Cannes/63e: Retour en force de la bonne conscience anti-coloniale (French-Algerian director rewrites history again)

Setif massacre posterSetif massacre muralLetter to the editor on Setif massacre
Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre. Sartre (1961)
Nos arrière-grands-parents ont libéré la France, nos grands-parents l’ont reconstruite, nos parents l’ont nettoyée, nous, on va la raconter. Jamel Debbouze
Hors-la-loi est une suite d’Indigènes qui s’imposait, d’autant plus que le film précité se termine à Sétif où Abdelkader débarqua. Hors-la-loi va sans doute rétablir une vérité historique confinée dans les coffres. Je voudrais, à travers le cinéma, mettre la lumière sur une partie de l’histoire commune des deux nations. N’étant pas un documentaire historique, cette nouvelle œuvre cinématographique sera interprétée par de grands acteurs tels Djamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouadjila, Larbi Zekkal, Ahmed Benaïssa, Chafia Bouadraâ et Mourad Khan, pour ne citer que ceux-là. Plus de 12 000 figurants prendront en outre part au tournage qui aura lieu à Sétif, Kherrata, en France et en Allemagne. (…) Jacques Chirac, l’ex-président français, qui a été invité par mes soins à assister à l’avant-première de Indigènes, a été prié de réparer cette injustice subie par ces anciens combattants indigènes, lesquels ne percevaient que 5 ou 10 euros par trimestre. Le chef de l’Etat, qui n’est pas resté insensible devant le sacrifice de plus de 150 000 Algériens, a usé de tout son pouvoir pour qu’une loi soit votée à cet effet. J’espère que Hors-la-loi, dont une bonne partie sera consacrée aux événements du 8 Mai 45, fera la lumière sur ce pan de l’histoire commune aux deux pays. On va tout déballer à travers ce film ! (…) En tant que cinéaste, l’essentiel pour moi est de rétablir la vérité historique qu’on ne doit en aucune manière occulter. Rachid Bouchareb (El Watan, 21.06.09)
Hors la loi est un film de fiction, une saga qui raconte l’histoire de trois frères algériens et de leur mère sur une période de plus de trente-cinq ans, du milieu des années trente à l’indépendance de l’Algérie en 1962. (…) Je le fais en cinéaste, avec ma sensibilité, sans obliger quiconque à la partager. Rachid Bouchareb (AFP, 13/05/2010)
Symptôme du retour en force de la bonne conscience coloniale dans certains secteurs de la société française, avec la complicité des gouvernants, un député a lancé une campagne contre ce film avant même son achèvement, campagne relayée – ce qui est plus grave – par un secrétaire d’Etat. (…) Nos réactions ne portent pas sur le contenu de cet avis, mais sur son principe même. D’ailleurs, ceux d’entre nous qui ont été invités comme historiens à voir le film ont aussi des réserves précises sur certaines de ses évocations du contexte historique de la période. (…) En même temps, des associations extrémistes appellent à perturber le Festival en protestation contre la sélection de ce film. (…) des milieux nostalgiques de la colonisation continuent de chercher à faire obstacle à la liberté de la création et à la nécessaire reconnaissance du passé colonial de la France. Tribune du Monde
Des heurts avec le service d’ordre clairsemé, un coup de feu et c’est l’émeute sauvage, fermes européennes attaquées, massacrés gardes champêtres et gardes forestiers, juge de paix, curé, des femmes, des vieillards, des enfants, égorgés, mutilés, mains tranchées, ventres éviscérés, seins arrachés, organes sexuels sectionnés fourrés dans la bouche du cadavre… ; en quelques heures plus de 100 morts et 250 blessés européens. Cependant le soulèvement reste localisé et n’est pas unanime : des Musulmans préviennent ou cachent des Européens. Ceux-ci, regroupés en milices, tuent à leur tour. Pierre Goinard
Le réalisateur veut faire croire au spectateur que le 8 mai 1945 à Sétif, des musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens ; or, ce jour-là, c’est le contraire qui s’est produit.(…) Si l’auteur souhaite évoquer le massacre de musulmans par des Européens à Sétif, il devrait situer sa scène au minimum le 9 mai, car c’est en réaction au massacre d’Européens du 8, que les Européens ont agi contre des musulmans. Général de division Gilles Robert (chef du service historique de la Défense)
Le premier massacre de la journée du 8 mai est subi par les Européens qui sont lynchés par une foule qui est armée et non à mains nues! Lionnel Luca

Après le petit monument de désinformation d’ »Indigènes », la bande à Jamel s’attaque à Sétif!

Confusion tendancieuse de dates, cris de « Vive le FLN ! » (pour un parti qui n’existait pas encore), confusion de partis (le premier prônant la lutte armée et non l’accès au pouvoir par les votes), apparition de de Gaulle dans une scène située en 1954 alors qu’il ne revient au pouvoir qu’en 1958, guerre d’Indochine qualifiée de « Vietnam », personnages irréalistes …

Au lendemain du 65e anniversaire du « Massacre de Sétif » …

Et à la veille de la sortie à Cannes de la « suite d’Indigènes » (« Hors la loi »)…

Où, quatre ans après sa palme d’or de 2006 mais cette fois-ci sous bannière algérienne et avec les deniers du Centre national de la cinématographie, Rachid Bouchareb raconte, avec la même bande à Jamel, le financement du FLN en France par le grand banditisme …

Et en profite, si l’on en croit le scénario que le service historique de la Défense dit avoir eu en main et ses déclarations à la presse algérienne, pour donner sa propre version du Massacre de Sétif …

Attribuant, contre toute vérité historique, l’origine des massacres à l’Armée et aux milices européennes

Le tout bien sûr avec la bénédiction de nos bien-pensants, dénonçant, au nom d’une prétendue liberté d’expression et dans un pays où les « sauvageons » d’origine (nord-)africaine s’attaquent régulièrement aux symboles de leur patrie d’adoption, la (certes étrange) tentative d’intervention de l’Elysée comme… les protestations de ceux (qualifiés systématiquement d’ « extrémistes ») que la falsification de la vérité historique offense!

A quand maintenant un film sur El Halia et les massacres, par le FLN, d’Européens et de loyalistes algériens qu’appelait de ses voeux notre plus célèbre « porteur de valise »?

Le député Lionnel Luca en guerre contre le film « Hors la loi »
Emmanuel Berretta
Le Point
07/05/2010

Le film Hors la loi de Rachid Bouchareb n’a pas encore été dévoilé au Festival de Cannes que, déjà, la polémique s’engage. Au coeur des débats, la guerre d’Algérie, cette plaie si longue à se refermer, et plus particulièrement le massacre de Sétif du 8 mai 1945. La vision qu’en donne Rachid Bouchareb – dont le film représente l’Algérie au Festival de Cannes – déclenche l’ire du député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca. Ce dernier a qualifié le film d' »anti-français » et dénonce une « vision hémiplégique de l’histoire » ainsi que « l’irresponsabilité » de l’auteur. Selon le député conservateur, Hors la loi risque d’envenimer les relations des jeunes Français d’origine maghrébine avec le reste de la population, compte tenu de son impact certain au box-office.

La polémique porte notamment sur l’élément déclencheur des massacres. Rachid Bouchareb montre comment l’armée française a massacré les premières insurrections nationalistes du peuple algérien. Lionnel Luca s’inscrit en faux : « Le premier massacre de la journée du 8 mai est subi par les Européens qui sont lynchés par une foule qui est armée et non à mains nues ! » Une controverse qui, disons-le, ne fera que profiter à la sortie en salle du film, prévue le 22 septembre prochain.

Le service historique de la Défense relève des erreurs

Rachid Bouchareb, déjà récompensé à Cannes pour Indigènes (2006), avait été vivement félicité par Jacques Chirac pour avoir rappelé le sacrifice des soldats des colonies à la libération de la France. Hors la loi creuse cette veine en s’intéressant, cette fois, aux porteurs de valises du FLN. Lionnel Luca admet ne pas avoir visionné le film lui-même. En revanche, Hubert Falco, le secrétaire d’État à la Défense, lui a transmis le 15 janvier 2010 l’analyse du service historique de la Défense qui a eu le scénario en main. C’est sur la foi de cette analyse (laquelle déplore des erreurs) que Lionnel Luca se fonde pour dénoncer le projet du film dont les acteurs sont Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila…

« Je ne demande pas l’interdiction du film contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là, explique Lionnel Luca. Je dénie à Rachid Bouchareb le fait de s’ériger en historien. Il déclarait dans le quotidien El Watan en juin dernier vouloir ‘rétablir une vérité historique’ et ‘tout déballer’. Il n’est pas membre de l’Académie d’histoire, que je sache. J’ai autant le droit de m’exprimer que M. Bouchareb. Maurice Villard a rassemblé de nombreux témoignages sur le massacre des Européens qui s’est déroulé à Sétif. »

Un « prix de la bêtise avec un grand C »

La réaction épidermique de Lionnel Luca suscite la riposte des auteurs qui, sous l’égide de la SACD (leur société), soutiennent Rachid Bouchareb. Le député UMP se voit ainsi décerner un « prix de la bêtise avec un grand C » (selon l’expression de Jacques Prévert) tout juste créé pour l’occasion. Votée à l’unanimité par le conseil d’administration de la SACD, cette gratification satirique « vise à honorer ceux qui, en toute méconnaissance de cause, prendront dorénavant l’initiative de tenter de limiter la liberté d’expression en s’attaquant publiquement à des oeuvres sans les avoir lues ou vues. » Lionnel Luca « s’est ainsi positionné, à la suite de quelques autres ces derniers temps, dans la grande tradition démocratique du « je ne l’ai pas lu, je ne l’ai pas vu, mais j’en ai entendu causer donc j’en exige l’interdiction », relève encore la SACD .

Lionnel Lucas ne s’en émeut pas plus que ça. « Ce sont les mêmes qui estiment que ce film mérite un prix à Cannes sans l’avoir vu non plus. Quant à la bêtise, ils sont assez bien placés pour en parler. » « C’est puéril », conclut-il. Au-delà du fonds historique, ce qui gêne Lionnel Luca, c’est le soutien financier du film par le Centre national de la cinématographie (CNC). Lionnel Luca se défend de représenter, dans ce débat, les intérêts des pieds-noirs, nombreux parmi son électorat des Alpes-Maritimes. Il espère que ce film permettra aussi d’honorer la mémoire des musulmans qui sont restés fidèles à la France et qui, eux aussi, ont payé cet engagement par le sacrifice de leur vie. Une palme annoncée qui s’engage de façon houleuse sur les plages de Cannes…

Voir aussi:

Le rapport de l’armée qui accable le film de Rachid Bouchareb
Emmanuel Berretta
Le Point
07/05/2010

« Invraisemblances », « erreurs », « anachronismes »… Le service historique du secrétariat d’État à la Défense qui a analysé le scénario du film Hors la loi de Rachid Bouchareb n’est pas tendre avec l’auteur-réalisateur et son coauteur, Olivier Lorelle. Le sujet du film – les massacres de Sétif du 8 mai 1945 en Algérie, déclencheurs de l’insurrection indépendantiste – est d’autant plus sensible que Rachid Bouchareb a déclaré vouloir « rétablir la vérité historique ». Or, l’armée française ne sort pas grandie du film qui provoque, avant même sa présentation à Cannes, une vive controverse .

Le point.fr a pu se procurer le rapport du général de division Gilles Robert, chef du service historique de la Défense, en date du 9 septembre. Selon ce texte, le film comporterait des « erreurs » et des anachronismes » (…) si nombreux et si grossiers qu’ils peuvent être relevés par tout historien, ayant un tant soit peu étudié la guerre d’Algérie ». Le général note encore que « les nombreuses invraisemblances présentes dans le scénario montrent que la rédaction de ce dernier n’a pas été précédée par une étude historique sérieuse. Cette approximation historique rend ce film de fiction peu crédible. »

Confusions de dates

En annexe, le service historique de la Défense liste les erreurs dans le détail. Dans un premier point, il note que « le réalisateur veut faire croire au spectateur que le 8 mai 1945 à Sétif, des musulmans ont été massacrés aveuglément par des Européens ; or, ce jour-là, c’est le contraire qui s’est produit.(…) Si l’auteur souhaite évoquer le massacre de musulmans par des Européens à Sétif, il devrait situer sa scène au minimum le 9 mai, car c’est en réaction au massacre d’Européens du 8, que les Européens ont agi contre des musulmans ». C’est bien entendu l’essentiel de la controverse.

Parmi les anachronismes, les historiens militaires relèvent qu’à la page 10 du scénario, Rachid Bouchareb fait crier à des musulmans, au lendemain des massacres de Sétif : « Vive le FLN ! » Le hic : le FLN n’est créé qu’en 1954. En 1945, c’est le Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj qui soutient la contestation face au pouvoir colonial… Page 20, autre erreur selon l’armée : Rachid Bouchareb confond deux partis, le MNA et l’UDMA, le premier prônant la lutte armée et non l’accès au pouvoir par les votes. De même que de Gaulle apparaît dans une scène située en 1954 alors qu’il ne revient au pouvoir qu’en 1958… Par ailleurs, la guerre d’Indochine est qualifiée improprement de « Vietnam ».

Les historiens concluent au caractère « irréaliste » des personnages

En fait, le film se déroule essentiellement en France et met en scène la confrontation entre un indépendantiste algérien et un colonel du SDECE (contre-espionnage). Sauf que le SDECE est uniquement compétent hors de la France. Dans l’Hexagone, c’est la DST qui est seule habilitée à mener des opérations, relève l’armée. Les quelques écarts à cette règle ont consisté à « éliminer une personne », admet l’armée mais « jamais un porteur de valise ». De même que la seule action qu’ait menée le SDECE sur le territoire national concerne la mise en place d’une troisième force (le front algérien d’action démocratique) de juillet à octobre 1960.

Les historiens militaires prennent enfin un soin infini à décortiquer les costumes des soldats français et concluent au caractère « irréaliste » des personnages. De même qu’une scène de parachutisme dans laquelle un personnage nord-africain apparaît n’a pas pu exister. Les unités parachutistes n’étaient pas ouverte aux soldats issus des colonies. Enfin, l’armement des gendarmes est également contesté.

Autant d’éléments sur lesquels s’appuie le député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Lucas pour dénoncer une « vision hémiplégique » de l’histoire et regretter le soutien financier du film par le Centre national de la cinématographie. Mais au final, la polémique profitera sans doute à la sortie en salle du film prévue le 22 septembre prochain…

Voir également:

Point de vue
Le film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb : les guerres de mémoires sont de retour , par Yasmina Adi, Didier Daeninckx…
Le Monde
05.05.10

Les vérités officielles et les dénonciations de l' »anti-France » qui ont sévi à l’époque des guerres coloniales sont-elles de retour ? Le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, qui va être présenté au Festival de Cannes et sera sur les écrans en septembre 2010, a déjà donné lieu à de surprenantes réactions, qui ne peuvent rester sans réponse.

Le film raconte les parcours de trois frères, témoins des massacres de Sétif en mai 1945 et qui vivent ensuite en France, où ils seront plongés dans les excroissances en métropole de la guerre d’indépendance algérienne. Symptôme du retour en force de la bonne conscience coloniale dans certains secteurs de la société française, avec la complicité des gouvernants, un député a lancé une campagne contre ce film avant même son achèvement, campagne relayée – ce qui est plus grave – par un secrétaire d’Etat.

A l’automne 2009, fâché de la manière dont le scénario évoquait les massacres de Sétif et l’aide apportée par des Français aux militants indépendantistes algériens, le député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca, vice-président du conseil général de ce département, a discrètement saisi le secrétaire d’Etat à la défense et aux anciens combattants Hubert Falco, par ailleurs maire de Toulon. Et dans une lettre à ce dernier du 7 décembre 2009, il dénonçait le concours financier apporté par le Centre national du cinéma (CNC) à ce film qu’il n’avait toujours pas vu : « On peut s’interroger sur cette volonté d’encourager une repentance permanente que le président de la République a plusieurs fois condamnée. A défaut de pouvoir intervenir sur le CNC, je vous saurais gré de bien vouloir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cautionnée par les officiels français. »

Précisant le sens de sa démarche, Lionnel Luca a déclaré le 23 avril 2010 à Paris-Match : « J’ai saisi le secrétaire d’Etat à la défense et aux anciens combattants dès que j’ai eu connaissance du scénario. Celui-ci l’a transmis au service historique du ministère de la Défense (SHD), qui a confirmé que de nombreux faits sont erronés et réinterprétés. Ce que je voulais avant tout, c’est que le film ne soit pas dans la sélection officielle française. Le projet me dérange. Il ne représente pas la France mais l’Algérie, cela me convient. » A ses yeux, en somme, le financement de la création devrait dans ce domaine être soumis à un label d’Etat définissant ce qui est ou non « historiquement correct ».

Fruit d’une coproduction franco-algéro-tuniso-italo-belge, ce film est d’abord une œuvre libre qui ne saurait se réduire à une nationalité, ni à un message politique et encore moins à une vision officielle de l’histoire. Œuvre d’un cinéaste à la fois français et algérien, son producteur pouvait le présenter à la sélection officielle du Festival de Cannes en tant que film algérien ou film français. Il a choisi la première option (à l’inverse d’Indigènes, présenté comme film français à Cannes et algérien aux Oscars), les films français de qualité étant déjà nombreux à prétendre figurer dans une sélection nécessairement limitée. Et contrairement à ce qu’avance M. Luca, il n’y a rien de choquant à ce que l’essentiel du financement de Hors-la-loi vienne de France (parmi ses financeurs, figurent France 2 et France 3, Canal+, Studio Canal, Kiss Films – la société de Jamel Debbouze –, la région PACA, l’ACSE, Ciné-cinéma et le CNC). L’apport venant d’Algérie ne représente qu’environ 20 % du budget, dont une bonne part en prestations valorisées. Un apport qui, en l’occurrence, n’a été assorti d’aucune pression ni demande particulière.

Dans un courrier adressé le 15 janvier 2010 au député, Hubert Falco a affirmé que son ministère avait en fait saisi dès le 18 juin 2009 – donc avant l’intervention du député – le service historique de la défense « pour analyser le contenu historique du scénario » : « [Le SHD] confirme qu’un certain nombre d’erreurs et d’anachronismes en parsème l’écriture. Ces invraisemblances, parfois grossières, montrent que la rédaction du scénario n’a été précédée d’aucune étude historique sérieuse. Elles ne manqueront pas d’être relevées par les spécialistes lors de la sortie du film en salles. Au vu de ces éléments, et sous réserve que la version définitive du film n’y apporte aucun correctif, il semble difficile que les pouvoirs publics puissent soutenir un film qui livre de notre histoire une version aussi peu crédible. Je veillerai pour ma part, au nom de la défense de la mémoire qui relève de mes attributions, à ne pas cautionner ce film. »

En septembre 2009, le général de division Gilles Robert, chef dudit service, avait en effet rendu un avis critique sur le scénario, répondant à la commande officielle. Nos réactions ne portent pas sur le contenu de cet avis, mais sur son principe même. D’ailleurs, ceux d’entre nous qui ont été invités comme historiens à voir le film ont aussi des réserves précises sur certaines de ses évocations du contexte historique de la période. Mais le travail d’un réalisateur n’est pas celui d’un historien et n’a pas à être jugé par l’Etat. Personne n’a demandé à Francis Ford Coppola de raconter dans Apocalypse Now la guerre du Vietnam avec une précision « historique ».

L’évocation d’une page d’histoire tragique peut aussi bien passer par la fiction, avec ses inévitables raccourcis, que par les indispensables travaux des historiens.

Dans le cas du film de Bouchareb, le problème de fond est ailleurs : des pressions ont été exercées sur les chaînes de France Télévisions pour ne pas coproduire le film et sur les responsables de la sélection officielle du Festival de Cannes pour qu’il ne soit pas sélectionné. Tandis que le producteur a été l’objet de demandes inhabituelles venant de la présidence de la République et du secrétariat d’Etat à la défense et aux anciens combattants pour visionner – dans quel but ? – le film avant la date de sa présentation officielle aux jurés et au public du Festival de Cannes.

En même temps, des associations extrémistes appellent à perturber le Festival en protestation contre la sélection de ce film. Et la réaction de M. Luca – rejoint le 29 avril par le député UMP de Béziers Elie Aboud, président du groupe parlementaire d’études sur les rapatriés, qui n’admet pas « qu’on utilise de l’argent public pour insulter la République » – est révélatrice : des milieux nostalgiques de la colonisation continuent de chercher à faire obstacle à la liberté de la création et à la nécessaire reconnaissance du passé colonial de la France. Ces députés déclarent espérer que la « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie », prévue par l’article 3 de la loi du 23 février 2005, qui présentait comme positive l' »œuvre de la France outre-mer », sera rapidement mise en place, « afin de mieux approcher la vérité ». Le pire est à craindre quand le pouvoir politique veut écrire l’histoire que nos concitoyens iront voir demain sur nos écrans.

Signataires : Yasmina Adi (réalisatrice), Didier Daeninckx (écrivain), François Gèze (éditeur), Guy Seligman (président de la SCAM) et Pascal Blanchard, Mohammed Harbi, Gilles Manceron, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, Jean-Pierre Peyroulou, Benjamin Stora, Sylvie Thénault (historiens).

Voir enfin:

Sétif: oubli ou falsification ? Les impairs et les manques
5 septembre 2005

Qu’il s’agisse de Jean Daniel du Nouvel observateur (11 mai), de Jean-Paul Mari sur le site du même journal (8 mai), de Mehdi Lallaoui et de Hassane Zerrouky dans le journal L’Humanité (respectivement 5 et 7 mai), de José Garçon de Libération (7 mai), de Nicolas Weill duMonde (8 mai), ou encore du point de vue de Jean-Louis Planche (Le Monde du 8 mai), force est de constater que, d’une part, le commentaire submerge la présentation des faits. En particulier leur enchaînement, si crucial, au vu du déchaînement qu’il entraîna. D’autre part, leur mise en perspective est des plus succinctes.

Ainsi, s’agissant du séquentiel des faits, le premier élément déclenchant fut cette manifestation à Sétif où un coup de feu abattit le porteur du drapeau, un « scout » dont le site du Nouvel Obs donne le nom : Bouzid Saal tout en parlant de « bousculade » quant à la cause du coup de feu sans plus de précision ; idem dans un court article du Monde(relativement bien fait néanmoins comparé aux autres) ; idem également selon une autre brève trouvée sur le site duNouvel Obs, alors que Mehdi Lallaoui affirme qu’il est « établi que c’est la police qui la première ouvrit le feu contre les manifestations de Sétif, à hauteur du Café de France » ; tandis que Hassane Zerrouky assène que c’est le « préfet de Constantine, Lestrade-Cardonnel, qui a ordonné aux forces de police : « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien. »

Le commissaire de police Lucien Olivier ne se fait pas prier : il fait tirer sur les manifestants. Les colons, organisés en milices, participent à la répression » ; version pourtant controversée si l’on en croit les propos de l’historien Jean-Louis Planche (dans un point de vue pourtant très peu objectif) puisque il signale que l’on « discute aujourd’hui pour savoir qui, d’un policier ou d’un manifestant, a lâché le premier coup de feu » ; sans oublier que Hassane Zerrouky va bien vite en besogne lorsqu’il énonce le rôle immédiat des colons « organisés en milices ».

Parce que la séquence n’est pas celle-ci. Mais plutôt qu’à la suite de l’assassinat du porteur de drapeau, au soir du 8 mai, sur « le registre de décès » relate Jean-Paul Mari du Nouvel Obs vingt et un « indigènes » et vingt « européens » sont déclarés morts. Puis il s’avère que ce sont « 102 » européens qui trouvent la mort, concède Jean Daniel, (José Garçon, elle, saute la séquence ( ainsi que Nicolas Weill qui s’en tient à vingt neuf européens tués le 8 mai, tandis que Mehdi Lallaoui parle de « 103 Européens d’Algérie », sans cependant donner plus de précisions quant à la séquence temporelle et au type d’exactions alors que Jean-Paul Mari indique que les « troubles gagnent le Constantinois.

A Kherrata, les émeutiers font sauter la boulangerie, la poste, le palais de justice ; ils violent, tuent et mutilent les cadavres. L’armée accourt, les civils se constituent en milice… ».

C’est, d’une part, bien donc à la suite de l’assassinat de ces 102 ou 103 européens que les milices surgissent et non immédiatement le 8 mai comme l’énonce pourtant plus haut Hassane Zerrouky dans l’Humanité. D’autre part, seul Jean-Paul Mari indique, on l’a lu, des viols et des mutilations de cadavres concernant les dits européens.

Alors qu’il aurait été loisible d’approfondir la question, par exemple lorsque l’on lit un Pierre Goinard qui expose, dans son livre référence, Algérie, l’œuvre française, [1]que « Des heurts avec le service d’ordre clairsemé, un coup de feu et c’est l’émeute sauvage, fermes européennes attaquées, massacrés gardes champêtres et gardes forestiers, juge de paix, curé, des femmes, des vieillards, des enfants, égorgés, mutilés, mains tranchées, ventres éviscérés, seins arrachés, organes sexuels sectionnés fourrés dans la bouche du cadavre… ; en quelques heures plus de 100 morts et 250 blessés européens. Cependant le soulèvement reste localisé et n’est pas unanime : des Musulmans préviennent ou cachent des Européens. Ceux-ci, regroupés en milices, tuent à leur tour (…) ».

Ce genre d’exaction, Benjamin Stora le relate, quoique par inadvertance : « on sait qu’un des responsables du PC à Sétif a eu les bras sectionnés lors des affrontements », précédé par le propos suivant : « Certains militants européens ont d’ailleurs participé à la répression de Sétif, dans les milices. Peut-être par simples représailles ».

Cette observation tempère d’une part l’idée que les colons s’organisent uniquement dans des milices pour aller chasser de l’indigène dans un esprit génocidaire comme le prétend leprésident algérien actuel ; par ailleurs le fait que cela soit un communiste qui se fasse ainsi mutilé n’est peut-être pas dû au hasard, puisqu’il représente cet athéisme si honni par certains ouléma.

Les communistes de l’époque, parlent, eux, d’éléments « hitlériens » au sein des insurrectionnels, ce que récuse l’historien Alain Ruscio dans un article de l’Humanité, et Benjamin Stora Algérie, op.cit., p. 355. Benjamin Stora, [ 2]

Or, Pierre Goinard avance que les ouléma « dans l’Est algérien surtout et à Tlemcen, étaient nationalistes et antifrançais au nom de l’islam, en liaison étroite avec les Universités de Tunis et du Caire, le Proche Orient et le monde arabe.

Déconcertés par la laïcisation de la Turquie sous Kémal Pacha après 1918, ils orientèrent alors leurs sympathies vers Charkib Arslân qui diffusait de Genève l’idéologie de la nation arabe. Expulsé du Liban par les Français en 1920, antisémite admirateur de Hitler et en même temps financé, dit-on, par Moscou ».

Il aurait été donc intéressant d’aller voir du côté des archives du PC pour en savoir plus au lieu de circonstancier ces propos par le seul stalinisme ambiant en son sein.

Ce qui implique en tout cas de mettre immédiatement en perspective l’ensemble de la séquence en soulignant le rôle des ouléma, ceux-là mêmes qui durant l’insurrection kabyle de 1871 (20 000 morts selon Pierre Goinard [ 3]créèrent les conditions d’une telle répression si l’on croit les propos recueillis par Farida Aït Ferroukh dans son Cheikh Mohand, Le souffle fécond [4]
Elle fait par exemple état des réponses de Cheikh Aheddad aux siens : « -Vous le saviez, Maître, que les Français nous battraient ? Pourquoi avoir envoyé la population au carnage ?

C’était pour délimiter un mur entre les Français et nous. Le sang a coulé. J’ai semé la haine entre eux et nous (pour des générations) (…) ». Ce genre de stratégie, susciter la réaction de l’ennemi en le provoquant émotionnellement par des mutilations préméditées, a été appliqué à plusieurs reprises, par exemple en 1955 à El Halia [5].

Si l’on réfléchit donc sur le début de la séquence, si déterminante, il s’avère peu vraisemblable qu’à la suite du meurtre (commandité par qui ?) de ce scout, musulman, un tel déchaînement dans la mutilation ait pu spontanément avoir lieu (au cri de « El-Jihad » mais que relativise -au nom de quoi ?- Annie Rey-Goldzeiguer, citée par Josée Garçon, en le cataloguant d’« arme de guerre civile plus que religieuse ») : de fortes présomptions incitent, d’une part, à observer le côté prémédité du phénomène qui a été déclenché de telle sorte que la réaction française puisse prendre la démesure souhaitée (mais dont les chiffres sont volatiles au dire même des articles ici cités mais qui tournent autour de 15 à 20 000, seul Goinard avançant celui de 6 à 8 000 « selon Charles-André Julien » [6]historien de renom) [7], créant ainsi ce « mur de sang » dont parle Cheikh Aheddad et que Stora relève également lorsqu’il énonce que le « soulèvement musulman et la répression à grande échelle ont creusé un fossé de sang entre Européens etAlgériens indépendantistes ». D’autre part, le point de vue des nationalistes algériens ne peut guère se réduire au fait que l’assimilation ou l’intégration s’avérait une impasse qui ne pouvait que déboucher sur ce genre affrontement comme l’avance hâtivement l’historien Jean-Pierre Peyrolou dans l’article de Josée Garçon. C’est oublier que précisément cette ouverture n’était pas acceptée par la mouvance araboislamiste animée par les ouléma et par Messali Hadj. Ainsi les propos d’un Ferhat Abbas de 1936 que Pierre Goinard relate : « Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement noter avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays. Nous sommes les fils d’un monde nouveau, né de l’esprit et de l’effort français », ne font guère l’unanimité autour de lui [8]. Par ailleurs, s’agissant de l’intégration des autochtones, le même auteur observe que « lorsque le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 leur offrira le choix entre continuer d’être régis par« la loi musulmane » ou « jouir des droits des citoyens français en étant régis par les lois civiles et politiques de la France » (…) en cinq années, la citoyenneté proposée fût sollicitée seulement par 250 d’entre eux »(28). Ce qui explique déjà pourquoi l’ordonnance de 1944 qui permettait l’obtention de la nationalité française sans oblitérer la référence coranique n’eut que 60 000 adeptes. Le problème n’était alors pas tant de savoir s’il fallait oui ou non faire des Algériens des citoyens à part entière, mais quel type de contenu donnait ces derniers à leurs revendications : s’agissait-il d’une meilleure intégration, ou de se battre pour éliminer toute présence qui contrecarrerait le but araboislamiste ? On aurait aimé que les journalistes et les historiens creusent un peu plus dans cette direction également.

La plupart des journaux cités ici, à l’exception du papier du correspondant du Monde qui fait état de la controverse interalgérienne concernant les chiffres de la répression sanglante, ont failli à afficher l’exhaustivité et l’objectivité des faits, qui, même s’ils peuvent être interprétés ne peuvent pas l’être jusqu’à les faire disparaître sous des apriori non justifiés hormis par le partis pris (pour une analyse plus détaillée des conditions historiques générales voir mon livre Le monde arabe existe-t-il ? ).

Notes

[1] Paris, 2001, éditions Jacques Gandini, p.135

[2] dans son Messali Hadj (Paris, Hachette, 2004), fait état de cette influence araboislamiste (p. 25).

[3] Algérie, op.cit., p. 355. Benjamin Stora, dans son Messali Hadj (Paris, Hachette, 2004), fait état de cette influence araboislamiste (p. 25).

[4] Bruxelles, Éditions Volubilis, 2003, p. 30.

[5] Pierre Goinard, Algérie, op.cit., p.361. Voir également Historia N° 206

[6] Op.cit., L’Algérie, p. 135.

[7] Pour l’ensemble du conflit, Gilbert Meynier énonce les chiffres suivants : « De 1954 à 1962, l’armée française tue sans doute autour de 200.000 Algériens. Le FLN en tua plausiblement une cinquante de milliers (…) » in Histoire intérieure du FLN, Fayard, 2002, p. 704. Il est à noter que les chiffres attribués au FLN sont rarement répertoriés…

[8] Op.cit., L’Algérie, p. 354-355.

3 commentaires pour Cannes/63e: Retour en force de la bonne conscience anti-coloniale (French-Algerian director rewrites history again)

  1. fralpoan dit :

    « Hors la loi » ou l’art de la propagande

    Quelques erreurs relevées dans le scénario
    – Il n’y a jamais eu d’unités parachutistes nord-africaines !
    – Le SDECE était chargé de la lutte contre le FLN hors de France et non pas en France. C’était la DST qui était compétente sur le territoire français !
    – Le Général de Gaulle n’était plus aux affaires en 1954 !
    – Ce n’est pas non plus de Gaulle qui signe l’armistice de 1945, mais le maréchal Jean de Lattre de Tassigny!
    – Le FLN et le MNA sont des mouvements distincts et opposés. Le FLN n’est apparu qu’en 1954 et non pas en 1945 !
    – La « main rouge » est une organisation contre terroriste qui agissait en Tunisie mais pas en France !
    – Les casernes des harkis n’ont jamais été prises par le FLN ; en revanche les harkis ont démantelé la plupart des commandos terroristes du FLN à Paris !
    – Les sénégalais ne sont pas intervenus dans la ville de Sétif !
    – Des images tournées en 1955 sont présentés comme étant tournées en 1945 !

    Henri PINARD LEGRY, président de l’ASAF et délégué national du CDC AFN

    Association de Soutien à l’Armée Française 9 mai 2010
    18, rue de VEZELAY – 75008 PARIS
    http://www.asafrance.fr

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  2. jcdurbant dit :

    Merci pour ces utiles précisions, qu’aveuglés par la bienpensance les historiens qui ont déjà vu le film se gardent bien de rappeler, mais qui, il faut l’espérer, finiront bien par sortir dans le grand public à la sortie du film en septembre.

    Mais comment être étonné, venant de quelqu’un qui joue systématiquemet sur tous les tableaux, annonçant explicitement il y a un an – en Algérie – vouloir « rétablir la vérité historique » et maintenant – en France – se retranchant derrière le droit du créateur à la pure fiction?

    Et qui surtout, il y a quatre ans, a déjà décroché la palme d’or et été adoubé jusqu’au plus haut niveau de l’Etat français en confortant les clichés les plus éculés sur les soldats indigènes prétendument « chair à canon » de l’Armée française?

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  3. […] Retour, avec Valeurs actuelles, sur la derniere razzia en date, contre la vérité historique cette fois, du cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb. […]

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