Antiaméricanisme: Ca reste quand même très hollywoodien (The timeless sound of mucus every family should share)

The Sound of music (1965)Nous nous sentons transformés en imbéciles émotionnels et esthétiques quand nous nous entendons fredonner les chansons mielleuses et cul-cul. Pauline Kael
Le cinéma américain tend à nous abêtir, à détruire par ses enfantillages et ses fadaises admirablement présentées notre jugement, notre bon sens, notre esprit critique et à paralyser notre esprit tout court. Le cinéma américain est la propriété d’une certaine finance israélite qui a mené l’Amérique entière à la situation dramatique dans laquelle elle se débat actuellement et qui affirme la faillite de ses méthodes économiques et gouvernementales. Yvan Noë (cinéaste français, 1933)
La mythologie est souvent considérée comme étant la religion “des autres” alors que la religion peut être définie comme étant de la mythologie mal interprétée. Joseph Campbell
Toutes les histoires se composent de quelques éléments structuraux communs que l’on trouve universellement dans les mythes, les contes de fées, les rêves et les films. Christopher Vogler
Un film qui touche est une oeuvre d’art. (…) Les Lumières en FRANCE ont tué l’imagination. C’est la raison pour laquelle les œuvres d’Hermann Melville et de James Joyce ne sont pas françaises ; la raison pour laquelle Freud et Jung n’auraient pu naître sous le drapeau tricolore ; la raison pour laquelle le Surréalisme nous a été offert par des immigrants. Nous savons que le tableau Guernica dépeint un évènement historique précis mais nous nous trouvons désarmés lorsqu’il s’agit d’expliquer son pouvoir évocateur sur des esprits qui ignorent tout (et qui se contrefichent) de la guerre civile espagnole. Nous savons très bien ce qu’est une Fable mais il semble que nous ayons oublié ce qu’est un Mythe. Bien avant d’être un film hollywoodien, Avatar est un film anglo-saxon. Son auteur, James Cameron, s’est vu coller toutes les étiquettes « du moment » par la critique française. On a dit de lui qu’il était reaganien à l’époque de Terminator, qu’il mettait en scène une « revanche fantasmée sur le Vietnam » à l’époque d’Aliens, qu’il était le grand promoteur de la Perestroïka à l’époque d’Abyss, qu’il offrait à l’ère Clinton une vision apaisée de la lutte des classes avec Titanic… et aujourd’hui, sous l’ère Obama, le voici écolo en quête de rédemption post-coloniale. Dans tous les cas, cet homme n’est jamais un artiste disposant de sa propre voix; il n’est que l’agence marketing des administrations successives, bref le valet du Capital et de la Maison Blanche. Mais il est rare, beaucoup plus rare, de voir des français souligner le lien entre le Terminator et le Golem ; détailler la plastique des Aliens et leur environnement pour y débusquer les évocations sexuelles et infernales héritées de la Peinture ; considérer les fonds marins d’Abyss à la lumière de la citation de Nietzsche qui débute pourtant le film ; ou encore accepter de voir en Titanic un film apocalyptique. James Cameron évolue dans le Mythe depuis presque trente ans, mais nous, en France, ne savons plus ce qu’est un Mythe. Rafik Djoumi
Pour obtenir un succès, il faut qu’une portion du « public régulier » aille voir votre film. Pour obtenir un grand succès, il faut qu’une quasi-majorité du « public régulier » aille voir votre film. Pour obtenir un méga succès, il vous faut dépasser la majorité du « public régulier » PLUS une portion qui retourne voir le film une deuxième fois. Pour obtenir un succès dément, il vous faut tout ce qui vient d’être cité PLUS la présence en salle de ces gens qui ne vont jamais au cinéma. Les films qui nous intéressent aujourd’hui réunissent toutes les conditions précitées et (c’est là qu’on atteint l’anomalie) même les gens qui ne vont jamais au cinéma y retournent une deuxième fois ! Vous connaissez peut-être un vague oncle, une vague marraine, qui ne vont jamais au cinéma. Et vous vous êtes peut-être demandé pourquoi ils étaient allés voir Titanic deux fois en salle. Voilà où se situe à mon sens tout le mystère qui entoure ces films : quelle force d’évocation particulière possèdent ces films pour que des gens qui se contrefichent royalement du cinéma, pour qui ce medium ne représente aucun intérêt, fassent l’effort d’aller voir un film en salle deux fois ? Il faut se faire à l’idée que ces films évoquent tout simplement l’idée même de Cinéma au plus grand nombre. Et qu’importe ici l’avis microcosmique des critiques, des cinéphiles, des spécialistes en tous genre. Lorsque l’on prononce le mot « Cinéma », il faut croire que la grande majorité de l’humanité voit d’abord défiler des images de Star Wars, d’Autant en emporte le vent, de Titanic ou de La Mélodie du bonheur. (…) Voilà pourquoi je pense que ces films précis, ces « élus du peuple » sont à prendre avec des pincettes. Car dans leur cas, ce ne sont pas seulement des films que l’on manipule et sur lesquels on disserte. Ces films dépassent, et de très loin, le cadre de l’industrie filmique. Ils dépassent le cadre du « phénomène de société » puisqu’ils échappent à la fois aux circonstances et aux sociétés qui les ont fait naître. Leur capacité, maintes fois prouvée, à dépasser les frontières du temps, des nations et des classes sociales les fait carrément participer d’un Mystère cinématographique qui nous annonce quelque chose de l’humanité. Rafik Djoumi

Qui se souvient qu’au tout début des années 10, la machine de guerre trop puissante d’Hollywood est en partie née d’un acte de résistance à l’invasion culturelle française?

Découvert sur le site d’Arrêts sur images de l’équipe de Daniel Schneidermann …

L’exception rare au Pays autoproclamé des Lumières, de l’esprit cartésien et de la déconstruction radicale de la culture du Coca Cola-Big mac-Disneyland …

Un critique de cinéma qui, contre « la clé de lecture quasi-automatique » d’une certaine critique « réduisant TOUT grand succès cinématographique à la bêtise de son discours, ses élans réactionnaires et sa qualité de ‘produit’ adapté à notre consumérisme effréné du moment », s’intéresse sincèrement à « ces récits ‘simplistes’ qui ont l’étrange faculté de séduire tant de gens à travers le monde » qui nous viennent souvent de l’autre côté de l’Atlantique …

Pour qui, un film qui touche des centaines de millions de personnes a peut-être quelque chose à nous apprendre sur l’Humanité (…) à condition de l’approcher non plus comme un simple appendice de notre actualité et de notre vision géopolitique du moment, mais plutôt comme un objet (…) d’Art, c’est-à-dire un objet susceptible de défier notre intelligence et capable de nous ouvrir à des états de conscience que notre quotidien ignore …

Et qui, pointant la difficulté particulière d’une certaine critique française ayant oublié ce qu’est un Mythe ou notre censément commun « legs de légendes et de contes » et passant son temps à dénoncer ces grands succès consommables en tous lieux de la planète, à la façon d’un Big mac ou d’une bouteille de Coca Cola, a le mérite de rappeler quelques faits oubliés sur le ventre fertile de la Bête hollywoodienne, ses marchands du Temple comme ses simples valets du Capital et de la Maison Blanche …

Comme le fait qu’à la manière de nos impressionnistes attirés par la lumière, les abondants paysages naturels et la possibilité de la peinture de plein air de la Côte d’azur californienne, les futurs nababs hollywoodiens fuyaient aussi l’hégémonie de sociétés françaises qui, avant d’être réquisitionnées et englouties par l’effort de guerre, distribuaient un temps comme Pathé jusqu’à 50% des films visibles aux Etats-Unis.

Ou qu’après le suicide européen de la Grande guerre qui réquisitionnera puis engloutira nos Pathé et Gaumont, c’est en absorbant une bonne partie des talents européens mais aussi plus tard les artistes juifs austro-hongrois chassés par le nazisme, que la « propriété d’une certaine finance israélite » arrachera la reconquête de son propre marché puis du monde.

Que la soi-disant boîte à com’ de la Maison Blanche est en fait, depuis quasiment ses débuts une ville à la solde des « cocos » avec, les chasseurs de sorcières de McCarthy ne l’ont pas inventé, leur compagnons de route du Komintern et leurs films à la gloire des kolkhozes ou des révolutionnaires cubains et aujourd’hui, par nos Spielberg, Oliver Stone et Michael Douglas, le financement explicite du Parti démocrate.

Que, bâti en bonne part, comme pour la BD et la musique, par des juifs le plus souvent de descendance russe, hongroise ou polonaise en mal d’intégration, le prétendu promoteur des valeurs les plus rigides du peuple américain n’est et n’a jamais été pleinement reconnu par l’Amérique traditionaliste et ses WASP’s (white anglo-saxon protestants).

Que, mis à part les exceptions des grands péplums et les « thrillers, survival ou slashers peuplés de fanatiques dégénérés aux dents pourries », la « Mecque du péché » ne s’aventure guère sur les terres de la Bible Belt (ceinture d’Etats très religieux), Mel Gibson ayant, « malgré ses millions de dollars au box-office, quasiment dû financer par ses propres moyens La Passion du Christ » et l »es médias hollywoodiens lui ayant fait payer très très cher le carton cosmique de son film ».

Enfin que, contre le prétendu rapport de soumission entre Hollywood et la Maison Blanche très fréquemment pointé du doigt par les intellectuels européens et à l’inverse de pratiquement tous les pays européens, il n’y a pas de Commission de Censure gouvernementale aux Etats-Unis, ce qui serait en contradiction directe avec le Premier Amendement de sa Constitution, le Code Hayes ou la MPAA (organisme qui décide des classements et tranches d’âge) étant des émanations des studios eux-mêmes …

Le Truc Qui Tache: L’empire Hollywoodien
Rafik Djoumi
7 octobre 2009

Lorsque le qualificatif « hollywoodien » apparaît dans une phrase, au détour d’un article ou d’une conversation, il y a environ 70% de chances pour qu’un pêché quelconque soit subrepticement induit. De l’affirmation « Ha la la ; qu’est-ce que c’est hollywoodien ! » au plus mesuré « C’était bien mais ça reste quand même très hollywoodien », tout un réseau de contre-valeurs est généralement suggéré par ce simple terme, sans que personne ne puisse pourtant en donner une définition satisfaisante.

Comment en est-on arrivé à ce que « hollywoodien » désigne, grosso modo, quelque chose de « pas bien » ? Et comment se fait-il qu’Hollywood, qui est censée tuer le Cinéma depuis près d’un siècle, n’ait toujours pas réussi à le faire ?

Voici le début d’une liste qui tentera de décortiquer, point par point, les différentes connotations qui se cachent derrière le terme « hollywoodien ».

Hollywood, la Mecque du péché

Si l’on devait froidement déterminer ce qui fait la particularité d’Hollywood, sur un plan historique, alors on pourrait la désigner comme étant « la plus grande concentration d’artistes connue jusqu’alors » (car ils étaient à coup sûr beaucoup moins nombreux dans la Florence de la Renaissance, par exemple). Qu’une telle concentration d’artistes puisse hérisser le poil des culs-bénits, cela n’aura rien d’étonnant. Et de fait, ce sont bien les milieux religieux qui furent les premiers à condamner explicitement cette ville du pêché, et ce dès la fin des années 10, en rebondissant sur le moindre scandale sexuel. Ainsi, le très populaire comique Fatty Arbuckle vit sa carrière brisée en quelques jours, sous des accusations de viol et de meurtre dont il était pourtant innocent. Et c’est dans l’espoir de calmer ces intégristes de tous bords que fut rédigé, dès 1922, ce qui allait devenir le tristement fameux Code Hayes, un traité ultra-puritain sur ce qu’on avait le droit de montrer ou non à l’écran (par exemple : interdiction absolue de montrer des nombrils !).

Mais la ville du pêché fut également très vite la cible de divers amateurs d’Art et intellectuels. A leurs yeux, le pêché d’Hollywood était celui de la cupidité. Dans cette ville tenue par des hommes d’affaires, la prédominance de l’argent ne pouvait en aucun cas se marier à l’Art (oublions au passage que l’esprit artistique de la Renaissance fut principalement invoqué par une dynastie de banquiers, à savoir les Medicis…). En 1933, le cinéaste Yvan Noë publie chez nous une charge virulente sur cette ville dégénérée et déclare : « Le cinéma américain tend à nous abêtir, à détruire par ses enfantillages et ses fadaises admirablement présentées notre jugement, notre bon sens, notre esprit critique et à paralyser notre esprit tout court ». Voici une phrase que l’on pourrait retrouver mot à mot dans n’importe quelle revue culturelle actuelle mais qui se serait pourtant débarrassée de celle qui lui fait suite, à savoir : « Le cinéma américain est la propriété d’une certaine finance israélite qui a mené l’Amérique entière à la situation dramatique dans laquelle elle se débat actuellement et qui affirme la faillite de ses méthodes économiques et gouvernementales ». Cet antisémitisme déclaré, qui prend pour cible un cinéma supposé juif, va largement se durcir durant la décennie des années 30, sous la plume de divers critiques de films français dont le plus tristement célèbre est Robert Brasillach, grand supporter des futures méthodes « d’épuration » des nazis. Dans le camp adverse, du côté des gauchistes, la critique d’Hollywood est plus mesurée mais néanmoins présente. Bien que Louis Delluc, fondateur du célèbre Ciné-club, soit un ardent supporter des meilleurs artisans américains, son successeur communiste, Léon Moussinac, voit dans la mission du Ciné-club une résistance « contre la publicité commerciale, contre le protectionnisme français, contre la colonisation américaine ». Les années d’après-guerre vont mener les tenants du Ciné-club à s’opposer plus fermement à Hollywood, accusée de produire du « cinéma opium ». Et ces cinéphiles de militer en faveur de « l’éducation des masses, par le cinéma et pour le cinéma ». L’Union soviétique, où les films ne sont pas produits à des fins commerciales, devient logiquement leur modèle à suivre.

Ainsi, produites à tour de rôle par l’intégrisme religieux, par l’antisémitisme et par la tentation totalitaire, les accusations multiples envers Hollywood (crétinisation des masses, décadence, argent roi etc.) vont largement perdurer dans l’inconscient collectif jusqu’à nos jours, à travers des discours qui oublient trop souvent la nature de leur source.

Hollywood, la machine de guerre trop puissante

Au tout début des années 10, un vent de protestation court dans certains milieux intellectuels américains afin de condamner une certaine hégémonie du Cinéma français. La côte Est du pays semble en effet sous la coupe de sociétés françaises (sur certaines années, près de 50% des films visibles aux Etats-Unis sont distribués par Pathé) et les sociétés américaines MPCC, Vitagraph ou Biograph ne peuvent concurrencer les productions prestigieuses des frenchies. C’est en partie pour fuir ce conflit que certains hommes de spectacles, propriétaires de circuits de salles, iront s’installer sur la Côte Ouest du pays, là où la vive lumière du jour permet d’édifier des plateaux à ciel ouvert et où les paysages naturels abondent. Indirectement, la naissance d’Hollywood est donc en partie un acte de résistance à l’invasion culturelle française (ironique, isn’t it ?). Et la Première Guerre Mondiale va définitivement inverser le rapport de force, lorsque les activités de Pathé et Gaumont seront réquisitionnées par l’effort de guerre.

En 1918, au sortir de la destruction de l’Europe, Charles Pathé réalise qu’Hollywood domine maintenant le territoire américain, et il y revend ses filiales. La progressive conquête du marché mondial, par les Américains, va se faire durant les années 20 et 30 en absorbant une partie des talents européens (Murnau, Maurice Tourneur, Greta Garbo, Maurice Stiller, Michael Curtiz etc.) et en misant sur la formule de film à prestige initiée par Irving Thalberg (des films qui ne cherchent pas la rentabilité immédiate mais qui assurent une confiance progressive du public dans la qualité des « produits » de la ville). L’instauration de dictatures européennes va accélérer ce processus, lorsque la plupart des artistes austro-hongrois fuiront la montée du nazisme pour aller grossir les rangs de la future « machine de guerre » hollywoodienne. Durant les années 40, alors que les Européens sont occupés à se massacrer jusqu’au dernier, Hollywood produira une avalanche de chefs-d’œuvre, scellant sa légende. Ainsi, les fameux « gros moyens », la fameuse « puissance de feu » d’Hollywood, tout ce qui fait dire à ses adversaires que le combat est inégal, toutes ces armes ne lui sont pas tombées du ciel. La future capitale du Cinéma est née d’un combat ; elle a dû acquérir son public année après année et, surtout, elle a énormément bénéficié du double suicide du continent européen. Aussi l’Europe, qui se plaint continuellement de l’hégémonie hollywoodienne, fait parfois songer à un boxeur ivre mort d’une cuite prise la veille, et qui prétendrait que le match est truqué.

Hollywood, c’est l’Amérique

Parfois, le terme « hollywoodien » suffit seul à désigner un réseau d’idéologies conservatrices pour celui qui le prononce. Car Hollywood serait en quelque sorte le promoteur des valeurs les plus rigides du peuple américain et la boîte à comm’ de la Maison Blanche (« téma, y’a un drapeau américain dans Spider-man ; à tous les coups c’est la famille Bush qui produit »). Cette manière de suggérer le conservatisme hollywoodien fait peu de cas de l’écrasante majorité de libéraux qui habitent la ville. Tout d’abord, la culture majoritairement reconnue comme américaine est celle des WASP (white anglo-saxon protestants) ; Hollywood a majoritairement été bâtie par des juifs (donc pas vraiment protestants) qui étaient le plus souvent de descendance russe, hongroise, polonaise (donc pas vraiment anglo-saxonne). C’est entre autres par complexe, parce qu’ils se considéraient un peu moins « Américains » que les « vrais » Américains, que les grands patrons de studio ont souvent recherché, maladroitement, l’aval de journalistes influents, de lobbyistes religieux ou de représentants du gouvernement. Mais aujourd’hui comme hier, l’Amérique traditionaliste ne se reconnaît pas dans Hollywood, et le sentiment est d’ailleurs réciproque. Ronald Reagan racontait que, durant l’âge d’or des studios, il y avait UNE table à la cantine réservée aux 2-3 républicains des lieux. Aujourd’hui, un film ultra-républicain tel que la comédie An American Carol de David Zucker apparaît, aux yeux de ses initiateurs, comme un acte de résistance au « gauchisme dictatorial » de la ville. Et l’on constatera aisément que ce sont plutôt Robert Redford ou George Clooney qui empochent les Oscars, et non pas Arnold Schwarzenegger ou Adam Sandler.

Au-delà d’un clivage qui penche donc nettement du côté des démocrates, la capitale hollywoodienne a été durant son Histoire ballottée par des soubresauts idéologiques qui couvrent pratiquement tout le spectre, de droite à gauche. Beaucoup seraient surpris de découvrir que les grands studios des années 40 avaient produit quelques films à la gloire des kolkhozes ou des révolutionnaires cubains. Et si le pétage de câble de la chasse aux sorcières a pu avoir lieu en cette époque, c’est bien parce qu’Hollywood se traînait, déjà, une réputation de ville à la solde des « cocos ». Pourtant, malgré une infinité de faits probants, beaucoup d’Européens ont préféré garder en mémoire les poses réactionnaires de Cecil B. De Mille, de John Wayne ou de Walt Disney, qui suffiraient à désigner « l’état d’esprit » du tout Hollywood. Et à côté de considérer les modérés plus ou moins à gauche (en gros, tous les autres) comme étant des exceptions ! La croyance en un Hollywood de droite est d’ailleurs à ce point prégnante que plusieurs artistes qui financent ouvertement le Parti Démocrate (Spielberg, Oliver Stone, Michael Douglas etc.) ont souvent été accusés chez nous de collusions avec les néo-conservateurs.

Il en va de même pour la question religieuse. Hollywood ne s’intéresse généralement à celle-ci que s’il y a du péplum et du spectaculaire à la clé ; mais on aurait du mal à dresser une liste prestigieuse de « films pieux » (proportionnellement, l’Europe en produit beaucoup plus). Malgré ses millions de dollars au box-office, Mel Gibson a quasiment dû financer par ses propres moyens La Passion du Christ, et les médias hollywoodiens lui ont fait payer très très cher le carton cosmique de son film. Et lorsque Hollywood s’aventure sur les terres de la Bible Belt (ceinture d’Etats très religieux) c’est assez fréquemment pour le compte de thrillers, survival ou slashers peuplés de fanatiques dégénérés aux dents pourries. Les quelques films qui tentent de présenter cette Amérique profonde sous son jour le plus favorable sont rarement de grands succès (voir le récent exemple de Cars, le moins rentable des Pixar).

Enfin, le rapport de soumission entre Hollywood et la Maison Blanche est très fréquemment pointé du doigt par les intellectuels européens. Osons le dire, c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité ! On ne le répètera jamais assez : il n’y a pas de Commission de Censure gouvernementale aux Etats-Unis, ce qui serait en contradiction directe avec le Premier Amendement de sa Constitution. A l’inverse, dans pratiquement tous les pays européens, la fiction sous toutes ses formes est surveillée de près par des organismes financés par l’Etat ; et cet Etat n’a pas hésité, comme par exemple en France, à user régulièrement de sa prérogative pour faire interdire des œuvres. Aux Etats-Unis, les phénomènes tels que le Code Hayes ou la MPAA (organisme qui décide des classements et tranches d’âge) sont des émanations des studios eux-mêmes. Ce sont les grands studios qui financent ces initiatives dans un souci déclaré d’autorégulation et, surtout, pour faire bonne figure auprès du peuple américain et de ses représentants. Ainsi, lorsque le gouvernement américain cherche à faire pression sur Hollywood, il doit user de leviers infiniment plus complexes et plus subtils que ceux auxquels nous avons recours en Europe. Dire qu’Hollywood est à la solde du gouvernement est donc une généralisation hâtive et plutôt fausse. Prétendre qu’Hollywood incarne à fond l’idéologie du peuple américain revient à mal connaître ce peuple.

A suivre…

Dans notre prochain épisode :
-Hollywood versus Le monde
-Hollywood versus le cinéma d’auteur
-Hollywood versus le Cinéma indépendant
-Hollywood, c’est du produit formaté

Voir aussi:

Les Intouchables
Rafik Djoumi
04 janvier 2008

Il y a quelques années déjà, en lisant un numéro du magazine DVDvision, je découvrais la critique courte mais féroce que mon collègue Gaël Golhen avait réservé au film La Mélodie du bonheur. Comme pas mal de monde, et notamment chez les cinéphiles, Gaël ne voyait dans le film de Robert Wise que schématisation infantile, niaiserie des chansons et sucrerie hollywoodienne. Sachant que le collègue était tout à fait ouvert à la critique, j’empoignais mon téléphone pour lui exprimer mon désaccord de fond (ça c’est mon côté vieux ronchon du Muppet Show ; encore heureux que je ne regarde pas la télé sinon on me trouverait chaque semaine dans le courrier des râleurs de Télé7Jours.) bref un désaccord, disais-je, qui ne portait pas tant sur le film lui-même que sur la façon de traiter une toute petite poignée de films particuliers à laquelle appartient La Mélodie du bonheur.

Je m’explique : Le film de Robert Wise fait partie des « all-time blockbusters ». Il est, en terme de spectateurs, le troisième film le plus vu de tous les temps. Devant lui sont positionnés les indétrônables Autant en emporte le vent et Star Wars. Et il se voit talonné de près par E.T., Les Dix commandements, Titanic et Les Dents de la mer.

Avant d’aller plus loin dans la démonstration, il nous faut d’emblée oublier ces notions de succès, ces annonces comparatives régulièrement faites par les médias (et largement guidées par les studios), et qui nous dispensent chaque mois des « records de fréquentation » et des « plus gros succès de tous les temps ». Ces annonces sont pour la plupart mensongères, et jouent avec l’inflation et la hausse de prix du billet pour brouiller les repères. En réalité, aucun film de cette dernière décennie n’a atteint ne serait-ce que la trentième place de cette liste des records si on s’en tient strictement au nombre de spectateurs.

Et j’insiste sur le fait que nous parlons là de spectateurs, et pas d’argent ! Il est important de mettre de côté le « business » et de se concentrer sur « les gens » si l’on veut saisir la particularité culturelle de ces films.

La Mélodie du bonheur, Autant en emporte le vent, Star Wars et compagnie ne sont pas des succès ; ce ne sont pas des grands succès ; ce ne sont pas des méga-succès de la mort qui tue.

Non. Ces films sont des anomalies, des courts-circuits, des évènements improbables, et planétaires, dont l’ampleur a surpris (et souvent effrayé) leurs concepteurs.

Le public régulier des salles de cinéma ne représente pas la population d’un pays ; il n’en est qu’une portion. Si l’on nous indique que, dans un pays donné, un spectateur va en moyenne cinq fois par an au cinéma, il faut bien prendre en compte l’idée qu’il s’agit là d’une moyenne. Autrement dit, dans ce pays donné, pour tout spectateur qui va en salle dix fois par an, il faut en compter autant (en fait plus) qui vont au cinéma Zéro fois par an. Et pour peu que vos origines se situent dans la classe ouvrière, vous avez probablement autour de vous des exemples de personnes qui, pour des tas de raisons, ne vont jamais au cinéma.

Schématisons : pour obtenir un succès, il faut qu’une portion du « public régulier » aille voir votre film. Pour obtenir un grand succès, il faut qu’une quasi-majorité du « public régulier » aille voir votre film. Pour obtenir un méga succès, il vous faut dépasser la majorité du « public régulier » PLUS une portion qui retourne voir le film une deuxième fois. Pour obtenir un succès dément, il vous faut tout ce qui vient d’être cité PLUS la présence en salle de ces gens qui ne vont jamais au cinéma. Les films qui nous intéressent aujourd’hui réunissent toutes les conditions précitées et (c’est là qu’on atteint l’anomalie) même les gens qui ne vont jamais au cinéma y retournent une deuxième fois !

Vous connaissez peut-être un vague oncle, une vague marraine, qui ne vont jamais au cinéma. Et vous vous êtes peut-être demandé pourquoi ils étaient allés voir Titanic deux fois en salle. Voilà où se situe à mon sens tout le mystère qui entoure ces films : quelle force d’évocation particulière possèdent ces films pour que des gens qui se contrefichent royalement du cinéma, pour qui ce medium ne représente aucun intérêt, fassent l’effort d’aller voir un film en salle deux fois ?

Il faut se faire à l’idée que ces films évoquent tout simplement l’idée même de Cinéma au plus grand nombre. Et qu’importe ici l’avis microcosmique des critiques, des cinéphiles, des spécialistes en tous genre. Lorsque l’on prononce le mot « Cinéma », il faut croire que la grande majorité de l’humanité voit d’abord défiler des images de Star Wars, d’Autant en emporte le vent, de Titanic ou de La Mélodie du bonheur. L’impact de leur iconographie sur l’inconscient collectif est dramatique. A titre d’exemple, un pays comme l’Inde produit chaque année des milliers de comédies musicales. Dans pratiquement chacune d’entre elles, la rencontre amoureuse se déroule dans un décor de montagnes suisses, au mépris de toute logique géographique. Pourquoi ? Parce que La Mélodie du bonheur a imposé là-bas l’idée que le bonheur avait précisément cette iconographie là, et pas une autre. Ca nous fait tout de même un bon milliard de personnes chez qui le film de Robert Wise est l’incarnation définitive d’un concept donné, un film qui est parvenu à imposer son imagerie dans une région pourtant riche d’une iconographie et d’un symbolisme trois fois millénaire.

A titre personnel, je n’ai jamais été particulièrement touché par ce film de Wise. Mais j’ai pu constater de mes yeux l’impact inexplicable qu’il provoquait chez d’autres personnes. J’ai vu fondre de joie devant ce film des individus qu’on imaginerait totalement imperméables à cette imagerie bucolique : des amateurs des délires hardcore de Tsukamoto, des fans des digressions philo de Chris Marker, des fondus du mysticisme de Tarkovski ou des expérimentations gothic-indus les plus violentes, je les ai vu taper des mains, sautiller comme des gosses, se transformer en barbe à papa et décider de revoir La Mélodie du bonheur trois fois en une semaine avec des larmes sur les joues. Force m’est de constater, donc, l’impact délirant de ce film déjà quadragénaire. Et face à un phénomène d’une telle ampleur et d’une telle longévité, on ne peut tout simplement pas se réfugier derrière les notions de kitsch, de vieillot, de sucré, de lourdaud et balayer ça d’un revers de main… pas quand on écrit sur le Cinéma en tous cas.

Voilà pourquoi je pense que ces films précis, ces « élus du peuple » sont à prendre avec des pincettes. Car dans leur cas, ce ne sont pas seulement des films que l’on manipule et sur lesquels on disserte. Ces films dépassent, et de très loin, le cadre de l’industrie filmique. Ils dépassent le cadre du « phénomène de société » puisqu’ils échappent à la fois aux circonstances et aux sociétés qui les ont fait naître. Leur capacité, maintes fois prouvée, à dépasser les frontières du temps, des nations et des classes sociales les fait carrément participer d’un Mystère cinématographique qui nous annonce quelque chose de l’humanité.

Oui, d’accord. Et alors ? Que nous dit-il ce « Mystère » ?

Je ne voudrais pas risquer de m’enfermer dans un schéma de pensée à sens unique, mais j’ai pourtant la conviction que seule la Mythologie, avec une majuscule, est susceptible de transpercer ainsi les couches de l’individualité et l’écorce des particularismes culturelles, pour directement aller frapper le tronc commun de l’Humanité. Je crois que, d’une façon ou d’une autre, avec ou sans la volonté de leurs créateurs, ces films ont précisément réussi cela.

Autant en emporte le vent nous raconte l’histoire d’une femme aux multiples visages contradictoires, à la fois jeune fille, maîtresse, épouse, garce, reine, intrigante, infirmière, combattante ; une femme aimée, respectée, détestée, protégée, surprise, malmenée, admirée, dominée puis victorieuse ; une femme qui oscille telle un pendule entre deux figures masculines complémentaires (qui semblent n’exister que par sa propre émanation). Nous la voyons perdre ses biens, traverser des flammes gigantesques, renaître dans la boue puis dans la sécheresse, nous la voyons aider à donner la vie puis perdre la vie de son propre enfant ; et surtout nous la voyons réaliser le lien imprescriptible qui la lie à la Terre (Tara : la résidence royale de la mythologie irlandaise, déjà suggérée par le nom de famille de l’héroïne) dans un final glorieux, face au Soleil et, littéralement, sous l’arbre du Monde. Je crois que le véritable nom de Scarlett O’Hara est à la fois Inanna, Ereshkigal, Aphrodite, Persephone, Demeter, Ishtar, Isis, Marie/Marie-Madeleine etc. et qu’elle a beaucoup à voir avec la Lune.

A l’heure d’aujourd’hui, n’importe quel fan de Star Wars est censé savoir que l’écriture du script de George Lucas se fit sous la haute influence des écrits de Joseph Campbell, et notamment sa théorie du Monomythe, théorie selon laquelle le parcours de tout héros fonctionnait selon une mécanique précise, faîte d’étapes récurrentes et plus ou moins ordonnées : L’appel de l’aventure, Le refus de l’appel, L’aide surnaturelle, Le passage du premier seuil, Le ventre de la baleine, Le chemin des épreuves, La rencontre avec la déesse, La femme tentatrice, La réunion au père, L’Apothéose, Le don suprême, Le refus du retour, La fuite magique, La délivrance venue de l’extérieur, Le passage du seuil au retour, et enfin Maître des deux mondes et libre devant la Vie. Non seulement le film de Lucas a respecté ces étapes (au même titre que Le Seigneur des Anneaux ou Matrix plus près de nous), mais il est parvenu à en transfigurer l’essence mystérieuse dans un visuel et une narration qui s’avérait particulièrement adaptée à son époque.

J’imagine que cela pourrait en faire pouffer de rire certains, mais je ne suis pas loin de penser que La Mélodie du bonheur s’appelle en réalité La Montagne au Centre du Monde ; d’autres l’appelleraient la Montagne sacrée, le Mont Sinaï, l’Olympe, et si vous placez une croix en son sommet (ou mieux encore, une femme les bras en croix) elle devient paraît-il l’Axis Mundi, le Golgotha etc. Il ne me semble pas hasardeux que les enfants Von Trapp soient au nombre de 7, ni que Maria, la nonne plus spirituelle que toutes les nonnes, leur livre les secrets des sept notes qui mènent à la huitième qui n’est que la première. Je crois que la mystique pythagoricienne n’est pas loin, et que le destin des Von Trapp s’apparente à une Chute, lorsqu’ils finissent par quitter la montagne et « descendre » dans le monde des humains, un monde où en l’occurence sévissent les nazis, autrement dit un monde de la souffrance, indissociable de l’incarnation.

Cela a déjà été plusieurs fois remarqué; le film de Steven Spielberg E.T. est une relecture du Nouveau Testament :

l’histoire d’un être venu des cieux, capable de lire dans les cœurs et de guérir les blessures, dont les plus innocents deviennent les apôtres et font tout pour le protèger du regard de ceux qui jugent parce qu’ils ont peur ; un être de lumière, donc, qui sera d’une certaine façon « trahi » par l’apôtre dont il était le plus proche (en partageant avec lui sa déchéance physique et sa souffrance qui est le lot des hommes sur terre).

Bref il meurt ; il ressuscite ; il apparaît aux incrédules dans un nuage de fumée, une cape posée sur les épaules, les bras en croix et le cœur lumineux ; et enfin il remonte au ciel. Spielberg mêle discrètement à cela une symbolique plus volontiers hindouiste (le dernier geste d’E.T. envers Eliott) et va jusqu’à commanditer une affiche en référence ouverte au plafond de la chapelle Sixtine.

En théorie, je ne devrais pas trop me fouler pour vous prouver la teneur mythologique des Dix commandements, à moins que vous vous imaginiez que l’Ancien Testament est un extrait de journal du Vème siècle avant J.C.

Comme toutes les oeuvres de James Cameron (à l’exception de True Lies) le film Titanic plonge ses racines dans les prophéties, et plus particulièrement les prophéties apocalyptiques. C’est un monde complet qui nous y est présenté, entre son sommet de Montagne où s’effectue la rencontre et où l’on crie sa liberté les bras en croix (la proue avant du navire) et la fournaise de ses Enfers (la salle des machines), un monde où la société est composée de strates, de classes, de limites, bref de division (« diyábolos ») mais un monde qui malgré son apparence éternelle et indestructible finira par voler en éclat et s’écrouler sur lui-même. Les seuls survivants possibles d’un tel naufrage, d’un tel Apocalypse, sont ceux qui auront accompli l’intégralité du voyage spirituel (du ciel à l’enfer, de la proue avant du navire à la salle des machines) pour en sortir transformés, c’est-à-dire animés d’un Amour véritablement inconditionnel : deux êtres devenus Un, aussi immortels dans la mort que ne le furent avant eux Tristan et Yseult. L’homme du commun (Jack = Jean) s’unit au divin (la Rose) pour devenir symbole d’éternité (un diamant, le Cœur de l’Ocean). Ceux qui n’ont pas eu l’opportunité d’accéder à cet accomplissement iront au fond de la mer où une nouvelle chance leur sera donnée (voir la position « angélique » d’un corps de femme noyée sur lequel s’attarde James Cameron). Mais ceux qui se sont tenus volontairement à l’écart de l’Amour dériveront pour l’éternité sur leurs petites embarcations. On les appelle les Damnés.

Voir enfin:

Et si Avatar était un objet d’Art?
Rafik Djoumi
@sinaute
le 19/07/2009

Après la chronique de Judith Bernard consacrée à Avatar, nous avons reçu de notre @sinaute Rafik Djoumi, par ailleurs critique de cinéma, le texte suivant, auquel nous souhaitons donner un large écho.

Aïaïaïe ! En entendant les propos flatteurs de Régis Debray au sujet d’Avatar, j’avais bien noté le visage surpris de Judith. « Quoi ? Comment ? L’ancien compagnon de route du Che faisant l’éloge de l’impérialisme culturel yankee ? ». Aussi, j’attendais bien une réaction mais je redoutais qu’elle prenne la forme d’une tentative de décryptage du film. Soit…

Dans votre émission, Judith, vous constatiez la disparition d’une critique cinématographique digne de ce nom et pourtant, à travers cette chronique, vous venez de résumer pour nous les trente années de dérive qui ont fait de la critique française ce qu’elle est aujourd’hui ; à savoir une entreprise de réductionnisme visant à faire du Cinéma la bête caricature de notre actualité et à plaquer sur l’ensemble de la production cinématographique cette grille de lecture unique qu’on nomme « reflet du réel ». Un exercice loin d’être gratuit puisqu’il permet d’écarter environ 97% des films produits, aussitôt discrédités et jetés dans le sac du divertissement de masse, pour ne retenir que les 3% de films effectivement préoccupés par leur rapport au « réel », dont on pourra ensuite déployer le discours prédicateur en de longues colonnes moralisatrices et assurer ainsi la perpétuation d’un discours dominant (celui qui, par exemple, décrète que Ken Loach nous aide à penser le monde tandis que les frères Wachowski nous « divertissent » à coups d’effets spéciaux).

Juste avant d’aborder Avatar, Régis Debray vous parlait pourtant de notre « legs de légendes et de contes », en citant explicitement Charles Perrault et l’Ancien Testament. Mais aussitôt, vous leur substituez Voltaire ! Quand Debray vous invite sur les terres de la Mythologie d’Homère, vous lui répondez « Si l’on s’en tient à la fable… ».

premier et dernier plan : des yeux s’ouvrent

Vous avez donc choisi comme point de départ pour votre texte la Fable écologique et la Parabole sur la colonisation. Et effectivement on peut, si on le souhaite, aborder Avatar sous cet angle exclusif. De la même façon, rien ne nous interdit de voir en Moby Dick un roman sur les joies de la pêche en haute mer ou de considérer Finnegans Wake comme une mise en garde sur les ravages de l’alcoolisme dublinois. Le choix de l’angle exclusif permet justement d’exclure tous les éléments parasitaires qui risqueraient d’invalider la démonstration, lorsqu’on tente de ramener une œuvre de fiction à un sens unique.
D’autres spectateurs auraient peut-être choisi comme point de départ les images du film, constatant que le tout premier plan sur le héros (un œil qui s’ouvre) résonnait et raisonnait avec le tout dernier plan de l’œuvre (une paire d’yeux qui s’ouvre) ; ce qui les aurait amené à considérer la phrase récurrente que s’échangent les protagonistes durant tout le film (« I see you ») comme un élément fondamental et éclairant. Pour eux, forcément, Avatar serait une Parabole sur le regard. Enfin, d’autres spectateurs, plus sensibles aux dialogues, se seraient arrêtés sur les premiers mots prononcés par ce héros (« When I was lying in the V.A. hospital with a big hole blown through the middle of my life, I started having these dreams of flying. I was free. But sooner or later though, you always have to wake up. You don’t dream in Cryo. » – « Quand j’étais allongé à l’Hopital des vétérans, avec un grand trou béant au milieu de ma vie, j’ai commencé à avoir ces rêves où je pouvais voler. J’étais libre. Mais tôt ou tard, il faut se réveiller. On ne rêve pas en Cryo. »). Ces derniers auraient alors constaté que les protagonistes du film passaient justement leur temps à s’endormir ou à se réveiller. Et pour eux, Avatar serait assurément une Fable sur le rêve.

Or, le point de départ que l’on s’est choisi va immanquablement conditionner le reste de la démonstration, en ramenant chaque élément du récit dans le territoire analytique que l’on a circonscrit. Ainsi, pour le partisan (occidental) de la Parabole sur la colonisation, il est évident, voire « transparent », que les Na’vis représentent quelque population indigène dominée par l’homme blanc. Dès lors, chacun de leurs attributs physiques (leur queue, leur couleur bleue) renverrait forcément à leur exotisme ou leur état sauvage et il ne peut en être autrement. Pourtant, le paysan indien, celui-là même qui subit toutes les formes de colonialisme, vous répondra que meuh non pas du tout ; les Na’vis sont bleus tout simplement parce que le dieu Vishnou l’était, et que c’est bien la raison pour laquelle ce film s’appelle « Avatar ». L’amateur de science-fiction vous dira que les Na’vis ont cette couleur, cette longue queue et cette haute taille simplement parce que c’est ainsi qu’Edgar Rice Burroughs imaginait les « hommes aux plantes » dans sa série des John Carter of Mars (source d’inspiration revendiquée par James Cameron). L’internaute coréen, caché derrière son avatar, vous invitera à vous connecter à ce monde où différents « sites » sont reliés par un « vaste réseau » qui a la capacité de garder en mémoire les voix du passé, et où des millions de joueurs de MMORPG se plaisent à incarner les grands elfs bleus de la forêt. Et l’on pourrait continuer ainsi sur des pages et des pages…

Hollywood : tous dans le même sac !

Est-ce à dire que le film Avatar serait un vaste fourre-tout d’éléments culturels épars, vaguement recousus sous la forme d’un self-service new age, consommable en tous lieux de la planète, à la façon d’un Big mac ou d’une bouteille de Coca Cola ? C’est ce que la critique française disait autrefois de La Guerre des étoiles, de Matrix ou de tous ces énormes succès cinématographiques sur lesquels elle ne désire pas perdre de temps (alors que le Temps les rappelle constamment à elle). En partant du présupposé que l’Humanité est un ramassis d’imbéciles amnésiques, cette école critique assène au fond depuis trois décennies l’idée que TOUT grand succès cinématographique s’explique automatiquement par la bêtise de son discours, ses élans réactionnaires et sa qualité de « produit » adapté à notre consumérisme effréné du moment. Voilà comment, aux yeux de la critique contemporaine, un arbre géant qui s’écroule devient soudain une « analogie au 11 septembre 2001 » ou qu’une armée hi-tech fait soudain référence à « l’invasion américaine de l’Afghanistan », le tout sur la base d’un scénario écrit en 1995 ! N’oublions pas que c’est toujours le film à succès qui est coincé dans l’air du temps, jamais le chroniqueur paresseux. Bien évidemment, ces grands succès sortent tous du ventre fertile de la Bête hollywoodienne, ce qui facilite l’usage d’une clé de lecture quasi-automatique. Car Avatar est un film hollywoodien. Et comme nous le savons tous, chaque film hollywoodien est l’expression d’Hollywood et de ses marchands du Temple ; jamais l’expression de son auteur (réalisateur/scénariste/producteur dans le cas présent). Il est bien loin le temps où la critique française savait reconnaître la valeur intrinsèque des films sortis de l’usine hollywoodienne afin de déterminer sa célèbre « politique des auteurs » et mettre en lumière le génie d’une centaine d’artistes, jusque là considérés comme de simples valets du Capital et de la Maison Blanche. Mais je m’égare…

Un film qui touche est une oeuvre d’art

En choisissant un autre point de départ, selon lequel tous les angles et tous les points de vue exprimés sur Avatar ne s’excluent pas mutuellement ; en considérant l’idée (sulfureuse et scandaleuse) selon laquelle un film qui touche des centaines de millions de personne a peut-être quelque chose à nous apprendre sur l’Humanité ; en considérant enfin que le point commun à cette Humanité n’est pas la bêtise ; alors il nous faudrait approcher Avatar, non plus comme un simple appendice de notre actualité et de notre vision géopolitique du moment, mais plutôt comme un objet… oserais-je le dire… d’Art, c’est-à-dire un objet susceptible de défier notre intelligence et capable de nous ouvrir à des états de conscience que notre quotidien ignore. Après tout, j’ai beaucoup plus souvent entendu les mots « expérience » et « enchantement » à la sortie des salles diffusant Avatar, et beaucoup plus rarement les mots « colonisation » et « écologie ».
Mais approcher les films comme des objets d’Art et non plus comme des tracts d’actualité nécessite un tout nouveau champ lexical, où le mot « cliché » disparaît au profit d’ « archétype », où l’expression « carcan narratif » cède le pas à la « mécanique du récit ». Et surtout, il devient impératif de ne plus lire les éléments de façon détachée (à la seule lumière d’une conclusion qu’on est pressé d’atteindre) mais de procéder comme le film procède, c’est-à-dire en liant étroitement ces éléments en un tout signifiant et si possible harmonieux. On ne peut évoquer la chaise roulante du héros sans évoquer la combinaison prothétique du Colonel qui lui fait face, car le dialogue entre les deux hommes est entièrement conditionné par les correspondances qui s’établissent à l’image et au son (comme par exemple ce geste brutal et menaçant du bras mécanique lorsque le Colonel promet d’aider le héros). Evoquer ce handicap du personnage principal en mettant de côté ses multiples mises en scène (qui chacune nous disent quelque chose de différent à son sujet) revient à isoler la partition du violoncelliste au sein d’un grand orchestre symphonique et lui attribuer à elle seule le sens complet de l’Opéra.

Les Lumières en FRANCE ont tué l’imagination

Or il est intéressant de constater, chère Judith, qu’en évoquant Voltaire vous rappelez précisément la nature du handicap qui empêche la critique française (et pas seulement cinématographique) d’aborder avec intelligence les œuvres qui font à ce point appel à l’imaginaire. Car si l’esprit des Lumières a su offrir au monde des perspectives nouvelles et un horizon civilisateur, il a également laissé dans notre pays les blessures encore vives d’une guerre féroce contre l’imagination, celle que Malebranche appelait la « folle du logis » ; cette puissance occulte accusée de drainer du fond de notre esprit son lot de mysticisme et de superstitions. En parlant, chère Judith, de cette « grande fable qui nous met du rêve plein la vue et nous détourne des causes bien réelles pour lesquelles elle fait métaphore », vous rappelez l’étymologie de ce mot français si particulier qu’est le « divertissement », à savoir ce qui fait diversion, ce spectacle imaginaire qui nous détourne forcément de l’essentiel. La culture anglo-saxonne, elle, préfèrera nous parler « d’entertainment » (to entertain = s’occuper de ses invités) puisqu’à ses yeux l’imaginaire est une nourriture, une corne d’abondance, et non pas l’ennemi historique de notre rationalisme. Lumieres

C’est la raison pour laquelle les œuvres d’Hermann Melville et de James Joyce ne sont pas françaises ; la raison pour laquelle Freud et Jung n’auraient pu naître sous le drapeau tricolore ; la raison pour laquelle le Surréalisme nous a été offert par des immigrants. Nous savons que le tableau Guernica dépeint un évènement historique précis mais nous nous trouvons désarmés lorsqu’il s’agit d’expliquer son pouvoir évocateur sur des esprits qui ignorent tout (et qui se contrefichent) de la guerre civile espagnole.

Nous savons très bien ce qu’est une Fable mais il semble que nous ayons oublié ce qu’est un Mythe.

Les Anglo-Saxons (dont Cameron) ont gardé la tradition du mythe

Bien avant d’être un film hollywoodien, Avatar est un film anglo-saxon. Son auteur, James Cameron, s’est vu coller toutes les étiquettes « du moment » par la critique française. On a dit de lui qu’il était reaganien à l’époque de Terminator, qu’il mettait en scène une « revanche fantasmée sur le Vietnam » à l’époque d’Aliens, qu’il était le grand promoteur de la Perestroïka à l’époque d’Abyss, qu’il offrait à l’ère Clinton une vision apaisée de la lutte des classes avec Titanic… et aujourd’hui, sous l’ère Obama, le voici écolo en quête de rédemption post-coloniale. Dans tous les cas, cet homme n’est jamais un artiste disposant de sa propre voix; il n’est que l’agence marketing des administrations successives, bref le valet du Capital et de la Maison Blanche. Mais il est rare, beaucoup plus rare, de voir des français souligner le lien entre le Terminator et le Golem ; détailler la plastique des Aliens et leur environnement pour y débusquer les évocations sexuelles et infernales héritées de la Peinture ; considérer les fonds marins d’Abyss à la lumière de la citation de Nietzsche qui débute pourtant le film ; ou encore accepter de voir en Titanic un film apocalyptique.
James Cameron évolue dans le Mythe depuis presque trente ans, mais nous, en France, ne savons plus ce qu’est un Mythe.

***

Aussi, chère Judith, pour nourrir votre passion du Livre, je me permets de vous conseiller quelques ouvrages qui, j’en suis sûr, vous offriront plusieurs plateformes dans l’approche de ce type de films.

Sur la question de ces récits « simplistes » qui ont l’étrange faculté de séduire tant de gens à travers le monde :
Joseph Campbell – Le héros aux mille et un visages (nouvelle traduction française à paraître sous peu chez Oxus)

Sur la question du héros d’Avatar et du non usage de ses jambes :
Annick de Souzenelle – Nous sommes coupés en deux (éditions du Relié)

Sur la question du « Carcan narratif de l’industrie hollywoodienne » :
Robert McKee – Story (Dixit – actuellement épuisé)
Christopher Vogler – The Writer’s Journey: Mythic Structure For Writers

Pour votre question « Bon, d’accord. Mais qui réussit à nous parler de quoi? », j’aurais aimé vous répondre « … de ce que les mots ne peuvent atteindre », mais plutôt que de heurter votre amour des Lettres, je m’autorise à vous renvoyer vers un texte de ma composition (écrit bien avant la sortie d’Avatar) qui propose l’esquisse de l’amorce d’un début de réponse : Les Intouchables

Et enfin, sur la question « hollywoodienne », un texte en deux parties :
L’Empire hollywoodien
L’Empire hollywoodien – partie 2

En vous remerciant, chère Judith, pour vos chroniques et votre émission de qualité,
Rafik Djoumi

2 Responses to Antiaméricanisme: Ca reste quand même très hollywoodien (The timeless sound of mucus every family should share)

  1. […] et cinéma) française, peu nombreux sont ceux qui osent soulever ce point. Le génial Rafik Djoumi l’a déjà très bien fait, et je vais essayer d’apporter ma (petite) pierre au […]

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