Francophonie/40e: Vers la dénationalisation du français? (Denationalizing French?)

https://i2.wp.com/whiteafrican.com/wp-content/uploads/2008/04/francophone_map.jpgBienvenue dans le club des Etats qui ne laissent pas tomber les gens malades (…) L’idée que les plus pauvres d’entre vous ne soient pas laissés dans la rue, seuls, sans un centime face à la maladie, excusez-moi, nous, ça fait que 50 ans qu’on a résolu le problème. (…) Si vous venez en France, s’il vous arrive quelque chose sur le trottoir, on ne vous demandera pas votre carte de crédit avant de vous accepter à l’hôpital. Nicolas Sarkozy (Columbia university)
Le français a fini par devenir une langue africaine à part entière. Achille Mbembe
Bien que j’écrive en français, je me sens plus proche d’un Saint-Lucien anglophone ou d’un Cubain hispanophone. Les affinités littéraires sont avant tout celle de l’imagination et de l’espace qu’on partage. Patrick Chamoiseau
Plus d’un écrivain dit francophone est déjà parti, au moins une fois, rencontrer la presse française comme d’autres vont à l’abattoir, redoutant la question qui coupe net tout élan : « Pourquoi écrivez-vous en français ? » Et notre écrivain de ressasser : « Quel stress ! Je vais encore bafouiller des banalités sur mes origines, sur ma couleur, l’histoire des miens, l’état du monde, les griefs contre la colonisation ou sur mes rapports avec la langue… » Résultat des courses : une partie de ping-pong stérile, avec la formule de Bernard Pivot en clou final : «Formidable, vous vous exprimez fort bien dans notre belle langue. Ah si tous les Français… !» […] Il est des compliments plus lourds, à l’estomac, que sacs de sable mouillé, se remémore notre écrivain francophoniquement essoufflé. Abdourahman Wabéri
Pour renaître au monde qui se construit sous nos yeux, et qui est très différent du monde ancien, chaque grande langue est appelée à se dénationaliser ou, si vous voulez, à se vernaculariser. Or, de ce point de vue, le plus grand obstacle au développement de la langue française dans le monde aujourd’hui est ce qu’il faut bien appeler le narcissisme culturel français et son corollaire, le parisianisme. Je veux dire que la France a toujours pensé le français en relation avec une géographie imaginaire qui faisait de la France le centre du monde. Au cœur de cette géographie mythique, la langue française était supposée véhiculer, par nature et par essence, des valeurs universelles. Sa tache était de représenter la pensée qui, se mettant à distance d’elle-même, se réfléchit et se pense elle-même. Dans cet éclat lumineux devait se manifester une certaine démarche de l’esprit – celle qui, dans un mouvement ininterrompu, devait conduire au triomphe de la raison humaine. On le sait, ce rapport quasi-métaphysique à la langue s’explique par la double contradiction sur laquelle repose l’Etat-nation français. Il s’agit de la tension entre le cosmopolitisme et l’universalisme. Cette tension, je pense, est au fondement du narcissisme culturel français. Or, le triomphe de l’anglo-américain comme langue dominante du monde contemporain devrait entraîner la réalisation selon laquelle à trop nationaliser le français, on finit nécessairement par faire de cette langue un idiome local, sans grand intérêt pour le monde au large. Il est tout à fait significatif qu’à Paris, à la télévision, dans les grandes maisons d’édition et dans les grandes institutions culturelles, l’on continue de penser et d’agir comme si la France avait l’exclusive propriété d’une langue dont on sait par ailleurs qu’elle est aujourd’hui davantage parlée hors de France que dans l’Hexagone. L’on tarde donc à comprendre qu’elle est désormais une langue au pluriel qui, en se déployant hors de l’Hexagone, s’est enrichie, s’est infléchie et a pris du champ par rapport à ses origines. Je crois donc que si l’on veut aller loin et ouvrir un futur à la langue française, il faut définitivement sortir de l’illusion selon laquelle elle appartient à la France. Il faut, par exemple, ouvrir l’Académie française à des non Français. Il faut dénationaliser les instances qui accordent les grands prix littéraires aux meilleures œuvres du genre. Il faut inviter aux grandes émissions littéraires les Alain Mabanckou, Véronique Tadjo, Ken Bugul, Abdourahman Waberi, Samy Tchak, Efoui Kossi et ainsi de suite – les auteurs des banlieues, ceux et celles de la Réunion, de la Martinique, de la Guadeloupe. Il faut décloisonner non seulement les prix, mais aussi les genres artistiques francophones, favoriser les métissages et les collaborations entre créateurs français et francophones ; en matière cinématographique, donner la voix autant à un Basseck ba Kobhio qu’à une Eliane de la Tour au lieu de continuer de les opposer quand il s’agit des mécanismes de financement. Faisons donc comme les Anglais avec le Booker Prize par exemple ! Que les grands quotidiens et hebdomadaires et les grandes institutions culturelles accordent toute l’attention qu’il faut, non pas seulement à la pensée française, mais à la pensée de langue française. Achille Mbembe
Ne nous voilons pas la face (…) la persistance dans un terme d’une représentation historiquement datée va bien souvent de pair avec la persistance des jugements de valeur liés à celle-ci ; qu’on laisse plus ou moins nettement entendre que « la littérature francophone, c’est de la sous-littérature », ou qu’à l’inverse l’on se flatte de lire des écrivains qui contentent notre goût de « world culture. Tristan Leperlier
Littérature française, québécoise, francophone, ‘extra-française’, africaine, maghrébine, antillaise, wallonne suisse, « monde », « world culture » …

Au lendemain de la première visite d’Etat de notre Sarko national sous l’ère du premier président américain prétendument post-racial où, Dieu merci entre deux arrogances bien de chez nous, il nous a épargné le coup du Québec ou du Porto-Rico libres (à la présence française ou corse pourtant non négligeable) …

Et l’heure où, en ce 40e anniversaire de sa création à Nyamey, on n’entend parler de la francophonie qu’à l’occasion des frasques du détenteur du poste du moment (cette fois un voyage en jet privé à 116 000 euros pour une conférence d’un jour à la Martinique) …

c’est hors de France que l’on parle à présent le plus français dans le monde, la majeure partie de ses 250 millions de locuteurs vivant déjà ou étant amenés à vivre très bientôt sur le continent africain (le seul Congo dépassant déjà la France elle-même!) …

Mais où aussi, suite aux dérives du passé (jusqu’au soutien, syndrome de Fachoda oblige, de génocidaires !) ou d’une volonté revancharde, certains pays comme le Rwanda ou l’Algérie (2e pays francophone au monde en termes de locuteurs) quittent ou continuent à refuser le navire …

Pendant que du haut de leurs récompenses et succès, des auteurs franco-africains se paient le luxe de cracher dans la soupe et de vouer aux gémonies le pays qui les honore …

Retour, avec une intéressante tribune du site Mondes francophones, sur les « dessous d’une définition à géométrie variable » susceptible de mener à terme à une véritable « dénationalisation » du français que certains appellent déjà de leurs voeux.

Et notamment, au-delà de l’indifférence dédaigneuse ou de l’appropriation chauvine, sur la perpétuation d’une lecture en termes de centre/périphérie dans laquelle une certaine critique universitaire tend à enfermer, y compris avec les meilleurs intentions du monde, le concept et les auteurs qu’il recoupe dans une problématique exclusivement coloniale ou post-coloniale.

Produisant à son tour, sur fond d’affrontement des mémoires et par une sorte de « survalorisation paradoxale » des victimes, ses propres exclus comme par exemple une littérature québécoise en quelque sorte trop blanche ou pas assez colonisée et esclavagisée, sauvée par son seul accent nécessairement « savoureux » …

Les Français et la francophonie: Perspective postcoloniale sur la représentation des littératures francophones en France
Tristan Leperlier
Mondes francophones
15/02/2010

La manière dont les Français perçoivent la francophonie en général, et les littératures francophones en particulier, est symptomatique d’une conscience postcoloniale : le modèle centre/périphérie issu de la colonisation continue à y jouer à plein, tant chez ses détracteurs (de quelque bord politique qu’ils soient), que chez la plupart de ses promoteurs. La « littérature française », racialisée en littérature blanche européenne, est ainsi communément considérée comme essentiellement distincte du groupe imprécis « littérature francophone » ; la très faible publicité de celles-ci en France montre que cette distinction n’est pas exempte de jugements de valeur. Les « études francophones » ou les « études postcoloniales » contribuent à maintenir cet état de fait en tendant à constituer, en lieu et place d’une problématique comparatiste, par définition partielle et ponctuelle, un corpus de textes aux contours relativement précis, et des départements spécifiques dans les universités, réduisant bien souvent les œuvres à quelques clichés dont le grand public ne peut plus se déprendre. On ne peut qu’appeler à un décentrement des représentations des Français, auquel peut largement contribuer l’école par la définition d’un nouveau canon littéraire, et l’université par la création de départements de littérature francophone qui intègre la littérature française, et qui réserve au comparatisme francophone la place limitée qui lui convient.

On sait l’importance qu’a pris en quelques années le « fait colonial » en France, en particulier autour de la guerre d’Algérie, et de manière vive avec le débat autour de la loi sur le « rôle positif » de la France dans ses anciennes colonies : « retour du refoulé colonial », « crise de conscience postcoloniale » a-t-on pu dire. De fait, la publicité sérieuse des études postcoloniales en France est contemporaine de cette crise. Dans le domaine historico-politique, celles-ci cherchent à mettre en évidence les traces plus ou moins profondes laissées par l’époque coloniale dans une société donnée, et de quelle manière elle est réinvestie dans l’imaginaire collectif. Étudier la représentation que les Français ont de la « francophonie » (dans son acception la plus vague, nullement institutionnelle, puisque celle-ci est quasi inconnue) revient à s’inscrire en très grande partie dans ces interrogations : de fait, peut-être 80 % des pays dits francophones (l’acception la plus vague est là encore de rigueur) sont des pays anciennement colonisés par la France ou la Belgique. Il s’agit plus précisément d’étudier dans quelle mesure le modèle centre/périphérie, dominant à l’époque coloniale dans l’esprit des Français, constitue encore aujourd’hui une représentation très largement partagée, même dans une discipline aussi neuve et utile que les postcolonial studies, les études postcoloniales. Face au problème de méthode posé par la question de la « représentation », nous nous concentrerons sur le domaine littéraire, d’autant plus probant en France que l’on sait l’importance qu’elle y joue depuis la IIIe République dans la formation d’une culture commune, d’une Nation distincte.

« Francophone » : les dessous d’une définition

Rien n’est moins aisé à définir que le terme de « francophone ». Il ne s’agit pas ici de rentrer dans les débats plus ou moins féconds alimentant les écrits spécialisés en terme qualitatif ou quantitatif, invoquant tour à tour la linguistique, l’histoire, la politique (1) ; mais bien plutôt de constater l’écart qui s’est établi entre le dictionnaire et la langue parlée. Le premier nous renverra certes à l’étymologie, « qui parle français », ou encore à la définition qui est de mise à l’OIF : qui est capable de s’exprimer en français dans une situation de communication commune ; la seconde nous avouera qu’un francophone est « quelqu’un qui parle français, mais qui n’est pas français ». Selon cette définition beaucoup plus profondément admise que sincèrement explicitée, Proust n’est pas un écrivain francophone. À l’inverse de Senghor. Voici une des raisons de la parution dans Le Monde du « Manifeste des quarante-quatre pour une littérature-monde en français » en 2007 (2). Ces écrivains récusent, dans le nom même qu’ils ont donné à leur « Manifeste », le terme de « francophone », trop idéologisé pourrait-on dire ; qui véhicule, quoi qu’il en soit, un jugement, une évaluation a priori. On ne peut que constater en effet dans son emploi en France la persistance du schéma issu de la colonisation : centre/périphérie, France/Empire. Et ce alors même que, selon le « Manifeste », une « révolution copernicienne » a eu lieu dans les prix littéraires, puisque ceux-ci récompensent de plus en plus des écrivains francophones non français. Ne nous voilons pas la face, et le « Manifeste » en fait état à sa manière, qu’on a pu à juste titre critiquer : la persistance dans un terme d’une représentation historiquement datée va bien souvent de pair avec la persistance des jugements de valeur liés à celle-ci ; qu’on laisse plus ou moins nettement entendre que « la littérature francophone, c’est de la sous-littérature », ou qu’à l’inverse l’on se flatte de lire des écrivains qui contentent notre goût de « world culture ».

Un centre historiquement daté

La perpétuation de ce schéma mental peut être comprise à la lumière de l’histoire. À l’inverse des autres grands ensembles linguistiques d’origine coloniale (anglophonie, hispanophonie, lusophonie), le centre de gravité de la Francophonie ne s’est pas déplacé vers l’Amérique (ou un autre outre-mer). Les États-Unis ont pris le relais du Royaume-Uni sur les plans démographique, économique, politique, et culturel ; dans une moindre mesure, mais qui tend à s’accentuer, il en va de même pour l’Amérique latine face au Portugal et à l’Espagne. Or, le « grand dérangement » (3) de 1755, la perte du Canada en 1763, puis la vente de la Louisiane en 1803 ont mis un terme à la colonisation de l’Amérique par des francophones. La fuite des Européens d’Algérie après 1962 a signé définitivement l’échec d’une colonisation de peuplement que la démographie française de la fin du XIX siècle avait déjà eu bien du mal à soutenir. Aussi le centre de gravité démographique (plus de 40 % des francophones de langue maternelle), économique, politique, et culturel de la Francophonie est-il resté en France. Pour les Français, cela signifie, près de 50 ans après la fin officielle de la période coloniale, l’absence de nécessité de se remettre en question, puisque la France reste bien le centre, du monde francophone s’entend. À l’inverse de l’exemple français, les autres anciennes métropoles coloniales se sont vues subitement reléguées à la périphérie, par un nouveau centre culturellement dominant, attirant les regards. Quel Espagnol ne lit pas Garcia Marquez ? Quel Anglais ne lit pas Steinbeck ? Certes Salman Rushdie se plaint de ce que son œuvre soit toujours reléguée à l’épithète de « littératures du Commonwealth », n’hésitant pas à parler de « ghetto » (4) : les littératures anglophones sont toujours gouvernées par un modèle centre/périphérie, même si le déplacement du centre vers les États-Unis s’est accompagné d’un changement de nature de cette représentation. Nous y reviendrons.

Les trois cercles de la littérature francophone

On peut soutenir que la perception de la littérature francophone par les Français distingue trois cercles concentriques, axiologiquement hiérarchisés, qui ne recouvrent que partiellement des données d’ordre historique, linguistique, ou raciale, quoique l’on constate une troublante similitude avec cette dernière. Le centre de la littérature francophone est, on s’en doutera, la « littérature française », c’est-à-dire Molière, Rousseau, Hugo, Maeterlinck, Saint-John Perse, Beckett, Camus, Kundera. La « littérature française » s’approprie sans scrupule toutes les littératures européennes francophones : mentionne-t-on dans les anthologies de littérature française que Beckett est irlandais que cela est bien vite oublié. Réflexe assimilateur explicable par le lien pluriséculaire de la langue française à la France (ne serait-ce que dans la construction de l’État-Nation en France), et par la réalité éditoriale qui fait de Paris le centre européen quasi unique de l’édition francophone. S’étonnera-t-on de ce qu’en revanche nulle place ne fût laissée dans ce Panthéon littéraire, ce canon national, à des Césaire, Édouard Glissant ou autres Maryse Condé, plus Français que d’autres pourtant ? Car nul ne soutiendra qu’aborder la « négritude » dans ses grandes lignes, et lire des extraits du Discours sur le colonialisme en cours d’histoire revient à faire de la littérature. On observe ainsi une curieuse racialisation de la littérature nationale : assimilation de tous les Européens blancs, qui perdent toute altérité ; rejet des Français d’outre-mer qualifiés de « francophones », parfois même des écrivains « beurs », relégués au statut d’écrivains « postcoloniaux ».

Les écrivains français d’outre-mer ne font ainsi partie que du deuxième cercle d’intérêt des Français pour la littérature francophone, et ce grâce aux efforts des Nord-américains pour développer depuis trente ans les postcolonial studies. La conscience raciale aux États-Unis depuis les années 1950 est certainement à l’origine de l’attention accordée aux littératures dites « postcoloniales » : les questions du racisme et de l’esclavage se retrouvant transposées dans les combats de l’indépendance contre le colonisateur, très largement thématisés dans les textes des années 50-60, ou encore dans la question de la langue (langue maternelle du dominé/ langue d’écriture qui est celle du maître). Aussi peut-il coexister dans le monde littéraire anglophone un modèle centre/périphérie (« littératures du Commonwealth »), et une survalorisation paradoxale. En contexte francophone, en France, l’intérêt nouveau pour les littératures du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne est sensible, ne serait-ce que dans les prix littéraires attribués. Les critiques laissent toutefois souvent songeur : a-t-on jamais lu un article sur Céline ou Rabelais rabâcher à satiété le caractère « savoureux », mieux, « jubilatoire » de leur langue, comme doivent le subir celles d’un Alain Mabanckou ou d’un Ahmadou Kourouma pour ses « malinkismes » ? Ou encore de s’extasier sur la maîtrise même de la langue française, comme s’en irrite Abdourahman Waberi en parodiant Bernard Pivot (5) ? Quant aux lecteurs, serait-il exagéré de parler à leur propos, bien souvent, d’une perpétuation d’un goût pour l’exotisme ?

Le troisième cercle est le châtiment réservé à la lie de la Francophonie. Une étudiante de UCLA qui voulait travailler sur un auteur québécois s’est vue par exemple rétorquer : « Mais, un écrivain québécois, ce n’est pas un écrivain francophone ! ». Au-delà de l’anecdote plaisante, on constate bien souvent que la survalorisation en contexte états-unien du terme francophone dans son acception « qui écrit en français, mais qui n’est pas français, et qui a souffert ou souffre d’une manière ou d’une autre de la colonisation ou de l’esclavage » a conduit bien souvent à l’éviction de ceux qui commettent le péché de n’être ni Français, ni noir, ou au moins ancien « indigène ». En France, le Québec, les Québécois de manière générale, souffrent de la condescendance la plus éhontée. Pire que des Belges, on ne retient d’eux que leur accent (qu’heureusement certains trouvent « savoureux ») et leurs chemises à carreaux quand ils coupent du bois près des caribous. La crise identitaire des Français, sur fond d’appel à la crise du modèle économique et social, a certes conduit certains à voir dans le Québec les États-Unis de la France. Mais, outre le fait que l’on constate que le Québec ne peut être pris en considération qu’en perdant toute altérité (« les Français d’Amérique »), il ne s’agit que d’un engouement relatif, et qui n’a pas gagné la littérature. Quant aux Québécois eux-mêmes, blessés d’être relégués à la périphérie, leur Université s’est prise à distinguer entre littérature française, québécoise, et francophone. Là-bas aussi, le francophone c’est l’autre.

Entre dédain et rejet

Si l’on analyse plus largement les réactions habituelles des Français face à l’idée de francophonie, on constate que malgré leurs apparentes différences et oppositions, elles se rejoignent toutes dans la même reprise plus ou moins consciente du modèle centre/périphérie. On peut en établir un tableau à quatre termes, selon qu’elle est négativement ou positivement perçue ; et selon le degré d’intérêt qui lui est porté.

Rares sont ceux qui revendiquent cyniquement la francophonie comme le moyen de continuer « l’œuvre », l’exploitation coloniale d’antan. La réaction la plus largement répandue est celle de l’indifférence amusée ou dédaigneuse (qui se traduit donc par l’ironie) : les Français ont appris la leçon du général de Gaulle pour qui se détourner du passé colonial était la voie d’entrée dans la modernité de la construction européenne. Avec la conversation, ce dédain commun évolue de deux manières diamétralement opposées suivant les interlocuteurs. Cette opposition recoupe en grande partie celle, sensible dans l’affrontement des mémoires sur la colonisation, entre partisans et détracteurs de la reconnaissance du « rôle positif de la présence française outre-mer ».

Comme on l’a vu à propos de la représentation du Québec, un écrivain francophone non français peut être revendiqué quand il peut servir le chauvinisme français. On retrouve alors ce réflexe de la représentation de « La plus grande France », assimilatrice, « hétérophobe » (6), qui fait revendiquer à des Français que l’on parle, que l’on écrit en français en Tunisie pour servir les intérêts du centre, son propre chauvinisme. Le terme de « francophone » est donc à géométrie variable : il permet l’assimilation aussi bien que le rejet. Sois assimilé, ou tais-toi.

À l’opposé de cette représentation, le dédain commun peut se résoudre en rejet violent de la francophonie, précisément en réaction à ces réflexes fleurant trop son Exposition Coloniale. Analysons l’argument principal : « continuer à promouvoir le français dans les anciens pays colonisés, c’est légitimer le fait qu’il leur a été imposé par la force, au sacrifice des cultures et langues locales. Un véritable co-développement, un autre monde n’est possible que par l’abandon de nos anciens réflexes de coloniaux », pourrait-on résumer. Cette réaction a priori saine, consciente des ravages de l’acculturation et de la réalité du néo-colonialisme, entend ainsi rompre avec le passé colonial. Or, ce faisant, les tenants de cette position s’y embourbent. Car c’est croire que le français a aujourd’hui dans le monde le même statut qu’il y a 100, ou 50 ans. C’est croire que le français est aujourd’hui la langue de la seule France, quand c’est hors de France que l’on parle le plus français dans le monde. Sur 250 millions de locuteurs, la majeure partie vivra très bientôt en Afrique. Et Achille Mbembe de déclarer « Le français a fini par devenir une langue africaine à part entière » (7). Demandez à un Ivoirien pourquoi il parle français, il vous répondra, interloqué, que c’est sa langue. A l’instar de Tahar Ben Jelloun, irrité d’avoir à « passer [sa] vie à [s]‘expliquer, [à se] justifier pourquoi [il écrit] en français. » (8) Est-ce si inconcevable aujourd’hui ? C’est, paradoxalement, contester qu’un ancien colonisé puisse, voire ait le droit de parler français. Et faire le jeu de ceux qui diraient « Le français aux Français ! »… Contre toute attente, et malgré qu’ils en aient, ces nobles détracteurs gardent inscrits dans leurs discours le schéma centre/périphérie du temps qu’ils rejettent, incapables qu’ils sont de penser le français à l’international autrement que selon l’opposition entre colons dispensateurs illégitimes d’une langue et d’une culture, et colonisés. Se voulant post-coloniaux, ils promeuvent en réalité une représentation de la francophonie typiquement postcoloniale (9).

De bonnes volontés vouées à la reproduction de ces mêmes représentations

Une ‘avant-garde’ intellectuelle cependant, faisant preuve par là d’un intérêt sincère pour les littératures francophones non françaises, a pris à cœur de développer à l’Université française les études dites francophones. Qui ne s’en réjouirait ? Mais, dans ces cas encore trop rares, elle les réunit toutes ensemble dans un même département, « département de littérature francophone », distinguée ainsi de la littérature française. L’une des anthologies actuelles de référence pour les littératures francophones, l’Anthologie de Littérature francophone chez Nathan (10), n’échappe pas, quand bien même elle fait des efforts en la matière, à cette représentation centre/périphérie profondément ancrée. Ainsi, « littérature francophone » y a bien son sens étymologique. La première partie est consacrée aux littératures européennes, et en particulier françaises du XVI au XIXe siècle, considérant tout naturellement Hugo comme un écrivain francophone. Les écrivains non français (Belges…) sont cités également, quoique, remarquons-le d’emblée, à la suite des écrivains français. Mais la deuxième partie, consacrée au XXe siècle distingue deux sous parties : littérature française, puis littérature ‘extra-française’, et où en outre la distinction entre Africain, Antillais ou Wallon disparaît sous l’ordre alphabétique. Selon cette anthologie, la littérature française est donc bien une littérature francophone, mais essentiellement distincte de toutes les autres, auxquelles est conférée subrepticement une unité. Le modèle centre/périphérie continue à jouer à plein, et si la racialisation de la littérature française est moins franche que dans la perception commune, puisque les Européens non français ne sont pas annexés à elle, on persiste en revanche à l’amputer des littératures françaises d’outre-mer.

À l’Université comme dans cette anthologie, on pourra bien sûr invoquer l’argument pédagogique : il s’agit de mettre en valeur des littératures quasi inconnues du public français. On pourrait également parler de la constitution, avec les « départements d’étude francophone », « d’espace d’intéressements » qui amènent les directeurs de ceux-ci à justifier leur existence parce qu’ils en ont la charge. Quoi qu’il en soit, la représentation différentielle qu’ils transmettent ne fera que retarder la prise au sérieux de ces littératures, tant ces représentations sont aujourd’hui liées à des jugements de valeur, ou du moins à des clichés plus ou moins conscients, souvent regrettables. Cette persistance de départements séparés pour les littératures francophones non françaises peut être vue comme une première étape ; mais on ne peut se contenter désormais d’une situation qui n’accorde pas d’unité de département à la littérature francophone en son entier, accordant une juste représentation bien sûr aux séminaires de littérature française. Et qui ne réduise pas les littératures francophones non françaises à des études comparées entre elles…

De la problématique au corpus

En effet, l’un des écueils les plus graves que l’on constate actuellement dans les « études francophones » est de vouloir à tout prix comparer ces littératures entre elles, peut-être sur le modèle des postcolonial studies. Le contexte littéraire autant que politique des années 70-80 a naturellement conduit les chercheurs anglo-américains à étudier un grand nombre de textes selon une problématique postcoloniale, la critique littéraire des études postcoloniales se développant alors dans deux directions différentes. Le corpus le plus pertinent se trouvait être d’une part les textes dits « exotiques » écrits par des écrivains ‘dominants’ (11), et d’autre part les textes écrits en contexte colonial par des écrivains ‘dominés’. L’étude de ces auteurs consistait à mettre en évidence ce qui différenciaient leur écriture du modèle dominant, eux qui peuvent utiliser de manière subversive la langue du maître : « Une langue appartient à celui qui la viole, pas à celui qui la caresse » écrit Kateb Yacine. Développées à un moment où le corpus correspondant était constitué essentiellement de textes écrits pendant la période coloniale, ou par des écrivains l’ayant connue, la problématique des postcolonial studies avait toute sa pertinence, et était justifiée à étudier de manière conjointe des thématiques très politisées de l’époque et des esthétiques ou un usage « de combat » de la langue.

En trente années d’études postcoloniales, on a par malheur assisté à un glissement d’une méthode qui cherche désormais sa pertinence : en effet, d’une problématique postcoloniale on est passé à un « corpus postcolonial », progressivement autonomisé par rapport à la problématique originelle, étudié pour lui-même, et désormais possiblement en dehors de cette seule problématique (12). La comparaison de ces textes peut ainsi donner lieu à des développements esthétiques, sans que cela soit profondément justifié (quelle justification, par exemple, à comparer particulièrement entre eux des textes romanesques maghrébins, antillais et québécois francophones ?). Moins parce que l’on suppose de manière sous-jacente que les conditions historiques d’apparition de ces littératures (par ailleurs très dissemblables) ont conduit nécessairement, des années plus tard, à des esthétiques comparables (postulat en lui-même contestable) ; mais parce qu’ainsi autonomisé le corpus permet, plus que justifie, des comparaisons de toutes sortes. Et assure la raison d’être des départements mis en place pour ces études. Que les textes écrits aujourd’hui, 50 ans après la fin de la colonisation, puissent être encore étudiés de manière pertinente selon la problématique postcoloniale, cela n’est pas même questionné : les littératures des pays ex-colonisés sont-elles condamnées à rester ‘postcoloniales’ ?

Les « études francophones », de tendances souvent postcoloniales, suivent cette même tendance. Étudier les textes francophones de manière comparatiste peut, comme toute comparaison, être justifié. En faire une règle de l’étude des littératures francophones, et surtout de celles qui ne sont pas françaises, ne saurait en aucun cas l’être. Cette autonomisation du corpus par rapport à ce qui n’était qu’une problématique comparatiste conduit à des absurdités méthodologiques, au premier rang desquelles la volonté affichée de vouloir intégrer aux études comparatives postcoloniales francophones la littérature québécoise, alors que le Québec est de colonisation plus ancienne, sans guerre de décolonisation, peuplée de blancs, francophones de langue maternelle. Certes un complexe d’infériorité par rapport à l’ancienne métropole a longtemps existé au Québec ; mais voilà plusieurs décennies que la littérature québécoise s’est entièrement autonomisée par rapport à celle de la France, ne serait-ce que d’un point de vue éditorial. Cependant afin de maintenir la littérature québécoise dans la littérature ‘francophone’, c’est-à-dire de maintenir la cohérence de ce corpus, et donc en dernière analyse la distinction rassurante entre celui-ci et le corpus français, on fait appel à des lieux communs de la critique postcoloniale tels que la confrontation à la langue du maître, en ce cas l’anglais. Cet examen a un indéniable intérêt ; mais rappellera-t-on que, dans la problématique postcoloniale, l’idée de langue du maître n’est vraiment pertinente que dans la mesure où il s’agit précisément de la langue employée pour écrire ?… Si la littérature québécoise peut appartenir au « corpus postcolonial », pourquoi ne pas y faire entrer la littérature française, aux prises elle aussi depuis de nombreuses années avec la question de l’identité linguistique, à l’ère de la mondialisation ? Ou la littérature viennoise du tournant du siècle, dominée par le modèle français ?… Certes la littérature québécoise fait partie de la littérature francophone ; mais fait-elle nécessairement partie d’un « corpus francophone » recyclant sans cesse de vieilles problématiques, et surtout l’y enfermant ? Toutes ces remarques pourraient être appliquées également aux littératures belges et suisses, classées dans les départements de littérature francophone, ce que l’on tente de justifier par cette même problématique de la langue (en contexte plurilingue)…

Ce sont ces essais plus ou moins féconds qui sont à l’origine du discrédit porté à toute tentative de penser à nouveaux frais le terme de « francophone ». Patrick Chamoiseau, insupporté par l’idée que son œuvre doive en priorité et à tout prix être rapportée à celle de n’importe quel autre écrivain francophone, quel qu’il soit, déclare : « bien que j’écrive en français, je me sens plus proche d’un Saint-Lucien anglophone ou d’un Cubain hispanophone. Les affinités littéraires sont avant tout celle de l’imagination et de l’espace qu’on partage ». Voilà la raison de son refus du qualificatif « francophone », alourdi qu’il est du sens que lui donnent ces études, alors qu’il ne devrait renvoyer ici qu’au fait d’écrire en français (en effet, remarquons que P. Chamoiseau utilise le terme « anglophone » et « hispanophone », bien moins connotés, mais pas « francophone »). Du classement par la seule langue, incontestable sur le terrain de la littérature, on est passé à une problématique francophone, justifiable dans certaines limites, pour aboutir à un corpus francophone, autonome, et nécessairement réducteur.

La problématique postcoloniale décrit de quelle manière des littératures s’inscrivent et jouent avec le cadre centre/périphérie ; mais la théorie postcoloniale qui essentialise ces textes en corpus postcolonial les perpétue dans une position périphérique de manière durable dans l’inconscient collectif. D’une part en les distinguant systématiquement de la littérature française ; d’autre part en prenant le risque que ces littératures ne soient perçues que sous un angle restrictif (politique, linguistique…), les privant d’un nombre d’études esthétiques (13) centrées sur une œuvre en particulier (ou monographies…) équivalent à celui des études consacrées aux littératures du centre. Un corpus n’est légitime que dans le cadre provisoire d’une problématique ; l’essentialiser est prendre le risque de réduire les œuvres qui les constituent. Les « études francophones » pécheront par le même travers tant que les départements de littérature ne présenteront pas de manière systématique aux côtés de séminaires centrés sur Hugo leur équivalent sur Edouard Glissant ou Gaston Miron, rétablissant les études comparatistes à la place secondaire et ponctuelle qui leur convient.

Un décentrement à l’école

On ne peut ainsi que constater la permanence en France d’une représentation de la littérature francophone dominée par le modèle colonial centre/périphérie. C’est en définitive à un décentrement que nous appelons, une salutaire sortie de cette période postcoloniale qui ne nous fait nullement honneur : quelle gloire à être au centre d’un vide ? Comme le dit Achille Mbembe, « la France a toujours pensé le français en relation avec une géographie imaginaire qui faisait de la France le centre du monde » : il faut enfin « dénationaliser le français » (14). Puisqu’il ne s’est pas fait de lui-même, c’est aux pouvoirs publics d’introduire ce décentrement à l’école (car c’est par là seulement que pourra s’engager une logique éditoriale, à terme économiquement viable, et donc soutenue par des intérêts privés, à plus large publicité). On peut comprendre la nécessité, dans le cadre d’un État-Nation comme la France, de la construction d’une culture nationale commune, à laquelle la littérature a contribué depuis de longues décennies. Que cette culture commune construite de toutes pièces soit inculquée dans les petites classes par la « littérature française », voilà qui peut se justifier ; pour autant que cette culture commune accorde une juste place aux littératures des départements d’outre-mer… Il n’est toutefois plus temps au lycée, et bien moins encore en classes préparatoires et à l’université, de constituer une conscience nationale, mais bien d’étudier notre littérature dans son ensemble (15), la littérature francophone : faut-il rappeler cette banalité, que la littérature est avant tout un fait de langue, et qu’il vaut mieux, à qualité égale, lire un poème écrit dans sa propre langue, plutôt qu’une traduction ? (16)

Les arguments que l’on oppose à l’enseignement en France des littératures francophones dans leur ensemble peinent à justifier un état de fait qui correspond au désir profond de conserver la distinction rassurante centre/périphérie. La ‘culture’ de l’auteur peut-elle être un trait discriminant, surtout au XXe et XXIe siècle que les migrations internationales ont rendu ce concept moins pertinent ? Saint-John Perse, Camus, ou même Barrès n’ont pas la même ‘culture’ qu’un Parisien : la ‘culture’ de l’auteur est un trait contextuel fondamental à prendre en considération dans l’étude, mais au même titre que la perspective historique. La langue française serait-elle devenue au XX et XXIe siècles cette bien triste marâtre incapable de donner naissance à des écrivains aussi dignes d’être lus en France que ceux, anglophones, hispanophones, que l’on se plaît sans cesse, et à juste titre, à citer ? N’a-t-on pas à avoir honte que Sony Labou Tansi, Mohammed Dib, ou Réjean Ducharme ne soient pas des classiques en France, comme ils le sont ailleurs ? Par la même occasion se constituera une ‘culture’ en partie commune entre nombre de peuples dits francophones dans le monde, de manière plus forte encore qu’entre Européens (lecture de Joyce, Kafka, Primo Levi…).

La reconnaissance par la nouvelle génération de l’égalité possible entre des écrivains francophones français et non français, ou encore l’utilisation du terme de francophone (17) dans son sens étymologique, serait un signe important de ‘dépassement de l’histoire’, de sortie de l’ère postcoloniale, si cela se peut. Il ne s’agit pas de nier nombre d’aspects que l’on peut qualifier de postcoloniaux de nos sociétés ; mais de ne pas contribuer à en perpétuer les représentations malheureuses : analyser de manière postcoloniale si cela se révèle pertinent, en évitant d’être soi-même ‘postcolonial’. Par le sentiment d’appartenance à une constellation de centres, reconnus à égalité proportionnelle dans le champ littéraire, à égalité stricte sur le plan humain, nous entrons quoi qu’il en soit dans une époque « post-postcoloniale » réconciliée, avec le passé comme avec le présent, débarrassée de relents racistes et de ses taies condescendantes, ouvrant sur les autres et sur nous-mêmes. Et donnons au français une chance d’exister encore.

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(1) Par exemple : quelle maîtrise du français faut-il atteindre pour être considéré comme francophone ? L’Algérie, deuxième pays francophone au monde en termes de locuteurs, est-elle un pays francophone alors qu’elle refuse officiellement d’intégrer l’Organisation Internationale de la Francophonie ?…
(2) Le Monde, 16 mars 2007
(3) Expulsion des Acadiens qui refusaient de prêter serment à la Couronne d’Angleterre.
(4) Patries Imaginaires, Paris, C. Bourgois, 10/18, 1993, p.79
(5) « Plus d’un écrivain dit francophone est déjà parti, au moins une fois, rencontrer la presse française comme d’autres vont à l’abattoir, redoutant la question qui coupe net tout élan : « Pourquoi écrivez-vous en français ? » Et notre écrivain de ressasser : « Quel stress ! Je vais encore bafouiller des banalités sur mes origines, sur ma couleur, l’histoire des miens, l’état du monde, les griefs contre la colonisation ou sur mes rapports avec la langue… » Résultat des courses : une partie de ping-pong stérile, avec la formule de Bernard Pivot en clou final : «Formidable, vous vous exprimez fort bien dans notre belle langue. Ah si tous les Français… !» […] Il est des compliments plus lourds, à l’estomac, que sacs de sable mouillé, se remémore notre écrivain francophoniquement essoufflé. » Abdourahman Wabéri, in Pour une littérature-monde, sous la direction de Michel Le Bris et Jean Rouaud Paris, Gallimard, 2007
(6) Pierre-André Taguieff, La Force du Préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles. La Découverte, Paris, 1987.
(7) A. Mbembe, « La République désœuvrée. La France à l’ère postcoloniale », Le Débat, 137, novembre-décembre 2005, p.165
(8) La Quinzaine Littéraire, 1985.
(9) « Post-colonial désigne donc le fait d’être postérieur à la période coloniale, tandis que « postcolonial » se réfère à des pratiques de lecture et d’écriture intéressées par les phénomènes de domination, et plus précisément par les stratégies de mises en évidence, d’analyse et d’esquive du fonctionnement binaire des idéologies impérialistes. » Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Quadrige/PUF, 1999, p.11.
(10) Anthologie de littérature francophone, sous la direction de Jean-Louis Joubert, Nathan, Paris, 1992
(11) Par exemple les écrits de romantiques découvrant la Méditerranée. Le texte fondateur de cette pensée critique est sans conteste L’Orientalisme d’Edward Saïd.
(12) Certains critiques, tout en reconnaissant le danger méthodologique, ne s’en détournent toutefois pas. Témoin cet extrait de la fin de l’essai par ailleurs central de Jean-Paul Moura, qui n’a cessé de convoquer le « corpus » francophone ou postcolonial : « Il est délicat de définir les éléments communs de cet ensemble d’œuvres sinon, sur le plan très général, par la polyphonie née de la multitude des registres culturels convoqués […] ». Jean-Marc Moura : Littératures francophones et théorie postcoloniale, PUF, Paris, 1999, p.155.
(13) Si la littérarité d’un texte ne peut se comprendre en dehors de son contexte ou de son ancrage énonciatif (et à ce titre, la dimension « coloniale » est tout aussi autant à prendre en ligne de compte que le contexte absolutiste pour une tragédie classique), on ne peut non plus le réduire à des problématiques générales, et généralement politisées ou linguistiques, qui sont chaque fois comme une nouvelle manière de prouver la validité de la problématique postcoloniale appliquée.
(14) « Dénationaliser la langue française », http ://multitudes.samizdat.net/article.php3 ?id_article=2330, février 2006
(15) Par exemple par région, afin de simplifier les contextualisations culturelles.
(16) Ce qui signifie que, dans l’ordre du canon (et non des choix et goûts individuels qui s’étendent, fort heureusement, bien au-delà), Joyce sera toujours à privilégier par rapport à Jean Amrouche, pourtant relativement important dans la littérature francophone (mais la place de ce dernier pourrait être revalorisée en contexte national algérien, par exemple). Mais dans un contexte où les littératures francophones non françaises sont comparativement moins lues, moins présentes dans les librairies que les autres (encore une fois, à qualité égale), et ce alors que la proximité linguistique devrait nous inviter logiquement au contraire, nous nous voyons contraints ici d’insister sur ce point. Il faut reconnaître, à l’inverse, que le système scolaire français accorde trop peu de place au « canon littéraire international ».
(17) Nous n’entendons pas en effet renoncer à ce terme pour celui, trop sec, « d’expression française », applicable au seul champ littéraire, et qui empêche de penser d’autres formes de relations avec les autres pays et nations dits francophones : dans le champ culturel, éducatif, mais aussi économique, voire politique : pourrait-on jamais parler par exemple d’un ERASMUS d’expression française ?…

Auteur: Tristan Leperlier
Tristan Leperlier est élève de l’Ecole Normale Supérieure de Paris, étudiant en littérature à la Sorbonne-Paris IV où il rédige un mémoire sur Mohammed Dib et Salim Bachi (sous la direction de Beida Chikhi), et à l’IEP de Paris (Sciences Po) où il commence un doctorat en Théorie du politique sur la question des relations entre langue et nation, dans le cadre francophone. Président de l’association « francophonie-ens » (francophonie-ens.fr), il organise la « Semaine de la francophonie à l’Ecole Normale Supérieure » (du 15 au 21 mars 2010), grâce à laquelle il entend contribuer à un décentrement des représentations des étudiants parisiens sur la francophonie, et par là-même à une véritable prise en considération de celle-ci.

Voir aussi:

Multitudes Web

Dénationaliser la langue française
Achille Mbembe
22 février 2006

Le Salon du Livre de Paris aura lieu cette année du 17 au 22 mars. Il est consacré au thème de la Francophonie. À cette occasion, Didier Jacob du Nouvel Observateur a recueilli les propos d’Achille Mbembe. Notre collaborateur a jugé utile de partager cette réflexion sur le statut du français dans le monde avec nos lecteurs. Une chronique pas comme les autres sur la forme, mais dont on appréciera sans doute le fond et la pertinence

Les écrivains francophones sont-ils, à votre avis, de plus en plus isolés, voire pénalisés, dans un monde où domine l’anglais ?

Le développement d’une langue étant fonction de la puissance politique, militaire et économique des peuples qui la parlent, les écrivains francophones et les penseurs de langue française dont les œuvres ne sont pas traduites en anglais sont, de fait, de plus en plus isolés sur la scène mondiale. Aujourd’hui, la langue des affaires multinationales, des transports, des états-majors, de la finance, de la publicité, des organisations internationales est l’anglo-américain. L’anglo-américain est également la langue des images, du cinéma, des grands médias électroniques, de la world music. Elle est le véhicule privilégié de la seule culture populaire dont le rayonnement aujourd’hui est véritablement global. C’est aussi la langue des grands sports de masse, à l’exemple du basket-ball, voire, plus près de nous, du football, du cricket ou du rugby. Mais par anglo-américain, il faut bien comprendre tous les dialectes de transaction qui, sous l’appellation générique de l’anglais, participent à la création d’un immense monde créole et cosmopolite de Mumbai en Inde à Kingston en Jamaïque, du Bronx (New York) à Lagos au Nigeria, de Karachi (Pakistan) à Toronto (Canada), de Sydney en Australie à Johannesburg (Afrique du Sud) et Nairobi (Kenya).

La francophonie, de votre point de vue, se porte-t-elle bien ? Son avenir est-il menacé ?

Pour bien appréhender les difficultés auxquelles fait face la langue française dans le monde aujourd’hui, il faut se démarquer des problématiques bureaucratico-institutionnelles. Le projet officiel francophone est une affaire de chefs d’État – et donc de politique politicienne – qui, par définition, n’intéresse personne de sérieux. Les institutions de la Francophonie sont, quant à elles, au service de petits réseaux très fermés de clients qui vivent d’une rente juteuse – la rente linguistique. La véritable interrogation est de savoir comment faire de la présence du français au monde un projet véritablement intellectuel – philosophique, artistique et esthétique. Pour renaître au monde qui se construit sous nos yeux, et qui est très différent du monde ancien, chaque grande langue est appelée à se dénationaliser ou, si vous voulez, à se vernaculariser. Or, de ce point de vue, le plus grand obstacle au développement de la langue française dans le monde aujourd’hui est ce qu’il faut bien appeler le narcissisme culturel français et son corollaire, le parisianisme. Je veux dire que la France a toujours pensé le français en relation avec une géographie imaginaire qui faisait de la France le centre du monde. Au cœur de cette géographie mythique, la langue française était supposée véhiculer, par nature et par essence, des valeurs universelles. Sa tache était de représenter la pensée qui, se mettant à distance d’elle-même, se réfléchit et se pense elle-même. Dans cet éclat lumineux devait se manifester une certaine démarche de l’esprit – celle qui, dans un mouvement ininterrompu, devait conduire au triomphe de la raison humaine. On le sait, ce rapport quasi-métaphysique à la langue s’explique par la double contradiction sur laquelle repose l’Etat-nation français. Il s’agit de la tension entre le cosmopolitisme et l’universalisme. Cette tension, je pense, est au fondement du narcissisme culturel français. Or, le triomphe de l’anglo-américain comme langue dominante du monde contemporain devrait entraîner la réalisation selon laquelle à trop nationaliser le français, on finit nécessairement par faire de cette langue un idiome local, sans grand intérêt pour le monde au large. Il est tout à fait significatif qu’à Paris, à la télévision, dans les grandes maisons d’édition et dans les grandes institutions culturelles, l’on continue de penser et d’agir comme si la France avait l’exclusive propriété d’une langue dont on sait par ailleurs qu’elle est aujourd’hui davantage parlée hors de France que dans l’Hexagone. L’on tarde donc à comprendre qu’elle est désormais une langue au pluriel qui, en se déployant hors de l’Hexagone, s’est enrichie, s’est infléchie et a pris du champ par rapport à ses origines. Je crois donc que si l’on veut aller loin et ouvrir un futur à la langue française, il faut définitivement sortir de l’illusion selon laquelle elle appartient à la France. Il faut, par exemple, ouvrir l’Académie française à des non Français. Il faut dénationaliser les instances qui accordent les grands prix littéraires aux meilleures œuvres du genre. Il faut inviter aux grandes émissions littéraires les Alain Mabanckou, Véronique Tadjo, Ken Bugul, Abdourahman Waberi, Samy Tchak, Efoui Kossi et ainsi de suite – les auteurs des banlieues, ceux et celles de la Réunion, de la Martinique, de la Guadeloupe. Il faut décloisonner non seulement les prix, mais aussi les genres artistiques francophones, favoriser les métissages et les collaborations entre créateurs français et francophones ; en matière cinématographique, donner la voix autant à un Basseck ba Kobhio qu’à une Eliane de la Tour au lieu de continuer de les opposer quand il s’agit des mécanismes de financement. Faisons donc comme les Anglais avec le Booker Prize par exemple ! Que les grands quotidiens et hebdomadaires et les grandes institutions culturelles accordent toute l’attention qu’il faut, non pas seulement à la pensée française, mais à la pensée de langue française.

Malheureusement, ce ne sont guère ces orientations qui semblent prévaloir pour l’instant. Fouettée par sa Bête (le racisme), la France semble plutôt s’engluer dans une période de glaciation culturelle. Comme on le sait, ce sont des périodes qui commencent, en général, par le déclin de la langue.

L’influence des auteurs écrivant habituellement en français serait-elle plus grande s’ils passaient à l’anglais (à supposer qu’ils parlent couramment cette langue) ? Et pensez-vous que les écrivains d’origine francophone pourraient être tentés de faire le choix d’une autre langue (je sais que vous écrivez aussi en anglais), espérant ainsi pour leur style, et leur univers, une diffusion plus large ? Chaque fois que le meilleur de la pensée de langue française est traduit en anglais ou dans d’autres langues, l’impact est immédiat. On l’a vu avec la philosophie et les humanités. Aux Etats-Unis par exemple, l’influence de Foucault, Derrida, Bourdieu, Deleuze et bien d’autres sur la pensée mondiale est immesurable. Je ne voudrais pas me citer moi-même en exemple. Mais l’impact de mon livre On the Postcolony dans le renouvellement du discours post-colonial dans les milieux anglo-saxons ne saurait être sous-estimé. Cela n’a été possible que parce que l’ouvrage a fait l’objet d’une traduction en anglais. Il y a donc quelque chose que permet la langue, et qui serait totalement perdu si nous nous mettions tous à l’anglo-américain. Mais j’insiste sur le travail interne de dé-balkanisation de la créativité de langue française, des arts et des humanités de langue française. La France porte, à ce sujet, une lourde responsabilité. Il faut qu’elle arrête de se regarder le nombril ; qu’elle s’ouvre à la diversité du monde, à sa propre diversité.

Vous-même, pensez-vous écrire toujours en français, ou bien envisagez-vous d’abandonner complètement le français dans l’avenir ?

Par la force des choses, je m’exprime en plusieurs langues – africaines et européennes. Aujourd’hui encore, mon instinct premier est d’écrire en français et de me faire traduire en anglo-américain. Mon sujet de réflexion privilégié est l’Afrique, ce signe obscur dans l’économie symbolique de notre monde. Pour arracher ce signe à la mort (surtout celle qu’une certaine violence linguistique lui fait subir) et le rendre à la vie, j’ai besoin de m’exprimer totalement, dans une langue ouverte et disposée elle-même à la réanimation. Pour moi, le français continue de jouer cette fonction. Car pour écrire l’Afrique, il est absolument nécessaire de pouvoir expérimenter avec la langue. Pas nécessairement à la manière à mes yeux bon banania, petit nègre, d’un Ahmadou Kourouma. Je veux dire qu’il faut procéder à une sorte de travail de démolition de la langue, comme s’y sont essayés les meilleurs de nos auteurs – Yambo Ouologuem, Sony Labou Tansi, et avant eux, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Senghor. J’ai moi-même tenté un tel geste dans mon dernier ouvrage, de la postcolonie, par le biais d’une écriture faite de raccourcis, de répétitions, d’inventions – une manière de raconter qui fait usage tant de souvenirs et de digressions que de phrases qui se veulent claires. Mon écriture de l’Afrique en langue française, je la veux tantôt ouverte, tantôt hermétique, faite de rythme, de mélodies et de sonorités, d’une certaine musique, à la manière d’un chant qu’il faudrait non pas l’ouie seulement, mais tous les sens pour capter, pour entendre véritablement. Pour moi, les rapports de l’écriture et de la langue se situent donc à cette interface. Il s’agit d’une écriture et d’un usage de la langue qui cherche à conduire le lecteur à la rencontre de ses propres sens. Mais ces rencontres, elles ne m’intéressent qu’en ce qu’elles sont fragmentaires, évanescentes, hachées, quelques fois ratées. Il s’agit de rencontres avec des zones surchargées de la mémoire et du présent africains – des zones que l’on doit faire parler de manière telles qu’on puisse se faire entendre au loin, au large.

Voir enfin:

EspacesTemps
Post-Francophonie?
Olivier Milhaud

Résumé

Cet article entend élaborer une lecture postcoloniale et critique de la Francophonie. Celle-ci est envisagée au long de l’article dans ses aspects institutionnels, linguistiques, géographiques et comme espace d’appartenance. Que l’Organisation Internationale de la Francophonie vienne d’un désir né hors de France et prétende dépasser le colonialisme n’exonère pas la France de pratiques néo-coloniales en son sein. Et l’allégeance à la langue française que proclame la Francophonie s’articule mal à la quête postcoloniale d’une décolonisation de la pensée. Enfin, la signification géographique de la Francophonie — l’espace d’une universalité culturelle atteinte par la célébration de la diversité linguistique — est peu convaincante dans l’homogénéisation d’espaces trop différents, qui en découle. La Francophonie ne parvient pas à transcender la dichotomie impériale entre la France et les autres. On peut dès lors s’interroger sur le sentiment d’appartenance qu’entend promouvoir la Francophonie.

Abstract

This article intends to construct a postcolonial reading of Francophonie. Considered through its institutional, linguistic and geographical dimensions, and as a sense of belonging, Francophonie is critically evaluated throughout the paper. Even if the International Organisation of Francophonie has non-metropolitan origins and claims to go beyond colonialism, France cannot be fully acquitted of negative neo-colonial ramifications. The difficult articulation between the allegiance to the French language and the postcolonial quest for ‘decolonising the mind’ is underlined. Finally, the geographical meaning of Francophonie – as a space of cultural universality through linguistic diversity – is not convincing in its attempts to homogenise spaces that are too different. Francophonie does not fully transcend the imperial dichotomy between France and the others. One can then question the sense of belonging promoted by Francophonie.

Du même auteur, un point de vue sur l’Atlas mondial de la francophonie.

Image1Every year, on March 20th1, Francophonie is celebrated throughout the world, even if no one is able to clearly define what this institution/space/community refers to. It perhaps seems strange to raise the Francophone issue in English. Yet, it seems to me that it is the easiest way to stand back from the inevitable French bias that pervades debates about Francophonie. Furthermore, writing in English is also a way to draw the attention of some French readers, who easily denounce Anglo-American colonialism but fail to acknowledge a potential French colonialism through Francophonie.

According to Léopold Sédar Senghor,

‘Francophonie is a complete Humanism, weaving its way around the world: a symbiosis of the ‘‘latent energies’’ of all the continents, of all the races, reawaken by their complementary warmth’ (1962: 844).

This quote reveals the ‘great ambiguity’ (Léger, 1987) of Francophonie: it is almost always presented as a positive universalism, a utopian vision of a world where the French language is shared and not imposed; but this universalism is rarely questioned. Francophonie refers to a space where people speak French since colonisation and to an organisation created during decolonisation whose aim is to promote the French language and a certain culture. Thus one can question its very post-colonial nature. Is it a simple conceit, a groundless claim of turning away from colonisation? Or is it actually a witty expression, an elaborate way towards a ‘complete Humanism’? Does that notion overlook any neo-colonialist practice? In a word, how does Francophonie go beyond colonialism?

To construct a postcolonial reading of Francophonie, one has to avoid at least four traps. First, reducing present Francophonie to a mere legacy of colonial past would reassert a colonial vision and ignore contemporary rapid evolutions (Parker, 2003). The aim is to avoid ‘that all that came before colonialism becomes its own prehistory and whatever comes after can only be lived as infinite aftermath’ (Ahmad, 1995: 6-7). Secondly, the lyricism and the optimistic rhetoric of Francophonie’s advocates have to be deconstructed so as not to overlook any neo-colonial dimension. Thirdly, the adjective ‘francophone’ has to be decolonised, since it is often used in France for everything that is written in French but that is not French, reinstating an imperial dichotomy between France and ‘the rest’. Fourthly, the huge diversity of Francophone spaces needs to be taken into account to avoid any imperial homogenisation.

In order to explore the question, the four meanings of Francophonie identified by Deniau (1998) — its institutional, linguistic, geographical, and what Deniau calls ‘mystical’, dimensions — are scrutinized. The first part of the article questions the institutional meaning, Francophonie as an organisation. Historical and political lenses are adopted to evaluate the legacy of colonisation in Francophonie’s history, objectives and practices. The second part, based on linguistic lenses, focuses on the allegiance to a language promoted by Francophonie. That linguistic dimension of Francophonie raises the question of bringing together this allegiance to a language and the quest for ‘decolonising the mind’ (Ngugi, 1986). The third part scrutinizes the geographical meaning — Francophonie as the space of French speakers. Cultural lenses allow us to highlight the ambiguities of the universal space of diversity claimed by Francophone ideology. In the conclusion the mystical meaning of Francophonie, that is to say the sense of belonging it promotes, is questioned.
The Organisation of Francophonie: evaluating the legacy of colonisation.

Many reasons strengthen the idea that Francophonie is clearly post-colonial. Obviously the spread of the French language is a legacy of French colonisation in America in the sixteenth and seventeenth centuries and of Belgian and French colonisations in Africa, Indochina and Polynesia during the nineteenth and twentieth centuries. French, spoken by colonists and local elites, was quickly imposed on the rest of the population; today, 113 million people across the five continents speak French. Interestingly, it was also during colonisation that the geographer Onésime Reclus (1880) coined the very word ‘Francophonie’ to name the space where people speak French, a linguistic and geographical group (Tétu, 1988). However, the website of the French Foreign Office mentions that ‘today Francophonie is free from such a colonial connotation’ (Quai d’Orsay, 2006: 1). It recalls Boutros Boutros-Ghali’s assertion: ‘Francophonie is born from a desire felt outside France’ by former colonised themselves (Le Monde, 2 December 1995). The African presidents Léopold Sédar Senghor (Senegal), Hamani Diori (Niger) and Habib Bourguiba (Tunisia) both fought for the independence of their countries and became the main instigators of Francophonie by calling for a conference of Francophone countries in Niamey on March 20th 1970 (hence Francophonie Day every year on March 20th). At that time, France — the former coloniser — was even reluctant to promote a Francophone community. It would be unfair to reduce Francophonie to a mere colonial legacy. Moreover, among the 49 member states of the Organisation of Francophonie, all of them are not former French or Belgian colonies; Bulgaria, Canada and Egypt, for instance, are full members.

But the idea that Francophonie goes beyond colonialism can still be questioned, especially in the ways the Organisation of Francophonie works. Officially the Organisation promotes the French language, democracy and Human Rights, development and cultural diversity, and other praiseworthy intentions such as peace and education. In practice, the attitude of France has changed since 1986 with the First Francophonie International Summit in Paris. Firstly, France is the main financial backer: she provides two thirds of the Multilateral Funds (Tavernier, 2000: 91), and therefore she controls the main funds of Francophonie. Moreover France has imposed the last two Secretary-Generals against the wishes of a majority of members, even if Francophonie claims to promote democracy:

‘The imposition of Boutros-Boutros Ghali as ‘‘elected’’ Secretary-General [in 1997], and the withdrawal of the alternative candidate (former President Zinsou of Benin), provoked a near rebellion by African countries, who saw Chirac’s realisation of his personal promise to the former Secretary-General of the United Nations as one more proof of the continuing strength of the ‘‘old ways’’ ’ (Ager, 1999: 189).

In 2002, again, France imposed Abdou Diouf as the new Secretary-General in spite of the candidacy of Henri Lopes (Congo) backed by the majority of African countries. France appears to be too big a ‘partner’ for the other members, who often depend on her (Jones et alii, 1996: 37). To avoid accusations of neo-colonialism, France strongly backs the New Partnership for Africa’s Development (Nepad) since it is presented as an African initiative: ‘We are determined to contribute actively toward the implementation of the New Partnership for Africa’s Development’ (Quai d’Orsay, 2002: 6). But Nepad’s liberal framework is blurred by promoting increased global integration and rapid private sector growth as ‘the answer to overcoming poverty, and by its failure to engage with Africa’s people to transform the continent’ (South African Council of Churches, 2002: 2). Lastly, the scheme of development promoted by Francophonie strengthens the idea that the West knows best, that western countries have solutions for the countries of the South. Thus the Organisation considers that: ‘northern countries have managed to develop a rational use of energy after the oil crisis, whereas countries from the South have not reacted at all in an appropriate way’ (Agence de la Francophonie, 2002: 139, emphasis added). A French official report also concludes, about a project in Lebanon where France sends an expert to develop vineyards in Bekaa, that: ‘a developed Francophonie fosters the settling of our [sic] companies’ (Tavernier, 2000: 113)!

Thus, historical and political perspectives adopted here enable us to evaluate the legacy of colonisation in Francophonie’s history, objectives and practices. Even if the Organisation has non-metropolitan origins and claims to go beyond colonialism, France cannot be fully acquitted of negative neo-colonial ramifications. Yet Francophonie bases its claim to be post-colonial on its refusal of any allegiance to a sovereign, preferring an allegiance to a language.
Swearing allegiance to a language or ‘decolonising the mind’?

How is it possible to unite this allegiance to the French language and the postcolonial quest for ‘decolonising the mind’? On the one hand, Senghor, Césaire and Francophone writers consider the French language as ‘a marvellous tool’ (Senghor, 1962: 844) to bring together different cultures and to let them communicate. On the other hand one cannot ignore that such allegiance appears alienating.

Francophonie is sometimes presented as a French Commonwealth. Indeed, the Congolese linguist Ntole Kazadi opposes the Commonwealth, defined as ‘a community of allegiance to a sovereign’ — the British monarch — and Francophonie, considered as ‘a community of allegiance to a language’ (Kazadi, 1991: 56, quoted in Parker, 2003: 94). Others add that the Commonwealth is not based on a linguistic dimension, that economic or political issues largely overlook linguistic questions (Tétu, 1988: 246), and that the Commonwealth is composed of only former territories of the British Empire. This attractive comparison for Francophonie can be criticized in two ways. Firstly, the British monarch is more the symbolic head of the Commonwealth than the ‘sovereign’ of this association; and the organisation is no longer limited to former territories of the British Empire since the accession of Mozambique in 1997. Secondly, the advocates of Francophonie seem to forget that allegiance to a language appears alienating. During colonisation, French was used as a tool of subjection as expressed by the French socialist leader Jean Jaurès in 1884:

‘Our colonies will only be French in their understanding and their heart when they understand French… For France above all, language is the necessary instrument of colonisation… More new French schools, to which we shall invite the natives, must come to help the French settlers, in their difficult task of moral conquest and assimilation… when we take possession of a country, we should take with us the glory of France, and be sure that we will be well received, for she is pure as well as great, imbued with justice and goodness’ (quoted in Ager, 1999: 238).

This quote is particularly close to the assertion of Ngugi wa Thiong’o: ‘the domination of a people’s language by the languages of the colonizing nations was crucial to the domination of the mental universe of the colonized’ (Ngugi, 1986: 16). Today, Francophonie is criticised because of this mental domination due to the fact that the inhabitants of Francophone countries cannot define themselves as they want. The Francophonie Organisation gathers together very different countries according to their use of French, whatever the language represents to them:

‘To be considered ‘‘French-speaking’’, it suffices that you come from a country ‘‘where French is spoken’’, even if, personally, you do not use that language… Here we are, forever confined within the wall of French. No further possibility of defining ourselves in relation to ourselves. To move towards others, and to move towards ourselves, francophonie is the road we have to take. It is our present and our future… Yes, francophonie expects from each ‘‘francophone’’ in Africa that he should proclaim painlessly at all times and in all places: ‘‘My Motherland is the French language’’. As can be seen, for us Africans, it is truly a matter of denial’ (Midiohouan, 2000: 3).

Nevertheless, Senghor and Césaire celebrated French language through négritude, asserting Black identity through French. Beyond the racialist ambiguities of négritude (Ahluwalia, 2001), it must be admitted that Senghor and Césaire rejected any alienation through language. That is maybe why the question of alienation through language is strangely rarely raised in debates on Francophonie. Senghor and Césaire were able to transcend the language of the coloniser from its metropolitan origins and to appropriate it thoroughly. It is particularly clear in Return to My Native Land when Césaire claims: ‘Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre’2 (Césaire, 1956: 21).

To conclude on this linguistic dimension, allegiance to French cannot be reduced to a question of alienation. Of course, it is true that language maybe is not the absolute origin of alienation, but it is a powerful support: ‘to speak is to exist absolutely for the other… The Negro of the Antilles will be proportionately whiter — that is, he will come closer to being a real human being — in direct ratio to his mastery of the French language’ (Fanon, 1967: 17-18). However, the sometimes alienating rhetoric of the Francophonie Organisation can still be distinguished from the personal freedom to adopt a language. The question of alienation through language is maybe raised less according to a metropolitan/colonial dichotomy than to a dichotomy between state membership to Francophonie and personal allegiance to a language. Moreover, Francophonie aims at promoting cultural and linguistic diversity throughout a universal and diverse world space, thus partly avoiding criticisms of linguistic imperialism.
A space of ‘francopolyphony’: universality questioned.

This section explores the geographical meaning of Francophonie. Francophonie is presented as the space of French speakers, which contributes to promoting a universal space of cultural and linguistic diversity. Such an idea is not free from ambiguities, because the very notion of a space of universality does not fit easily with the assertion of a space of diversity.

The Francophonie Organisation claims that French is a universal language, spread around the world, and carrying universal values, such as democracy and cultural diversity. Of course democracy can be promoted in English or in Wolof and, although it is often repeated that the Rights of Man were first proclaimed in French, there are notorious dictatorships among the Francophone countries. It is more difficult to disagree with the notion of a universal cultural diversity. How can one be opposed to a culturally diverse world? ‘Francophonie […] deserves to be defended; it sustains cultural diversity’ (Tavernier, 2000: 184). But France backs cultural diversity mainly to protect her own culture and language, seen as dangerously threatened by English and American culture (Ager, 1999). Against an Anglo-Saxon globalisation, France uses Francophonie to promote universality, ‘the pedigree of French’ (Parker, 2003: 98). It is a way to construct a postcolonial reading: rather than focusing on past French colonialism, let us focus on today’s American cultural imperialism and promote the French language, since it has a tactical position, ‘strong enough to gather, weak enough not to be world dominating’ (Cerquiglini et al., 2000: 396). Thus the French Foreign Office rejoices that Francophonie ‘helps the countries from the South to structure their mind [sic]’ (Quai d’Orsay, 2006: 4) to back the French position on cultural diversity!

Despite the official francophone claim for cultural and linguistic diversity in the world, that very diversity is refuted in French and especially in France. The French Academy controls the French language and refuses, for instance, words accepted in Belgium or Quebec, or words from African contexts. For example, the Academy has refused the African verb ‘girafer’ (to giraffe), which refers to a tall pupil copying the work of a smaller one by looking over him or her. Moreover, a strict unilinguism has been applied in France during decades: regional languages are not officially accepted, even in the overseas departments. Thus there is a scale conflict: linguistic diversity is proclaimed by the Francophonie Organisation throughout the world but is not fully accepted in France. An imperial dichotomy between France and other Francophone countries is reinstated. However, France has started to slightly modify her policy towards regional languages because of Francophonie, to put Francophonie arguments into practice (Parker, 2003). However, this is a work in progress.

To find the lost purity of Francophonie ambition, new concepts have emerged, such as ‘francopolyphony’ or ‘diversality’ (Parker, 2003: 100) — a mix of diversity and universality. Some writers want to promote a forthcoming and truly open French language, a ‘plural Francophonie’ (Diagne-Bonané, 2000: 384). But it may be seen as a new intellectual utopia, which overlooks neo-colonial hegemonies. To conclude, the geographical meaning of Francophonie is problematic, because it homogenises very different spaces under an ambiguous statement of cultural universality through linguistic diversity. One can then question the sense of belonging promoted by Francophonie, known as its ‘mystical’ meaning (Deniau, 1998).
Francophonie and the notion of ‘power’.

Has the sharing of a language the power to found a sense of belonging? Can a collective identity and a ‘mystical’ meaning be predicated on a notion such as Francophonie? The problem is that using language as a universally essential element of identity would reduce national identities to their past colonial experience: ‘To claim the English-speaking or French-speaking heritage, as is done in Cameroon for example, seems… absurd because one then wonders whether it is possible to define Cameroonity beyond various imperialisms’ (Kom, 2000: 4). Some authors thus propose to distinguish ‘francités’ and ‘Francophonies’ (Cahen, 1998: 128), the latter referring to spaces where French language is just a tool of communication (African countries…), the former to entities where the use of French is a strong element of national, ethnic or communal identity (Quebec, France, Brussels…). It is clear that other members of Francophonie absolutely do not share the French ideology of a coincidence of linguistic and cultural identity with political spaces. For most of them French is only one language among others and they experience diverse modalities of hybridity.

How does Francophonie go beyond colonialism? Institutionally, the Francophonie Organisation is not free from neo-colonial practices, in spite of its non-metropolitan origins and its original praiseworthy ambitions. From a linguistic point of view, the Senghorian idea of going beyond colonialism through a shared language seems to remain more an intellectual utopia than a rooted reality among the peoples. The geographical meaning of Francophonie — as a space of cultural universality through linguistic diversity — is not convincing in its attempts to homogenise spaces that are too different, and it does not fully transcend the imperial dichotomy between France and the others. The word francophone remains to be decolonised.

At the same time, Francophonie can be a spur to a postcolonial framework being ‘sensitive to its limits, its absences and to the possibility of its displacement’ (Sidaway, 2000: 606), especially concerning the notion of power used. If one considers power relations, a neo-colonial interpretation is easily adopted. Power is understood as strength, and Francophonie appears as a postcolonial conceit, a perverted pretension to go beyond colonialism. However if one focuses on the evolution of Francophonie, on a positive ideology in process, it offers an original way of going beyond colonialism if languages are freely chosen and identities freely articulated. Power is then understood as an ability to go beyond traditional dichotomies. In this sense Francophonie is a witty expression to fight cultural uniformity and to create a space of dialogue. But such a perspective fits with difficulty into a postcolonial framework. How could any attempt to go beyond colonialism — which is still spread over several continents — not be trapped by suspicions of neo-colonialism? The limitations of Francophonie reflect those of post-colonial theories.

Bibliographie

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Bernard Cerquiglini, Jean-Claude Corbeil, Jean-Marie Klinkenberg, Benoît Peeters (eds.), « Tu parles!? Le français dans tous ses états, Paris: Flammarion, 2000.

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Andrée-Marie Diagne-Bonané, ‘Z comme Zab des monts du Zab au lac Albert: le français et l’Afrique’ in Bernard Cerquiglini, Jean-Claude Corbeil, Jean-Marie Klinkenberg, Benoît Peeters (eds.) in « Tu parles!? Le français dans tous ses états, pp. 373-390, Paris : Flammarion, 2000.

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Léopold-Sédar Senghor, ‘Le français, langue de culture’ in Esprit (311) 837-844, 1962.

James Derrick Sidaway, ‘Postcolonial geographies: an exploratory essay’ in Progress in Human Geography (24) 591-612, 2000.

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Yves Tavernier, Rapport d’information sur les moyens et les structures de diffusion de la francophonie. 2592, Paris: Librairies-Imprimeries réunies, 2000.

Michel Tétu, La Francophonie. Histoire, Problématique, Perspectives, Paris: Hachette, 1988.

Notes
1 The International Francophonie Day (Journée mondiale de la Francophonie) is organised every year, on the 20th of March, in memory of the Niamey conference. This conference, held on the 20th of March 1970, led to the creation of the Acct (Agence de coopération culturelle et technique) ancestor of the International Organisation of Francophonie. The International Francophonie Day gives the opportunity to celebrate French language and the International organisation of Francophonie throughout the world.
2 ‘Whoever would not understand me would not understand any better the roaring of tigers’ (own translation from Césaire, 1956: 21).

Olivier Milhaud

Former student at the Ens Lettres et Sciences Humaines (Lyon), he holds an agrégation in geography. He has taught at the University of Stockholm and received a M.Sc. in Society and Space from the University of Bristol. After his study of the Americano-Canadian border, he has worked on the circulation of knowledge between French-speaking and English-speaking geographies. He is currently studying at the University of Bordeaux 3 for a Ph.D. “envisioning” prisons as a geographical imagination.

2 commentaires pour Francophonie/40e: Vers la dénationalisation du français? (Denationalizing French?)

  1. Thot Har Megiddo dit :

    et le vent continue à passer sur les moulins à vent…, mais ici le vent est financé par nos impôts.

    Un petit extrait d’une nouvelle langue issue du français avec lequel elle n’a plus grand-chose à voir, le ehessais (citation tirée d’un article ci-dessus):
    « Si la littérarité d’un texte ne peut se comprendre en dehors de son contexte ou de son ancrage énonciatif (et à ce titre, la dimension « coloniale » est tout aussi autant à prendre en ligne de compte que le contexte absolutiste pour une tragédie classique), on ne peut non plus le réduire à des problématiques générales, et généralement politisées ou linguistiques, qui sont chaque fois comme une nouvelle manière de prouver la validité de la problématique postcoloniale appliquée. »
    Et bla, et bla, et bla, et bla, et bla, et bla, et bla, et bla, et bla, et bla, et bla, …

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  2. […] Le développement d’une langue étant fonction de la puissance politique, militaire et économique des peuples qui la parlent, les écrivains francophones et les penseurs de langue française dont les œuvres ne sont pas traduites en anglais sont, de fait, de plus en plus isolés sur la scène mondiale. Aujourd’hui, la langue des affaires multinationales, des transports, des états-majors, de la finance, de la publicité, des organisations internationales est l’anglo-américain. L’anglo-américain est également la langue des images, du cinéma, des grands médias électroniques, de la world music. Elle est le véhicule privilégié de la seule culture populaire dont le rayonnement aujourd’hui est véritablement global. C’est aussi la langue des grands sports de masse, à l’exemple du basket-ball, voire, plus près de nous, du football, du cricket ou du rugby. Mais par anglo-américain, il faut bien comprendre tous les dialectes de transaction qui, sous l’appellation générique de l’anglais, participent à la création d’un immense monde créole et cosmopolite de Mumbai en Inde à Kingston en Jamaïque, du Bronx (New York) à Lagos au Nigeria, de Karachi (Pakistan) à Toronto (Canada), de Sydney en Australie à Johannesburg (Afrique du Sud) et Nairobi (Kenya). (…) Pour renaître au monde qui se construit sous nos yeux, et qui est très différent du monde ancien, chaque grande langue est appelée à se dénationaliser ou, si vous voulez, à se vernaculariser. Or, de ce point de vue, le plus grand obstacle au développement de la langue française dans le monde aujourd’hui est ce qu’il faut bien appeler le narcissisme culturel français et son corollaire, le parisianisme. Je veux dire que la France a toujours pensé le français en relation avec une géographie imaginaire qui faisait de la France le centre du monde. Au cœur de cette géographie mythique, la langue française était supposée véhiculer, par nature et par essence, des valeurs universelles. Sa tache était de représenter la pensée qui, se mettant à distance d’elle-même, se réfléchit et se pense elle-même. Dans cet éclat lumineux devait se manifester une certaine démarche de l’esprit – celle qui, dans un mouvement ininterrompu, devait conduire au triomphe de la raison humaine. On le sait, ce rapport quasi-métaphysique à la langue s’explique par la double contradiction sur laquelle repose l’Etat-nation français. Il s’agit de la tension entre le cosmopolitisme et l’universalisme. Cette tension, je pense, est au fondement du narcissisme culturel français. Or, le triomphe de l’anglo-américain comme langue dominante du monde contemporain devrait entraîner la réalisation selon laquelle à trop nationaliser le français, on finit nécessairement par faire de cette langue un idiome local, sans grand intérêt pour le monde au large. Il est tout à fait significatif qu’à Paris, à la télévision, dans les grandes maisons d’édition et dans les grandes institutions culturelles, l’on continue de penser et d’agir comme si la France avait l’exclusive propriété d’une langue dont on sait par ailleurs qu’elle est aujourd’hui davantage parlée hors de France que dans l’Hexagone. L’on tarde donc à comprendre qu’elle est désormais une langue au pluriel qui, en se déployant hors de l’Hexagone, s’est enrichie, s’est infléchie et a pris du champ par rapport à ses origines. Je crois donc que si l’on veut aller loin et ouvrir un futur à la langue française, il faut définitivement sortir de l’illusion selon laquelle elle appartient à la France. Il faut, par exemple, ouvrir l’Académie française à des non Français. Il faut dénationaliser les instances qui accordent les grands prix littéraires aux meilleures œuvres du genre. Il faut inviter aux grandes émissions littéraires les Alain Mabanckou, Véronique Tadjo, Ken Bugul, Abdourahman Waberi, Samy Tchak, Efoui Kossi et ainsi de suite – les auteurs des banlieues, ceux et celles de la Réunion, de la Martinique, de la Guadeloupe. Il faut décloisonner non seulement les prix, mais aussi les genres artistiques francophones, favoriser les métissages et les collaborations entre créateurs français et francophones ; en matière cinématographique, donner la voix autant à un Basseck ba Kobhio qu’à une Eliane de la Tour au lieu de continuer de les opposer quand il s’agit des mécanismes de financement. Faisons donc comme les Anglais avec le Booker Prize par exemple ! Que les grands quotidiens et hebdomadaires et les grandes institutions culturelles accordent toute l’attention qu’il faut, non pas seulement à la pensée française, mais à la pensée de langue française. Achille Mbembe […]

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