jcdurbant

Polémique Haenel: Une falsification très précisément historique (A form of dumbing down Karski)

Par ma mort, je voudrais, pour la dernière fois, protester contre la passivité d’un monde qui assiste à l’extermination du peuple juif et l’admet. Samuel Zygelbojm (lettre de suicide, après la fin de l’insurrection du ghetto de Varsovie, Londres, le 12 mai 1943)
Le procès de Nuremberg, savamment orchestré par les Américains, n’a jamais été qu’un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des Alliés dans l’extermination des Juifs d’Europe. (…) La culpabilité des Allemands a servi à fabriquer l’innocence des Alliés. (…) Car l’extermination des Juifs d’Europe n’est pas un crime commis contre l’humanité, c’est un crime commis par l’humanité -par ce qui, dès lors, ne peut plus s’appeler l’humanité. Propos attribué à Jan Karski par Haenel
Pour moi, si Jan Karski est le témoin de quelque chose, c’est moins, si j’ose dire, de la Shoah que de l’organisation d’une surdité liée à la passivité des Alliés, qui sans doute est allée jusqu’à la complicité. Il y a chez lui une expérience immédiate et incontestable de ce qu’il en a été à un moment – documentation à l’appui – d’un pacte implicite entre les Alliés de laisser faire, pour toutes sortes de raisons. Yannick Haenel (le Nouvel Observateur, le 27 août 2009)
Si Yannick Haenel souhaite (…) romancer Karski, il devrait au moins avoir la décence d’être fidèle à l’histoire quand l’histoire est connue. Nul doute que la littérature ne doive nous provoquer et nous inciter à penser de grandes pensées, mais une provocation vide fait plus de mal que de bien. Michael Szporer (University of Maryland)
Contrairement à ce qu’ont dit trop d’intervenants dans ce débat (ouvert surtout depuis la fin de janvier 2010 à la suite d’un article d’Annette Wieviorka, après un semestre de critiques presque uniquement laudatives), il ne s’agit pas ici, pour les historiens, ou pour n’importe quelle personne moyennement compétente sur la période évoquée, de contester les droits de l’imagination littéraire. Il s’agit de dénoncer une falsification très précisément historique. François Delpla
Au nom des droits souverains de la fiction, Haenel commence par déplacer, sans le dire, la conversation d’une dizaine d’heures. Elle suit de près le dîner, qui avait rendu le président somnolent et transformé cette visite, dont on ne sait qui l’avait demandée, en une corvée. Le fait de situer l’entretien après un repas permet non seulement de mettre lourdement en doute l’attention du président des Etats-Unis, mais de métaphoriser l’impression qu’il donne au narrateur, d’être en train de « digérer » le sort des Juifs. François Delpla
C’est en 1933 qu’il fallait « faire quelque chose » : la non-reconnaissance d’un gouvernement dirigé par l’auteur de « Mein Kampf », du moins tant qu’il ne donnait pas des garanties sonnantes et trébuchantes d’assagissement. Ce qui supposait d’associer Staline à un cordon sanitaire. Ne pas faire cela, c’était dire aux Allemands eux-mêmes que leur chancelier revanchard était accepté par la communauté internationale, et lui donner une fatale marge de manoeuvre. Car dès lors il pouvait mettre en oeuvre à pas comptés sa politique, notamment antisémite, et il n’y aurait plus jamais d’occasion aussi nette de le stopper. Personne n’était alors son complice. Mais tout le monde attendait patiemment que cet inculte politique, propulsé à la tête d’une grande puissance sans avoir jamais exercé la moindre fonction, se prît les pieds dans le tapis. C’est bien la sous-estimation de son habileté qui pécha dès l’origine. Et qui pèche encore dans bien des analyses. A commencer par celles de Wyman et de Haenel. François Delpla

Suite à la polémique Haenel

Intéressantes interventions de l’historien François Delpla qui revient sur le livre à thèse et la série de déformations de l’histoire (jusqu’à « faire un bout de route avec les négationnistes » sur « l’amont » et « l’aval » de la question) du Prix Interrallié 2009.

Rappelant notamment l’ignorance et l’impuissance dans lesquelles étaient les Alliés face à la proprement « diabolique habileté manœuvrière » d’un Hitler qui tenait bien en main la situation interne de son pays comme les effets contre-productifs qu’auraient pu avoir une intervention directe en faveur des juifs qui aurait surtout « nourri la propagande nazie identifiant les Juifs à l’ennemi ».

Et resituant la démarche d’Haenel dans la longue histoire de la thèse de l’abandon des Juifs par les Alliés et comme « symptôme des maux de notre époque, par son succès public comme par la bienveillance de la critique et des jurys littéraires (à quelques exceptions près) » …

L’instrumentalisation de Jan Karski

François Delpla
le 29 janvier 2010

La scène se passe à Washington, le 28 juillet 1943, à 10h 30 du matin. Roosevelt reçoit dans son bureau l’ambassadeur de Pologne, Jan Ciechanowski, accompagné d’un homme de trente ans arrivé un mois plus tôt d’Europe, Jan Karski. L’initiative de la rencontre vient du président, qui a eu vent des récits de Karski sur le sort de la Pologne occupée et veut à présent les entendre lui-même. Il le presse de questions sur les souffrances du pays et l’organisation de sa résistance. Puis il s’enquiert du sort des Juifs et Karski rend compte de ses entretiens avec deux dirigeants juifs polonais, ainsi que de ses visites clandestines dans certains lieux d’extermination. Karski demande alors, de la part des dirigeants de la résistance polonaise, et de celle des dirigeants juifs rencontrés, que les Alliés entreprennent une action spécifique de sauvetage, consistant à bombarder les grandes villes allemandes après avoir averti leurs habitants par tracts que c’était en représailles du sort infligé aux Juifs. Il est enfin question du sort futur de la Pologne et de ses rapports avec l’Union soviétique. Roosevelt est toujours aussi curieux et réactif.

En 2009, un texte de fiction prend pour point de départ cette conversation. Le romancier Yannick Haenel commence par résumer le long témoignage de Karski sur le judéocide dans le film Shoah de Claude Lanzmann (1985), puis l’ouvrage Histoire d’un Etat secret publié par lui en 1944, et, dans une troisième et dernière partie, imagine une réflexion de Karski, en forme de testament adressé à l’humanité (il avait fait après la guerre aux Etats-Unis une carrière de professeur de sciences politiques, avant d’y mourir en 2000). Au nom des droits souverains de la fiction, Haenel commence par déplacer, sans le dire, la conversation d’une dizaine d’heures. Elle suit de près le dîner, qui avait rendu le président somnolent et transformé cette visite, dont on ne sait qui l’avait demandée, en une corvée. Le fait de situer l’entretien après un repas permet non seulement de mettre lourdement en doute l’attention du président des Etats-Unis, mais de métaphoriser l’impression qu’il donne au narrateur, d’être en train de « digérer » le sort des Juifs. Karski monologue longuement sur l’horreur, on le censure (sic) en le laissant parler, de même que l’année suivante le public va faire un triomphe à son livre pour mieux en mépriser le message. Le décor, pourtant baptisé « bureau ovale », ressemble moins à un lieu de travail qu’à quelque salon fréquenté par un nombre indéterminé de civils et de militaires qui « assistent à la scène », en sus d’une secrétaire qui prend des notes. Les jambes de cette personne polarisent plus l’attention présidentielle que les récits du voyageur.

Ces déformations nourrissent un propos que l’auteur lui-même résume ainsi, quelques jours avant la sortie du livre, dans le Nouvel Observateur du 27 août 2009 :

Pour moi, si Jan Karski est le témoin de quelque chose, c’est moins, si j’ose dire, de la Shoah que de l’organisation d’une surdité liée à la passivité des Alliés, qui sans doute est allée jusqu’à la complicité. Il y a chez lui une expérience immédiate et incontestable de ce qu’il en a été à un moment – documentation à l’appui – d’un pacte implicite entre les Alliés de laisser faire, pour toutes sortes de raisons.

Il s’agit donc d’un livre à thèse, dont la leçon principale est énoncée p. 166-67 par le professeur Karski à ses étudiants (le monologue censé combler par la fiction son « silence de trente-cinq ans » donne alors dans l’évocation de ses cours d’université !) : « Le procès de Nuremberg, savamment orchestré par les Américains, n’a jamais été qu’un masquage pour ne pas évoquer la question de la complicité des Alliés dans l’extermination des Juifs d’Europe. (…) La culpabilité des Allemands a servi à fabriquer l’innocence des Alliés. (…) Car l’extermination des Juifs d’Europe n’est pas un crime commis contre l’humanité, c’est un crime commis par l’humanité -par ce qui, dès lors, ne peut plus s’appeler l’humanité. » (souligné par FD)

Il y a là quelques attentats contre la vérité historique, dont hélas l’individu Haenel n’est pas seul responsable. Sans étendre, pour ma part, la faute jusqu’à la terre entière, je dirai que ce livre est un symptôme des maux de notre époque, par son succès public comme par la bienveillance de la critique et des jurys littéraires (à quelques exceptions près comme Marc Riglet et surtout Florent Georgesco ). Je passe mon temps ici à dire que l’histoire est utile, mais je n’en avais pas exposé depuis longtemps une preuve aussi flagrante.

La thèse de l’abandon des Juifs par les Alliés est un serpent de mer qui a pointé son museau pour la première fois à la fin des années 60, et vu en 1984 son profil précisé par un livre de David Wyman, The Abandonment of the Jews. Cet écrit et sa postérité (dont le livre d’Haenel s’honore de faire partie, nonobstant ses fictionnelles prétentions) sont plus riches en cris d’effroi qu’en propositions de solutions rétrospectives convaincantes, et la solution-miracle du bombardement des voies menant à Auschwitz n’a guère convaincu. C’est de surcroît un livre médiocre, un de ces ouvrages où un spécialiste s’abandonne soudain à une verve militante à la limite de ses compétences : bon connaisseur des questions migratoires, il l’est moins de la vie interne du Reich en guerre et de ce qu’on en pouvait connaître à l’étranger ; ainsi spécule-t-il sur le temps qu’aurait demandé la reconstruction d’une chambre à gaz bombardée, à partir du temps qu’avait demandé sa construction, pour conclure que les Allemands n’auraient pas pu la mener à bien ; or à l’époque les Alliés, totalement ignorants du temps de la construction d’une chambre à gaz et d’un crématoire, faisaient face aux surprenantes capacités d’adaptation de l’industrie allemande sous leurs tapis de bombes et n’avaient pas de raisons de penser que les usines de mort n’auraient pu pareillement s’enterrer et se disperser.

Mais l’argument décisif, corroboré par les recherches les plus récentes, porte sur la politique intérieure et extérieure du régime nazi. D’une part, Hitler avait assez la situation en main pour infliger aux populations qu’il dominait le sort qu’il voulait et on n’y pouvait changer grand-chose depuis l’étranger ; d’autre part, si les Alliés avaient pris fait et cause pour les Juifs en alertant la population allemande elle-même sur leur sort, alors que la lecture des tracts étrangers était sévèrement interdite, voilà qui aurait plus sûrement nourri la propagande nazie identifiant les Juifs à l’ennemi et leur attribuant la volonté de détruire l’Allemagne, que déclenché une rapide prise de conscience, de nature à rendre le massacre politiquement plus difficile.

La solution simple prônée par les organisations juives et polonaises sous le joug était à la fois inefficace et contre-productive. Les Alliés avaient de bonnes raisons de ne pas retenir cette suggestion et si, dans l’après guerre, notamment lorsque le génocide fut largement étalé à Nuremberg, les messagers qui l’avaient transmise ne se sont pas répandus en accablants reproches, l’historien est tenté d’expliquer leur silence par la prise de conscience des difficultés de son application et de l’incertitude de son rendement, plutôt que par une sidération durable devant l’inhumanité des humains.

Montigny, le 28 janvier 2010

Voir aussi son commentaire de François Delpla sur le site Stalker de Juan Asensio:

L’affaire Haenel-Karski (2009-2010)LA THÈSE DE « L’ABANDON DES JUIFS » A-T-ELLE UN SENS ?

Le 15 février 2010, Laurent Lemire interroge Jorge Semprun, qui lui répond entre autres:, qui lui répond entre autres  : A-t-on le droit de parler de la Shoah dans un roman ? Oui. A-t-on le droit de parler de la Shoah si on n’est pas Claude Lanzmann ? Oui.

L’échange prend place dans un débat ouvert en juillet précédent, quand ont commencé à circuler les épreuves d’un roman de la rentrée sur lequel Gallimard et son employé Philippe Sollers comptaient beaucoup : Jan Karski, de Yannick Haenel.

Le personnage dont le nom sert de titre au roman a vécu entre 1914 et 2000. Il était né Jan Kozielewski, et Karski était un pseudonyme adopté pendant la guerre. Diplomate de formation, il était devenu résistant dans la Pologne occupée et avait connu une certaine notoriété en tant qu’émissaire de la résistance en Occident, à partir de 1942. Il avait été chargé en particulier d’alerter le monde sur le massacre des Juifs polonais et avait, à cet effet, visité clandestinement le ghetto de Varsovie et le camp de transit d’Izbica-Lubelska. Avec une poignée d’autres informateurs, il a permis à l’humanité de comprendre progressivement, à partir de 1942, que le Troisième Reich était en train de la priver de sa composante juive, partout où il pouvait l’atteindre.

Karski transmit le message à Londres, où il fut reçu par le ministre des Affaires étrangères Anthony Eden, puis à Washington, où il eut la joie, alors qu’il s’employait à informer les milieux polonais, d’être invité par le président en personne. Il sortit de cette rencontre du 28 juillet 1943, connue par un compte rendu de l’ambassadeur Ciechanowski, avec une excellente impression : Roosevelt avait posé force questions sur la situation de la Pologne en général, et des Juifs en particulier.

Karski se fixa alors aux Etats-Unis, où il publia en 1944 un livre intitulé Histoire d’un État secret, sur l’appareil clandestin mis en place par la résistance polonaise à la barbe de l’occupant. L’ouvrage, qui présentait en détail le sort des Juifs, connut un grand succès international.

L’auteur avait rencontré en Pologne deux responsables d’associations juives et avait accepté d’eux une mission, en accord avec ses dirigeants : adjurer les Alliés d’entreprendre une action spécifique pour faire obstacle au massacre en cours. Ils devaient bombarder des grandes villes allemandes en représailles, en expliquant cette motivation par des lancers préalables de tracts.

Les données actuellement disponibles ne permettent pas de connaître le sort précis de cette proposition et les raisons pour lesquelles elle n’a pas été suivie d’effet. On peut cependant remarquer que, si elle reflète bien l’indignation et le sentiment d’urgence des Polonais, juifs ou non, devant le sort des victimes, elle était d’une application difficile et aurait eu sans doute, à supposer que les difficultés fussent surmontées, des conséquences néfastes.

Il n’est guère orthodoxe d’annoncer à l’avance une action militaire contre un objectif précis. Quant aux tracts lancés depuis des avions, la législation nazie faisait obligation à tout individu de les remettre à la police sans les lire. Le bruit se serait néanmoins répandu que les bombes étaient larguées dans l’intérêt des Juifs, au nom d’un massacre allégué par l’ennemi dont le citoyen allemand moyen avait lui-même vaguement entendu parler, mais était incapable de mesurer l’ampleur et les motifs. Dans ces conditions, la propagande de Goebbels, résumant les tracts à sa manière, y aurait trouvé matière à développer l’idée que la « Juiverie » était dans cette guerre l’ennemi par excellence, et sa mise hors d’état de nuire un impératif militaire. Sans doute quelques citoyens auraient pris conscience de la souillure nationale et rejoint eux-mêmes des équipes de distributeurs de tracts comme la Rose blanche, mais cela avait bien peu de chances de déboucher sur une lame de fond rendant politiquement difficile la poursuite du massacre.

Il serait fort intéressant de savoir si la non-application de la supplique résulte d’une prise de conscience de son caractère contre-productif, et si c’est le cas, à quelle époque et à quel niveau : un champ de recherches pour l’avenir.

Il y eut cependant des propositions alternatives, dont le sort a commencé d’être étudié. Certaines organisations juives implantées aux Etats-Unis, notamment, demandèrent qu’on bombardât les installations de mise à mort ou les voies ferrées qui y conduisaient. Les militaires anglais et américains chargés des bombardements émirent des objections et rien ne se fit. D’où, à partir des années 60, une polémique sur « l’abandon des Juifs ». Une tendance à le reprocher à la planète entière et aux Alliés de l’ouest (Etats-Unis et Angleterre principalement) en particulier, sans même épargner les sionistes, trouva son expression la plus aboutie dans le livre du professeur américain David S. Wyman, un historien spécialiste des questions migratoires, The Abandonment of the Jews, en 1984. Un livre invoqué comme une Bible par le « Karski » de Haenel.

Or le vrai Karski, qui à l’époque enseignait lui-même dans une université américaine, est curieusement passé sous silence dans cet ouvrage d’une belle épaisseur, dont l’auteur, peu enclin peut-être aux voyages, fouille essentiellement le versant américain des choses, en négligeant fort les conditions européennes et moyen-orientales des solutions envisagées : il s’étend longuement sur les rencontres de Roosevelt concernant la persécution des Juifs. Si Haenel avait là une leçon à puiser, c’était de laisser lui aussi Karski en dehors du débat et de choisir quelque autre héros, par exemple Zygielbojm, l’un des deux informateurs juifs de l’émissaire, qui, lui, s’immole en laissant une lettre pour protester contre la passivité occidentale, en juin 1943 : un mois environ avant la rencontre Karski-Roosevelt. Et cette lettre, citée par Wyman (p. 167 de l’édition française), est beaucoup plus conforme aux sentiments du faux Karski que du vrai, d’après tout ce nous pouvons en connaître, et tout d’abord sa survie dans la peau d’un universitaire américain.

Contrairement à ce qu’ont dit trop d’intervenants dans ce débat (ouvert surtout depuis la fin de janvier 2010 à la suite d’un article d’Annette Wieviorka, après un semestre de critiques presque uniquement laudatives), il ne s’agit pas ici, pour les historiens, ou pour n’importe quelle personne moyennement compétente sur la période évoquée, de contester les droits de l’imagination littéraire. Il s’agit de dénoncer une falsification très précisément historique. Broder sur le désespoir de Zygielbojm qui, lui, dénonçait noir sur blanc la complicité de l’humanité dans le judéocide, voilà qui serait honnête, et pourrait fournir l’occasion d’un travail littéraire intéressant. Exciper du silence de Karski, censé avoir duré tout l’après-guerre, pour lui prêter des pensées invérifiables (et en outre, comme il ne s’est pas tu tant que cela, invraisemblables), en mettant brusquement sous les projecteurs ce personnage mal connu, voilà une démarche qui prête le flanc à une accusation de faux en écriture.

Car il y a bel et bien télescopage d’époques. Le désespoir de ne rien pouvoir faire pour les Juifs est un fait historique des années 1942-44, précieusement documenté par Wyman. Mais on peut lui reprocher de faire de la mauvaise histoire quand, en 1984, il en tire un livre sans recul, mettant bout à bout, au premier degré, les plaintes de l’époque. Il n’a pas convaincu beaucoup de savants (préfacé par l’écrivain Elie Wiesel, il est postfacé dans l’édition française par l’historien sorbonnien André Kaspi, qui prend de grandes distances !) et c’est justice.

Au moins Wyman ne pousse-t-il pas lui-même trop loin la thèse de la complicité. Haenel s’affranchit de tels scrupules et son Jan Karski fait un bout de route avec les négationnistes, non point certes sur la question des chambres à gaz, mais sur celles qui se trouvent en amont (qui a voulu cela ? pour lui ce n’est point Hitler, peu nommé, mais un antisémitisme diachronique et sans rivages)) et en aval (comment l’affaire s’est-elle terminée ? -et s’est-elle terminée ?). Mentant effrontément sur la rencontre Karski-Roosevelt (que le président aurait acceptée comme une corvée alors qu’il l’a demandée, et a manifesté tout au long l’intérêt le plus vif), le livre affirme que les Etats-Unis, et même l’humanité entière, étaient bien aise que Hitler tuât les Juifs. D’où une caractérisation du procès de Nuremberg qui rejoint celle de Maurice Bardèche, point de départ du courant négationniste (en dehors du parti nazi, qui avait lui-même donné le branle) : à Nuremberg les Alliés se sont lavés de leurs fautes aux dépens des nazis, boucs émissaires.

Pour en revenir brièvement à Jorge Semprun, son refus d’entrer dans le débat suggère qu’il n’a pas pris la moindre conscience des enjeux historiques, et qu’il se laisse intoxiquer par une doxa suivant laquelle il s’agit d’une querelle de boutiquiers.

A quelque chose, cependant, malheur est bon. L’impossibilité de sauver les Juifs, la grande pertinence du raisonnement suivant lequel il n’y avait plus qu’à gagner la guerre au plus vite, souvent émis par des responsables anglais et américains, mais aussi (là-dessus également les informations collectées par Wyman sont précieuses) par des militants qui avaient essayé de « faire quelque chose », peuvent et doivent déboucher aujourd’hui sur une meilleure analyse du nazisme, mettant enfin Hitler à sa place, dans ses criminelles propensions, mais aussi dans son habileté manoeuvrière, qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de diabolique.

C’est en 1933 qu’il fallait « faire quelque chose » : la non-reconnaissance d’un gouvernement dirigé par l’auteur de Mein Kampf, du moins tant qu’il ne donnait pas des garanties sonnantes et trébuchantes d’assagissement. Ce qui supposait d’associer Staline à un cordon sanitaire. Ne pas faire cela, c’était dire aux Allemands eux-mêmes que leur chancelier revanchard était accepté par la communauté internationale, et lui donner une fatale marge de manoeuvre. Car dès lors il pouvait mettre en oeuvre à pas comptés sa politique, notamment antisémite, et il n’y aurait plus jamais d’occasion aussi nette de le stopper. Personne n’était alors son complice. Mais tout le monde attendait patiemment que cet inculte politique, propulsé à la tête d’une grande puissance sans avoir jamais exercé la moindre fonction, se prît les pieds dans le tapis. C’est bien la sous-estimation de son habileté qui pécha dès l’origine. Et qui pèche encore dans bien des analyses. A commencer par celles de Wyman et de Haenel.

Le blog vigilant de Stalker

Voir également:

Stèle pour Jan Karski
Bernard Loupias
27/08/2009

L’auteur de «Cercle» [1] célèbre, avec une justesse bouleversante, le patriote polonais catholique qui a tenté d’alerter le monde sur l’extermination des juifs d’Europe par les nazis

C’est un livre inoubliable. Ecrit à la mémoire d’un homme d’une noblesse et d’un courage exceptionnels, par Yannick Haenel, cofondateur de la revue «Ligne de risque» et auteur, notamment, de «Cercle». Le nom de cet homme, Jan Karski, est le titre de ce nouveau roman: «J’y tenais, dit-il. C’est un geste philosophique. Il s’agissait pour moi de faire advenir son nom propre, ce que sa délicatesse l’a empêché de faire. Jan Karski pouvait pousser cette délicatesse jusqu’à une réserve quasi masochiste. Une évidence pour qui l’a vu dans «Shoah» ou a lu son livre (1).

Jan Kozielewski, né en 1914 à Lodz, en Pologne, est mort en 2000 à Washington sous le nom de Jan Karski, son pseudonyme dans la Résistance polonaise. Résistance qu’il a rejoint immédiatement après s’être battu lors de l’invasion allemande en septembre 1939, avoir été déporté un temps par les Soviétiques (merci le pacte germano-soviétique) et s’être s’évade. De janvier 1940 à août 1942, Karski, patriote intransigeant, démocrate radical et catholique fervent, sera l’émissaire de la Résistance auprès du gouvernement polonais en exil du général Sikorski, réfugié à Angers puis à Londres. Il prend des risques insensés. Arrêté et torturé par la Gestapo en mai 1940, il tente de se suicider. La Résistance réussit à l’arracher in extremis à ses tortionnaires, et il replonge dans la lutte.

Fin août 1942, Jan Karski va faire la rencontre qui va changer sa vie à jamais. Deux chefs de la résistance juive de Varsovie, un responsable du Bund, l’Union socialiste juive, et un leader sioniste, lui demandent de transmettre aux Alliés et aux responsables juifs du monde entier un message affreusement simple: faites quelque chose, tout de suite. L’Allemagne nazie, lui disent-ils, sera défaite, la Pologne revivra, mais, «nous, les juifs, nous ne serons plus là. Notre peuple tout entier aura disparu».

Par l’intermédiaire de ces hommes, Jan Karski entrera par deux fois dans le ghetto de Varsovie, puis dans un camp d’extermination qu’il croit alors être celui de Belzec (en fait, il s’agissait du camp proche d’Izbica Lubelska). L’horreur qu’il découvre dépasse l’entendement. Dès lors, Karski n’a plus qu’une idée: transmettre le message qui lui a été confié. A Londres, à Washington, à New York, les plus hauts responsables politiques, notamment le président Roosevelt, les dignitaires des communautés juives l’écoutent, sans vraiment arriver à le croire. Karski comprend vite que, sur l’échiquier mondial où les Occidentaux et l’URSS sont provisoirement alliés pour vaincre Hitler, la Pologne et les juifs d’Europe ne pèsent pas lourd. De mars à août 1944, alors que l’industrie de mort nazie s’accélère, à New York Jan Karski dicte son livre et raconte ce qu’il a vu (l’ouvrage connaîtra un immense succès). Mais rien ne change dans la stratégie des Alliés, tandis que de l’autre côté de la Vistule les Russes assistent au massacre sans bouger: «Mes paroles avaient échoué à transmettre le message, mon livre aussi.»

Dès lors, «l’Homme qui avait voulu empêcher l’Holocauste», pour reprendre le titre d’une biographie américaine, se taira, poursuivant une carrière d’enseignant dans une université américaine, jusqu’à son entretien avec Claude Lanzmann [2] dans «Shoah». Comme Jan Karski s’était effacé devant le message dont il était le porteur, Yannick Haenel s’est à son tour effacé devant Karski, pour devenir, dit-il, «le messager du messager», dont le nom figure désormais parmi ceux des Justes des nations, au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem.

Le Nouvel Observateur. – Quand vous est venue l’idée de ce livre?

Yannick Haenel. – Quand j’ai vu «Shoah», il y a sept ou huit ans avec, au bout de huit heures de film, l’apparition de Jan Karski. Et de sa solitude. Dans ce film, il y a des témoins et il y a un messager. Qui délivrait l’impossibilité d’un message.

N. O. – C’est-à-dire?

Y. Haenel. – Pour moi, si Jan Karski est le témoin de quelque chose, c’est moins, si j’ose dire, de la Shoah que de l’organisation d’une surdité liée à la passivité des Alliés, qui sans doute est allée jusqu’à la complicité. Il y a chez lui une expérience immédiate et incontestable de ce qu’il en a été à un moment – documentation à l’appui – d’un pacte implicite entre les Alliés de laisser faire, pour toutes sortes de raisons. Quand j’ai vu Jan Karski, je me suis tout de suite posé la vieille question de Sartre au début de «l’Idiot de la famille» : «Que peut-on savoir d’un homme ?» Ce qui a immédiatement activé une immense curiosité pour sa vie, dont le réel événement, à mes yeux, est le mutisme dans lequel il s’est enfermé de la fin de la guerre jusqu’à son entretien avec Lanzmann. A l’évidence, le sujet était là. Comment cet homme a-t-il pu vivre de 1945 jusqu’à sa mort, en 2000, avec un tel savoir sur la criminalité inhérente à l’espèce ? Pour moi, Jan Karski avait en lui la boîte noire de l’histoire du XXe siècle, quelque chose qui nous force encore à penser que l’extermination des juifs d’Europe ne concerne évidemment pas seulement les juifs, mais met en cause l’idée même d’humanité.

N. O. – Votre livre est en trois parties. Seule la dernière, où vous imaginez ce que Karski a pu vivre pendant son silence, explique que vous le qualifiez de roman. Pourquoi cette structure?

Y. Haenel. – C’était la seule façon d’être à la hauteur de l’intégrité du personnage. J’estimais qu’il fallait présenter Jan Karski tel que lui-même l’avait fait, d’abord dans «Shoah» – c’est le premier chapitre – puis à travers ce qu’il a écrit. A partir de là, le lecteur pouvait recevoir ce que j’appelle ma «fiction intuitive». Il y avait là une question d’éthique narrative, de justesse, ou de justice. Ce saut dans la fiction n’avait qu’un but : tenter de trouver un équivalent au silence de Karski. Il ne s’agissait pas pour moi de me mettre à sa place, ni même de le faire parler. Dans cette dernière partie, c’est sa nuit blanche qui parle. Quand je l’ai vu dans «Shoah», je me suis dit : «Cet homme n’a plus dormi depuis 1945.»

N. O. – Vous rapportez cette phrase extraordinaire qu’il a dite un jour à Elie Wiesel: «Je suis un catholique juif»…

Y. Haenel. – Phrase infinie…

N. O. – La pensée juive était déjà présente dans «Cercle», dont le narrateur finissait sa quête spirituelle en Pologne, dans la région de Lublin, terre des grands maîtres du hassidisme…

Y. Haenel. – Le projet de «Ligne de risque» est sous-tendu par un souci spirituel qui pourrait se dire ainsi: «Comment passer de la position catholique à la position juive ?» Ce qui nous intéresse, pour parler en termes deleuziens, c’est le devenir juif de l’écriture.

Il ne s’agit pas de s’efforcer vers ça, mais de comprendre comment, dès qu’on est confronté à une expérience de langage, de parole, on est forcément déjà travaillé par cette question. Les nazis ont non seulement voulu exterminer les corps juifs, mais aussi transformer en fosse commune la spiritualité dont ils étaient porteurs, que ce lieu de parole n’existe plus. Pour moi, qui suis de culture catholique, ce que j’appelle le devenir juif, c’est le saut vers la conscience de ça.

N. O. – Contrairement à nombre de résistants polonais, souvent antisémites, Karski ne distingue jamais les juifs des Polonais dans leur ensemble. Mais il comprend très vite la spécificité de l’extermination dont ils sont l’objet…

Y. Haenel. – Jan Karski est une singularité. Quelqu’un dont le sillage est celui d’un Juste, de quelque chose que je ne pensais même pas possible. C’est-à-dire un innocent, quelqu’un qui vit dans l’indemne : il n’est pas avili. Mais je veux être clair sur ce point : il ne s’agit pas pour moi d’indemniser les Polonais d’un antisémitisme réel et effroyable. Mais comme Karski, je pense que non seulement on ne peut pas réduire les Polonais à ce qu’il y a eu de plus honteux en eux, mais en plus que le faire a servi à blanchir d’autres responsabilités.

N. O. – Celles des Alliés, par exemple

Y. Haenel. – Exactement.

N. O. – Jan Karski dit qu’il a échoué…

Y. Haenel. – L’essentiel pour moi dans ce que je n’en finis pas d’apprendre de Karski, c’est que la seule véritable question est celle de la transmission d’une expérience. Des amis m’ont dit : finalement, tu racontes l’histoire d’un échec. Mais pour moi, Jan Karski est l’autre nom de la victoire. Dans les sephirot de la Kabbale, il y en a une qui s’appelle netza’h, la Victoire. Pour moi, Karski est l’histoire d’une netza’h.

Propos recueillis par Bernard Loupias

«Jan Karski», par Yannick Haenel [3], L’Infini/Gallimard, 188 p., 16,50 euros.

(1) «Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un Etat secret», son autobiographie parue en 1944 aux Etats-Unis, Editions Point de mire, 466 p., 26 euros.

Voir enfin:

Reviews »

Quayling Jan Karski
Michael Szporer
05-02-2010

Yannick Haenel’s « Jan Karski » is an odd concoction–not really novel, but a compilation of two rudimentary summaries and a monologue, Yannick Haenel as Jan Karski. I have no problem with first person monologues, which may or may not resemble the author, and understand that first person, even in an autobiography, can be treated as a literary persona, or mask.

However Haenel’s first person is nothing like Norman Mailer, or less adept literary biographers who try to popularize historical figures.

Leaving historical inaccuracies aside, beginning with the book cover [Did anyone at Gallimard notice that Operation Barbarossa began on 22 June 1941 and that Poland was devastated in September 1939?], the book is seriously flawed. It is difficult for me to understand from the point of view of historical literature why this particular work–a kind of Que Je Sais about Jan Karski–received such instant recognition in Paris as “groundbreaking.” Perhaps it was the sudden discovery of Jan Karski in a country with a troubled past of collaboration with the Nazis?

Jan Karski’s heroism is well known outside of France, surely in America, in Israel–where he has been recognized as one of the Righteous– and in his native Poland. If Karski isn’t better known around the world, it is only because Professor Karski was a remarkably humble man, who would not like to be transformed into something he was not. He genuinely believed he had done what any honest individual should have done. Of course he did more, because he could never forget the corpses his eyes saw in the streets of the Warsaw Ghetto and that “quivering cargo of flesh” at the transit camp Izbica, the last stop before extermination camps in Belzec and Sobibor.

Haenel exaggerates when he says Karski was unknown, or had to be rediscovered. Jan Karski taught at the School of Foreign Service of Georgetown University, wrote several books, beginning with the best-seller, Story of a Secret State [1944], which Haenel summarizes even though it is available in French; he advised US government officials, his students went on to be very influential, among them president Bill Clinton. He had a distinguished academic career that included a Fulbright in 1974 to his native Poland to write The Great Powers and Poland 1919-45; evidence in the Institute of National Remembrance archives indicates that communist security forces were keenly aware of his activities. Karski archives were collected at the Hoover Institution. Forgotten were other heroes of Polish resistance, notably Jan Karski’s brother, Colonel Marian Kozielewski.

Yannick Haenel probably meant well, even if his true intentions are a mystery. He wanted to immortalize Karski, and show that during the dark days of Nazi-occupied Europe and horrendous atrocities, humanity thrived in individual acts of courage. One should note that Jan Karski had quite a remarkable war career, not only as a messenger who first reported the horrors of the Holocaust.

However, Haenel’s perplexities as a French intellectual strike me as mightier than his pen. Why didn’t Haenel do basic historical research if, as he claims, he wished to restore a remarkable historical figure to his rightful place in history, and challenge existing interpretations of who was really responsible for the Holocaust? Oddly missing is a reference to Elie Wiesel, a francophone writer and Nobel Prize laureate, who reminded the world of Jan Karski’s mission to save the Jews at the International Liberators Conference in October 26-28, 1981 held in Washington D.C.

Haenel’s Jan Karski is a book about Haenel—and perhaps the generation he represents–not about Jan Karski. It would have been best to introduce Karski and let him speak for himself, as Claude Lanzmann did in Shoah, or as Waldemar Piasecki did in My Mission.

Unfortunately, Haenel’s Jan Karski is nothing like the Jan Karski I knew in the later years of his life. Karski had no patience with silly and unsubstantiated divagations about the Holocaust, like Haenel’s, and rightly so. Such thinking distorts history and dishonors the people that perished. Karski saw the tragedy of the Jews as not fitting in with Allied strategic aims to put an end to Hitler and Nazi Germany as quickly as possible with minimal losses.

Haenel’s Karski is tormented by what strike me as uniquely French guilt feelings about the Jews and collaboration with the Nazis during WWII; and uniquely French pangs about cultural inadequacy steeped in oddball provincialism. These are all too obvious in the book even when masked by Haenel’s blaming America and England for abandoning the Jews, and disregarding the plight of war-scarred Poland and its forgotten heroes.

I admit to deconstructing Haenel’s argument, but I am only “un-reading” his misreading. He has aspired to do nothing less to post-war Europe and America. Haenel boldly claims that the free world of post-war period was built on the hidden guilt of Allied complicity in the Holocaust. Much said—very provocative; one could go out on the limb and nod with a “perhaps.” Nonetheless, there is little in Haenel’s mediocre misrepresentation of Jan Karski to substantiate such a robust claim.

If Yannick Haenel wishes to write about himself, he should write an autobiography. If he wishes to fictionalize Karski, he should at least have the decency to be faithful to history where history is known. No doubt literature should provoke and make us think big thoughts, but an empty provocation does more damage than good. My problem with Haenel’s Jan Karski is that it is neither a fresh look at a historical figure nor inventive as literature—it is a form of Quayling,*or “dumbing” down, of Jan Karski. “Cher, Yannick, I knew Jan Karski. Jan Karski was a friend of mine. You’re no Jan Karski!”

*Quayling or “dumbing down” is a reference to the former Vice President of the United States Dan Quayle.

Yannick Haenel « Jan Karski », Gallimard, Paris 2009

Michael Szporer is a Professor of Communications at University of Maryland and a member of the Jan Karski Society

39.368279 3.515625