Haïti: Attention, une catastrophe peut en cacher une autre (Will the outside world continue with the same old excuse culture?)

HispaniolaHispaniolaHaiti slumLes meilleurs indicateurs des “échecs des Etats modernes” – par exemple les révolutions, les changements de régime violents, l’effondrement de l’autorité, et le génocide – s’avèrent être des mesures de la pression environnementale et démographique, au même titre qu’une mortalité infantile élevée, une croissance rapide de la population, un pourcentage élevé de grands adolescents ou de jeunes adultes dans la population et des hordes de jeunes hommes sans perspectives d’emploi et mûrs pour le recrutement dans les milices. Jared Diamond
Quoique les pays développés acceptent occasionnellement d’exporter de la nourriture pour atténuer des famines provoquées par certaines crises (telles que sécheresses ou guerres) dans certains pays du tiers-monde, les citoyens des pays développés n’ont montré aucun intérêt à payer sur une base régulière (…) pour nourrir des milliards de citoyens du tiers-monde (…). Si cela devait se faire, mais sans programmes effectifs de planning familial dans ces pays (…), le résultat serait précisément le dilemme de Malthus, c’est-à-dire une augmentation de la population proportionnelle à l’augmentation de la nourriture disponible. Jared Diamond
Le 17 octobre 1989, un séisme de magnitude 7.0 dans la région de San Francisco a provoqué la mort de 63 personnes. Cette semaine, le même tremblement de terre dans la capitale haïtienne fait entre 45.000 et 50.000 victimes. Ce n’est pas une catastrophe naturelle, mais une tragédie de la pauvreté. C’est tout un système de corruption, d’immeubles construits sans respect d’aucune règles et de terribles services publics. (…) Pourquoi Haïti est-il si pauvre ? Eh bien, l’ile a une histoire d’oppression, d’esclavage et de colonialisme. Mais la Barbade aussi, et la Barbade se débrouille pas mal. Haïti a supporté des dictateurs impitoyables, la corruption et les invasions étrangères. Mais la République Dominicaine aussi, et elle est dans une forme bien meilleure. Haïti et la République dominicaine partagent la même île et le même environnement de base, pourtant la frontière entre les deux sociétés présente l’un des plus grands contrastes de la planète – avec des arbres et le progrès d’un côté et le déboisement, la pauvreté et la mort précoce de l’autre. David Brooks

Et si la tragédie haïtienne était aussi celle de la culture de l’excuse?

A l’heure où, avec l’indéniable urgence de la situation, le monde rivalise de générosité et de bons sentiments face à la dernière catastrophe en date de la République d’Haïti (jusqu’au Congo et au Sénégal!) …

Comment ne pas s’étonner du peu d’intérêt que semble susciter, dans nos médias (blogosphère exceptée) comme dans les têtes de nos dirigeants, ce véritable cas d’école que constitue l’incroyable décalage de développement (de 1 à 7 en PIB par habitant et de 149e à 90e au classement UNDP) entre ce pays et son frère jumeau de la République dominicaine avec laquelle elle partage la même ile et dont elle prit son indépendance en 1844?

Surtout que l’exemple a déjà été étudié dans un chapitre du récent bestseller du « mentor écologiste de M. Sarkozy » (dixit Le Monde diplomatique), le biogéographe et militant écologiste d’UCLA Jared Diamond (« Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie », 2006).

Qui, au-delà de sa perspective clairement environnementalisante (tout dépend de la population et de la surexploitation écologique), a le mérite, contre l’habituelle culture de l’excuse qui sert généralement de réflexion sur le Tiers-Monde, de poser la question de la part de responsabilité des populations elles-mêmes à leur sort.

Montrant ainsi dans une approche qui rappelle l’idée d’effet de sentier des économistes (en gros, les choix passés déterminent nos choix présents) comment une partie occidentale (Haïti) délaissée au départ par les Espagnols pour raisons « environnementales » (moins d’espace et de surface cultivable, moindre pluviosité: les montagnes et les fleuves sont de l’autre côté) a pu devenir ensuite, avec l’importation massive d’esclaves par la France (7 fois plus), la « perle des Antilles ».

Mais aussi plus tard après l’indépendance, avec la surpopulation (à peu près la même population pour 1,7 fois moins de superficie – Gaza avec les 10 000 ONG mais sans l’islam et les bombes!) et la déforestation (à la fois par la population paupérisée et les exportations françaises) qui en ont résulté comme les restrictions (inscrites dans la Constitution de 1804) à l’immigration et aux investissements européens, la véritable catastrophe économique qui a permis aujourd’hui, comme le rappelle également l’éditorialiste du NYT David Brooks (merci James), que le même degré de magnitude fasse une soixantaine de morts à San Francisco en octobre 1989 et 50 000 il y a une semaine à Haiti

The Underlying Tragedy
David Brooks
The New York Times
January 15, 2010

On Oct. 17, 1989, a major earthquake with a magnitude of 7.0 struck the Bay Area in Northern California. Sixty-three people were killed. This week, a major earthquake, also measuring a magnitude of 7.0, struck near Port-au-Prince, Haiti. The Red Cross estimates that between 45,000 and 50,000 people have died.

This is not a natural disaster story. This is a poverty story. It’s a story about poorly constructed buildings, bad infrastructure and terrible public services. On Thursday, President Obama told the people of Haiti: “You will not be forsaken; you will not be forgotten.” If he is going to remain faithful to that vow then he is going to have to use this tragedy as an occasion to rethink our approach to global poverty. He’s going to have to acknowledge a few difficult truths.

The first of those truths is that we don’t know how to use aid to reduce poverty. Over the past few decades, the world has spent trillions of dollars to generate growth in the developing world. The countries that have not received much aid, like China, have seen tremendous growth and tremendous poverty reductions. The countries that have received aid, like Haiti, have not.

In the recent anthology “What Works in Development?,” a group of economists try to sort out what we’ve learned. The picture is grim. There are no policy levers that consistently correlate to increased growth. There is nearly zero correlation between how a developing economy does one decade and how it does the next. There is no consistently proven way to reduce corruption. Even improving governing institutions doesn’t seem to produce the expected results.

The chastened tone of these essays is captured by the economist Abhijit Banerjee: “It is not clear to us that the best way to get growth is to do growth policy of any form. Perhaps making growth happen is ultimately beyond our control.”

The second hard truth is that micro-aid is vital but insufficient. Given the failures of macrodevelopment, aid organizations often focus on microprojects. More than 10,000 organizations perform missions of this sort in Haiti. By some estimates, Haiti has more nongovernmental organizations per capita than any other place on earth. They are doing the Lord’s work, especially these days, but even a blizzard of these efforts does not seem to add up to comprehensive change.

Third, it is time to put the thorny issue of culture at the center of efforts to tackle global poverty. Why is Haiti so poor? Well, it has a history of oppression, slavery and colonialism. But so does Barbados, and Barbados is doing pretty well. Haiti has endured ruthless dictators, corruption and foreign invasions. But so has the Dominican Republic, and the D.R. is in much better shape. Haiti and the Dominican Republic share the same island and the same basic environment, yet the border between the two societies offers one of the starkest contrasts on earth — with trees and progress on one side, and deforestation and poverty and early death on the other.

As Lawrence E. Harrison explained in his book “The Central Liberal Truth,” Haiti, like most of the world’s poorest nations, suffers from a complex web of progress-resistant cultural influences. There is the influence of the voodoo religion, which spreads the message that life is capricious and planning futile. There are high levels of social mistrust. Responsibility is often not internalized. Child-rearing practices often involve neglect in the early years and harsh retribution when kids hit 9 or 10.

We’re all supposed to politely respect each other’s cultures. But some cultures are more progress-resistant than others, and a horrible tragedy was just exacerbated by one of them.

Fourth, it’s time to promote locally led paternalism. In this country, we first tried to tackle poverty by throwing money at it, just as we did abroad. Then we tried microcommunity efforts, just as we did abroad. But the programs that really work involve intrusive paternalism.

These programs, like the Harlem Children’s Zone and the No Excuses schools, are led by people who figure they don’t understand all the factors that have contributed to poverty, but they don’t care. They are going to replace parts of the local culture with a highly demanding, highly intensive culture of achievement — involving everything from new child-rearing practices to stricter schools to better job performance.

It’s time to take that approach abroad, too. It’s time to find self-confident local leaders who will create No Excuses countercultures in places like Haiti, surrounding people — maybe just in a neighborhood or a school — with middle-class assumptions, an achievement ethos and tough, measurable demands.

The late political scientist Samuel P. Huntington used to acknowledge that cultural change is hard, but cultures do change after major traumas. This earthquake is certainly a trauma. The only question is whether the outside world continues with the same old, same old.

Voir aussi:

Haiti and the Dominican Republic: One Island, Two Worlds

Jared Diamond
The Globalist
January 20, 2010

Haiti and the Dominican Republic may share one island but their histories unfolded quite differently. In “Collapse,” this week’s Globalist Bookshelf selection, Jared Diamond gives insight into the vast economic, political and ecological differences between these two Caribbean countries.

Why did the political, economic and ecological histories of these two countries — the Dominican Republic and Haiti — sharing the same island unfold so differently?

Compared to the Dominican Republic, the area of flat land good for intensive agriculture is much smaller.

Part of the answer involves environmental differences. The island of Hispaniola’s rains come mainly from the east. Hence the Dominican (eastern) part of the island receives more rain and thus supports higher rates of plant growth.

Hispaniola’s highest mountains (over 10,000 feet high) are on the Dominican side, and the rivers from those high mountains mainly flow eastwards into the Dominican side.

The Dominican side has broad valleys, plains and plateaus and much thicker soils. In particular, the Cibao Valley in the north is one of the richest agricultural areas in the world.

Environmental differences

In contrast, the Haitian side is drier because of that barrier of high mountains blocking rains from the east.

Compared to the Dominican Republic, the area of flat land good for intensive agriculture in Haiti is much smaller, as a higher percentage of Haiti’s area is mountainous. There is more limestone terrain, and the soils are thinner and less fertile and have a lower capacity for recovery.

Social and political differences

Note the paradox: The Haitian side of the island was less well endowed environmentally but developed a rich agricultural economy before the Dominican side. The explanation of this paradox is that Haiti’s burst of agricultural wealth came at the expense of its environmental capital of forests and soils.

Haiti’s elite identified strongly with France rather than with their own landscape and sought mainly to extract wealth from the peasants.

This lesson is, in effect, that an impressive-looking bank account may conceal a negative cash flow.

While those environmental differences did contribute to the different economic trajectories of the two countries, a larger part of the explanation involved social and political differences — of which there were many that eventually penalized the Haitian economy relative to the Dominican economy.

In that sense, the differing developments of the two countries were over-determined. Numerous separate factors coincided in tipping the result in the same direction.

French help

One of those social and political differences involved the accident that Haiti was a colony of rich France and became the most valuable colony in France’s overseas empire. The Dominican Republic was a colony of Spain, which by the late 1500s was neglecting Hispaniola and was in economic and political decline itself.

Hence, France was able to invest in developing intensive slave-based plantation agriculture in Haiti, which the Spanish could not or chose not to develop in their side of the island. France imported far more slaves into its colony than did Spain.

A difference in population

As a result, Haiti had a population seven times higher than its neighbor during colonial times — and it still has a somewhat larger population today, about ten million versus 8.8 million.

Haiti’s poverty forced its people to remain dependent on forest-derived charcoal from fuel, thereby accelerating the destruction of its last remaining forests.

But Haiti’s area is only slightly more than half of that of the Dominican Republic. As a result, Haiti, with a larger population and smaller area, has double the Republic’s population density.

The combination of that higher population density and lower rainfall was the main factor behind the more rapid deforestation and loss of soil fertility on the Haitian side.

In addition, all of those French ships that brought slaves to Haiti returned to Europe with cargos of Haitian timber, so that Haiti’s lowlands and mid- mountain slopes had been largely stripped of timber by the mid-19th century.

Long-term investing

A second social and political factor is that the Dominican Republic — with its Spanish-speaking population of predominantly European ancestry — was both more receptive and more attractive to European immigrants and investors than was Haiti, with its Creole-speaking population composed overwhelmingly of black former slaves.

Hence, European immigration and investment were negligible and restricted by the constitution in Haiti after 1804 but eventually became important in the Dominican Republic.

Using the land

Those Dominican immigrants included many middle-class businesspeople and skilled professionals who contributed to the country’s development.

Haiti’s burst of agricultural wealth came at the expense of its environmental capital of forests and soils.

The people of the Dominican Republic even chose to resume their status as a Spanish colony from 1812 to 1821, and its president chose to make his country a protectorate of Spain from 1861 to 1865.

Still another social difference contributing to the different economies is that, as a legacy of their country’s slave history and slave revolt, most Haitians owned their own land, used it to feed themselves and received no help from their government in developing cash crops for trade with overseas European countries.

The Dominican Republic, however, eventually did develop an export economy and overseas trade.

Deforestation

Haiti’s elite identified strongly with France rather than with their own landscape, did not acquire land or develop commercial agriculture and sought mainly to extract wealth from the peasants.

Finally, Haiti’s problems of deforestation and poverty compared to those of the Dominican Republic have become compounded within the last 40 years.

Burned by biofuel

Because the Dominican Republic retained much forest cover and began to industrialize, the Trujillo regime initially planned, and the regimes of Balaguer and subsequent presidents constructed, dams to generate hydroelectric power. Balaguer launched a crash program to spare forest use for fuel by instead importing propane and liquefied natural gas.

But Haiti’s poverty forced its people to remain dependent on forest-derived charcoal from fuel, thereby accelerating the destruction of its last remaining forests.

From the book « Collapse: How Societies Choose to Fail or Succeed » by Jared Diamond, Copyright © 2005. Reprinted by arrangement with Viking, a member of the Penguin Group.

Voir enfin:

Hérodote a lu
Claude Bataillon
Hérodote
2006

Jared DIAMOND, Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, coll. « NRF Essais », Paris, 2006,648 p.

1

Glissons cette note de lecture sur la globalité du monde, dans ce numéro sur l’Amérique latine, pour souligner que les civilisations modernes du continent américain ont dans leur ensemble des relations particulièrement brutales avec leur environnement, même si l’Australie est pire à ce sujet. Faisons l’effort de recommander au lecteur ce très gros livre plutôt mal composé et parfois irritant, parce qu’il contient divers chapitres passionnants sur des sujets fondamentaux pour le géographe.

2

Nous avions jugé favorablement ici même, du même auteur, De l’inégalité parmi les sociétés, essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire (Gallimard, Paris, 2000). Maintenant il veut nous montrer non plus la naissance des différenciations entre les sociétés selon leur écologie, mais la mort (ou le risque de mort) de certaines d’entre elles, toujours selon la gestion de leur potentiel naturel. Dans le livre antérieur, l’auteur parlait presque exclusivement de situations du passé et surtout d’un passé préhistorique, où son apport était rarement contestable, fondé sur une connaissance très large des techniques pratiquées par les archéologues [1]. Il évoque maintenant bien plus de situations contemporaines, pour lesquelles la dimension de la « société » qu’il nous décrit importe infiniment plus : des isolats de diverses tailles ont existé dans le passé, et plus ils étaient petits, plus il est pertinent de comprendre les « chances » ou les « risques » que leurs membres ont connus. De nos jours, les acteurs sociaux qui décident de l’usage des « ressources naturelles » ne sont jamais exclusivement locaux.

3

L’auteur, dans ce nouvel ouvrage, est irritant, parce que son texte, issu directement d’un cours, est peu équilibré dans ses multiples études de cas, car un souci de convaincre l’étudiant qui écoute le cours le conduit à utiliser plusieurs fois ses exemples ou ses arguments en des développements redondants. En outre, les deux traducteurs ont fait un travail très inégal. Certes, le vocabulaire d’un tel livre est très étendu, touchant à toutes les techniques, mais on dépasse souvent [2] le seuil de négligence tolérable chez un grand éditeur, qui s’est contenté de la notoriété de l’auteur, sans lire ni l’original anglais ni la traduction française.

4

Venons-en au corps des chapitres qui composent ce livre. On commence par une longue analyse de l’État du Montana, aux États-Unis, traité depuis l’époque précolombienne, même si le cadre politicoadministratif choisi ne devient pertinent que tard dans le XIX e siècle. Malgré cela, le jeu des acteurs au XX e siècle est très intéressant :pour comprendre précisément qu’au Montana règne une démocratie de propriétaires fonciers qui débat des problèmes de ressources naturelles, esquive les décisions, ou les prend par surprise, sans prendre en compte le long terme. On sait par ailleurs qu’au Montana une grosse minorité des terres ne sont pas privées : l’auteur oublie de nous dire quels acteurs extérieurs décident de l’usage et de la préservation des terres fédérales, des réserves indiennes, etc.

5

Le livre passe ensuite en revue des cas de sociétés isolées dans le passé, pour nous en faire comprendre la mort. L’explication récurrente est celle de l’épuisement progressif de ressources (végétation, animaux, sols), sans que les sociétés ne modifient leur mode de gestion de ces ressources limitées. L’auteur est convaincant pour des sociétés de petites tailles (Île de Pâques, Pitcairn, Henderson) et pour des milieux particulièrement fragiles (des États-Unis). Sa démonstration est moins sûre pour les sociétés mayas (des millions d’habitants sur des centaines de milliers de km2 ), où il a du mal à prouver que l’alimentation des villes n’était possible que depuis quelques dizaines de kilomètres : si elle venait de bien plus loin, la crise écologique était recouverte par une crise sociale due à un monde hautement inégalitaire, ce qu’il laisse au second plan.

6

Vient ensuite son analyse des sociétés vikings et particulièrement de celle du Groenland. Ici, outre des sources archéologiques, l’auteur dispose de documents historiques. Pour lui – et il est convaincant –, ces groupes ont été victimes, dans un milieu où le froid s’accentuait, d’un « refus » des adaptations possibles : métissage avec les Inuits ou au moins adoption de leurs techniques de chasse et de leur alimentation.

7

Puis vient une description des « bonnes gestions » de milieux sur le temps long, et en conséquence de la préservation jusqu’à nos jours de sociétés qui en particulier préservent leurs forêts au lieu de les détruire : gestion locale décentralisée en Nouvelle-Guinée, ou au contraire politique forestière rigoureuse de l’État japonais… que l’auteur assimile globalement à celle qu’il attribue à l’Allemagne dès le XVI e siècle. C’est une simplification évidente, d’autant que pour lui le reste de l’Europe aurait « adopté » globalement au XVIII e siècle la politique allemande de préservation des forêts : la diversité des modes de gestion de ces forêts mériterait plus de détails.

8

Des sociétés contemporaines confrontées à la fragilité de leurs milieux sont ensuite présentées : pour le Rwanda, les relations qu’il établit entre la « surpopulation » du pays et la catastrophe sociale vécue là-bas sont imprécises. De même, la comparaison entre République dominicaine et Haïti n’insiste guère sur le rôle dans cette dernière de l’occupation sans titres par les pauvres des pentes fragiles, sans contrôle politico-administratif. Quand l’auteur passe à de vastes ensembles, le traitement « en soi » des risques écologiques est plus malaisé encore : pour la Chine, rien de bien spécifique en comparaison des États-Unis ou de l’Europe, sauf la brutalité des transformations modernisatrices sans les freins conservateurs que peut représenter un régime démocratique. Et c’est finalement avec les exemples de la démocratie australienne qu’il nous montre comment les sociétés urbaines tendent à faire monter le prix des sols ruraux et à en confier in fine la gestion à des responsables locaux qui représentent essentiellement les riches retraités possesseurs des résidences secondaires. Ces acteurs tendent soit à stimuler l’usage imprudent et spéculatif des sols, soit à freiner tout usage non récréatif de ceux-ci : ce mécanisme vaut pour les États-Unis comme pour l’Europe et sa mise en lumière est essentielle.

9

Fort original, le chapitre sur le comportement « écologique » des grandes firmes d’industries extractives inclut dans celles-ci la grande pêche et le bois, pour montrer comment elles peuvent être « moralisées » par les politiques de certification des filières « propres », sous la pression des associations de consommateurs. Pour l’auteur, le risque d’exploitation imprudente de la ressource est plus fort sur le territoire public (et donc en mer) que sur les territoires privés. Et ceci faute de contrôle réel par la puissance publique. Il nous montre comment les extractions de métaux autres que le fer sont particulièrement brutales (et ici le Montana est exemplaire…), parce que les mentalités de Far West y sont accentuées par la part élevée d’incertitude sur les rendements et sur la durée d’exploitation. Curieusement, le problème de la gestion des déchets radioactifs des centrales électriques, qu’on attendrait ici, n’est même pas abordé : peut-être comparativement un problème mineur aux États-Unis ? L’extraction du gaz et du pétrole, voire celle du charbon, peuvent techniquement être beaucoup moins destructrices de l’environnement, d’autant mieux que les entreprises peuvent en général prévoir leurs prospections et leurs extractions sur de longues périodes. Les exemples pétroliers pris en Nouvelle-Guinée montrent le contraste entre des entreprises publiques, peu précautionneuses parce qu’aucun contrôle extérieur ne les contraint, et leurs homologues privées, qui se méfient des campagnes d’opinion qui pourraient leur nuire. Au total, un livre très utile par sa description détaillée des techniques de recherche en écologie du passé comme par ses vues très larges, à base d’exemples multiples, pour l’analyse des risques de destruction des ressources naturelles.
Notes

[1]

Dans son nouveau livre, il nous explique aussi les techniques d’analyse des paléo-milieux (dendrochronologie, mais aussi analyse des dépotoirs, excréments, ossements, etc.).

[2]

Appeler « stockage » ce qui est charge de bétail sur un pâturage, ou « cheptel » le seul bétail bovin, ou pire encore traduire parfois royalties par « royautés » et non par « redevances »…

Voir enfin :

Hérodote a lu
Claude Bataillon
Hérodote
2006

Jared DIAMOND, Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, coll. « NRF Essais », Paris, 2006,648 p.
1

Glissons cette note de lecture sur la globalité du monde, dans ce numéro sur l’Amérique latine, pour souligner que les civilisations modernes du continent américain ont dans leur ensemble des relations particulièrement brutales avec leur environnement, même si l’Australie est pire à ce sujet. Faisons l’effort de recommander au lecteur ce très gros livre plutôt mal composé et parfois irritant, parce qu’il contient divers chapitres passionnants sur des sujets fondamentaux pour le géographe.
2

Nous avions jugé favorablement ici même, du même auteur, De l’inégalité parmi les sociétés, essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire (Gallimard, Paris, 2000). Maintenant il veut nous montrer non plus la naissance des différenciations entre les sociétés selon leur écologie, mais la mort (ou le risque de mort) de certaines d’entre elles, toujours selon la gestion de leur potentiel naturel. Dans le livre antérieur, l’auteur parlait presque exclusivement de situations du passé et surtout d’un passé préhistorique, où son apport était rarement contestable, fondé sur une connaissance très large des techniques pratiquées par les archéologues [1]. Il évoque maintenant bien plus de situations contemporaines, pour lesquelles la dimension de la « société » qu’il nous décrit importe infiniment plus : des isolats de diverses tailles ont existé dans le passé, et plus ils étaient petits, plus il est pertinent de comprendre les « chances » ou les « risques » que leurs membres ont connus. De nos jours, les acteurs sociaux qui décident de l’usage des « ressources naturelles » ne sont jamais exclusivement locaux.
3

L’auteur, dans ce nouvel ouvrage, est irritant, parce que son texte, issu directement d’un cours, est peu équilibré dans ses multiples études de cas, car un souci de convaincre l’étudiant qui écoute le cours le conduit à utiliser plusieurs fois ses exemples ou ses arguments en des développements redondants. En outre, les deux traducteurs ont fait un travail très inégal. Certes, le vocabulaire d’un tel livre est très étendu, touchant à toutes les techniques, mais on dépasse souvent [2] le seuil de négligence tolérable chez un grand éditeur, qui s’est contenté de la notoriété de l’auteur, sans lire ni l’original anglais ni la traduction française.
4

Venons-en au corps des chapitres qui composent ce livre. On commence par une longue analyse de l’État du Montana, aux États-Unis, traité depuis l’époque précolombienne, même si le cadre politicoadministratif choisi ne devient pertinent que tard dans le XIX e siècle. Malgré cela, le jeu des acteurs au XX e siècle est très intéressant :pour comprendre précisément qu’au Montana règne une démocratie de propriétaires fonciers qui débat des problèmes de ressources naturelles, esquive les décisions, ou les prend par surprise, sans prendre en compte le long terme. On sait par ailleurs qu’au Montana une grosse minorité des terres ne sont pas privées : l’auteur oublie de nous dire quels acteurs extérieurs décident de l’usage et de la préservation des terres fédérales, des réserves indiennes, etc.
5

Le livre passe ensuite en revue des cas de sociétés isolées dans le passé, pour nous en faire comprendre la mort. L’explication récurrente est celle de l’épuisement progressif de ressources (végétation, animaux, sols), sans que les sociétés ne modifient leur mode de gestion de ces ressources limitées. L’auteur est convaincant pour des sociétés de petites tailles (Île de Pâques, Pitcairn, Henderson) et pour des milieux particulièrement fragiles (des États-Unis). Sa démonstration est moins sûre pour les sociétés mayas (des millions d’habitants sur des centaines de milliers de km2 ), où il a du mal à prouver que l’alimentation des villes n’était possible que depuis quelques dizaines de kilomètres : si elle venait de bien plus loin, la crise écologique était recouverte par une crise sociale due à un monde hautement inégalitaire, ce qu’il laisse au second plan.
6

Vient ensuite son analyse des sociétés vikings et particulièrement de celle du Groenland. Ici, outre des sources archéologiques, l’auteur dispose de documents historiques. Pour lui – et il est convaincant –, ces groupes ont été victimes, dans un milieu où le froid s’accentuait, d’un « refus » des adaptations possibles : métissage avec les Inuits ou au moins adoption de leurs techniques de chasse et de leur alimentation.
7

Puis vient une description des « bonnes gestions » de milieux sur le temps long, et en conséquence de la préservation jusqu’à nos jours de sociétés qui en particulier préservent leurs forêts au lieu de les détruire : gestion locale décentralisée en Nouvelle-Guinée, ou au contraire politique forestière rigoureuse de l’État japonais… que l’auteur assimile globalement à celle qu’il attribue à l’Allemagne dès le XVIe siècle. C’est une simplification évidente, d’autant que pour lui le reste de l’Europe aurait « adopté » globalement au XVIIIe siècle la politique allemande de préservation des forêts : la diversité des modes de gestion de ces forêts mériterait plus de détails.
8

Des sociétés contemporaines confrontées à la fragilité de leurs milieux sont ensuite présentées : pour le Rwanda, les relations qu’il établit entre la « surpopulation » du pays et la catastrophe sociale vécue là-bas sont imprécises. De même, la comparaison entre République dominicaine et Haïti n’insiste guère sur le rôle dans cette dernière de l’occupation sans titres par les pauvres des pentes fragiles, sans contrôle politico-administratif. Quand l’auteur passe à de vastes ensembles, le traitement « en soi » des risques écologiques est plus malaisé encore : pour la Chine, rien de bien spécifique en comparaison des États-Unis ou de l’Europe, sauf la brutalité des transformations modernisatrices sans les freins conservateurs que peut représenter un régime démocratique. Et c’est finalement avec les exemples de la démocratie australienne qu’il nous montre comment les sociétés urbaines tendent à faire monter le prix des sols ruraux et à en confier in fine la gestion à des responsables locaux qui représentent essentiellement les riches retraités possesseurs des résidences secondaires. Ces acteurs tendent soit à stimuler l’usage imprudent et spéculatif des sols, soit à freiner tout usage non récréatif de ceux-ci : ce mécanisme vaut pour les États-Unis comme pour l’Europe et sa mise en lumière est essentielle.

9

Fort original, le chapitre sur le comportement « écologique » des grandes firmes d’industries extractives inclut dans celles-ci la grande pêche et le bois, pour montrer comment elles peuvent être « moralisées » par les politiques de certification des filières « propres », sous la pression des associations de consommateurs. Pour l’auteur, le risque d’exploitation imprudente de la ressource est plus fort sur le territoire public (et donc en mer) que sur les territoires privés. Et ceci faute de contrôle réel par la puissance publique. Il nous montre comment les extractions de métaux autres que le fer sont particulièrement brutales (et ici le Montana est exemplaire…), parce que les mentalités de Far West y sont accentuées par la part élevée d’incertitude sur les rendements et sur la durée d’exploitation. Curieusement, le problème de la gestion des déchets radioactifs des centrales électriques, qu’on attendrait ici, n’est même pas abordé : peut-être comparativement un problème mineur aux États-Unis ? L’extraction du gaz et du pétrole, voire celle du charbon, peuvent techniquement être beaucoup moins destructrices de l’environnement, d’autant mieux que les entreprises peuvent en général prévoir leurs prospections et leurs extractions sur de longues périodes. Les exemples pétroliers pris en Nouvelle-Guinée montrent le contraste entre des entreprises publiques, peu précautionneuses parce qu’aucun contrôle extérieur ne les contraint, et leurs homologues privées, qui se méfient des campagnes d’opinion qui pourraient leur nuire. Au total, un livre très utile par sa description détaillée des techniques de recherche en écologie du passé comme par ses vues très larges, à base d’exemples multiples, pour l’analyse des risques de destruction des ressources naturelles.

Notes

[1]

Dans son nouveau livre, il nous explique aussi les techniques d’analyse des paléo-milieux (dendrochronologie, mais aussi analyse des dépotoirs, excréments, ossements, etc.).

[2]

Appeler « stockage » ce qui est charge de bétail sur un pâturage, ou « cheptel » le seul bétail bovin, ou pire encore traduire parfois royalties par « royautés » et non par « redevances »…

3 Responses to Haïti: Attention, une catastrophe peut en cacher une autre (Will the outside world continue with the same old excuse culture?)

  1. […] Haïti: Attention, une catastrophe peut en cacher une autre (Will the outside world continue with th… […]

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  2. […] régionales de mars, sur le fameux effet de sentier que nous avions récemment évoqué pour Haïti […]

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  3. jcdurbant dit :

    CHERCHEZ L’ERREUR !

    Le 12 janvier 2010, à 16 h 53, un puissant séisme ravage Haïti. Bâtiments et maisons s’effondrent en 75 secondes, comme un château de cartes. Le bilan est terrifiant : 230 000 morts, 300 000 blessés, 1 500 000 sans-abri. Six ans plus tard, le 4 octobre 2016, l’ouragan Matthew détruit le sud-ouest de l’île, laissant derrière lui un millier de morts et 1,3 million d’habitants dans le dénuement.

    Entre deux catastrophes naturelles, Haïti n’a guère le temps de souffler. Tempêtes tropicales, pluies diluviennes, inondations se succèdent, accompagnées de dramatiques coulées de boue, facilitées par la déforestation massive, liée à l’usage intensif du charbon de bois. La commune des Gonaïves est régulièrement dévastée par les cyclones.

    Les terribles conséquences de l’épidémie de choléra (près de 10 000 morts, 800 000 malades), importée par les casques bleus népalais de la Minustah, longtemps niée par l’ONU responsable de ce désastre, suivie par une campagne de vaccination inefficace et contestée, achèvent d’assombrir un tableau dominé par la pauvreté, l’analphabétisme, une instabilité politique permanente, des cycles de violences et d’enlèvements. Arriver de nuit, c’est survoler un pays plongé dans le noir, atterrir dans une capitale sans lumière, où l’électricité est distribuée au compte-gouttes, à des heures aléatoires, imprévisibles.

    Quand, émue par son sort, la communauté internationale se mobilise comme nulle part ailleurs pour lui venir en aide, passé le premier temps de la gratitude, Haïti se raidit contre cette sollicitude qu’elle juge, au fond, paternaliste et qui, au bout du compte, lui retire toute maîtrise de son destin. L’afflux massif des ONG internationales, déversant, clés en main, des milliards de dollars, sans tenir compte des ressources locales, a été mal reçu. Assistance mortelle, le documentaire de Raoul Peck qui a fait sensation en 2012, décryptant méthodiquement la gabegie et la déstabilisation, montre comment l’humanitaire vit dans sa bulle, monde parallèle imposant ses préjugés, s’affranchissant des contraintes locales.

    Cette déferlante de 4 000 ONG, composée de bonne volonté, de lobbys et d’intérêts bien compris, a laissé beaucoup d’amertume, voire de colère, réveillant une vieille ambivalence. Attendre l’assistance et la dénoncer. Car Haïti a longtemps figuré parmi les pays les plus aidés au monde par tête d’habitant, avec la plus forte densité au kilomètre carré. Les griefs sont légion. Pêle-mêle : arrogance, sentiment de supériorité, absence de connaissance du pays, population tenue à l’écart, envahissement, forces d’occupation.

    Avec des arguments bien réels : marée de 4 × 4 rutilants dont la population sait qu’ils ont été payés par les dons à elle destinée, budgets des ONG souvent supérieurs à celui de l’État haïtien, salaires mirobolants qui aspirent les ressources humaines du pays, absence totale de coordination, multiplication de projets incohérents. Un proverbe haïtien résume ce divorce. « Le vieux nègre n’est pas un vieux chien ». Autrement dit, l’autochtone est digne d’intérêt.

    « Le déferlement d’ONG nous enferme dans une réputation de mendicité. Mais nous n’avons rien demandé. Et si peu reçu », s’insurge Dany Laferrière. « Les ONG ne sont pas responsables de tous nos maux, réagit l’écrivain Louis-Philippe Dalembert. Arrêtons de tomber en permanence dans la victimisation à outrance. Cessons de vouloir croire que c’est toujours la faute des autres. Commençons par nous poser les bonnes questions. » Odnell David le rejoint. « Pourquoi la société haïtienne est-elle toujours en crise ? » Squelette sans chair, l’État n’offre guère de services à sa population. Les Haïtiens en sont réduits à ne compter que sur eux-mêmes. Pour combien de temps encore ?

    ——————————

    La descente aux abîmes de « la perle des Antilles »

    Au XVIIIe siècle, « la perle des Antilles » est la colonie française la plus riche : elle assure un tiers du commerce extérieur de la France.

    En 1791, sous la conduite de Toussaint Louverture, les 400 000 esclaves se révoltent, au nom des idéaux de la Révolution française.

    Le 1er janvier 1804, après avoir battu les troupes de Napoléon, Haïti devient la première République noire au monde et le premier État indépendant d’Amérique latine mais se retrouve isolé.

    Haïti va subir la saignée d’une « dette de compensation » (150 millions de francs or, soit l’équivalent de 17 milliards d’euros) pour indemniser les colons. L’île sera occupée par les Américains de 1919 à 1934, et plongera sous la dictature des Duvalier (1957-1986).

    Avec 11 millions d’habitants, Haïti est aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres de la planète. La moitié des habitants sont illettrés. L’espérance de vie est de 63 ans. La diaspora assure un quart de son PIB.

    https://www.la-croix.com/Monde/Ameriques/En-Haiti-relever-encore-2017-01-13-1200816978

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