tendance à me représenter que ce qui caractérisait la pensée grecque, c’était l’abstraction et la théorie; mais alors un problème surgissait : pourquoi trouvait-on dans ces textes tant et de si manifestes incohérences ? Les critiques et les historiens disaient à propos de tel ou tel texte antique que leur auteur se contredisait ou qu’il composait mal. C’était vrai, si l’on croyait que l’intention de l’auteur antique était d’«informer», d’exposer une doctrine, de construire un système. Mais si l’on admettait qu’il voulait «former», qu’il avait une intention pédagogique ou thérapeutique, en un mot qu’il voulait exercer un certain effet sur des personnes déterminées et non sur des lecteurs inconnus, on pouvait comprendre les digressions, les dissymétries, les longueurs… Victor Goldschmidt a eu, à propos des dialogues platoniciens, une formule extraordinaire : «Ces dialogues visent, non pas à informer, mais à former.» Cette intuition vaut pour toute la philosophie antique.

Conscience joyeuse

J’ai rédigé, en 1977, dans l’Annuaire de la 5e Section de l’Ecole pratique des Hautes Etudes, un article intitulé «Exercices spirituels» dont les différents chapitres avaient pour titre : apprendre à vivre, apprendre à dialoguer, apprendre à mourir, apprendre à lire. J’ai plaisir à penser du reste que ce texte influença beaucoup, en son temps, Foucault, comme il l’a reconnu lui-même dans «l’Usage des plaisirs». Personnellement, je définirais l’exercice spirituel comme une pratique volontaire, personnelle, conçue pour déclencher une transformation de soi. Comme, par exemple, chez les stoïciens qui pensaient que, pour être en mesure de supporter les coups du sort, la maladie, la pauvreté, l’exil, il fallait se préparer par la pensée à leur éventualité et que c’était une des tâches de la philosophie. Les épicuriens aussi ont élaboré un «corpus» d’exercices spirituels : l’aveu des fautes, par exemple; la limitation des désirs ou, s’accordant en cela avec les stoïciens, l’examen de conscience déjà en honneur chez les pythagoriciens, qui permet de prendre conscience de son état moral; la lecture méditative; la concentration de l’attention sur l’instant présent; l’effort pour voir les choses d’un point de vue supérieur. Certains de ces exercices n’ont pas cessé d’être pratiqués au cours des siècles. Par exemple, le regard d’en haut porté sur les choses humaines, pratiqué par Pascal, Voltaire, Leopardi, ou encore Hubert Beuve-Méry, dans des chroniques du «Monde» qu’il avait intitulées «Le point de vue de Sirius»; ou la concentration sur l’instant présent, que Goethe ou Schopenhauer ont recommandée, tout comme André Gide qui écrivait, dans ses «Nourritures terrestres» : «Chaque instant de notre vie est essentiellement irremplaçable; sache parfois t’y concentrer uniquement.»

Nietzsche comparait les exercices pratiqués dans les différentes écoles philosophiques antiques à des modèles d’action qui pouvaient nous inspirer. Je ne peux évidemment exposer ici ces différents choix de vie qui supposaient d’ailleurs une vie commune entre maître et disciples. Je m’en tiendrai au programme proposé par Marc Aurèle, qui distingue les trois rapports déterminants pour tout individu : celui que nous avons avec notre propre pensée, celui que nous entretenons avec les autres hommes et enfin celui que nous cultivons avec la nature. Il s’agissait, pour Marc Aurèle, d’abord de veiller à ne pas se laisser égarer par de fausses représentations, d’avoir le courage de voir la réalité telle qu’elle est; ensuite, de toujours agir au service de la communauté humaine et dans un esprit de justice; enfin, de vivre dans la conscience joyeuse que l’on est une partie du monde. Ces trois disciplines à l’oeuvre dans nos existences correspondaient bien, d’une part, à un matériel conceptuel : une théorie du jugement, de l’action et de la nature; mais elles donnaient corps aussi, d’autre part, à une pratique s’exerçant dans ces trois domaines. L’essentiel, à mes yeux, c’est que l’action et le sentiment soient considérés, au fond, comme une partie intégrante de la philosophie.

Tentation

De nos jours, l’enseignement de la philosophie dans les lycées et à l’université a perdu le caractère personnel et communautaire qu’il avait dans l’Antiquité. Par ailleurs, certains philosophes contemporains ont considéré l’activité philosophique comme la construction d’un échafaudage conceptuel qui serait une lin en soi. Mais ce n’est pas un phénomène nouveau. Car la philosophie doit toujours commencer par le discours, qu’il s’agisse de rapporter une expérience, de poser des questions ou de proposer un mode de vie. Ensuite devraient succéder à cette première phase l’engagement existentiel et l’action concrète. Mais la grande tentation, pour tout philosophe, consiste à s’en tenir au discours. C’est pourquoi, d’un bout à l’autre de l’histoire de la philosophie, deux types de philosophes se sont constamment opposés : ceux qui limitent la philosophie à un discours et ceux qui mettent l’accent sur sa dimension existentielle et vitale.

Dans l’Antiquité, par exemple chez Epictète, Plutarque, ou encore Platon, on trouve une critique virulente de ceux qui se veulent exclusivement «professeurs», qui veulent briller par leurs argumentations et leur style et qui se distinguent ainsi de ceux qui vivent leur philosophie. Cette même opposition se perpétue dans la philosophie moderne. Kant oppose à la philosophie scolaire la philosophie du monde qui intéresse tout homme; Schopenhauer se moque de la philosophie universitaire qui n’est que de l’escrime devant un miroir. Thoreau déclare : «De nos jours, il y a des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes», et Nietzsche écrit : «Avons-nous appris la moindre des choses que les Anciens enseignaient à leur jeunesse ? Avons-nous appris le moindre trait de l’ascétisme pratique de tous les philosophes grecs ?» Bergson et les existentialistes défendent la même conception, celle d’une philosophie qui ne serait pas un échafaudage de concepts, mais un engagement de et dans l’existence.

La santé du moment

Goethe a une représentation idyllique et erronée de la vie«quotidienne dans l’Antiquité. Les . hommes étaient heureux de vivre leur vie terrestre, dans ce qu’il appelait la «santé du moment». Ce que veut dire Goethe, c’est que le christianisme a détruit cette belle harmonie en obligeant les hommes à penser à la mort et en leur interdisant les plaisirs de la vie. Par ailleurs, il admire les philosophes grecs, tout spécialement les stoïciens et les épicuriens. Pour lui, le peuple grec et ses philosophes disaient oui à l’existence et au monde. Comme Marc Aurèle qui écrivait : «Le propre de l’homme de bien, c’est d’aimer et d’accueillir avec joie tous les événements.»

Goethe ne dit pas autre chose, mais plus brièvement : «La vie, quelle qu’elle soit, elle est bonne.» J’ai été étonné, à cet égard, de constater la grande parenté qui existe entre Goethe et Nietzsche.

Cette parenté est d’ailleurs revendiquée par Nietzsche, qui parle du «fatalisme joyeux» de Goethe. Accepter la vie et le monde, même dans leurs aspects les plus terribles ! Pour ma part, je comprends cette position dans la perspective du caractère merveilleux de l’existence. Mais comment accepter l’atroce souffrance de milliards d’être humains ? C’est le mérite du stoïcisme d’avoir intégré l’action au service de la communauté humaine dans la philosophie. Dans ce sens, je dirais que sont des philosophes, probablement des philosophes «sans le savoir», tous ceux qui combattent pour la défense des droits de l’homme ou pour l’avenir de la planète ! Sénèque le stoïcien avait déjà imaginé pour eux un beau slogan : «L’homme, chose sacrée pour l’homme.» Vous me permettrez de faire une citation un peu plus longue de ce même Sénèque faisant l’éloge de l’école stoïcienne : «La fin qu’elle nous prescrit, c’est d’être utile aux autres et d’avoir le souci, non seulement de soi-même, mais de tous en général et de chacun en particulier.» On se demande en lisant ce texte par quel défaut de lecture on a pu prétendre que le stoïcien ne se souciait que de son propre bonheur !

Extase

«J’ai quitté l’Eglise depuis longtemps. C’est aujourd’hui, pour moi, une vie antérieure. J’ai eu une enfance à l’eau bénite. Petit séminaire. Grand séminaire. Prêtrise. En pleine Occupation, j’ai lu les textes des grands mystiques. J’étais passionné par la monumentale «Histoire littéraire du sentiment religieux» de l’abbé Bremond. Mon intérêt pour la mystique prend naissance dans ces lectures des poèmes de saint Jean de la Croix et des textes de Thérèse d’Avila ou de Thérèse de Lisieux. Ce qui m’a conduit à Plotin et à Wittgenstein. J’éprouvais alors ardemment le désir de l’union mystique. L’idée d’un contact direct avec Dieu me fascinait. Mais j’ai été déçu. Mes directeurs de conscience ne paraissaient pas faire grand cas des trois voies – d’ailleurs héritées de Plotin et du néoplatonisme – qui devaient conduire à l’extase : la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive.

A la lin des années 1940, je me suis retrouvé dans la paroisse Saint-Séverin. J’habitais le presbytère et je participais à la vie de la communauté paroissiale. En même temps, j’allais suivre les cours de Jean Hyppolite sur Hegel à la Sorbonne ! Période décisive de ma vie. C’est à ce moment que j’ai commencé à adopter une attitude critique à l’égard de l’Eglise. Beaucoup de choses me contrariaient dans la vie quotidienne – le fait, par exemple, de ne pas vivre vraiment selon le modèle évangélique (comme de ne pas accueillir dans l’église les SDF de l’époque…). Mais il y eut un choc. L’encyclique «Humani generis» du 12 août 1950 qui condamnait l’évolutionnisme deTeilhard de Chardin, et aussi l’oecuménisme – pour un lecteur de la revue protestante «Réforme» que j’étais, ce fut un autre choc ! La proclamation du dogme de l’Assomption ajouta encore à ma déception. En juin 1952, j’ai donc quitté Saint-Séverin et me suis marié un an après !

Rupture

Le drame du catholicisme, c’est de s’être rapidement éloigné du message évangélique (sans doute depuis Constantin) avec l’installation du pouvoir temporel des papes, avec les fastes de la liturgie, l’Inquisition… Le dernier concile avait apporté quelques corrections à cet état de fait, mais le pape actuel (comme son prédécesseur) paraît bien vouloir liquider cet héritage. En fait, le problème n’est pas celui du catholicisme, mais celui des religions. Elles semblent toutes avoir déformé le message de leurs fondateurs. Elles ont été et demeurent encore pour l’humanité, notamment les religions du Livre, la source de guerres horribles, de persécutions impitoyables, de souffrances pour des millions d’hommes et de femmes. Je ne sais si l’humanité parviendra à se délivrer de ce besoin religieux. Pour ma part, je dirais avec Einstein : «Je suis un non-croyant profondément religieux.» Si l’on entend par religion l’émerveillement devant le mystère du monde et de la nature.

Pierre Hadot

Né en 1922, Pierre Hadot, philosophe et historien de la philosophie, est professeur honoraire au Collège de France pour la chaire d’histoire de la pensée hellénistique et romaine. Il a publié de nombreux ouvrages, dont «Qu’est-ce que la philosophie antique ?» (Folio Essais), et cette année une réédition, «le Voile d’Isis» (Folio Essais), et «N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels» chez Albin Michel.

Voir aussi:

Historien de la philosophie antique
Pierre Hadot
Roger-Pol Droit
Le Monde
27.04.10

Professeur honoraire au Collège de France, l’historien de la philosophie antique Pierre Hadot est mort dans la nuit du 24 au 25 avril, à l’âge de 88 ans. Il a modifié pour longtemps la manière même d’envisager la philosophie – voilà ce qu’il convient de souligner avant tout. Qu’il ait été un savant à l’érudition étourdissante, un homme aux moeurs simples, un auteur à l’écriture exacte et limpide, un pédagogue de haut vol, un précurseur dans plusieurs domaines est évidemment important. Mais la principale répercussion de son oeuvre, dont les effets dépassent de très loin le cercle des érudits, consiste en une mutation profonde du regard.

Pour le comprendre, il faut revenir deux générations en arrière. Dans les années 1960 et 1970, parler à un professeur de philosophie de bonheur, de sagesse, de maîtrise des passions, de travail spirituel sur soi-même, suscitait le plus souvent un haussement d’épaules. Dans l’esprit de cette époque, le travail du philosophe consistait presque exclusivement à travailler des concepts, à construire des analyses, à produire les cours et les livres qui les mettaient en oeuvre. Cette production théorique mise à part, qui se préoccupait de philosophie était censé vivre comme tout le monde, sans rapport avec ses élaborations intellectuelles. C’est ce paysage que Pierre Hadot a changé. Il a rappelé, de livre en livre, pour les chercheurs comme pour le grand public, combien la philosophie consistait, avant toute chose, en une conversion existentielle.

Au coeur de la démarche philosophique se tient selon lui un changement profond, concerté et volontaire, dans la manière d’être au monde. Pierre Hadot l’a souligné en montrant combien, chez les épicuriens et les stoïciens notamment, il s’agissait de se transformer, de métamorphoser sa manière de vivre par un long et constant travail sur soi-même.

Telle fut sa leçon centrale, éclairée avec une force et une ténacité incomparables : la tâche première du philosophe, dans l’Antiquité, était de changer sa vie, non de produire des écrits, ou même de travailler des concepts. Quand le philosophe donne des cours ou rédige des textes, c’est pour se soutenir lui-même dans cette métamorphose, ou pour aider ses disciples.

Cette perspective est devenue familière. A tel point qu’on oublie parfois combien c’est au long chemin de Pierre Hadot qu’on doit l’essentiel de ces idées, répandues à présent sous mille formes, voire mille déformations : la philosophie est « thérapie de l’âme », cheminement vers le bonheur du sage, travail affectif autant qu’intellectuel pour se dépouiller de l’angoisse, des passions, de l’illusoire et de l’insensé. Manière de vivre, et non simple façon de discourir.

Le plus souvent, on ignore à travers quelle longue et lente élaboration cette mutation s’est préparée, dans le parcours singulier de ce penseur de fond qui a traversé le XXe siècle en solitaire. Né à Paris, en 1922, dans une famille très catholique, Pierre Hadot a connu, à Reims, « une enfance à l’eau bénite », comme il le souligne dans des entretiens autobiographiques parus en 2001. Sa mère n’imaginant pas qu’il puisse devenir autre chose, il entre au petit séminaire à l’âge de 10 ans et se retrouve ordonné prêtre en 1944. Il commence à travailler au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1949, quitte l’Eglise en 1952, se marie alors une première fois, avant de divorcer et d’épouser, par la suite, la philosophe Ilsetraut Hadot.

Son temps de labeur est marqué à la fois par l’austérité de l’érudition et par les libres explorations personnelles. Sur le versant érudit, Pierre Hadot fait l’apprentissage des manuscrits, découvre la nécessité d’établir scrupuleusement les textes.

De Plotin à Wittgenstein

Il consacre de nombreuses années de patience à Marius Victorinus, un rhéteur romain du IVe siècle qui a traduit le philosophe néoplatonicien Plotin (IIIe siècle). Dans le même temps, il fréquente Jean-Pierre Vernant ou Louis Dumont, et explore notamment l’oeuvre de Wittgenstein dont il fut, à la fin des années 1950, l’un des premiers commentateurs et traducteurs en France.

En 1963, le savant se fait connaître du public par un petit livre exemplaire de clarté et de puissance, Plotin ou la simplicité du regard (Gallimard), qui demeure aujourd’hui une des meilleures introductions possibles au néoplatonisme et à ce philosophe de l’expérience mystique.

Devenu en 1964 directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, le chercheur poursuit son labeur dans l’ombre, avant d’être élu en 1982, à 60 ans, à la chaire d’histoire au Collège de France. L’initiative en revient à Michel Foucault, dont les derniers ouvrages furent influencés par une lecture très personnelle des travaux de Pierre Hadot. Ce dernier avait notamment mis en lumière, dans une série d’études, la pratique des « exercices spirituels » dans la philosophie antique.

Là aussi, le point de départ est simple et les conséquences nombreuses. La vie philosophique exige un entraînement, une série de pratiques mentales destinées à faire passer les préceptes dans la réalité vécue. Pierre Hadot montre alors comment de nombreux textes antiques – de Platon, d’Aristote, de Sénèque, de Marc Aurèle – sont à lire moins comme des développements théoriques que comme des exercices de retour sur soi, de concentration sur l’instant présent, d’examen de sa conduite.

Loin de se limiter à l’Antiquité, ces exercices traversent toute l’histoire. En 2008, avec N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel), le philosophe insiste sur la pérennité de cet entraînement spirituel. On le retrouve, sous des formes diverses, chez Nietzsche, Bergson ou Wittgenstein, dont les « jeux de langage » sont aussi des exercices de ce type. C’est donc également la philosophie moderne, qu’il connaissait magistralement, que Pierre Hadot incite à regarder d’un oeil neuf. Descartes se préoccupe d’une modification de nous-mêmes et de nos actions par la philosophie, Spinoza conclut l’Ethique par la béatitude du sage, Schopenhauer se soucie de l’existence…

Ce grand bouleversement des perspectives a entraîné une cascade de conséquences. Quelques-unes sont regrettables, des esprits débiles ayant conclu que vivre et penser sont une seule chose. Le génie de Pierre Hadot fut au contraire de ne jamais confondre les concepts et les temps de la vie, mais de souligner sans cesse leur difficile interaction, en rappelant continûment les allers-retours nécessaires d’un registre à l’autre. En outre, sa vertu fut de refuser d’être un gourou : « J’ai toujours pensé que mon rôle n’était pas de dire ce qu’il convient de faire », confiait-il dans l’une de ses dernières interviews. Il lui suffisait d’avoir la science limpide.

Car la marque suprême de cet esprit fut l’exacte clarté, l’écriture sans contorsion, l’explication juste et nette, présentes dans tous ses textes, même les plus spécialisés. L’immense succès de Qu’est-ce que la philosophie antique ? (Gallimard, Folio, 1995) est dû aussi à l’élégance d’une plume absolument sobre. Conforme à sa pensée, cette sobriété se retrouvait évidemment dans son existence quotidienne, traversée de joies intenses parce qu’élémentaires. Malgré cela, Pierre Hadot n’aimait pas qu’on parle de lui comme d’un sage. C’est sans doute le seul point sur lequel il avait tort.

21 février 1922 : Naissance à Paris.

1942 : Est ordonné prêtre.

1949 : Entre au CNRS.

1952 : Quitte l’Eglise catholique

1963 : « Plotin ou la simplicité du regard » (Gallimard)

1964 : Enseigne à l’Ecole pratique des hautes etudes

1982-1991 : Chaire d’histoire de la pensée hellénistique et romaine au Collège de France

1995 : « Qu’est-ce que la philosophie antique ? » (Gallimard)

2001 : « La philosophie comme manière de vivre », livre d’entretiens (Albin Michel)

2004 : « Le Voile d’Isis » (Gallimard).

Nuit du 24 au 25 avril 2010 : Mort à Orsay (Essonne).

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Les leçons de vie des philosophes grecs
Aude Lancelin et Marie Lemonnier
Le Nouvel Observateur
15.07.04

Socrate, Diogène, Aristote, Zénon, Epicure ou Pyrrhon n’ont pas été que des purs esprits. Ils ont souffert, ils ont aimé, ils ont été raillés ou admirés. Aude Lancelin et Marie Lemonnier sont parties à la recherche de ces vies qui éclairent les nôtres.

Épicuriens, stoïciens, sceptiques, cyniques, hédonistes… Pourquoi ces mouvements de pensée de l’Antiquité désignent-ils un mode de vie, une attitude fondamentale devant l’existence et non un système conceptuel ? Parce que, comme l’a rappelé Pierre Hadot, la pensée antique est un lieu où l’on apprend à vivre.

Alors que la philosophie, née en Grèce au ive siècle avant notre ère, ne cessait de refluer au fil du temps vers les brumes du Nord, un curieux diktat s’imposa. On ne justifie ni n’éclaire une pensée par la vie de son auteur. Circulez, rien à voir. Une attitude qui eût bien surpris les hommes de l’Antiquité. Eux jaugeaient une philosophie à l’aune de l’indépendance et de la force intérieure qu’elle donnait à qui la mettait en œuvre. Les contemporains de Zénon, fondateur du stoïcisme, estimaient la simplicité de sa vie davantage que ses œuvres. Platon lui-même voyait dans la résistance de Socrate à l’ivresse un des signes les plus indubitables de sa sagesse. Et lorsqu’on demandait à Diogène ce qu’il avait gagné à philosopher, le Cynique répondait: «Au moins ceci, sinon rien d’autre: je suis prêt à toute éventualité.»

La philosophie n’était alors ni élaboration solitaire d’un système ni jongleries conceptuelles désincarnées. Même chez Aristote, fondateur de la métaphysique, la conversion préconisée à «la vie selon l’esprit» vise avant tout à assurer la liberté et l’absence de trouble. Le jeune Grec qui devait opter pour l’une des grandes écoles athéniennes, l’Académie de Platon, le Jardin d’Epicure ou le Portique de Zénon, engageait toute sa manière de vivre, sa sexualité autant que son rapport aux affaires publiques. Peu de chose à voir avec ce que, soigneusement barricadé derrière les murs de l’université, l’on nomme aujourd’hui philosophie, de «l’escrime face à un miroir», «de la philosophie pour rire», raillait Schopenhauer qui, baignant dans la tradition antique, fut l’un des rares penseurs postérieurs au xviiie siècle à envisager celle-ci comme conversion radicale de toute une vie.

Un cliché répandu veut que pendant la période hellénistique, qui va du règne d’Alexandre le Grand à la domination romaine au ier siècle avant J.-C., les philosophes grecs aient compensé la vie politique perdue et le sentiment de décadence par un repli sur la vie intérieure et le souci éthique. Une vision fausse, ainsi que l’a maintes fois montré Pierre Hadot, le grand helléniste français. Dès le dialogue socratique, la philosophie vise à provoquer la rupture avec les soucis factices, le dégel de toute une existence, sans quoi elle n’est rien. «Vide est le discours du philosophe s’il ne contribue pas à guérir la maladie de l’âme», dit une sentence épicurienne, tandis que les Stoïciens, eux aussi, réduisent le noyau théorique au minimum indispensable et privilégient l’efficacité psychique. Les six grands courants présentés dans ce dossier s’entendent sur l’essentiel. Chaque homme peut ici et maintenant devenir le vrai maître de sa vie en s’affranchissant de tout ce qui lui est étranger. Leurs divergences portent sur l’ennemi intime à combattre. Les faux plaisirs, pour les Epicuriens. Les opinions égarantes, pour les Sceptiques. L’intérêt égoïste, pour les Stoïciens. Les conventions sociales, pour les Cyniques.

L’éthique grecque, on le sait, connaît depuis une vingtaine d’années un intérêt toujours renouvelé. Est-il pourtant si aisé de la réactualiser? S’il est une chose frappante en effet dans la philosophie antique, c’est bien la valeur incommensurable, infinie, accordée au cosmos et à la vie, quelles que soient les horreurs innombrables de la condition humaine. Le pessimisme contemporain s’en accommode mal. A parcourir les préceptes acérés du «Manuel» d’Epictète, à suivre les méandres des «Dialogues» de Platon, nul doute possible pourtant. Aucune révolution, aucun progrès ni recul, ne semble pouvoir altérer la force de ces grandes consciences antiques placées face à l’équation de la vie.
La préférence de Kierkegaard, philosophe de l’angoisse, allait à Socrate, celle de Nietzsche à Epicure, «le grand consolateur de l’Antiquité». A qui ira celle du lecteur? Convenons-en en tout cas avec l’auteur du «Gai Savoir»: «Rien de plus joyeux ni de meilleur ne peut être accordé à l’homme que d’approcher de l’un de ces victorieux qui pour s’être adonnés aux pensées les plus profondes n’en aiment que mieux la réalité la plus vivante.»

Voir également:

La quête de la sagesse
Ursula Gauthier
Le Nouvel Observateur
28.11.02

Une mode? Non, une vague de fond. Quand les croyances sont en crise et les utopies en berne, que reste-t-il? Les interrogations essentielles. Celles que posaient déjà, il y a 2 500 ans, les inventeurs de la philosophie: comment donner sens à sa vie?

Souvenez-vous: il n’y a pas si longtemps, la sagesse sentait le moisi. Si philosophie veut dire en grec amour de la sagesse, les philosophes, eux, ont longtemps été «sophiaphobes», préférant d’ailleurs se faire appeler intellectuels. Exclusivement centrés sur la sphère politique, acharnés à dénoncer la «barbarie à visage humain» et à fustiger les «maîtres-penseurs», ils auraient ri au nez du ringard qui aurait aventuré devant eux les mots de salut ou de spiritualité. La sagesse? Un idéal pour retraités… Luc Ferry, alors jeune agrégé, persuadé qu’il n’y avait rien de plus philosophique que d’examiner les rapports entre la politique, le droit et l’histoire, publiait le premier tome de sa trilogie «Philosophie politique» (PUF). C’était en 1984. La même année paraissait sous la plume d’un autre jeune et obscur agrégé de philo un «Traité du désespoir et de la béatitude» (PUF). Un ovni dans le paysage vibrionnant de la philosophie dite «nouvelle». «Voici enfin un penseur qui vit sa philosophie et ne fait pas semblant de méditer», s’exclamait Roger-Pol Droit dans «le Monde», s’émerveillant de «ce propos fort ancien mais qui paraît neuf tellement fut oubliée cette simple exigence: le bonheur s’acquiert par la sagesse»… La sagesse, la vraie? L’idéal éternel de Socrate et d’Epicure? Jugez-en: «La sagesse, expliquait le jeune normalien dans un style vintage inspiré de l’élégance d’Alain, c’est le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité.» L’auteur de ce come-back, André Comte-Sponville, redoutait alors de paraître ridiculement archaïque aux yeux de ses pairs: «La plupart pensaient que j’avais quelques siècles de retard», se souvient-il avec un sourire. Douze ans et quelques best-sellers plus tard, le succès inouï du «Petit Traité des grandes vertus» (PUF, 450 000 exemplaires vendus) allait prouver qu’il avait en fait quelques années d’avance…

Aujourd’hui, on a peine à comprendre cet anathème. La sagesse ne provoque plus ni ricanements, ni grincements de dents. Luc Ferry, le fana de la théorie de l’agora, vient de signer un ouvrage que ne renierait aucun héritier de Socrate: «Qu’est-ce qu’une vie réussie?» (Grasset) pose la question fondamentale de la «vie bonne», celle qui a du sens et qui se vit dans la joie. Comment, s’interroge le ministre-philosophe, fonder une spiritualité laïque à l’usage des athées – dont il fait partie? «Je me suis trompé pendant vingt ans, avoue-t-il au sociologue Frédéric Lenoir, en pensant que la morale laïque suffisait. Elle ne suffit pas! Même si vous n’êtes pas croyant, vous avez besoin d’une spiritualité, d’une sagesse, pour aborder des questions comme l’éducation de vos enfants, l’art, la culture, l’amour ou le deuil…»

Pas très sexy, pas très hype, ces austères interrogations existentielles, ces sempiternels «où suis-je et dans quelle étagère»? Ce n’est pas l’avis de nos contemporains qui s’arrachent des ouvrages parfois bien ardus: plus de 100000 exemplaires vendus de «la Sagesse des modernes» (Robert Laffont), une coproduction Ferry – Comte-Sponville. Ce dernier, champion hors catégorie du blockbuster philosophique, est traduit en 25 langues, et a été vendu au total à plus d’un million d’exemplaires! Dans le sillage, d’autres «amis de la sagesse» font aussi de beaux succès de librairie: Michel Onfray, Clément Rosset, Marcel Conche… Une aubaine pour des éditeurs jusque-là habitués aux micromarchés, qui lancent des collections grand public et multiplient les rééditions de classiques.

«La philo m’a fait économiser dix ans de psychanalyse», déclare sans rire Inès. Avec ses 35 ans longilignes, sa vie bien remplie de mère et de prof de piano, Inès n’a pourtant rien d’une paumée. «Il fallait me voir il y a trois ans: coincée à l’intérieur, terne à l’extérieur, et explosive en profondeur!» En surface, tout allait bien, elle avait un mari, un enfant et un labrador. Mais il y avait un hic: le mari menait une double vie. Inès ne trouvait ni le courage de rompre, ni celui de se battre. «J’étais paralysée, et ça me détruisait un peu plus chaque jour.» Elle manque plusieurs fois se faire renverser dans la rue, se rompre le cou dans l’escalier. «J’étais suicidaire sans le savoir.» Est-ce parce qu’elle se sent prise dans un cul-de-basse-fosse que le désespoir selon Comte-Sponville fait un déclic? Elle qui avait à peine eu la moyenne à l’épreuve de philo au bac se met à dévorer les auteurs cités par ce dernier, Conche, Rosset, Deleuze, Cioran, puis s’attaque à Nietzsche, Montaigne, Pascal… «J’ai calé devant Spinoza. Mais c’est quand même lui, à travers Deleuze, qui m’a sauvée: je me suis vue dans sa critique des passions tristes comme dans un miroir. Je n’étais que culpabilité et ressentiment, alors qu’il n’y a que la joie qui vaille.» Et alors? «Alors un jour, je suis partie. ça n’a pas posé de problème grave. Je lis toujours de la philo, mais moins qu’avant.» La leçon de l’histoire? «Je ne suis responsable que de ce qui dépend de moi, c’est-à-dire moi et ma fille, tant qu’elle est petite. C’est à moi de nourrir ma puissance de joie. Un jour je lirai « l’Ethique » en entier.» Spinoza superstar…

Qu’il faille s’en réjouir ou en pleurer, le ciel étoilé des sages illumine les nuits sans lune de Petits Poucets toujours plus nombreux, lâchés sans boussole dans la jungle de la vie. C’est à cette lame de fond qu’appartient la vogue, apparue au début des années 1990, des cafés-philo. Inauguré au Café des Phares, place de la Bastille, le modèle fait plus de 200 émules en France et se répand comme une traînée de poudre en Europe, en Amérique et jusqu’au Japon. Dans la foulée, une nouvelle profession, celle de philosophe thérapeute, apparaît. Evidemment, la méthode trouve sa limite face aux pathologies sérieuses. Mais les Anciens, qui ne voyaient d’autre intérêt à la philosophie que d’apprendre à mieux vivre, auraient approuvé.

Que s’est-il donc passé pour qu’une telle soif de sagesse fasse soudain irruption? Demandons-nous plutôt, suggère Comte-Sponville, comment la sagesse, idéal constant de la philosophie au long des vingt-cinq siècles de son histoire, a pu paraître dérisoire pendant quelques décennies. «Ça a tenu je crois au poids écrasant de la politique entre les années 1930 et 1970: la lutte contre le fascisme, l’enthousiasme pour le communisme nous dispensaient, croyions-nous, de toute réflexion sur la transformation de soi. Et puis le tout-politique a fait long feu…» Dans le désarroi qui a suivi l’effondrement des dernières utopies soixante-huitardes, le je a pris sa revanche sur le nous. «On est revenus à une réflexion sur la vie et le monde tels qu’ils sont, pour tenter de répondre à la question: qu’est-ce que j’en fais?»

Les réponses ne manquent pas. La nouvelle «sophiaphilie» des philosophes a rouvert l’accès aux sources mêmes de la pensée occidentale. Qui sont donc ces cyniques dont se réclame Onfray? Et ces atomistes que révère Conche? Voici M. Tout-le-monde parti à l’assaut des auteurs escarpés: réédités en «petits prix», Parménide, Epicure, Plotin, Lucrèce, Epictète remplissent les bacs des libraires. Simple curiosité intellectuelle, passion des idées pures? Non, explique Jean-Philippe de Tonnac, coauteur de «Fous comme des sages» (Seuil 2002): «Grâce aux travaux de Pierre Hadot (1), on sait maintenant qu’il s’agit de philosophie vécue, d’exercices spirituels pratiqués au quotidien, et ça change tout.» Tout quoi? «Notre regard sur la sagesse des Anciens: ils ne bâtissaient pas des théories abstraites comme on le croyait, ils visaient très concrètement la transformation de soi et celle de l’existence.»

Loin des systèmes spéculatifs, une sagesse modeste, sensitive, fondée sur une pratique physique et mentale, centrée sur les destinées individuelles. Ça ne vous rappelle rien? Comment ne pas penser aux gymnastiques spirituelles venues d’Asie, qui séduisent des dizaines de milliers de nos contemporains: yoga, zazen, tai-chi, qigong, sans oublier toute la famille des «do» (judo, aïkido, etc.)? Pour les quêteurs de salut, depuis Voltaire et Montesquieu, l’Orient symbolise – à défaut de l’incarner… – la sagesse et la tolérance. «C’est une vieille idée européenne que la sagesse est ailleurs, en Chine, en Perse ou chez les Hurons, explique Jacques Julliard. Une idée qui remonte au XVIIIe siècle.» Pas étonnant que tant d’entre nous aillent aujour-d’hui à la rencontre des chamans, des soufis, du tao ou du zen, censés être plus authentiques, plus accessibles aussi, que notre propre tradition, que la révolution rationaliste avait rejetée dans les ténèbres de l’obscurantisme.

Désormais, loin des dogmes collectifs et des vérités enseignées, chacun est libre de tracer sa Voie en puisant à son gré dans l’infini éventail des traditions du monde. «Le « Livre des sagesses » qui vient de paraître chez Bayard est un événement historique, n’hésite pas à déclarer le philosophe Michel Lacroix, qui étudie les sensibilités collectives actuelles. Notre civilisation fait la somme des patrimoines spirituels de l’humanité, comme à la Renaissance!» (Lire pages 30 à 34 l’article de Catherine David.) Frédéric Lenoir, codirecteur du livre, voit dans cette charnière de notre siècle l’aboutissement d’un processus déclenché en effet à la Renaissance, et qui a vu l’émancipation progressive de l’individu par rapport aux normes: «L’autonomie du sujet pousse au découplage complet de la religion et de la sagesse. La première est collective, nous n’en voulons plus. La seconde, qui s’expérimente dans le vécu, le ressenti, le tangible, l’efficace, est au contraire très moderne.»

Emblème de cette sagesse instinctive du corps, le yoga est cette discipline très codifiée, issue de l’hindouisme, qui s’est solidement implantée chez nous depuis deux générations. Mais en s’adaptant, en s’occidentalisant. «En Inde, explique Ysé Tardan-Masquelier (2), historienne des religions, la relation maître-disciple est à la base de tout travail. Mais pour nous, enfants de Freud et de Nietzsche, qui refusons les relations de dépendance, un prof de yoga n’est pas un gourou. Nous avons gagné notre autonomie spirituelle.» L’Ecole française de Yoga qu’elle dirige a formé 2 000 élèves diplômés depuis sa fondation en 1967. On avance parfois le chiffre considérable de 8000 professeurs de yoga en France. Pas étonnant que des notions aussi ésotériques que chakras, kundalini ou corps subtil envahissent notre vocabulaire et notre vision de l’organisme. «Aujourd’hui, on a accès à tout le savoir sur le yoga, estime Ysé Masquelier. Il y a moins de touristes, plus de travail en profondeur. On peut s’en servir comme un moyen de mise à distance du monde. Ou bien on peut en faire une plate-forme d’énergie pour aller vers le monde.» Et parfois, c’est l’un puis l’autre, le repli sur soi débouchant sur l’ouverture aux autres.

Le bouddhisme offre le même choix. Des dizaines de futurs lamas s’enferment pour des retraites de «3 ans 3 mois 3 jours» dans les temples que les ordres tibétains construisent en France. Certains resteront ermites à vie. Le plus grand nombre s’emploie activement à acclimater en Europe la doctrine de l’Eveillé. Pour les 15 000 Français convertis, le bouddhisme est une nouvelle foi. Pour les cinq millions qui s’en disent «proches», c’est une sagesse qui leur apporte une inspiration, une réflexion, une part de vérité, peut-être.

Muriel Merigout, 34 ans, thérapeute, se dit «bouddhiste par choix; mais je suis restée chrétienne, se dépêche-t-elle d’ajouter. Pour moi, Jésus est un bodhisattva qui aide les gens.» Longtemps, elle a étudié le bouddhisme auprès de son maître, un lama Nyingmapa, comme une réalité extérieure qu’elle tentait d’intégrer. Et puis, lors d’un voyage au Laos, elle croise le chemin de brigands armés et frôle la mort. Avec une balle dans le dos, elle agit dans un état second et réussit à se sauver et à protéger ses amis. «Depuis cette expérience, la plus forte et la plus belle de ma vie, le bouddhisme est devenu une chose que je pratique, vis et respire.» De cette «ouverture du cœur» à sa récente vocation de thérapeute, c’est la même question qui se pose: comment répondre à la souffrance? Muriel y répond avec les gestes doux du shiatsu et du reiki, méthodes manuelles dérivées de la conception chinoise des méridiens. La douceur n’a pas de bornes. Comme il importe d’effacer les tensions du corps, il est indispensable aussi de «sourire aux caissières» et à tous ceux qui sont derrière un guichet, ces trucs «séparatifs et violents». Petite recette de sagesse dans un monde de brutes.

«Nous sommes un champ ouvert où on peut tout essayer, créer un art de vivre propre, faire de sa vie une œuvre d’art», s’enthousiasme Frédéric Lenoir. Mais à cette aune, tout le monde est-il égal? Pour quelques purs génies de la réalisation de soi, combien de laborieux artisans du métier d’être soi? «Non, il n’y a pas d’aspects mineurs dans cette entreprise: bien manger, bien dormir, être bien dans sa peau, des besoins du corps le plus concret aux aspirations les plus éthérées de l’intériorité, tout est bon à qui cherche la transformation. Nietzsche disait: la sagesse, c’est savoir comment boire son thé.»

Notez que Nietzsche parle du thé. Pas du café, ni du vin. Le thé de Nietzsche indique l’origine que nous donnons instinctivement à la sagesse: l’Asie. Mais pour les quêteurs de salut, ce n’est pas l’Asie qui compte, c’est les outils qu’elle nous propose. Le bonheur mode d’emploi, pour cadres stressés et bobos pressés. «Ils y cherchent une voie de sortie aux impasses de la modernité: psychologiques, écologiques ou professionnelles, explique Anne Garrigue, qui prépare un essai, «Besoin d’Asie» (3). La passion pour l’Asie n’est pas le moteur de cette quête, elle peut en être la résultante.»

Pour Martine Leherpeur, «tendanceuse» en vogue, l’Asie était depuis longtemps un terrain connu: cela fait vingt ans qu’elle œuvre pour des marques japonaises. Comment est-il devenu un «horizon de sagesse»? Il a fallu, il y a cinq ans, l’épreuve d’un terrible cancer qui l’a laissée mutilée dans son corps. Mais aussi transfigurée, rayonnante, et pour tout dire heureuse. «J’étais une sportive énervée qui courait plus vite que son ombre. Grâce à la maladie, j’ai compris la valeur de la patience, de la tolérance, d’un certain sourire, le sourire du Bouddha.» Aujourd’hui, passionnée par le Tibet, elle va dans l’Himalaya faire de la marche tout en lisant saint Augustin, et en pratiquant le yoga dans son entreprise. Et comme la quête demande du temps, elle songe à confier sa boîte au personnel pour aller séjourner dans un temple tibétain. Puis vivre dans un monastère catholique pour s’initier à la sagesse chrétienne. Bref, «faire le chemin d’Alexandre à l’envers».

L’itinéraire est moins singulier qu’il y paraît. Un peu de spiritualité éloigne de ses racines, beaucoup y ramène. La Voie est un boomerang. Ils sont nombreux, les voyageurs partis sur la route de Katmandou, qui au bout du chemin redécouvrent qui la kabbale, qui Thérèse d’Avila, Raymond Lulle ou Maître Eckhart. «Les années 1990 ont été l’âge d’or des livres bouddhistes, explique Jean-Louis Schlegel, le «Monsieur Religion» du Seuil. Dans la collection Points sagesse, Shogyam Trungpa s’est vendu à 70000 exemplaires, Walpola Rahula à 95000.» Aujourd’hui, dalaï-lama mis à part, la bouddhamania semble s’essouffler, au profit de textes de la tradition chrétienne comme «les Récits du pèlerin», vendus à 100 000 exemplaires. Est-ce un hasard si ce classique de l’Eglise orthodoxe préconise l’exercice de la «petite philocalie du cœur», c’est-à-dire la répétition indéfinie du nom du Christ, comme dans les mantras orientaux. Où l’on découvre que l’Asie et l’Europe ne se tournent pas forcément le dos.

«Il se passe quelque chose de sociologiquement très important, affirme Jean Mouttapa (4), le patron de la plus importante collection de spiritualités, celle d’Albin Michel, c’est un immense intérêt pour la spiritualité, qui reste pourtant médiatiquement invisible.» Ses livres ne figurent jamais sur la liste des best-sellers, mais son chiffre d’affaires progresse de 15-18% pour 2002. Sur les 500 000 exemplaires vendus annuellement, nombreux sont les «long-sellers», rarement signalés par la critique, qui finissent par atteindre, sur la durée, des tirages considérables. C’est le cas d’Annick de Souzenelle (5), psychothérapeute et orthodoxe. Ainsi que du moine dominicain Anselm Grün (6). Deux auteurs emblématiques de ce «nouveau style de spiritualité» qui n’hésite plus à se référer à la fois aux lectures hébraïques, aux Pères de l’Eglise, et aux conceptions jungiennes sur la psychologie des profondeurs…

C’est donc aujourd’hui au tour de la spiritualité chrétienne de se frotter aux courants psy. Il y a quarante ans, la contre-culture américaine opérait, sous l’invocation de Jung, une hybridation sauvage de la psychologie occidentale et des mystiques orientales. Et accouchait d’un vaste mouvement baptisé «Développement personnel». Le DP, comme on l’appelle, n’est pas une des innombrables modes qui pullulent sur le psychomarché américain, mais leur matrice commune. Il dérive du Mouvement du Potentiel humain, né au sein du prestigieux institut Esalen, en Californie. Son ambition, prométhéenne, consiste à offrir à la personne un développement total: actualisation complète du moi, dépassement des habitudes culturelles et communication élargie avec les autres et la nature. Pour Abraham Maslow, père de la psychologie humaniste, nous n’avons pas seulement besoin d’être aimés, reconnus, respectés – tous besoins de base dont le déficit provoque la névrose. Nous avons aussi un besoin psychique supérieur: le besoin de développement, qu’il appelle parfois «besoin d’accomplir sa destinée, d’être créatif» et auquel il n’hésite pas à assigner l’ambition métaphysique ultime: la réalisation de l’Etre. Il ne suffit plus de soigner sa névrose, il faut oser l’intensité nietzschéenne, l’accomplissement, la plénitude. Né dans les années hippies, cet enseignement est aujourd’hui furieusement tendance.

«C’est l’idéal capital vissé au cœur du psychisme actuel, constate le philosophe Michel Lacroix, auteur d’une passionnante étude (7) sur ce thème. La notion centrale du « potentiel » – cognitif, relationnel, mystique – à développer est un puissant moteur pour notre époque.»
D’où le sidérant succès des nombreuses techniques dérivées du DP: pensée positive, PNL, coaching, analyse transactionnelle, Gestalt-thérapie, relaxation… Monopolisant le mar-ché des formations d’entreprise, le DP s’étend au nouveau marché du mieux-être qui explose dans les salons: «Médecines douces», «Rentrez zen», «Vivre autrement». Il bouleverse le paysage éditorial, où les ventes d’ouvrages de psycho grand public ont augmenté de 45% en 2002! Il contribue au succès du mensuel «Psychologies» de Jean-Louis Servan-Schreiber, qui tire à plus de 200000 exemplaires. Y a-t-il une sagesse dans tout ça? «Certainement, répond Michel Lacroix. Et même de la plus haute eau spéculative. Mais à manier avec précaution: on est toujours au bord de la manipulation sectaire.»

Pour résumer, c’est le «Connais-toi toi-même» de Socrate, boosté par le «Deviens ce que tu es» de Nietzsche, tendant à la béatitude de Spinoza, dans la maîtrise de soi du samouraï. Où est le hic, docteur? «Si le but, c’est Prométhée, la surhumanité nietzschéenne, raisonne Michel Lacroix, il est à craindre qu’il n’y ait que peu d’élus.» Le rêve du Moi total promet autant de désenchantement que l’utopie collective. Quid de tous ceux qui ne réaliseront pas «l’homme illimité» en germe dans leur potentiel? S’ils survivent à leur vol d’Icare, ils pourront toujours cultiver leur jardin…

(1) «Exercices spirituels et philosophie antique» (Albin Michel).
(2) «Le Yoga» (Plon-Mame).
(3) A paraître chez Philippe Picquier.
(4) «Religions en dialogue» (Albin Michel).
(5) 120000 exemplaires pour son «Symbolisme du corps humain».
(6) «Chacun cherche son ange», «Petit Traité de spiritualité au quotidien», vendus à 30 000 exemplaires chacun.
(7) «Le Développement personnel» (Flammarion).

Voir enfin:

LA SOIF DE PHILO
Gilles Anquetil
Le Nouvel Observateur
13.05.99

Plus que jamais, notre société désenchantée est en quête de sens. Le succès phénoménal des essais d’un Comte-Sponville, d’un Ferry ou, auprès des ados, du «Monde de Sophie» de Jostein Gaarder en témoigne. Dénoncés par les puristes comme de «piètres penseurs

La philosophie, à qui l’on demande beaucoup, toujours trop, a pour vocation de différer ses réponses. On la presse de toutes parts d’intervenir dans l’actualité, de se colleter avec le présent, d’éclairer nos lanternes, de produire balises et repères, bref de penser en temps réel. Mais la philosophie est toujours en retard. En retrait, décalée par rapport aux multiples demandes sociales. Elle prend son temps et fait le lent et nécessaire détour par la réflexion ou par sa propre histoire pour ne pas donner l’illusion qu’elle va dire plus qu’elle ne sait. Malheureusement pour les quêteurs de sens, la patience du concept s’accorde mal avec l’urgence contemporaine, et les philosophes dignes de ce nom ont horreur des injonctions. C’est tout le quiproquo d’une époque qui veut passionnément philosopher en s’épargnant tout effort philosophique; qui veut en savoir plus en pensant moins. Il faut, bien sûr, prendre cette demande de philosophie au sérieux, sans oublier de rappeler qu’elle sera toujours frustrée – car si la philosophie apprend à penser, elle n’apprend que rarement à vivre. Et dire avec Roger-Pol Droit que «l’oubli des philosophies sur la scène publique serait un véritable drame. Nous ne savons peut-être pas ce que peut la philosophie. Mais nous connaissons à quoi son absence laisse le champ libre».

Le paysage philosophique français d’aujourd’hui est étrange. Entre l’essayisme démagogique de ceux qui réussissent l’exploit de transformer des livres de philosophie en succès de librairie et le repli frileux des professeurs dans leur niche universitaire, le fossé est béant. Il y a trente ans de cela, les maîtres penseurs ont pu être des intermédiaires féconds et inventifs entre la caste savante et le grand public désireux de se frotter à l’aventure philosophique. Il n’y a plus d’intercesseurs: seul Pierre Bourdieu, campant avec quelque morgue sur le terrain de la radicalité politique, jouant au fond les prolongations d’un combat intellectuel qui en trente ans a changé de nature et d’enjeu, donne l’illusion que la pensée est toujours pugnace. Bref, à une demande de philosophie permanente et confuse s’oppose une offre brouillonne et dispersée. Le malentendu est total. Et l’on peut craindre avec Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, que «l’attitude du public envers la philosophie ne continue à osciller entre l’attente déraisonnable et la désillusion complète».Ce ne sont pas, en effet, les fanfaronnades actuelles de petits maîtres fort prolixes ni les attitudes aristocratiques des experts universitaires qui vont apporter quelque sagesse aux modernes. L’époque réclame bruyamment son dû philosophique. Mais, comme l’écrivait déjà en 1953 un beau philosophe à l’ancienne, Maurice Merleau-Ponty, «on ne peut pas attendre d’un philosophe qu’il aille au-delà de ce qu’il voit lui-même, ni qu’il donne des préceptes dont il n’est pas sûr. L’impatience des âmes n’est pas ici un argument; on ne sert pas les âmes par l’à-peu-près et l’imposture».

La France est fière de son exception culturelle. Elle est l’un des rares pays au monde – avec, dans une certaine mesure, l’Italie et le Portugal – à proposer à ses enfants de philosopher à 18 ans. L’offre d’apprentissage au savoir philosophique est devenue massive. En 1950, il y avait 33000 bacheliers. Ils étaient 105000 en 1965. Ils sont aujourd’hui environ 450000. On comptait 328 profs de philo en 1910; ils sont 6000 aujourd’hui. Le fait que la France soit le seul pays à offrir en classes terminales un enseignement de philosophie à la fois national et obligatoire ne doit pas camoufler d’autres chiffres, moins glorieux: plus de 70% des copies de philo au baccalauréat ont moins de 10 sur 20; et 45%, 7 ou moins. Plus inquiétant encore: à l’écrit du concours d’agrégation, l’année dernière, la moyenne générale ne dépassait pas 5 sur 20. Seuls 6% des candidats ont eu plus de 12.Dans un livre à paraître (1), Luc Ferry et Alain Renaut, qui président le Conseil national des Programmes, s’alarment de ces piteux résultats et se demandent s’il ne serait pas temps de réformer un enseignement de la philosophie objectivement assez peu «performant».

Entre la classe de philo, qui affiche ses faiblesses, et les cafés du même nom – nouveau théâtre subjectiviste de l’opinion brute, où une proposition philosophique se résume le plus souvent à «Moi, à mon avis, personnellement, je pense que…» –, les occasions de philosopher à 18 ans ne se révèlent pas si fructueuses.Luc Ferry n’en baisse pas pour autant les bras; il défend avec ardeur l’initiation rigoureuse à la philo. «Il n’est tout simplement pas vrai qu’il soit possible, sur toute chose, de penser spontanément par soi-même. Faux également de prétendre qu’il n’y a rien à savoir en philosophie. Pour parvenir à l’autonomie intellectuelle, il faut réunir au moins deux conditions: l’esprit critique et une connaissance.» Ferry et Renaut plaident donc pour une réhabilitation de l’art de l’argumentation, au lycée et ailleurs, car «argumenter, ce n’est pas renoncer à penser par soi-même, mais tout au contraire chercher en soi des raisons qui vaillent aussi pour autrui. C’est relier la dimension de la réflexion personnelle avec celle de l’altérité».L’art d’argumenter, qui ne peut être confondu avec une sophistique manipulatrice, s’acquiert. C’est même la meilleure école de la démocratie. Or l’institution universitaire, jalousement repliée sur l’histoire de la philosophie et l’érudition vétilleuse, omet de se préoccuper de l’absence des philosophes sur la place et dans le débat publics. La disparition des grandes figures pensantes, de Foucault à Deleuze, de Jankélévitch à Lacan, a laissé la scène vide. Plus de repères, plus de points fixes, plus de pensées maîtresses pour orienter les idées communes. Alain Renaut le constate: «La philosophie universitaire prend de moins en moins en charge les demandes, venues de la société, qui étaient autrefois adressées aux philosophes.»

Cette coupure entre philosophie universitaire, majoritairement historienne, et vie intellectuelle n’est pas saine. Le discours savant qui hier encore, par la voix des maîtres penseurs, se branchait sur les passions politiques s’est autonomisé, bunkérisé, laissant le champ libre à des interventions philosophantes d’essayistes plus ou moins sérieux, opportunistes ou inspirés, dont les écrits tiennent lieu de nouvelles Tables de la Loi. L’intello médiatique fait profession d’ignorer les cercles savants. Et la secte universitaire diabolise le «philosophe» de plateau télé. Nous voilà bien avancés!Il n’est pourtant pas vain de le rappeler: philosophie et culture sont inséparables. Les concepts de Beau, de Juste, de Vrai ou de Bien ont une histoire, qu’il serait absurde d’ignorer. Les succès récents chez Folio Essais de «Notions de philosophie», sous la direction de Denis Kambouchner (plus de 25000 exemplaires), de «Qu’est-ce que la philosophie antique?», de Pierre Hadot (50000 exemplaires), ou de «l’Etonnement philosophique», de Jeanne Hersch (37000 exemplaires), prouvent que les lecteurs ne s’y trompent pas.

La morosité règne dans les amphis. Déconnectés de tout projet politique, prisonniers de cursus toujours plus spécialisés, les étudiants en philosophie poursuivent vaille que vaille leurs chères études. Mais l’enthousiasme n’est plus là. Frédéric et Nathalie, 20 ans, sont en licence à Paris-I. Lui, étudiant sérieux, avoue sans remords son désintérêt pour la vie philosophique d’aujourd’hui. «Ce n’est pas ma priorité, explique-t-il. Je fais une distinction entre mes études et ma vie. A l’université, j’acquiers une formation et fais l’apprentissage du travail critique. Pour l’heure, il m’est difficile d’évaluer les enjeux de la philosophie vivante. Entre étudiants, à la fac, on n’en parle jamais. Chacun se contente d’y travailler. C’est une expérience individuelle, pas collective. Nous n’appartenons pas à une génération philo. Les profs, qu’ils soient artistes ou académiques, nous sont nécessaires; mais les échanges avec eux sont très pauvres.» Nous sommes loin de l’arrogance conceptuelle des sixties. Nathalie, elle, n’hésite pas à parler de «pudeur vis-à-vis de la philosophie»: «C’est moins passionné qu’avant, dit-elle, c’est plus léger. On ne se prend pas la tête.»

Jean-Paul Dollé, agrégé de philosophie et auteur d’essais aussi débraillés que toniques, a toujours refusé de s’adresser exclusivement à ses pairs. «Ce qui m’intéresse dans la philosophie, dit-il, c’est son dehors. C’est pourquoi, au sein des écoles d’architecture, j’ai toujours voulu m’adresser aux non-philosophes. Chez les apprentis architectes, il n’y a aucune demande de philosophie. Mon boulot, c’est de proposer une offre. Je tente avec eux de problématiser leurs évidences professionnelles. Qu’est-ce qu’un lieu, un vide, un espace? Les architectes sont sensibles à la notion de projet ou de décision. Je les aide à prendre parti. J’insiste sur le fait que la pensée est un droit qu’il faut prendre et défendre avec détermination, mais qui ne peut se confondre avec celui de vitupérer ses propres opinions.» Jean-Paul Dollé a dirigé des ateliers de philosophie dans des établissements scolaires de banlieue. «Mon but n’était pas d’imposer le questionnement philosophique, mais d’en donner envie.»

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de mots de passe philosophiques, où l’éclatement et la parcellisation des savoirs rendent difficile le repérage de courants dominants et fédérateurs (le dernier intellectuel «dominant» n’est-il pas Bourdieu?), beaucoup, heureusement, ne renoncent pas aux plaisirs majuscules de la pensée vive. Mais le plaisir de la philo est devenu plus solitaire. La tribu pensante a explosé, ce qui a fragilisé l’édifice commun.L’effondrement économique des Presses universitaires de France – le premier pourvoyeur de publications philosophiques – n’est guère rassurant. Mais la détermination de petits éditeurs – Verdier, l’Eclat, Kimé, les Empêcheurs de penser en rond, Jérôme Millon – et la belle santé du Collège de Philosophie prouvent qu’aux bastions il faut préférer les sillons. François Jullien, spécialiste de la pensée chinoise et ancien président du Collège de Philosophie, veut croire à une nouvelle alliance de la compétence et du risque de la pensée. «La philosophie doit toujours être un terrain d’expérimentation. Ma devise est simple: ni amateurisme ni académisme.»La démocratisation de la réflexion, la «publicité de la raison» selon les termes de Kant, ne doit pas être l’occasion du retour d’une philosophie satisfaite, bien-pensante et dépourvue de style ou de finesse. Contre les «filousophes», comme les appelle Jean Maurel, qui s’achètent une vertu en attirant le public dans des gargotes où on ne lui sert que des poncifs, beaucoup rappellent après Jankélévitch que la noblesse de la philosophie, c’est de ne servir à rien. Mais ce rien est immense!

(1) «Philosopher à 18 ans», par Luc Ferry et Alain Renaut, à paraître chez Grasset le 18 mai.

Rayon nouveautés

«Le Sens de la philosophie», par Marcel Conche, Encre marine, 72 p., 60 F.
«L’Exercice différé de la philosophie», par Guy Lardreau, Verdier, 92 p., 75 F.
«Au fil de la philosophie», par Christian Godin, Editions du Temps, 192 p., 85 F.
«Martin Heidegger. Souvenirs etchroniques», par Frédéric de Towarnicki, Rivages, 196 p., 100 F.
«Vladimir Jankélévitch», par Jean-Jacques Lubrina, Editions Josette Lyon, 224 p., 70 F.
«Histoires de dinosaure. Faire dela philosophie, 1965-97», par PierreMacherey, PUF, 336 p., 149 F.
«Histoire de la philosophie», autrefoispubliée dans la Pléiade, désormais disponible en six volumes Folio Essais.
«Petit Cahier de philosophie»,par Jean-Baptiste Scherrer, Gallimard-Education, 102 p., 59 F.

Voir par ailleurs:

André Comte-Sponville : Les athées n’ont pas moins d’esprit que les autres
Dans un essai passionnant, L’Esprit de l’athéisme, le philosophe André Comte-Sponville tente d’inventer une spiritualité sans Dieu ni religion. Il lance un appel à la tolérance et à l’ouverture, et trace le chemin qui aidera les non-croyants à cultiver leur vie intérieure.
Isabelle Taubes
Psychologies

Juillet 2009

« Les athées doivent inventer une spiritualité en accord avec la laïcité. »
Le projet du philosophe André Comte-Sponville ne peut que sidérer tous ceux s’imaginant que la spiritualité n’est qu’un autre nom du religieux. Il réussit pourtant à nous montrer que tout possesseur d’un cerveau a forcément une vie spirituelle. Pas question pour lui de partir en croisade contre les religions, et encore moins de ridiculiser les croyants. S’il y a un combat à mener, nous dit-il, c’est pour la laïcité et pour la liberté de croyance et d’incroyance. Un appel à la tolérance et à l’ouverture qui fait franchement du bien à l’heure où les intégrismes tentent de nous noyer dans des bains de sang.
André Comte-Sponville a longtemps été maître de conférences à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne avant de se consacrer à l’écriture. Il est l’auteur notamment d’un Traité du désespoir et de la béatitude (PUF, Quadrige, 2002), d’un Petit Traité des grandes vertus (PUF, 1998) et d’un Dictionnaire philosophique (PUF, 2001). A 18 ans, il a perdu la foi et est devenu athée.

Psychologies : Pourquoi ce plaidoyer pour une spiritualité laïque ?

André Comte-Sponville : Essentiellement pour trois raisons. La première, la plus importante : cela faisait des années que j’avais envie de m’expliquer sur la spiritualité. Je suis athée, matérialiste, rationaliste. Mais ce n’est pas une raison pour renoncer à toute vie spirituelle. Ce n’est pas parce que je suis athée que je vais me « châtrer » l’âme ! Vous connaissez le mot de Flaubert : « Je suis mystique et je ne crois en rien. » Cela ne me paraît nullement contradictoire. Les athées n’ont pas moins d’esprit que les autres. Pourquoi s’intéresseraient-ils moins à la vie spirituelle ?

La deuxième raison, c’est le retour du religieux, y compris dans ses formes les plus dangereuses : intégrisme, obscurantisme, fanatisme… Il m’a paru urgent de les combattre ! Encore faut-il le faire sans tomber dans la même intolérance que les plus sectaires des croyants.

C’est ma troisième raison : montrer que l’on peut défendre les Lumières et la laïcité sans tomber dans la haine antireligieuse.

Etre athée, en quoi ça consiste ?
C’est croire que Dieu n’existe pas. C’est une croyance négative, mais c’est bien une croyance. C’est la différence avec l’agnosticisme. L’agnostique refuse de se prononcer ; il coche la case « Sans opinion » du grand sondage métaphysique. Telle n’est pas ma position ! Je ne suis ni neutre ni indifférent. Je n’ai pas de preuve – personne n’en a sur ces questions. Mais les arguments contre l’existence de Dieu me paraissent plus forts que les arguments en sa faveur.

Pourquoi, malgré la faiblesse des preuves, la croyance en Dieu subsiste-t-elle ?

La plupart des croyants, aujourd’hui, ont renoncé aux prétendues « preuves » de l’existence de Dieu. On aurait tort de le leur reprocher. A l’impossible, nul n’est tenu… Leur Dieu, comme celui de Pascal, est sensible au cœur plutôt qu’à la raison. Il relève de la foi plutôt que d’une démonstration. La religion n’en continue pas moins. Pourquoi la croyance en Dieu subsiste-t-elle, malgré l’absence de preuve de Son existence ?

D’abord parce qu’il n’y a pas de preuve non plus de Son inexistence. Ensuite parce que l’existence d’un Créateur semble expliquer celle, autrement plus mystérieuse, de l’univers – mais qu’est-ce qui explique le Créateur ? Enfin, et surtout, parce que cette croyance répond à un besoin : celui d’être rassuré, protégé, aimé, consolé… Un Père tout-puissant, plein d’amour et de miséricorde, cela fait comme un soutien, au moins fantasmatique, dans l’existence. Il est difficile d’y renoncer ! Et puis il y a la mort : la sienne, celle de ses proches…

Croire en Dieu, c’est aussi, presque toujours, croire en une vie après la mort. C’est un réconfort. L’athéisme, à certains égards, est plus difficile. Mais pourquoi la vérité serait-elle facile ? A nous de transformer cette difficulté en courage, en sérénité, en bonheur…

Quelle différence alors entre le Dieu biblique, les fées et les loups-garous ?
Trois mille ans de civilisation ! Et aussi quelques-uns des plus grands génies de toute l’histoire de l’humanité. C’est vrai notamment en philosophie. Saint Augustin, Descartes, Pascal, Leibniz, Kant, Kierkegaard, Bergson, Levinas, Ricœur et bien d’autres se sont reconnus dans le Dieu d’Abraham et de Jacob. Les fées et les loups-garous n’ont guère convaincu que des enfants ou des ignorants. Bref, je prends au sérieux la tradition judéo-chrétienne. Que l’on ne compte pas sur moi pour la mépriser ou la haïr !

C’est pourquoi vous vous définissez comme « athée fidèle » ?
Oui. Athée, parce que je ne crois en aucun Dieu. Fidèle, parce que je reste attaché aux valeurs véhiculées par cette tradition-là. La morale des Evangiles me convient. Et puis toute notre civilisation est judéo-chrétienne. Faudrait-il, parce que je suis athée, travailler à sa disparition ? Ce serait confondre l’athéisme avec la barbarie ou le nihilisme. Très peu pour moi !

J’ai plutôt envie de transmettre à mes enfants les valeurs morales que j’ai reçues, qui ont forgé notre histoire, notre société, notre façon de vivre et d’aimer… Ne pas croire en Dieu, ce n’est pas une raison pour renoncer à se battre pour la justice, pour la paix, pour l’amour, pour une certaine conception de la vie et de l’humanité.

En quoi le spirituel est-il différent du religieux ?
C’est comme le tout et la partie. La spiritualité, c’est la vie de l’esprit. La religion n’est qu’une de ses formes. Comme la seule spiritualité socialement observable, dans nos pays, fut pendant des siècles une religion – le christianisme –, on a fini par croire que « religion » et « spiritualité » étaient synonymes. Il n’en est rien.

Il suffit de prendre un peu de recul, aussi bien dans le temps – spécialement du côté des sagesses grecques – que dans l’espace – par exemple, du côté de l’Orient bouddhiste ou taoïste –, pour découvrir qu’il a existé et qu’il existe encore d’immenses spiritualités qui n’étaient ou ne sont en rien des religions, au sens occidental du terme, c’est-à-dire des croyances en Dieu.

Cette « spiritualité sans Dieu », en quoi consiste-t-elle ?
Il y a d’abord ce qui relève de la morale, de l’éthique, de ce que j’appelle la fidélité. Mais il y a aussi autre chose. La vie spirituelle, c’est la vie de l’esprit. Mais qu’est-ce qu’un esprit ? « Une chose qui pense », répondait Descartes. Peu importe que cette « chose » soit le cerveau, comme je le crois, ou une substance immatérielle, comme le voulait Descartes. Ce qui compte, c’est cette puissance en nous de penser, d’aimer, de vouloir.

Un cerveau, cela ne sert pas seulement à lire une carte routière ou à passer une commande sur Internet. Nous sommes des êtres finis ouverts sur l’infini ; des êtres éphémères ouverts sur l’éternité ; des êtres relatifs ouverts sur l’absolu. La spiritualité consiste à expérimenter cette ouverture, à l’exercer, à la vivre. C’est en quoi elle touche à la mystique, qui peut se caractériser par « un état modifié de conscience », comme disent nos psychologues. Autrement dit par un certain nombre d’expériences : expériences à la fois de mystère et d’évidence, de plénitude, de simplicité, d’unité, de silence, d’éternité, de sérénité, d’acceptation, de liberté…

Au fond, c’est ce que Freud, reprenant une expression de l’écrivain Romain Rolland, appelait « le sentiment océanique » : non la rencontre d’un Tout autre – Dieu –, mais la fusion dans le Tout même – la nature, le devenir, l’éternel présent. C’est ce que j’ai essayé de comprendre, en m’appuyant aussi bien sur des philosophes occidentaux – Epicure, Marc Aurèle, Spinoza, Nietzsche, Wittgenstein… – que sur des penseurs orientaux – Lao-Tseu, Nâgârjuna, Prajnânpad, Krishnamurti…

La philosophie n’a pas de frontières. La spiritualité non plus.

Vous nous invitez à nous affranchir de l’ego. D’où vous est venue cette réflexion ?
De l’expérience. Il y a plus intéressant à aimer que soi-même, plus intéressant à vivre que l’égoïsme ou le narcissisme. On ne va pas passer toute sa vie à tourner autour de son nombril, de son inconscient ou de son moi. La spiritualité que je propose n’a rien à voir avec l’introspection ou l’enfermement douillet dans la « vie intérieure ». C’est plutôt une ouverture : aux autres, au monde, à l’infini disponible.

Pourquoi dites-vous que l’espérance est une entrave à l’action ?
Elle ne l’entrave pas forcément, mais elle n’en tient pas lieu. Espérer, c’est désirer ce qui ne dépend pas de moi. Mieux vaut désirer ce qui en dépend, c’est-à-dire vouloir, donc agir. C’est l’esprit du stoïcisme. Espérer, c’est désirer ce qui n’est pas. Mieux vaut désirer ce qui est, c’est-à-dire aimer. C’est l’esprit du spinozisme, qui rejoint celui des Evangiles. Voilà : il ne s’agit pas de s’interdire d’espérer ; il s’agit d’apprendre à agir et à aimer.

Etes-vous sûr d’avoir réussi à devenir un authentique athée ?

Ce n’est pas vraiment mon problème ! Au demeurant, être athée, c’est facile : de nombreux imbéciles y arrivent fort bien. Le but, ce n’est pas d’être athée, c’est d’être libre, lucide, serein, et heureux si l’on peut. Au fond, c’est ce que l’on appelle la sagesse. Vous allez me demander si je suis devenu un sage authentique… Bien sûr que non ! Raison de plus pour continuer à philosopher ! J’ai progressé quelque peu, me semble-t-il, depuis mon adolescence. Mais la vie continue, donc la philosophie aussi.

Six bonnes raisons de croire
Dans l’ouvrage d’André Comte-Sponville, nous avons extrait six bonnes raisons de ne pas croire en Dieu, que nous avons opposés à six bonnes raisons de croire. A vous de choisir…

1. Croire en Dieu permet de penser que la vie n’est qu’une étape et qu’il existe, après la mort, un « autre chose », un « ailleurs » où retrouver tous ceux que l’on a aimés.

2. Qui, sinon Dieu, aurait mis l’idée de Dieu dans l’homme ? L’homme est le seul animal doté d’une spiritualité, et ce depuis les quelques millions d’années qui nous séparent de la nuit des cavernes.

3. Aucune création n’est sans créateur, rien dans l’univers n’existe sans raison. Croire que la vie relève du hasard, c’est comme jeter deux millions de lettres alphabétiques par terre et attendre qu’elles produisent un roman.

4. La perfection de ce monde. « L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger », disait Voltaire. Si tous les actes gratuits, les gestes d’amour, Descartes, Mozart et Michel-Ange, les destins extraordinaires comme les petites vies quotidiennes existent depuis des millions d’années, c’est que la beauté, le bien et le mal ont un sens. A nous de le trouver.

5. Pour appartenir à une communauté, ne pas se sentir seul.

6. Pourquoi avoir besoin d’une preuve pour croire ? La foi est un pari, c’est un acte d’amour fou, un anarchisme : l’ultime chose gratuite et qui ne sert à rien.

Six bonnes raisons de ne pas croire
1. La faiblesse des arguments avancés, et spécialement l’absence de preuve de l’existence de Dieu.

2. L’absence ou la faiblesse des expériences : si Dieu existait, cela devrait se voir ou sentir davantage !

3. Croire en Dieu, c’est expliquer ce que l’on ne comprend pas (le monde, la vie, la conscience) par quelque chose que l’on comprend encore moins (Dieu). Mais ce que l’on ne comprend pas, comment savoir si c’est un Dieu ou une chimère ?

4. L’existence du mal, ou plutôt son excès, sa surabondance : il y a trop d’horreurs dans le monde pour croire qu’il a été créé par un Dieu tout-puissant et infiniment bon.

5. La médiocrité de l’espèce humaine : comment, devant une telle petitesse des créatures, croire à l’infinie perfection d’un Créateur ?

6. Dieu correspond tellement bien à nos désirs (d’être protégés, d’être aimés, de ne pas mourir…) qu’il y a tout lieu de penser qu’il a été inventé pour cela : c’est ce qui fait de la religion, comme Freud l’avait vu, une illusion.

A lire
Peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ? Quelle spiritualité pour les athées ? Telles sont les trois grandes questions qui sous-tendent ce livre. Le propos est sérieux,
mais ici, nulle pesanteur. Le style de l’auteur, concis et enlevé, rend la lecture plus qu’agréable. Osons le dire, cet essai philosophique se lit comme un roman.

L’Esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu d’André Comte-Sponville (Albin Michel, à paraître le 4 octobre, 200 p., 16 €).


Attentat de Times Square: C’est la faute aux banques, imbécile! (Shahzad: The foreclosure made me do it)

9 mai, 2010
Foreclosures
On peut confirmer que sa maison a été saisie ces dernières années. Je veux dire par là qu’on peut imaginer que cela a apporté beaucoup de pression et beaucoup de chagrin à cette famille. CNN
C’est un rappel de l’énorme quantité de misère, inquiétude et dépression que produisent les saisies immobilières, pouvant faire basculer leurs victimes dans toutes sortes de comportements dangereux qui ne font pas la une des journaux mais ruinent des vies. Et malgré tout ce que nous avons fait pour sauver le secteur financier, nous sommes loin d’avoir fait assez pour aider les propriétaires en difficulté. Ezra Klein
De plus en plus nombreux sont ceux qui « se tirent » – walk away, dit-on ici. Bien que solvables, ils cessent, en toute légalité, de rembourser leur emprunt. Que la banque se débrouille! Le prêteur récupère la maison et les « propriétaires », eux, sont libérés de leur dette. Le Monde
Selon une étude récente, ce sont souvent les emprunteurs les plus solvables et non les plus endettés qui abandonnent brusquement et intentionnellement leurs hypothèques. The LA Times
L’Histoire est truffée de récits d’hommes qui se sont tournés vers la violence pour cause de mauvais placements immobiliers. The WSJ

Après la poste, l’école, le bureau, la route, l’air, le vélo, le caddy, l’ordinateur, les anabolisants, les emballages, le syndrome d’extrême stress,… la saisie immobilière?

L’imagination de nos belles âmes est décidément sans bornes!

Alors que, pour la troisième fois en moins de six mois, les Etats-Unis viennent d’être confrontés à un attentat ou tentative d’attentat islamiste sur leur sol …

La dernière victime en date de jihadite subite ne serait en fait, si l’on en croit le blogueur-vedette du Washington post Ezra Klein, que celle de la crise immobilière

Et d’ailleurs, comme le rappelle le WSJ qui accordait récemment son absolution aux « walkaways  » (ces millions d’Américains menacés de saisie immobilière – généralement les plus privilégiés – qui choisissent de « laisser leur maison et leur dette aux banquiers »), la liste est longue, de Brutus à Hitler, des terribles conséquences de la plus impitoyable des victimisations …

Shahzad’s Lesson: Foreclosed Is Forearmed
History is littered with tales of men who turned to violence because of bad real-estate investments.
Joe Queenan
The WSJ
May 8, 2010

The news that Faisal Shahzad, the alleged Times Square bomber, is in the midst of foreclosure proceedings on his Connecticut home has brought a much-needed sense of perspective to the incident. Ruminating about the circumstances that drove Shahzad around the bend, CNN’s Jim Acosta said that the possibility of losing one’s house most assuredly « brought a lot of pressure and a lot of heartache on that family. »

Even more insightful was Ezra Klein of the Washington Post, remarking: « It’s a reminder that foreclosures generate an enormous amount of misery and anxiety and depression that can tip people into all sorts of dangerous behaviors that don’t make headlines but do ruin lives. And for all that we’ve done to save the financial sector, we’ve not done nearly enough to help struggling homeowners. »

No, we haven’t. And since an awful lot of people of all nationalities are in foreclosure at this very moment, the authorities are going to need all the help they can get in monitoring this situation. If you know of anyone in your neighborhood that has fallen behind in his mortgage payments, immediately contact the police.

As CNN’s and the Post’s astute analyses make clear, homeowners are only one missed payment away from becoming depraved terrorists. This is yet another case where unscrupulous mortgage brokers, heartless banks and conscienceless real-estate agents have brought this society to its knees.

The Shahzad incident has spawned a great deal of soul-searching among the media about the connection between personal humiliation and violence. Hitler, it is widely known, was so devastated by his failure to win acceptance to art school that he drifted into fascism and ultimately mass murder. Stalin, with his peasant roots and comically rustic accent, never really felt part of the Soviet in-crowd, which may have accounted for his otherwise puzzling decision to butcher 50 million of his countrymen. Napoleon, a short foreigner from Franco-Podunk was saddled with a coarse Corsican accent, strange hair and very poor orthographic skills. Many psychologists believed that he waged his lifelong war against the English merely to avenge a youthful slight, when the Brits turned him down for a position in the Royal Navy upon his graduation from military school.

Rancor against such humiliation can run deep, and mistreatment at the hands of the high and the mighty is not soon forgotten. As the great English poet W.H. Auden once put it:

I and the public know

What all schoolchildren learn.

Those to whom evil is done

Do evil in return.

Obviously, the inept Shahzad’s crime pales in comparison with those of the totalitarian fiends of the 20th century. Yet it doesn’t take a whole lot to unleash the evil that forever lies slumbering in the deepest recesses of the human heart. And in an astonishing number of cases, a real-estate deal that went south is the cause of all the trouble.

On this point, the historical record is clear. Che Guevara and Fidel Castro, roommates in medical school, only became bloodthirsty revolutionaries after the title-search company handling their lease-purchase of a Mexico City duplex ran off with their deposit, taking their life’s savings.

Lee Harvey Oswald’s decision to assassinate John F. Kennedy was almost certainly triggered by a $30,000 beating he took on the sale of his suburban Dallas condo.

Augusto Pinochet, who presided over Chile from 1974 until 1990, decided to depose his rival Salvador Allende after a Santiago-based Real Estate Investment Trust went belly-up. Recalls a retired junta member: « Augusto was a klutz when it came to real estate. When that REIT blew up, he just went ballistic. »

The library of Alexandria, with a collection that included scores of irreplaceable Aeschylus manuscripts, was burned to the ground in A.D. 642 by eight silent partners in a downtown Luxor redevelopment project that imploded.

The sack of Rome, in A.D. 476, was ordered by a barbarian named Odoacer, who had squandered the inheritance left him by his grandfather Attila on a Helvetian buy-leaseback garrison conversion deal brokered by a cabal of shady Brigantes.

And the assassination of Julius Caesar was almost certainly triggered by Brutus’s getting scammed on a Transalpine Gaul timeshare deal by Marc Antony. As Cicero said at the time: « This is a reminder that foreclosures generate an enormous amount of misery and anxiety and depression that can tip people into all sorts of dangerous behaviors that don’t make headlines but do ruin lives. The evil that men do dies with them. The crummy real-estate deals live on for centuries. »

Mr. Queenan, a satirist, is the author, most recently, of the memoir « Closing Time » (Viking, 2009). His parents lost their home during the 1958 recession.

Voir aussi:

Ezra Klein: The Foreclosure Made Him Do It
Jennifer Rubin
Commentary
05.05.2010

Ezra Klein is one of the lefty horde of bloggers the Washington Post has taken on board in an effort to remain relevant. Or get eyeballs on the Internet. Or something. Anyway, he writes mostly on domestic policy. I think that’s a good idea, if his latest offering is any indication.

It is, in a few short graphs, the perfect distillation of the left’s cockeyed take on terrorism, the nature of man, and evil. (I will assume Klein is not a clever comic out to skewer his ilk.) He writes: “The arrested subject of last weekend’s Times Square bomb plot is a homeowner in the midst of foreclosure.” Citing an MSNBC story, he notes that Faisal Shahzad bought a house in 2004 and was foreclosed.” (He leaves out the part that the home was abandoned “months ago.” More on why he actually stopped paying his mortgage later.) And what conclusion does Klein reach?

This guy is like string theory for the media: He brings together the seemingly incompatible stories that drove the past decade. That said, you of course don’t want to speculate on why someone “really” did something. The hearts of men are opaque, and motives are complex. But it’s a reminder that foreclosures generate an enormous amount of misery and anxiety and depression that can tip people into all sorts of dangerous behaviors that don’t make headlines but do ruin lives. And for all that we’ve done to save the financial sector, we’ve not done nearly enough to help struggling homeowners.

Thunk. Where to begin — how about the explanation for why he quit his job, stopped paying his mortgage, and started buying propane tanks, wires, and such? He stopped living a normal life — and paying his mortgage — to become a terrorist and train in Pakistan. Oh, yes. That. (His own paper has a fairly good account of the sequence of events, as does the Wall Street Journal, which notes that he hated President George W. Bush. I await his column excoriating Keith Olbermann for fomenting violence.)

But the disinclination to accept the obvious — as we saw in the Fort Hood shooting — is strong. “The hearts of men are opaque, and motives are complex,” Klein waxes lyrical. Do we really think a man who travels to Pakistan to get bomb training has an opaque heart? Really, maybe he was upset about global warming. Animal rights?

And the defense lawyer should take note. Klein presents the closing summation for the jury: “It’s a reminder that foreclosures generate an enormous amount of misery and anxiety and depression that can tip people into all sorts of dangerous behaviors that don’t make headlines but do ruin lives.” (Who knew that all those risky Fannie and Freddie loans to uncreditworthy buyers were breeding terrorists?)

This is the mentality that cheers ideas like closing Guantanamo, eschewing enhanced interrogation (if they had captured the suspect and the location of the bomb had been unknown, would the administration have stuck to the Army Field Manual?), Mirandizing terrorists, and tying ourselves in knots to avoid identifying the enemy as Islamic fundamentalists out to butcher Americans. Nothing opaque about that.

Voir également:

Denying Jihad — Again
Robert Spencer
FrontPage Magazine
May 5, 2010

We know now that the car bomb in Times Square was an attempted Islamic jihad attack. But the mainstream media, following its usual pattern, is once again denying, minimizing, or obfuscating this fact.

Writing in The Nation on Monday, Robert Dreyfuss epitomized the mainstream media’s hope that the car bomber would turn out to be a right-wing extremist: “It may be that the Pakistan-based Taliban, the Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP), has quietly established a Connecticut franchise while we weren’t looking. That’s possible. But it seems far more likely to me that the perpetrator of the bungled Times Square bomb plot was either a lone wolf or a member of some squirrely branch of the Tea Party, anti-government far right. Which actually exists in Connecticut, where, it seems, the car’s licence plates were stolen.”

In reality, according to Pakistani authorities, Faisal Shahzad, the would-be car bomber, attended a jihad training camp in that country. He spent five months in Pakistan recently, including some time in Peshawar, a center of Al-Qaeda and Taliban activity. A Pakistani Taliban group claimed responsibility for the attack — a claim that American authorities immediately dismissed, but which gained a new claim to serious consideration when Shahzad’s Pakistani connections were revealed.

Shahzad parked his explosives-laden SUV outside the offices of Viacom, the parent company of Comedy Central, which presents South Park, the cartoon whose creators were just threatened with death by Islamic supremacists in New York for daring to lampoon Muhammad. The Muslim group that issued the threat, Revolution Muslim, was proselytizing in Times Square just hours before Shahzad’s car bomb was discovered.

Yet for all this, virtually no media reports are saying anything about Shahzad being a Muslim. Such a reference, however, would hardly be gratuitous: Islamic jihad theology and the death penalty enshrined in Islamic law for anyone who insults Allah or Muhammad are the most likely keys to Shahzad’s motivation. But the politically correct, multiculturalist imperative demands that Islam and Muslims, being (at least in this addled view) non-white and non-Western, must always be portrayed as victims, no matter how imaginative the lengths to which analysts must go in order to find something, anything, to blame for the carnage other than Islam’s doctrines of hatred of and violence against unbelievers.

Ezra Klein in the Washington Post led the way in the imaginative department. Observing that Shahzad defaulted on the mortgage on his home in Connecticut and that the property is now in foreclosure, Klein discovered a hitherto-unnoticed motivation for violent jihad: “foreclosures generate an enormous amount of misery and anxiety and depression that can tip people into all sorts of dangerous behaviors that don’t make headlines but do ruin lives. And for all that we’ve done to save the financial sector, we’ve not done nearly enough to help struggling homeowners.” Help struggling homeowners, or they’ll try to set off car bombs in Times Square!

MSNBC’s Contessa Brewer, meanwhile, may not have had to face the heartbreak of foreclosure, but she had her own reason to feel “an enormous amount of misery and anxiety and depression”: what got Brewer down was that Shahzad turned out to be a Muslim. “There was a part of me,” lamented Brewer once the perpetrator was identified, “that was hoping this was not going to be anybody with ties to any kind of Islamic country.”

Brewer explained that she hoped that Shahzad’s action would not give rise to a resurgence of what she called “outdated bigotry” – voicing the common mainstream media preoccupation with a “backlash” against innocent Muslims. This preoccupation manifests itself in a flood of articles about Muslims fears of this “backlash” every time there is an attempted or successful jihad terror attack in America or Europe; the only thing that never appears is the backlash itself, which remains more a figment of the Leftist media’s imagination than an actual threat against innocent Muslims.

Nonetheless, New York Mayor Michael Bloomberg was likewise preoccupied with this phantom threat of a backlash, warning New Yorkers several times that any action against Muslims or Pakistanis. Bloomberg ought to be ashamed of himself. He should have been making statements about protecting Americans of all creeds, and calling the Muslim community in America to account for its tolerance of jihadists. There has never been a backlash against innocent Muslims in the U.S. It is a fiction that we only hear about when a Muslim plots mass murder of Americans. And then we hear about it endlessly, as if Muslims were the victims rather than the perpetrators.

Faisal Shahzad and his car bomb is yet another indication of the tenacity and persistence of the jihad against the United States – and of the continuing and even hardening resistance of American officials to the elementary step of even admitting that that jihad is being waged.

Voir aussi:

Pourquoi voudrait-on faire sauter « Times Square »?
Daniel Pipes
National Review
5 mai 2010Version originale anglaise: Why Would Anyone Want to Blow Up Times Square?
Adaptation française: Anne-Marie Delcambre de Champvert

Quand l’information nous parvient que des musulmans se livrent à la violence, la triade de politiciens, policiers et médias suppose toujours que l’auteur souffre d’une faiblesse mentale ou affective (pour une liste rapide d’exemples, voir mon article « Djihad soudain ou « syndrome d’extrême stress » à Fort Hood ? »)

Au lieu de cela, je soutiens qu’ils devraient commencer par une présomption d’intention djihadiste. Autrement dit on devrait parler de passion idéologique, et non pas la folie. Répandre l’islam et appliquer la loi islamique sont les objectifs. Bien sûr, certains musulmans fous existent et ils s’engagent dans la violence mais ils constituent un pourcentage microscopique des 15.247 incidents terroristes musulmans depuis le 11 septembre, comptés par http://www.thereligionofpeace.com

La tentative avortée de faire exploser le véhicule à Times Square de New York a provoqué des spéculations sur les soi-disant motifs des kamikazes avant même que l’identité de Faisal Shahzad, un immigrant en provenance du Pakistan, ait été rendue publique. Robert Dreyfus de The Nation a écarté la possibilité d’un djihadiste du Pakistan relié aux Talibans. « Il semble beaucoup plus probable pour moi qu’il soit un solitaire dérangé ou un membre d’une branche bizarre ou un membre d’ extrême-droite anti-gouvernement.

Puis, quelques heures après que Shahzad a été arrêté, les autorités se précipitèrent pour assurer au public que son action n’avait rien à voir avec l’islam. Citations du 4 mai.

La classe dirigeante est d’accord – l’islam n’a joué aucun rôle dans la tentative de terrorisme de Faisal Shahzad

* Mike Bloomberg , le maire de New York : la bombe pourrait avoir été placée « par quelqu’un ayant un programme politique qui n’aime pas le projet de loi sur les soins de santé ou quelque chose comme cela. Cela pourrait être n’importe quoi.
* Mahkdoom Qureshi , ministre des Affaires étrangères du Pakistan « C’est une réaction [pour les activités militaires au Pakistan.]. Il s’agit de représailles. Et vous pouvez vous attendre à ce que (cela continue]. Ne soyons pas naïfs. Ils ne vont pas s’asseoir sans rien faire et vous souhaiter la bienvenue pour que vous les éliminiez. Ils vont se battre.
* Nadeem Haidar Kiani, porte-parole de l’ambassade du Pakistan à Washington : il est trop tôt pour dire exactement ce qui a motivé l’attentat, mais les premières indications donnent à penser qu’il s’agit d’ « un individu agité »
* Cable News Network « On peut confirmer que sa maison a été saisie ces dernières années. Je veux dire par là qu’on peut imaginer que cela a apporté beaucoup de pression et beaucoup de chagrin à cette famille. »
* CBS News : « Il n’est pas clair s’il y a d’autres suspects en liberté OU quel motif ce pourrait être.
* Washington Post : sous le titre « la crise économique se réunit au terrorisme », Ezra Klein note que la maison de Shahzad était forclose et il commente : « ce gars-là joue sur plusieurs cordes pour les médias : il est au centre d’histoires apparemment incompatibles. Cela dit, bien sûr vous ne voulez pas spéculer sur les raisons pour lesquelles quelqu’un « réellement » fait quelque chose. Le cœur des hommes est obscur et les motivations sont complexes.

Et voici une collection de journaux du jour

* Law enforcement (tel que rapporté par NY1) : « Les enquêteurs disent qu’ils n’ont toujours pas de motif pour les actions de Shahzad » (5 mai 2010) .
* Kifyat Ali, un parent de Shahzad : « Nous sommes choqués. Il n’avait aucun lien avec un parti politique ou groupe djihadiste » ( 5 mai 2010)
* Associated Press titrait : le suspect de la voiture piégée coopère, mais le mystère du motif reste entier (5 mai 2010)
* Associated Press Story : « Les fonctionnaires fédéraux ne parlent pas d’un motif à l’arrestation d’un citoyen naturalisé américain accusé d’avoir tenté de faire exploser une bombe à New York à Times Square (5 mai 2010)
* New York Post « exclusive » : Shahzad « dit qu’il fut poussé au mal par la flopée de décès parmi les leaders du groupe terroriste, ont révélé les sources de la Police, hier. Selon certaines sources, il avait été témoin de l’attaque tout au long des huit mois passés au Pakistan, commençant l’été dernier (5 mai 2010)
* USA Today titre « le motif de la bombe de la voiture à NYC demeure un mystère.
* The Guardian, la manchette, « La bombe de Times Square : les Pakistanais perplexes sur les motifs du poseur de bombes.

Commentaires

(1) Certaines de ces interprétations disent que les motifs sont mystérieux. Certaines d’entre elles spéculent sur une chose ou sur une autre- mais tous assidûment évitent de voir l’éléphant dans la pièce.

(2) Vous ne pouvez pas gagner une guerre, si vous n’avez pas le courage de nommer l’ennemi.

(3) Nommer l’ennemi, c’est changer certains des aspects les plus agréables de la vie occidentale, et c’est si difficile à faire.

(4) Je pense que nommer l’ennemi aura lieu seulement après un cataclysme qui en terminera avec notre patience en n’y allant pas par quatre chemins ( en ne mâchant plus les mots).

Mise à jour du 5 mai 2010 : comme on pouvait s’y attendre, la nouvelle vient du Pakistan que Shahzad a des liens avec le terrorisme islamiste, comme c’est rapporté par Alex Rodriguez dans le Los Angeles Times « Un lien émerge entre la bombe du Times Square et un groupe militant pakistanais.

Un des hommes arrêtés au Pakistan est en rapport avec l’attentat à la bombe manqué au Times Square de New York ; c’est un membre de Jaish-e-Muhammade un groupe militant pakistanais allié à Al-Qaeda, (sources de renseignement à Karachi ). La révélation note que c’est la première fois qu’un groupe militant pakistanais spécifique a été associé avec le cas de Faisal Shahzad un américano-pakistanais de 30 ans suspect dans l’attentat manqué. Mais cela ne signifie pas nécessairement que l’organisation ait fomenté le complot et orienté les actions de Shahzad.

Voir enfin:

REPORTAGE
Aux Etats-Unis, les « walk away » laissent leur maison… et leur dette aux banquiers
Sylvain Cypel avec Isabelle Rey-Lefebvre
Le Monde
09.02.10

Des emprunteurs solvables cessent de rembourser leur prêt immobilier en toute légalité. Onze millions de ménages ont un bien dont la valeur est inférieure au montant emprunté

Fairfield, à 65 kilomètres de San Francisco (Californie), est l’un de ces lieux où les cadres californiens sont, depuis 2004, venus chercher qualité de vie et immobilier abordable. Dans cette ville nouvelle, ils se sont fait construire de belles maisons avec piscine, jardin et un garage pour trois véhicules. Beaucoup ont choisi de quitter leur appartement en ville pour acheter une de ces villas. Et pour financer ce rêve à 800 000 dollars (près de 600 000 euros), sûrs de faire, grâce à la hausse des prix de l’immobilier, une bonne affaire, ils ont emprunté sur 30 ans.

Aujourd’hui, ces quartiers sont un désastre urbain, un désert. Les propriétaires insolvables ont déjà vu leur villa saisie ou sont menacés d’expropriation et les commerçants partent les uns après les autres. Pour les rares habitants qui restent, la situation est inextricable : leur villa ne vaut plus que 40 % ou 50 % du prix payé, ils n’ont pas commencé à rembourser le capital et n’entrevoient aucune perspective de revalorisation de leur bien. De plus en plus nombreux sont ceux qui « se tirent » – walk away, dit-on ici. Bien que solvables, ils cessent, en toute légalité, de rembourser leur emprunt. Que la banque se débrouille ! Le prêteur récupère la maison et les « propriétaires », eux, sont libérés de leur dette.

Des Fairfield, il y en a partout aux Etats-Unis. Au total, 11 millions de ménages, soit 23 % des emprunteurs immobiliers, sont actuellement under water (sous la ligne de flottaison), c’est-à-dire disposant d’un appartement dont la valeur est inférieure au montant emprunté. Cette proportion va jusqu’à 65 % en Californie, en Floride, au Nevada, en Arizona, dans le Michigan ou en Géorgie. Selon la société d’études immobilière First American CoreLogic, 2,2 millions de ménages ont vu la valeur de leur patrimoine chuter de plus de 50 % depuis l’achat.

En Californie, la pratique du short sale, c’est-à-dire la vente à perte, se répand : elle permet à un propriétaire de se libérer de sa dette en vendant à prix bradé, après accord de la banque. « A Los Angeles, 21 % des biens à vendre sont issus de saisies et 34 % sont en short sale, car les établissements bancaires ont compris l’intérêt de cette solution par rapport à la saisie », témoigne Alain Silverston, un agent immobilier français installé en Californie.

Il cite l’exemple des Donavan. Ils ont acquis, en 2008, une villa pour 590 000 dollars et la revendent 429 000 dollars, en partant vivre à quelques kilomètres de là, dans un logement loué 2 000 dollars, soit moins que les 3 800 dollars de leurs anciennes mensualités de remboursement. Une économie bienvenue car leurs revenus ont chuté, Mme Donovan ne travaillant plus qu’à mi-temps dans l’immobilier, son époux ne percevant plus les bonus et primes d’antan.

A peine le phénomène de walk away était-il apparu qu’Henry Paulson, le secrétaire au Trésor sous George Bush, traitait ses adeptes de « spéculateurs ». Président de l’Association des banquiers du crédit immobilier (Mortgage Bankers Association), John Courson leur a, lui, récemment lancé un appel : « Pensez au mauvais exemple que vous donnez à votre famille, à vos enfants et vos amis. » Et même Barack Obama leur a demandé de se montrer « responsables ».

Les Donavan trouvent-ils leur évasion immorale ? La question les amuse : ils sont bien contents d’avoir feinté leur banquier. La proportion des emprunteurs qui cessent volontairement de payer leur crédit atteindrait 3 %, mais une étude LA Times-Real Estate Economy Watch de décembre 2009 révèle que 10 % des sondés sont tentés par cette option. Et l’argument du comportement antisocial ou immoral ne tient pas, surtout venant des banquiers, puisqu’eux-mêmes s’adonnent à cette pratique lorsqu’ils y trouvent leur intérêt !

Dans le New York Times du 10 janvier, Roger Lowenstein, propriétaire du fonds d’investissement éthique Sequoia, donnait l’exemple de la banque d’affaires Morgan Stanley qui avait acquis cinq immeubles de bureaux de haut standing à San Francisco lorsque le marché était au plus haut, et qui a cessé de les payer depuis l’effondrement immobilier. « Personne, à Wall Street, ne l’accuse d’immoralité », note-t-il. Le promoteur Tishman Speyer et le fonds BlackRock ont annoncé, fin janvier, ne pas pouvoir payer les 16 millions de dollars d’intérêts d’un prêt contracté, en 2006, pour acquérir 11 232 appartements à Manhattan, pour 5,4 milliards de dollars, et qui n’en valent plus, désormais, que 1,8…

Si la stratégie du walk away se répand, elle ne peut qu’amplifier la chute des prix et le nombre de propriétaires under water. Selon la Mortgage Bankers Association, 4,38 % des emprunteurs américains étaient, au troisième trimestre 2009, en procédure de saisie et 9,9 % avaient des retards de paiement, soit un total de 15 % d’emprunteurs en difficultés.


Idiots utiles: Cherchez le juif! (You’ll find the Jews behind every conflict on Earth)

8 mai, 2010
Leopold Weiss (Islam's useful idiot)
Il n’existe aucune guerre dans n’importe quelle partie du monde dont ils ne soient les instigateurs. Charte du Hamas (1988)
Vous trouverez les juifs derrière chaque conflit de la Terre. Ibrahim Mudayris (télévision palestinienne, 2010)
En 2004, les juifs américains ont voté démocrate (Kerry) à 76 pour cent, et qu’une grande partie des juifs américains qui enseignent à l’université et oeuvrent dans les media sont, à l’unisson de leurs corporations, des gens de gauche. Ils partagent les préjugés de leur caste et sont souvent hostiles à Israël et au sionisme ; il faut ainsi conclure que (…) les Juifs américains, censément principaux soutiens du Lobby juif américain, sont caractérisés par leur opposition à la politique israélienne (celle des « Likoudniks ». (…) La communauté juive américaine s’oppose largement à George Bush, mais la politique de ce dernier est le fruit d’une conspiration juive… Allez y comprendre quelque chose! Laurent Murawiec
Un groupe d’intellectuels et de personnalités se réclamant avec ostentation de leur appartenance juive pour gage de leur objectivité a pris l’initiative sélective d’un « Appel à la raison » auquel il entend assurer la plus large diffusion possible. En réalité, cet appel va à l’encontre de ses buts affichés : la démocratie, la moralité, la solidarité de la Diaspora, le souci du destin d’Israël. (…) Alors que ces mêmes signataires font peser la responsabilité de l’impasse sur le seul Israël, toutes les enquêtes objectives montrent et démontrent que ni l’Autorité ni la société palestiniennes ne sont véritablement intéressées par une paix juste (…). La création d’un État palestinien sans la confirmation de la volonté de paix du monde arabe sans exception exposerait le territoire exigu d’Israël à une faiblesse stratégique fatale. Contre-pétition à JCall

Cherchez le juif!

Fascination pour la « pureté » islamique, nombreux voyages en orient, conversion àl’islam, traduction du Coran et nombreux ouvrages hagiographiques sur l’Islam, proche des roi Saoud et futur roi Fayçal, collaboration à la formation du Pakistan, premier ambassadeur pakistanais à l’ONU, critique du mouvement sioniste …

En ces temps de dhimmisation galopante …

A l’heure où l’universitaire juif américain qui nous avait révélé les influences occultes du lobby pro-israélien aux Etats-Unis en est à présent à classer ses compatriotes en « Juifs justes » et « nouveaux Afrikaners » …

Pendant que ses collègues européens, un autrefois plus prudent Alain Finkielkraut compris, se laissent embarquer dans un prétendu « appel à la raison » téléguidé par une des officines du financier d’Obama George Soros et ne désignant à la dénonciation publique (surprise!) que le seul Etat d’Israël …

Et où, pendant que les signes se multiplient du réarmement du Hezbollah comme du Hamas, on découvre (nouvelle surprise!) à nouveau un musulman et un Pakistanais à l’origine de la dernière tentative d’attaque terroriste à New York …

Retour, histoire d’illustrer l’accusation séculaire du juif comploteur et pousse au crime planétaire et de mesurer le chemin parcouru, sur l’un des grands dhimmis du siècle dernier, l’idiot utile Leopold Weiss.

Qui, sous le nom de Muhammad Assad, poussa la dhimmitude jusqu’à la conversion à l’islam et, avant de le regretter à la fin de sa vie, à la création du premier Etat islamique du monde contemporain, le « Pays des purs » (un certain Pakistan) dont il deviendra même le représentant aux Nations unies …

Converti
Leopold Weiss, alias Muhammad Assad
Henry Rousso
L’Express
le 04/07/2005

Leopold Weiss est né en 1900 à Lemberg (aujourd’hui Lviv), en Galicie, dans l’Empire austro-hongrois. Muhammad Assad est mort en Espagne en 1992 et est enterré au cimetière musulman de Grenade. Le premier est presque inconnu; le second a été un intellectuel islamique renommé, associé à la création du Pakistan. Il s’agit pourtant du même homme, dont le parcours, extraordinaire, traverse le XXe siècle de toutes les tragédies.

Issu d’une famille juive traditionnelle, ce personnage symbolise le déracinement volontaire. Il est un «passeur de frontières culturelles», écrit Florence Heymann, historienne du judaïsme est-européen, qui lui consacre une biographie captivante. Elle y retrace la généalogie d’une double rupture. Celle qui conduit un jeune homme avide de voyages et d’écriture à rompre avec le judaïsme orthodoxe pour s’insérer dans le monde germanophone séculier, à Vienne, puis à Berlin, où il sera un temps l’assistant du cinéaste Friedrich Wilhelm Murnau. Celle, plus rare, qui amène, à la fin des années 1920, l’écrivain et journaliste qu’il est devenu à rompre avec l’Occident pour se convertir à l’islam et consacrer une partie de sa vie à étudier, traduire et diffuser le Coran.

Florence Heymann nous décrit ainsi la fascination d’une partie des juifs de langue allemande pour le Proche-Orient, et singulièrement la Palestine d’après la déclaration Balfour (1917), cet Orient vers lequel l’antisémitisme grandissant les rejette de manière fantasmatique. Mais, contrairement à une idée reçue, tous les intellectuels juifs n’adhèrent pas au projet sioniste originel de Herzl. Beaucoup développent une connaissance approfondie du monde arabe et de la religion musulmane, et prônent – déjà – la cohabitation entre juifs et Arabes en Terre sainte. Leopold Weiss, lui, ira plus loin. Après un long voyage en Palestine, dont le récit est publié en 1923, il décide, trois ans plus tard, de franchir le pas de la conversion, attiré par la pureté spirituelle qu’il croit déceler dans l’islam et par sa capacité à créer un fort sentiment communautaire, loin du matérialisme et de l’individualisme européens.

Par la suite, après avoir été interné avec sa femme et son fils comme ressortissants autrichiens ennemis dans un camp britannique, et alors que sa famille a été décimée par la Shoah, il rejoint le petit groupe d’intellectuels et d’idéologues qui, avec Muhammad Ali Jinnah, vont participer, en 1947, à la création du Pakistan, premier Etat islamique du monde contemporain. Il en sera même le représentant aux Nations unies, avant de s’en éloigner vers la fin de sa vie, pour retrouver sa culture européenne d’origine. A l’heure où l’on disserte sur le «choc des civilisations», que l’on réduit à une apocalypse programmée, cet ouvrage nous emmène aux frontières culturelles desdites civilisations, là où les passages de l’une à l’autre sont encore possibles.

A noter la réédition du journal de voyage de 1924 de Leopold Weiss, Un Proche-Orient sans romantisme, traduit et annoté par Florence Heymann. CNRS Editions, 160 p., 19 euros.

Voir aussi:

Why Pakistan Produces Jihadists

Carved out of the Muslim-majority areas of British India in 1947, it was the world’s first modern nation based solely on Islam.
Sadanand Dhume
The WS
May 3, 2010

Monday night’s arrest of Faisal Shahzad, a 30-year-old Pakistani-American accused of planting a car bomb in Times Square on Saturday, will undoubtedly stoke the usual debate about how best to keep America safe in the age of Islamic terrorism. But this should not deflect us from another, equally pressing, question. Why do Pakistan and the Pakistani diaspora churn out such a high proportion of the world’s terrorists?

Indonesia has more Muslims than Pakistan. Turkey is geographically closer to the troubles of the Middle East. The governments of Iran and Syria are immeasurably more hostile to America and the West. Yet it is Pakistan, or its diaspora, that produced the CIA shooter Mir Aimal Kasi; the 1993 World Trade Center bomber Ramzi Yousef (born in Kuwait to Pakistani parents); 9/11 mastermind Khalid Sheikh Mohammed; Wall Street Journal reporter Daniel Pearl’s kidnapper, Omar Saeed Sheikh; and three of the four men behind the July 2005 train and bus bombings in London.

The list of jihadists not from Pakistan themselves—but whose passage to jihadism passes through that country—is even longer. Among them are Osama bin Laden and Ayman al-Zawahiri, Mohamed Atta, shoe bomber Richard Reid, and John Walker Lindh, the so-called American Taliban. Over the past decade, Pakistani fingerprints have shown up on terrorist plots in, among other places, Germany, Denmark, Spain and the Netherlands. And this partial catalogue doesn’t include India, which tends to bear the brunt of its western neighbor’s love affair with violence.

In attempting to explain why so many attacks—abortive and successful—can be traced back to a single country, analysts tend to dwell on the 1980s, when Pakistan acted as a staging ground for the successful American and Saudi-funded jihad against the Soviet Union in Afghanistan. But while the anti-Soviet campaign undoubtedly accelerated Pakistan’s emergence as a jihadist haven, to truly understand the country it’s important to go back further, to its creation.

Pakistan was carved out of the Muslim-majority areas of British India in 1947, the world’s first modern nation based solely on Islam. The country’s name means « Land of the Pure. » The capital city is Islamabad. The national flag carries the Islamic crescent and star. The cricket team wears green.

From the start, the new country was touched by the messianic zeal of pan-Islamism. The Quranic scholar Muhammad Asad—an Austrian Jew born Leopold Weiss—became an early Pakistani ambassador to the United Nations. The Egyptian Said Ramadan, son-in-law of Muslim Brotherhood founder Hassan al-Banna, made Pakistan a second home of sorts and collaborated with Pakistan’s leading Islamist ideologue, the Jamaat-e-Islami’s Abul Ala Maududi. In 1949, Pakistan established the world’s first transnational Islamic organization, the World Muslim Congress. Mohammad Amin al-Husayni, the virulently anti-Semitic grand mufti of Jerusalem, was appointed president.

Through alternating periods of civilian and military rule, one thing about Pakistan has remained constant—the central place of Islam in national life. In the 1960s, Pakistan launched a war against India in an attempt to seize control of Kashmir, the country’s only Muslim-majority province, one that most Pakistanis believe ought to be theirs by right.

In the 1970s the Pakistani army carried out what Bangladeshis call a genocide in Bangladesh; non-Muslims suffered disproportionately. Prime Minister Zulfikar Ali Bhutto boasted about creating an « Islamic bomb. » (The father of Pakistan’s nuclear program, A.Q. Khan, would later export nuclear technology to the revolutionary regime in Iran.) In the 1980s Pakistan welcomed Osama bin Laden, Ayman al-Zawahiri and the Palestinian theorist of global jihad Abdullah Azzam.

In the 1990s, armed with expertise and confidence gained fighting the Soviets, the army’s notorious Inter-Services Intelligence (ISI) spawned the Taliban to take over Afghanistan, and a plethora of terrorist groups to challenge India in Kashmir. Even after 9/11, and despite about $18 billion of American aid, Pakistan has found it hard to reform its instincts.

Pakistan’s history of pan-Islamism does not mean that all Pakistanis, much less everyone of Pakistani origin, hold extremist views. But it does explain why a larger percentage of Pakistanis than, say, Indonesians or Tunisians, are likely to see the world through the narrow prism of their faith. The ISI’s reluctance to dismantle the infrastructure of terrorism—training camps, a web of ultra-orthodox madrassas that preach violence, and terrorist groups such as the Lashkar-e-Taiba—ensure that Pakistan remains a magnet for any Muslim with a grudge against the world and the urge to do something violent about it.

If Pakistan is to be reformed, then the goal must be to replace its political and cultural DNA. Pan-Islamism has to give way to old-fashioned nationalism. An expansionist foreign policy needs to be canned in favor of development for the impoverished masses. The grip of the army, and by extension the ISI, over national life will have to be weakened. The encouragement of local languages and cultures such as Punjabi and Sindhi can help create a broader identity, one not in conflict with the West. School curricula ought to be overhauled to inculcate a respect for non-Muslims.

Needless to say, this will be a long haul. But it’s the only way to ensure that the next time someone is accused of trying to blow up a car in a crowded place far away from home, the odds aren’t that he’ll somehow have a Pakistan connection.

Mr. Dhume, the author of « My Friend the Fanatic: Travels with a Radical Islamist » (Skyhorse Publishing, 2009), is a columnist for WSJ.com.

Voir enfin:

RAISON GARDER

Un groupe d’intellectuels et de personnalités se réclamant avec ostentation de leur appartenance juive pour gage de leur objectivité a pris l’initiative sélective d’un « Appel à la raison » auquel il entend assurer la plus large diffusion possible. En réalité, cet appel va à l’encontre de ses buts affichés : la démocratie, la moralité, la solidarité de la Diaspora, le souci du destin d’Israël. L’offensive politicienne qui le sous-tend est claire pour tout le monde.

1) L’idée d’une paix imposée à Israël sous la pression, voire l’intervention de puissances, est un déni de la démocratie et du droit international, aux relents néo-colonialistes. Elle bafoue le libre choix des citoyens de la démocratie israélienne et constitue un dangereux précédent pour toutes les autres démocraties.

2) Elle se repose sur un président américain qui échoue à faire face au défi mortel iranien et une Union européenne qui s’est globalement identifiée à la cause palestinienne. Israël est sous une menace d’extermination proférée par la République islamique d’Iran et ses satellites qui l’enserrent au nord, le Hezbollah, au sud, Gaza.

3) Alors que ces mêmes signataires font peser la responsabilité de l’impasse sur le seul Israël, toutes les enquêtes objectives montrent et démontrent que ni l’Autorité ni la société palestiniennes ne sont véritablement intéressées par une paix juste: 66,7% de cette population rejettent la création d’un État palestinien sur la base des frontières de 1967, 77,4 % rejettent l’idée que Jérusalem soit la capitale de deux États (sondage d’avril 2010 par l’Université Al Najah de Naplouse). La création d’un État palestinien sans la confirmation de la volonté de paix du monde arabe sans exception exposerait le territoire exigu d’Israël à une faiblesse stratégique fatale.

4) L’«Appel à la raison » souffre d’amnésie : les accords d’Oslo ont conduit à une vague de terrorisme sans précédent, le retrait du Liban à l’installation du Hezbollah – et les garanties du Conseil de sécurité à ce propos sont un chiffon de papier -, le désengagement de Gaza a conduit au coup d’État du Hamas et à une pluie de missiles de plusieurs années. Demain « Jérusalem-Est » et l’État de Palestine seront-ils sous la coupe de ce dernier ? Les regrets des signataires de l’Appel ne serviront à rien…

5) La morale et l’honneur, la volonté de paix, ne sont l’apanage d’aucun camp. Ils sont un enjeu de chaque instant. Par ses motivations partisanes et partiales, cet « appel à la raison » contribue aux tentatives de boycott et de délégitimation qui visent l’État d’Israël, et il porte gravement préjudice à sa population.

6) Devant les véritables menaces qui visent Israël dans son existence même et qui compromettent les chances d’une paix durable au Moyen-Orient nous entendons constituer un mouvement d’opinion véritablement médiateur au sein de l’Union européenne dont nous sommes les citoyens, qui se propose de défendre et d’illustrer la légitimité de l’État d’Israël dans le cadre d’une véritable paix, et de lutter contre l’antisémitisme qui s’y développe dangereusement.

Nous appelons à signer en masse cette déclaration.

Premiers signataires :

Jean Pierre Bensimon, professeur de sciences sociales, Raphaël Draï, professeur de sciences politiques et de droit, Judith Gachnochi, psychologue, Georges Gachnochi, psychiatre-psychanalyste, Nicolas Nahum, architecte, Georges Elia Sarfati, professeur des universités, linguiste et philosophe, Perrine Simon Nahum, chercheur au CNRS, historienne, Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS, philosophe, politologue et historien des idées, Michèle Tribalat, démographe, Shmuel Trigano, professeur de sociologie politique, directeur de la revue « Controverses ».
http://www.rayonpolar.co


Polygamie: En France, tous ces enfants sont une source de revenus (How France’s welfare state helps preserve Africa and Islam’s age-old traditions)

5 mai, 2010
Advantages of polygamyJe m’ennuie follement dans la monogamie, même si mon désir et mon temps peuvent être reliés à quelqu’un et que je ne nie pas le caractère merveilleux du dévelopement d’une intimité. Je suis monogame de temps en temps mais je préfère la polygamie et la polyandrie. Carla Bruni
A 80 ans, le cuisinier livre l’un de ses secrets : depuis près de quatre décennies, il partage sa vie entre trois femmes, déjeunant chez l’une, prenant le thé chez l’autre, dînant avec la dernière. (…) Ses trois femmes, en restant à ses côtés en toute connaissance de cause, font la démonstration qu’elles l’acceptent comme il est, depuis presque quarante ans, à partager sa vie en trois, ses journées en trois. Déjeunant chez l’une, prenant le thé chez l’autre, dînant avec la dernière. Partant à la montagne avec l’une, au Japon avec la deuxième, restant au coin du feu avec la troisième. Elevant une fille avec la première. Un fils avec la deuxième. Confiant à la fille de la troisième la rédaction de ce livre testament. Libération
On gagnerait sans doute beaucoup de temps à dépasser cette logique ethnique pour utiliser les outils de la démographie. Par nature, les populations migrantes sont plus jeunes et plus souvent masculines. Or les jeunes mâles (quelle que soit leur origine) sont par définition plus actifs que les vieilles dames … Alain Bauer
Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus. Oumar Dicko (ministre chargé des Maliens de l’extérieur)
La multitude d’épouses est une preuve de prospérité. Abdoulaye Doumbia
C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, nous préférons les épouser. K (ouvrier malien bigame)
Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça. Mme K. (seconde épouse, foyer de 12 enfants)
La solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers! M.K
Il arrive que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays. Digana
Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France. N’diaye Sylla (Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké)
Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari. Keita (mère malienne de cinq enfants, Clichy-sous-Bois)
Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant. D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration. Militante sociale de Montfermeil
On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme. Militants associatifs
Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune. Jean-Pierre Brard (maire de Montreuil, au sujet de deux jumeaux maliens polygames)
Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard. Jérôme Guilloux (responsable d’un organisme d’équipements sociaux)
Quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins. Responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées
On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France. Claudette Bodin (association Afrique partenaires services
On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France. Isabelle Gilette (présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles)
La polygamie n’est pas intégrable dans les structures urbaines européennes. Jean Clouet (sénateur maire de Vincennes, 1993)
J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres. Jean-Pierre Brard (maire de Montreuil)
Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie. Philippe Georges (directeur des caisses nationales d’allocations familiales)
Il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français. Patrick Mony (Groupe d’information et de soutien des immigrés)
La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… (…) On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…
Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable. Gristi
Dans les pays occidentaux, nous avons partout ce système d’allocations sociales qui est à peine utilisé par la population locale. D’un autre côté, il y a cette population immigrante dont les femmes ne peuvent être compétitives sur le marché du travail local. Pour les Danoises et les Allemandes, les allocations sont trop faibles pour être attractives. Pas pour les immigrants. Ce que l’on voit donc en Angleterre, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, ce sont des femmes issues de l’immigration qui complètent leur éventuel petit salaire par les deniers publics. Ce n’est pas un revenu extraordinaire, mais ça leur suffit. Et cela crée un genre de « carrière » réservé aux femmes, un modèle que leurs filles suivront.
Mais les fils n’ont pas ce choix. Ils ont grandi dans les basses couches de la société, sans les compétences intellectuelles nécessaires pour améliorer leur position. Ce sont ces garçons qui mettent le feu à Paris, ou dans des quartiers de Brême. Certains d’entre eux parviennent jusqu’à l’université et deviennent des leaders pour les autres – pas des pauvres, mais de jeunes hommes de rang social peu élevé, qui croient être opprimés à cause de leur confession musulmane, alors qu’en réalité c’est le système social qui a créé cette classe de perdants. Gunnar Heinsohn

Arrêt Montcho (autorisation du regroupement familial d’une famille polygame, Conseil d’Etat, 11 juillet 1980), Loi Pasqua (proscription du regroupement familial pour les polygames, 24 août 1993), circulaires (inexpulsabilité des femmes d’enfants français ou en France depuis plus de 15 ans, 8 février 1994), renouvellement des titres de séjour pour polygames entrées en France avant 1993 et qui «décohabitent». (avril 2000 et juin 2001), contrat avec la Sonacotra pour achat de pavillons pour polygames (Marie-Noëlle Lienemann, secrétaire d’Etat au Logement, 2002), prise en charge publique et notes d’hôtel astronomiques, entérinement de fait de la loi islamique par les tribunaux français, femmes vivant et accouchant sous le nom des premières épouses, répudiation utilisée comme polygamie dans le temps, 20 000 ménages soit 200 000 personnes (moyenne de 10 enfants par ménage, décohabitation avec appartement pour chaque épouse sur le même palier, foyers pour polygames, famille de Maliens vivant à 32 dans un 6-pièces (La Courneuve, cité des 4 000), appropriation des halls d’immeuble ou de la rue faute de place, difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique, émeutes …

Suite à notre dernier billet sur le concubinat multiple

Petite (re)plongée, avec trois articles de 1990, 2006 et 2009, sur la situation de la polygamie en France.

Où l’on découvre soudain le secret jusqu’ici bien gardé de la surfécondité française dont nos dirigeants sont si fiers.

Mais aussi tout le mal que se donne le Pays des droits de l’homme pour préserver, pour nos amis africains, des pratiques ancestrales que la crise interdit désormais dans leurs pays d’origine.

A savoir, comme le confirme un ministre malien, non seulement l’entretien de plusieurs épouses mais la possibilité d’en faire avec les nombreux enfants, une véritable source de revenus!

Polygamie
Cet interdit qui a droit de cité
Besma Lahouri
L’Express
le 15/01/2004 –

Elle vit dans un 4-pièces au papier peint défraîchi avec ses huit enfants, dont sa petite fille de quelques mois, sans parler du défilé incessant de cousins, d’oncles ou d’amis venus du pays. Dans ce brouhaha permanent, que seul l’appel à la prière diffusé par une horloge murale interrompt, Fanta, 53 ans, au sourire triste malgré ses dents du bonheur, le boubou trop large pour son corps frêle, reçoit comme elle peut dans ce capharnaüm. Française d’origine mauritanienne, elle est la première épouse d’un polygame marié à deux autres femmes, dont l’une est repartie au pays.

Des cas comme celui-là, notre pays en compte des milliers. Car, si, selon le droit français, la bigamie est passible de prison, l’administration tolère depuis longtemps la polygamie pour les immigrés, en vertu du respect traditionnel du statut personnel des étrangers, dont l’arrêt Montcho, du 11 juillet 1980, fut la traduction logique. En autorisant le regroupement familial d’une famille polygame, cette décision du Conseil d’Etat a ouvert la brèche et fait jurisprudence: des milliers de Maliennes, de Sénégalaises, de Mauritaniennes et de Gambiennes sont venues s’installer en France. «Une décision prise sans souci des conséquences», fustigent aujourd’hui plusieurs élus locaux confrontés à la polygamie, comme Pierre Cardo, député maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique: autant de situations dramatiques auxquelles doivent faire face, quotidiennement, élus, associations et établissements scolaires.

L’impuissance des pouvoirs publics

Retour en arrière. Le 24 août 1993, Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, fait voter une loi qui proscrit le regroupement familial pour les polygames. La France, à cette époque, est en plein débat sur l’immigration. Les préfectures sont priées de ne plus renouveler les titres de séjour des secondes épouses. C’est le tollé. Dénonçant la situation inextricable de familles déjà installées en France, les associations de défense des étrangers manifestent et pétitionnent. Trois nouvelles circulaires assouplissent la législation: la première, le 8 février 1994, précise que les femmes qui ont des enfants français ou qui séjournent en France depuis plus de quinze ans sont inexpulsables. Elles ont d’ailleurs droit à une carte de séjour. Puis, en avril 2000 et en juin 2001, deux autres circulaires prévoient, pour les familles polygames entrées en France avant 1993, le renouvellement des titres de séjour à condition que les ménages «décohabitent».

En clair, les couples doivent se séparer, voire divorcer civilement. Autant de règlements qui «montrent à quel point le problème est difficile à résoudre», observe un responsable de la Direction des libertés publiques et des affaires juridiques (DLPAJ) au ministère de l’Intérieur. Dix ans après le vote de la loi Pasqua, la polygamie perdure. Et les pouvoirs publics avouent à demi-mot leur impuissance. «Il faudra de nombreuses années avant que la polygamie cesse en France», explique-t-on Place Beauvau. D’autant que les dispositions prises depuis dix ans n’interdisent pas à une seconde, à une troisième ou à une énième conjointe d’entrer en France, si elles sont mères d’enfants français. Dans ce cas-là, précise la loi, elles peuvent demander le regroupement familial.

Comme Aminata Dioumassi, une deuxième épouse malienne venue s’installer en France, en 1999, avec ses cinq enfants, dont un né ici pendant des vacances. Son mari, lui, ne comprend pas que la polygamie puisse poser problème. «Après tout, c’est l’administration française qui nous a permis de venir ici», explique ce patriarche malien, entouré de trois de ses filles. Les cheveux gris, coiffé de la calotte du hadj, celui qui a fait le pèlerinage à La Mecque, l’homme confie avoir une troisième femme au Mali. Celle-ci ne viendra pas en France, faute de place à la maison. Mais aussi pour une autre raison. Dans ce pavillon d’Athis-Mons (Essonne), la guerre impitoyable que se sont livrée les deux épouses, jusqu’au départ du pavillon de la deuxième, a profondément marqué cette famille.

Ces difficultés, Abdoulaye Doumbia, le charismatique président du Haut Conseil des Maliens de France, préfère les ignorer. Ce défenseur de la polygamie – «une coutume ancestrale», dit-il – ne comprend pas «pourquoi les Français veulent imposer la monogamie aux Africains». Une réaction partagée par K., un ouvrier malien qui a deux épouses: «C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, insiste-t-il, nous préférons les épouser.» Abdoulaye Digana, jeune Mauritanien responsable de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), décrit la pression sociale très forte que subissent les immigrés maliens, sénégalais ou mauritaniens pour prendre une seconde femme. «Il arrive, explique Digana, que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays.» La polygamie est aussi un symbole de richesse: «La multitude d’épouses est une preuve de prospérité», déclare Abdoulaye Doumbia.

Aujourd’hui, alors que le projet de loi sur la maîtrise de l’immigration et le séjour des étrangers en France est déjà passé en seconde lecture à l’Assemblée nationale, de nombreux maires tentent d’alerter, en vain, les pouvoirs publics. Les foyers de tension se multiplient: des familles installées ici depuis longtemps se retrouvent sans papiers, tandis que de nombreuses «coépouses» continuent d’arriver chaque année en France, «par le biais du certificat d’hébergement, explique Pierre Cardo, ou de manière illégale». Ces femmes, condamnées à vivre sous le nom des premières épouses, accouchent même, parfois, sous l’identité de celles-ci. Certaines vivent calfeutrées à la maison, sous l’emprise totale du mari.

Des conditions de vie souvent inhumaines, toujours douloureuses. Mais la polygamie reste un sujet tabou en France. Interrogés, de nombreux hommes politiques, comme Patrick Braouezec, maire communiste de Saint-Denis, Bernard Birsinger, député maire communiste de Bobigny, Claude Dilain, maire socialiste de Clichy-sous-Bois, Pascal Beaudet, maire communiste d’Aubervilliers, ont refusé de s’exprimer et ont interdit à leurs services de répondre à nos questions. Sollicités, le ministère délégué à la Famille, le service des droits des femmes et de l’égalité, celui de la Parité, et le service du logement de l’Hôtel de Ville de Paris n’ont pas souhaité donner suite à nos demandes d’entretien.

Le sujet est pollué par le discours xénophobe du Front national sur les immigrés, mais pas seulement. La peur d’être traité de raciste, la célébration «du droit à la différence», déplore aujourd’hui cette assistante sociale de Montfermeil, ont longtemps interdit le débat. Comme cette dernière, des associations, des assistantes sociales demandent à ne pas être citées.

«On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France», se souvient Claudette Bodin, de l’association Afrique partenaires services (APS). Qui se souciait du sort de ces familles, de ces femmes, de ces enfants? «On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France», admet Isabelle Gilette, présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles (Gams).

La réalité a contrarié tous les idéaux. Surtout, le phénomène s’est étendu. Beaucoup de ces familles polygames vivent en région parisienne, notamment en Seine-Saint-Denis, dans les Yvelines, l’Essonne ou dans quelques arrondissements parisiens. En province, elles sont concentrées dans les régions marseillaise, lyonnaise et normande. Difficile de connaître avec précision le nombre de familles polygames: la Direction des populations et des migrants du ministère des Affaires sociales avance prudemment quelques évaluations: entre 8 000 et 15 000 ménages pratiqueraient la polygamie en France. Au cabinet du ministre de l’Intérieur, on estime qu’ils seraient entre 10 000 et 20 000. Si l’on considère que «le nombre d’enfants dans ces ménages est de 10 en moyenne» – selon une plaquette officielle du ministère des Affaires sociales – le nombre total de personnes vivant dans un foyer polygame serait compris entre 150 000 et 200 000.

En attendant des statistiques plus fiables, pas moins de quatre ministères sont potentiellement concernés: les Affaires sociales, le Logement, la Famille et la Ville. Tous se renvoient aujourd’hui la balle, quand ils n’avouent pas leur impuissance. Conséquence: au quotidien, les élus gèrent comme ils peuvent ce lourd et délicat dossier. A Mantes-la-Jolie, fief du ministre Pierre Bédier, par exemple, la municipalité a répertorié 75 familles polygames vivant essentiellement dans la cité du Val-Fourré. Elle a décidé de mettre la «main à la pâte», comme on dit à la mairie, en aidant les ménages à se séparer. Sa solution: trouver un appartement pour chaque épouse mais… sur le même palier, comme pour la famille K., composée d’un chef de famille, de deux coépouses et de 12 enfants. C’est dans cette cité encore marquée par les émeutes de 1991, au premier étage d’un immeuble humide et glacial, que nous reçoit la seconde épouse. Un turban élégamment noué autour de la tête et assorti au boubou mauve, un collier africain autour du cou, cette jeune femme de 32 ans nous accueille dans son salon impeccablement tenu, un oeil sur un téléfilm américain. «Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur, explique-t-elle en souriant, passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça.» Choquant? Pour Mme K., visiblement pas. «Mes amies maliennes m’envient mon appartement», dit-elle. Assis sur le canapé, «Monsieur» acquiesce. Cet ouvrier de Renault, âgé de 54 ans, trouve que «la solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers!», dit-il. Une formule qui fait bondir Jean-Pierre Brard, le fougueux député maire (PCF) de Montreuil (Seine-Saint-Denis): «Je trouve anormal de « caséifier » les HLM, tonne-t-il. Nous n’avons pas à organiser la domination des mâles sur les femmes. Notre modèle français laïque et républicain est de vivre ensemble. Pas question de faire un palier malien, un palier sénégalais…» Jean-Pierre Brard, qui parle en connaissance de cause, dit volontiers sa fierté de gérer la «première ville malienne de France». Chez lui, sur 6 000 Maliens, un millier vivent dans un foyer polygame. Mais, si le maire de Montreuil veut bien aider les épouses qui souhaitent décohabiter, il refuse catégoriquement de les reloger côte à côte ou – «pire encore», dit-il – de faciliter la vie à ceux qui, certes à l’étroit, habitent toujours ensemble: «Cela reviendrait à organiser la polygamie», estime-t-il. Et de citer le cas extravagant de frères jumeaux: «Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires, raconte Brard. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune.»

Les élus sont condamnés à jouer les équilibristes: quelle que soit leur position idéologique, il leur faut trouver des solutions à des cas dramatiques de suroccupation de logement, sans être complices ou hors la loi. Gilles Poux, maire communiste de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), est l’un des rares élus de sa famille politique à avoir le courage d’aborder la question. Il raconte son désarroi face à cette famille de Maliens de la cité des 4 000 qui vivaient à 32 dans un 6-pièces. Une situation «inconcevable au Mali, rappelle Claudette Bodin. Là-bas, chaque femme vit dans sa propre case. Et les enfants sont pris en charge par l’ensemble de la famille ou du village».

Ici, faute de place à la maison, les enfants sont dans la rue, «parfois du 1er janvier au 31 décembre», raconte une conseillère municipale de Mantes-la-Jolie. Laurence Ribeaucourt, assistante sociale au collège Jean-Jaurès de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), renchérit: «La cité est devenue au fil des ans un prolongement du domicile.» Pas de bureau, pas d’espace pour faire ses devoirs, les différentes fratries se font souvent la guerre. Sans compter la rivalité entre les épouses, qui rejaillit sur les gamins. «Je suis contre la polygamie, assène du haut de ses 11 ans Narama. Cela fait trop d’histoires.» Elle, dont la maman et la «tante» ne se supportaient plus, ne voit plus ses cinq demi-frères, tous réfugiés à l’hôtel avec leur mère. «Parfois, la haine est tellement profonde que certaines femmes se vengent sur les enfants de la rivale», raconte Fatoumata Yatera, médiatrice à la mairie de Chanteloup-les-Vignes. Vêtements déchirés, fessées à outrance, voire maraboutisme, tout est bon pour se venger de son malheur. Parfois, aussi, «la fille de la première femme est plus âgée que l’une des épouses», relate encore Jean-Noël Kerlogot, professeur de français au collège de Montfermeil. Les écarts de génération entre le mari et les femmes posent également des problèmes insolubles quand le chef de famille décède. Là, c’est la débâcle. Chaque femme récupère ses enfants et le foyer explose. Parfois, «la première épouse jette la seconde à la rue», affirme Marie-Hélène Hassan, directrice de l’association des femmes-relais de Clichy-sous-Bois. Autant de souffrances méconnues et que peu dénoncent. Y compris chez les féministes. «La dignité des femmes et des enfants est piétinée, insiste Jean-Pierre Brard. Mes camarades de gauche, aujourd’hui silencieux, n’auraient jamais accepté qu’on fasse subir ce sort à des Françaises.»

Mais comment faire, quand l’Ile-de-France manque de 300 000 logements sociaux? Que faire, quand les habitations les plus vastes sont conçues pour cinq enfants au maximum? «Ces familles deviennent de vraies proies pour les marchands de sommeil et s’entassent dans des taudis», explique un responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées (Cilpi). Pis, poursuit-il, «quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins».

Le voisinage: encore un sujet difficilement abordable mais pourtant bien réel. Comment réagir, en effet, devant des enfants qui passent la journée dans les halls d’immeuble, ou «face à une famille démunie où cohabitent quatre épouses et 18 enfants»? s’interroge Roger Madec, le maire du XIXe arrondissement parisien. Souvent les habitants des quartiers concernés subissent en silence et se vengent aux élections. Jérôme Guilloux, responsable d’un organisme d’équipements sociaux (Apes), précise: «Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard.» Conséquence: certains bailleurs se méfient des familles africaines en général.

«En 2002, Marie-Noëlle Lienemann, alors secrétaire d’Etat au Logement, avait signé un contrat avec la Sonacotra pour l’achat de 100 pavillons», explique Serge Caquant, directeur de clientèle de cette société. Aucun maire n’en a voulu sur sa commune. Aujourd’hui, six pavillons seulement ont été achetés. L’Etat a mandaté depuis 2001 un groupement d’intérêt public (GIP), Habitat et interventions sociales, pour aider ces familles à s’installer séparément. Xavier Desjardin, son ancien président, se souvient d’un foyer de 23 membres, entassé dans un 3-pièces. «La vie dans l’immeuble était infernale. Les gosses passaient leur vie dans les escaliers ou au pied du bâtiment, les parents étaient totalement dépassés. Propriétaire du logement, l’Opac de Paris a dû expulser la famille». Depuis août, la Direction d’action sociale (DAS) de la ville de Paris et les services du GIP règlent toujours leurs notes d’hôtel. «Une vraie gabegie financière, mais personne ne veut les reloger.» Sur près de 200 familles polygames dont Xavier Desjardin avait la charge, la mission d’Habitat et interventions sociales n’en a, admet-il, logé qu’une dizaine.

«Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France», observe N’diaye Sylla, membre de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké. Depuis deux ans, le GIP emploie un agent «technicosocial». Sa mission: aider les familles à s’approprier leur logement. En clair, leur apprendre à utiliser l’eau de la salle de bains, les aider à monter des étagères, leur apprendre à utiliser les hottes des cuisines lorsque les femmes font à manger, leur conseiller de ne pas laver le sol à grande eau, comme au pays… «Un travail pédagogique indispensable, réclament la plupart des bailleurs sociaux, mais il en faudrait beaucoup plus.»

Les allocations familiales critiquées

Pour avoir osé dire, en 1993, que «la polygamie n’était pas intégrable dans les structures urbaines européennes», le sénateur maire de Vincennes, Jean Clouet, fut traité de «raciste» par de nombreux intellectuels. Un chantage moral que refusent beaucoup: «J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres», assène le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard.

Quelles solutions, alors, contre les drames de la polygamie en France? Certaines, comme Fanta, Fatoumata, Amssatou ou Keita proposent de retirer systématiquement les cartes de séjour des maris polygames. Ces quatre femmes de polygame ont dû batailler durant des années pour que leur mari se sépare de leurs coépouses. Comme Keita, 40 ans. Cette Malienne habite Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Mère de cinq enfants, le port de tête altier et le caractère bien trempé, elle n’a pas peur de crier haut et fort sa colère: «Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari.» D’autres, dont des personnalités de gauche, proposent de restreindre les allocations familiales. Comme à Mayotte, où celles-ci sont plafonnées dès le troisième enfant. Difficile, en effet, sans l’aide de l’Etat, d’entretenir plusieurs foyers. De passage à Paris, le ministre chargé des Maliens de l’extérieur, Oumar Dicko, enfonce le clou: «Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus.» Jean-Pierre Brard avait proposé, en 1997, de limiter à six le nombre d’enfants susceptibles de bénéficier des allocations familiales. Il s’est retrouvé tout seul à l’Assemblée nationale pour défendre son amendement.

Les caisses d’allocations familiales sont de plus en plus critiquées pour leur manque de vigilance et leur peu d’empressement à contrôler le phénomène. «Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant», soupire cette militante sociale de Montfermeil. Et d’ajouter: «D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration.» Plus grave encore, accusent d’autres militants associatifs: «On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme.» Un discours que l’administration refuse d’entendre.

Interrogé, Philippe Georges, le nouveau directeur des caisses nationales d’allocations familiales (CNAF), se défend: «Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie.» Pour Patrick Mony, du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), une association qui dénonce la «répression exercée» sur ces familles, «il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français». Mais jusqu’où aller dans la tolérance? Faut-il vraiment avancer de l’argent pour équiper en électroménager les foyers des épouses qui décohabitent, comme c’est le cas à Mantes-la-Jolie?

Certains élus, comme Pierre Cardo, évoquent la possibilité de contrôler plus sévèrement le regroupement familial pour restreindre l’arrivée éventuelle d’épouses ou d’enfants de polygames. Les timides propositions de l’Assemblée nationale pour limiter le phénomène ont été battues en brèche par le Sénat. Exemple: aujourd’hui, pour faire venir femmes et enfants en France, le revenu minimum exigé n’est que le Smic. L’Assemblée nationale a proposé d’augmenter ce revenu au prorata du nombre d’enfants. Refus du Sénat en octobre dernier.

Alors, dans les écoles, les enseignants et le personnel continuent de composer avec les «tantes», ou les matougouré, comme on les appelle. Ces deuxièmes mamans font partie du paysage.

Voir aussi:

La polygamie en France: une fatalité ?
Sonia Imloul
Novembre 2009

La polygamie porte atteinte à l’égalité homme-femme, pilier de notre République. Elle est contraire à la Charte européenne des Droits fondamentaux comme à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Phénomène très minoritaire rapporté à la population de notre pays et même à la population totale d’étrangers en France, la polygamie constitue néanmoins un danger pour l’organisation sociale dans les territoires où elle est particulièrement concentrée.

Interdite en France et dans l’Union européenne, elle est pourtant pratiquée et souvent considérée comme une fatalité par les autorités publiques qui devraient la combattre. Elle est un tabou pour les politiques et les administrations. Elle peut susciter des inquiétudes dans l’opinion. Notre thèse est à l’opposé de cette acceptation tacite et de ce renoncement : à nos yeux, la polygamie est un phénomène que l’on peut combattre si on s’en donne l’ambition et les moyens.

La polygamie en France : une fatalté ?

J’aimerais insister sur le caractère destructeur de la polygamie pour les femmes et les enfants qui la subissent. Ces derniers ne peuvent bénéficier de l’éducation qu’ils devraient recevoir, ils sont très tôt privés de leur futur et ils n’ont que peu de chances de vivre une vie normale. Ces victimes n’ont pas choisi ce destin, mais il s’impose à eux sous les formes les plus dures : inégalité dans le mariage et soumission pour les femmes, renoncement aux droits fondamentaux à l’intimité, privation d’une éducation digne de ce nom, misère matérielle, peur du lendemain. Ces situations sont connues des associations qui cherchent des solutions individuelles pour les femmes courageuses qui font le choix de décohabiter ; elles sont connues des travailleurs sociaux qui sont souvent dépourvus d’outils efficaces pour accompagner les femmes qui viennent vers eux ; elles sont connues des pouvoirs publics qui semblent avoir baissé les bras face à ce phénomène. Ainsi la loi de 1993 sur l’interdiction des regroupements familiaux en cas de polygamie peut-elle être contournée dans l’indifférence générale.

Plutôt que de considérer la polygamie comme une fatalité, comme un tabou qui met mal à l’aise les responsables politiques de tout bord, j’ai choisi ici de témoigner de mon expérience personnelle de responsable associative, et je remercie l’Institut Montaigne d’avoir accepté de reprendre ce témoignage et ces premières propositions. J’espère que cette contribution permettra de sortir de l’oubli les femmes et les enfants qui souffrent de situations qui portent atteinte aux valeurs les plus fondamentales de notre République.

Voir enfin:
Plein Droit n° 11, juillet 1990
« Travail au noir ? Travail clandestin ? Travail illégal ? »
Étrangère et femme: une double discrimination

La montée des intégrismes aura eu paradoxalement un grand mérite, celui de rappeler que l’immigré, traditionnellement défini et représenté comme un travailleur de sexe masculin, plutôt célibataire, éventuellement pourvu d’une famille, entité vague et indéterminée, est aussi dans plus de 40 % des cas une personne de sexe féminin. Les excès et violences intégristes, en visant principalement les femmes, ont eu pour effet indirect d’attirer l’attention sur la situation qui est faite à celles-ci, non seulement dans les pays d’origine mais aussi en France.

Il peut sembler étonnant que seule l’apparition d’un contexte aussi dramatique ait pu permettre que soient enfin dits et reconnus les nombreux problèmes spécifiques qui sont attachés à la condition de la femme étrangère. Car celle-ci a été la grande absente du débat sur l’immigration, alors même qu’il est couramment admis que son rôle est essentiel dans une intégration. Cette absence est également reflétée par le faible nombre de travaux qui lui sont consacrés [1].

La raison en est l’existence d’un malaise autour de la condition des femmes immigrées qu’on ne saurait mieux expliquer qu’en citant l’intervention de C. Belkhodja, lors du colloque sur « Droits de l’Homme, Droits des peuples du Maghreb » (mars 1989) à Paris : « Il arrive couramment que des militants des droits de l’homme ou de prétendants tels, se retranchent derrière les spécificités culturelles maghrébines et musulmanes pour refuser de traiter le problème des droits des femmes ».

L’origine du malaise et du silence fait autour des femmes immigrées pourrait bien être là, dans ce traditionnel débat que l’on a mené jusqu’ici de manière informelle, portant sur le respect des « traditions », des différences culturelles, sans jamais définir la réalité de leurs conséquences pour toute une partie de la population étrangère.

Les mêmes hésitations coupables se retrouvent dans les décisions judiciaires qui s’appliquent aux femmes étrangères. Force est de constater, en effet, que les tribunaux appliquent rarement les lois en considération du droit des femmes et du principe d’égalité entre les hommes et les femmes. Si les tribunaux du fond se montrent bienveillants et attentifs à la situation des femmes, les juridictions suprêmes, elles, ont construit, à partir des années quatre-vingt, une jurisprudence inégalitaire aux dépens des femmes d’origine musulmane – une sorte de ghetto de droit dont l’originalité ne saurait masquer les effets discriminatoires.

Des chiffres

Selon le recensement de 1982, 42,8 % de la population étrangère sont des femmes. Ce chiffre devra évidemment être revu en fonction des nouvelles données issues du recensement en cours. Il sera intéressant de vérifier si les prédictions faites au sujet de l’activité des femmes étrangères sont exactes.

Depuis 1975, c’est-à-dire depuis la mise en place de politiques de stabilisation des flux migratoires, la féminisation des populations étrangères s’est considérablement accélérée, notamment à travers la procédure de regroupement familial.

Cette féminisation de l’immigration s’accompagne de phénomènes parfois inattendus. Claude ValentinMarie souligne « la part non négligeable prise par les femmes seules avec enfants, qui représente près de 4 % des femmes étrangères. Particularité intéressante, à l’encontre des stéréotypes établis, cette situation est plus fréquente chez les Maghrébines que chez les Européennes. La proportion de femmes algériennes dans ce cas (5,4 %) est même très légèrement supérieure à celle des Françaises (5,2 %) » [2].

La démarche qui consiste à rechercher l’ensemble des lois et règlements qui sont applicables aux femmes étrangères est d’autant plus urgente qu’elles subissent une double discrimination : en tant qu’étrangères, elles sont soumises à un ensemble de textes qui se révèlent dans la pratique d’application plus restrictive à leur égard ; en tant que femmes, elles dépendent d’un statut personnel discriminatoire que les tribunaux français ont peu à peu reconnu.

Un statut exclusivement familial

Outre qu’il a permis de dévoiler la situation faite aux femmes immigrées en France, on peut espérer que le durcissement intégriste obligera, dans ce contexte, les tribunaux français, voire le législateur, à prendre des positions qui soient plus conformes, non seulement à l’ordre public français, mais encore aux grands traités internationaux qui proclament l’égalité entre hommes et femmes, et s’imposent aux juges français en vertu de l’article 55 de la Constitution.

Aucune disposition spécifique n’est appliquée aux, femmes étrangères. C’est par conséquent l’ensemble des textes composant la réglementation sur les étrangers (ordonnance de 1945, conventions bilatérales…) qui règle leurs conditions d’entrée et de séjour en France. Néanmoins, on peut constater que, dans la pratique, l’application qui leur en est faite rend difficile la possibilité pour les femmes étrangères d’obtenir un statut indépendant.

De fait, les femmes ont rarement bénéficié de la possibilité d’émigrer directement. Elles sont généralement définies par un statut exclusivement familial : épouse, sœur ou fille, renvoyant à leur statut personnel. Dans ces conditions, les femmes se retrouvent en situation de dépendance, notamment par rapport à leur mari et au droit au séjour de celui-ci. Il est important de penser à l’autonomie d’un statut, surtout dans le contexte actuel de montée intégriste qui risque de générer une augmentation des migrations de femmes seules.

La Convention franco-algérienne du 27 décembre 1968 comporte une disposition pouvant s’avérer extrêmement dommageable pour les femmes. En effet, elle stipule que l’absence du territoire français de plus de six mois entraîne la perte des droits au séjour. Bien que sa circulaire d’application préconise « la bienveillance » pour opposer ce délai aux catégories d’étrangers bénéficiaires de plein droit du certificat de résidence de dix ans, les préfectures ont tendance à l’appliquer strictement.

Par ailleurs, la jurisprudence a confirmé la portée de cette péremption « couperet » : dans un arrêt du 25 mai 1988, « Ziani », le Conseil d’État précise « qu’à la supposer établie, la circonstance que l’absence de M. Ziani du territoire français soit involontaire ne saurait le soustraire à l’application de ces dispositions ». Les conséquences de cette décision du Conseil d’État peuvent être dramatiques pour les jeunes filles retenues contre leur gré dans le pays d’origine par leurs parents ou leurs frères, pour les épouses répudiées dont toute la famille est en France, etc. La variété des situations est grande et les cas malheureusement de plus en plus fréquents. Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité que l’âge de la majorité fixé à dix-huit ans en France l’est à vingt et un ans dans les pays d’origine.

Le drame des retours forcés ou ratés

Toutes les associations de femmes immigrées sont unanimes pour indiquer que le nombre de femmes retenues contre leur gré dans les pays d’origine devient préoccupant. Or, en cas de retour, sauf si la femme est aussi de nationalité française, il lui sera impossible de séjourner régulièrement en France même si elle y a passé presque toute sa vie. Elle se verra en effet opposer un statut de « nouvelle migrante ».

Pour les femmes mariées, on peut citer l’arrêt du Conseil d’État « Mme Benferlou » du 22 novembre 1989, illustrant parfaitement la situation dépendante des femmes et ce, à un double titre : d’une part, il évoque la situation des épouses qui ont suivi leur conjoint dans le cadre d’un retour au pays d’origine et y sont restées, parfois contre leur gré ; en particulier lorsqu’il y a des enfants qui ne peuvent quitter le territoire sans le consentement du père, un retour en France implique souvent pour la femme l’abandon des enfants au père, démarche douloureuse s’il en est. D’autre part, l’arrêt évoque le sort des mères algériennes d’enfants français qui n’entrent pas dans les catégories de plein droit.

Dans un arrêt du 11 juillet 1980, dit « arrêt Montcho », pris en assemblée, le Conseil d’État statuant dans le cadre d’une demande de sursis à exécution, reconnaissait implicitement le droit au séjour d’une seconde épouse d’un mari polygame. Implicitement, puisque le Conseil d’État ne statuait pas au fond. Néanmoins, c’est bien dans le sens de cette reconnaissance que l’arrêt a été appliqué, puisqu’un de ses effets a été notamment d’autoriser le regroupement familial dans les cas de polygamie, et de régulariser la situation de la pluralité d’épouses dans certains cas.

Polygamie et tribunaux

La seconde épouse de M. Montcho avait rejoint son mari et sa première épouse, et cohabitait avec celle-ci depuis quatre ans. Le préfet de l’Essonne avait refusé de régulariser la situation de la seconde épouse qui avait eu, comme d’ailleurs la première, quatre enfants du mari commun, et avait ordonné son expulsion en se fondant sur l’ordre public français.

Le Conseil d’État, en annulant la décision, reconnaissait ainsi les mariages polygamiques dans la plénitude de leurs effets, et notamment dans l’un de ceux qui posaient les problèmes les plus sérieux aux juges : celui de la cohabitation des différentes épouses sous le même toit.

On a pu à bon droit souligner que cette solution allait bien au-delà des positions des tribunaux judiciaires, quant à la reconnaissance des effets des unions polygamiques, tribunaux qui se sont empressés de rattraper leur retard dans ce domaine.

Une telle décision, fortement controversée, et dénoncée par les associations de femmes immigrées, doit être analysée dans toutes ses conséquences.

La conséquence la plus évidente, qui a été tirée immédiatement dans le milieu immigré… masculin, a été incontestablement la certitude qu’enfin la France reconnaissait la polygamie pour les musulmans sur son territoire, opinion partagée par une partie des juristes qui invitaient d’ailleurs les tribunaux judiciaires à suivre l’exemple magistral du Conseil d’État.

Le problème de la polygamie est difficile à aborder. Quelle solution adopter en effet qui soit équitable ? Car la polygamie existant dans les faits – même si toutes les enquêtes effectuées, notamment en pays maghrébin, soulignent combien elle est mal acceptée par les femmes – il est bien évident qu’elle produit des effets. Comment choisir laquelle des épouses d’un mari polygame aura des droits, et laquelle non, surtout lorsque chacune a des enfants du mari commun ?

Dans le contexte des problèmes liés au séjour des femmes étrangères, qui était celui de l’arrêt Montcho, il faudrait peut-être, pour donner quelques éléments objectifs de réflexion, se demander ce que signifie dans les faits la « cohabitation paisible » visée par le Conseil d’État, lorsque l’on connaît les conditions de logement actuelles des familles immigrées, notamment en région parisienne.

La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… Quel paradoxe ! Et ce n’est pas le seul, ni le moindre.

Des épouses « clandestines »

Néanmoins, la plupart des situations polygamiques ont pour corollaire la clandestinité des autres épouses venues en dehors de l’impossible regroupement familial – la condition de logement pouvant être difficilement remplie.

On ne peut pas non plus passer sous silence une situation trop fréquente pour qu’elle ne procède pas d’une intention délibérée : le refus de l’époux de régulariser la situation de la deuxième épouse, la précarité liée à la clandestinité ayant des effets incontestables sur le maintien de celle-ci dans ses foyers.

Il faut toutefois être prudent et ne pas exagérer l’importance de la polygamie. Une statistique de l’INED publiée en 1988 a en effet démontré que la polygamie était un phénomène relativement marginal dans les pays du Maghreb. Elle est par contre plus répandue en Afrique noire où l’islamisation récente recouvre des coutumes pratiquées depuis toujours. On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…

Quelle sera la conséquence de la montée intégriste sur une éventuelle croissance de la polygamie ? Les partis intégristes sont unanimes pour préconiser l’application de la Shari’à dans tous ses effets, dont la polygamie. On sait que les répudiations se multiplient actuellement en Algérie. Or, avec beaucoup de justesse, l’acte de répudiation a été analysé comme une véritable « polygamie dans le temps ».

Les conflits de lois en droit international privé sont d’une complexité extrême. Il ne saurait être question de les envisager tous ; on tentera de faire le point sur celui de la polygamie et de la répudiation. Comme nous le verrons, les tribunaux français ont, depuis les années 1980, choisi de reconnaître des situations qui, au regard du droit des femmes, sont incontestablement discriminatoires.

Le statut personnel des étrangers est régi en principe par leur loi nationale : c’est une conséquence de l’article 3 du code civil qui reconnaît la compétence de la loi française pour ses ressortissants en ce qui concerne l’état et la capacité des personnes, et ce même quand ils résident à l’étranger, ce qui implique une réciprocité.

Statut personnel et ordre public

Ainsi, une Convention franco-marocaine, entrée en vigueur le 13 mai 1983, et relative au statut personnel pose le principe de la compétence de la loi marocaine (art. 1er).

Pourtant, sous certaines conditions, la loi étrangère peut être écartée au profit de la loi du domicile (pour le divorce, voir l’article 310 du code civil). En fait, les seules limites apportées réellement à l’application de la loi étrangère sont liées à la notion d’ordre public. Or, cette notion, dans le cadre des conflits de lois, n’est pas définie clairement ; elle l’est d’ailleurs d’autant moins que, depuis l’arrêt « Rivière » (1953) il existe une notion d’ordre public « atténué ». Ainsi, pour reprendre la formule d’un arrêt de la Cour de cassation du 3 janvier 1980 : « La réaction à l’encontre de l’ordre public n’est pas la même suivant qu’il s’agit de mettre obstacle à l’acquisition d’un droit en France ou de laisser se produire en France les effets d’un droit acquis, sans fraude, à l’étranger et en conformité de la loi ayant compétence en droit international privé français… ».

Quand bien même certaines dispositions de la loi étrangère seraient incompatibles avec l’ordre public français – telles la polygamie et la répudiation, par exemple – elles peuvent produire certains effets « autorisés ». Par ailleurs, la notion de fraude à la loi française est très rarement utilisée ; les tribunaux ne tiennent en effet pas compte de la date de la situation juridique par rapport au séjour des étrangers sur le territoire français.

C’est l’application des codes de la famille algérien et marocain qui a suscité le plus grand nombre de conflits de lois devant les tribunaux. Le code tunisien, s’il laisse subsister le fameux devoir d’obéissance de la femme envers son époux, contient néanmoins des règles égalitaires.

La Shari’à

Les codes marocain et algérien font, en effet, directement référence à la loi musulmane, la Shari’à, et reprennent l’intégralité de ses dispositions. Toutefois, l’application de la Shari’à a été limitée par divers artifices de procédure : interdiction de la polygamie « si une injustice est à craindre envers les épouses » (art. 30 du code marocain), possibilité de « demander le divorce en cas d’absence de consentement » de la part des épouses précédentes (art. 8 du code algérien).

De telles limites sont ambiguës et sans portée réelle, comme l’ont dénoncé beaucoup d’associations de femmes. Il existe malheureusement peu de travaux en France sur ces divers codes et sur le droit musulman, ce qui est regrettable quand on sait que l’Islam est la deuxième religion de France.

Pour bien comprendre ce que représente la Shari’à, il faut marquer sa spécificité qu’on ne retrouve dans aucun autre système religieux : la Shari’à, qui se compose du Coran et de la Sounnah, « manière d’agir » du Prophète (les « hadith »), est un droit d’origine divine. Comme tel, il s’impose de manière absolue aux croyants, puisqu’il est inséparable de la loi. (On peut esquisser une comparaison avec une des rares règles d’origine divine dans la religion chrétienne, qui est l’indissolubilité du lien du mariage, et qui s’impose aux chrétiens en raison de son caractère sacré).

Cette situation exceptionnelle d’un droit qui n’est pas considéré comme une technique d’origine humaine, mais comme la parole de Dieu, peut expliquer le désarroi de nombreux musulmans face à des situations visiblement discriminatoires qui y sont contenues et, notamment, au statut inférieur de la femme [3]. Ces dispositions inégalitaires dont beaucoup d’associations demandent l’abrogation sont d’autant plus mal ressenties que, dans le domaine économique et commercial, les États musulmans ont été amenés à déroger à de nombreuses règles sacrées.

On pourrait penser que les tribunaux français auraient à coeur d’apporter une certaine contribution au débat s’engageant dans ces pays sur la légitimité de certaines institutions des plus contestables. Or, si pendant longtemps, le droit musulman a été frappé d’ostracisme par les juges, force est de constater qu’il est aujourd’hui traité avec une grande mansuétude par l’ordre juridique français qui « non content d’assujettir plus complètement les femmes musulmanes à leurs compatriotes en accueillant les répudiations unilatérales intervenues à l’étranger, (…) va désormais jusqu’à décider qu’une Française peut valablement devenir, contre son gré, l’une des épouses d’un musulman polygame » [4].

Si les juges français ont choisi d’appliquer le droit musulman en écartant toute référence à l’ordre public français, du moins peut-on attendre de leur part une compétence technique dans ce domaine ; or, ainsi que l’a souligné Saïda Rahal-Sidhoum [5], on assiste à la « mise en œuvre d’une forme édulcorée de la Shari’à » par les tribunaux français et, notamment, à des erreurs d’interprétation. Les tribunaux français sont-ils d’ailleurs compétents pour connaître de la loi musulmane, alors qu’ils ne possèdent pas la qualité religieuse requise pour appliquer ce droit divin ?

Des juges «compréhensifs»

La polygamie, comme la répudiation, ont été largement entendues par nos juges, tant dans leurs effets que dans leur validité. Le droit international privé a eu à traiter, non sans mal, des effets d’unions polygamiques (cf. l’arrêt Rivière cité plus haut). Toutefois, la liste des effets que peut valablement avoir en France une union polygamique s’est considérablement allongée depuis – même si les juges français ne semblent pas aller jusqu’à imposer à la première épouse l’obligation de cohabitation qui pourtant découle du mariage polygamique.

Le véritable problème qui se pose dans le cadre de la polygamie est celui de sa validité aux yeux de la loi française. On mesure son étendue en se référant à un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 8 novembre 1983 concernant un étranger résidant en France, qui énonce en effet « qu’en particulier l’ordre public… ne met pas obstacle à l’efficacité en France du mariage polygamique contracté hors de France conformément à son statut personnel par un étranger par ailleurs déjà marié à une Française ». Ainsi, non seulement les tribunaux reconnaissent la pleine validité d’un mariage polygamique conclu antérieurement au séjour en France, mais également s’il a été conclu au cours de celui-ci, et qui plus est alors que la première épouse est française !

Ce problème se pose avec beaucoup d’acuité pour les jeunes femmes dites « de la deuxième génération » qui ont souvent la nationalité française et épousent un compatriote. Bien qu’elles soient françaises, rien ne leur permet dans ces conditions de s’opposer à une deuxième union de leur époux ; elles n’ont alors que la possibilité de demander le divorce qui, s’il l’on se réfère à la jurisprudence, devrait en principe leur être accordé aux torts du mari. C’est une bien maigre consolation dans une situation souvent dramatique, alors qu’une telle union enfreint sans contestation possible l’ordre public français.

Il semble pourtant qu’une solution (à défaut d’une solution législative qui semble la plus appropriée) aurait pu être trouvée dans la notion de fraude à la loi ou à l’intensité de l’exception d’ordre public. Les tribunaux ne l’ont pas voulu. Il est bien évident cependant que l’époux qui veut contracter, alors qu’il vit en France, une union polygamique, sait parfaitement que celle-ci ne pourra être célébrée en France.

Il peut sembler que la notion de fraude à la loi française prend ici tout son sens car c’est bien pour éviter son application que l’époux est retourné dans son pays d’origine, en toute connaissance de cause.

Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable.

La répudiation reconnue

La répudiation est en fait purement et simplement reconnue.

Jusqu’en 1983, pourtant, les juges ne la reconnaissaient que lorsqu’elle équivalait à un divorce par consentement mutuel, c’est-à-dire lorsque la femme, mise au courant de la répudiation, l’acceptait. Or, l’essence de la répudiation est d’être un acte soumis à l’arbitraire total de l’époux, qu’il peut effectuer en l’absence de la femme. Ainsi définie, elle semble incompatible avec l’ordre public français. Pourtant, peu à peu, la Cour de cassation a reconnu sa validité, au motif du respect de l’égalité des droits entre époux. En effet, l’épouse a la possibilité théorique d’entamer une procédure pour obtenir une pension ou une indemnité. Avec l’arrêt du 3 novembre 1983, la Cour suprême franchit un pas de plus en acceptant la répudiation sans évoquer le principe d’égalité. Cette jurisprudence est conforme à la Convention franco-marocaine relative à la coopération judiciaire entre les deux pays et entrée en vigueur le 13 mai 1983.

La Cour de cassation n’y faisait pas référence, ce qui traduit la volonté de la Cour de reconnaître la répudiation, quelle que soit par ailleurs la nationalité de la femme étrangère. Cette jurisprudence a été commentée de la façon suivante : « Il n’est pas sûr que cette égalité entre les femmes immigrées ne soit pas plutôt perçue comme la généralisation de leur inégalité à l’égard des hommes ».

Ici encore, il apparaît que la notion de fraude à la loi pourrait trouver à s’appliquer, de manière à limiter les effets discriminatoires de situations créées dans les pays d’origine et qui sont, le plus souvent, ignorées par l’épouse. Une répudiation faite en France est sans effet ; il suffit, pour contourner cette interdiction, que le mari, même s’il séjourne depuis longtemps en France, retourne au pays d’origine pour effectuer la répudiation selon une procédure très simple. Elle produira ses effets en France puisque le juge ne pourra que constater la dissolution du mariage [6].

Il existe malgré tout des jurisprudences « réconfortantes ». Ainsi, la Cour d’appel de Paris, dans un arrêt du 6 juillet 1982, a retenu la notion de fraude à la loi dans le cadre d’une répudiation : « La procédure de répudiation diligentée par le mari devant les autorités marocaines traduit de sa part la volonté de frauder la loi française… ». Il est vrai qu’existait un jugement de contribution aux charges du mariage auquel le mari voulait visiblement échapper… De même, il a été jugé, par un arrêt de la Cour de cassation du 22 avril 1986, qu’une femme devenue française ne pouvait se voir opposer la répudiation.

On peut estimer à bon droit que l’extrême complexité des règles du droit international privé a permis au juge français, en se retranchant derrière elle, d’instituer un nouvel ordre juridique original. Ce dernier rend la situation des femmes étrangères d’origine musulmane particulièrement précaire, puisqu’elles ne peuvent recourir aux règles de droit français.

On a largement souligné les effets néfastes à long terme de la Convention franco-marocaine du 2 juillet 1981 sur une véritable intégration. Et on peut se demander si cette Convention ne joue pas la carte de l’intégrité du statut personnel aux dépens de l’intégration de la communauté maghrébine dans la société française.

L’extrême complexité des situations a permis au juge d’appliquer peu à peu aux femmes étrangères, voire aux femmes françaises d’époux étranger, un statut discriminatoire, alors que le juge tunisien déclare contraire à l’ordre public le droit marocain en ce qu’il interdit la réparation du préjudice subi par l’épouse en cas de répudiation (trib. de 1re instance de Tunis, 19 avril 1977). Les pouvoirs publics doivent se saisir, sans tarder, de telles situations, notamment dans le cadre de la politique d’intégration qu’ils assurent vouloir mettre en œuvre. En auront-ils le courage ? En effet, il n’existe pas de solution simple, et l’on touche, à travers les femmes, à d’éventuels conflits de cultures qui peuvent être douloureux. Cela justifie-t-il pour autant l’actuelle situation faite aux femmes étrangères sur le territoire français ?

Notes

[1] On pourra cependant se reporter utilement à l’ensemble des travaux de Roxane Silbermann, dont les recherches traitent essentiellement de l’activité des femmes étrangères, et posent de manière très pointue le problème des discriminations qui les touchent.

[2] Hommes et migrations, n° 1127, décembre 1989

[3] Ghassan Ascha, « Du statut inférieur de la femme en Islam », L’Harmattan, 1989

[4] Y. Lequette, Rev. crit. de DIP, 1984, pp. 479-483

[5] Colloque sur les Droits des femmes au Maghreb, Paris, mars 1990

[6] Signalons qu’il existe différentes formes de répudiation, dont a pu dire qu’elle était une « polygamie dans le temps », et qui constitue une arme redoutable contre la femme. C’est le mode le plus courant de dissolution du mariage en Algérie et au Maroc. Lorsque la répudiation est simple, le mari peut revenir sur sa décision, celle-ci étant soumise à son seul bon vouloir…

Polygamie: En France, tous ces enfants sont une source de revenus (How France’s welfare state helps preserve Africa’s age-old traditions)

Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus. Oumar Dicko (ministre chargé des Maliens de l’extérieur)

La multitude d’épouses est une preuve de prospérité. Abdoulaye Doumbia

C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, nous préférons les épouser. K (ouvrier malien bigame)

Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça. Mme K. (seconde épouse, foyer de 12 enfants)

La solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers! M.K

Il arrive que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays. Digana

Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France. N’diaye Sylla (Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké)

Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari.» Keita, Mère malienne de cinq enfants, Clichy-sous-Bois)

Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant. D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration. Militante sociale de Montfermeil

On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme. Militants associatifs

Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune. Jean-Pierre Brard, ex-maire de Montreuil, au sujet de deux jumeaux maliens polygames)

Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard. Jérôme Guilloux (responsable d’un organisme d’équipements sociaux)

Quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins. Responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées

On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France. Claudette Bodin (association Afrique partenaires services

On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France. Isabelle Gilette (présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles)

La polygamie n’est pas intégrable dans les structures urbaines européennes. Jean Cloue (sénateur maire de Vincennes, 1993)

J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres. Jean-Pierre Brard (maire de Montreuil)

Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie. Philippe Georges (directeur des caisses nationales d’allocations familiales)

Il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français. Patrick Mony (Groupe d’information et de soutien des immigrés)

La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… (…) On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…

Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable.

Arrêt Montcho (autorisation du regroupement familial d’une famille polygame, Conseil d’Etat, 11 juillet 1980), Loi Pasqua (proscription du regroupement familial pour les polygames 24 août 1993), circulaires (inexpulsabilité des femmes d’enfants français ou en France depuis plus de 15 ans, 8 février 1994), renouvellement des titres de séjour pour polygames entrées en France avant 199 et qui «décohabitent». (avril 2000 et juin 2001), contrat avec la Sonacotra pour achat de pavillons pour polygames (Marie-Noëlle Lienemann, secrétaire d’Etat au Logement, 2002), prise en charge publique et notes d’hôtel astronomiques, entérinement de fait de la loi islamique par les tribunaux franàais, femmes vivant et accouchant sous le nom des premières épouses, répudiation utilisée comme polygamie dans le temps, 20 000 ménages soit 200 000 personnes (moyenne de 10 enfants par ménage, décohabitation avec appartement pour chaque épouse sur le même palier, foyers pour polygames, famille de Maliens vivant à 32 dans un 6-pièces (La Courneuve, cité des 4 000), appropriation des halls d’immeuble ou de la rue faute de place, difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique, émeutes …

Suite à notre dernier billet sur les maitresses dument hallalisées du boucher nantais …

Petite (re)plongée, avec quelques articles du début des années 2000, sur la situation de la polygamie en France où l’on comprend soudain l’une des raisons de la surfécondité française dont nos dirigeants sont si fiers.

Et l’important role de préservation que seul un Etat providence comme la France peut jouer pour des pratiques ancestrales que la crise interdit désormais dans leur pays d’origine.

A savoir, comme le confirme un ministre malien, non seulement l’entretien de plusieurs épouses mais la possibilité d’en faire avec les nombreux enfants, une véritable source de revenus!

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/cet-interdit-qui-a-droit-de-cite_491574.html

Polygamie
Cet interdit qui a droit de cité
Besma Lahouri
L’Express
le 15/01/2004 –

Elle vit dans un 4-pièces au papier peint défraîchi avec ses huit enfants, dont sa petite fille de quelques mois, sans parler du défilé incessant de cousins, d’oncles ou d’amis venus du pays. Dans ce brouhaha permanent, que seul l’appel à la prière diffusé par une horloge murale interrompt, Fanta, 53 ans, au sourire triste malgré ses dents du bonheur, le boubou trop large pour son corps frêle, reçoit comme elle peut dans ce capharnaüm. Française d’origine mauritanienne, elle est la première épouse d’un polygame marié à deux autres femmes, dont l’une est repartie au pays.

Des cas comme celui-là, notre pays en compte des milliers. Car, si, selon le droit français, la bigamie est passible de prison, l’administration tolère depuis longtemps la polygamie pour les immigrés, en vertu du respect traditionnel du statut personnel des étrangers, dont l’arrêt Montcho, du 11 juillet 1980, fut la traduction logique. En autorisant le regroupement familial d’une famille polygame, cette décision du Conseil d’Etat a ouvert la brèche et fait jurisprudence: des milliers de Maliennes, de Sénégalaises, de Mauritaniennes et de Gambiennes sont venues s’installer en France. «Une décision prise sans souci des conséquences», fustigent aujourd’hui plusieurs élus locaux confrontés à la polygamie, comme Pierre Cardo, député maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique: autant de situations dramatiques auxquelles doivent faire face, quotidiennement, élus, associations et établissements scolaires.

L’impuissance des pouvoirs publics

Retour en arrière. Le 24 août 1993, Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, fait voter une loi qui proscrit le regroupement familial pour les polygames. La France, à cette époque, est en plein débat sur l’immigration. Les préfectures sont priées de ne plus renouveler les titres de séjour des secondes épouses. C’est le tollé. Dénonçant la situation inextricable de familles déjà installées en France, les associations de défense des étrangers manifestent et pétitionnent. Trois nouvelles circulaires assouplissent la législation: la première, le 8 février 1994, précise que les femmes qui ont des enfants français ou qui séjournent en France depuis plus de quinze ans sont inexpulsables. Elles ont d’ailleurs droit à une carte de séjour. Puis, en avril 2000 et en juin 2001, deux autres circulaires prévoient, pour les familles polygames entrées en France avant 1993, le renouvellement des titres de séjour à condition que les ménages «décohabitent».

En clair, les couples doivent se séparer, voire divorcer civilement. Autant de règlements qui «montrent à quel point le problème est difficile à résoudre», observe un responsable de la Direction des libertés publiques et des affaires juridiques (DLPAJ) au ministère de l’Intérieur. Dix ans après le vote de la loi Pasqua, la polygamie perdure. Et les pouvoirs publics avouent à demi-mot leur impuissance. «Il faudra de nombreuses années avant que la polygamie cesse en France», explique-t-on Place Beauvau. D’autant que les dispositions prises depuis dix ans n’interdisent pas à une seconde, à une troisième ou à une énième conjointe d’entrer en France, si elles sont mères d’enfants français. Dans ce cas-là, précise la loi, elles peuvent demander le regroupement familial.

Comme Aminata Dioumassi, une deuxième épouse malienne venue s’installer en France, en 1999, avec ses cinq enfants, dont un né ici pendant des vacances. Son mari, lui, ne comprend pas que la polygamie puisse poser problème. «Après tout, c’est l’administration française qui nous a permis de venir ici», explique ce patriarche malien, entouré de trois de ses filles. Les cheveux gris, coiffé de la calotte du hadj, celui qui a fait le pèlerinage à La Mecque, l’homme confie avoir une troisième femme au Mali. Celle-ci ne viendra pas en France, faute de place à la maison. Mais aussi pour une autre raison. Dans ce pavillon d’Athis-Mons (Essonne), la guerre impitoyable que se sont livrée les deux épouses, jusqu’au départ du pavillon de la deuxième, a profondément marqué cette famille.

Ces difficultés, Abdoulaye Doumbia, le charismatique président du Haut Conseil des Maliens de France, préfère les ignorer. Ce défenseur de la polygamie – «une coutume ancestrale», dit-il – ne comprend pas «pourquoi les Français veulent imposer la monogamie aux Africains». Une réaction partagée par K., un ouvrier malien qui a deux épouses: «C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, insiste-t-il, nous préférons les épouser.» Abdoulaye Digana, jeune Mauritanien responsable de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), décrit la pression sociale très forte que subissent les immigrés maliens, sénégalais ou mauritaniens pour prendre une seconde femme. «Il arrive, explique Digana, que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays.» La polygamie est aussi un symbole de richesse: «La multitude d’épouses est une preuve de prospérité», déclare Abdoulaye Doumbia.

Aujourd’hui, alors que le projet de loi sur la maîtrise de l’immigration et le séjour des étrangers en France est déjà passé en seconde lecture à l’Assemblée nationale, de nombreux maires tentent d’alerter, en vain, les pouvoirs publics. Les foyers de tension se multiplient: des familles installées ici depuis longtemps se retrouvent sans papiers, tandis que de nombreuses «coépouses» continuent d’arriver chaque année en France, «par le biais du certificat d’hébergement, explique Pierre Cardo, ou de manière illégale». Ces femmes, condamnées à vivre sous le nom des premières épouses, accouchent même, parfois, sous l’identité de celles-ci. Certaines vivent calfeutrées à la maison, sous l’emprise totale du mari.

Des conditions de vie souvent inhumaines, toujours douloureuses. Mais la polygamie reste un sujet tabou en France. Interrogés, de nombreux hommes politiques, comme Patrick Braouezec, maire communiste de Saint-Denis, Bernard Birsinger, député maire communiste de Bobigny, Claude Dilain, maire socialiste de Clichy-sous-Bois, Pascal Beaudet, maire communiste d’Aubervilliers, ont refusé de s’exprimer et ont interdit à leurs services de répondre à nos questions. Sollicités, le ministère délégué à la Famille, le service des droits des femmes et de l’égalité, celui de la Parité, et le service du logement de l’Hôtel de Ville de Paris n’ont pas souhaité donner suite à nos demandes d’entretien.

Le sujet est pollué par le discours xénophobe du Front national sur les immigrés, mais pas seulement. La peur d’être traité de raciste, la célébration «du droit à la différence», déplore aujourd’hui cette assistante sociale de Montfermeil, ont longtemps interdit le débat. Comme cette dernière, des associations, des assistantes sociales demandent à ne pas être citées.

«On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France», se souvient Claudette Bodin, de l’association Afrique partenaires services (APS). Qui se souciait du sort de ces familles, de ces femmes, de ces enfants? «On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France», admet Isabelle Gilette, présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles (Gams).

La réalité a contrarié tous les idéaux. Surtout, le phénomène s’est étendu. Beaucoup de ces familles polygames vivent en région parisienne, notamment en Seine-Saint-Denis, dans les Yvelines, l’Essonne ou dans quelques arrondissements parisiens. En province, elles sont concentrées dans les régions marseillaise, lyonnaise et normande. Difficile de connaître avec précision le nombre de familles polygames: la Direction des populations et des migrants du ministère des Affaires sociales avance prudemment quelques évaluations: entre 8 000 et 15 000 ménages pratiqueraient la polygamie en France. Au cabinet du ministre de l’Intérieur, on estime qu’ils seraient entre 10 000 et 20 000. Si l’on considère que «le nombre d’enfants dans ces ménages est de 10 en moyenne» – selon une plaquette officielle du ministère des Affaires sociales – le nombre total de personnes vivant dans un foyer polygame serait compris entre 150 000 et 200 000.

En attendant des statistiques plus fiables, pas moins de quatre ministères sont potentiellement concernés: les Affaires sociales, le Logement, la Famille et la Ville. Tous se renvoient aujourd’hui la balle, quand ils n’avouent pas leur impuissance. Conséquence: au quotidien, les élus gèrent comme ils peuvent ce lourd et délicat dossier. A Mantes-la-Jolie, fief du ministre Pierre Bédier, par exemple, la municipalité a répertorié 75 familles polygames vivant essentiellement dans la cité du Val-Fourré. Elle a décidé de mettre la «main à la pâte», comme on dit à la mairie, en aidant les ménages à se séparer. Sa solution: trouver un appartement pour chaque épouse mais… sur le même palier, comme pour la famille K., composée d’un chef de famille, de deux coépouses et de 12 enfants. C’est dans cette cité encore marquée par les émeutes de 1991, au premier étage d’un immeuble humide et glacial, que nous reçoit la seconde épouse. Un turban élégamment noué autour de la tête et assorti au boubou mauve, un collier africain autour du cou, cette jeune femme de 32 ans nous accueille dans son salon impeccablement tenu, un oeil sur un téléfilm américain. «Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur, explique-t-elle en souriant, passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça.» Choquant? Pour Mme K., visiblement pas. «Mes amies maliennes m’envient mon appartement», dit-elle. Assis sur le canapé, «Monsieur» acquiesce. Cet ouvrier de Renault, âgé de 54 ans, trouve que «la solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers!», dit-il. Une formule qui fait bondir Jean-Pierre Brard, le fougueux député maire (PCF) de Montreuil (Seine-Saint-Denis): «Je trouve anormal de « caséifier » les HLM, tonne-t-il. Nous n’avons pas à organiser la domination des mâles sur les femmes. Notre modèle français laïque et républicain est de vivre ensemble. Pas question de faire un palier malien, un palier sénégalais…» Jean-Pierre Brard, qui parle en connaissance de cause, dit volontiers sa fierté de gérer la «première ville malienne de France». Chez lui, sur 6 000 Maliens, un millier vivent dans un foyer polygame. Mais, si le maire de Montreuil veut bien aider les épouses qui souhaitent décohabiter, il refuse catégoriquement de les reloger côte à côte ou – «pire encore», dit-il – de faciliter la vie à ceux qui, certes à l’étroit, habitent toujours ensemble: «Cela reviendrait à organiser la polygamie», estime-t-il. Et de citer le cas extravagant de frères jumeaux: «Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires, raconte Brard. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune.»

Les élus sont condamnés à jouer les équilibristes: quelle que soit leur position idéologique, il leur faut trouver des solutions à des cas dramatiques de suroccupation de logement, sans être complices ou hors la loi. Gilles Poux, maire communiste de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), est l’un des rares élus de sa famille politique à avoir le courage d’aborder la question. Il raconte son désarroi face à cette famille de Maliens de la cité des 4 000 qui vivaient à 32 dans un 6-pièces. Une situation «inconcevable au Mali, rappelle Claudette Bodin. Là-bas, chaque femme vit dans sa propre case. Et les enfants sont pris en charge par l’ensemble de la famille ou du village».

Ici, faute de place à la maison, les enfants sont dans la rue, «parfois du 1er janvier au 31 décembre», raconte une conseillère municipale de Mantes-la-Jolie. Laurence Ribeaucourt, assistante sociale au collège Jean-Jaurès de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), renchérit: «La cité est devenue au fil des ans un prolongement du domicile.» Pas de bureau, pas d’espace pour faire ses devoirs, les différentes fratries se font souvent la guerre. Sans compter la rivalité entre les épouses, qui rejaillit sur les gamins. «Je suis contre la polygamie, assène du haut de ses 11 ans Narama. Cela fait trop d’histoires.» Elle, dont la maman et la «tante» ne se supportaient plus, ne voit plus ses cinq demi-frères, tous réfugiés à l’hôtel avec leur mère. «Parfois, la haine est tellement profonde que certaines femmes se vengent sur les enfants de la rivale», raconte Fatoumata Yatera, médiatrice à la mairie de Chanteloup-les-Vignes. Vêtements déchirés, fessées à outrance, voire maraboutisme, tout est bon pour se venger de son malheur. Parfois, aussi, «la fille de la première femme est plus âgée que l’une des épouses», relate encore Jean-Noël Kerlogot, professeur de français au collège de Montfermeil. Les écarts de génération entre le mari et les femmes posent également des problèmes insolubles quand le chef de famille décède. Là, c’est la débâcle. Chaque femme récupère ses enfants et le foyer explose. Parfois, «la première épouse jette la seconde à la rue», affirme Marie-Hélène Hassan, directrice de l’association des femmes-relais de Clichy-sous-Bois. Autant de souffrances méconnues et que peu dénoncent. Y compris chez les féministes. «La dignité des femmes et des enfants est piétinée, insiste Jean-Pierre Brard. Mes camarades de gauche, aujourd’hui silencieux, n’auraient jamais accepté qu’on fasse subir ce sort à des Françaises.»

Mais comment faire, quand l’Ile-de-France manque de 300 000 logements sociaux? Que faire, quand les habitations les plus vastes sont conçues pour cinq enfants au maximum? «Ces familles deviennent de vraies proies pour les marchands de sommeil et s’entassent dans des taudis», explique un responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées (Cilpi). Pis, poursuit-il, «quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins».

Le voisinage: encore un sujet difficilement abordable mais pourtant bien réel. Comment réagir, en effet, devant des enfants qui passent la journée dans les halls d’immeuble, ou «face à une famille démunie où cohabitent quatre épouses et 18 enfants»? s’interroge Roger Madec, le maire du XIXe arrondissement parisien. Souvent les habitants des quartiers concernés subissent en silence et se vengent aux élections. Jérôme Guilloux, responsable d’un organisme d’équipements sociaux (Apes), précise: «Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard.» Conséquence: certains bailleurs se méfient des familles africaines en général.

«En 2002, Marie-Noëlle Lienemann, alors secrétaire d’Etat au Logement, avait signé un contrat avec la Sonacotra pour l’achat de 100 pavillons», explique Serge Caquant, directeur de clientèle de cette société. Aucun maire n’en a voulu sur sa commune. Aujourd’hui, six pavillons seulement ont été achetés. L’Etat a mandaté depuis 2001 un groupement d’intérêt public (GIP), Habitat et interventions sociales, pour aider ces familles à s’installer séparément. Xavier Desjardin, son ancien président, se souvient d’un foyer de 23 membres, entassé dans un 3-pièces. «La vie dans l’immeuble était infernale. Les gosses passaient leur vie dans les escaliers ou au pied du bâtiment, les parents étaient totalement dépassés. Propriétaire du logement, l’Opac de Paris a dû expulser la famille». Depuis août, la Direction d’action sociale (DAS) de la ville de Paris et les services du GIP règlent toujours leurs notes d’hôtel. «Une vraie gabegie financière, mais personne ne veut les reloger.» Sur près de 200 familles polygames dont Xavier Desjardin avait la charge, la mission d’Habitat et interventions sociales n’en a, admet-il, logé qu’une dizaine.

«Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France», observe N’diaye Sylla, membre de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké. Depuis deux ans, le GIP emploie un agent «technicosocial». Sa mission: aider les familles à s’approprier leur logement. En clair, leur apprendre à utiliser l’eau de la salle de bains, les aider à monter des étagères, leur apprendre à utiliser les hottes des cuisines lorsque les femmes font à manger, leur conseiller de ne pas laver le sol à grande eau, comme au pays… «Un travail pédagogique indispensable, réclament la plupart des bailleurs sociaux, mais il en faudrait beaucoup plus.»

Les allocations familiales critiquées

Pour avoir osé dire, en 1993, que «la polygamie n’était pas intégrable dans les structures urbaines européennes», le sénateur maire de Vincennes, Jean Clouet, fut traité de «raciste» par de nombreux intellectuels. Un chantage moral que refusent beaucoup: «J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres», assène le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard.

Quelles solutions, alors, contre les drames de la polygamie en France? Certaines, comme Fanta, Fatoumata, Amssatou ou Keita proposent de retirer systématiquement les cartes de séjour des maris polygames. Ces quatre femmes de polygame ont dû batailler durant des années pour que leur mari se sépare de leurs coépouses. Comme Keita, 40 ans. Cette Malienne habite Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Mère de cinq enfants, le port de tête altier et le caractère bien trempé, elle n’a pas peur de crier haut et fort sa colère: «Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari.» D’autres, dont des personnalités de gauche, proposent de restreindre les allocations familiales. Comme à Mayotte, où celles-ci sont plafonnées dès le troisième enfant. Difficile, en effet, sans l’aide de l’Etat, d’entretenir plusieurs foyers. De passage à Paris, le ministre chargé des Maliens de l’extérieur, Oumar Dicko, enfonce le clou: «Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus.» Jean-Pierre Brard avait proposé, en 1997, de limiter à six le nombre d’enfants susceptibles de bénéficier des allocations familiales. Il s’est retrouvé tout seul à l’Assemblée nationale pour défendre son amendement.

Les caisses d’allocations familiales sont de plus en plus critiquées pour leur manque de vigilance et leur peu d’empressement à contrôler le phénomène. «Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant», soupire cette militante sociale de Montfermeil. Et d’ajouter: «D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration.» Plus grave encore, accusent d’autres militants associatifs: «On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme.» Un discours que l’administration refuse d’entendre.

Interrogé, Philippe Georges, le nouveau directeur des caisses nationales d’allocations familiales (CNAF), se défend: «Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie.» Pour Patrick Mony, du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), une association qui dénonce la «répression exercée» sur ces familles, «il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français». Mais jusqu’où aller dans la tolérance? Faut-il vraiment avancer de l’argent pour équiper en électroménager les foyers des épouses qui décohabitent, comme c’est le cas à Mantes-la-Jolie?

Certains élus, comme Pierre Cardo, évoquent la possibilité de contrôler plus sévèrement le regroupement familial pour restreindre l’arrivée éventuelle d’épouses ou d’enfants de polygames. Les timides propositions de l’Assemblée nationale pour limiter le phénomène ont été battues en brèche par le Sénat. Exemple: aujourd’hui, pour faire venir femmes et enfants en France, le revenu minimum exigé n’est que le Smic. L’Assemblée nationale a proposé d’augmenter ce revenu au prorata du nombre d’enfants. Refus du Sénat en octobre dernier.

Alors, dans les écoles, les enseignants et le personnel continuent de composer avec les «tantes», ou les matougouré, comme on les appelle. Ces deuxièmes mamans font partie du paysage.

Voir aussi :

La polygamie en France : une fatalité ?
Sonia Imloul
Novembre 2009

La polygamie porte atteinte à l’égalité homme-femme, pilier de notre République. Elle est contraire à la Charte européenne des Droits fondamentaux comme à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Phénomène très minoritaire rapporté à la population de notre pays et même à la population totale d’étrangers en France, la polygamie constitue néanmoins un danger pour l’organisation sociale dans les territoires où elle est particulièrement concentrée.

Interdite en France et dans l’Union européenne, elle est pourtant pratiquée et souvent considérée comme une fatalité par les autorités publiques qui devraient la combattre. Elle est un tabou pour les politiques et les administrations. Elle peut susciter des inquiétudes dans l’opinion. Notre thèse est à l’opposé de cette acceptation tacite et de ce renoncement : à nos yeux, la polygamie est un phénomène que l’on peut combattre si on s’en donne l’ambition et les moyens.

La polygamie en France : une fatalté ?

J’aimerais insister sur le caractère destructeur de la polygamie pour les femmes et les enfants qui la subissent. Ces derniers ne peuvent bénéficier de l’éducation qu’ils devraient recevoir, ils sont très tôt privés de leur futur et ils n’ont que peu de chances de vivre une vie normale. Ces victimes n’ont pas choisi ce destin, mais il s’impose à eux sous les formes les plus dures : inégalité dans le mariage et soumission pour les femmes, renoncement aux droits fondamentaux à l’intimité, privation d’une éducation digne de ce nom, misère matérielle, peur du lendemain. Ces situations sont connues des associations qui cherchent des solutions individuelles pour les femmes courageuses qui font le choix de décohabiter ; elles sont connues des travailleurs sociaux qui sont souvent dépourvus d’outils efficaces pour accompagner les femmes qui viennent vers eux ; elles sont connues des pouvoirs publics qui semblent avoir baissé les bras face à ce phénomène. Ainsi la loi de 1993 sur l’interdiction des regroupements familiaux en cas de polygamie peut-elle être contournée dans l’indifférence générale.

Plutôt que de considérer la polygamie comme une fatalité, comme un tabou qui met mal à l’aise les responsables politiques de tout bord, j’ai choisi ici de témoigner de mon expérience personnelle de responsable associative, et je remercie l’Institut Montaigne d’avoir accepté de reprendre ce témoignage et ces premières propositions. J’espère que cette contribution permettra de sortir de l’oubli les femmes et les enfants qui souffrent de situations qui portent atteinte aux valeurs les plus fondamentales de notre République.

Voir enfin :
http://www.gisti.org/doc/plein-droit/11/femme.html

Plein Droit n° 11, juillet 1990
« Travail au noir ? Travail clandestin ? Travail illégal ? »
Étrangère et femme :
une double discrimination

La montée des intégrismes aura eu paradoxalement un grand mérite, celui de rappeler que l’immigré, traditionnellement défini et représenté comme un travailleur de sexe masculin, plutôt célibataire, éventuellement pourvu d’une famille, entité vague et indéterminée, est aussi dans plus de 40 % des cas une personne de sexe féminin. Les excès et violences intégristes, en visant principalement les femmes, ont eu pour effet indirect d’attirer l’attention sur la situation qui est faite à celles-ci, non seulement dans les pays d’origine mais aussi en France.

Il peut sembler étonnant que seule l’apparition d’un contexte aussi dramatique ait pu permettre que soient enfin dits et reconnus les nombreux problèmes spécifiques qui sont attachés à la condition de la femme étrangère. Car celle-ci a été la grande absente du débat sur l’immigration, alors même qu’il est couramment admis que son rôle est essentiel dans une intégration. Cette absence est également reflétée par le faible nombre de travaux qui lui sont consacrés [1].

La raison en est l’existence d’un malaise autour de la condition des femmes immigrées qu’on ne saurait mieux expliquer qu’en citant l’intervention de C. Belkhodja, lors du colloque sur « Droits de l’Homme, Droits des peuples du Maghreb » (mars 1989) à Paris : « Il arrive couramment que des militants des droits de l’homme ou de prétendants tels, se retranchent derrière les spécificités culturelles maghrébines et musulmanes pour refuser de traiter le problème des droits des femmes ».

L’origine du malaise et du silence fait autour des femmes immigrées pourrait bien être là, dans ce traditionnel débat que l’on a mené jusqu’ici de manière informelle, portant sur le respect des « traditions », des différences culturelles, sans jamais définir la réalité de leurs conséquences pour toute une partie de la population étrangère.

Les mêmes hésitations coupables se retrouvent dans les décisions judiciaires qui s’appliquent aux femmes étrangères. Force est de constater, en effet, que les tribunaux appliquent rarement les lois en considération du droit des femmes et du principe d’égalité entre les hommes et les femmes. Si les tribunaux du fond se montrent bienveillants et attentifs à la situation des femmes, les juridictions suprêmes, elles, ont construit, à partir des années quatre-vingt, une jurisprudence inégalitaire aux dépens des femmes d’origine musulmane – une sorte de ghetto de droit dont l’originalité ne saurait masquer les effets discriminatoires.

Des chiffres

Selon le recensement de 1982, 42,8 % de la population étrangère sont des femmes. Ce chiffre devra évidemment être revu en fonction des nouvelles données issues du recensement en cours. Il sera intéressant de vérifier si les prédictions faites au sujet de l’activité des femmes étrangères sont exactes.

Depuis 1975, c’est-à-dire depuis la mise en place de politiques de stabilisation des flux migratoires, la féminisation des populations étrangères s’est considérablement accélérée, notamment à travers la procédure de regroupement familial.

Cette féminisation de l’immigration s’accompagne de phénomènes parfois inattendus. Claude ValentinMarie souligne « la part non négligeable prise par les femmes seules avec enfants, qui représente près de 4 % des femmes étrangères. Particularité intéressante, à l’encontre des stéréotypes établis, cette situation est plus fréquente chez les Maghrébines que chez les Européennes. La proportion de femmes algériennes dans ce cas (5,4 %) est même très légèrement supérieure à celle des Françaises (5,2 %) » [2].

La démarche qui consiste à rechercher l’ensemble des lois et règlements qui sont applicables aux femmes étrangères est d’autant plus urgente qu’elles subissent une double discrimination : en tant qu’étrangères, elles sont soumises à un ensemble de textes qui se révèlent dans la pratique d’application plus restrictive à leur égard ; en tant que femmes, elles dépendent d’un statut personnel discriminatoire que les tribunaux français ont peu à peu reconnu.

Un statut exclusivement familial

Outre qu’il a permis de dévoiler la situation faite aux femmes immigrées en France, on peut espérer que le durcissement intégriste obligera, dans ce contexte, les tribunaux français, voire le législateur, à prendre des positions qui soient plus conformes, non seulement à l’ordre public français, mais encore aux grands traités internationaux qui proclament l’égalité entre hommes et femmes, et s’imposent aux juges français en vertu de l’article 55 de la Constitution.

Aucune disposition spécifique n’est appliquée aux, femmes étrangères. C’est par conséquent l’ensemble des textes composant la réglementation sur les étrangers (ordonnance de 1945, conventions bilatérales…) qui règle leurs conditions d’entrée et de séjour en France. Néanmoins, on peut constater que, dans la pratique, l’application qui leur en est faite rend difficile la possibilité pour les femmes étrangères d’obtenir un statut indépendant.

De fait, les femmes ont rarement bénéficié de la possibilité d’émigrer directement. Elles sont généralement définies par un statut exclusivement familial : épouse, sœur ou fille, renvoyant à leur statut personnel. Dans ces conditions, les femmes se retrouvent en situation de dépendance, notamment par rapport à leur mari et au droit au séjour de celui-ci. Il est important de penser à l’autonomie d’un statut, surtout dans le contexte actuel de montée intégriste qui risque de générer une augmentation des migrations de femmes seules.

La Convention franco-algérienne du 27 décembre 1968 comporte une disposition pouvant s’avérer extrêmement dommageable pour les femmes. En effet, elle stipule que l’absence du territoire français de plus de six mois entraîne la perte des droits au séjour. Bien que sa circulaire d’application préconise « la bienveillance » pour opposer ce délai aux catégories d’étrangers bénéficiaires de plein droit du certificat de résidence de dix ans, les préfectures ont tendance à l’appliquer strictement.

Par ailleurs, la jurisprudence a confirmé la portée de cette péremption « couperet » : dans un arrêt du 25 mai 1988, « Ziani », le Conseil d’État précise « qu’à la supposer établie, la circonstance que l’absence de M. Ziani du territoire français soit involontaire ne saurait le soustraire à l’application de ces dispositions ». Les conséquences de cette décision du Conseil d’État peuvent être dramatiques pour les jeunes filles retenues contre leur gré dans le pays d’origine par leurs parents ou leurs frères, pour les épouses répudiées dont toute la famille est en France, etc. La variété des situations est grande et les cas malheureusement de plus en plus fréquents. Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité que l’âge de la majorité fixé à dix-huit ans en France l’est à vingt et un ans dans les pays d’origine.

Le drame des retours forcés ou ratés

Toutes les associations de femmes immigrées sont unanimes pour indiquer que le nombre de femmes retenues contre leur gré dans les pays d’origine devient préoccupant. Or, en cas de retour, sauf si la femme est aussi de nationalité française, il lui sera impossible de séjourner régulièrement en France même si elle y a passé presque toute sa vie. Elle se verra en effet opposer un statut de « nouvelle migrante ».

Pour les femmes mariées, on peut citer l’arrêt du Conseil d’État « Mme Benferlou » du 22 novembre 1989, illustrant parfaitement la situation dépendante des femmes et ce, à un double titre : d’une part, il évoque la situation des épouses qui ont suivi leur conjoint dans le cadre d’un retour au pays d’origine et y sont restées, parfois contre leur gré ; en particulier lorsqu’il y a des enfants qui ne peuvent quitter le territoire sans le consentement du père, un retour en France implique souvent pour la femme l’abandon des enfants au père, démarche douloureuse s’il en est. D’autre part, l’arrêt évoque le sort des mères algériennes d’enfants français qui n’entrent pas dans les catégories de plein droit.

Dans un arrêt du 11 juillet 1980, dit « arrêt Montcho », pris en assemblée, le Conseil d’État statuant dans le cadre d’une demande de sursis à exécution, reconnaissait implicitement le droit au séjour d’une seconde épouse d’un mari polygame. Implicitement, puisque le Conseil d’État ne statuait pas au fond. Néanmoins, c’est bien dans le sens de cette reconnaissance que l’arrêt a été appliqué, puisqu’un de ses effets a été notamment d’autoriser le regroupement familial dans les cas de polygamie, et de régulariser la situation de la pluralité d’épouses dans certains cas.

Polygamie et tribunaux

La seconde épouse de M. Montcho avait rejoint son mari et sa première épouse, et cohabitait avec celle-ci depuis quatre ans. Le préfet de l’Essonne avait refusé de régulariser la situation de la seconde épouse qui avait eu, comme d’ailleurs la première, quatre enfants du mari commun, et avait ordonné son expulsion en se fondant sur l’ordre public français.

Le Conseil d’État, en annulant la décision, reconnaissait ainsi les mariages polygamiques dans la plénitude de leurs effets, et notamment dans l’un de ceux qui posaient les problèmes les plus sérieux aux juges : celui de la cohabitation des différentes épouses sous le même toit.

On a pu à bon droit souligner que cette solution allait bien au-delà des positions des tribunaux judiciaires, quant à la reconnaissance des effets des unions polygamiques, tribunaux qui se sont empressés de rattraper leur retard dans ce domaine.

Une telle décision, fortement controversée, et dénoncée par les associations de femmes immigrées, doit être analysée dans toutes ses conséquences.

La conséquence la plus évidente, qui a été tirée immédiatement dans le milieu immigré… masculin, a été incontestablement la certitude qu’enfin la France reconnaissait la polygamie pour les musulmans sur son territoire, opinion partagée par une partie des juristes qui invitaient d’ailleurs les tribunaux judiciaires à suivre l’exemple magistral du Conseil d’État.

Le problème de la polygamie est difficile à aborder. Quelle solution adopter en effet qui soit équitable ? Car la polygamie existant dans les faits – même si toutes les enquêtes effectuées, notamment en pays maghrébin, soulignent combien elle est mal acceptée par les femmes – il est bien évident qu’elle produit des effets. Comment choisir laquelle des épouses d’un mari polygame aura des droits, et laquelle non, surtout lorsque chacune a des enfants du mari commun ?

Dans le contexte des problèmes liés au séjour des femmes étrangères, qui était celui de l’arrêt Montcho, il faudrait peut-être, pour donner quelques éléments objectifs de réflexion, se demander ce que signifie dans les faits la « cohabitation paisible » visée par le Conseil d’État, lorsque l’on connaît les conditions de logement actuelles des familles immigrées, notamment en région parisienne.

La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… Quel paradoxe ! Et ce n’est pas le seul, ni le moindre.

Des épouses « clandestines »

Néanmoins, la plupart des situations polygamiques ont pour corollaire la clandestinité des autres épouses venues en dehors de l’impossible regroupement familial – la condition de logement pouvant être difficilement remplie.

On ne peut pas non plus passer sous silence une situation trop fréquente pour qu’elle ne procède pas d’une intention délibérée : le refus de l’époux de régulariser la situation de la deuxième épouse, la précarité liée à la clandestinité ayant des effets incontestables sur le maintien de celle-ci dans ses foyers.

Il faut toutefois être prudent et ne pas exagérer l’importance de la polygamie. Une statistique de l’INED publiée en 1988 a en effet démontré que la polygamie était un phénomène relativement marginal dans les pays du Maghreb. Elle est par contre plus répandue en Afrique noire où l’islamisation récente recouvre des coutumes pratiquées depuis toujours. On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…

Quelle sera la conséquence de la montée intégriste sur une éventuelle croissance de la polygamie ? Les partis intégristes sont unanimes pour préconiser l’application de la Shari’à dans tous ses effets, dont la polygamie. On sait que les répudiations se multiplient actuellement en Algérie. Or, avec beaucoup de justesse, l’acte de répudiation a été analysé comme une véritable « polygamie dans le temps ».

Les conflits de lois en droit international privé sont d’une complexité extrême. Il ne saurait être question de les envisager tous ; on tentera de faire le point sur celui de la polygamie et de la répudiation. Comme nous le verrons, les tribunaux français ont, depuis les années 1980, choisi de reconnaître des situations qui, au regard du droit des femmes, sont incontestablement discriminatoires.

Le statut personnel des étrangers est régi en principe par leur loi nationale : c’est une conséquence de l’article 3 du code civil qui reconnaît la compétence de la loi française pour ses ressortissants en ce qui concerne l’état et la capacité des personnes, et ce même quand ils résident à l’étranger, ce qui implique une réciprocité.

Statut personnel et ordre public

Ainsi, une Convention franco-marocaine, entrée en vigueur le 13 mai 1983, et relative au statut personnel pose le principe de la compétence de la loi marocaine (art. 1er).

Pourtant, sous certaines conditions, la loi étrangère peut être écartée au profit de la loi du domicile (pour le divorce, voir l’article 310 du code civil). En fait, les seules limites apportées réellement à l’application de la loi étrangère sont liées à la notion d’ordre public. Or, cette notion, dans le cadre des conflits de lois, n’est pas définie clairement ; elle l’est d’ailleurs d’autant moins que, depuis l’arrêt « Rivière » (1953) il existe une notion d’ordre public « atténué ». Ainsi, pour reprendre la formule d’un arrêt de la Cour de cassation du 3 janvier 1980 : « La réaction à l’encontre de l’ordre public n’est pas la même suivant qu’il s’agit de mettre obstacle à l’acquisition d’un droit en France ou de laisser se produire en France les effets d’un droit acquis, sans fraude, à l’étranger et en conformité de la loi ayant compétence en droit international privé français… ».

Quand bien même certaines dispositions de la loi étrangère seraient incompatibles avec l’ordre public français – telles la polygamie et la répudiation, par exemple – elles peuvent produire certains effets « autorisés ». Par ailleurs, la notion de fraude à la loi française est très rarement utilisée ; les tribunaux ne tiennent en effet pas compte de la date de la situation juridique par rapport au séjour des étrangers sur le territoire français.

C’est l’application des codes de la famille algérien et marocain qui a suscité le plus grand nombre de conflits de lois devant les tribunaux. Le code tunisien, s’il laisse subsister le fameux devoir d’obéissance de la femme envers son époux, contient néanmoins des règles égalitaires.

La Shari’à

Les codes marocain et algérien font, en effet, directement référence à la loi musulmane, la Shari’à, et reprennent l’intégralité de ses dispositions. Toutefois, l’application de la Shari’à a été limitée par divers artifices de procédure : interdiction de la polygamie « si une injustice est à craindre envers les épouses » (art. 30 du code marocain), possibilité de « demander le divorce en cas d’absence de consentement » de la part des épouses précédentes (art. 8 du code algérien).

De telles limites sont ambiguës et sans portée réelle, comme l’ont dénoncé beaucoup d’associations de femmes. Il existe malheureusement peu de travaux en France sur ces divers codes et sur le droit musulman, ce qui est regrettable quand on sait que l’Islam est la deuxième religion de France.

Pour bien comprendre ce que représente la Shari’à, il faut marquer sa spécificité qu’on ne retrouve dans aucun autre système religieux : la Shari’à, qui se compose du Coran et de la Sounnah, « manière d’agir » du Prophète (les « hadith »), est un droit d’origine divine. Comme tel, il s’impose de manière absolue aux croyants, puisqu’il est inséparable de la loi. (On peut esquisser une comparaison avec une des rares règles d’origine divine dans la religion chrétienne, qui est l’indissolubilité du lien du mariage, et qui s’impose aux chrétiens en raison de son caractère sacré).

Cette situation exceptionnelle d’un droit qui n’est pas considéré comme une technique d’origine humaine, mais comme la parole de Dieu, peut expliquer le désarroi de nombreux musulmans face à des situations visiblement discriminatoires qui y sont contenues et, notamment, au statut inférieur de la femme [3]. Ces dispositions inégalitaires dont beaucoup d’associations demandent l’abrogation sont d’autant plus mal ressenties que, dans le domaine économique et commercial, les États musulmans ont été amenés à déroger à de nombreuses règles sacrées.

On pourrait penser que les tribunaux français auraient à coeur d’apporter une certaine contribution au débat s’engageant dans ces pays sur la légitimité de certaines institutions des plus contestables. Or, si pendant longtemps, le droit musulman a été frappé d’ostracisme par les juges, force est de constater qu’il est aujourd’hui traité avec une grande mansuétude par l’ordre juridique français qui « non content d’assujettir plus complètement les femmes musulmanes à leurs compatriotes en accueillant les répudiations unilatérales intervenues à l’étranger, (…) va désormais jusqu’à décider qu’une Française peut valablement devenir, contre son gré, l’une des épouses d’un musulman polygame » [4].

Si les juges français ont choisi d’appliquer le droit musulman en écartant toute référence à l’ordre public français, du moins peut-on attendre de leur part une compétence technique dans ce domaine ; or, ainsi que l’a souligné Saïda Rahal-Sidhoum [5], on assiste à la « mise en œuvre d’une forme édulcorée de la Shari’à » par les tribunaux français et, notamment, à des erreurs d’interprétation. Les tribunaux français sont-ils d’ailleurs compétents pour connaître de la loi musulmane, alors qu’ils ne possèdent pas la qualité religieuse requise pour appliquer ce droit divin ?

Des juges «compréhensifs»

La polygamie, comme la répudiation, ont été largement entendues par nos juges, tant dans leurs effets que dans leur validité. Le droit international privé a eu à traiter, non sans mal, des effets d’unions polygamiques (cf. l’arrêt Rivière cité plus haut). Toutefois, la liste des effets que peut valablement avoir en France une union polygamique s’est considérablement allongée depuis – même si les juges français ne semblent pas aller jusqu’à imposer à la première épouse l’obligation de cohabitation qui pourtant découle du mariage polygamique.

Le véritable problème qui se pose dans le cadre de la polygamie est celui de sa validité aux yeux de la loi française. On mesure son étendue en se référant à un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 8 novembre 1983 concernant un étranger résidant en France, qui énonce en effet « qu’en particulier l’ordre public… ne met pas obstacle à l’efficacité en France du mariage polygamique contracté hors de France conformément à son statut personnel par un étranger par ailleurs déjà marié à une Française ». Ainsi, non seulement les tribunaux reconnaissent la pleine validité d’un mariage polygamique conclu antérieurement au séjour en France, mais également s’il a été conclu au cours de celui-ci, et qui plus est alors que la première épouse est française !

Ce problème se pose avec beaucoup d’acuité pour les jeunes femmes dites « de la deuxième génération » qui ont souvent la nationalité française et épousent un compatriote. Bien qu’elles soient françaises, rien ne leur permet dans ces conditions de s’opposer à une deuxième union de leur époux ; elles n’ont alors que la possibilité de demander le divorce qui, s’il l’on se réfère à la jurisprudence, devrait en principe leur être accordé aux torts du mari. C’est une bien maigre consolation dans une situation souvent dramatique, alors qu’une telle union enfreint sans contestation possible l’ordre public français.

Il semble pourtant qu’une solution (à défaut d’une solution législative qui semble la plus appropriée) aurait pu être trouvée dans la notion de fraude à la loi ou à l’intensité de l’exception d’ordre public. Les tribunaux ne l’ont pas voulu. Il est bien évident cependant que l’époux qui veut contracter, alors qu’il vit en France, une union polygamique, sait parfaitement que celle-ci ne pourra être célébrée en France.

Il peut sembler que la notion de fraude à la loi française prend ici tout son sens car c’est bien pour éviter son application que l’époux est retourné dans son pays d’origine, en toute connaissance de cause.

Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable.

La répudiation reconnue

La répudiation est en fait purement et simplement reconnue.

Jusqu’en 1983, pourtant, les juges ne la reconnaissaient que lorsqu’elle équivalait à un divorce par consentement mutuel, c’est-à-dire lorsque la femme, mise au courant de la répudiation, l’acceptait. Or, l’essence de la répudiation est d’être un acte soumis à l’arbitraire total de l’époux, qu’il peut effectuer en l’absence de la femme. Ainsi définie, elle semble incompatible avec l’ordre public français. Pourtant, peu à peu, la Cour de cassation a reconnu sa validité, au motif du respect de l’égalité des droits entre époux. En effet, l’épouse a la possibilité théorique d’entamer une procédure pour obtenir une pension ou une indemnité. Avec l’arrêt du 3 novembre 1983, la Cour suprême franchit un pas de plus en acceptant la répudiation sans évoquer le principe d’égalité. Cette jurisprudence est conforme à la Convention franco-marocaine relative à la coopération judiciaire entre les deux pays et entrée en vigueur le 13 mai 1983.

La Cour de cassation n’y faisait pas référence, ce qui traduit la volonté de la Cour de reconnaître la répudiation, quelle que soit par ailleurs la nationalité de la femme étrangère. Cette jurisprudence a été commentée de la façon suivante : « Il n’est pas sûr que cette égalité entre les femmes immigrées ne soit pas plutôt perçue comme la généralisation de leur inégalité à l’égard des hommes ».

Ici encore, il apparaît que la notion de fraude à la loi pourrait trouver à s’appliquer, de manière à limiter les effets discriminatoires de situations créées dans les pays d’origine et qui sont, le plus souvent, ignorées par l’épouse. Une répudiation faite en France est sans effet ; il suffit, pour contourner cette interdiction, que le mari, même s’il séjourne depuis longtemps en France, retourne au pays d’origine pour effectuer la répudiation selon une procédure très simple. Elle produira ses effets en France puisque le juge ne pourra que constater la dissolution du mariage [6].

Il existe malgré tout des jurisprudences « réconfortantes ». Ainsi, la Cour d’appel de Paris, dans un arrêt du 6 juillet 1982, a retenu la notion de fraude à la loi dans le cadre d’une répudiation : « La procédure de répudiation diligentée par le mari devant les autorités marocaines traduit de sa part la volonté de frauder la loi française… ». Il est vrai qu’existait un jugement de contribution aux charges du mariage auquel le mari voulait visiblement échapper… De même, il a été jugé, par un arrêt de la Cour de cassation du 22 avril 1986, qu’une femme devenue française ne pouvait se voir opposer la répudiation.

On peut estimer à bon droit que l’extrême complexité des règles du droit international privé a permis au juge français, en se retranchant derrière elle, d’instituer un nouvel ordre juridique original. Ce dernier rend la situation des femmes étrangères d’origine musulmane particulièrement précaire, puisqu’elles ne peuvent recourir aux règles de droit français.

On a largement souligné les effets néfastes à long terme de la Convention franco-marocaine du 2 juillet 1981 sur une véritable intégration. Et on peut se demander si cette Convention ne joue pas la carte de l’intégrité du statut personnel aux dépens de l’intégration de la communauté maghrébine dans la société française.

L’extrême complexité des situations a permis au juge d’appliquer peu à peu aux femmes étrangères, voire aux femmes françaises d’époux étranger, un statut discriminatoire, alors que le juge tunisien déclare contraire à l’ordre public le droit marocain en ce qu’il interdit la réparation du préjudice subi par l’épouse en cas de répudiation (trib. de 1re instance de Tunis, 19 avril 1977). Les pouvoirs publics doivent se saisir, sans tarder, de telles situations, notamment dans le cadre de la politique d’intégration qu’ils assurent vouloir mettre en œuvre. En auront-ils le courage ? En effet, il n’existe pas de solution simple, et l’on touche, à travers les femmes, à d’éventuels conflits de cultures qui peuvent être douloureux. Cela justifie-t-il pour autant l’actuelle situation faite aux femmes étrangères sur le territoire français ?

Notes

[1] On pourra cependant se reporter utilement à l’ensemble des travaux de Roxane Silbermann, dont les recherches traitent essentiellement de l’activité des femmes étrangères, et posent de manière très pointue le problème des discriminations qui les touchent.

[2] Hommes et migrations, n° 1127, décembre 1989

[3] Ghassan Ascha, « Du statut inférieur de la femme en Islam », L’Harmattan, 1989

[4] Y. Lequette, Rev. crit. de DIP, 1984, pp. 479-483

[5] Colloque sur les Droits des femmes au Maghreb, Paris, mars 1990

[6] Signalons qu’il existe différentes formes de répudiation, dont a pu dire qu’elle était une « polygamie dans le temps », et qui constitue une arme redoutable contre la femme. C’est le mode le plus courant de dissolution du mariage en Algérie et au Maroc. Lorsque la répudiation est simple, le mari peut revenir sur sa décision, celle-ci étant soumise à son seul bon vouloir…
Polygamie: En France, tous ces enfants sont une source de revenus (How France’s welfare state helps preserve Africa’s age-old traditions)

Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus. Oumar Dicko (ministre chargé des Maliens de l’extérieur)

La multitude d’épouses est une preuve de prospérité. Abdoulaye Doumbia

C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, nous préférons les épouser. K (ouvrier malien bigame)

Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça. Mme K. (seconde épouse, foyer de 12 enfants)

La solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers! M.K

Il arrive que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays. Digana

Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France. N’diaye Sylla (Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké)

Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari.» Keita, Mère malienne de cinq enfants, Clichy-sous-Bois)

Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant. D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration. Militante sociale de Montfermeil

On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme. Militants associatifs

Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune. Jean-Pierre Brard, ex-maire de Montreuil, au sujet de deux jumeaux maliens polygames)

Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard. Jérôme Guilloux (responsable d’un organisme d’équipements sociaux)

Quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins. Responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées

On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France. Claudette Bodin (association Afrique partenaires services

On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France. Isabelle Gilette (présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles)

La polygamie n’est pas intégrable dans les structures urbaines européennes. Jean Cloue (sénateur maire de Vincennes, 1993)

J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres. Jean-Pierre Brard (maire de Montreuil)

Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie. Philippe Georges (directeur des caisses nationales d’allocations familiales)

Il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français. Patrick Mony (Groupe d’information et de soutien des immigrés)

La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… (…) On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…

Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable.

Arrêt Montcho (autorisation du regroupement familial d’une famille polygame, Conseil d’Etat, 11 juillet 1980), Loi Pasqua (proscription du regroupement familial pour les polygames 24 août 1993), circulaires (inexpulsabilité des femmes d’enfants français ou en France depuis plus de 15 ans, 8 février 1994), renouvellement des titres de séjour pour polygames entrées en France avant 199 et qui «décohabitent». (avril 2000 et juin 2001), contrat avec la Sonacotra pour achat de pavillons pour polygames (Marie-Noëlle Lienemann, secrétaire d’Etat au Logement, 2002), prise en charge publique et notes d’hôtel astronomiques, entérinement de fait de la loi islamique par les tribunaux franàais, femmes vivant et accouchant sous le nom des premières épouses, répudiation utilisée comme polygamie dans le temps, 20 000 ménages soit 200 000 personnes (moyenne de 10 enfants par ménage, décohabitation avec appartement pour chaque épouse sur le même palier, foyers pour polygames, famille de Maliens vivant à 32 dans un 6-pièces (La Courneuve, cité des 4 000), appropriation des halls d’immeuble ou de la rue faute de place, difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique, émeutes …

Suite à notre dernier billet sur les maitresses dument hallalisées du boucher nantais …

Petite (re)plongée, avec quelques articles du début des années 2000, sur la situation de la polygamie en France où l’on comprend soudain l’une des raisons de la surfécondité française dont nos dirigeants sont si fiers.

Et l’important role de préservation que seul un Etat providence comme la France peut jouer pour des pratiques ancestrales que la crise interdit désormais dans leur pays d’origine.

A savoir, comme le confirme un ministre malien, non seulement l’entretien de plusieurs épouses mais la possibilité d’en faire avec les nombreux enfants, une véritable source de revenus!

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/cet-interdit-qui-a-droit-de-cite_491574.html

Polygamie
Cet interdit qui a droit de cité
Besma Lahouri
L’Express
le 15/01/2004 –

Elle vit dans un 4-pièces au papier peint défraîchi avec ses huit enfants, dont sa petite fille de quelques mois, sans parler du défilé incessant de cousins, d’oncles ou d’amis venus du pays. Dans ce brouhaha permanent, que seul l’appel à la prière diffusé par une horloge murale interrompt, Fanta, 53 ans, au sourire triste malgré ses dents du bonheur, le boubou trop large pour son corps frêle, reçoit comme elle peut dans ce capharnaüm. Française d’origine mauritanienne, elle est la première épouse d’un polygame marié à deux autres femmes, dont l’une est repartie au pays.

Des cas comme celui-là, notre pays en compte des milliers. Car, si, selon le droit français, la bigamie est passible de prison, l’administration tolère depuis longtemps la polygamie pour les immigrés, en vertu du respect traditionnel du statut personnel des étrangers, dont l’arrêt Montcho, du 11 juillet 1980, fut la traduction logique. En autorisant le regroupement familial d’une famille polygame, cette décision du Conseil d’Etat a ouvert la brèche et fait jurisprudence: des milliers de Maliennes, de Sénégalaises, de Mauritaniennes et de Gambiennes sont venues s’installer en France. «Une décision prise sans souci des conséquences», fustigent aujourd’hui plusieurs élus locaux confrontés à la polygamie, comme Pierre Cardo, député maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique: autant de situations dramatiques auxquelles doivent faire face, quotidiennement, élus, associations et établissements scolaires.

L’impuissance des pouvoirs publics

Retour en arrière. Le 24 août 1993, Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, fait voter une loi qui proscrit le regroupement familial pour les polygames. La France, à cette époque, est en plein débat sur l’immigration. Les préfectures sont priées de ne plus renouveler les titres de séjour des secondes épouses. C’est le tollé. Dénonçant la situation inextricable de familles déjà installées en France, les associations de défense des étrangers manifestent et pétitionnent. Trois nouvelles circulaires assouplissent la législation: la première, le 8 février 1994, précise que les femmes qui ont des enfants français ou qui séjournent en France depuis plus de quinze ans sont inexpulsables. Elles ont d’ailleurs droit à une carte de séjour. Puis, en avril 2000 et en juin 2001, deux autres circulaires prévoient, pour les familles polygames entrées en France avant 1993, le renouvellement des titres de séjour à condition que les ménages «décohabitent».

En clair, les couples doivent se séparer, voire divorcer civilement. Autant de règlements qui «montrent à quel point le problème est difficile à résoudre», observe un responsable de la Direction des libertés publiques et des affaires juridiques (DLPAJ) au ministère de l’Intérieur. Dix ans après le vote de la loi Pasqua, la polygamie perdure. Et les pouvoirs publics avouent à demi-mot leur impuissance. «Il faudra de nombreuses années avant que la polygamie cesse en France», explique-t-on Place Beauvau. D’autant que les dispositions prises depuis dix ans n’interdisent pas à une seconde, à une troisième ou à une énième conjointe d’entrer en France, si elles sont mères d’enfants français. Dans ce cas-là, précise la loi, elles peuvent demander le regroupement familial.

Comme Aminata Dioumassi, une deuxième épouse malienne venue s’installer en France, en 1999, avec ses cinq enfants, dont un né ici pendant des vacances. Son mari, lui, ne comprend pas que la polygamie puisse poser problème. «Après tout, c’est l’administration française qui nous a permis de venir ici», explique ce patriarche malien, entouré de trois de ses filles. Les cheveux gris, coiffé de la calotte du hadj, celui qui a fait le pèlerinage à La Mecque, l’homme confie avoir une troisième femme au Mali. Celle-ci ne viendra pas en France, faute de place à la maison. Mais aussi pour une autre raison. Dans ce pavillon d’Athis-Mons (Essonne), la guerre impitoyable que se sont livrée les deux épouses, jusqu’au départ du pavillon de la deuxième, a profondément marqué cette famille.

Ces difficultés, Abdoulaye Doumbia, le charismatique président du Haut Conseil des Maliens de France, préfère les ignorer. Ce défenseur de la polygamie – «une coutume ancestrale», dit-il – ne comprend pas «pourquoi les Français veulent imposer la monogamie aux Africains». Une réaction partagée par K., un ouvrier malien qui a deux épouses: «C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, insiste-t-il, nous préférons les épouser.» Abdoulaye Digana, jeune Mauritanien responsable de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), décrit la pression sociale très forte que subissent les immigrés maliens, sénégalais ou mauritaniens pour prendre une seconde femme. «Il arrive, explique Digana, que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays.» La polygamie est aussi un symbole de richesse: «La multitude d’épouses est une preuve de prospérité», déclare Abdoulaye Doumbia.

Aujourd’hui, alors que le projet de loi sur la maîtrise de l’immigration et le séjour des étrangers en France est déjà passé en seconde lecture à l’Assemblée nationale, de nombreux maires tentent d’alerter, en vain, les pouvoirs publics. Les foyers de tension se multiplient: des familles installées ici depuis longtemps se retrouvent sans papiers, tandis que de nombreuses «coépouses» continuent d’arriver chaque année en France, «par le biais du certificat d’hébergement, explique Pierre Cardo, ou de manière illégale». Ces femmes, condamnées à vivre sous le nom des premières épouses, accouchent même, parfois, sous l’identité de celles-ci. Certaines vivent calfeutrées à la maison, sous l’emprise totale du mari.

Des conditions de vie souvent inhumaines, toujours douloureuses. Mais la polygamie reste un sujet tabou en France. Interrogés, de nombreux hommes politiques, comme Patrick Braouezec, maire communiste de Saint-Denis, Bernard Birsinger, député maire communiste de Bobigny, Claude Dilain, maire socialiste de Clichy-sous-Bois, Pascal Beaudet, maire communiste d’Aubervilliers, ont refusé de s’exprimer et ont interdit à leurs services de répondre à nos questions. Sollicités, le ministère délégué à la Famille, le service des droits des femmes et de l’égalité, celui de la Parité, et le service du logement de l’Hôtel de Ville de Paris n’ont pas souhaité donner suite à nos demandes d’entretien.

Le sujet est pollué par le discours xénophobe du Front national sur les immigrés, mais pas seulement. La peur d’être traité de raciste, la célébration «du droit à la différence», déplore aujourd’hui cette assistante sociale de Montfermeil, ont longtemps interdit le débat. Comme cette dernière, des associations, des assistantes sociales demandent à ne pas être citées.

«On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France», se souvient Claudette Bodin, de l’association Afrique partenaires services (APS). Qui se souciait du sort de ces familles, de ces femmes, de ces enfants? «On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France», admet Isabelle Gilette, présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles (Gams).

La réalité a contrarié tous les idéaux. Surtout, le phénomène s’est étendu. Beaucoup de ces familles polygames vivent en région parisienne, notamment en Seine-Saint-Denis, dans les Yvelines, l’Essonne ou dans quelques arrondissements parisiens. En province, elles sont concentrées dans les régions marseillaise, lyonnaise et normande. Difficile de connaître avec précision le nombre de familles polygames: la Direction des populations et des migrants du ministère des Affaires sociales avance prudemment quelques évaluations: entre 8 000 et 15 000 ménages pratiqueraient la polygamie en France. Au cabinet du ministre de l’Intérieur, on estime qu’ils seraient entre 10 000 et 20 000. Si l’on considère que «le nombre d’enfants dans ces ménages est de 10 en moyenne» – selon une plaquette officielle du ministère des Affaires sociales – le nombre total de personnes vivant dans un foyer polygame serait compris entre 150 000 et 200 000.

En attendant des statistiques plus fiables, pas moins de quatre ministères sont potentiellement concernés: les Affaires sociales, le Logement, la Famille et la Ville. Tous se renvoient aujourd’hui la balle, quand ils n’avouent pas leur impuissance. Conséquence: au quotidien, les élus gèrent comme ils peuvent ce lourd et délicat dossier. A Mantes-la-Jolie, fief du ministre Pierre Bédier, par exemple, la municipalité a répertorié 75 familles polygames vivant essentiellement dans la cité du Val-Fourré. Elle a décidé de mettre la «main à la pâte», comme on dit à la mairie, en aidant les ménages à se séparer. Sa solution: trouver un appartement pour chaque épouse mais… sur le même palier, comme pour la famille K., composée d’un chef de famille, de deux coépouses et de 12 enfants. C’est dans cette cité encore marquée par les émeutes de 1991, au premier étage d’un immeuble humide et glacial, que nous reçoit la seconde épouse. Un turban élégamment noué autour de la tête et assorti au boubou mauve, un collier africain autour du cou, cette jeune femme de 32 ans nous accueille dans son salon impeccablement tenu, un oeil sur un téléfilm américain. «Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur, explique-t-elle en souriant, passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça.» Choquant? Pour Mme K., visiblement pas. «Mes amies maliennes m’envient mon appartement», dit-elle. Assis sur le canapé, «Monsieur» acquiesce. Cet ouvrier de Renault, âgé de 54 ans, trouve que «la solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers!», dit-il. Une formule qui fait bondir Jean-Pierre Brard, le fougueux député maire (PCF) de Montreuil (Seine-Saint-Denis): «Je trouve anormal de « caséifier » les HLM, tonne-t-il. Nous n’avons pas à organiser la domination des mâles sur les femmes. Notre modèle français laïque et républicain est de vivre ensemble. Pas question de faire un palier malien, un palier sénégalais…» Jean-Pierre Brard, qui parle en connaissance de cause, dit volontiers sa fierté de gérer la «première ville malienne de France». Chez lui, sur 6 000 Maliens, un millier vivent dans un foyer polygame. Mais, si le maire de Montreuil veut bien aider les épouses qui souhaitent décohabiter, il refuse catégoriquement de les reloger côte à côte ou – «pire encore», dit-il – de faciliter la vie à ceux qui, certes à l’étroit, habitent toujours ensemble: «Cela reviendrait à organiser la polygamie», estime-t-il. Et de citer le cas extravagant de frères jumeaux: «Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires, raconte Brard. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune.»

Les élus sont condamnés à jouer les équilibristes: quelle que soit leur position idéologique, il leur faut trouver des solutions à des cas dramatiques de suroccupation de logement, sans être complices ou hors la loi. Gilles Poux, maire communiste de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), est l’un des rares élus de sa famille politique à avoir le courage d’aborder la question. Il raconte son désarroi face à cette famille de Maliens de la cité des 4 000 qui vivaient à 32 dans un 6-pièces. Une situation «inconcevable au Mali, rappelle Claudette Bodin. Là-bas, chaque femme vit dans sa propre case. Et les enfants sont pris en charge par l’ensemble de la famille ou du village».

Ici, faute de place à la maison, les enfants sont dans la rue, «parfois du 1er janvier au 31 décembre», raconte une conseillère municipale de Mantes-la-Jolie. Laurence Ribeaucourt, assistante sociale au collège Jean-Jaurès de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), renchérit: «La cité est devenue au fil des ans un prolongement du domicile.» Pas de bureau, pas d’espace pour faire ses devoirs, les différentes fratries se font souvent la guerre. Sans compter la rivalité entre les épouses, qui rejaillit sur les gamins. «Je suis contre la polygamie, assène du haut de ses 11 ans Narama. Cela fait trop d’histoires.» Elle, dont la maman et la «tante» ne se supportaient plus, ne voit plus ses cinq demi-frères, tous réfugiés à l’hôtel avec leur mère. «Parfois, la haine est tellement profonde que certaines femmes se vengent sur les enfants de la rivale», raconte Fatoumata Yatera, médiatrice à la mairie de Chanteloup-les-Vignes. Vêtements déchirés, fessées à outrance, voire maraboutisme, tout est bon pour se venger de son malheur. Parfois, aussi, «la fille de la première femme est plus âgée que l’une des épouses», relate encore Jean-Noël Kerlogot, professeur de français au collège de Montfermeil. Les écarts de génération entre le mari et les femmes posent également des problèmes insolubles quand le chef de famille décède. Là, c’est la débâcle. Chaque femme récupère ses enfants et le foyer explose. Parfois, «la première épouse jette la seconde à la rue», affirme Marie-Hélène Hassan, directrice de l’association des femmes-relais de Clichy-sous-Bois. Autant de souffrances méconnues et que peu dénoncent. Y compris chez les féministes. «La dignité des femmes et des enfants est piétinée, insiste Jean-Pierre Brard. Mes camarades de gauche, aujourd’hui silencieux, n’auraient jamais accepté qu’on fasse subir ce sort à des Françaises.»

Mais comment faire, quand l’Ile-de-France manque de 300 000 logements sociaux? Que faire, quand les habitations les plus vastes sont conçues pour cinq enfants au maximum? «Ces familles deviennent de vraies proies pour les marchands de sommeil et s’entassent dans des taudis», explique un responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées (Cilpi). Pis, poursuit-il, «quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins».

Le voisinage: encore un sujet difficilement abordable mais pourtant bien réel. Comment réagir, en effet, devant des enfants qui passent la journée dans les halls d’immeuble, ou «face à une famille démunie où cohabitent quatre épouses et 18 enfants»? s’interroge Roger Madec, le maire du XIXe arrondissement parisien. Souvent les habitants des quartiers concernés subissent en silence et se vengent aux élections. Jérôme Guilloux, responsable d’un organisme d’équipements sociaux (Apes), précise: «Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard.» Conséquence: certains bailleurs se méfient des familles africaines en général.

«En 2002, Marie-Noëlle Lienemann, alors secrétaire d’Etat au Logement, avait signé un contrat avec la Sonacotra pour l’achat de 100 pavillons», explique Serge Caquant, directeur de clientèle de cette société. Aucun maire n’en a voulu sur sa commune. Aujourd’hui, six pavillons seulement ont été achetés. L’Etat a mandaté depuis 2001 un groupement d’intérêt public (GIP), Habitat et interventions sociales, pour aider ces familles à s’installer séparément. Xavier Desjardin, son ancien président, se souvient d’un foyer de 23 membres, entassé dans un 3-pièces. «La vie dans l’immeuble était infernale. Les gosses passaient leur vie dans les escaliers ou au pied du bâtiment, les parents étaient totalement dépassés. Propriétaire du logement, l’Opac de Paris a dû expulser la famille». Depuis août, la Direction d’action sociale (DAS) de la ville de Paris et les services du GIP règlent toujours leurs notes d’hôtel. «Une vraie gabegie financière, mais personne ne veut les reloger.» Sur près de 200 familles polygames dont Xavier Desjardin avait la charge, la mission d’Habitat et interventions sociales n’en a, admet-il, logé qu’une dizaine.

«Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France», observe N’diaye Sylla, membre de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké. Depuis deux ans, le GIP emploie un agent «technicosocial». Sa mission: aider les familles à s’approprier leur logement. En clair, leur apprendre à utiliser l’eau de la salle de bains, les aider à monter des étagères, leur apprendre à utiliser les hottes des cuisines lorsque les femmes font à manger, leur conseiller de ne pas laver le sol à grande eau, comme au pays… «Un travail pédagogique indispensable, réclament la plupart des bailleurs sociaux, mais il en faudrait beaucoup plus.»

Les allocations familiales critiquées

Pour avoir osé dire, en 1993, que «la polygamie n’était pas intégrable dans les structures urbaines européennes», le sénateur maire de Vincennes, Jean Clouet, fut traité de «raciste» par de nombreux intellectuels. Un chantage moral que refusent beaucoup: «J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres», assène le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard.

Quelles solutions, alors, contre les drames de la polygamie en France? Certaines, comme Fanta, Fatoumata, Amssatou ou Keita proposent de retirer systématiquement les cartes de séjour des maris polygames. Ces quatre femmes de polygame ont dû batailler durant des années pour que leur mari se sépare de leurs coépouses. Comme Keita, 40 ans. Cette Malienne habite Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Mère de cinq enfants, le port de tête altier et le caractère bien trempé, elle n’a pas peur de crier haut et fort sa colère: «Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari.» D’autres, dont des personnalités de gauche, proposent de restreindre les allocations familiales. Comme à Mayotte, où celles-ci sont plafonnées dès le troisième enfant. Difficile, en effet, sans l’aide de l’Etat, d’entretenir plusieurs foyers. De passage à Paris, le ministre chargé des Maliens de l’extérieur, Oumar Dicko, enfonce le clou: «Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus.» Jean-Pierre Brard avait proposé, en 1997, de limiter à six le nombre d’enfants susceptibles de bénéficier des allocations familiales. Il s’est retrouvé tout seul à l’Assemblée nationale pour défendre son amendement.

Les caisses d’allocations familiales sont de plus en plus critiquées pour leur manque de vigilance et leur peu d’empressement à contrôler le phénomène. «Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant», soupire cette militante sociale de Montfermeil. Et d’ajouter: «D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration.» Plus grave encore, accusent d’autres militants associatifs: «On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme.» Un discours que l’administration refuse d’entendre.

Interrogé, Philippe Georges, le nouveau directeur des caisses nationales d’allocations familiales (CNAF), se défend: «Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie.» Pour Patrick Mony, du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), une association qui dénonce la «répression exercée» sur ces familles, «il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français». Mais jusqu’où aller dans la tolérance? Faut-il vraiment avancer de l’argent pour équiper en électroménager les foyers des épouses qui décohabitent, comme c’est le cas à Mantes-la-Jolie?

Certains élus, comme Pierre Cardo, évoquent la possibilité de contrôler plus sévèrement le regroupement familial pour restreindre l’arrivée éventuelle d’épouses ou d’enfants de polygames. Les timides propositions de l’Assemblée nationale pour limiter le phénomène ont été battues en brèche par le Sénat. Exemple: aujourd’hui, pour faire venir femmes et enfants en France, le revenu minimum exigé n’est que le Smic. L’Assemblée nationale a proposé d’augmenter ce revenu au prorata du nombre d’enfants. Refus du Sénat en octobre dernier.

Alors, dans les écoles, les enseignants et le personnel continuent de composer avec les «tantes», ou les matougouré, comme on les appelle. Ces deuxièmes mamans font partie du paysage.

Voir aussi :

La polygamie en France : une fatalité ?
Sonia Imloul
Novembre 2009

La polygamie porte atteinte à l’égalité homme-femme, pilier de notre République. Elle est contraire à la Charte européenne des Droits fondamentaux comme à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Phénomène très minoritaire rapporté à la population de notre pays et même à la population totale d’étrangers en France, la polygamie constitue néanmoins un danger pour l’organisation sociale dans les territoires où elle est particulièrement concentrée.

Interdite en France et dans l’Union européenne, elle est pourtant pratiquée et souvent considérée comme une fatalité par les autorités publiques qui devraient la combattre. Elle est un tabou pour les politiques et les administrations. Elle peut susciter des inquiétudes dans l’opinion. Notre thèse est à l’opposé de cette acceptation tacite et de ce renoncement : à nos yeux, la polygamie est un phénomène que l’on peut combattre si on s’en donne l’ambition et les moyens.

La polygamie en France : une fatalté ?

J’aimerais insister sur le caractère destructeur de la polygamie pour les femmes et les enfants qui la subissent. Ces derniers ne peuvent bénéficier de l’éducation qu’ils devraient recevoir, ils sont très tôt privés de leur futur et ils n’ont que peu de chances de vivre une vie normale. Ces victimes n’ont pas choisi ce destin, mais il s’impose à eux sous les formes les plus dures : inégalité dans le mariage et soumission pour les femmes, renoncement aux droits fondamentaux à l’intimité, privation d’une éducation digne de ce nom, misère matérielle, peur du lendemain. Ces situations sont connues des associations qui cherchent des solutions individuelles pour les femmes courageuses qui font le choix de décohabiter ; elles sont connues des travailleurs sociaux qui sont souvent dépourvus d’outils efficaces pour accompagner les femmes qui viennent vers eux ; elles sont connues des pouvoirs publics qui semblent avoir baissé les bras face à ce phénomène. Ainsi la loi de 1993 sur l’interdiction des regroupements familiaux en cas de polygamie peut-elle être contournée dans l’indifférence générale.

Plutôt que de considérer la polygamie comme une fatalité, comme un tabou qui met mal à l’aise les responsables politiques de tout bord, j’ai choisi ici de témoigner de mon expérience personnelle de responsable associative, et je remercie l’Institut Montaigne d’avoir accepté de reprendre ce témoignage et ces premières propositions. J’espère que cette contribution permettra de sortir de l’oubli les femmes et les enfants qui souffrent de situations qui portent atteinte aux valeurs les plus fondamentales de notre République.

Voir enfin :
http://www.gisti.org/doc/plein-droit/11/femme.html

Plein Droit n° 11, juillet 1990
« Travail au noir ? Travail clandestin ? Travail illégal ? »
Étrangère et femme :
une double discrimination

La montée des intégrismes aura eu paradoxalement un grand mérite, celui de rappeler que l’immigré, traditionnellement défini et représenté comme un travailleur de sexe masculin, plutôt célibataire, éventuellement pourvu d’une famille, entité vague et indéterminée, est aussi dans plus de 40 % des cas une personne de sexe féminin. Les excès et violences intégristes, en visant principalement les femmes, ont eu pour effet indirect d’attirer l’attention sur la situation qui est faite à celles-ci, non seulement dans les pays d’origine mais aussi en France.

Il peut sembler étonnant que seule l’apparition d’un contexte aussi dramatique ait pu permettre que soient enfin dits et reconnus les nombreux problèmes spécifiques qui sont attachés à la condition de la femme étrangère. Car celle-ci a été la grande absente du débat sur l’immigration, alors même qu’il est couramment admis que son rôle est essentiel dans une intégration. Cette absence est également reflétée par le faible nombre de travaux qui lui sont consacrés [1].

La raison en est l’existence d’un malaise autour de la condition des femmes immigrées qu’on ne saurait mieux expliquer qu’en citant l’intervention de C. Belkhodja, lors du colloque sur « Droits de l’Homme, Droits des peuples du Maghreb » (mars 1989) à Paris : « Il arrive couramment que des militants des droits de l’homme ou de prétendants tels, se retranchent derrière les spécificités culturelles maghrébines et musulmanes pour refuser de traiter le problème des droits des femmes ».

L’origine du malaise et du silence fait autour des femmes immigrées pourrait bien être là, dans ce traditionnel débat que l’on a mené jusqu’ici de manière informelle, portant sur le respect des « traditions », des différences culturelles, sans jamais définir la réalité de leurs conséquences pour toute une partie de la population étrangère.

Les mêmes hésitations coupables se retrouvent dans les décisions judiciaires qui s’appliquent aux femmes étrangères. Force est de constater, en effet, que les tribunaux appliquent rarement les lois en considération du droit des femmes et du principe d’égalité entre les hommes et les femmes. Si les tribunaux du fond se montrent bienveillants et attentifs à la situation des femmes, les juridictions suprêmes, elles, ont construit, à partir des années quatre-vingt, une jurisprudence inégalitaire aux dépens des femmes d’origine musulmane – une sorte de ghetto de droit dont l’originalité ne saurait masquer les effets discriminatoires.

Des chiffres

Selon le recensement de 1982, 42,8 % de la population étrangère sont des femmes. Ce chiffre devra évidemment être revu en fonction des nouvelles données issues du recensement en cours. Il sera intéressant de vérifier si les prédictions faites au sujet de l’activité des femmes étrangères sont exactes.

Depuis 1975, c’est-à-dire depuis la mise en place de politiques de stabilisation des flux migratoires, la féminisation des populations étrangères s’est considérablement accélérée, notamment à travers la procédure de regroupement familial.

Cette féminisation de l’immigration s’accompagne de phénomènes parfois inattendus. Claude ValentinMarie souligne « la part non négligeable prise par les femmes seules avec enfants, qui représente près de 4 % des femmes étrangères. Particularité intéressante, à l’encontre des stéréotypes établis, cette situation est plus fréquente chez les Maghrébines que chez les Européennes. La proportion de femmes algériennes dans ce cas (5,4 %) est même très légèrement supérieure à celle des Françaises (5,2 %) » [2].

La démarche qui consiste à rechercher l’ensemble des lois et règlements qui sont applicables aux femmes étrangères est d’autant plus urgente qu’elles subissent une double discrimination : en tant qu’étrangères, elles sont soumises à un ensemble de textes qui se révèlent dans la pratique d’application plus restrictive à leur égard ; en tant que femmes, elles dépendent d’un statut personnel discriminatoire que les tribunaux français ont peu à peu reconnu.

Un statut exclusivement familial

Outre qu’il a permis de dévoiler la situation faite aux femmes immigrées en France, on peut espérer que le durcissement intégriste obligera, dans ce contexte, les tribunaux français, voire le législateur, à prendre des positions qui soient plus conformes, non seulement à l’ordre public français, mais encore aux grands traités internationaux qui proclament l’égalité entre hommes et femmes, et s’imposent aux juges français en vertu de l’article 55 de la Constitution.

Aucune disposition spécifique n’est appliquée aux, femmes étrangères. C’est par conséquent l’ensemble des textes composant la réglementation sur les étrangers (ordonnance de 1945, conventions bilatérales…) qui règle leurs conditions d’entrée et de séjour en France. Néanmoins, on peut constater que, dans la pratique, l’application qui leur en est faite rend difficile la possibilité pour les femmes étrangères d’obtenir un statut indépendant.

De fait, les femmes ont rarement bénéficié de la possibilité d’émigrer directement. Elles sont généralement définies par un statut exclusivement familial : épouse, sœur ou fille, renvoyant à leur statut personnel. Dans ces conditions, les femmes se retrouvent en situation de dépendance, notamment par rapport à leur mari et au droit au séjour de celui-ci. Il est important de penser à l’autonomie d’un statut, surtout dans le contexte actuel de montée intégriste qui risque de générer une augmentation des migrations de femmes seules.

La Convention franco-algérienne du 27 décembre 1968 comporte une disposition pouvant s’avérer extrêmement dommageable pour les femmes. En effet, elle stipule que l’absence du territoire français de plus de six mois entraîne la perte des droits au séjour. Bien que sa circulaire d’application préconise « la bienveillance » pour opposer ce délai aux catégories d’étrangers bénéficiaires de plein droit du certificat de résidence de dix ans, les préfectures ont tendance à l’appliquer strictement.

Par ailleurs, la jurisprudence a confirmé la portée de cette péremption « couperet » : dans un arrêt du 25 mai 1988, « Ziani », le Conseil d’État précise « qu’à la supposer établie, la circonstance que l’absence de M. Ziani du territoire français soit involontaire ne saurait le soustraire à l’application de ces dispositions ». Les conséquences de cette décision du Conseil d’État peuvent être dramatiques pour les jeunes filles retenues contre leur gré dans le pays d’origine par leurs parents ou leurs frères, pour les épouses répudiées dont toute la famille est en France, etc. La variété des situations est grande et les cas malheureusement de plus en plus fréquents. Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité que l’âge de la majorité fixé à dix-huit ans en France l’est à vingt et un ans dans les pays d’origine.

Le drame des retours forcés ou ratés

Toutes les associations de femmes immigrées sont unanimes pour indiquer que le nombre de femmes retenues contre leur gré dans les pays d’origine devient préoccupant. Or, en cas de retour, sauf si la femme est aussi de nationalité française, il lui sera impossible de séjourner régulièrement en France même si elle y a passé presque toute sa vie. Elle se verra en effet opposer un statut de « nouvelle migrante ».

Pour les femmes mariées, on peut citer l’arrêt du Conseil d’État « Mme Benferlou » du 22 novembre 1989, illustrant parfaitement la situation dépendante des femmes et ce, à un double titre : d’une part, il évoque la situation des épouses qui ont suivi leur conjoint dans le cadre d’un retour au pays d’origine et y sont restées, parfois contre leur gré ; en particulier lorsqu’il y a des enfants qui ne peuvent quitter le territoire sans le consentement du père, un retour en France implique souvent pour la femme l’abandon des enfants au père, démarche douloureuse s’il en est. D’autre part, l’arrêt évoque le sort des mères algériennes d’enfants français qui n’entrent pas dans les catégories de plein droit.

Dans un arrêt du 11 juillet 1980, dit « arrêt Montcho », pris en assemblée, le Conseil d’État statuant dans le cadre d’une demande de sursis à exécution, reconnaissait implicitement le droit au séjour d’une seconde épouse d’un mari polygame. Implicitement, puisque le Conseil d’État ne statuait pas au fond. Néanmoins, c’est bien dans le sens de cette reconnaissance que l’arrêt a été appliqué, puisqu’un de ses effets a été notamment d’autoriser le regroupement familial dans les cas de polygamie, et de régulariser la situation de la pluralité d’épouses dans certains cas.

Polygamie et tribunaux

La seconde épouse de M. Montcho avait rejoint son mari et sa première épouse, et cohabitait avec celle-ci depuis quatre ans. Le préfet de l’Essonne avait refusé de régulariser la situation de la seconde épouse qui avait eu, comme d’ailleurs la première, quatre enfants du mari commun, et avait ordonné son expulsion en se fondant sur l’ordre public français.

Le Conseil d’État, en annulant la décision, reconnaissait ainsi les mariages polygamiques dans la plénitude de leurs effets, et notamment dans l’un de ceux qui posaient les problèmes les plus sérieux aux juges : celui de la cohabitation des différentes épouses sous le même toit.

On a pu à bon droit souligner que cette solution allait bien au-delà des positions des tribunaux judiciaires, quant à la reconnaissance des effets des unions polygamiques, tribunaux qui se sont empressés de rattraper leur retard dans ce domaine.

Une telle décision, fortement controversée, et dénoncée par les associations de femmes immigrées, doit être analysée dans toutes ses conséquences.

La conséquence la plus évidente, qui a été tirée immédiatement dans le milieu immigré… masculin, a été incontestablement la certitude qu’enfin la France reconnaissait la polygamie pour les musulmans sur son territoire, opinion partagée par une partie des juristes qui invitaient d’ailleurs les tribunaux judiciaires à suivre l’exemple magistral du Conseil d’État.

Le problème de la polygamie est difficile à aborder. Quelle solution adopter en effet qui soit équitable ? Car la polygamie existant dans les faits – même si toutes les enquêtes effectuées, notamment en pays maghrébin, soulignent combien elle est mal acceptée par les femmes – il est bien évident qu’elle produit des effets. Comment choisir laquelle des épouses d’un mari polygame aura des droits, et laquelle non, surtout lorsque chacune a des enfants du mari commun ?

Dans le contexte des problèmes liés au séjour des femmes étrangères, qui était celui de l’arrêt Montcho, il faudrait peut-être, pour donner quelques éléments objectifs de réflexion, se demander ce que signifie dans les faits la « cohabitation paisible » visée par le Conseil d’État, lorsque l’on connaît les conditions de logement actuelles des familles immigrées, notamment en région parisienne.

La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… Quel paradoxe ! Et ce n’est pas le seul, ni le moindre.

Des épouses « clandestines »

Néanmoins, la plupart des situations polygamiques ont pour corollaire la clandestinité des autres épouses venues en dehors de l’impossible regroupement familial – la condition de logement pouvant être difficilement remplie.

On ne peut pas non plus passer sous silence une situation trop fréquente pour qu’elle ne procède pas d’une intention délibérée : le refus de l’époux de régulariser la situation de la deuxième épouse, la précarité liée à la clandestinité ayant des effets incontestables sur le maintien de celle-ci dans ses foyers.

Il faut toutefois être prudent et ne pas exagérer l’importance de la polygamie. Une statistique de l’INED publiée en 1988 a en effet démontré que la polygamie était un phénomène relativement marginal dans les pays du Maghreb. Elle est par contre plus répandue en Afrique noire où l’islamisation récente recouvre des coutumes pratiquées depuis toujours. On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…

Quelle sera la conséquence de la montée intégriste sur une éventuelle croissance de la polygamie ? Les partis intégristes sont unanimes pour préconiser l’application de la Shari’à dans tous ses effets, dont la polygamie. On sait que les répudiations se multiplient actuellement en Algérie. Or, avec beaucoup de justesse, l’acte de répudiation a été analysé comme une véritable « polygamie dans le temps ».

Les conflits de lois en droit international privé sont d’une complexité extrême. Il ne saurait être question de les envisager tous ; on tentera de faire le point sur celui de la polygamie et de la répudiation. Comme nous le verrons, les tribunaux français ont, depuis les années 1980, choisi de reconnaître des situations qui, au regard du droit des femmes, sont incontestablement discriminatoires.

Le statut personnel des étrangers est régi en principe par leur loi nationale : c’est une conséquence de l’article 3 du code civil qui reconnaît la compétence de la loi française pour ses ressortissants en ce qui concerne l’état et la capacité des personnes, et ce même quand ils résident à l’étranger, ce qui implique une réciprocité.

Statut personnel et ordre public

Ainsi, une Convention franco-marocaine, entrée en vigueur le 13 mai 1983, et relative au statut personnel pose le principe de la compétence de la loi marocaine (art. 1er).

Pourtant, sous certaines conditions, la loi étrangère peut être écartée au profit de la loi du domicile (pour le divorce, voir l’article 310 du code civil). En fait, les seules limites apportées réellement à l’application de la loi étrangère sont liées à la notion d’ordre public. Or, cette notion, dans le cadre des conflits de lois, n’est pas définie clairement ; elle l’est d’ailleurs d’autant moins que, depuis l’arrêt « Rivière » (1953) il existe une notion d’ordre public « atténué ». Ainsi, pour reprendre la formule d’un arrêt de la Cour de cassation du 3 janvier 1980 : « La réaction à l’encontre de l’ordre public n’est pas la même suivant qu’il s’agit de mettre obstacle à l’acquisition d’un droit en France ou de laisser se produire en France les effets d’un droit acquis, sans fraude, à l’étranger et en conformité de la loi ayant compétence en droit international privé français… ».

Quand bien même certaines dispositions de la loi étrangère seraient incompatibles avec l’ordre public français – telles la polygamie et la répudiation, par exemple – elles peuvent produire certains effets « autorisés ». Par ailleurs, la notion de fraude à la loi française est très rarement utilisée ; les tribunaux ne tiennent en effet pas compte de la date de la situation juridique par rapport au séjour des étrangers sur le territoire français.

C’est l’application des codes de la famille algérien et marocain qui a suscité le plus grand nombre de conflits de lois devant les tribunaux. Le code tunisien, s’il laisse subsister le fameux devoir d’obéissance de la femme envers son époux, contient néanmoins des règles égalitaires.

La Shari’à

Les codes marocain et algérien font, en effet, directement référence à la loi musulmane, la Shari’à, et reprennent l’intégralité de ses dispositions. Toutefois, l’application de la Shari’à a été limitée par divers artifices de procédure : interdiction de la polygamie « si une injustice est à craindre envers les épouses » (art. 30 du code marocain), possibilité de « demander le divorce en cas d’absence de consentement » de la part des épouses précédentes (art. 8 du code algérien).

De telles limites sont ambiguës et sans portée réelle, comme l’ont dénoncé beaucoup d’associations de femmes. Il existe malheureusement peu de travaux en France sur ces divers codes et sur le droit musulman, ce qui est regrettable quand on sait que l’Islam est la deuxième religion de France.

Pour bien comprendre ce que représente la Shari’à, il faut marquer sa spécificité qu’on ne retrouve dans aucun autre système religieux : la Shari’à, qui se compose du Coran et de la Sounnah, « manière d’agir » du Prophète (les « hadith »), est un droit d’origine divine. Comme tel, il s’impose de manière absolue aux croyants, puisqu’il est inséparable de la loi. (On peut esquisser une comparaison avec une des rares règles d’origine divine dans la religion chrétienne, qui est l’indissolubilité du lien du mariage, et qui s’impose aux chrétiens en raison de son caractère sacré).

Cette situation exceptionnelle d’un droit qui n’est pas considéré comme une technique d’origine humaine, mais comme la parole de Dieu, peut expliquer le désarroi de nombreux musulmans face à des situations visiblement discriminatoires qui y sont contenues et, notamment, au statut inférieur de la femme [3]. Ces dispositions inégalitaires dont beaucoup d’associations demandent l’abrogation sont d’autant plus mal ressenties que, dans le domaine économique et commercial, les États musulmans ont été amenés à déroger à de nombreuses règles sacrées.

On pourrait penser que les tribunaux français auraient à coeur d’apporter une certaine contribution au débat s’engageant dans ces pays sur la légitimité de certaines institutions des plus contestables. Or, si pendant longtemps, le droit musulman a été frappé d’ostracisme par les juges, force est de constater qu’il est aujourd’hui traité avec une grande mansuétude par l’ordre juridique français qui « non content d’assujettir plus complètement les femmes musulmanes à leurs compatriotes en accueillant les répudiations unilatérales intervenues à l’étranger, (…) va désormais jusqu’à décider qu’une Française peut valablement devenir, contre son gré, l’une des épouses d’un musulman polygame » [4].

Si les juges français ont choisi d’appliquer le droit musulman en écartant toute référence à l’ordre public français, du moins peut-on attendre de leur part une compétence technique dans ce domaine ; or, ainsi que l’a souligné Saïda Rahal-Sidhoum [5], on assiste à la « mise en œuvre d’une forme édulcorée de la Shari’à » par les tribunaux français et, notamment, à des erreurs d’interprétation. Les tribunaux français sont-ils d’ailleurs compétents pour connaître de la loi musulmane, alors qu’ils ne possèdent pas la qualité religieuse requise pour appliquer ce droit divin ?

Des juges «compréhensifs»

La polygamie, comme la répudiation, ont été largement entendues par nos juges, tant dans leurs effets que dans leur validité. Le droit international privé a eu à traiter, non sans mal, des effets d’unions polygamiques (cf. l’arrêt Rivière cité plus haut). Toutefois, la liste des effets que peut valablement avoir en France une union polygamique s’est considérablement allongée depuis – même si les juges français ne semblent pas aller jusqu’à imposer à la première épouse l’obligation de cohabitation qui pourtant découle du mariage polygamique.

Le véritable problème qui se pose dans le cadre de la polygamie est celui de sa validité aux yeux de la loi française. On mesure son étendue en se référant à un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 8 novembre 1983 concernant un étranger résidant en France, qui énonce en effet « qu’en particulier l’ordre public… ne met pas obstacle à l’efficacité en France du mariage polygamique contracté hors de France conformément à son statut personnel par un étranger par ailleurs déjà marié à une Française ». Ainsi, non seulement les tribunaux reconnaissent la pleine validité d’un mariage polygamique conclu antérieurement au séjour en France, mais également s’il a été conclu au cours de celui-ci, et qui plus est alors que la première épouse est française !

Ce problème se pose avec beaucoup d’acuité pour les jeunes femmes dites « de la deuxième génération » qui ont souvent la nationalité française et épousent un compatriote. Bien qu’elles soient françaises, rien ne leur permet dans ces conditions de s’opposer à une deuxième union de leur époux ; elles n’ont alors que la possibilité de demander le divorce qui, s’il l’on se réfère à la jurisprudence, devrait en principe leur être accordé aux torts du mari. C’est une bien maigre consolation dans une situation souvent dramatique, alors qu’une telle union enfreint sans contestation possible l’ordre public français.

Il semble pourtant qu’une solution (à défaut d’une solution législative qui semble la plus appropriée) aurait pu être trouvée dans la notion de fraude à la loi ou à l’intensité de l’exception d’ordre public. Les tribunaux ne l’ont pas voulu. Il est bien évident cependant que l’époux qui veut contracter, alors qu’il vit en France, une union polygamique, sait parfaitement que celle-ci ne pourra être célébrée en France.

Il peut sembler que la notion de fraude à la loi française prend ici tout son sens car c’est bien pour éviter son application que l’époux est retourné dans son pays d’origine, en toute connaissance de cause.

Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable.

La répudiation reconnue

La répudiation est en fait purement et simplement reconnue.

Jusqu’en 1983, pourtant, les juges ne la reconnaissaient que lorsqu’elle équivalait à un divorce par consentement mutuel, c’est-à-dire lorsque la femme, mise au courant de la répudiation, l’acceptait. Or, l’essence de la répudiation est d’être un acte soumis à l’arbitraire total de l’époux, qu’il peut effectuer en l’absence de la femme. Ainsi définie, elle semble incompatible avec l’ordre public français. Pourtant, peu à peu, la Cour de cassation a reconnu sa validité, au motif du respect de l’égalité des droits entre époux. En effet, l’épouse a la possibilité théorique d’entamer une procédure pour obtenir une pension ou une indemnité. Avec l’arrêt du 3 novembre 1983, la Cour suprême franchit un pas de plus en acceptant la répudiation sans évoquer le principe d’égalité. Cette jurisprudence est conforme à la Convention franco-marocaine relative à la coopération judiciaire entre les deux pays et entrée en vigueur le 13 mai 1983.

La Cour de cassation n’y faisait pas référence, ce qui traduit la volonté de la Cour de reconnaître la répudiation, quelle que soit par ailleurs la nationalité de la femme étrangère. Cette jurisprudence a été commentée de la façon suivante : « Il n’est pas sûr que cette égalité entre les femmes immigrées ne soit pas plutôt perçue comme la généralisation de leur inégalité à l’égard des hommes ».

Ici encore, il apparaît que la notion de fraude à la loi pourrait trouver à s’appliquer, de manière à limiter les effets discriminatoires de situations créées dans les pays d’origine et qui sont, le plus souvent, ignorées par l’épouse. Une répudiation faite en France est sans effet ; il suffit, pour contourner cette interdiction, que le mari, même s’il séjourne depuis longtemps en France, retourne au pays d’origine pour effectuer la répudiation selon une procédure très simple. Elle produira ses effets en France puisque le juge ne pourra que constater la dissolution du mariage [6].

Il existe malgré tout des jurisprudences « réconfortantes ». Ainsi, la Cour d’appel de Paris, dans un arrêt du 6 juillet 1982, a retenu la notion de fraude à la loi dans le cadre d’une répudiation : « La procédure de répudiation diligentée par le mari devant les autorités marocaines traduit de sa part la volonté de frauder la loi française… ». Il est vrai qu’existait un jugement de contribution aux charges du mariage auquel le mari voulait visiblement échapper… De même, il a été jugé, par un arrêt de la Cour de cassation du 22 avril 1986, qu’une femme devenue française ne pouvait se voir opposer la répudiation.

On peut estimer à bon droit que l’extrême complexité des règles du droit international privé a permis au juge français, en se retranchant derrière elle, d’instituer un nouvel ordre juridique original. Ce dernier rend la situation des femmes étrangères d’origine musulmane particulièrement précaire, puisqu’elles ne peuvent recourir aux règles de droit français.

On a largement souligné les effets néfastes à long terme de la Convention franco-marocaine du 2 juillet 1981 sur une véritable intégration. Et on peut se demander si cette Convention ne joue pas la carte de l’intégrité du statut personnel aux dépens de l’intégration de la communauté maghrébine dans la société française.

L’extrême complexité des situations a permis au juge d’appliquer peu à peu aux femmes étrangères, voire aux femmes françaises d’époux étranger, un statut discriminatoire, alors que le juge tunisien déclare contraire à l’ordre public le droit marocain en ce qu’il interdit la réparation du préjudice subi par l’épouse en cas de répudiation (trib. de 1re instance de Tunis, 19 avril 1977). Les pouvoirs publics doivent se saisir, sans tarder, de telles situations, notamment dans le cadre de la politique d’intégration qu’ils assurent vouloir mettre en œuvre. En auront-ils le courage ? En effet, il n’existe pas de solution simple, et l’on touche, à travers les femmes, à d’éventuels conflits de cultures qui peuvent être douloureux. Cela justifie-t-il pour autant l’actuelle situation faite aux femmes étrangères sur le territoire français ?

Notes

[1] On pourra cependant se reporter utilement à l’ensemble des travaux de Roxane Silbermann, dont les recherches traitent essentiellement de l’activité des femmes étrangères, et posent de manière très pointue le problème des discriminations qui les touchent.

[2] Hommes et migrations, n° 1127, décembre 1989

[3] Ghassan Ascha, « Du statut inférieur de la femme en Islam », L’Harmattan, 1989

[4] Y. Lequette, Rev. crit. de DIP, 1984, pp. 479-483

[5] Colloque sur les Droits des femmes au Maghreb, Paris, mars 1990

[6] Signalons qu’il existe différentes formes de répudiation, dont a pu dire qu’elle était une « polygamie dans le temps », et qui constitue une arme redoutable contre la femme. C’est le mode le plus courant de dissolution du mariage en Algérie et au Maroc. Lorsque la répudiation est simple, le mari peut revenir sur sa décision, celle-ci étant soumise à son seul bon vouloir…
Polygamie: En France, tous ces enfants sont une source de revenus (How France’s welfare state helps preserve Africa’s age-old traditions)

Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus. Oumar Dicko (ministre chargé des Maliens de l’extérieur)

La multitude d’épouses est une preuve de prospérité. Abdoulaye Doumbia

C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, nous préférons les épouser. K (ouvrier malien bigame)

Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça. Mme K. (seconde épouse, foyer de 12 enfants)

La solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers! M.K

Il arrive que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays. Digana

Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France. N’diaye Sylla (Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké)

Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari.» Keita, Mère malienne de cinq enfants, Clichy-sous-Bois)

Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant. D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration. Militante sociale de Montfermeil

On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme. Militants associatifs

Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune. Jean-Pierre Brard, ex-maire de Montreuil, au sujet de deux jumeaux maliens polygames)

Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard. Jérôme Guilloux (responsable d’un organisme d’équipements sociaux)

Quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins. Responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées

On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France. Claudette Bodin (association Afrique partenaires services

On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France. Isabelle Gilette (présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles)

La polygamie n’est pas intégrable dans les structures urbaines européennes. Jean Cloue (sénateur maire de Vincennes, 1993)

J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres. Jean-Pierre Brard (maire de Montreuil)

Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie. Philippe Georges (directeur des caisses nationales d’allocations familiales)

Il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français. Patrick Mony (Groupe d’information et de soutien des immigrés)

La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… (…) On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…

Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable.

Arrêt Montcho (autorisation du regroupement familial d’une famille polygame, Conseil d’Etat, 11 juillet 1980), Loi Pasqua (proscription du regroupement familial pour les polygames 24 août 1993), circulaires (inexpulsabilité des femmes d’enfants français ou en France depuis plus de 15 ans, 8 février 1994), renouvellement des titres de séjour pour polygames entrées en France avant 199 et qui «décohabitent». (avril 2000 et juin 2001), contrat avec la Sonacotra pour achat de pavillons pour polygames (Marie-Noëlle Lienemann, secrétaire d’Etat au Logement, 2002), prise en charge publique et notes d’hôtel astronomiques, entérinement de fait de la loi islamique par les tribunaux franàais, femmes vivant et accouchant sous le nom des premières épouses, répudiation utilisée comme polygamie dans le temps, 20 000 ménages soit 200 000 personnes (moyenne de 10 enfants par ménage, décohabitation avec appartement pour chaque épouse sur le même palier, foyers pour polygames, famille de Maliens vivant à 32 dans un 6-pièces (La Courneuve, cité des 4 000), appropriation des halls d’immeuble ou de la rue faute de place, difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique, émeutes …

Suite à notre dernier billet sur les maitresses dument hallalisées du boucher nantais …

Petite (re)plongée, avec quelques articles du début des années 2000, sur la situation de la polygamie en France où l’on comprend soudain l’une des raisons de la surfécondité française dont nos dirigeants sont si fiers.

Et l’important role de préservation que seul un Etat providence comme la France peut jouer pour des pratiques ancestrales que la crise interdit désormais dans leur pays d’origine.

A savoir, comme le confirme un ministre malien, non seulement l’entretien de plusieurs épouses mais la possibilité d’en faire avec les nombreux enfants, une véritable source de revenus!

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/cet-interdit-qui-a-droit-de-cite_491574.html

Polygamie
Cet interdit qui a droit de cité
Besma Lahouri
L’Express
le 15/01/2004 –

Elle vit dans un 4-pièces au papier peint défraîchi avec ses huit enfants, dont sa petite fille de quelques mois, sans parler du défilé incessant de cousins, d’oncles ou d’amis venus du pays. Dans ce brouhaha permanent, que seul l’appel à la prière diffusé par une horloge murale interrompt, Fanta, 53 ans, au sourire triste malgré ses dents du bonheur, le boubou trop large pour son corps frêle, reçoit comme elle peut dans ce capharnaüm. Française d’origine mauritanienne, elle est la première épouse d’un polygame marié à deux autres femmes, dont l’une est repartie au pays.

Des cas comme celui-là, notre pays en compte des milliers. Car, si, selon le droit français, la bigamie est passible de prison, l’administration tolère depuis longtemps la polygamie pour les immigrés, en vertu du respect traditionnel du statut personnel des étrangers, dont l’arrêt Montcho, du 11 juillet 1980, fut la traduction logique. En autorisant le regroupement familial d’une famille polygame, cette décision du Conseil d’Etat a ouvert la brèche et fait jurisprudence: des milliers de Maliennes, de Sénégalaises, de Mauritaniennes et de Gambiennes sont venues s’installer en France. «Une décision prise sans souci des conséquences», fustigent aujourd’hui plusieurs élus locaux confrontés à la polygamie, comme Pierre Cardo, député maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines). Difficultés d’intégration, insalubrité de logements suroccupés, échec scolaire des enfants, condition des femmes catastrophique: autant de situations dramatiques auxquelles doivent faire face, quotidiennement, élus, associations et établissements scolaires.

L’impuissance des pouvoirs publics

Retour en arrière. Le 24 août 1993, Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, fait voter une loi qui proscrit le regroupement familial pour les polygames. La France, à cette époque, est en plein débat sur l’immigration. Les préfectures sont priées de ne plus renouveler les titres de séjour des secondes épouses. C’est le tollé. Dénonçant la situation inextricable de familles déjà installées en France, les associations de défense des étrangers manifestent et pétitionnent. Trois nouvelles circulaires assouplissent la législation: la première, le 8 février 1994, précise que les femmes qui ont des enfants français ou qui séjournent en France depuis plus de quinze ans sont inexpulsables. Elles ont d’ailleurs droit à une carte de séjour. Puis, en avril 2000 et en juin 2001, deux autres circulaires prévoient, pour les familles polygames entrées en France avant 1993, le renouvellement des titres de séjour à condition que les ménages «décohabitent».

En clair, les couples doivent se séparer, voire divorcer civilement. Autant de règlements qui «montrent à quel point le problème est difficile à résoudre», observe un responsable de la Direction des libertés publiques et des affaires juridiques (DLPAJ) au ministère de l’Intérieur. Dix ans après le vote de la loi Pasqua, la polygamie perdure. Et les pouvoirs publics avouent à demi-mot leur impuissance. «Il faudra de nombreuses années avant que la polygamie cesse en France», explique-t-on Place Beauvau. D’autant que les dispositions prises depuis dix ans n’interdisent pas à une seconde, à une troisième ou à une énième conjointe d’entrer en France, si elles sont mères d’enfants français. Dans ce cas-là, précise la loi, elles peuvent demander le regroupement familial.

Comme Aminata Dioumassi, une deuxième épouse malienne venue s’installer en France, en 1999, avec ses cinq enfants, dont un né ici pendant des vacances. Son mari, lui, ne comprend pas que la polygamie puisse poser problème. «Après tout, c’est l’administration française qui nous a permis de venir ici», explique ce patriarche malien, entouré de trois de ses filles. Les cheveux gris, coiffé de la calotte du hadj, celui qui a fait le pèlerinage à La Mecque, l’homme confie avoir une troisième femme au Mali. Celle-ci ne viendra pas en France, faute de place à la maison. Mais aussi pour une autre raison. Dans ce pavillon d’Athis-Mons (Essonne), la guerre impitoyable que se sont livrée les deux épouses, jusqu’au départ du pavillon de la deuxième, a profondément marqué cette famille.

Ces difficultés, Abdoulaye Doumbia, le charismatique président du Haut Conseil des Maliens de France, préfère les ignorer. Ce défenseur de la polygamie – «une coutume ancestrale», dit-il – ne comprend pas «pourquoi les Français veulent imposer la monogamie aux Africains». Une réaction partagée par K., un ouvrier malien qui a deux épouses: «C’est Dieu qui nous le permet. Nous avons le droit d’avoir quatre femmes. Dans votre pays, les hommes ont des maîtresses. Nous, insiste-t-il, nous préférons les épouser.» Abdoulaye Digana, jeune Mauritanien responsable de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), décrit la pression sociale très forte que subissent les immigrés maliens, sénégalais ou mauritaniens pour prendre une seconde femme. «Il arrive, explique Digana, que certains hommes, déjà mariés, épousent leurs belles-sœurs au décès du frère. Une coutume encore très vivace qui évite l’éparpillement des neveux et nièces à travers le pays.» La polygamie est aussi un symbole de richesse: «La multitude d’épouses est une preuve de prospérité», déclare Abdoulaye Doumbia.

Aujourd’hui, alors que le projet de loi sur la maîtrise de l’immigration et le séjour des étrangers en France est déjà passé en seconde lecture à l’Assemblée nationale, de nombreux maires tentent d’alerter, en vain, les pouvoirs publics. Les foyers de tension se multiplient: des familles installées ici depuis longtemps se retrouvent sans papiers, tandis que de nombreuses «coépouses» continuent d’arriver chaque année en France, «par le biais du certificat d’hébergement, explique Pierre Cardo, ou de manière illégale». Ces femmes, condamnées à vivre sous le nom des premières épouses, accouchent même, parfois, sous l’identité de celles-ci. Certaines vivent calfeutrées à la maison, sous l’emprise totale du mari.

Des conditions de vie souvent inhumaines, toujours douloureuses. Mais la polygamie reste un sujet tabou en France. Interrogés, de nombreux hommes politiques, comme Patrick Braouezec, maire communiste de Saint-Denis, Bernard Birsinger, député maire communiste de Bobigny, Claude Dilain, maire socialiste de Clichy-sous-Bois, Pascal Beaudet, maire communiste d’Aubervilliers, ont refusé de s’exprimer et ont interdit à leurs services de répondre à nos questions. Sollicités, le ministère délégué à la Famille, le service des droits des femmes et de l’égalité, celui de la Parité, et le service du logement de l’Hôtel de Ville de Paris n’ont pas souhaité donner suite à nos demandes d’entretien.

Le sujet est pollué par le discours xénophobe du Front national sur les immigrés, mais pas seulement. La peur d’être traité de raciste, la célébration «du droit à la différence», déplore aujourd’hui cette assistante sociale de Montfermeil, ont longtemps interdit le débat. Comme cette dernière, des associations, des assistantes sociales demandent à ne pas être citées.

«On était d’accord avec l’anthropologue Tobie Nathan, la Ligue des droits de l’homme, SOS Racisme… il était de bon ton d’accepter toutes les coutumes, y compris la polygamie, en France», se souvient Claudette Bodin, de l’association Afrique partenaires services (APS). Qui se souciait du sort de ces familles, de ces femmes, de ces enfants? «On a mis du temps à reconnaître que la polygamie était invivable en France», admet Isabelle Gilette, présidente du Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles (Gams).

La réalité a contrarié tous les idéaux. Surtout, le phénomène s’est étendu. Beaucoup de ces familles polygames vivent en région parisienne, notamment en Seine-Saint-Denis, dans les Yvelines, l’Essonne ou dans quelques arrondissements parisiens. En province, elles sont concentrées dans les régions marseillaise, lyonnaise et normande. Difficile de connaître avec précision le nombre de familles polygames: la Direction des populations et des migrants du ministère des Affaires sociales avance prudemment quelques évaluations: entre 8 000 et 15 000 ménages pratiqueraient la polygamie en France. Au cabinet du ministre de l’Intérieur, on estime qu’ils seraient entre 10 000 et 20 000. Si l’on considère que «le nombre d’enfants dans ces ménages est de 10 en moyenne» – selon une plaquette officielle du ministère des Affaires sociales – le nombre total de personnes vivant dans un foyer polygame serait compris entre 150 000 et 200 000.

En attendant des statistiques plus fiables, pas moins de quatre ministères sont potentiellement concernés: les Affaires sociales, le Logement, la Famille et la Ville. Tous se renvoient aujourd’hui la balle, quand ils n’avouent pas leur impuissance. Conséquence: au quotidien, les élus gèrent comme ils peuvent ce lourd et délicat dossier. A Mantes-la-Jolie, fief du ministre Pierre Bédier, par exemple, la municipalité a répertorié 75 familles polygames vivant essentiellement dans la cité du Val-Fourré. Elle a décidé de mettre la «main à la pâte», comme on dit à la mairie, en aidant les ménages à se séparer. Sa solution: trouver un appartement pour chaque épouse mais… sur le même palier, comme pour la famille K., composée d’un chef de famille, de deux coépouses et de 12 enfants. C’est dans cette cité encore marquée par les émeutes de 1991, au premier étage d’un immeuble humide et glacial, que nous reçoit la seconde épouse. Un turban élégamment noué autour de la tête et assorti au boubou mauve, un collier africain autour du cou, cette jeune femme de 32 ans nous accueille dans son salon impeccablement tenu, un oeil sur un téléfilm américain. «Il y a deux ans, à peine, nous vivions tous ensemble dans un 4-pièces. Chacune de nous avait sa propre chambre et les enfants étaient répartis entre le salon et une petite pièce simplement séparée par un rideau. Aujourd’hui, Monsieur, explique-t-elle en souriant, passe une nuit avec moi et, la nuit suivante, il traverse le palier pour aller chez l’autre. C’est beaucoup mieux comme ça.» Choquant? Pour Mme K., visiblement pas. «Mes amies maliennes m’envient mon appartement», dit-elle. Assis sur le canapé, «Monsieur» acquiesce. Cet ouvrier de Renault, âgé de 54 ans, trouve que «la solution est pratique mais un peu chère. Maintenant, je dois payer deux loyers!», dit-il. Une formule qui fait bondir Jean-Pierre Brard, le fougueux député maire (PCF) de Montreuil (Seine-Saint-Denis): «Je trouve anormal de « caséifier » les HLM, tonne-t-il. Nous n’avons pas à organiser la domination des mâles sur les femmes. Notre modèle français laïque et républicain est de vivre ensemble. Pas question de faire un palier malien, un palier sénégalais…» Jean-Pierre Brard, qui parle en connaissance de cause, dit volontiers sa fierté de gérer la «première ville malienne de France». Chez lui, sur 6 000 Maliens, un millier vivent dans un foyer polygame. Mais, si le maire de Montreuil veut bien aider les épouses qui souhaitent décohabiter, il refuse catégoriquement de les reloger côte à côte ou – «pire encore», dit-il – de faciliter la vie à ceux qui, certes à l’étroit, habitent toujours ensemble: «Cela reviendrait à organiser la polygamie», estime-t-il. Et de citer le cas extravagant de frères jumeaux: «Mariés chacun à deux épouses, ils avaient à eux deux 40 enfants, la plupart inscrits dans la même école. Nous avons mis un an à les convaincre de disperser les gamins dans différents établissements scolaires, raconte Brard. Les deux pères voulaient qu’on leur trouve un grand appartement pour continuer à vivre tous ensemble. J’ai refusé fermement: non seulement nous n’avons pas de 15-pièces, mais, en plus, la famille coûtait déjà une fortune à la commune.»

Les élus sont condamnés à jouer les équilibristes: quelle que soit leur position idéologique, il leur faut trouver des solutions à des cas dramatiques de suroccupation de logement, sans être complices ou hors la loi. Gilles Poux, maire communiste de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), est l’un des rares élus de sa famille politique à avoir le courage d’aborder la question. Il raconte son désarroi face à cette famille de Maliens de la cité des 4 000 qui vivaient à 32 dans un 6-pièces. Une situation «inconcevable au Mali, rappelle Claudette Bodin. Là-bas, chaque femme vit dans sa propre case. Et les enfants sont pris en charge par l’ensemble de la famille ou du village».

Ici, faute de place à la maison, les enfants sont dans la rue, «parfois du 1er janvier au 31 décembre», raconte une conseillère municipale de Mantes-la-Jolie. Laurence Ribeaucourt, assistante sociale au collège Jean-Jaurès de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), renchérit: «La cité est devenue au fil des ans un prolongement du domicile.» Pas de bureau, pas d’espace pour faire ses devoirs, les différentes fratries se font souvent la guerre. Sans compter la rivalité entre les épouses, qui rejaillit sur les gamins. «Je suis contre la polygamie, assène du haut de ses 11 ans Narama. Cela fait trop d’histoires.» Elle, dont la maman et la «tante» ne se supportaient plus, ne voit plus ses cinq demi-frères, tous réfugiés à l’hôtel avec leur mère. «Parfois, la haine est tellement profonde que certaines femmes se vengent sur les enfants de la rivale», raconte Fatoumata Yatera, médiatrice à la mairie de Chanteloup-les-Vignes. Vêtements déchirés, fessées à outrance, voire maraboutisme, tout est bon pour se venger de son malheur. Parfois, aussi, «la fille de la première femme est plus âgée que l’une des épouses», relate encore Jean-Noël Kerlogot, professeur de français au collège de Montfermeil. Les écarts de génération entre le mari et les femmes posent également des problèmes insolubles quand le chef de famille décède. Là, c’est la débâcle. Chaque femme récupère ses enfants et le foyer explose. Parfois, «la première épouse jette la seconde à la rue», affirme Marie-Hélène Hassan, directrice de l’association des femmes-relais de Clichy-sous-Bois. Autant de souffrances méconnues et que peu dénoncent. Y compris chez les féministes. «La dignité des femmes et des enfants est piétinée, insiste Jean-Pierre Brard. Mes camarades de gauche, aujourd’hui silencieux, n’auraient jamais accepté qu’on fasse subir ce sort à des Françaises.»

Mais comment faire, quand l’Ile-de-France manque de 300 000 logements sociaux? Que faire, quand les habitations les plus vastes sont conçues pour cinq enfants au maximum? «Ces familles deviennent de vraies proies pour les marchands de sommeil et s’entassent dans des taudis», explique un responsable de la Commission interministérielle pour le logement des populations immigrées (Cilpi). Pis, poursuit-il, «quand ces familles arrivent à être relogées dans des HLM, au bout de trois mois ce sont les autres habitants qui demandent à partir. Quand des gens s’entassent à plus de 20 dans trois ou quatre pièces, il faut être naïf pour ne pas imaginer ce que ressentent les voisins».

Le voisinage: encore un sujet difficilement abordable mais pourtant bien réel. Comment réagir, en effet, devant des enfants qui passent la journée dans les halls d’immeuble, ou «face à une famille démunie où cohabitent quatre épouses et 18 enfants»? s’interroge Roger Madec, le maire du XIXe arrondissement parisien. Souvent les habitants des quartiers concernés subissent en silence et se vengent aux élections. Jérôme Guilloux, responsable d’un organisme d’équipements sociaux (Apes), précise: «Nous attribuons un logement à une famille monogame, puis les autres épouses et les enfants arrivent plus tard.» Conséquence: certains bailleurs se méfient des familles africaines en général.

«En 2002, Marie-Noëlle Lienemann, alors secrétaire d’Etat au Logement, avait signé un contrat avec la Sonacotra pour l’achat de 100 pavillons», explique Serge Caquant, directeur de clientèle de cette société. Aucun maire n’en a voulu sur sa commune. Aujourd’hui, six pavillons seulement ont été achetés. L’Etat a mandaté depuis 2001 un groupement d’intérêt public (GIP), Habitat et interventions sociales, pour aider ces familles à s’installer séparément. Xavier Desjardin, son ancien président, se souvient d’un foyer de 23 membres, entassé dans un 3-pièces. «La vie dans l’immeuble était infernale. Les gosses passaient leur vie dans les escaliers ou au pied du bâtiment, les parents étaient totalement dépassés. Propriétaire du logement, l’Opac de Paris a dû expulser la famille». Depuis août, la Direction d’action sociale (DAS) de la ville de Paris et les services du GIP règlent toujours leurs notes d’hôtel. «Une vraie gabegie financière, mais personne ne veut les reloger.» Sur près de 200 familles polygames dont Xavier Desjardin avait la charge, la mission d’Habitat et interventions sociales n’en a, admet-il, logé qu’une dizaine.

«Après des décennies ici, certaines familles vivent encore comme au pays, car personne n’a jugé bon de leur expliquer comment vivre en France», observe N’diaye Sylla, membre de l’Association pour la promotion de la langue et de la culture soninké. Depuis deux ans, le GIP emploie un agent «technicosocial». Sa mission: aider les familles à s’approprier leur logement. En clair, leur apprendre à utiliser l’eau de la salle de bains, les aider à monter des étagères, leur apprendre à utiliser les hottes des cuisines lorsque les femmes font à manger, leur conseiller de ne pas laver le sol à grande eau, comme au pays… «Un travail pédagogique indispensable, réclament la plupart des bailleurs sociaux, mais il en faudrait beaucoup plus.»

Les allocations familiales critiquées

Pour avoir osé dire, en 1993, que «la polygamie n’était pas intégrable dans les structures urbaines européennes», le sénateur maire de Vincennes, Jean Clouet, fut traité de «raciste» par de nombreux intellectuels. Un chantage moral que refusent beaucoup: «J’en ai marre de voir toujours les mêmes prôner la solidarité, mais chez les autres», assène le maire de Montreuil, Jean-Pierre Brard.

Quelles solutions, alors, contre les drames de la polygamie en France? Certaines, comme Fanta, Fatoumata, Amssatou ou Keita proposent de retirer systématiquement les cartes de séjour des maris polygames. Ces quatre femmes de polygame ont dû batailler durant des années pour que leur mari se sépare de leurs coépouses. Comme Keita, 40 ans. Cette Malienne habite Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Mère de cinq enfants, le port de tête altier et le caractère bien trempé, elle n’a pas peur de crier haut et fort sa colère: «Il faut durcir la loi et retirer les cartes de résident aux hommes. Les femmes, dans leur grande majorité, ne supportent pas de vivre avec d’autres épouses. Mais elles n’ont pas le choix et se soumettent à la décision du mari.» D’autres, dont des personnalités de gauche, proposent de restreindre les allocations familiales. Comme à Mayotte, où celles-ci sont plafonnées dès le troisième enfant. Difficile, en effet, sans l’aide de l’Etat, d’entretenir plusieurs foyers. De passage à Paris, le ministre chargé des Maliens de l’extérieur, Oumar Dicko, enfonce le clou: «Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus.» Jean-Pierre Brard avait proposé, en 1997, de limiter à six le nombre d’enfants susceptibles de bénéficier des allocations familiales. Il s’est retrouvé tout seul à l’Assemblée nationale pour défendre son amendement.

Les caisses d’allocations familiales sont de plus en plus critiquées pour leur manque de vigilance et leur peu d’empressement à contrôler le phénomène. «Voir la CAF du département gaver ces familles de prestations sans essayer d’apporter des réponses autres que financières est désolant», soupire cette militante sociale de Montfermeil. Et d’ajouter: «D’autant plus que ces aides sont parfois un frein à l’intégration.» Plus grave encore, accusent d’autres militants associatifs: «On les scotche aux alloc’ alors qu’il faudrait d’abord leur apprendre le français. C’est presque du racisme.» Un discours que l’administration refuse d’entendre.

Interrogé, Philippe Georges, le nouveau directeur des caisses nationales d’allocations familiales (CNAF), se défend: «Ce qui nous importe, c’est la légalité du séjour. Nous pouvons même ignorer une situation de polygamie.» Pour Patrick Mony, du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), une association qui dénonce la «répression exercée» sur ces familles, «il y a une grande hypocrisie à dénoncer les ménages polygames qui bénéficient des allocations familiales alors que la Sécurité sociale admet la pluralité des conjoints français». Mais jusqu’où aller dans la tolérance? Faut-il vraiment avancer de l’argent pour équiper en électroménager les foyers des épouses qui décohabitent, comme c’est le cas à Mantes-la-Jolie?

Certains élus, comme Pierre Cardo, évoquent la possibilité de contrôler plus sévèrement le regroupement familial pour restreindre l’arrivée éventuelle d’épouses ou d’enfants de polygames. Les timides propositions de l’Assemblée nationale pour limiter le phénomène ont été battues en brèche par le Sénat. Exemple: aujourd’hui, pour faire venir femmes et enfants en France, le revenu minimum exigé n’est que le Smic. L’Assemblée nationale a proposé d’augmenter ce revenu au prorata du nombre d’enfants. Refus du Sénat en octobre dernier.

Alors, dans les écoles, les enseignants et le personnel continuent de composer avec les «tantes», ou les matougouré, comme on les appelle. Ces deuxièmes mamans font partie du paysage.

Voir aussi :

La polygamie en France : une fatalité ?
Sonia Imloul
Novembre 2009

La polygamie porte atteinte à l’égalité homme-femme, pilier de notre République. Elle est contraire à la Charte européenne des Droits fondamentaux comme à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Phénomène très minoritaire rapporté à la population de notre pays et même à la population totale d’étrangers en France, la polygamie constitue néanmoins un danger pour l’organisation sociale dans les territoires où elle est particulièrement concentrée.

Interdite en France et dans l’Union européenne, elle est pourtant pratiquée et souvent considérée comme une fatalité par les autorités publiques qui devraient la combattre. Elle est un tabou pour les politiques et les administrations. Elle peut susciter des inquiétudes dans l’opinion. Notre thèse est à l’opposé de cette acceptation tacite et de ce renoncement : à nos yeux, la polygamie est un phénomène que l’on peut combattre si on s’en donne l’ambition et les moyens.

La polygamie en France : une fatalté ?

J’aimerais insister sur le caractère destructeur de la polygamie pour les femmes et les enfants qui la subissent. Ces derniers ne peuvent bénéficier de l’éducation qu’ils devraient recevoir, ils sont très tôt privés de leur futur et ils n’ont que peu de chances de vivre une vie normale. Ces victimes n’ont pas choisi ce destin, mais il s’impose à eux sous les formes les plus dures : inégalité dans le mariage et soumission pour les femmes, renoncement aux droits fondamentaux à l’intimité, privation d’une éducation digne de ce nom, misère matérielle, peur du lendemain. Ces situations sont connues des associations qui cherchent des solutions individuelles pour les femmes courageuses qui font le choix de décohabiter ; elles sont connues des travailleurs sociaux qui sont souvent dépourvus d’outils efficaces pour accompagner les femmes qui viennent vers eux ; elles sont connues des pouvoirs publics qui semblent avoir baissé les bras face à ce phénomène. Ainsi la loi de 1993 sur l’interdiction des regroupements familiaux en cas de polygamie peut-elle être contournée dans l’indifférence générale.

Plutôt que de considérer la polygamie comme une fatalité, comme un tabou qui met mal à l’aise les responsables politiques de tout bord, j’ai choisi ici de témoigner de mon expérience personnelle de responsable associative, et je remercie l’Institut Montaigne d’avoir accepté de reprendre ce témoignage et ces premières propositions. J’espère que cette contribution permettra de sortir de l’oubli les femmes et les enfants qui souffrent de situations qui portent atteinte aux valeurs les plus fondamentales de notre République.

Voir enfin :
http://www.gisti.org/doc/plein-droit/11/femme.html

Plein Droit n° 11, juillet 1990
« Travail au noir ? Travail clandestin ? Travail illégal ? »
Étrangère et femme :
une double discrimination

La montée des intégrismes aura eu paradoxalement un grand mérite, celui de rappeler que l’immigré, traditionnellement défini et représenté comme un travailleur de sexe masculin, plutôt célibataire, éventuellement pourvu d’une famille, entité vague et indéterminée, est aussi dans plus de 40 % des cas une personne de sexe féminin. Les excès et violences intégristes, en visant principalement les femmes, ont eu pour effet indirect d’attirer l’attention sur la situation qui est faite à celles-ci, non seulement dans les pays d’origine mais aussi en France.

Il peut sembler étonnant que seule l’apparition d’un contexte aussi dramatique ait pu permettre que soient enfin dits et reconnus les nombreux problèmes spécifiques qui sont attachés à la condition de la femme étrangère. Car celle-ci a été la grande absente du débat sur l’immigration, alors même qu’il est couramment admis que son rôle est essentiel dans une intégration. Cette absence est également reflétée par le faible nombre de travaux qui lui sont consacrés [1].

La raison en est l’existence d’un malaise autour de la condition des femmes immigrées qu’on ne saurait mieux expliquer qu’en citant l’intervention de C. Belkhodja, lors du colloque sur « Droits de l’Homme, Droits des peuples du Maghreb » (mars 1989) à Paris : « Il arrive couramment que des militants des droits de l’homme ou de prétendants tels, se retranchent derrière les spécificités culturelles maghrébines et musulmanes pour refuser de traiter le problème des droits des femmes ».

L’origine du malaise et du silence fait autour des femmes immigrées pourrait bien être là, dans ce traditionnel débat que l’on a mené jusqu’ici de manière informelle, portant sur le respect des « traditions », des différences culturelles, sans jamais définir la réalité de leurs conséquences pour toute une partie de la population étrangère.

Les mêmes hésitations coupables se retrouvent dans les décisions judiciaires qui s’appliquent aux femmes étrangères. Force est de constater, en effet, que les tribunaux appliquent rarement les lois en considération du droit des femmes et du principe d’égalité entre les hommes et les femmes. Si les tribunaux du fond se montrent bienveillants et attentifs à la situation des femmes, les juridictions suprêmes, elles, ont construit, à partir des années quatre-vingt, une jurisprudence inégalitaire aux dépens des femmes d’origine musulmane – une sorte de ghetto de droit dont l’originalité ne saurait masquer les effets discriminatoires.

Des chiffres

Selon le recensement de 1982, 42,8 % de la population étrangère sont des femmes. Ce chiffre devra évidemment être revu en fonction des nouvelles données issues du recensement en cours. Il sera intéressant de vérifier si les prédictions faites au sujet de l’activité des femmes étrangères sont exactes.

Depuis 1975, c’est-à-dire depuis la mise en place de politiques de stabilisation des flux migratoires, la féminisation des populations étrangères s’est considérablement accélérée, notamment à travers la procédure de regroupement familial.

Cette féminisation de l’immigration s’accompagne de phénomènes parfois inattendus. Claude ValentinMarie souligne « la part non négligeable prise par les femmes seules avec enfants, qui représente près de 4 % des femmes étrangères. Particularité intéressante, à l’encontre des stéréotypes établis, cette situation est plus fréquente chez les Maghrébines que chez les Européennes. La proportion de femmes algériennes dans ce cas (5,4 %) est même très légèrement supérieure à celle des Françaises (5,2 %) » [2].

La démarche qui consiste à rechercher l’ensemble des lois et règlements qui sont applicables aux femmes étrangères est d’autant plus urgente qu’elles subissent une double discrimination : en tant qu’étrangères, elles sont soumises à un ensemble de textes qui se révèlent dans la pratique d’application plus restrictive à leur égard ; en tant que femmes, elles dépendent d’un statut personnel discriminatoire que les tribunaux français ont peu à peu reconnu.

Un statut exclusivement familial

Outre qu’il a permis de dévoiler la situation faite aux femmes immigrées en France, on peut espérer que le durcissement intégriste obligera, dans ce contexte, les tribunaux français, voire le législateur, à prendre des positions qui soient plus conformes, non seulement à l’ordre public français, mais encore aux grands traités internationaux qui proclament l’égalité entre hommes et femmes, et s’imposent aux juges français en vertu de l’article 55 de la Constitution.

Aucune disposition spécifique n’est appliquée aux, femmes étrangères. C’est par conséquent l’ensemble des textes composant la réglementation sur les étrangers (ordonnance de 1945, conventions bilatérales…) qui règle leurs conditions d’entrée et de séjour en France. Néanmoins, on peut constater que, dans la pratique, l’application qui leur en est faite rend difficile la possibilité pour les femmes étrangères d’obtenir un statut indépendant.

De fait, les femmes ont rarement bénéficié de la possibilité d’émigrer directement. Elles sont généralement définies par un statut exclusivement familial : épouse, sœur ou fille, renvoyant à leur statut personnel. Dans ces conditions, les femmes se retrouvent en situation de dépendance, notamment par rapport à leur mari et au droit au séjour de celui-ci. Il est important de penser à l’autonomie d’un statut, surtout dans le contexte actuel de montée intégriste qui risque de générer une augmentation des migrations de femmes seules.

La Convention franco-algérienne du 27 décembre 1968 comporte une disposition pouvant s’avérer extrêmement dommageable pour les femmes. En effet, elle stipule que l’absence du territoire français de plus de six mois entraîne la perte des droits au séjour. Bien que sa circulaire d’application préconise « la bienveillance » pour opposer ce délai aux catégories d’étrangers bénéficiaires de plein droit du certificat de résidence de dix ans, les préfectures ont tendance à l’appliquer strictement.

Par ailleurs, la jurisprudence a confirmé la portée de cette péremption « couperet » : dans un arrêt du 25 mai 1988, « Ziani », le Conseil d’État précise « qu’à la supposer établie, la circonstance que l’absence de M. Ziani du territoire français soit involontaire ne saurait le soustraire à l’application de ces dispositions ». Les conséquences de cette décision du Conseil d’État peuvent être dramatiques pour les jeunes filles retenues contre leur gré dans le pays d’origine par leurs parents ou leurs frères, pour les épouses répudiées dont toute la famille est en France, etc. La variété des situations est grande et les cas malheureusement de plus en plus fréquents. Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité que l’âge de la majorité fixé à dix-huit ans en France l’est à vingt et un ans dans les pays d’origine.

Le drame des retours forcés ou ratés

Toutes les associations de femmes immigrées sont unanimes pour indiquer que le nombre de femmes retenues contre leur gré dans les pays d’origine devient préoccupant. Or, en cas de retour, sauf si la femme est aussi de nationalité française, il lui sera impossible de séjourner régulièrement en France même si elle y a passé presque toute sa vie. Elle se verra en effet opposer un statut de « nouvelle migrante ».

Pour les femmes mariées, on peut citer l’arrêt du Conseil d’État « Mme Benferlou » du 22 novembre 1989, illustrant parfaitement la situation dépendante des femmes et ce, à un double titre : d’une part, il évoque la situation des épouses qui ont suivi leur conjoint dans le cadre d’un retour au pays d’origine et y sont restées, parfois contre leur gré ; en particulier lorsqu’il y a des enfants qui ne peuvent quitter le territoire sans le consentement du père, un retour en France implique souvent pour la femme l’abandon des enfants au père, démarche douloureuse s’il en est. D’autre part, l’arrêt évoque le sort des mères algériennes d’enfants français qui n’entrent pas dans les catégories de plein droit.

Dans un arrêt du 11 juillet 1980, dit « arrêt Montcho », pris en assemblée, le Conseil d’État statuant dans le cadre d’une demande de sursis à exécution, reconnaissait implicitement le droit au séjour d’une seconde épouse d’un mari polygame. Implicitement, puisque le Conseil d’État ne statuait pas au fond. Néanmoins, c’est bien dans le sens de cette reconnaissance que l’arrêt a été appliqué, puisqu’un de ses effets a été notamment d’autoriser le regroupement familial dans les cas de polygamie, et de régulariser la situation de la pluralité d’épouses dans certains cas.

Polygamie et tribunaux

La seconde épouse de M. Montcho avait rejoint son mari et sa première épouse, et cohabitait avec celle-ci depuis quatre ans. Le préfet de l’Essonne avait refusé de régulariser la situation de la seconde épouse qui avait eu, comme d’ailleurs la première, quatre enfants du mari commun, et avait ordonné son expulsion en se fondant sur l’ordre public français.

Le Conseil d’État, en annulant la décision, reconnaissait ainsi les mariages polygamiques dans la plénitude de leurs effets, et notamment dans l’un de ceux qui posaient les problèmes les plus sérieux aux juges : celui de la cohabitation des différentes épouses sous le même toit.

On a pu à bon droit souligner que cette solution allait bien au-delà des positions des tribunaux judiciaires, quant à la reconnaissance des effets des unions polygamiques, tribunaux qui se sont empressés de rattraper leur retard dans ce domaine.

Une telle décision, fortement controversée, et dénoncée par les associations de femmes immigrées, doit être analysée dans toutes ses conséquences.

La conséquence la plus évidente, qui a été tirée immédiatement dans le milieu immigré… masculin, a été incontestablement la certitude qu’enfin la France reconnaissait la polygamie pour les musulmans sur son territoire, opinion partagée par une partie des juristes qui invitaient d’ailleurs les tribunaux judiciaires à suivre l’exemple magistral du Conseil d’État.

Le problème de la polygamie est difficile à aborder. Quelle solution adopter en effet qui soit équitable ? Car la polygamie existant dans les faits – même si toutes les enquêtes effectuées, notamment en pays maghrébin, soulignent combien elle est mal acceptée par les femmes – il est bien évident qu’elle produit des effets. Comment choisir laquelle des épouses d’un mari polygame aura des droits, et laquelle non, surtout lorsque chacune a des enfants du mari commun ?

Dans le contexte des problèmes liés au séjour des femmes étrangères, qui était celui de l’arrêt Montcho, il faudrait peut-être, pour donner quelques éléments objectifs de réflexion, se demander ce que signifie dans les faits la « cohabitation paisible » visée par le Conseil d’État, lorsque l’on connaît les conditions de logement actuelles des familles immigrées, notamment en région parisienne.

La jurisprudence Montcho a permis de régulariser la situation des deuxièmes épouses en dehors même du regroupement familial, ce qui a eu pour conséquence de donner incontestablement à la polygamie un statut plus favorable qu’à la monogamie… Quel paradoxe ! Et ce n’est pas le seul, ni le moindre.

Des épouses « clandestines »

Néanmoins, la plupart des situations polygamiques ont pour corollaire la clandestinité des autres épouses venues en dehors de l’impossible regroupement familial – la condition de logement pouvant être difficilement remplie.

On ne peut pas non plus passer sous silence une situation trop fréquente pour qu’elle ne procède pas d’une intention délibérée : le refus de l’époux de régulariser la situation de la deuxième épouse, la précarité liée à la clandestinité ayant des effets incontestables sur le maintien de celle-ci dans ses foyers.

Il faut toutefois être prudent et ne pas exagérer l’importance de la polygamie. Une statistique de l’INED publiée en 1988 a en effet démontré que la polygamie était un phénomène relativement marginal dans les pays du Maghreb. Elle est par contre plus répandue en Afrique noire où l’islamisation récente recouvre des coutumes pratiquées depuis toujours. On entend dire avec ironie que, bien souvent, le salaire et les allocations de la première épouse permettaient par la suite au mari d’aller chercher une autre femme…

Quelle sera la conséquence de la montée intégriste sur une éventuelle croissance de la polygamie ? Les partis intégristes sont unanimes pour préconiser l’application de la Shari’à dans tous ses effets, dont la polygamie. On sait que les répudiations se multiplient actuellement en Algérie. Or, avec beaucoup de justesse, l’acte de répudiation a été analysé comme une véritable « polygamie dans le temps ».

Les conflits de lois en droit international privé sont d’une complexité extrême. Il ne saurait être question de les envisager tous ; on tentera de faire le point sur celui de la polygamie et de la répudiation. Comme nous le verrons, les tribunaux français ont, depuis les années 1980, choisi de reconnaître des situations qui, au regard du droit des femmes, sont incontestablement discriminatoires.

Le statut personnel des étrangers est régi en principe par leur loi nationale : c’est une conséquence de l’article 3 du code civil qui reconnaît la compétence de la loi française pour ses ressortissants en ce qui concerne l’état et la capacité des personnes, et ce même quand ils résident à l’étranger, ce qui implique une réciprocité.

Statut personnel et ordre public

Ainsi, une Convention franco-marocaine, entrée en vigueur le 13 mai 1983, et relative au statut personnel pose le principe de la compétence de la loi marocaine (art. 1er).

Pourtant, sous certaines conditions, la loi étrangère peut être écartée au profit de la loi du domicile (pour le divorce, voir l’article 310 du code civil). En fait, les seules limites apportées réellement à l’application de la loi étrangère sont liées à la notion d’ordre public. Or, cette notion, dans le cadre des conflits de lois, n’est pas définie clairement ; elle l’est d’ailleurs d’autant moins que, depuis l’arrêt « Rivière » (1953) il existe une notion d’ordre public « atténué ». Ainsi, pour reprendre la formule d’un arrêt de la Cour de cassation du 3 janvier 1980 : « La réaction à l’encontre de l’ordre public n’est pas la même suivant qu’il s’agit de mettre obstacle à l’acquisition d’un droit en France ou de laisser se produire en France les effets d’un droit acquis, sans fraude, à l’étranger et en conformité de la loi ayant compétence en droit international privé français… ».

Quand bien même certaines dispositions de la loi étrangère seraient incompatibles avec l’ordre public français – telles la polygamie et la répudiation, par exemple – elles peuvent produire certains effets « autorisés ». Par ailleurs, la notion de fraude à la loi française est très rarement utilisée ; les tribunaux ne tiennent en effet pas compte de la date de la situation juridique par rapport au séjour des étrangers sur le territoire français.

C’est l’application des codes de la famille algérien et marocain qui a suscité le plus grand nombre de conflits de lois devant les tribunaux. Le code tunisien, s’il laisse subsister le fameux devoir d’obéissance de la femme envers son époux, contient néanmoins des règles égalitaires.

La Shari’à

Les codes marocain et algérien font, en effet, directement référence à la loi musulmane, la Shari’à, et reprennent l’intégralité de ses dispositions. Toutefois, l’application de la Shari’à a été limitée par divers artifices de procédure : interdiction de la polygamie « si une injustice est à craindre envers les épouses » (art. 30 du code marocain), possibilité de « demander le divorce en cas d’absence de consentement » de la part des épouses précédentes (art. 8 du code algérien).

De telles limites sont ambiguës et sans portée réelle, comme l’ont dénoncé beaucoup d’associations de femmes. Il existe malheureusement peu de travaux en France sur ces divers codes et sur le droit musulman, ce qui est regrettable quand on sait que l’Islam est la deuxième religion de France.

Pour bien comprendre ce que représente la Shari’à, il faut marquer sa spécificité qu’on ne retrouve dans aucun autre système religieux : la Shari’à, qui se compose du Coran et de la Sounnah, « manière d’agir » du Prophète (les « hadith »), est un droit d’origine divine. Comme tel, il s’impose de manière absolue aux croyants, puisqu’il est inséparable de la loi. (On peut esquisser une comparaison avec une des rares règles d’origine divine dans la religion chrétienne, qui est l’indissolubilité du lien du mariage, et qui s’impose aux chrétiens en raison de son caractère sacré).

Cette situation exceptionnelle d’un droit qui n’est pas considéré comme une technique d’origine humaine, mais comme la parole de Dieu, peut expliquer le désarroi de nombreux musulmans face à des situations visiblement discriminatoires qui y sont contenues et, notamment, au statut inférieur de la femme [3]. Ces dispositions inégalitaires dont beaucoup d’associations demandent l’abrogation sont d’autant plus mal ressenties que, dans le domaine économique et commercial, les États musulmans ont été amenés à déroger à de nombreuses règles sacrées.

On pourrait penser que les tribunaux français auraient à coeur d’apporter une certaine contribution au débat s’engageant dans ces pays sur la légitimité de certaines institutions des plus contestables. Or, si pendant longtemps, le droit musulman a été frappé d’ostracisme par les juges, force est de constater qu’il est aujourd’hui traité avec une grande mansuétude par l’ordre juridique français qui « non content d’assujettir plus complètement les femmes musulmanes à leurs compatriotes en accueillant les répudiations unilatérales intervenues à l’étranger, (…) va désormais jusqu’à décider qu’une Française peut valablement devenir, contre son gré, l’une des épouses d’un musulman polygame » [4].

Si les juges français ont choisi d’appliquer le droit musulman en écartant toute référence à l’ordre public français, du moins peut-on attendre de leur part une compétence technique dans ce domaine ; or, ainsi que l’a souligné Saïda Rahal-Sidhoum [5], on assiste à la « mise en œuvre d’une forme édulcorée de la Shari’à » par les tribunaux français et, notamment, à des erreurs d’interprétation. Les tribunaux français sont-ils d’ailleurs compétents pour connaître de la loi musulmane, alors qu’ils ne possèdent pas la qualité religieuse requise pour appliquer ce droit divin ?

Des juges «compréhensifs»

La polygamie, comme la répudiation, ont été largement entendues par nos juges, tant dans leurs effets que dans leur validité. Le droit international privé a eu à traiter, non sans mal, des effets d’unions polygamiques (cf. l’arrêt Rivière cité plus haut). Toutefois, la liste des effets que peut valablement avoir en France une union polygamique s’est considérablement allongée depuis – même si les juges français ne semblent pas aller jusqu’à imposer à la première épouse l’obligation de cohabitation qui pourtant découle du mariage polygamique.

Le véritable problème qui se pose dans le cadre de la polygamie est celui de sa validité aux yeux de la loi française. On mesure son étendue en se référant à un arrêt de la Cour d’appel de Paris du 8 novembre 1983 concernant un étranger résidant en France, qui énonce en effet « qu’en particulier l’ordre public… ne met pas obstacle à l’efficacité en France du mariage polygamique contracté hors de France conformément à son statut personnel par un étranger par ailleurs déjà marié à une Française ». Ainsi, non seulement les tribunaux reconnaissent la pleine validité d’un mariage polygamique conclu antérieurement au séjour en France, mais également s’il a été conclu au cours de celui-ci, et qui plus est alors que la première épouse est française !

Ce problème se pose avec beaucoup d’acuité pour les jeunes femmes dites « de la deuxième génération » qui ont souvent la nationalité française et épousent un compatriote. Bien qu’elles soient françaises, rien ne leur permet dans ces conditions de s’opposer à une deuxième union de leur époux ; elles n’ont alors que la possibilité de demander le divorce qui, s’il l’on se réfère à la jurisprudence, devrait en principe leur être accordé aux torts du mari. C’est une bien maigre consolation dans une situation souvent dramatique, alors qu’une telle union enfreint sans contestation possible l’ordre public français.

Il semble pourtant qu’une solution (à défaut d’une solution législative qui semble la plus appropriée) aurait pu être trouvée dans la notion de fraude à la loi ou à l’intensité de l’exception d’ordre public. Les tribunaux ne l’ont pas voulu. Il est bien évident cependant que l’époux qui veut contracter, alors qu’il vit en France, une union polygamique, sait parfaitement que celle-ci ne pourra être célébrée en France.

Il peut sembler que la notion de fraude à la loi française prend ici tout son sens car c’est bien pour éviter son application que l’époux est retourné dans son pays d’origine, en toute connaissance de cause.

Une telle évolution de la jurisprudence est très inquiétante au regard du droit des femmes. Il semble d’ailleurs qu’elle se fonde curieusement sur un contre-sens – à moins qu’il ne s’agisse plus vraisemblablement d’un essai de justification bien douteux… Il est d’usage en effet, de comparer l’union polygamique au concubinage, notamment adultérin, et d’indiquer que, dans le contexte actuel des mœurs occidentales, une telle situation n’a rien de choquant. Il s’agit là d’un grave contre-sens. C’est oublier qu’il y a dans la polygamie un élément fortement discriminatoire et défavorable aux femmes, puisqu’elle est imposée et non choisie par celles-ci. Comparer ainsi une situation traditionnelle à l’évolution des mœurs modernes, fondée sur la liberté de choix des femmes (et des hommes) est donc une position inacceptable.

La répudiation reconnue

La répudiation est en fait purement et simplement reconnue.

Jusqu’en 1983, pourtant, les juges ne la reconnaissaient que lorsqu’elle équivalait à un divorce par consentement mutuel, c’est-à-dire lorsque la femme, mise au courant de la répudiation, l’acceptait. Or, l’essence de la répudiation est d’être un acte soumis à l’arbitraire total de l’époux, qu’il peut effectuer en l’absence de la femme. Ainsi définie, elle semble incompatible avec l’ordre public français. Pourtant, peu à peu, la Cour de cassation a reconnu sa validité, au motif du respect de l’égalité des droits entre époux. En effet, l’épouse a la possibilité théorique d’entamer une procédure pour obtenir une pension ou une indemnité. Avec l’arrêt du 3 novembre 1983, la Cour suprême franchit un pas de plus en acceptant la répudiation sans évoquer le principe d’égalité. Cette jurisprudence est conforme à la Convention franco-marocaine relative à la coopération judiciaire entre les deux pays et entrée en vigueur le 13 mai 1983.

La Cour de cassation n’y faisait pas référence, ce qui traduit la volonté de la Cour de reconnaître la répudiation, quelle que soit par ailleurs la nationalité de la femme étrangère. Cette jurisprudence a été commentée de la façon suivante : « Il n’est pas sûr que cette égalité entre les femmes immigrées ne soit pas plutôt perçue comme la généralisation de leur inégalité à l’égard des hommes ».

Ici encore, il apparaît que la notion de fraude à la loi pourrait trouver à s’appliquer, de manière à limiter les effets discriminatoires de situations créées dans les pays d’origine et qui sont, le plus souvent, ignorées par l’épouse. Une répudiation faite en France est sans effet ; il suffit, pour contourner cette interdiction, que le mari, même s’il séjourne depuis longtemps en France, retourne au pays d’origine pour effectuer la répudiation selon une procédure très simple. Elle produira ses effets en France puisque le juge ne pourra que constater la dissolution du mariage [6].

Il existe malgré tout des jurisprudences « réconfortantes ». Ainsi, la Cour d’appel de Paris, dans un arrêt du 6 juillet 1982, a retenu la notion de fraude à la loi dans le cadre d’une répudiation : « La procédure de répudiation diligentée par le mari devant les autorités marocaines traduit de sa part la volonté de frauder la loi française… ». Il est vrai qu’existait un jugement de contribution aux charges du mariage auquel le mari voulait visiblement échapper… De même, il a été jugé, par un arrêt de la Cour de cassation du 22 avril 1986, qu’une femme devenue française ne pouvait se voir opposer la répudiation.

On peut estimer à bon droit que l’extrême complexité des règles du droit international privé a permis au juge français, en se retranchant derrière elle, d’instituer un nouvel ordre juridique original. Ce dernier rend la situation des femmes étrangères d’origine musulmane particulièrement précaire, puisqu’elles ne peuvent recourir aux règles de droit français.

On a largement souligné les effets néfastes à long terme de la Convention franco-marocaine du 2 juillet 1981 sur une véritable intégration. Et on peut se demander si cette Convention ne joue pas la carte de l’intégrité du statut personnel aux dépens de l’intégration de la communauté maghrébine dans la société française.

L’extrême complexité des situations a permis au juge d’appliquer peu à peu aux femmes étrangères, voire aux femmes françaises d’époux étranger, un statut discriminatoire, alors que le juge tunisien déclare contraire à l’ordre public le droit marocain en ce qu’il interdit la réparation du préjudice subi par l’épouse en cas de répudiation (trib. de 1re instance de Tunis, 19 avril 1977). Les pouvoirs publics doivent se saisir, sans tarder, de telles situations, notamment dans le cadre de la politique d’intégration qu’ils assurent vouloir mettre en œuvre. En auront-ils le courage ? En effet, il n’existe pas de solution simple, et l’on touche, à travers les femmes, à d’éventuels conflits de cultures qui peuvent être douloureux. Cela justifie-t-il pour autant l’actuelle situation faite aux femmes étrangères sur le territoire français ?

Notes

[1] On pourra cependant se reporter utilement à l’ensemble des travaux de Roxane Silbermann, dont les recherches traitent essentiellement de l’activité des femmes étrangères, et posent de manière très pointue le problème des discriminations qui les touchent.

[2] Hommes et migrations, n° 1127, décembre 1989

[3] Ghassan Ascha, « Du statut inférieur de la femme en Islam », L’Harmattan, 1989

[4] Y. Lequette, Rev. crit. de DIP, 1984, pp. 479-483

[5] Colloque sur les Droits des femmes au Maghreb, Paris, mars 1990

[6] Signalons qu’il existe différentes formes de répudiation, dont a pu dire qu’elle était une « polygamie dans le temps », et qui constitue une arme redoutable contre la femme. C’est le mode le plus courant de dissolution du mariage en Algérie et au Maroc. Lorsque la répudiation est simple, le mari peut revenir sur sa décision, celle-ci étant soumise à son seul bon vouloir…


Société: Après le pacs, le mariage homosexuel et l’homoparentalité, voici le concubinage multiple! (It’s not poligamy, it’s multiple civil unions!)

4 mai, 2010
Lies Hebbadj & first wife A ce que je sache, les maîtresses ne sont pas interdites en France, ni par l’islam. Peut-être par le christianisme, mais pas en France. Si on est déchu de sa nationalité pour avoir des maîtresses, il y a beaucoup de Français qui seraient déchus. Lies Hebbadj
Le Français musulman de Nantes, soupçonné de polygamie et de fraude aux allocations familiales, s’est exprimé à la télévision publique. Avec une arrogance pleine de mépris, il a expliqué qu’il n’était pas polygame, mais avait une femme et des maitresses, ajoutant que la loi française n’interdisait pas d’avoir des maitresses et que, si le christianisme le défendait, l’Islam l’autorisait. Ce monsieur se moque de nous et nous prend pour des imbéciles. Marc Ramond
Le mariage temporaire est légal pour une durée variant de une heure à quatre-vingt-dix-neuf ans. L’homme peut contracter autant de mariages temporaires simultanés qu’il le désire. Il peut cesser le contrat quand il le veut. La femme ne le peut pas. Constitution de la République islamique(articles 1210, 1041 et 1075)
Aujourd’hui encore, des musulmans veulent épouser des petites filles en prenant exemple sur le Prophète, ce modèle de moralité. Il est légal d’épouser une petite fille de 9 ans en Iran. Au Pakistan, cela arrive tout le temps. En 2001, le gouvernement marocain a demandé aux autorités néerlandaises d’abaisser l’âge du mariage, pour les filles, de 18 à 15 ans pour être conforme au droit islamique. Ayaan Hirsi Ali
Abusant des dispositions autorisant un Musulman à avoir quatre épouses en même temps, de nombreux Arabes âgés non seulement épousent des mineures («Les Arabes préfèrent les mariées adolescentes, et vierges») à Hyderabad, mais en épousent parfois même plus d’une par session. Généralement, les Arabes «épousent» les jeunes filles pour de courtes périodes, parfois juste pour la nuit. Wajihuddin précise que les formalités de mariage et de divorce sont souvent préparées en même temps, afin d’accélérer la procédure pour tous les participants. Daniel Pipes
Pour contourner à la fois l’interdiction de polygamie inscrite dans le droit français et l’interdiction des relations sexuelles hors mariage prescrite par l’islam, certains musulmans recourent au mariage religieux pour cohabiter avec plus d’une femme. L’Express
La nouvelle normalité selon les compagnons de route de l’islamisme Entretenir des relations avec quatre femmes enfermées, habitant chacune une des trois coquettes maisons contigües, entourées d’une palissade commune, vivant des subsides de la CAF financée par la solidarité ouvrière institutionnelle récusée dans son principe par notre fondamentaliste de l’islam devant redevenir ce qu’il était quand MHMD et ses disciples ont lancé le petit djihad universel, rien que de très normal. La CAF n’aurait pas à voir s’il n’y a pas là un abus de droit, utilisant indument les prestations de femme isolée. Quel « isolement » ? En la circonstance : trois femmes non épousées selon la loi française, chacune ayant des enfants du même père, toutes habitant la même rue, presqu’au même numéro et chacune des trois étant « femme isolée »… Que de hasards ? Le croisement des données des ordinateurs ne montrerait rien ? Il ne montrerait aucun abus de droit d’un commerçant tellement pauvre qu’il peut offrir un avocat à son épouse légale pour ne pas payer 22 euros et se doter d’une garde rapprochée. Alain Rubin
Si tous les musulmans ne sont pas terroristes, presque tous les terroristes sont musulmans. Abdel Rahman al-Rashad (directeur de la station de télévision al Arabya)
Selon l’islamiquement correct, il y aurait un islam général, multiple, ouvert, tolérant, qui serait une religion de paix et de lumière, et il y aurait quelques groupuscules sectaires qu’il ne faut surtout pas qualifier de musulmans. (…) Et il n’y aurait aucun lien entre islam et terrorisme : des gens tels que Ben Laden (s’il vit toujours) ou Zawahiri, étant des marginaux. (…) Des gens que les tenants de l’islamiquement correct présentent comme des marginaux qui n’ont rien à voir avec l’islam n’oublient jamais de rappeler qu’ils prennent les textes sacrés comme ceux-ci demandent eux-mêmes à être pris : littéralement.(…) Ne pas oser en parler est, déjà, une façon de céder. Et ce n’est ni rendre service aux sociétés ouvertes dans lesquelles nous vivons, ni rendre service aux musulmans qui entendent regarder la réalité en face, que de céder. Guy Millière

Après le pacs, le mariage homosexuel et l’homoparentalité, voici le concubinage multiple!

A l’heure où, avec l’hallalisation rampante et le politiquement (pardon : islamiquement) correct, il devient téméraire d’oser émettre la moindre critique sur la Religion d’Amour, de Tolérance et de  Paix …

Et encore moins d’oser légiférer contre une pratique d’un autre âge (le voile intégral) susceptible, en ces temps de généralisation du terrorisme, d’en multiplier les risques

Retour, après le scandale du joueur de football honteusement conspué pour avoir oublié de la voiler et de se marier  avant de s’unir avec sa call girl, sur la dernière victime en date de l’islamophobie ambiante.

A savoir ce pauvre commerçant de la région nantaise bassement accusé de polygamie et de fraude aux allocations pour avoir simplement omis, pour nourrir ses 4 femmes et concubines ainsi que ses 12 enfants, de pacser ses trois maitresses.

Le tout par une société qui, au nom d’une religion d’un autre âge (un certain christianisme), prétend condamner les pratiques multiséculaires de tout un peuple et une religion comme l’esclavage, la polygamie, la pédophilie, le mariage à l’heure, la guerre sainte, le mensonge aux infidèles, les châtiments corporels, la peine de mort pour apostasie …

A Nantes, il y a bien eu fraude des allocations familiales
Marc Ramond
lundi 3 mai 2010,

Le Français musulman de Nantes, soupçonné de polygamie et de fraude aux allocations familiales, s’est exprimé à la télévision publique.

Avec une arrogance pleine de mépris, il a expliqué qu’il n’était pas polygame, mais avait une femme et des maitresses, ajoutant que la loi française n’interdisait pas d’avoir des maitresses et que, si le christianisme le défendait, l’Islam l’autorisait.

Ce monsieur se moque de nous et nous prend pour des imbéciles.

La loi musulmane permet, certes, à un homme d’avoir jusqu’à quatre femmes, à condition d’offrir à chacune un logement séparé et de partager équitablement ses nuits entre elles.

Elle permet aussi d’avoir des concubines, sans limitation, mais uniquement s’il s’agit d’esclaves. La femme libre ne peut être qu’une épouse légitime.

Le personnage qui se prétend bon musulman a donc certainement épousé ses femmes selon la loi musulmane, probablement à l’étranger avec actes de mariage dressés par un cadi.

Aux termes du droit français, cela ne constitue peut-être pas un délit de polygamie, notre droit pénal étant d’interprétation stricte et la loi française ne reconnaissant pas la validité des mariages purement religieux… Encore que la jurisprudence pourrait évoluer en la matière.

En revanche la loi française reconnait le concubinat et la concubine, qui jouit de nombreux droits en tant que telle, ne peut bénéficier des allocations de parents isolés.

Si donc les prétendues maitresses du personnage en question perçoivent ces allocations, il y a indiscutablement fraude aux allocations familiales, ce que les tribunaux qualifient d’escroquerie.

Voir aussi:

La menace des Belphégor
Guy Millière
Metula News Agency
Vendredi 29 janvier 2010

Les débats menés en France ces derniers temps sur la burqa sont porteurs de multiples régressions et suffiraient, à eux seuls, à montrer où nous en sommes dans ce pays.

Le premier élément que j’ai envie de souligner est l’absence d’humour. Certes, recourir au sourire lorsqu’il s’agit de quoi que ce soit qui touche à l’islam est potentiellement dangereux : les caricatures danoises de Mahomet ont provoqué des émeutes, des destructions multiples, des menaces de mort et une tentative d’assassinat récente sur la personne de Kurt Westergaard (le caricaturiste).

Les journaux et magazines en France qui ont publié les caricatures susdites ont été présentés comme empreints de bravoure. Il n’est pas du tout normal, et il est même très inquiétant que ce qui devrait relever de la pratique élémentaire du débat public devienne une exception, et soit présenté comme une forme d’héroïsme.

Ce qui serait normal est qu’il y ait davantage de caricatures. Je me souviens d’un temps où des chansonniers demandaient à monsieur le curé d’aller se rhabiller en homme : peut-être serait-ce encore envisageable concernant un prêtre, mais s’il s’agissait d’un imam, imaginez…

En ce qui me concerne, j’imagine parfaitement. Et je pense qu’une bonne façon de répondre aux burqas serait d’agir par le ridicule. Quand j’ai croisé, ces dernières années, des femmes vêtues d’une tente noire portative à la Belphégor et qui ne semblaient pas se diriger vers un terrain de camping, et quand ma fille la plus jeune me demandait de quoi il s’agissait, je lui répondais : c’est une dame qui joue au fantôme.

Je lui suggérais de réagir avec moi comme on le fait face aux déguisés un jour de Halloween : Houhou ! Houhou ! (ne pas oublier de prendre une voix caverneuse et tremblante). On pourrait aussi lancer des mouvements : en Iran, ces derniers mois, des hommes sont sortis voilés pour traiter par la dérision les obligations imposées par Khamenei et Ahmadinejad.

Pourquoi ne pas proposer des burqas transparentes et les offrir aux jeunes filles qui aiment la lingerie sexy pour se rendre en boîte de nuit le soir. La mini burqa serait elle-même très seyante : toute noire et couverte en haut, mais la tente de camping s’arrête au ras des fesses.

Où sont les femmes ?

Ce ne sont là que quelques idées qui me passent par la tête. Des internautes ont évoqué le film Ghostbusters, et la chanson du film pourrait être remise au goût du jour, sur un mode ludique. Je traduis la version originale : « S’il y a quelque chose d’étrange dans votre quartier, qui appellerez-vous ? Ghostbusters (les Chasseurs de fantômes) ! S’il se passe quelque chose d’étrange et si cela ne semble pas bien, qui appellerez-vous ? Ghostbusters ! ».

Le droit de porter des masques de carnaval toute l’année pourrait aussi se voir revendiqué : on trouve sur le Net facilement les modèles Batman ou Dark Vador ; le modèle Ben Laden n’est disponible que depuis l’étranger, mais est à même d’être acheté par les amateurs ; les nostalgiques peuvent trouver en solde des modèles Saddam Hussein.

Une tenue ridicule, dans une société de liberté, doit pouvoir être traitée comme telle. Mais la burqa n’est pas seulement une tenue ridicule, bien sûr, c’est aussi une tenue honteuse.

Le second élément que je me dois de souligner est que, voici quelques années, il s’agissait du voile islamique. Il s’agit maintenant de la burqa. Le discours semble être que le voile est accepté et considéré comme tout à fait normal, presque féministe disent certaines féministes, et qu’on est passé désormais à l’étape suivante.

D’étape en étape, il m’arrive de me demander ce que sera prochainement l’objet de discussion : l’excision, peut-être ? Le rapport parlementaire français inclut, de facto, des phrases telles que celle-ci : « Si vous demandez qu’on vous coupe un doigt, la personne qui vous l’aura fait ne pourra pas invoquer le fait que c’était à votre demande, et sera poursuivie. Si quelqu’un se coupe un doigt lui-même, il n’y aura aucune poursuite ».

Vous me direz qu’il est difficile de s’exciser soi-même. Mais si la personne concernée et qui, disons, se retrouverait à l’hôpital suite à une hémorragie, devait déclarer qu’elle s’est mutilée toute seule, tout serait dans l’ordre et la conformité, non ?

Ce qui me semble inquiétant, moi, est que nul ne se pose la question de ce que montrent, plus loin que le tissu, le voile ou la burqa, ou que nul ne se la pose de manière adéquate. Cette question ne renvoie pas à un choix, à une « pratique religieuse », à « une recherche d’identité personnelle », comme le suggèrent certains, mais à des dimensions beaucoup plus essentielles.

Il existe présentement en Europe une remise en cause des principes d’égalité de droit entre les êtres humains et des fondements mêmes de la liberté individuelle, et le vecteur principal de cette remise en cause est, effectivement, islamique.

Les cas d’excision en Europe sont encore relativement rares, comme les cas de lapidation. Par contre, d’autres pratiques sont moins rares : les mariages forcés comptabilisés par les associations traitant de ce sujet se calculent chaque année en dizaines de milliers.

Les viols et les viols collectifs existent, et les insultes sexistes et le harcèlement subis dans des zones de non-droit par des jeunes femmes d’origine musulmane « impudiques », puisque non voilées, appartiennent au quotidien.

Les cas où, dans un service d’urgence, un homme interdit à un médecin de sexe masculin de traiter une femme abondent. La quasi totalité des musulmans qui ont quitté l’islam [un « crime » puni de mort dans nombre de pays musulmans. Ndlr.] se taisent ou se cachent par peur de représailles, ou pour ne pas voir leur famille couper tous liens avec eux.

Ces remises en cause vont de pair avec d’autres tendances qui se disséminent dans l’air du temps : une remontée de l’antisémitisme, dont il devient de plus en plus difficile de dire qu’elle émane de la vieille extrême-droite, des réflexes conditionnés anti-américains et anti-israéliens, qu’on voit se manifester en quantité croissante sur les blogs.

Ils incitent divers media à s’autocensurer et à céder à l’intimidation, avec, pour résultat, que le silence règne sur certains faits, et que certains événements ne sont traités que sous un angle à même de ne pas susciter de protestations ou de menaces.

J’ai pu évoquer, dans une émission de télévision récente, le lavage de cerveau qui transforme les enfants de Gaza en futurs terroristes assoiffés de sang juif. Je considère que si on montrait au journal de vingt heures ce qu’est l’éducation selon le Hamas et, souvent, l’Autorité Palestinienne, le point de vue de nombre de braves gens sur le Proche-Orient serait très différent de ce qu’il est. On entendrait vite dire que les images ainsi montrées sont « islamophobes », bien sûr…

Ces tendances qui se disséminent font que le politiquement correct dont on parle si souvent inclut désormais une sous-catégorie qu’on peut appeler l’islamiquement correct.

Selon l’islamiquement correct, il y aurait un islam général, multiple, ouvert, tolérant, qui serait une religion de paix et de lumière, et il y aurait quelques groupuscules sectaires qu’il ne faut surtout pas qualifier de musulmans.

Il y aurait un « islam de France », très spécifique. Et il n’y aurait aucun lien entre islam et terrorisme : des gens tels que Ben Laden (s’il vit toujours) ou Zawahiri, étant des marginaux.

Ce qu’il me semble nécessaire de dire est que si l’islam est effectivement multiple, et si certains courants de l’islam sont effectivement tolérants (le soufisme, par exemple), si certains imams et intellectuels musulmans mènent des réflexions utiles, il n’en est pas moins indéniable que l’islam en son ensemble est, plutôt, en situation de blocage, depuis une dizaine de siècles.

C’est ce que me confiait mon regretté ami Fereydoun Hoveyda, qui avait beaucoup étudié le sujet et qui, à ma différence, était né musulman.

Ce qui doit être ajouté est que, si toute religion en tant que telle est respectable dès lors qu’elle reste dans le domaine de la religion, le problème inhérent à l’islam, en raison de ce blocage, et pour d’autres raisons explicitées par de nombreux islamologues, tels Bernard Lewis, est que celui-ci ne se limite pas être une religion, et comprend des dimensions économiques, politiques et culturelles.

Dimensions que de multiples organisations musulmanes qui ne sont pas toutes des sectes groupusculaires tentent de faire avancer.

Ce qui doit être souligné est qu’il n’y a pas d’islam de France, pas plus qu’il n’y a un islam de Belgique, du Danemark, du Luxembourg ou de la principauté de Monaco.

Et il faut tout ignorer de l’islam ou jouer (volontairement ou involontairement) le rôle de l’idiot utile pour oser dire qu’un islam de France existe. Il y a un islam pluriel, mais planétaire, et qui dispose d’ancrages.

L’un de ceux-ci est le monde musulman, et celui-ci dispose d’une organisation : l’OCI, Organisation de la Conférence Islamique. L’OCI n’est pas un groupuscule, non, puisqu’on y trouve les représentants officiels de cinquante sept Etats.

Les positions de l’OCI sont aisément accessibles sur le Net et, à mes yeux, se passent de commentaires. Ajouterai-je qu’il existe un grave déficit de démocratie, de liberté de parole, de liberté d’entreprendre dans l’immense majorité des pays de l’OCI, qui se trouvent être ceux où vivent neuf musulmans sur dix parmi ceux qui peuplent la terre ?

L’autre ancrage est constitué par le Coran et les hadiths. Et le Coran est censé être la parole de Dieu, à prendre à la lettre par tous les croyants.

Ce qui doit être dit, enfin, est que, comme cela ne cesse d’être ressassé parce que c’est une réalité, est que quasiment tous les attentats terroristes commis ces dernières années le sont par des musulmans.

Comme l’a déclaré le directeur de la station de télévision al Arabya lui-même, Abdel Rahman al-Rashad : « si tous les musulmans ne sont pas terroristes, presque tous les terroristes sont musulmans ».

Des gens que les tenants de l’islamiquement correct présentent comme des marginaux qui n’ont rien à voir avec l’islam n’oublient jamais de rappeler qu’ils prennent les textes sacrés comme ceux-ci demandent eux-mêmes à être pris : littéralement.

Et c’est un fait que le directeur d’al Arabya qualifiait d’ « inquiétant » et même d’ « effroyable ».

Ne pas oser en parler est, déjà, une façon de céder. Et ce n’est ni rendre service aux sociétés ouvertes dans lesquelles nous vivons, ni rendre service aux musulmans qui entendent regarder la réalité en face, que de céder.

J’écrivais, il y a une quinzaine d’années, que, parce que je suis un ennemi résolu de toute forme de racisme et de xénophobie, et parce que je prends au sérieux les droits de l’homme tels que définis par le libéralisme classique depuis le temps de John Locke, j’entendais contribuer à ce que vive et se déploie un discours critique vis-à-vis de l’islam. Et à tout faire pour que ce discours se déploie sans anesthésie. Je dois constater que ce discours vit et se déploie aujourd’hui bien moins encore qu’il y a quinze ans. Et je préfère ne pas définir ce qui se déploie en lieu et place de ce discours.


Médias: L’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment (Unlike the Americans the French Army does not give the image of a trigger-happy force)

2 mai, 2010
Chirac killer (Abidjan, 2005)Malgré plusieurs affaires graves impliquant ses soldats, l’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment, contrairement aux Américains en Irak. Sa puissance est maîtrisée, et son action permet, à mes yeux, de contenir le déchaînement de la violence en Côte-d’Ivoire. (…) En Côte-d’Ivoire, les officiers disent : «A partir du moment où on s’interpose, on s’expose.» (…) A la différence du Rwanda, l’armée n’a pas pris parti pour un camp. Charles Maisonneuve
Pourquoi les télés françaises – qui avaient pourtant brocardé le journalisme américain au garde-à-vous en Irak – se sont-elles longtemps contentées d’une seule version des faits? Un reporter, présent sur place, raconte : « pour des raisons de sécurité, les confrères étaient très encadrés par l’armée française. Le matin le commandant, responsable des relations avec la presse les réunissait et annonçait le programme. Très Club Med. Par exemple : « Activités de ce 10 novembre. TF1 : patrouille en VAB (un blindé léger). France 2 : extraction (évacuation) de compatriotes dans le quartier du Plateau » Etc . » Jean-François Juliard (le Canard enchainé, 01.12.04)
Sur les quelque 50.000 soldats français qui se sont relayés depuis trois ans au sein du contingent Licorne, 12 ont déja été condamnés pour vol, 1 pour meurtre, et 6 en attente de jugement pour viol (…)toutes les armées du monde, surtout celles qui, à l’instar des marines de Ramadi ou des chasseurs alpins de Tah, sont utilisées à contre-emploi pour des tâches de maintien de l’ordre en contact permanent avec la population civile, commettent, un jour ou l’autre, ce genre d’exaction. Le reste n’est qu’affaire de proportions, de culture – et de volonté politique. Le général Henri Poncet voit ainsi son honneur vaciller pour le meurtre de Firmin Mahé. Le général Geoffrey Miller, lui, a obtenu une étoile de plus pour avoir enseigné aux geôliers d’Abou Ghraib, avec l’efficacité que l’on sait, les méthodes d’interrogatoire de Guantánamo… François Soudan (Jeune Afrique, 23.10.05)
En novembre 2004, des civils ivoiriens et des soldats français de la Force Licorne se sont opposés durant quatre jours à Abidjan dans des affrontements qui ont fait des dizaines de morts et de blessés. À la suite d’une mission d’enquête sur le terrain, Amnesty International a recueilli des informations indiquant que les forces françaises ont, à certaines occasions, fait un usage excessif et disproportionné de la force alors qu’elles se trouvaient face à des manifestants qui ne représentaient pas une menace directe pour leurs vies ou la vie de tiers. Amnesty international (26.10.05)
Des tirs sont partis sur nos forces depuis les derniers étages de l’hôtel ivoire de la grande tour que nous n’occupions pas et depuis la foule. Dans ces conditions nos unités ont été amenées à faire des tirs de sommation et à forcer le passage en évitant bien évidemment de faire des morts et des blessés parmi les manifestants. Mais je répète encore une fois les premiers tirs n’ont pas été de notre fait ». Général Poncet (Canal Plus 90 minutes 14.02.05)
Nous avons effectivement été amenés à tirer, des tirs en légitime défense et en riposte par rapport aux tireurs qui nous tiraient dessus. Colonel Gérard Dubois (porte-parole de l’état-major français, le 15 novembre 2004)
On n’arrivait pas à éloigner cette foule qui, de plus en plus était débordante. Sur ma gauche, trois de nos véhicules étaient déja immergés dans la foule. Un manifestant grimpe sur un de mes chars et arme la mitrailleuse 7-62. Un de mes hommes fait un tir d’intimidation dans sa direction ; l’individu redescend aussitôt du blindé. Le coup de feu déclenche une fusillade. L’ensemble de mes hommes fait des tirs uniquement d’intimidation ». (…) seuls les COS auraient visé certains manifestants avec leurs armes non létales. (…) Mes « hommes n’ont pu faire cela. Nous n’avions pas les armes pour infliger de telles blessures. Si nous avions tiré au canon dans la foule, ça aurait été le massacre. Colonel Destremau (Libération, 10.12.04)
Vols, meurtres, viols, tortures, exécutions sommaires, braquages de banque, pédophilie, corruption et détournement de fonds, armement, soutien et exfiltration de génocidaires

A l’heure où, suite à la mort de quatre enfants afghans, se repose la question de la singulière mansuétude de nos médias pour le comportement de nos soldats, diplomates ou hauts fonctionnaires à l’étranger

Qui se souvient encore (il y a 5 ans à peine mais les unes des journaux étaient alors largement comblées par, d’Abou Ghraib à Guantanamo, les « exactions » quotidiennes des Américains en Irak ou ailleurs) des évènements de Côte d’ivoire?

Qui se rappelle, « mesure sans précédent au sein de l’armée française depuis la fin de la guerre d’Algérie », la suspension et l’ouverture d’une information judiciaire pour « homicide volontaire » contre un général quatre étoiles?

Qui alors s’était inquiété de nos « télés très embarquées » qui, après avoir « brocardé le journalisme américain au garde-à-vous en Irak » et sauf exceptions (Canal plus et quelques autres), avalisaient comme un seul homme les versions officielles?

Privant du coup tant le grand public que nos militaires d’une contextualisation rendue plus que nécessaire par l’extraordinaire complexité et difficulté des nouvelles tâches qui sont désormais confiées à ces derniers …

Et les soldats français ont tiré…
J.C.
L’Humanité

Retour sur les jours d’émeute au cours desquels l’armée française a fait « au moins » 57 morts parmi les civils ivoiriens.

Envoyé spécial.

Cinquante-sept morts et environ deux milles blessés, tous civils, tel est le bilan que fait un rapport officiel ivoirien sur les événements ayant ensanglanté Abidjan et d’autres localités ivoiriennes en un peu moins d’une semaine. Retour en arrière.

– Jeudi 4 et vendredi 5 novembre. L’armée ivoirienne, arguant du refus des rebelles de désarmer, débute des frappes aériennes sur des cibles militaires à Bouaké, fief de ses adversaires.

– Samedi 6 novembre. L’un de ces raids frappe un cantonnement proche de « Licorne ». Neuf morts chez les militaires français. Dans l’après-midi, « Licorne » détruit les avions de l’armée ivoirienne stationnés à l’aéroport de Yamoussoukro. Au GATL, la base aérienne de cette même armée ivoirienne située à proximité de l’aéroport international d’Abidjan, les soldats français attaquent à l’arme lourde la garnison, puis détruisent d’autres appareils militaires ivoiriens ainsi que des avions civils de la présidence de la République. Simultanément est annoncé l’envoi de renforts en provenance des bases « prépositionnées » du Gabon et de Djibouti. Dans la soirée, à Yamoussoukro, des tirs de missiles par des hélicoptères français pulvérisent les derniers appareils de l’armée ivoirienne, faisant un mort et plusieurs blessés (civils) au quartier Habitat de cette ville.

Criant au coup d’État orchestré par Paris, des dizaines de milliers de manifestants déferlent dans les rues d’Abidjan. Notamment aux points stratégiques que sont l’aéroport de Port-Bouët, la résidence du chef de l’État à Cocody, la Radio et la Télévision nationales, respectivement au Plateau et à Cocody. Pour empêcher les cortèges d’atteindre les lieux de rassemblement, les soldats français se déploient sur les deux ponts (Houphouët-Boigny et Général-de-Gaulle) qui relient le nord et le sud de la capitale économique, ouvrant le feu à plusieurs reprises sur la foule qui tente de passer sur le pont Général-de-Gaulle.

– Dimanche 7 novembre. Des colonnes de chars français, en provenance des diverses « zones de confiance », convergent vers Abidjan. Tout au long de leur progression, ils tirent sur les corridors de – sécurité érigés par les militaires ivoiriens rejoints par des foules grandissantes de civils. Plusieurs morts, notamment à Duékoué et Dibobly (500 kilomètres environ à l’ouest d’Abidjan), à Guessabo et Tiébissou (centre), à Yopougon, commune située à l’entrée d’Abidjan. Dans la nuit suivante, des chars se dirigent vers la résidence présidentielle survolée en permanence par les hélicoptères de combat de « Licorne ».

– Lundi 8 novembre. La population découvre que l’armée française a positionné nuitamment une cinquantaine de véhicules blindés sur le parking de l’Hôtel Ivoire, non loin de la résidence présidentielle. C’est la déferlante, les manifestants se bousculant pour former un bouclier humain autour de cette dernière. Depuis l’Hôtel Ivoire, des tireurs d’élite français font de nombreux blessés, immédiatement évacués au centre hospitalier universitaire de Cocody.

– Mardi 9 novembre. Scénario identique. Trois manifestants sont tués sur le coup, dont une jeune fille littéralement décapitée par un projectile. Des dizaines de blessés, dont sept décèdent à leur arrivée au CHU de Cocody. Il semble que le feu ait été ordonné pour permettre le départ des chars en dispersant la foule qui les bloquait. Depuis Paris, on parle de « tirs de sommation ». Une position que le nombre de victimes interdisait de maintenir trop longtemps. Le 15 novembre, le colonel Gérard Dubois, porte-parole de l’état-major français, s’exprimant à la télévision suisse romande, dément implicitement les premières explications de la ministre Michèle Alliot-Marie (les soldats français n’ont pas tiré, mais il y a eu échange de coups de feu entre manifestants et militaires ivoiriens), en reconnaissant : « Nous avons effectivement été amenés à tirer, des tirs en légitime défense et en riposte par rapport aux tireurs qui nous tiraient dessus. » Il est à noter que TV5, chaîne francophone émettant en direction de l’Afrique, a soigneusement veillé à ne pas reprendre cette interview du porte-parole de l’état-major.

Voir aussi:

« Un goût maladif pour le secret »
Interview
Thomas Hofnung
Libération
19/10/2005

Ancien rédacteur en chef de la lettre confidentielle Très très urgent (TTU), Charles Maisonneuve vient de publier le Bourbier ivoirien (éditions Privat), où il évoque la mission des militaires français déployés en Côte-d’Ivoire depuis plus de trois ans.

Quel impact peut avoir la suspension du général Poncet sur la mission de Licorne ?

Cette affaire surgit à un moment extrêmement délicat, à dix jours de la fin du mandat théorique du président Gbagbo, qui laisse craindre une reprise de la violence en Côte-d’Ivoire. Les discours se radicalisent à Abidjan, comme chez les rebelles. Malgré l’embargo, des armes sont acheminées. Tout étant surinterprété par les médias locaux, les accusations visant le général Poncet ne vont pas faciliter la tâche des soldats français, qui viennent de recevoir le soutien de blindés lourds, des AMX10.

Le général Poncet, qui ne fait pas l’unanimité dans l’armée, fait-il l’objet d’un règlement de comptes ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne laisse personne indifférent au sein de l’institution. Cet homme est adulé par les uns qui se feraient tuer pour lui et haï par les autres qui feraient tout pour le faire chuter. Poncet a un goût maladif pour le secret, sans doute lié à son passé au sein des forces spéciales. Aujourd’hui, il paie peut-être sa volonté de couvrir à tout prix, et jusqu’au bout, ses hommes.

Licorne est déployée depuis plus de trois ans. Les faits divers impliquant ses hommes ne risquent-ils pas de se multiplier au fil du temps ?

Malgré plusieurs affaires graves impliquant ses soldats, l’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment, contrairement aux Américains en Irak. Sa puissance est maîtrisée, et son action permet, à mes yeux, de contenir le déchaînement de la violence en Côte-d’Ivoire.

Les militaires français n’ont-ils pas le sentiment de faire les frais de l’impuissance des diplomates ?

Dans les Balkans, ils avaient très mal vécu leur situation au sein des Casques bleus. Depuis, ils ont appris à vivre avec l’idée que, désormais, ils sont moins impliqués dans des guerres de haute intensité que dans des opérations de maintien de la paix, où il faut jongler entre une paix et une guerre impossibles. En Côte-d’Ivoire, les officiers disent : «A partir du moment où on s’interpose, on s’expose.»

Combien de temps les militaires français vont-ils rester en Côte-d’Ivoire ?

En l’absence de perspective de sortie de crise à court terme, ils se sont installés dans la durée. La France ne peut pas claquer la porte, même si ses ressortissants ont, pour la plupart, quitté le pays. A la différence du Rwanda, l’armée n’a pas pris parti pour un camp. La vraie question est de savoir comment la Côte-d’Ivoire pourrait s’en sortir sans Licorne. Qui serait à même de contenir les rebelles ou les mercenaires libériens recrutés par les deux parties ? Les Casques bleus ont un rôle plus diplomatique qu’opérationnel. Seuls les Français connaissent réellement le terrain et les hommes en Côte-d’Ivoire.

Voir également:

L’honneur terni du général Poncet
François Soudan
Jeune Afrique
24/10/2005

La ministre française de la Défense suspend à titre conservatoire le patron de l’opération Licorne de mai 2004 à juin 2005. Il aurait « couvert » l’exécution pure et simple d’un Ivoirien, le 13 mai dernier.
« Faits d’une extrême gravité », « méthodes non conventionnelles », « falsification de compte-rendu »… Les mots tombent comme autant de sentences martiales dans l’entourage du ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie pour expliquer et justifier une mesure sans précédent au sein de l’armée française depuis la fin de la guerre d’Algérie : la suspension, le 17 octobre, d’un général quatre fois étoilé et l’ouverture d’une information judiciaire pour « homicide volontaire » qui pourrait, à court terme, le viser, ainsi que deux autres officiers susceptibles, eux aussi, d’être traduits devant le tribunal militaire.

Au centre de cette procédure d’exception ne pouvait figurer qu’un personnage hors normes : Henri Poncet, 56 ans, patron de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire de mai 2004 à juin 2005. Ce saint-cyrien, docteur en économie, est de la race, en voie de disparition, des officiers « politiques », un pied dans le baroud et l’autre dans les antichambres ministérielles. Formé à l’école de la Division parachutiste (DP), ancien chef du Commandement des opérations spéciales, cet homme secret et bougon, aux réflexes de chef de clan, a crapahuté du Liban au Kosovo en passant par l’Afghanistan et le Rwanda, où il dirigea, en 1994, en plein génocide, l’opération Amaryllis d’évacuation des Français. Passant sans transition de l’entraînement commando aux bureaux feutrés de la Rue Saint-Dominique, Henri Poncet a été le conseiller Afrique de deux ministres de la Défense, Charles Millon et Alain Richard, avant de commander diverses unités d’élite, puis de sauter au coeur du bourbier ivoirien comme on saute en parachute : sans aucun état d’âme.

« Chef lumineux » pour les uns, « manipulateur et cassant » pour les autres, le général Poncet gère à sa manière la grande crise franco-ivoirienne de novembre 2004, en Bigeard bis persuadé que seuls les opérationnels de terrain peuvent comprendre la réalité des choses et que toute vérité n’est pas bonne à transmettre à sa hiérarchie. C’est lui et lui seul qui prend ainsi la décision de détruire, sur l’aéroport de Yamoussoukro, les deux Sukhoï responsables du raid meurtrier sur la base française de Bouaké – informé qu’après coup d’un ordre de destruction qu’il avalisera et étendra aussitôt à la totalité de la flotte aérienne ivoirienne. C’est lui et lui seul qui, dans la nuit de ce même 6 novembre, décide de recourir aux hélicoptères de combat pour empêcher la foule des manifestants de traverser les deux ponts d’Abidjan. C’est lui et lui seul, enfin, qui, le 9 novembre, ordonne aux forces spéciales d’aller prêter main forte aux marsouins du colonel Destremau bloqués dans l’hôtel Ivoire, avec autorisation de tirer. Résultat : les relations qu’entretient Henri Poncet, tant avec l’ambassadeur de France, Gildas Le Lidec, qu’avec les bureaucrates de son ministère de tutelle deviennent peu à peu exécrables, presque aussi mauvaises qu’avec Laurent Gbagbo, qui le soupçonne – peut-être pas tout à fait à tort – d’avoir cherché à provoquer son renversement pendant ces journées de folie. Si certains, dès lors, à Paris, attendent le général Poncet au tournant, nul n’ose encore le critiquer. Et pour cause : l’opération de regroupement et d’évacuation de quelque 9 000 étrangers d’Abidjan, dont 8 300 Français, qu’il a lui-même menée de bout en bout, est considérée comme un modèle du genre. Remplacé par le général Erik Irastorza au terme de sa mission, Poncet rentre en France couvert d’honneurs : une quatrième étoile, une décoration de plus remise par Jacques Chirac en personne, et un commandement de prestige, la région militaire du Sud-Ouest, avec siège doré à Bordeaux.

C’est là que son passé ivoirien le rattrape. Le 11 octobre, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Bernard Thorette, apprend presque par hasard – des confidences faites à un capitaine, qui les a transmises à un général, lequel lui en a fait part – qu’un incident grave a eu lieu cinq mois plus tôt en Côte d’Ivoire, mettant directement en cause la responsabilité de militaires français. Il faudra moins d’une semaine pour qu’une première enquête soit diligentée et que la sentence de suspension du général Poncet, « à titre conservatoire », soit prise. Entre-temps, Thorette en a référé au général Bentegeat, chef d’état-major des armées, lequel a informé Michèle Alliot-Marie, qui a pris elle-même la décision, non sans avoir recueilli l’accord préalable de Jacques Chirac. Explication officielle : « Manquements graves à la loi, aux règlements militaires et aux ordres ».

De quoi s’agit-il ? L’affaire remonte au vendredi 13 mai 2005, dans la région de Bangolo, à mi-chemin entre Man et Duékoué, à 600 kilomètres à l’ouest d’Abidjan. Dans ce far west ivoirien, en pleine « zone de confiance », ce sont les Français du contingent Licorne qui font régner un semblant d’ordre, parfois à la pointe du fusil-mitrailleur. Il est vrai que l’endroit, relativement proche de la frontière libérienne, est infesté de bandes armées incontrôlées, de braqueurs en tout genre et de milices d’autodéfense aux méthodes expéditives. Celle du village de Tah, par exemple, formée à la suite du massacre de 42 personnes. Firmin Mahé, 30 ans, en fait partie : plombier-électricien le jour, coupeur de route la nuit, il figure sur l’agenda des militaires français du 4e régiment de chasseurs alpins de Gap qui stationne dans la région. Motif : « Meurtres et viols. » Le 13 au matin, un peloton mécanisé du 4e RC commandé par un adjudant-chef s’arrête devant le barrage que le groupe d’autodéfense de Tah a dressé à l’entrée du village. On recherche Mahé. Les villageois répondent qu’il est parti sur la route, en direction du marché. Le peloton fait demi-tour et le repère le long du goudron. La suite, selon la version qui figure sur le rapport du chef de peloton, lequel rapport sera, après vérifications, avalisé tant par le colonel Éric Burgaud, commandant du Groupement tactique interarmées de l’Ouest (GTIA 2), que par le général Henri Poncet lui-même, se déroule ainsi : Mahé est intercepté, répond aux rafales de sommation en tirant sur les soldats français, lesquels ripostent, en état de légitime défense. Grièvement blessé, il s’effondre. Les Français le ramassent et le conduisent d’urgence vers le CHU de Man. Il meurt en route. Quatre jours plus tard, un communiqué officiel revendique en quelque sorte l’opération : « Une patrouille de la force française Licorne a abattu, vendredi dernier, dans la localité de Guchiebli située dans la région de Bangolo, un redoutable chef de milice dénommé Mahé. » Nul n’y prête attention, même pas les journaux d’Abidjan : ce genre d’incident est quasi quotidien dans l’Ouest ivoirien.

Le problème est que la fin réelle de l’aventure de Firmin Mahé n’a pas grand-chose à voir avec ce qui est consigné dans le rapport et que le général Poncet a « couvert » ses subordonnés sur toute la ligne, en sachant vraisemblablement que ce compte-rendu était falsifié. Mahé n’a pas tiré, il a tenté de fuir dans les hautes herbes qui bordent la route. Les Français ont alors arrosé de balles – 650 cartouches, selon l’enquête – la zone où il se trouvait, avant qu’il ne s’écroule, agonisant. Deux récits contradictoires ensuite : celui du ministère français de la Défense, qui affirme que le peloton a abandonné Firmin Mahé sur place, lequel décédera quelques instants plus tard. Et celui de la famille du défunt, qui soutient que le jeune homme a été achevé, puis son cadavre embarqué vers une destination inconnue : « Nous demandons aux Français de nous rendre son corps », dit-on aujourd’hui à Tah. En toute hypothèse, la légitime défense ne tient pas, et l’exécution pure et simple, précédée ou non de sévices, semble vraisemblable. Des faits gravissimes donc, mais que le haut état-major aurait fort bien pu solder, à la manière de la « Grande Muette », par une enquête et des sanctions purement internes, loin du regard des médias, s’agissant en outre d’un braqueur avéré et récidiviste que la force Licorne avait déjà arrêté par le passé – et que la justice ivoirienne avait immédiatement remis en liberté. Pourquoi, donc, ce brusque accès de moralisme, au point de désigner à l’opprobre public l’un des grands généraux de l’armée de terre ?

La thèse unique du règlement de comptes à l’encontre d’Henri Poncet – lequel, on l’a vu, n’a pas que des amis parmi ses collègues – ne tient évidemment pas la route pour une punition de ce niveau. En décidant de laver ainsi le linge sale en dehors du strict cadre familial, Michèle Alliot-Marie, appuyée par Jacques Chirac, a voulu faire passer un triple message. En direction des militaires présents en Côte d’Ivoire, tout d’abord : elle sera inflexible, et tout manquement sera sanctionné. Sur les quelque 50 000 soldats français qui se sont relayés depuis trois ans au sein du contingent Licorne, 12 ont déjà été condamnés pour vol, 1 pour meurtre, et 6 sont en attente de jugement pour viols. En direction d’elle-même ensuite, ou, plus exactement, de sa propre image : en faisant de la mort d’un Ivoirien une quasi-affaire d’État, MAM se rattrape des lenteurs, des hésitations et des contradictions qui furent les siennes en novembre 2004, lorsqu’il s’est agi de reconnaître que l’armée française avait bel et bien fait des victimes civiles à Abidjan. En direction de l’opinion internationale, enfin : il importe de démontrer que, à la différence des Américains en Irak, les Français savent, eux, punir leurs bavures et condamner leurs dérapages. Ce dernier point est évidemment le plus sujet à caution : toutes les armées du monde, surtout celles qui, à l’instar des marines de Ramadi ou des chasseurs alpins de Tah, sont utilisées à contre-emploi pour des tâches de maintien de l’ordre en contact permanent avec la population civile, commettent, un jour ou l’autre, ce genre d’exaction. Le reste n’est qu’affaire de proportions, de culture – et de volonté politique. Le général Henri Poncet voit ainsi son honneur vaciller pour le meurtre de Firmin Mahé. Le général Geoffrey Miller, lui, a obtenu une étoile de plus pour avoir enseigné aux geôliers d’Abou Ghraib, avec l’efficacité que l’on sait, les méthodes d’interrogatoire de Guantánamo…

Voir enfin:

Chirac continue à montrer ses muscles en Côte d’Ivoire
Jérôme Canard
LE CANARD ENCHAINE
24.11.04

…Ce président, le PS ne serait pas fâché de le passer un peu au scanner. Ancien ministre de la Défense, le député socialiste Paul Quilès devrait, à la fin de la semaine déposer une résolution réclamant la constitution d’une commission d’enquête- ou d’une mission d’information – parlementaire sur la crise ivoirienne et ses développements. Au nombre des sujets qui fâchent, les enquêteurs ne pourront sans doute éviter de se pencher sur la répression, par les soldats français, des manifestations d’Abidjan.

Selon les Ivoiriens, entre 32 et 65 d’entre eux ont trouvé la mort lors de ces journées. Tandis que le Comité International de la Croix-Rouge indiquait avoir soigné « pour des blessures et divers maux » 3000 personnes dans la capitale, entre le 5 et 11 novembre. L’organisation, qui, au cours de ces manifs avouait jusqu’à présent redouter un « lourd bilan », n’a jusqu’à présent fourni aucun bilan sur le nombre de morts.

L’état-major français a, lui, reconnu avoir fait procéder à des tirs de sommation par hélicoptère, lors des manifs des 6 et 7 novembre. Il a aussi admis que les militaires de « Licorne » ont ouvert le feu, « en légitime défense », sur la foule entourant l’hôtel Ivoire où des Français et des étrangers étaient réfugiés.

Une équipe de Canal Plus pourrait apporter de nouveaux éléments. Présents sur place avant même la reprise des hostilités, ses journalistes ont été les seuls Français à filmer les affrontements dès le début du mois, et le mercredi 24 novembre ils devaient diffuser certaines de leurs images.

Celles-ci ne laissent aucun doute sur la gravité des blessures reçues par de nombreux manifestants. Voire plus : l’un d’eux, peu après un tir (de sommation?) venu d’un hélicoptère français, apparaît en flammes. Le corps décapité d’une femme – par un explosif ou une munition de gros calibre- est également filmé. Une scène atroce que l’on retrouve sur d’autres vidéos, réalisées par des amateurs ou par la télévision ivoirienne. On y découvre aussi certains blessés par balle, très mal en point.

Ces images prouvent la nécessité d’une enquête approfondie. Et elles empêchent la France de se présenter comme la seule victime de ces sinistres journées.


Médias: Quand Tsahal tue des enfants, l’Armée française tue par erreur des civils (What double standards?)

1 mai, 2010
Al Durah forgery (France 2, Sep 2000)Gaza beach forgery (Jun 2006)Qana human shield (Lebanon, Jul 2007)Les insurgés utilisent habituellement les villages pour mener leurs opérations contre la coalition. Ils s’abritent ainsi au sein de la population civile. Jean-Dominique Merchet
L’armée française admet avoir tué par accident 4 civils afghans le 6 avril (AFP)
L’armée française reconnaît avoir tué par erreur quatre civils en Afghanistan (Le Monde)
Afghanistan: l’armée française reconnaît avoir tué quatre civils afghans par erreur (Le Nouvel observateur)
L’armée française admet avoir tué quatre civils afghans par accident (L’Express)
Afghanistan: la France admet une bavure (Le Figaro )
BAVURE – L’armée française admet avoir tué par erreur quatre jeunes civils afghans (Le Point )
L’armée française a tué 4 jeunes Afghans le 6-04 (France 2)
Afghanistan: l’armée française tue par erreur quatre jeunes garçons Jean-Dominique Merchet (blog de journaliste)
Quatre enfants et leur mère tués à Gaza
Un char israélien a tiré un obus sur leur maison lors d’une incursion à Beit Hanoun.

(Le Figaro avec AFP, 28/04/2008)
Massacre sur une plage de Gaza
LA BAVURE de Tsahal ne pouvait pas tomber plus mal pour le président palestinien, Mahmoud Abbas. Un navire israélien a tiré, hier en fin d’après-midi, plusieurs obus sur une plage du nord de la bande de Gaza, tuant au moins sept personnes, dont deux enfants.
(Le Figaro, 06/09/2006)
Près de l’implantation de Netzarim (bande de Gaza)… Jamal et son fils Mohamed (12 ans) sont la cible des tirs venus de la position israélienne. Son père tente de le protéger… Une nouvelle rafale. Mohamed est mort et son père gravement blessé. Charles Enderlin (France 2, 30.09.00)
Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. L’armée israélienne ripostait au soulèvement palestinien par l’utilisation massive de tirs à balles réelles. (…) Du 29 septembre à la fin octobre 2000, 118 Palestiniens sont morts, parmi eux 33 avaient moins de 18 ans. Onze Israéliens ont été tués, tous adultes. Charles Enderlin

Les soldats français seraient-ils indignes de la précision que nos médias réservent ordinairement sauf exceptions à la seule armée israélienne ?

Intéressante observation, comme souvent, de Daniel Schneidermann sur son site Arrêts sur images

Mais qui comme d’habitude ne va pas jusqu’au bout de ses intuitions …

La question de la transformation, par titres interposés et par notre grossiste de nouvelles national (l’AFP) et ses détaillants habituels (PAF), …

de la mort (ou plutôt de la sortie de l’info après quand même trois semaines d’enquête !) de quatre (pré)adolescents afghans (Le Monde parle même d’ »enfants » mais seulement dans – le début de – l’article quand France 2 donne les âges – qui avaient de 10 à 15 ans – dans le chapo) …

en celle de quatre (jeunes) civils afghans …

Quant, à quelques milliers de km de là (en Israël ou dans les territoires palestiniens par exemple) et dans des circonstances voisines (seul, là ou après le ministre France 2 invoque les arbres, le blog spécialisé de Libé évoque, pudiquement, l’utilisation régulière de boucliers humains par les insurgés) …

on aurait tout simplement parlé, souvent dès le titre et avec la différence d’impact sur le lecteur à défaut de la réalité que l’on vous laisse imaginer,… d’enfants!

Afghanistan: l’armée française tue par erreur quatre jeunes garçons Jean-Dominique Merchet
Secret défense
29/04/2010

L’armée française a tué par erreur quatre civils afghans, victimes d’un tir de missile Milan, au cours d’un accrochage, le 6 avril, avec les insurgés, a reconnu aujourd’hui le porte-parole de l’état-major des armées, Christophe Prazuck. Il s’agit de jeunes garçons âgés de 10 à 15 ans.

Au lendemain de l’affaire, une enquête avait été ouverte, comme l’indiquait l’état-major des armées le 8 avril. Elle est « close », a précisé l’amiral Prazuck. Voici ces conclusions :

Le 6 avril dernier, l’armée française et l’armée nationale afghane (ANA) menaient une opéation dans le sud du district de Kapissa, à l’entrée de la vallée de la Bedraou. Environ 1200 hommes sont engagés pour protéger la construction d’un point d’appui (COP-51) de l’ANA. Un premier accrochage a lieu le matin avec les insurgés et les Français répondent par des tirs de mortiers, de missiles Milan et en faisant appel à des hélicoptères de combat.

Les insurgés décrochent puis reviennent avec des renforts, de l’ordre de 45 hommes au total. Ils tentent de déborder le dispositif franco-afghan. Le groupe d’appui appartenant à une compagnie du 13ème Bataillon de chasseurs alpins (BCA), qui s’est installé sur les hauteurs, repère un groupe de 7 insurgés en arme, progressant à l’abri d’un mur, situé à l’entrée d’un village. Ils sont à 1500 mètres.

Les insurgés font donc l’objet d’une identification formelle. Pendant environ une heure, aucune présence de civils n’est repérée dans le secteur. Les insurgés se sont regroupés entre le mur et une sorte de remise. Ils font l’objet d’un tir « fichant », du haut vers le bas, avec un missile Milan, Il s’agit d’un engin léger, antichar à l’origine, et désormais employé dans le combat d’infanterie, notamment pour détruire des murs. « La demande d’autorisation de tir lui a été accordée, compte tenu de ces conditions », précise l’amiral Prazuck. Selon l’état-major, « les règles de l’ouverture du feu ont bien été respectées ».

Malheureusement, cinq jeunes afghans, des garçons âgés de 10 à 15 ans, sont assis juste à proximité, entre dix et vingt mètres, accroupis sous un arbre. Les militaires français ne les ont pas vus. Ils ne se rendent d’ailleurs pas compte que ces jeunes garçons sont touchés par les éclats du missile. En revanche, ils estiment avoir tué ou blessé les insurgés.

Une demi-heure plus tard, un véhicule civil afghan arrive à la base française de Tagab, avec cinq garçons blessés. L’un d’entre eux décède presque aussitôt et les quatre autres sont transférés à l’hôpital de Kaboul. Trois vont mourir de leurs blessures. Le cinquième, plus légérement blessé au bras, est sorti de l’hopital. Leurs familles vont recevoir, ou ont déjà reçu, de l’argent et d’autres compensations matérielles , selon la pratique instaurée par l’Otan.

Les insurgés utilisent habituellement les villages pour mener leurs opérations contre la coalition. Ils s’abritent ainsi au sein de la population civile.

« A notre connaissance, c’est la première fois qu’un tel événement se produit pour les militaires français », a ajouté l’amiral, qui a parlé d' »accident malheureux, regrettable ».

Voir aussi:

L’armée française admet avoir tué par accident 4 civils afghans le 6 avril

De Matthieu DEMEESTERE (AFP) – Il y a 1 jour

PARIS — A l’issue de trois semaines d’enquête, l’armée française a reconnu jeudi avoir tué accidentellement quatre jeunes civils afghans lors d’un tir de missile terrestre antichar visant des insurgés le 6 avril à l’est de Kaboul.

« A notre connaissance, c’est la première fois qu’un tel événement se produit pour les militaires français » engagés sur le sol afghan, a déclaré à l’AFP le porte-parole de l’état-major des armées, l’amiral Christophe Prazuck.

Lors du point-presse hebdomadaire du ministère de la Défense, il a expliqué que l’enquête ouverte après l’accident, désormais « close », avait permis d’établir que « le tir français » d’un missile Milan (Missile d’infanterie léger antichar) avait causé la mort de quatre jeunes.

Ce 6 avril, lors d’une opération associant des soldats français et afghans dans la vallée de Bedraou, les renseignements recueillis permettent de détecter « un renforcement insurgé » préalable à « une manoeuvre de débordement » contre les forces françaises en présence, a expliqué le porte-parole.

« Sept insurgés armés » sont repérés en position d’attente « à 1.500 mètres, derrière un mur », et au bout d’une heure, « aucun mouvement civil » n’ayant été détecté, l’autorisation de tir de missile est donnée par « le commandant du bataillon de Kapisa », a-t-il ajouté.

Les jeunes civils sont « polycriblés » par des éclats, alors qu’ils se trouvaient à « une quinzaine de mètres » des insurgés visés mais étaient cachés des tireurs par des arbres, a encore précisé l’amiral.

Parmi le groupe de cinq adolescents, un seul a réchappé de l’explosion et son interrogatoire sur son lit d’hôpital en Afghanistan a été déterminante dans l’enquête.

« Il y a régulièrement dans cette province de Kapisa (est) des combats assez durs, dans une région où la population est assez dense, avec donc des règles d’ouverture du feu très strictes qui jusqu’à présent avaient permis d’éviter un incident malheureux », a indiqué le porte-parole.

Lors du point-presse du 8 avril il avait annoncé l’ouverture d’une enquête par les forces de l’Otan (Isaf) pour déterminer « dans quelles conditions exactes » cinq jeunes Afghans « âgés d’une dizaine à une quinzaine d’années » avaient été touchés par l’explosion.

La mort de civils afghans en marge du conflit armé est un sujet de vive tension entre le président Hamid Karzaï et les forces internationales, même si les frappes des talibans ont dépassé celles de l’Otan comme première cause de mortalité des Afghans.

Le 12 avril, Hamid Karzaï avait accusé les troupes de l’Otan d’avoir tué quatre civils, en ouvrant le feu sur un autobus qui s’était approché d’un convoi des militaires étrangers dans le sud du pays.

Selon une étude de l’ONU rendue publique en janvier, 2.412 civils ont été tués en Afghanistan en 2009. En hausse de 14% par rapport à 2008, ce bilan est le plus lourd depuis le déclenchement de la guerre en 2001.

« Les morts résultant des activités des insurgés sont trois fois plus importantes que celles causées par les forces pro-gouvernementales » en 2009, précisait l’ONU dans ce rapport.

En plus de la diminution des frappes aériennes, le général américain Stanley McChrystal – commandant en chef de la Force internationale d’assistance à la sécurité (Isaf) de l’Otan et des forces américaines – a aussi ordonné récemment des conditions plus strictes pour les opérations nocturnes contre des habitations afghanes

COMPLEMENT:

Un lecteur nous signale un titre de RTL du 9 avril dernier usant du terme « enfants », les mot « mort » (à l’opposé de « tue » ou « massacre ») le précédant et « bavure » le suivant en atténuant l’intentionnalité avec l’idée de mort accidentelle (comme la photo de dos d’une mère en burqa portant son enfant observant d’assez loin des combats indiqués par une explosion) tout en en aggravant pottentiellement la cause (soupçon de négligence coupable certes mitigée par l’interrogation)

Et en poursuivant la recherche sur internet, on retrouve une dépêche AFP de la veille (8 avril) reprise par le site internet cyberpresse canada comme un site militaire français (Zone militaire Opex 360) évoquant l’un une « enquête sur la mort de 3 enfants dans une opération de l’OTAN en Afghanistan »l’autre l’« ouverture d’une enquête après la mort de 3 enfants lors d’une opération franco-afghane », la France n’étant pas, outre la différence de nombre de victimes (un enfant blessé étant apparemment mort entretemps), mentionnée dans le titre, sinon conjointement avec l’armée afghane.

Reste à savoir, outre la déclaration dès le 8 avril du porte-parole de l’Etat-major des armées françaises (« On ignore dans quelles conditions exactes ces jeunes afghans, âgés d’une dizaine à une quinzaine d’années, ont été blessés ou tués et l’enquête conduite par l’ISAF concerne toutes les unités militaires engagées dans l’action » a expliqué, ce 8 avril, l’amiral Christophe Prazuck, le porte-parole de l’Etat-major des armées »), pourquoi, trois semaines plus tard à la clôture annoncée de l’enquête militaire, le terme »enfants » ne semble avoir été repris ni par l’AFP ni par ses abonnés …

Mort de trois enfants en Afghanistan: la France a-t-elle commis une bavure militaire?
Pierre Julien & La rédaction
RTL
09 avr. 2010Mardi, des accrochages très violents ont eu lieu avec des talibans au cours d’une opération conjointe franco-afghane dans l’est du pays. Trois enfants afghans sont morts dans ces combats.Les forces de l’OTAN ont ouvert une enquête. Cette opération associait un millier de soldats français de la force La Fayette et des soldats afghans du Kandak 32 qui ont reçu un soutien d’hélicoptères français et américains. Les troupes étaient là pour continuer la construction de postes de combat avancés sur l’axe Vermont, route stratégique entre la province de Kapisa et le district de Surobi.

On ignore dans quelles conditions exactes ces jeunes Afghans, âgés d’une dizaine à une quinzaine d’années, ont été blessés ou tués et l’enquête conduite par la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan (Isaf) concerne toutes les unités militaires engagées dans l’action », a déclaré l’amiral Christophe Prazuck, de l’état-major des armées à Paris. Ce dernier a précisé qu' »une voiture avec cinq jeunes Afghans, l’un décédé et les quatre autres blessés » s’était présentée à la base d’opérations avancée française de Tagab, situé à l’est de Kaboul.

En tout, 3.750 militaires français sont déployés sur le sol afghan, la plupart au sein de la force La Fayette.

Vendredi, le ministre de la Défense Hervé Morin a réaffirmé sur RTL que la responsabilité de la France était d’être présente militairement en Afghanistan, au lendemain de la mort d’un légionnaire français qui participait à une mission d’appui des forces afghanes dans le sud de la vallée de Tagab.

Le ministre a également évoqué le sort des deux journalistes français retenus en otage en Afghanistan depuis 101 jours.La France « a la conviction qu’ils sont en vie », a-t-il soutenu.

Voir également:Enquête sur la mort de 3 enfants dans une opération de l’OTAN en Afghanistan
Cyberpresse.ca
le 08 avril 2010Agence France-Presse
Paris

Les forces de l’OTAN (Isaf) ont lancé une enquête après la mort de trois enfants tués par une «explosion» lors d’une opération conjointe franco-afghane conduite mardi dans l’est de l’Afghanistan, a annoncé jeudi l’armée française.

Les victimes ont été atteintes par «une explosion», a indiqué à la presse l’amiral Christophe Prazuck, de l’état-major des armées à Paris.

«On ignore dans quelles conditions exactes ces jeunes Afghans, âgés d’une dizaine à une quinzaine d’années, ont été blessés ou tués et l’enquête conduite par la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan (Isaf) concerne toutes les unités militaires engagées dans l’action», a-t-il dit.

L’amiral a raconté qu’«une voiture avec cinq jeunes Afghans, l’un décédé et les quatre autres blessés» s’était présentée à la base d’opérations avancée française de Tagab (60 km à l’est de Kaboul).

«Un second enfant est mort sur la base alors que l’équipe médicale l’avait pris en charge et un troisième après le transport des blessés à l’hôpital militaire français de l’aéroport international de Kaboul», a-t-il poursuivi.

Selon lui, l’enquête a été engagée dès mardi après-midi par une équipe de l’état-major allié dépêchée Tagab. Celle-ci a «interrogé les différents protagonistes militaires» et devait prendre «contact avec les autorités civiles afghanes», a-t-il ajouté.

«Il s’agit de déterminer où et comment ils ont été blessés et si l’action des forces de la coalition peut être mise en cause», a déclaré l’amiral Prazuck.

L’opération associait un millier de soldats, Français de la «Task Force La Fayette» déployée à l’est de Kaboul et Afghans du Kandak 32 (bataillon 32) qui ont reçu un soutien de l’artillerie françaises et d’hélicoptères français et américains lors «d’engagements nourris» avec les insurgés.

Elle visait à poursuivre la construction de postes de combat avancés sur l’axe Vermont, une route stratégique entre la province de Kapisa et le district de Surobi.

La France compte quelque 3.750 militaires sur le sol afghan, la plupart déployés au sein de la Task Force La Fayette.

Voir enfin:
Ouverture d’une enquête après la mort de 3 enfants lors d’une opération franco-afghane
Zone militaire
Opex 360
8 avril 2010La Force internationale d’assistance à la sécurité (ISAF) a ouvert une enquête après le décès de trois enfants après une explosion qui s’est produite lors d’une opération conjointe franco-afghane dans l’est de l’Afghanistan.« On ignore dans quelles conditions exactes ces jeunes afghans, âgés d’une dizaine à une quinzaine d’années, ont été blessés ou tués et l’enquête conduite par l’ISAF concerne toutes les unités militaires engagées dans l’action » a expliqué, ce 8 avril, l’amiral Christophe Prazuck, le porte-parole de l’Etat-major des armées (EMA).

L’opération au cours de laquelle cet incident a eu lieu avait pour objet la poursuite de la construction de postes de combat avancés le long de l’axe Vermont, qui est une route stratégique reliant les provinces de Kapisa et de Surobi.

Un millier de soldats appartenant à la Task Force La Fayette et au Kandak 32 de l’armée nationale afghane (ANA) ont été engagés dans cette mission qui a été marquée par des « engagements nourris » avec les insurgés, ce qui a motivé un soutien de l’artillerie française et le recours à des hélicoptères pour fournir un appui au sol.

Plus tard, une voiture s’est présentée à la base d’opérations avancée française (FOB) de Tagab, à 60 km à l’est de Kaboul, avec à son bord cinq enfants afghans, dont quatre blessés et un mort. Deux autres sont décédés des suites de leurs blessures, l’un à la FOB où il avait été pris en charge médicalement, l’autre, à l’hôpital militaire français de Kaboul.

Selon l’amiral Prazuck, l’enquête de l’ISAF, lancée le 6 avril, doit permettre de « déterminer où et comment ils (les enfants) ont été blessés et si l’action des forces de la coalition peut être mise en cause ».


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