Médias: L’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment (Unlike the Americans the French Army does not give the image of a trigger-happy force)

Chirac killer (Abidjan, 2005)Malgré plusieurs affaires graves impliquant ses soldats, l’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment, contrairement aux Américains en Irak. Sa puissance est maîtrisée, et son action permet, à mes yeux, de contenir le déchaînement de la violence en Côte-d’Ivoire. (…) En Côte-d’Ivoire, les officiers disent : «A partir du moment où on s’interpose, on s’expose.» (…) A la différence du Rwanda, l’armée n’a pas pris parti pour un camp. Charles Maisonneuve
Pourquoi les télés françaises – qui avaient pourtant brocardé le journalisme américain au garde-à-vous en Irak – se sont-elles longtemps contentées d’une seule version des faits? Un reporter, présent sur place, raconte : « pour des raisons de sécurité, les confrères étaient très encadrés par l’armée française. Le matin le commandant, responsable des relations avec la presse les réunissait et annonçait le programme. Très Club Med. Par exemple : « Activités de ce 10 novembre. TF1 : patrouille en VAB (un blindé léger). France 2 : extraction (évacuation) de compatriotes dans le quartier du Plateau » Etc . » Jean-François Juliard (le Canard enchainé, 01.12.04)
Sur les quelque 50.000 soldats français qui se sont relayés depuis trois ans au sein du contingent Licorne, 12 ont déja été condamnés pour vol, 1 pour meurtre, et 6 en attente de jugement pour viol (…)toutes les armées du monde, surtout celles qui, à l’instar des marines de Ramadi ou des chasseurs alpins de Tah, sont utilisées à contre-emploi pour des tâches de maintien de l’ordre en contact permanent avec la population civile, commettent, un jour ou l’autre, ce genre d’exaction. Le reste n’est qu’affaire de proportions, de culture – et de volonté politique. Le général Henri Poncet voit ainsi son honneur vaciller pour le meurtre de Firmin Mahé. Le général Geoffrey Miller, lui, a obtenu une étoile de plus pour avoir enseigné aux geôliers d’Abou Ghraib, avec l’efficacité que l’on sait, les méthodes d’interrogatoire de Guantánamo… François Soudan (Jeune Afrique, 23.10.05)
En novembre 2004, des civils ivoiriens et des soldats français de la Force Licorne se sont opposés durant quatre jours à Abidjan dans des affrontements qui ont fait des dizaines de morts et de blessés. À la suite d’une mission d’enquête sur le terrain, Amnesty International a recueilli des informations indiquant que les forces françaises ont, à certaines occasions, fait un usage excessif et disproportionné de la force alors qu’elles se trouvaient face à des manifestants qui ne représentaient pas une menace directe pour leurs vies ou la vie de tiers. Amnesty international (26.10.05)
Des tirs sont partis sur nos forces depuis les derniers étages de l’hôtel ivoire de la grande tour que nous n’occupions pas et depuis la foule. Dans ces conditions nos unités ont été amenées à faire des tirs de sommation et à forcer le passage en évitant bien évidemment de faire des morts et des blessés parmi les manifestants. Mais je répète encore une fois les premiers tirs n’ont pas été de notre fait ». Général Poncet (Canal Plus 90 minutes 14.02.05)
Nous avons effectivement été amenés à tirer, des tirs en légitime défense et en riposte par rapport aux tireurs qui nous tiraient dessus. Colonel Gérard Dubois (porte-parole de l’état-major français, le 15 novembre 2004)
On n’arrivait pas à éloigner cette foule qui, de plus en plus était débordante. Sur ma gauche, trois de nos véhicules étaient déja immergés dans la foule. Un manifestant grimpe sur un de mes chars et arme la mitrailleuse 7-62. Un de mes hommes fait un tir d’intimidation dans sa direction ; l’individu redescend aussitôt du blindé. Le coup de feu déclenche une fusillade. L’ensemble de mes hommes fait des tirs uniquement d’intimidation ». (…) seuls les COS auraient visé certains manifestants avec leurs armes non létales. (…) Mes « hommes n’ont pu faire cela. Nous n’avions pas les armes pour infliger de telles blessures. Si nous avions tiré au canon dans la foule, ça aurait été le massacre. Colonel Destremau (Libération, 10.12.04)
Vols, meurtres, viols, tortures, exécutions sommaires, braquages de banque, pédophilie, corruption et détournement de fonds, armement, soutien et exfiltration de génocidaires

A l’heure où, suite à la mort de quatre enfants afghans, se repose la question de la singulière mansuétude de nos médias pour le comportement de nos soldats, diplomates ou hauts fonctionnaires à l’étranger

Qui se souvient encore (il y a 5 ans à peine mais les unes des journaux étaient alors largement comblées par, d’Abou Ghraib à Guantanamo, les « exactions » quotidiennes des Américains en Irak ou ailleurs) des évènements de Côte d’ivoire?

Qui se rappelle, « mesure sans précédent au sein de l’armée française depuis la fin de la guerre d’Algérie », la suspension et l’ouverture d’une information judiciaire pour « homicide volontaire » contre un général quatre étoiles?

Qui alors s’était inquiété de nos « télés très embarquées » qui, après avoir « brocardé le journalisme américain au garde-à-vous en Irak » et sauf exceptions (Canal plus et quelques autres), avalisaient comme un seul homme les versions officielles?

Privant du coup tant le grand public que nos militaires d’une contextualisation rendue plus que nécessaire par l’extraordinaire complexité et difficulté des nouvelles tâches qui sont désormais confiées à ces derniers …

Et les soldats français ont tiré…
J.C.
L’Humanité

Retour sur les jours d’émeute au cours desquels l’armée française a fait « au moins » 57 morts parmi les civils ivoiriens.

Envoyé spécial.

Cinquante-sept morts et environ deux milles blessés, tous civils, tel est le bilan que fait un rapport officiel ivoirien sur les événements ayant ensanglanté Abidjan et d’autres localités ivoiriennes en un peu moins d’une semaine. Retour en arrière.

– Jeudi 4 et vendredi 5 novembre. L’armée ivoirienne, arguant du refus des rebelles de désarmer, débute des frappes aériennes sur des cibles militaires à Bouaké, fief de ses adversaires.

– Samedi 6 novembre. L’un de ces raids frappe un cantonnement proche de « Licorne ». Neuf morts chez les militaires français. Dans l’après-midi, « Licorne » détruit les avions de l’armée ivoirienne stationnés à l’aéroport de Yamoussoukro. Au GATL, la base aérienne de cette même armée ivoirienne située à proximité de l’aéroport international d’Abidjan, les soldats français attaquent à l’arme lourde la garnison, puis détruisent d’autres appareils militaires ivoiriens ainsi que des avions civils de la présidence de la République. Simultanément est annoncé l’envoi de renforts en provenance des bases « prépositionnées » du Gabon et de Djibouti. Dans la soirée, à Yamoussoukro, des tirs de missiles par des hélicoptères français pulvérisent les derniers appareils de l’armée ivoirienne, faisant un mort et plusieurs blessés (civils) au quartier Habitat de cette ville.

Criant au coup d’État orchestré par Paris, des dizaines de milliers de manifestants déferlent dans les rues d’Abidjan. Notamment aux points stratégiques que sont l’aéroport de Port-Bouët, la résidence du chef de l’État à Cocody, la Radio et la Télévision nationales, respectivement au Plateau et à Cocody. Pour empêcher les cortèges d’atteindre les lieux de rassemblement, les soldats français se déploient sur les deux ponts (Houphouët-Boigny et Général-de-Gaulle) qui relient le nord et le sud de la capitale économique, ouvrant le feu à plusieurs reprises sur la foule qui tente de passer sur le pont Général-de-Gaulle.

– Dimanche 7 novembre. Des colonnes de chars français, en provenance des diverses « zones de confiance », convergent vers Abidjan. Tout au long de leur progression, ils tirent sur les corridors de – sécurité érigés par les militaires ivoiriens rejoints par des foules grandissantes de civils. Plusieurs morts, notamment à Duékoué et Dibobly (500 kilomètres environ à l’ouest d’Abidjan), à Guessabo et Tiébissou (centre), à Yopougon, commune située à l’entrée d’Abidjan. Dans la nuit suivante, des chars se dirigent vers la résidence présidentielle survolée en permanence par les hélicoptères de combat de « Licorne ».

– Lundi 8 novembre. La population découvre que l’armée française a positionné nuitamment une cinquantaine de véhicules blindés sur le parking de l’Hôtel Ivoire, non loin de la résidence présidentielle. C’est la déferlante, les manifestants se bousculant pour former un bouclier humain autour de cette dernière. Depuis l’Hôtel Ivoire, des tireurs d’élite français font de nombreux blessés, immédiatement évacués au centre hospitalier universitaire de Cocody.

– Mardi 9 novembre. Scénario identique. Trois manifestants sont tués sur le coup, dont une jeune fille littéralement décapitée par un projectile. Des dizaines de blessés, dont sept décèdent à leur arrivée au CHU de Cocody. Il semble que le feu ait été ordonné pour permettre le départ des chars en dispersant la foule qui les bloquait. Depuis Paris, on parle de « tirs de sommation ». Une position que le nombre de victimes interdisait de maintenir trop longtemps. Le 15 novembre, le colonel Gérard Dubois, porte-parole de l’état-major français, s’exprimant à la télévision suisse romande, dément implicitement les premières explications de la ministre Michèle Alliot-Marie (les soldats français n’ont pas tiré, mais il y a eu échange de coups de feu entre manifestants et militaires ivoiriens), en reconnaissant : « Nous avons effectivement été amenés à tirer, des tirs en légitime défense et en riposte par rapport aux tireurs qui nous tiraient dessus. » Il est à noter que TV5, chaîne francophone émettant en direction de l’Afrique, a soigneusement veillé à ne pas reprendre cette interview du porte-parole de l’état-major.

Voir aussi:

« Un goût maladif pour le secret »
Interview
Thomas Hofnung
Libération
19/10/2005

Ancien rédacteur en chef de la lettre confidentielle Très très urgent (TTU), Charles Maisonneuve vient de publier le Bourbier ivoirien (éditions Privat), où il évoque la mission des militaires français déployés en Côte-d’Ivoire depuis plus de trois ans.

Quel impact peut avoir la suspension du général Poncet sur la mission de Licorne ?

Cette affaire surgit à un moment extrêmement délicat, à dix jours de la fin du mandat théorique du président Gbagbo, qui laisse craindre une reprise de la violence en Côte-d’Ivoire. Les discours se radicalisent à Abidjan, comme chez les rebelles. Malgré l’embargo, des armes sont acheminées. Tout étant surinterprété par les médias locaux, les accusations visant le général Poncet ne vont pas faciliter la tâche des soldats français, qui viennent de recevoir le soutien de blindés lourds, des AMX10.

Le général Poncet, qui ne fait pas l’unanimité dans l’armée, fait-il l’objet d’un règlement de comptes ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne laisse personne indifférent au sein de l’institution. Cet homme est adulé par les uns qui se feraient tuer pour lui et haï par les autres qui feraient tout pour le faire chuter. Poncet a un goût maladif pour le secret, sans doute lié à son passé au sein des forces spéciales. Aujourd’hui, il paie peut-être sa volonté de couvrir à tout prix, et jusqu’au bout, ses hommes.

Licorne est déployée depuis plus de trois ans. Les faits divers impliquant ses hommes ne risquent-ils pas de se multiplier au fil du temps ?

Malgré plusieurs affaires graves impliquant ses soldats, l’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment, contrairement aux Américains en Irak. Sa puissance est maîtrisée, et son action permet, à mes yeux, de contenir le déchaînement de la violence en Côte-d’Ivoire.

Les militaires français n’ont-ils pas le sentiment de faire les frais de l’impuissance des diplomates ?

Dans les Balkans, ils avaient très mal vécu leur situation au sein des Casques bleus. Depuis, ils ont appris à vivre avec l’idée que, désormais, ils sont moins impliqués dans des guerres de haute intensité que dans des opérations de maintien de la paix, où il faut jongler entre une paix et une guerre impossibles. En Côte-d’Ivoire, les officiers disent : «A partir du moment où on s’interpose, on s’expose.»

Combien de temps les militaires français vont-ils rester en Côte-d’Ivoire ?

En l’absence de perspective de sortie de crise à court terme, ils se sont installés dans la durée. La France ne peut pas claquer la porte, même si ses ressortissants ont, pour la plupart, quitté le pays. A la différence du Rwanda, l’armée n’a pas pris parti pour un camp. La vraie question est de savoir comment la Côte-d’Ivoire pourrait s’en sortir sans Licorne. Qui serait à même de contenir les rebelles ou les mercenaires libériens recrutés par les deux parties ? Les Casques bleus ont un rôle plus diplomatique qu’opérationnel. Seuls les Français connaissent réellement le terrain et les hommes en Côte-d’Ivoire.

Voir également:

L’honneur terni du général Poncet
François Soudan
Jeune Afrique
24/10/2005

La ministre française de la Défense suspend à titre conservatoire le patron de l’opération Licorne de mai 2004 à juin 2005. Il aurait « couvert » l’exécution pure et simple d’un Ivoirien, le 13 mai dernier.
« Faits d’une extrême gravité », « méthodes non conventionnelles », « falsification de compte-rendu »… Les mots tombent comme autant de sentences martiales dans l’entourage du ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie pour expliquer et justifier une mesure sans précédent au sein de l’armée française depuis la fin de la guerre d’Algérie : la suspension, le 17 octobre, d’un général quatre fois étoilé et l’ouverture d’une information judiciaire pour « homicide volontaire » qui pourrait, à court terme, le viser, ainsi que deux autres officiers susceptibles, eux aussi, d’être traduits devant le tribunal militaire.

Au centre de cette procédure d’exception ne pouvait figurer qu’un personnage hors normes : Henri Poncet, 56 ans, patron de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire de mai 2004 à juin 2005. Ce saint-cyrien, docteur en économie, est de la race, en voie de disparition, des officiers « politiques », un pied dans le baroud et l’autre dans les antichambres ministérielles. Formé à l’école de la Division parachutiste (DP), ancien chef du Commandement des opérations spéciales, cet homme secret et bougon, aux réflexes de chef de clan, a crapahuté du Liban au Kosovo en passant par l’Afghanistan et le Rwanda, où il dirigea, en 1994, en plein génocide, l’opération Amaryllis d’évacuation des Français. Passant sans transition de l’entraînement commando aux bureaux feutrés de la Rue Saint-Dominique, Henri Poncet a été le conseiller Afrique de deux ministres de la Défense, Charles Millon et Alain Richard, avant de commander diverses unités d’élite, puis de sauter au coeur du bourbier ivoirien comme on saute en parachute : sans aucun état d’âme.

« Chef lumineux » pour les uns, « manipulateur et cassant » pour les autres, le général Poncet gère à sa manière la grande crise franco-ivoirienne de novembre 2004, en Bigeard bis persuadé que seuls les opérationnels de terrain peuvent comprendre la réalité des choses et que toute vérité n’est pas bonne à transmettre à sa hiérarchie. C’est lui et lui seul qui prend ainsi la décision de détruire, sur l’aéroport de Yamoussoukro, les deux Sukhoï responsables du raid meurtrier sur la base française de Bouaké – informé qu’après coup d’un ordre de destruction qu’il avalisera et étendra aussitôt à la totalité de la flotte aérienne ivoirienne. C’est lui et lui seul qui, dans la nuit de ce même 6 novembre, décide de recourir aux hélicoptères de combat pour empêcher la foule des manifestants de traverser les deux ponts d’Abidjan. C’est lui et lui seul, enfin, qui, le 9 novembre, ordonne aux forces spéciales d’aller prêter main forte aux marsouins du colonel Destremau bloqués dans l’hôtel Ivoire, avec autorisation de tirer. Résultat : les relations qu’entretient Henri Poncet, tant avec l’ambassadeur de France, Gildas Le Lidec, qu’avec les bureaucrates de son ministère de tutelle deviennent peu à peu exécrables, presque aussi mauvaises qu’avec Laurent Gbagbo, qui le soupçonne – peut-être pas tout à fait à tort – d’avoir cherché à provoquer son renversement pendant ces journées de folie. Si certains, dès lors, à Paris, attendent le général Poncet au tournant, nul n’ose encore le critiquer. Et pour cause : l’opération de regroupement et d’évacuation de quelque 9 000 étrangers d’Abidjan, dont 8 300 Français, qu’il a lui-même menée de bout en bout, est considérée comme un modèle du genre. Remplacé par le général Erik Irastorza au terme de sa mission, Poncet rentre en France couvert d’honneurs : une quatrième étoile, une décoration de plus remise par Jacques Chirac en personne, et un commandement de prestige, la région militaire du Sud-Ouest, avec siège doré à Bordeaux.

C’est là que son passé ivoirien le rattrape. Le 11 octobre, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Bernard Thorette, apprend presque par hasard – des confidences faites à un capitaine, qui les a transmises à un général, lequel lui en a fait part – qu’un incident grave a eu lieu cinq mois plus tôt en Côte d’Ivoire, mettant directement en cause la responsabilité de militaires français. Il faudra moins d’une semaine pour qu’une première enquête soit diligentée et que la sentence de suspension du général Poncet, « à titre conservatoire », soit prise. Entre-temps, Thorette en a référé au général Bentegeat, chef d’état-major des armées, lequel a informé Michèle Alliot-Marie, qui a pris elle-même la décision, non sans avoir recueilli l’accord préalable de Jacques Chirac. Explication officielle : « Manquements graves à la loi, aux règlements militaires et aux ordres ».

De quoi s’agit-il ? L’affaire remonte au vendredi 13 mai 2005, dans la région de Bangolo, à mi-chemin entre Man et Duékoué, à 600 kilomètres à l’ouest d’Abidjan. Dans ce far west ivoirien, en pleine « zone de confiance », ce sont les Français du contingent Licorne qui font régner un semblant d’ordre, parfois à la pointe du fusil-mitrailleur. Il est vrai que l’endroit, relativement proche de la frontière libérienne, est infesté de bandes armées incontrôlées, de braqueurs en tout genre et de milices d’autodéfense aux méthodes expéditives. Celle du village de Tah, par exemple, formée à la suite du massacre de 42 personnes. Firmin Mahé, 30 ans, en fait partie : plombier-électricien le jour, coupeur de route la nuit, il figure sur l’agenda des militaires français du 4e régiment de chasseurs alpins de Gap qui stationne dans la région. Motif : « Meurtres et viols. » Le 13 au matin, un peloton mécanisé du 4e RC commandé par un adjudant-chef s’arrête devant le barrage que le groupe d’autodéfense de Tah a dressé à l’entrée du village. On recherche Mahé. Les villageois répondent qu’il est parti sur la route, en direction du marché. Le peloton fait demi-tour et le repère le long du goudron. La suite, selon la version qui figure sur le rapport du chef de peloton, lequel rapport sera, après vérifications, avalisé tant par le colonel Éric Burgaud, commandant du Groupement tactique interarmées de l’Ouest (GTIA 2), que par le général Henri Poncet lui-même, se déroule ainsi : Mahé est intercepté, répond aux rafales de sommation en tirant sur les soldats français, lesquels ripostent, en état de légitime défense. Grièvement blessé, il s’effondre. Les Français le ramassent et le conduisent d’urgence vers le CHU de Man. Il meurt en route. Quatre jours plus tard, un communiqué officiel revendique en quelque sorte l’opération : « Une patrouille de la force française Licorne a abattu, vendredi dernier, dans la localité de Guchiebli située dans la région de Bangolo, un redoutable chef de milice dénommé Mahé. » Nul n’y prête attention, même pas les journaux d’Abidjan : ce genre d’incident est quasi quotidien dans l’Ouest ivoirien.

Le problème est que la fin réelle de l’aventure de Firmin Mahé n’a pas grand-chose à voir avec ce qui est consigné dans le rapport et que le général Poncet a « couvert » ses subordonnés sur toute la ligne, en sachant vraisemblablement que ce compte-rendu était falsifié. Mahé n’a pas tiré, il a tenté de fuir dans les hautes herbes qui bordent la route. Les Français ont alors arrosé de balles – 650 cartouches, selon l’enquête – la zone où il se trouvait, avant qu’il ne s’écroule, agonisant. Deux récits contradictoires ensuite : celui du ministère français de la Défense, qui affirme que le peloton a abandonné Firmin Mahé sur place, lequel décédera quelques instants plus tard. Et celui de la famille du défunt, qui soutient que le jeune homme a été achevé, puis son cadavre embarqué vers une destination inconnue : « Nous demandons aux Français de nous rendre son corps », dit-on aujourd’hui à Tah. En toute hypothèse, la légitime défense ne tient pas, et l’exécution pure et simple, précédée ou non de sévices, semble vraisemblable. Des faits gravissimes donc, mais que le haut état-major aurait fort bien pu solder, à la manière de la « Grande Muette », par une enquête et des sanctions purement internes, loin du regard des médias, s’agissant en outre d’un braqueur avéré et récidiviste que la force Licorne avait déjà arrêté par le passé – et que la justice ivoirienne avait immédiatement remis en liberté. Pourquoi, donc, ce brusque accès de moralisme, au point de désigner à l’opprobre public l’un des grands généraux de l’armée de terre ?

La thèse unique du règlement de comptes à l’encontre d’Henri Poncet – lequel, on l’a vu, n’a pas que des amis parmi ses collègues – ne tient évidemment pas la route pour une punition de ce niveau. En décidant de laver ainsi le linge sale en dehors du strict cadre familial, Michèle Alliot-Marie, appuyée par Jacques Chirac, a voulu faire passer un triple message. En direction des militaires présents en Côte d’Ivoire, tout d’abord : elle sera inflexible, et tout manquement sera sanctionné. Sur les quelque 50 000 soldats français qui se sont relayés depuis trois ans au sein du contingent Licorne, 12 ont déjà été condamnés pour vol, 1 pour meurtre, et 6 sont en attente de jugement pour viols. En direction d’elle-même ensuite, ou, plus exactement, de sa propre image : en faisant de la mort d’un Ivoirien une quasi-affaire d’État, MAM se rattrape des lenteurs, des hésitations et des contradictions qui furent les siennes en novembre 2004, lorsqu’il s’est agi de reconnaître que l’armée française avait bel et bien fait des victimes civiles à Abidjan. En direction de l’opinion internationale, enfin : il importe de démontrer que, à la différence des Américains en Irak, les Français savent, eux, punir leurs bavures et condamner leurs dérapages. Ce dernier point est évidemment le plus sujet à caution : toutes les armées du monde, surtout celles qui, à l’instar des marines de Ramadi ou des chasseurs alpins de Tah, sont utilisées à contre-emploi pour des tâches de maintien de l’ordre en contact permanent avec la population civile, commettent, un jour ou l’autre, ce genre d’exaction. Le reste n’est qu’affaire de proportions, de culture – et de volonté politique. Le général Henri Poncet voit ainsi son honneur vaciller pour le meurtre de Firmin Mahé. Le général Geoffrey Miller, lui, a obtenu une étoile de plus pour avoir enseigné aux geôliers d’Abou Ghraib, avec l’efficacité que l’on sait, les méthodes d’interrogatoire de Guantánamo…

Voir enfin:

Chirac continue à montrer ses muscles en Côte d’Ivoire
Jérôme Canard
LE CANARD ENCHAINE
24.11.04

…Ce président, le PS ne serait pas fâché de le passer un peu au scanner. Ancien ministre de la Défense, le député socialiste Paul Quilès devrait, à la fin de la semaine déposer une résolution réclamant la constitution d’une commission d’enquête- ou d’une mission d’information – parlementaire sur la crise ivoirienne et ses développements. Au nombre des sujets qui fâchent, les enquêteurs ne pourront sans doute éviter de se pencher sur la répression, par les soldats français, des manifestations d’Abidjan.

Selon les Ivoiriens, entre 32 et 65 d’entre eux ont trouvé la mort lors de ces journées. Tandis que le Comité International de la Croix-Rouge indiquait avoir soigné « pour des blessures et divers maux » 3000 personnes dans la capitale, entre le 5 et 11 novembre. L’organisation, qui, au cours de ces manifs avouait jusqu’à présent redouter un « lourd bilan », n’a jusqu’à présent fourni aucun bilan sur le nombre de morts.

L’état-major français a, lui, reconnu avoir fait procéder à des tirs de sommation par hélicoptère, lors des manifs des 6 et 7 novembre. Il a aussi admis que les militaires de « Licorne » ont ouvert le feu, « en légitime défense », sur la foule entourant l’hôtel Ivoire où des Français et des étrangers étaient réfugiés.

Une équipe de Canal Plus pourrait apporter de nouveaux éléments. Présents sur place avant même la reprise des hostilités, ses journalistes ont été les seuls Français à filmer les affrontements dès le début du mois, et le mercredi 24 novembre ils devaient diffuser certaines de leurs images.

Celles-ci ne laissent aucun doute sur la gravité des blessures reçues par de nombreux manifestants. Voire plus : l’un d’eux, peu après un tir (de sommation?) venu d’un hélicoptère français, apparaît en flammes. Le corps décapité d’une femme – par un explosif ou une munition de gros calibre- est également filmé. Une scène atroce que l’on retrouve sur d’autres vidéos, réalisées par des amateurs ou par la télévision ivoirienne. On y découvre aussi certains blessés par balle, très mal en point.

Ces images prouvent la nécessité d’une enquête approfondie. Et elles empêchent la France de se présenter comme la seule victime de ces sinistres journées.

2 commentaires pour Médias: L’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment (Unlike the Americans the French Army does not give the image of a trigger-happy force)

  1. franck dupuit dit :

    les français on tué des civils sans armes des manifestants au main nue et la communauté international reste sans ouvrir une grande enquette pour eclaissir cette histoire et condamner les coupables c est ignoble de la part de toutes ces personnes la comment es que avec tout sa il n est pas de personne nourrissant des envies de vengeance et c est de ce mal que souffre les etats unis aujourd hui car si ces noirs commencent a devenir radical s aura de consequence tres grave pour l avenir des francais alors je vous parle car je suis noir et moi je ferai tout pour vous faire payer cela

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  2. jcdurbant dit :

    La France va au-delà de la doctrine Bush utilisée en 2003 pour justifier l’intervention américaine en Irak.

    Olivier Corten (Université Libre de Bruxelles)

    L’argumentation juridique est un peu faible car il ne s’agit pas d’une attaque imminente.

    Bruno Tertrais (FRS)

    http://www.20minutes.fr/monde/syrie/1698091-20150929-frappes-francaises-contre-daesh-syrie-elles-illegales

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