Présidence Obama: Qu’ils mangent de la diversité! (Let them eat diversity!)

Let them eat diversity (Mrs. Obama)Les riches sont différents de vous et moi. – Oui, ils ont plus d’argent. Réponse d’Hemingway à Fitzgerald
We can build a collective civic space large enough for all our separate identities, that we can be ‘e pluribus unum’ — out of one, many. Al Gore (Milwaukee, 1994)
Je suis déterminé à récupérer chaque centime dû au peuple américain et ma détermination ne peut être que renforcée lorsque je vois les profits énormes et les bonus obscènes dans les sociétés mêmes qui doivent leur survie au peuple américain. Barack Hussein Obama (janvier 2009)
[la popularité] J’en suis très reconnaissante aux Français (…) Ca me touche beaucoup (…) de toute façon, ce sont le Président et le Premier ministre qui décident. Rama Yade
Nous allons construire un parti pour résister à l’intégration par l’oubli, un parti pour maintenir vivantes nos cultures et nos croyances, ce sera ça ou notre disparition morale et collective, ce sera ça ou la perte de nos histoires et de nos identités (…) Notre parti refusera toutes ces injonctions contradictoires par lesquelles on nous piège. Nous refuserons d’avoir à choisir entre cette vie moderne et nos cultures, entre cette vie moderne et la foi. Houria Bouteldja (porte-parole des Indigènes de la République, décembre 2008)
La diversité permet à notre entreprise d’enrichir les actionnaires. Patron de Pepsi (dans le New York Times)
Aujourd’hui, la diversité est un peu comme une pub pour un yaourt au bifidus actif: les bienfaits qu’elle produit à l’intérieur de l’entreprise doivent se voir à l’extérieur. Le Point
Certes, avec les lois actuelles, les entreprises n’ont plus trop le choix, mais leur démarche de lutte contre la discrimination est aussi largement motivée par des raisons purement économiques. On s’est aperçu qu’une diversité bien gérée était une source de performance et d’innovation pour l’entreprise. Avec l’arrivée des pays émergents sur un marché de l’emploi de plus en plus mondialisé, il nous faut impérativement être souples et créatifs. Et c’est justement la richesse du capital humain qui produira cette créativité. Autre point important pour nous : les entreprises veulent brasser toujours plus large et, pour cela, il leur faut refléter la diversité de la population à laquelle elles s’adressent. Soumia Malinbaum (directrice du développement du groupe Keyrus, porte-parole diversité au Medef et présidente de l’Association française des managers de la diversité AFMD)
Ceux qui espèrent obscurcir notre combat en insistant sur les différences ethniques aident au maintien de l’exploitation des masses, c’est-à-dire des Blancs pauvres, des Noirs pauvres, des Hispaniques, Indiens, Chinois et Japonais pauvres, bref, de l’ensemble des travailleurs. (…) Nous ne combattrons pas l’exploitation capitaliste par un capitalisme noir. Nous combattrons le capitalisme par le socialisme. Bobby Seale, cofondateur du Black Panther Party, fin des années 1960)
La lutte de libération des Noirs doit s’insérer dans le mouvement révolutionnaire dont le socialisme constitue l’horizon. Angela Davis (1975)
Le meilleur des mouvements politiques est voué à faire de la mauvaise science et, à terme, de la mauvaise politique, s’il ne parvient pas à convertir ses dispositions subversives en inspiration critique — et d’abord de lui-même. Pierre Bourdieu
Revendiquer le monopole d’un objet, quel qu’il soit (fût-ce par un simple usage du “nous” qui a cours dans certains écrits féministes), au nom du privilège cognitif qu’est censé assurer le seul fait d’être à la fois sujet et objet et, plus précisément, d’avoir éprouvé en première personne la forme singulière de l’humaine condition qu’il s’agit d’analyser scientifiquement, c’est importer dans le champ scientifique la défense politique des particularismes qui autorise le soupçon a priori, et mettre en question l’universalisme qui, à travers notamment le droit d’accès de tous à tous les objets, est un des fondements de la République des sciences. Pierre Bourdieu (La domination masculine, p. 155)
 On the Left today, multiculturalism trumps all, and instead of higher wages, liberals prefer to give low-income Americans political correctness. Rich Lowry (2003)
S’il est des démocrates pour estimer que les titulaires de revenus approchant 200 000 dollars par an font encore partie de la classe moyenne et par conséquent doivent payer moins d’impôts, alors plus besoin de républicains! Walter Benn Michaels
Il serait difficile d’expliquer autrement la haine avec laquelle les tenants antillais de l’identité créole s’en sont récemment pris à la poésie d’Aimé Césaire. Ceux-ci ne lui ont-ils pas fait le grief que le Cahier d’un retour au pays natal pouvait « être le texte de revendication de n’importe quel peuple qui souffre », pour la consternante raison que « si les Québécois l’ont adopté dans les années soixante, c’est qu’il n’était pas profondément marqué par les Antilles. Il a d’ailleurs été traduit en arabe et a rencontré un grand succès auprès des Palestiniens » (Raphaël Confiant) … En réalité, c’est sa force poétique qu’on lui reproche, bien sûr en ce qu’elle le rend irréductible à la norme identitaire aujourd’hui reconnue et promue de toutes parts. C’est cela le plus dangereux, pour ceux de toutes les couleurs qui endossent chaque matin, leur peau, leur uniforme, leur fauteuil… comme une identité de parade. Et tous ceux-là auront beau se regrouper en horde, en rang, en troupeau, ils ne pourront pas faire grand chose. Annie Le Brun
Accomplir le tour de force de conserver la singularité de chaque lutte tout en la faisant converger dans un combat contre les inégalités suppose un projet politique fort. Tellement fort et radical qu’il nécessiterait peut-être une intégration de toutes les revendications et une assimilation de tous à un seul projet de société. « Assimilation », « intégration » : les mots qui fâchent sont lâchés. (…) les Indigènes ont besoin de leurs Finkielkrauts et les Finkielkrauts de leurs Indigènes, et le néolibéralisme a besoin des deux à la fois pour qu’en France, comme aux Etats-Unis, les riches puissent continuer à s’enrichir et les pauvres à s’appauvrir. Gilles D’Elia
A l’heure où, pour donner le change, le candidat du Très Grand Capital menace de ses foudres les banques qu’il a jusque-là grassement engraissées sur les deniers de l’Etat …
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Et où chez nous la popularité de la potiche Rama Yade est à la mesure de son inutilité concrète …

Retour, avec l’analyste littéraire américain Walter Benn Michaels dont le dernier livre est sorti l’an dernier en français (« La Diversité contre l’égalité » – « The Trouble with Diversity: How We Learned to Love Identity and Ignore Inequality »), sur ces démocrates « incapables d’admettre publiquement que les Américains gagnant entre 100 000 et 200 000 dollars » par an [entre 5 500 et 17 000 euros par mois, soit 18 % des ménages] n’appartiennent plus à la ‘classe moyenne’, mais aux classes supérieures ».

Et surtout, contrairement aux dénégations tant de l’élu lui-même que de ses partisans, la dimension éminemment culturelle et raciale et donc largement symbolique de l’élection d’Obama.

Comme de la fonction de diversion du discours de l’identité et de la diversité de nos Marie-Antoinette contemporaines face à la question de fond du revenu et des inégalités économiques (après tout, près de la moitié des pauvres américains sont blancs), « perpétuant ainsi le mécanisme essentiel d’exclusion, la richesse ».

A savoir que, « la lutte en faveur de l’égalité raciale et sexuelle ne pouvant au mieux que diversifier l’élite » (ie. « la couleur de peau et le sexe des maîtres ») et ainsi la légitimer, antiracisme féminisme, luttes homosexuelles et ‘nouveaux mouvements sociaux’ sont « entièrement compatibles avec l’économie capitaliste », y compris en une sorte de marketing « interculturel » à destination de consommateurs en manque d’exotisme).

La victoire du « Sarkozy noir » étant en fait « le triomphe total de l’idéologie néolibérale et des marchés » (comme en témoigne l’origine professionnelle et idéologique de ses conseillers les plus proches Larry Summers ou Tim Geithner).

Epinglant au passage tant les dérives du « racisme positif » (la pauvreté, le handicap ou l’oppression communautaire réduits à… une différence culturelle comme une autre!) que nos bonnes vieilles grandes écoles ainsi que nos universités les plus sélectives, qui, « gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, ont l’avantage supplémentaire pour les riches de la redistribution des richesses à l’envers ».

Sauf bien sûr que ses références ont pour nom Bobby Seale, Black Panther Party, Angela Davis ou John Edwards et que son modèle à terme se trouve être celui du socialisme et de son éradication des inégalités, modèle qui a, nous semble-t-il avec les résultats que l’on sait, déjà  été essayé

Extraits:

Exprimer ses regrets pour l’esclavage, le colonialisme, la Shoah, manifester son respect pour les gens — pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite —, tout cela revient bien moins cher que de leur verser un salaire décent.

Si vous prenez les 10% de gens les plus riches (ceux qui ont en fait tiré le plus de bénéfices de l’explosion néolibérale des inégalités) et que vous vous assurez qu’une proportion correcte d’entre eux sont noirs, musulmans, femmes ou gays, vous n’avez pas généré plus d’égalité sociale. Vous avez juste créé une société dans laquelle ceux qui tirent avantage des inégalités ne sont pas tous de la même couleur ou du même sexe. Walter Benn Michaels

l’antiracisme est devenu essentiel au capitalisme contemporain. Imaginez que vous cherchiez quelqu’un pour prendre la tête du service des ventes de votre entreprise et que vous deviez choisir entre un hétéro blanc et une lesbienne noire. Imaginez aussi que la lesbienne noire est plus compétente que l’hétéro blanc. Eh bien le racisme, le sexisme et l’homophobie vous souffleront de choisir l’hétéro blanc tandis que le capitalisme vous dictera de prendre la femme noire. Tout cela pour vous dire que même si certains capitalistes peuvent être racistes, sexistes et homophobes, le capitalisme lui-même ne l’est pas.

la première chose à faire lorsqu’on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c’est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleures universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l’élite comme le sont, pour l’essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu’elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c’est une redistribution des richesses, mais à l’envers.

Sa victoire, c’est le triomphe total de l’idéologie néolibérale aux Etats-Unis, le triomphe de la diversité et en même temps celui des marchés. Ce n’est pas un hasard si des économistes démocrates conservateurs comme Larry Summers ou Tim Geithner sont ses conseillers les plus proches. Si ce que vous voulez, c’est sauver le système économique néolibéral de la crise, c’est une bonne chose. Nous savons tous que l’administration Bush était trop distraite par ses lubies impérialistes du XXe siècle pour s’apercevoir que Wall Street avait plus besoin d’aide que l’Irak. Obama ne fera pas cette erreur. Mais si vous voulez que le système change fondamentalement, ne comptez pas sur les Démocrates. Du point de vue de la justice économique, Obama, c’est juste un Sarkozy noir. Bien sûr, ce n’est pas un problème pour Sarkozy, mais c’est un problème pour tous les gens qui se disent de gauche, qui aiment Obama et pensent que l’engagement dans la diversité dont il est le produit va également produire une société plus égalitaire.

En fait, à mesure que la question de l’identité nationale affermit son emprise sur la vie intellectuelle française — qu’on la promeuve (le président de la République) ou qu’on la combatte (les Indigènes de la République) —, on s’aperçoit que sa fonction principale consiste à faciliter, en le masquant, l’accroissement des inégalités qui caractérise le néolibéralisme à travers le monde. Dès lors, les Indigènes ont besoin de leurs Finkielkrauts et les Finkielkrauts de leurs Indigènes, et le néolibéralisme a besoin des deux à la fois pour qu’en France, comme aux Etats-Unis, les riches puissent continuer à s’enrichir et les pauvres à s’appauvrir.

« on n’a délaissé la race comme entité biologique que pour la réinventer comme entité sociale ou culturelle. Et la notion même d’identité – c’est-à-dire ce dont la diversité fait la diversité – découle précisément de cette réinvention. Or, si les races n’existent pas et si, comme nous le montrerons par la suite, les cultures par lesquelles nous avons tenté de les remplacer n’existent pas vraiment non plus, pourquoi nous accrochons-nous avec tant de détermination à la conviction qu’elles existent ? Parce que nous préférons l’idée d’égalité culturelle à celle d’égalité économique. Et que nous préférons de beaucoup l’idée de « guerre des cultures » à celle de « luttes de classes ».

les femmes appartenant aux ménages à plus faibles revenus sont statistiquement sept fois plus souvent victimes de violences conjugales que les femmes des ménages à plus hauts revenus. Dès lors, l’insistance à présenter la violence conjugale comme un phénomène touchant toutes les classes sociales sans distinction ne fait que masquer la réalité, qui est que la grande majorité des victimes sont pauvres et que la violence conjugale est avant tout un crime de pauvreté. (…) en déconnectant la question de violence conjugale de celle des classes sociales, nous perdons de vue que le problème a partie liée avec l’inégalité économique. Et que dans une société qui aurait réduit la pauvreté, la violence conjugale diminuerait elle aussi. Résultat : nous faisons d’un problème dans lequel le statut économique des personnes joue un rôle prépondérant une question exclusive de relation entre les sexes. »

« la race s’est révélée être la « drogue d’entrée » conduisant à tous les types d’identités : culturelle, religieuse, sexuelle et même médicale (…) Mais les classes sociales n’ont rien à voir avec les races et les cultures, et les traiter comme des races ou des cultures – différentes, mais équivalentes – fait partie des stratégies grâce auxquelles nous gérons l’inégalité plutôt que de chercher à la réduire ou à l’éliminer. « Blanc » ne vaut pas mieux que « Noir » ; mais « riche » vaut incontestablement mieux que « pauvre ».

Dans le cas des Blancs pauvres, ni le discours rassurant de la droite (pour qui la discrimination appartient au passé) ni les promesses de la gauche (qui veut régler son compte une fois pour toutes à la discrimination) n’arrangeront leurs affaires. La discrimination n’est pas leur problème, la diversité n’est pas leur solution.

Une France, où un plus grand nombre de Noirs seraient riches, ne serait pas économiquement plus égalitaire. Ce serait une France où le fossé entre les Noirs pauvres et les Noirs riches serait plus large.

Instead of trying to treat people as if their race didn’t matter, we would not only recognize but celebrate racial identity. Indeed, race has turned out to be a gateway drug for all kinds of identities, cultural, religious, sexual, even medical. To take what may seem like an extreme case, advocates for the disabled now urge us to stop thinking of disability as a condition to be “cured” or “eliminated” and to start thinking of it instead on the model of race: We don’t think black people should want to stop being black; why do we assume the deaf want to hear?

From the economic standpoint, however, what poor people want is not to contribute to diversity but to minimize their contribution to it — they want to stop being poor. Celebrating the diversity of American life has become the American left’s way of accepting their poverty, of accepting inequality.

But classes are not like races and cultures, and treating them as if they were — different but equal — is one of our strategies for managing inequality rather than minimizing or eliminating it. White is not better than black, but rich is definitely better than poor. Poor people are an endangered species in elite universities not because the universities put quotas on them (as they did with Jews in the old days) and not even because they can’t afford to go to them (Harvard will lend you or even give you the money you need to go there) but because they can’t get into them. Hence the irrelevance of most of the proposed solutions to the systematic exclusion of poor people from elite universities, which involve ideas like increased financial aid for students who can’t afford the high tuition, support systems for the few poor students who manage to end up there anyway, and, in general, an effort to increase the “cultural capital” of the poor. Today, says David Brooks, “the rich don’t exploit the poor, they just out-compete them.” And if out-competing people means tying their ankles together and loading them down with extra weight while hiring yourself the most expensive coaches and the best practice facilities, he’s right. The entire U.S. school system, from pre-K up, is structured from the very start to enable the rich to out-compete the poor, which is to say, the race is fixed. And the kinds of solutions that might actually make a difference — financing every school district equally, abolishing private schools, making high-quality child care available to every family — are treated as if they were positively un-American.

diversity has become virtually a sacred concept in American life today. No one’s really against it; people tend instead to differ only in their degrees of enthusiasm for it and their ingenuity in pursuing it. Microsoft, for example, is very ingenious indeed. Almost every company has the standard racial and sexual “employee relations groups,” just as every college has the standard student groups: African American, Black and Latino Brotherhood, Alliance of South Asians, Chinese Adopted Sibs (this one’s pretty cutting-edge) and the standard GLBTQ (the Q is for Questioning) support center. But (as reported in a 2003 article in Workforce Management) Microsoft also includes groups for “single parents, dads, Singaporean, Malaysian, Hellenic, and Brazilian employees, and one for those with attention deficit disorder.” And the same article goes on to quote Patricia Pope, CEO of a diversity management firm in Cincinnati, describing companies that “tackle other differences” like “diversity of birth order” and, most impressive of all, “diversity of thought.”

Among the most enthusiastic proponents of diversity, needless to say, are the thousands of companies providing “diversity products,” from diversity training (a $10-billion-a-year industry) to diversity newsletters (I subscribe to Diversity Inc., but there are dozens of them) to diversity rankings to diversity gifts and clothing — you can “show your support for multiculturalism” and “put an end to panty lines” with a “Diversity Rocks Classic Thong” ($9.99). The “Show Me the Money Diversity Venture Capital Conference” says what needs to be said here. But it’s not all about the benjamins. There’s no money for the government in proclaiming Asian Pacific American Heritage Month (it used to be just a week, but the first President Bush upgraded it) or in Women’s History Month or National Disability Employment Awareness Month or Black History Month or American Indian Heritage Month. And there’s no money for the Asians, Indians, blacks, and women whose history gets honored.

La diversité est au service du néolibéralisme!
Bénédicte Charles
Marianne2.fr
Samedi 21 Février 2009

Dans La Diversité contre l’égalité, l’américain Walter Benn Michaels démythifie la sacrosainte diversité, qui ne résout en rien les vraies inégalités, sociales et économiques. Elle aurait même tendance à noyer le poisson. Ne nous fait-elle pas croire qu’Obama est de gauche, alors qu’il a plus en commun avec Sarkozy qu’avec Jaurès?

C’est un petit livre (155 pages) jaune qui attire immédiatement l’attention. Non pas à cause de sa couleur canari pétante, mais parce que son titre est provocateur : « La Diversité contre l’égalité ». Quoi? La diversité, notre nouveau graal, opposée à l’égalité, alors qu’elle est censée en être la garante? Qui ose un tel paradoxe? Un auteur inconnu en France : Walter Benn Michaels.
Un auteur courageux, qui plus est, car Walter Benn Michaels est américain. Et s’en prendre à la diversité dans le pays où elle est sans doute le plus sacralisée, c’est gonflé. C’est pourtant exactement ce que fait ce professeur de littérature américaine (il enseigne à l’Université de l’Illinois à Chicago). Sous-titré dans sa version américaine, «Comment nous avons appris à aimer l’identité et à ignorer l’inégalité», ce livre est la démonstration par A + B que la diversité est en réalité une vaste blague destinée à nous faire avaler plus facilement la pilule néolibérale et le cortège d’inégalités économiques et sociales qu’elle traîne. Car faire en sorte que les minorités soient représentées dans les élites et chez les plus nantis ne comble en rien le fossé grandissant entre riches et pauvres. Explications avec l’auteur.

Entretien avec Walter Benn Michaels, auteur de « La diversité contre l’égalité » (Raisons d’agir, février 2009).
Bénédicte Charles
Marianne2.fr
21/02/09

Marianne2.fr : Pour vous, le débat sur la diversité masque l’accroissement des inégalités économiques?

Walter Benn Michaels : Oui. Au cours des 30 dernières années, les pays comme la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada sont devenus de plus en plus inégalitaires, économiquement parlant. Et plus ils sont devenus inégalitaires, plus ils se sont attachés à la diversité. C’est comme si tout le monde avait senti que le fossé grandissant entre les riches et les pauvres était acceptable du moment qu’une partie des riches sont issus des minorités.

Vous considérez qu’il s’agit d’un écran de fumée et qu’il est délibérément mis en place. Pourquoi et par qui?

Non, il n’y a pas de complot ici. Je pense que les gens se sont de plus en plus attachés à un modèle libéral de justice, dans lequel la discrimination — racisme, sexisme, homophobie, etc. — est le pire de tous les maux. Si ça marche, c’est à la fois parce que c’est vrai — la discrimination est évidemment une mauvaise chose — et parce que ça ne mange pas de pain— le capitalisme n’a pas besoin de la discrimination. Ce dont le capitalisme a besoin, c’est de l’exploitation.

Vous expliquez que la diversité ne réduit pas les inégalités, mais permet seulement de les gérer. Que voulez-vous dire?

Eh bien, il est évident que la diversité ne réduit pas les inégalités économiques. Si vous prenez les 10% de gens les plus riches (ceux qui ont en fait tiré le plus de bénéfices de l’explosion néolibérale des inégalités) et que vous vous assurez qu’une proportion correcte d’entre eux sont noirs, musulmans, femmes ou gays, vous n’avez pas généré plus d’égalité sociale. Vous avez juste créé une société dans laquelle ceux qui tirent avantage des inégalités ne sont pas tous de la même couleur ou du même sexe.

Les avantages en termes de gouvernance sont assez évidents, eux aussi. L’objectif du néolibéralisme, c’est un monde où les riches peuvent regarder les pauvres et leur affirmer (à raison) que personne n’est victime de discrimination, leur affirmer (tout autant à raison) que leurs identités sont respectées. Il ne s’agit pas, bien sûr, de les rendre moins pauvres, mais de leur faire sentir que leur pauvreté n’est pas injuste.

Vous allez même plus loin puisque vous expliquez que le combat pour la diversité a partie liée avec une logique néolibérale. Pourtant il a existé des convergences, que vous évoquez dans le livre, entre luttes économiques et revendications portées par des minorités. Pourquoi ces convergences ont-elles disparu aujourd’hui?

La convergence que vous évoquez entre la lutte contre la discrimination et le combat contre l’exploitation n’était qu’une convergence temporaire. Ainsi, par exemple, aux Etats-Unis, les Noirs radicaux se sont battus à la fois contre le racisme et le capitalisme. Des gens comme le Black Panther Bobby Seale ont toujours estimé qu’on ne peut pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, mais par le socialisme. Mais avec l’ère du marché triomphant débutée sous Reagan et Thatcher, l’antiracisme s’est déconnecté de l’anticapitalisme et la célébration de la diversité a commencé. Bien entendu, il n’y a rien d’anticapitaliste dans la diversité. Au contraire, tous les PDG américains ont déjà eu l’occasion de vérifier ce que le patron de Pepsi a déclaré dans le New York Times il y a peu: « La diversité permet à notre entreprise d’enrichir les actionnaires ».

De fait, l’antiracisme est devenu essentiel au capitalisme contemporain. Imaginez que vous cherchiez quelqu’un pour prendre la tête du service des ventes de votre entreprise et que vous deviez choisir entre un hétéro blanc et une lesbienne noire. Imaginez aussi que la lesbienne noire est plus compétente que l’hétéro blanc. Eh bien le racisme, le sexisme et l’homophobie vous souffleront de choisir l’hétéro blanc tandis que le capitalisme vous dictera de prendre la femme noire. Tout cela pour vous dire que même si certains capitalistes peuvent être racistes, sexistes et homophobes, le capitalisme lui-même ne l’est pas. Si dans les années 60 les Black Panthers pensaient qu’on ne pouvait pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, aujourd’hui, dans la crise économique actuelle, des gens comme Yazid Sabeg espèrent qu’on peut sauver le capitalisme grâce au capitalisme « black-blanc-beur ».

Vous ne semblez pas être un fervent partisan de la politique de discrimination positive telle qu’elle est menée actuellement aux Etats-Unis. Que préconiseriez-vous afin de rendre moins inégalitaire le système éducatif américain ?

Ces quarante dernières années, les étudiants des universités américaines ont changé, et de deux façons. Premièrement, ils se sont beaucoup diversifiés. Deuxièmement, ils sont toujours plus riches. Cela signifie qu’alors que les universités américaines se sont autoproclamées de plus en plus ouvertes (à la diversité), elles se sont en réalité de plus en plus fermées. Ça ne veut pas seulement dire que les jeunes issus de milieux modestes ont du mal à payer leur scolarité, ça signifie aussi qu’ils ont reçu un enseignement si bas de gamme dans le primaire et le secondaire qu’ils n’arrivent pas à passer les examens d’entrée à l’université.

Donc, la première chose à faire lorsqu’on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c’est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleures universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l’élite comme le sont, pour l’essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu’elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c’est une redistribution des richesses, mais à l’envers.

Barack Obama est présenté, en France, comme un produit de la discrimination positive. Comment interprétez-vous sa victoire électorale et l’engouement qu’elle a pu susciter ?

Sa victoire, c’est le triomphe total de l’idéologie néolibérale aux Etats-Unis, le triomphe de la diversité et en même temps celui des marchés. Ce n’est pas un hasard si des économistes démocrates conservateurs comme Larry Summers ou Tim Geithner sont ses conseillers les plus proches. Si ce que vous voulez, c’est sauver le système économique néolibéral de la crise, c’est une bonne chose. Nous savons tous que l’administration Bush était trop distraite par ses lubies impérialistes du XXe siècle pour s’apercevoir que Wall Street avait plus besoin d’aide que l’Irak. Obama ne fera pas cette erreur. Mais si vous voulez que le système change fondamentalement, ne comptez pas sur les Démocrates. Du point de vue de la justice économique, Obama, c’est juste un Sarkozy noir. Bien sûr, ce n’est pas un problème pour Sarkozy, mais c’est un problème pour tous les gens qui se disent de gauche, qui aiment Obama et pensent que l’engagement dans la diversité dont il est le produit va également produire une société plus égalitaire.

Le thème central de La diversité contre l’égalité, c’est qu’ils se trompent ; la diversité est au service du néolibéralisme, et non son ennemie. Ce n’est pas une adresse à Sarkozy — il sait déjà qu’une élite diversifiée est une élite plus heureuse, plus autosatisfaite. Cela s’adresse à la gauche, à ceux qui préfèrent s’opposer au néolibéralisme, plutôt que l’améliorer.

Source : Marianne2.fr (le titre et le chapo ont été rédigés par la rédaction de l’Observatoire du communautarisme)

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4ème de couverture :
A la télévision comme dans les entreprises, au Parti socialiste comme à l’Elysée, à Sciences Po comme à l’armée résonne un nouveau mot d’ordre: Vive la diversité ! Avec l’élection de Barack Obama, le bruissement s’est changé en clameur. Désormais, chacun devrait se mobiliser pour que les femmes et les « minorités visibles » occupent la place qui Leur revient au sein des élites. Mais une société dont les classes dirigeantes reflètent la diversité a-t-elle vraiment progressé sur le chemin de la justice sociale ? A cette question jamais posée, Walter Benn Michaels répond par la négative. La promotion incessante de la diversité et la célébration des  » identités culturelles  » permettent au mieux, selon lui, de diversifier la couleur de peau et le sexe des maîtres. Sans remettre en cause la domination qui traverse toutes les autres : celle des riches sur les pauvres. A l’aide d’exemples tirés de la littérature, de l’histoire et de l’actualité, ce livre montre comment la question sociale se trouve désamorcée lorsqu’elle est reformulée en termes ethnico-culturels. Plus fondamentalement, il s’interroge sur l’objectif d’une politique de gauche: s’agit-il de répartir les inégalités sans discrimination d’origine et de sexe, ou de les supprimer ?

Biographie de l’auteur :
Walter Benn Michaels est professeur de Littérature à l’université de l’Illinois à Chicago.

Voir aussi:

Walter Benn Michaels – « La diversité contre l’égalité »
Chérir les identités pour ignorer les inégalités
Gilles D’Elia
Relectures
28 août 2009

«Nous appelons à dépasser les enjeux sectoriels, et à se consacrer en priorité aux causes politiques des injustices et des conflits sociaux, et non plus seulement à leurs conséquences, sachant que le fascisme se nourrit toujours du racisme, de l’intolérance et de la guerre, qui eux-mêmes se nourrissent des injustices sociales. » Lorsque, en 2004, les vétérans de la Résistance ont lancé leur fameux appel, ils insistaient sur cette idée simple : toutes les injustices se nourrissent d’une injustice première, l’inégalité économique ; le racisme, l’intolérance et les discriminations ne sont pas des causes mais des conséquences. Et l’une des manœuvres les plus subtiles du néolibéralisme est de promouvoir une multitude de causes diverses pour mieux défaire ce qui était le fondement de toutes les luttes sociales. C’est ce danger qu’analyse l’auteur américain Walter Benn Michaels dans son essai : « La diversité contre l’égalité. »

Ce n’est pas parce que certains pensaient que les Noirs africains étaient « inférieurs » qu’ils furent réduits en esclavage, mais bien parce qu’il fallait trouver des esclaves pour servir de main d’œuvre à bon marché que l’on a ensuite essayé de justifier cette injustice sociale en théorisant sur les « races » et leurs hiérarchies. Ce n’est pas, comme Aimé Césaire y avait insisté dans son « Discours sur le colonialisme », parce qu’il fallait « civiliser » tel ou tel peuple que s’étendit la colonisation, c’est parce qu’il fallait l’exploiter. Inutile de multiplier les exemples ; rappeler tout cela revient à jongler avec des évidences. Pourtant, rien n’est parfois plus difficile à prouver que les évidences, et c’est pourquoi le livre de Walter Benn Michaels est avant tout un livre de logique. Déterminer la priorité entre la lutte contre les injustices sociales et la lutte contre, par exemple, le racisme ou les discriminations de toutes sortes n’est pas forcément un problème d’engagement ou de choix dicté par la sensibilité personnelle, mais peut s’avérer être d’abord, comme nous allons le voir, une affaire de probité intellectuelle.

Michaels commence par constater que « la volonté d’en finir avec le racisme et le sexisme s’est révélée tout à fait compatible avec le libéralisme économique, alors que la volonté de réduire — a fortiori de combler — le fossé entre les riches et les pauvres ne l’est pas. » Il est donc tout à fait possible de lutter contre le racisme sans pour autant lutter contre les injustices sociales ; tandis qu’il est impossible de lutter contre les injustices sociales sans lutter, du même coup, contre le racisme. Cette prémisse devrait logiquement entraîner un mouvement des luttes vers leur fondement, et cette convergence devrait rendre toujours plus forte et plus ample la revendication à l’égalité économique. Pourtant, c’est exactement le contraire qui se produit : plus les luttes se multiplient et se sectorisent, plus elles deviennent concurrentes. Et si ces luttes s’accommodent fort bien du libéralisme, et même ont besoin du libéralisme pour prospérer en tant que revendications autonomes c’est que leur « conception de la justice sociale repose elle-même sur une conception néo-libérale (…) Exprimer ses regrets pour l’esclavage, le colonialisme, la Shoah, manifester son respect pour les gens — pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite —, tout cela revient bien moins cher que de leur verser un salaire décent. »

Comment les luttes pour la diversité et les identités des dominés collaborent avec le néolibéralisme ? D’abord en proliférant dans son cadre idéologique, ensuite en se détachant de la revendication égalitaire, enfin en allant jusqu’à escamoter cette aspiration première. C’est parce qu’il n’en fut pas toujours ainsi, et que ces luttes, qui étaient à l’origine sociales, ont évoluées peu à peu dans la dénégation de leur fondement commun que Walter Benn Michaels rappelle qu’un militant civique comme Bobby Seale, cofondateur du Black Panther Party, pouvait encore déclarer, à la fin des années 1960 : « Ceux qui espèrent obscurcir notre combat en insistant sur les différences ethniques aident au maintien de l’exploitation des masses, c’est-à-dire des Blancs pauvres, des Noirs pauvres, des Hispaniques, Indiens, Chinois et Japonais pauvres, bref, de l’ensemble des travailleurs. » Pour Seale, les choses étaient claires : « Nous ne combattrons pas l’exploitation capitaliste par un capitalisme noir. Nous combattrons le capitalisme par le socialisme. »

Des adversaires politiques : voilà ce qu’étaient, pour Bobby Seale, les militants qui séparaient la lutte des Noirs de la lutte pour le socialisme ; adversaires politiques, ils l’étaient aussi pour Angela Davis, qui écrivait en 1975 que « la lutte de libération des Noirs doit s’insérer dans le mouvement révolutionnaire dont le socialisme constitue l’horizon » [1]. Pourtant, les militants de la cause noire qui ne se souciaient pas de socialisme auraient pu au moins apparaître à Bobby Seale ou à Angela Davis comme des alliés objectifs. Mais c’est encore par une raison logique qu’ils sont accusés d’« obscurcir le combat ». Si les discriminations sont d’abord le produit de l’injustice sociale, toute conquête contre les discriminations qui se fait aux dépens de la lutte contre l’inégalité économique est une conquête précaire et contre-productive : car en contribuant à accroître les inégalités, elle se soldera inévitablement par un nouveau racisme et un accroissement de l’intolérance.

Admettons cependant que, dans un contexte social encore relativement calme, il puisse exister une forme de « racisme positif », qui se traduise par une revendication des identités : le caractère de ce racisme est qu’à défaut de s’appliquer à « l’autre », il se trouve désormais appliqué fièrement à soi-même. Il est pourtant hasardeux de croire en un racisme véritablement positif, et il y a de grands risques pour que cette valorisation systématique des différences ne finisse par reprendre, en période plus agitée, la forme brutale du racisme habituel. Pour Walter Benn Michaels, ce nouveau racisme, loin de n’être aujourd’hui qu’une menace, est précisément à l’œuvre dans les différentes luttes pour la diversité, et se nourrit d’une dénégation de la question sociale : « on n’a délaissé la race comme entité biologique que pour la réinventer comme entité sociale ou culturelle. Et la notion même d’identité – c’est-à-dire ce dont la diversité fait la diversité – découle précisément de cette réinvention. Or, si les races n’existent pas et si, comme nous le montrerons par la suite, les cultures par lesquelles nous avons tenté de les remplacer n’existent pas vraiment non plus, pourquoi nous accrochons-nous avec tant de détermination à la conviction qu’elles existent ? Parce que nous préférons l’idée d’égalité culturelle à celle d’égalité économique. Et que nous préférons de beaucoup l’idée de « guerre des cultures » à celle de « luttes de classes ».

C’est pourquoi nombre de militants politiques luttent aujourd’hui à contre-sens en sur-affirmant des identités qui non seulement seront, au premier véritable malaise social, le prétexte de discriminations accrues mais précipitent, de surcroît, ce futur malaise social en veillant à la dénégation de la lutte des classes. Pour comprendre leurs motivations, peut-être faut-il faire un détour par la psychologie. Et poser une question délicate : doit-on élaborer la théorie de son combat avec sa rancœur de dominé, ou bien avec des moyens critiques plus appropriés ? Michaels, sans l’écrire explicitement, connaît la réalité de ce dilemme et l’évoque en s’appuyant sur un roman de Leslie Marmon Silko intitulé Almanac of the Dead. Dans ce récit, un communiste cubain finit par être exécuté par les Indiens d’Amérique à cause de son indifférence à leur histoire : « le Cubain passe son temps à leur expliquer qu’ils sont exploités et qu’ils devraient entrer en lutte contre le capitalisme ; les Indiens passent leur temps à lui expliquer que ce contre quoi ils veulent lutter, c’est le peuple blanc. Quand le marxiste se lance une fois de trop dans une diatribe sur les méfaits de la propriété privée, refusant de se taire pour les écouter lui parler de leur héritage (les massacres, les spoliations, l’assimilation forcée), ils le pendent pour « crimes contre leur histoire ». Ce qui définit le marxiste, ce sont ses convictions ; ce qui définit les Indiens, c’est leur identité. » On pourrait ajouter que ce qui définit le comportement du Cubain, c’est de placer une réflexion critique au cœur de son action, tandis que ses bourreaux veulent d’abord lutter avec leur colère, et, plutôt que d’avancer vers leur émancipation, préfèrent la sacrifier pour prendre une revanche éphémère et locale sur l’Histoire.

Dans le N°8 du journal « L’Indigène », édité par le Mouvement des Indigènes de la République, un article raille un dessin publié par le journal de critique sociale « Le Plan B ». Sur ce dessin, qui aurait pu être une illustration de l’essai de Michaels, on pouvait voir une petite barque avec, d’un côté, deux prolétaires, un Noir et un Blanc, et de l’autre, deux bourgeois, également un Noir et un Blanc. Les deux bourgeois ordonnant de concert aux deux prolétaires : « Bon, les gars ! Trêve de blabla sur le racisme… faudrait peut-être penser à ramer un peu !! ». Le journal « L’Indigène », commentant ce dessin écrivait : « Il n’y aurait donc qu’un seul rapport de domination, celui opposant les bourgeois aux prolos. Ce que ne montre pas en effet ce dessin, c’est que si les deux bourgeois ont besoin de jeter à l’eau l’un des passagers, ils choisiront d’abord le prolo noir ». Il est très maladroit d’affirmer cela, puisqu’il est à peu près certain qu’obéissant à la logique économique qui fait leur fortune, nos deux bourgeois jetteront d’abord à l’eau celui des deux prolos qui est le moins rentable, sans trop se soucier de sa couleur. Dans la même nébuleuse, seul contre toutes les innombrables études qui constatent un creusement accéléré des inégalités au sein de toute la population, Sadri Khiari, l’un des fondateurs du Mouvement des Indigènes, écrivait récemment que « le développement de rapports d’égalité à l’intérieur de la communauté blanche a favorisé la cristallisation de rapports sociaux spécifiquement raciaux. » [2]

Pourtant, ces conclusions, fussent-elles délirantes, ne sont pas forcément de mauvaise foi, mais naissent probablement d’une légitime colère qui paralyse le raisonnement de leurs auteurs. Il n’est guère nécessaire de commenter l’assertion surréaliste selon laquelle nous habiterions un monde dans lequel les Blancs entretiendraient des rapports d’égalité. Quant au dessin publié dans « Le Plan B », il était justement inséré dans un dossier consacré à replacer la question sociale au cœur des actions militantes [3]. Cependant, un peu comme les Indiens d’Amérique du roman évoqué par Michaels, certains se cabrent contre ce discours et faute de pouvoir pendre le dessinateur du Plan B pour « crime contre l’histoire indigène », on guillotine au moins la rigueur intellectuelle qui devrait pourtant être à la base des stratégies de luttes. Ces exemples montrent bien quelle est l’alternative : soit le problème que les dominés ont à résoudre est un problème politique, auquel cas toute leur honnêteté intellectuelle est requise pour pouvoir penser ce problème politique avec lucidité et efficacité. Soit c’est un problème psychologique : il s’agit avant tout de prendre une revanche sur les dominants et tous les coups sont permis.

Ce phénomène, loin de se limiter à des mouvements communautaires, irrigue une immense partie des théories qui se veulent progressistes. L’une des figures majeures du féminisme, la sociologue Christine Delphy, a récemment publié un livre, « Classer, dominer » [4], dans lequel elle écrit : « Trente ans après la renaissance du mouvement féministe dans le monde entier, alors qu’il existait déjà dans toutes les langues ou presque, une somme impressionnante d’ouvrages et d’articles féministes analysant l’oppression des femmes, Pierre Bourdieu, dans La domination masculine, prétendait que les femmes étaient si aliénées, justement par leur situation de dominées, qu’elles ne pouvaient pas la penser. Lui en revanche pouvait la penser. Pourquoi ? Parce qu’il était, ou se voyait comme, impartial, neutre en somme. Pas partie prenante de l’oppression des femmes, qu’il appelait pourtant « domination masculine ». N’aurait-il pas dû comprendre que faisant partie du groupe des hommes, il ne pouvait être impartial ? » Cette argumentation, très convaincante à première vue, souffre pourtant de quelques défauts : d’abord, elle trahit le texte évoqué [5], et elle ignore les bases mêmes de la recherche scientifique en sociologie, ce qui, émanant d’une directrice de recherche émérite au CNRS, est pour le moins embarrassant.

En effet, ce que Pierre Bourdieu n’a cessé de dire, et c’est la base de son travail de sociologue, c’est qu’il est possible à toute personne de penser son aliénation à condition de l’objectiver, pour travailler en ayant conscience de cette double représentation : la subjective et l’objective. Il s’agit donc d’abord de prendre conscience de la position que l’on occupe dans l’espace social (et qui peut être une représentation de dominant ou de dominé), et de garder à l’esprit cette représentation pour s’en distancier et la penser objectivement. C’est d’une dialectique entre ces deux représentations que peut se former une analyse scientifique qui, sans nier la condition aliénée de celui qui la pense, lui accorde aussi la possibilité d’une compréhension objective de ce qui fait son aliénation. Dans cette double perspective, l’agent socialement déterminé a une chance de devenir un sujet libre de forger des représentations qui l’émancipent à la fois du point de vue que son dominant a sur lui et du propre point de vue qu’il a sur lui-même en tant que dominé. [6]

C’est dans cette optique que Pierre Bourdieu a pu écrire que « le meilleur des mouvements politiques est voué à faire de la mauvaise science et, à terme, de la mauvaise politique, s’il ne parvient pas à convertir ses dispositions subversives en inspiration critique — et d’abord de lui-même. » [7] On voit bien, dès lors, pourquoi l’attaque de Christine Delphy est de mauvaise foi. Là où Pierre Bourdieu disait que les femmes ne pouvaient penser leur domination uniquement depuis leur point de vue subjectif de dominées et qu’elles devaient y ajouter une représentation objective, Delphy feint de comprendre que Bourdieu aurait dénié aux femmes la possibilité même de penser leur aliénation. Mais ces propos de Christine Delphy méritent d’être relevés car ils sont symptomatiques d’un vice méthodologique qui consiste à amalgamer la théorie de l’auto-émancipation avec la ghettoïsation du travail critique [8]. Ce problème, qui se pose à tout savant, se pose également à tout militant de toute cause : lutter contre la domination qu’il subit en élaborant des outils critiques adéquats et rationnels, ou bien perpétuer cette domination malgré lui en construisant un pastiche de théorie dont le fondement revanchard déprave toutes les conclusions. Il nous semble que la réponse par la diversité sociale au problème de l’égalité sociale procède justement de cette méthode de réflexion dégradée.

Ainsi, si la même Christine Delphy a raison de rappeler que « les violences masculines dans le cadre du mariage, ou du concubinage, ou de folles passions, sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans avant le cancer et les accidents de la route au plan mondial » [9], elle a tort d’éluder cette donnée justement rapportée par Walter Benn Michaels dans son ouvrage : les femmes appartenant aux ménages à plus faibles revenus sont statistiquement sept fois plus souvent victimes de violences conjugales que les femmes des ménages à plus hauts revenus. « Dès lors, l’insistance à présenter la violence conjugale comme un phénomène touchant toutes les classes sociales sans distinction ne fait que masquer la réalité, qui est que la grande majorité des victimes sont pauvres et que la violence conjugale est avant tout un crime de pauvreté. » Et, ajoute Michaels, « en déconnectant la question de violence conjugale de celle des classes sociales, nous perdons de vue que le problème a partie liée avec l’inégalité économique. Et que dans une société qui aurait réduit la pauvreté, la violence conjugale diminuerait elle aussi. Résultat : nous faisons d’un problème dans lequel le statut économique des personnes joue un rôle prépondérant une question exclusive de relation entre les sexes. »

Enfin, dernier détail qui a son importance : le choix de l’attaque. Il n’est sans doute pas innocent que ce soit justement Pierre Bourdieu que Christine Delphy choisisse de calomnier, et qu’elle soit prête pour cela à sacrifier l’intégrité intellectuelle qu’exige son statut de savante appointée par l’État. Car Pierre Bourdieu, qui voyait dans un grand mouvement social européen le moyen de lutter notamment contre les discriminations racistes ou sexistes est la victime toute désignée de ces pleutres attaques, et il ne faudra guère s’étonner si, dans un avenir proche, le tir ouvert à l’extrême-gauche contre Bourdieu par Christine Delphy devenait un exercice obligé pour la plupart des discours qui visent à remplacer la lutte des classes par la lutte des « races ». Et l’on ne s’étonnera pas plus qu’avec un sésame idéologique aussi efficace que cette lutte des « races », le néolibéralisme puisse compter sur des armées de militants pseudo-progressistes pour y modéliser toutes leurs revendications, au point de faire éclater la lutte des classes jusqu’à la dissoudre. C’est qu’accomplir le tour de force de conserver la singularité de chaque lutte tout en la faisant converger dans un combat contre les inégalités suppose un projet politique fort. Tellement fort et radical qu’il nécessiterait peut-être une intégration de toutes les revendications et une assimilation de tous à un seul projet de société. « Assimilation », « intégration » : les mots qui fâchent sont lâchés.

L’auteur de ces lignes, ne souhaitait pas, en bon libertaire, que ses enfants soient scolarisés, afin de leur donner une éducation libre. Or Ségolène Royal avait annoncée, si elle était élue, qu’il serait impossible d’éduquer nos enfants à la maison, et que leur présence dans les établissements scolaires deviendrait obligatoire. Le même auteur de ces lignes, qui vit assez humblement des revenus de travaux de secrétariat, devait auparavant passer par une société de portage salarial qui lui permettait de facturer ses prestations à ses clients, laquelle société lui prélevait, pour ce service, la moitié de ses revenus. Mais depuis que le gouvernement de droite a voté la loi sur le statut d’auto-entrepreneur, les fins de mois sont moins difficiles. Il n’ignore pas que ce statut d’auto-entrepreneur est l’une des tactiques par lesquelles on détruit le code du travail, que cette loi ne fera, finalement, que précariser la classe populaire à laquelle il appartient, et il condamne cette initiative. Mais, en attendant, il en profite. Ce n’est pourtant guère avec ces quelques revenus supplémentaires qu’il aurait pu s’occuper lui-même de créer « l’école à la maison » dont il avait rêvé pour ses enfants. Alors il a cherché une école alternative. Et là, heureusement que la droite avait assouplie la carte scolaire, car cette école se trouvait loin de chez lui. Ce qui ne l’empêche pas, en bon gauchiste, de déplorer l’assouplissement de la carte scolaire, et plus généralement, de redouter que Nicolas Sarkozy soit réélu en 2012.

Ces dilemmes lui ont en tout cas permis de former peu à peu une hypothèse sur ce que signifiait vraiment l’élection de Nicolas Sarkozy. Comme beaucoup, il avait d’abord pensé que cette élection relevait de quelque vieux réflexe « pétainiste » ; et tous les discours de gauche ne faisaient que conforter ce sentiment, tellement évident qu’il avait permis à un réfléchisseur douteux comme Alain Badiou d’en faire un best-seller. Mais cette interprétation, pour séduisante qu’elle fut, s’avérait finalement bien faite pour à la fois rassurer la « droite de droite » et tromper la « gauche de gauche ». Car ce dont Sarkozy est vraiment le nom, c’est de la stérilisation de tout projet commun de société. Et sans projet commun, pas de combat possible contre les inégalités économiques. C’est qu’un projet commun ne va pas sans quelques sacrifices, qui sont justement le prix à payer pour une société plus juste. Mais quel intérêt avons-nous à faire ces sacrifices s’ils ne sont plus motivés par la perspective d’une société plus juste ? Aucun.

Nicolas Sarkozy est bien plus le soldeur de la république qu’une graine de dictateur ; c’est l’homme qui a dit en substance aux français : comparez ce que vous coûte l’idéal républicain, et ce qu’il vous rapporte. Qu’avez-vous à faire d’un idéal qui vous demande de sacrifier à sa lubie égalitaire et fraternelle vos libertés de croyances, de religions, vos cultures, vos mœurs, vos identités ? Ne voyez-vous pas que ce projet de République a échoué ? Dès lors, pourquoi devrions-nous faire tant de concessions à un projet avorté ? Ne gardons de la République que le folklore — (et c’est là que la création d’un « Ministère de l’identité nationale » prend tout son sens) — et que chacun fasse ce que bon lui semble sans s’encombrer de ces vieilles chimères, en échange de quoi l’idéal républicain ne viendra plus vous demander des comptes. Dans un discours prononcé en décembre dernier [10], Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République déclarait : « Nous allons construire un parti pour résister à l’intégration par l’oubli, un parti pour maintenir vivantes nos cultures et nos croyances, ce sera ça ou notre disparition morale et collective, ce sera ça ou la perte de nos histoires et de nos identités (…) Notre parti refusera toutes ces injonctions contradictoires par lesquelles on nous piège. Nous refuserons d’avoir à choisir entre cette vie moderne et nos cultures, entre cette vie moderne et la foi. » Nicolas Sarkozy est l’homme qui lui répond : D’accord ! Tout le monde y gagne, et c’est bon pour les affaires. C’est cette alliance sourde et ambigüe que Walter Benn Michaels a parfaitement saisie : « En fait, à mesure que la question de l’identité nationale affermit son emprise sur la vie intellectuelle française — qu’on la promeuve (le président de la République) ou qu’on la combatte (les Indigènes de la République) —, on s’aperçoit que sa fonction principale consiste à faciliter, en le masquant, l’accroissement des inégalités qui caractérise le néolibéralisme à travers le monde », avant d’ajouter : « Dès lors, les Indigènes ont besoin de leurs Finkielkrauts et les Finkielkrauts de leurs Indigènes, et le néolibéralisme a besoin des deux à la fois pour qu’en France, comme aux Etats-Unis, les riches puissent continuer à s’enrichir et les pauvres à s’appauvrir. »

Le sarkozysme n’est donc certainement pas un « pétainisme transcendantal » mais bien plutôt un renoncement à un projet politique commun, renoncement qui, dans un sens, arrange aujourd’hui tout le monde. C’est sans doute pourquoi sa victoire la plus originale est d’avoir contribué à forger une extrême-gauche néolibérale. En voici l’une des manifestations : une publication assez connue sur Internet, « Les mots sont importants », et plutôt classée très à gauche, publiait, il y a un an, un article de Nellie Dupont et Sylvie Tissot [11] dans lequel on pouvait lire : « Ah, qu’est-ce qu’on est bien en France quand on est une femme ! Ressentir le plaisir divin de nager dans le bonheur de la communauté d’intérêts, de plaisirs et de goûts d’une foule de citoyens et citoyennes, consciente et soucieuse qu’à chaque brasse, on nage dans la plénitude de l’égalité et de la fraternité républicaines (…) Quels que soient votre âge, votre condition, votre orientation sexuelle, la complexité du rapport à votre corps et bien sûr vos croyances ou valeurs, si vous voulez nager en France, à Sarcelles, Garges, Verpillière ou Mons-en-Baroeul : il va falloir vous jeter dans le bain républicain ou rester dans votre baignoire. Car, de gré ou de force vous serez toutes traitées à égalité avec les mecs, ce qui veut dire avec les mecs. Et soyez-en assurées : ils surveillent. Vous n’êtes pas séduites par ces manières de faire ? Alors faites un tour à Londres et plus précisément à Hampstead Heath, un parc immense avec plusieurs lacs où vous serez loin des polémiques et des mâles défenseurs de vos libertés. Il y a là un lac pour les hommes, un pour les femmes, un autre mixte et un autre pour les chiens, et enfin un pour les grands et moins grands qui veulent jouer avec leur bateau à moteur modèle réduit. » Ce n’est évidemment pas un hasard si cette nouvelle gauche intransigeante est allée chercher le bonheur au paradis européen du libéralisme économique : en Angleterre. Nellie Dupont et Sylvie Tissot ne sont sans doute pas naïves au point d’ignorer qu’il y a un lien fondamental entre l’idéologie libérale du « chacun pour soi » et le fait d’ouvrir des piscines avec « chacun son bassin », que tout se tient et que ce qu’elles présentent ici comme un progrès social particulier n’est en réalité qu’un des effets secondaires d’une régression sociale généralisée.

La piscine municipale :
le nouveau lieu où convergent désormais
toutes les grandes questions politiques françaises.

Le même site, « Les mots sont importants », a publié quantité d’articles prenant fait et cause pour le droit au port du voile islamique, au point que certains sites gauchistes relativement connus, ont fini par « craquer » et publier des réponses, comme celle récemment signée par C S P et virilement intitulée « Contre le voile. Parce que ça suffit, les conneries » [12] qui a été reprise par des dizaines de sites [13]. Commentant ce genre de débats, Walter Benn Michaels note l’immense atout qu’ils représentent pour le néolibéralisme, puisqu’ils sont une formidable diversion pour faire oublier les questions sociales : « chaque camp a pu s’en donner à cœur joie, l’un accusant l’autre de racisme pendant que le second instruisait contre le premier un procès en sexisme – « Vous n’êtes contre le port du voile que parce que vous méprisez les droits des musulmans ! » « Vous n’y êtes favorables que parce que vous méprisez les droits des femmes musulmanes ! » Tout comme la polémique autour de la discrimination positive aux Etats-Unis, ce débat était l’archétype de la tempête dans un verre d’eau libéral : il ne sortait à aucun moment de la question de l’identité. » Michaels en conclut que la droite, plutôt que d’être ingrate, devrait au contraire remercier cette gauche qui préfère combattre pour le respect des différences plutôt que pour l’égalité économique, puisque le capitalisme a tout à gagner dans la guerre des cultures et tout à perdre dans la lutte des classes, et finalement « tant que les affrontements concernent l’identité plutôt que la richesse, peu importe à la droite qui les gagne. »

Jusqu’à une époque récente, la lutte contre le racisme et les discriminations était fondée sur un dépassement des identités : la logique antiraciste consistait à soutenir que l’important n’était pas d’être noir ou blanc, homme ou femme, etc., mais était justement de ne pas accorder une importance déterminante à ces hasards culturels ou biologiques. Dans un magnifique texte intitulé « La fierté » [14], l’écrivain Jo Ann von Haff s’interroge : « Je me dis que je n’ai pas de raison d’être fière d’être celle qui est sur la carte d’identité. Métisse, africaine, européenne, grande… Dois-je être fière d’être une femme, alors que j’avais cinquante pour cent de chances d’être un homme ? Dois-je être fière de la couleur de ma peau alors que la génétique ne m’a pas demandé mon avis (et puisque je suis métisse, on aurait eu des milliers de résultats) ? Dois-je être fière d’une nationalité que je n’ai pas choisie (je suis née là où ma mère se trouvait) ? (…) Oui, la couleur de notre peau est la première chose que l’autre remarque en nous. Mais elle ne fait pas de nous ce que nous sommes réellement. »

Contrairement à la fierté, qui est fondée sur un sentiment de différenciation, voire de domination si elle confine à l’orgueil, la dignité est une qualité liée à l’essence humaine de laquelle chacun peut indifféremment se réclamer. Tant que cette logique est vigoureuse, le mot « identitaires » est un terme quasiment péjoratif pour qualifier les idéologues de l’extrême-droite, toujours « fiers » (d’être français, Blancs, occidentaux, etc.) Mais dans un contexte politico-économique marqué par une régression globale de toutes les conquêtes sociales, il devient de plus en plus difficile à chacun de faire valoir sa dignité, qui finit par céder la place à la fierté, laquelle se revendique au nom de la différence. Ce ne sont certes pas les différences qui font défaut, qu’elles soient collectives (toutes les identités patriotiques, ethniques, religieuses, linguistiques ou culturelles) ou bien individuelles (que l’on soit homme, femme, blanc, noir, homosexuel ou hétérosexuel…) et comme la fierté s’accommode fort bien de reposer indifféremment sur une identité de dominant ou de dominé, les dominés ont fini par affirmer que leur identité était une arme de résistance contre leurs dominants. Par exemple, Houria Bouteldja, pourtant sincèrement engagée dans la lutte contre le racisme, répondait récemment à une interview en ces termes :

Algérienne, africaine, musulmane, arabe, berbère d’Algérie, maghrébine, arabo-berbère… En fait, toutes ces identités sont ici associées, mélangées, probablement dans le but de produire une identité « romantique », dont la logique se fonde sur un seul critère : non-Blanc. Mais quelle est la réalité objective de cette identité ? N’est-elle pas surtout destinée à minimiser une véritable appartenance sociale : fille ou fils d’ouvrier, par exemple — c’est-à-dire : prolétaire ? Ce montage radiophonique se termine par cette déclaration : « la revendication identitaire quand on est dans une situation de dominé, elle est salutaire ». Pourtant, quelques minutes après ce florilège de fierté identitaire, Houria Bouteldja finit par faire volte-face :

Si l’on en croit cette confidence selon laquelle « toutes ces questions d’identité sont des questions d’ados », on voit subitement s’effriter la cohérence du discours tenu précédemment, et il devient difficile d’accorder du crédit à des déclarations auxquelles ne semblent déjà plus croire ceux-là même qui les énoncent. Mais alors, pourquoi s’obstinent-ils à tenir un discours qui les amène finalement à dire une chose et tout aussi bien son contraire dans le quart d’heure qui suit ? Un article publié en 2005 par Pierre Vidal-Naquet et Gilbert Meynier [15] corrobore sur ce point la thèse de Walter Benn Michaels. Nous écrivions plus haut qu’il était délicat d’élaborer une théorie avec sa colère de dominé plutôt qu’avec ses facultés critiques. Vidal-Naquet et Meynier observent que depuis un quart de siècle, dans les pays riches, les discriminés « voient se dérober les moyens de la connaissance et de l’analyse critique de leur situation. Ils souffrent, mais dans le désenchantement et la vacuité du politique. (…) La solution politique ne pourrait, évidemment, être que globale », contrairement aux revendications portées par ceux « qui se font les hérauts des jeunes, discriminés, angoissés et désemparés », mais qui, « ne possédant pas les armes d’une critique adéquate aux vraies raisons qui les font saigner, se réfugient dans une régression qu’ils croient identitaire. »

Dans son essai « Du trop de réalité », Annie Le Brun s’inquiétait de toutes les réactions provoquées sous prétexte de redonner à des groupes opprimés leur identité bafouée : « Il serait difficile d’expliquer autrement la haine avec laquelle les tenants antillais de l’identité créole s’en sont récemment pris à la poésie d’Aimé Césaire. Ceux-ci ne lui ont-ils pas fait le grief que le Cahier d’un retour au pays natal pouvait « être le texte de revendication de n’importe quel peuple qui souffre », pour la consternante raison que « si les Québécois l’ont adopté dans les années soixante, c’est qu’il n’était pas profondément marqué par les Antilles. Il a d’ailleurs été traduit en arabe et a rencontré un grand succès auprès des Palestiniens » (Raphaël Confiant) … En réalité, c’est sa force poétique qu’on lui reproche, bien sûr en ce qu’elle le rend irréductible à la norme identitaire aujourd’hui reconnue et promue de toutes parts. »
« C’est cela le plus dangereux, pour ceux de toutes les couleurs
qui endossent chaque matin, leur peau, leur uniforme, leur fauteuil…
comme une identité de parade. Et tous ceux-là auront beau se regrouper
en horde, en rang, en troupeau, ils ne pourront pas faire grand chose. »
Annie Le Brun, « Pour Aimé Césaire ».

Mais cet avertissement ne se limitait pas uniquement aux groupes ethniques. Exactement le même mécanisme était à l’œuvre, par exemple, dans les luttes néo-féministes, comme Annie Le Brun l’avait expliqué lors d’une belle intervention télévisée que nous vous invitons à écouter [16]. Cette similitude confirme l’analyse de Walter Benn Michaels lorsqu’il écrit que « la race s’est révélée être la « drogue d’entrée » conduisant à tous les types d’identités : culturelle, religieuse, sexuelle et même médicale (…) Mais les classes sociales n’ont rien à voir avec les races et les cultures, et les traiter comme des races ou des cultures – différentes, mais équivalentes – fait partie des stratégies grâce auxquelles nous gérons l’inégalité plutôt que de chercher à la réduire ou à l’éliminer. « Blanc » ne vaut pas mieux que « Noir » ; mais « riche » vaut incontestablement mieux que « pauvre ».

Les vétérans de la Résistance nous appelaient à définir « un nouveau programme de résistance pour notre siècle ». Pour commencer à définir ce programme, nous ne devons pas nous laisser intimider par les discours identitaires, peu importe qu’ils émanent de dominants ou de dominés. Nous ne devons pas plus accepter de voir la logique renversée au point de renier les causes économiques des discriminations. Nous devons enfin réaliser un inventaire des fausses questions qui empêchent de formuler dans les bons termes la question de la justice sociale, et par leur pouvoir de diversion, travaillent à étouffer le problème de l’inégalité économique. Le petit livre de Walter Benn Michaels est un précieux contre-feu.

Notes

[1] Angela Davis, Autobiographie, Albin Michel, Paris, 1975, p. 142.

[2] Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France, Éditions La Fabrique, Paris, 2009.

[3] L’un des articles de ce dossier du Plan B est justement intitulé La question sociale ensevelie sous le bla-bla.

[4] Christine Delphy, Classer, dominer, Éditions La Fabrique, Paris, 2008.

[5] Elle trahit le texte puisque Pierre Bourdieu écrit dans « La domination masculine » : « Le changement majeur est sans doute que la domination masculine ne s’impose plus avec l’évidence de ce qui va de soi. En raison notamment de l’immense travail critique du mouvement féministe qui, au moins dans certaines régions de l’espace social, a réussi à rompre le cercle du renforcement généralisé, elle apparaît désormais, en beaucoup d’occasions, comme quelque chose qu’il faut défendre ou justifier, quelque chose dont il faut se défendre ou se justifier. » Ce paragraphe se trouve à la page 122 de l’édition Points/Seuil.

[6] Il serait trop long d’entrer ici dans les détails de cette conception fondatrice du travail de Pierre Bourdieu et, plus généralement, de la science sociale contemporaine. Ceux qui sont intéressés par cette question liront avec intérêt sa Leçon sur la leçon ; dans ce véritable précis éthique des sciences sociales, Pierre Bourdieu écrit : « une des propriétés les plus fondamentales de la sociologie telle que je la conçois : toutes les propositions que cette science énonce peuvent et doivent s’appliquer au sujet qui fait la science. C’est lorsqu’il ne sait pas introduire cette distance objectivante, donc critique, que le sociologue donne raison à ceux qui voient en lui une sorte d’inquisiteur terroriste, disponible pour toutes les actions de police symbolique. On n’entre pas en sociologie sans déchirer les adhérences et les adhésions par lesquelles on tient d’ordinaire à des groupes, sans abjurer les croyances qui sont constitutives de l’appartenance et renier tout lien d’affiliation et de filiation. ».

[7] Pierre Bourdieu, La domination masculine, p. 154.

[8] Sur cette malhonnêteté scientifique qui consiste à amalgamer la théorie de l’auto-émancipation avec la ghettoïsation du travail critique, Pierre Bourdieu écrit : « Revendiquer le monopole d’un objet, quel qu’il soit (fût-ce par un simple usage du “nous” qui a cours dans certains écrits féministes), au nom du privilège cognitif qu’est censé assurer le seul fait d’être à la fois sujet et objet et, plus précisément, d’avoir éprouvé en première personne la forme singulière de l’humaine condition qu’il s’agit d’analyser scientifiquement, c’est importer dans le champ scientifique la défense politique des particularismes qui autorise le soupçon a priori, et mettre en question l’universalisme qui, à travers notamment le droit d’accès de tous à tous les objets, est un des fondements de la République des sciences. » « La domination masculine », p. 155.

[9] Cf. Christine Delphy, intervention pour les 50 ans du Monde diplomatique : vidéo en ligne.

[10] Houria Bouteldja, Discours au Cabaret sauvage, 10 décembre 2008.

[11] Nellie Dupont et Sylvie Tissot, Women only : men not allowed beyond this point, Ou comment nager dans le bonheur (non mixte), Août 2008.

[12] Cf. C S P, Contre le voile. Parce que ça suffit, les conneries, 29 juillet 2009.

[13] Comme en témoigne cette simple requête sur Google.

[14] Jo Ann von Haff, Luca Ferrari / La fierté, La revue des ressources, 2008.

[15] Pierre Vidal-Naquet et Gilbert Meynier, Coloniser, Exterminer : de vérités bonnes à dire à l’art de la simplification idéologique, Esprit, décembre 2005.

[16] Annie Le Brun, le 10 février 1978 dans l’émission de Bernard Pivot « Apostrophes » (archives personnelles) :

Voir de même:

De l’impact exagéré des symboles politiques
Toutes les inégalités n’offensent pas le candidat Barack Obama

Dans la course à la Maison Blanche, M. Barack Obama peine à convaincre les Blancs et les Hispaniques, surtout quand ils disposent de revenus modestes. Le contenu social réduit de son programme, la nature consensuelle de ses discours l’ont peut-être handicapé. Plus généralement, un peu comme l’accession au gouvernement français de ministres « issues de la diversité », sa campagne pose les limites d’une percée égalitaire qui se résumerait à la réussite — ou à la promotion — de quelques personnalités.
Walter Benn Michaels
Le Monde diplomatique
juin 2008

Professeur à l’université d’Illinois, Chicago (Etats-Unis) ; auteur de La Diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, Paris, 2008.

L’apparition de la « question raciale » a connu deux temps forts au cours de la campagne de M. Barack Obama. Le premier est intervenu en janvier dernier, la nuit de la victoire du candidat démocrate aux primaires de Caroline du Sud. En réponse aux commentaires de M. William Clinton, qui avait imputé ce résultat au poids du vote noir, une foule acquise à M. Obama s’est mise à scander : « La race ne compte pas ! »

« Nous étions là, explique la romancière Ayelet Waldman, partisane du sénateur de l’Illinois, en plein cœur du Vieux Sud, là où le drapeau des confédérés flotte encore à côté des statues du gouverneur Benjamin Tillman, célèbre pour s’être vanté de tenir les Noirs à l’écart des bureaux de vote — “Nous avons bourré les urnes. Nous leur avons tiré dessus. Nous n’avons pas honte de l’avoir fait” —, et nous scandions : “La race ne compte pas, la race ne compte pas !” Blancs et Noirs. Latinos et Asiatiques, unis dans un même refus d’une politique installée dans la routine. Unis dans l’idée que l’Amérique peut être un pays différent. Unis. Pas divisés (1). »

Le second temps fort s’est produit en mars lorsque, réagissant, en partie du moins, aux sermons controversés de son ancien pasteur, M. Jeremiah Wright, le candidat démocrate a prononcé son discours sur une « union plus parfaite ». Il a alors déclaré que « la race est un problème (…) que la nation ne peut se permettre d’ignorer en ce moment précis » et a amorcé, selon de nombreux commentateurs, une « conversation nationale sur la question raciale » dont le besoin, paraît-il, se faisait grandement sentir.

Si nous avons écrit « paraît-il », c’est qu’il saute aux yeux de n’importe quel observateur, même distrait, que les Américains adorent parler race et qu’ils le font depuis des siècles, même si aujourd’hui ils n’aiment rien tant qu’affirmer que… les Américains n’aiment pas en parler. Là où ils sont moins performants, en revanche, c’est quand il s’agit de parler de classes. M. Obama en a fait l’expérience le jour où il a laissé échapper une remarque sur les palliatifs religieux de l’« amertume » des pauvres alors qu’il collectait des fonds à San Francisco (2).

Un simple coup d’œil permet de repérer la contradiction entre ces deux moments : celui du slogan « la race ne compte pas », celui du discours expliquant pourquoi, en définitive, elle compte. Mais la contradiction se dénoue sitôt qu’on comprend que ce qui a justifié le discours — la réalité historique du racisme américain — est aussi ce qui a suscité la promesse du chant scandé — l’idée, incontestable, que l’élection d’un homme noir représenterait un grand pas en avant pour triompher de ce passé.

Or la promesse qu’on pourra surmonter une longue histoire de division raciale, et résoudre au XXIe siècle ce problème qui, pour William Edward Burghardt Du Bois, dominait le XXe siècle (3), confère à la campagne de M. Obama toute son importance. Le « changement en lequel on peut croire » n’est pas idéologique (M. Obama et Mme Hillary Clinton sont quasiment identiques sur ce plan ; si les électeurs démocrates avaient réclamé un changement de cap idéologique, leur candidat serait M. John Edwards) ; il est culturel. Et il a pour caractéristique de ne plus pouvoir être proclamé, mais de devoir être incarné. Or cela, seul un Noir peut le faire. Elire des Blancs qui affirment que « la race ne compte pas » est une chose ; élire un Noir en est une autre, plus probante.

Ainsi, la campagne de M. Obama est — et a toujours été — entièrement axée sur la question raciale, et notamment sur l’antiracisme en tant que politique progressiste. Tout au long des primaires démocrates, sa campagne a donné de l’aile supposée progressiste de son parti l’image d’un berger conduisant les Américains vers une société de plus en plus ouverte et égalitaire — pas seulement pour les Noirs, mais aussi pour les Asiatiques, les Latinos, les femmes et les homosexuels. Le problème néanmoins posé par cette image (et qui explique une part de l’attrait qu’elle exerce) est qu’elle s’avère trompeuse. Non pas au sens où des progrès extraordinaires (bien qu’incomplets) n’auraient pas été accomplis grâce à la lutte contre le racisme, mais au sens où ces progrès n’ont pas rendu la société américaine plus ouverte ou plus égalitaire.
Quand l’« identité » prime
sur le revenu

A bien des égards, elle est même encore moins ouverte et encore moins égalitaire aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque des ségrégationnistes dans le Sud, quand le racisme non seulement prédominait, mais pouvait se prévaloir de la caution des autorités. Une politique économique néolibérale s’accompagne souvent d’une exacerbation de l’intérêt porté aux différences identitaires (culturelles, ethniques, parfois religieuses) et d’un surcroît de tolérance envers les disparités de richesse et de revenu. Les indices relatifs aux inégalités économiques, tel le coefficient de Gini, qui va de 0 quand l’égalité de revenu est parfaite à 1 quand l’inégalité est totale, montrent que l’égalité a régressé aux Etats-Unis.En 1947 (à l’apogée des lois ségrégationnistes dites « Jim Crow », en vigueur dans le sud du pays), ce coefficient était de 0,376. En 2006, il atteignait 0,464 (4). Il s’agit là d’une hausse significative. En 1947, les Etats-Unis appartenaient à la même catégorie (bien qu’étant un peu plus inégalitaires) que les pays d’Europe occidentale ; en 2006, ils sont tombés au rang du Mexique et de la Chine.

On peut mesurer autrement l’étendue du problème. En 1947, 20 % de la population américaine recevait 43 % des revenus annuels. En 2006, après des années de luttes, souvent victorieuses, contre le racisme, le sexisme et l’homophobie, 20 % des Américains se partagent 50,5 % de l’ensemble des revenus. Les riches sont donc devenus plus riches.

La lutte en faveur de l’égalité raciale et sexuelle — lutte dont le Parti démocrate des six derniers mois incarne le succès relatif — n’a, par conséquent, pas débouché sur davantage d’égalité économique. Elle s’est même révélée compatible avec une inégalité plus grande en la matière, et avec la formation d’une société plus élitiste (5). Au fond, cela s’explique : les combats antiracistes et antisexistes n’ont pas eu pour premier objectif de rendre la société plus égalitaire, d’atténuer, voire d’éliminer, l’écart entre l’élite et le reste de la société. Plus souvent, il s’est agi de diversifier l’élite, ce qui a contribué à la légitimer.

C’est pourquoi des mesures comme l’affirmative action dans l’admission à l’université jouent un rôle symbolique aussi essentiel aux yeux des progressistes américains (6). Elles leur assurent que personne n’est exclu de lieux comme Harvard ou Yale pour des motifs liés aux préjugés ou à la discrimination. Et perpétuent ainsi le mécanisme essentiel d’exclusion, la richesse. Selon la remarque célèbre de Richard Kahlenberg, vous avez « vingt-cinq fois plus de chances de rencontrer un étudiant riche qu’un étudiant pauvre » dans les cent quarante-six établissements d’enseignement supérieur d’élite américains. Pas parce que les étudiants pauvres sont victimes d’une discrimination, mais parce qu’ils sont pauvres. Ils n’ont donc pas reçu le type d’éducation ni bénéficié des conditions matérielles qui leur auraient permis de postuler avec quelque chance de succès à l’admission dans des établissements prestigieux, encore moins d’y poursuivre des études.

L’affirmative action nous dit que le problème, c’est le racisme. Et que la solution consisterait à faire figurer toutes les « couleurs » parmi les fils et les filles de riches. Cette définition de la « solution » se prolonge dans l’activité professionnelle, puisque la lutte pour la diversité se poursuit parmi les avocats, les professeurs, les journalistes et tous ces autres métiers aux statuts et aux revenus suffisants pour ouvrir accès aux rangs de l’élite. L’objectif consiste alors à imposer un modèle de justice sociale reposant sur une représentation proportionnelle de la race et du genre. Logiquement, quiconque souhaite l’apparition d’une classe dirigeante plus diversifiée peut difficilement rêver mieux que l’élection d’un président noir. Elire une femme à la Maison Blanche viendrait juste après.

Si, en revanche, l’objectif est de s’attaquer aux inégalités existantes (revenu et fortune) plutôt qu’à celles dont nous sommes plus volontiers disposés à admettre la présence (« race » ou genre), si l’ambition visée est d’appuyer un programme politique qui aborde les inégalités engendrées non pas par les discriminations (lesquelles, après tout, ne sont plus aujourd’hui aux Etats-Unis que des manières de trier), mais par le néolibéralisme (qui est à l’origine même du tri), alors pas plus le candidat noir que sa concurrente blanche n’ont grand-chose à offrir.

Car, enfin, voilà deux démocrates incapables d’admettre publiquement (il suffit de visionner leur dernier débat, en avril) que les Américains gagnant entre 100 000 et 200 000 dollars (entre 65 000 et 130 000 euros) par an n’appartiennent plus à la « classe moyenne », mais aux classes supérieures. Mme Clinton s’est ainsi engagée à « ne pas augmenter un seul impôt touchant les Américains des classes moyennes dont le revenu annuel est inférieur à 250 000 dollars » ; M. Obama, accusé pourtant d’être « trop mou » en matière de baisse d’impôts par un journaliste, Charles Gibson — qui l’interpellait avec d’autant plus de véhémence qu’il gagne, lui, 8 millions de dollars par an… —, s’est également engagé à ne pas revenir sur les baisses d’impôts des contribuables qui gagnent moins de 200 000 dollars par an (7).

Seuls 7 % des ménages américains disposent d’un revenu annuel supérieur à 150 000 dollars ; 18 % reçoivent plus de 100 000 dollars ; et plus de 50 % gagnent moins de 50 000 dollars (8) ! S’il est des démocrates pour estimer que les titulaires de revenus approchant 200 000 dollars par an font encore partie de la classe moyenne et par conséquent doivent payer moins d’impôts, alors plus besoin de républicains !

Autrement dit, Mme Clinton et M. Obama sont les emblèmes d’un progressisme américain dont l’éthique politique désapprouve et combat les inégalités qui découlent du racisme et du sexisme avec d’autant plus de vigueur que, simultanément, elle ignore les inégalités qui ne sont pas le fait de la discrimination mais de ce que nous avions l’habitude d’appeler l’exploitation.

En août 1967, trois ans après le vote du Civil Rights Act (9), alors que l’effort pour traduire dans la réalité les droits garantis par ces lois n’en était qu’à ses débuts, Martin Luther King posait déjà la question : « Quelle sera notre prochaine étape ? » Le pasteur était assurément un grand dirigeant des luttes pour les droits civiques, mais il était davantage que cela ; les objectifs qui lui importaient allaient au-delà. Il s’agissait de comprendre la présence aux Etats-Unis de quarante millions de pauvres, ce qui le conduisait « à interroger le système économique, à réclamer une meilleure répartition des richesses, à mettre en cause l’économie capitaliste ».

Il y avait alors en Amérique (comme aujourd’hui) davantage de Blancs pauvres que de Noirs pauvres ; King en avait parfaitement conscience. Il savait que l’antiracisme ne pouvait résoudre le problème des inégalités économiques dans la mesure où le racisme ne constituait pas la source de cette inégalité-là. Il avait également perçu que toute remise en question de la véritable cause, l’« économie capitaliste », susciterait une « opposition féroce ». King est mort avant d’avoir pu mener ce combat, et l’« opposition féroce » qu’il escomptait n’a guère eu motif à se manifester dès lors que la remise en question n’est pas intervenue. En lieu et place, non seulement l’antiracisme du mouvement des droits civiques, mais aussi l’apparition d’un féminisme, de luttes homosexuelles et de « nouveaux mouvements sociaux » entièrement compatibles avec l’économie capitaliste à laquelle le pasteur entendait s’opposer.

Il est toujours possible que M. Obama ou Mme Clinton reprennent le flambeau du combat que King espérait engager, mais c’est peu probable. Le néolibéralisme s’accommode sans peine des questions de race et de genre.Les candidats de la race et du genre semblent lui retourner la faveur.

(1) http://my.barackobama.com/page/community/blog/ayeletwaldman

(2) Le 6 avril dernier, M. Obama a estimé que l’amertume des Américains des milieux populaires victimes du chômage ou de la baisse de leur pouvoir d’achat les avait parfois conduits à « s’accrocher aux armes à feu ou à la religion, à développer de l’antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, de l’hostilité envers les immigrés ou le commerce international ».

(3) Cf. le numéro thématique « Politiques impérialistes », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 171-172, Paris, mars 2008.

(4) A titre de comparaison, ce coefficient est de 0,383 pour la France, 0,283 pour l’Allemagne et 0,250 pour la Suède.

(5) Lire Serge Halimi, « Rituel démocratique et société de castes », Le Monde diplomatique, novembre 2006.

(6) Lire John D. Skrentny, « L’“affirmative action” américaine en déclin », Le Monde diplomatique, mai 2007.

(7) Les baisses d’impôts votées par le Congrès entre 2001 et 2003, à l’instigation du président George W. Bush, devraient expirer en 2011. M. John McCain s’est engagé à les rendre permanentes. Mme Clinton et M. Obama ont en revanche annoncé qu’ils les remettraient en cause dans le cas des revenus supérieurs à ceux des « classes moyennes ».

(8) Ces données, qui proviennent de l’American Census Bureau, peuvent être consultées en ligne, http://factfinder.census.gov

(9) Le Civil Rights Act, ou loi sur les droits civiques, de 1964 interdit la discrimination « de race, de couleur, de sexe ou d’origine nationale pour l’ensemble des pratiques concernant l’emploi ». L’année suivante, le Voting Rights Act garantit à l’échelle fédérale le droit de vote des Noirs et celui d’être équitablement représenté au Congrès.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de juillet 2008.

Voir également:

The Trouble With Diversity

Two great liberal preoccupations — our celebration of cultural difference and the fight against inequality — go hand in hand, right? Wrong. Incredibly wrong.
Walter Benn Michaels
The American prospect
August 13, 2006

“The rich are different from you and me” is a famous remark supposedly made by F. Scott Fitzgerald to Ernest Hemingway, although what made it famous — or at least made Hemingway famously repeat it — was not the remark itself but Hemingway’s reply: “Yes, they have more money.” In other words, to Hemingway, the rich really aren’t very different from you and me. Fitzgerald’s mistake, he thought, was that he mythologized or sentimentalized the rich, treating them as if they were a different kind of person instead of the same kind of person with more money. It was as if, according to Fitzgerald, what made rich people different was not what they had — their money — but what they were, “a special glamorous race.”

To Hemingway, this difference — between what people owned and what they were — seemed obvious. No one cares much about Robert Cohn’s money in The Sun Also Rises, but everybody feels the force of the fact that he’s a “race conscious … little kike.” And whether or not it’s true that Fitzgerald sentimentalized the rich, it’s certainly true that he, like Hemingway, believed that the fundamental differences — the ones that really mattered — ran deeper than the question of how much money you had. That’s why in The Great Gatsby, the fact that Gatsby has made a great deal of money isn’t quite enough to win Daisy Buchanan back. Rich as he has become, he’s still “Mr. Nobody from Nowhere,” not Jay Gatsby but Jimmy Gatz. The change of name is what matters. One way to look at The Great Gatsby is as a story about a poor boy who makes good, which is to say, a poor boy who becomes rich — the so-called American Dream. But Gatsby is not really about someone who makes a lot of money; it is instead about someone who tries and fails to change who he is. Or, more precisely, it’s about someone who pretends to be something he’s not; it’s about Jimmy Gatz pretending to be Jay Gatsby. If, in the end, Daisy Buchanan is very different from Jimmy Gatz, it’s not because she’s rich and he isn’t but because Fitzgerald treats them as if they really do belong to different races, as if poor boys who made a lot of money were only “passing” as rich. “We’re all white here,” someone says, interrupting one of Tom Buchanan’s racist outbursts. Jimmy Gatz isn’t quite white enough.

What’s important about The Great Gatsby, then, is that it takes one kind of difference (the difference between the rich and the poor) and redescribes it as another kind of difference (the difference between the white and the not-so-white). To put the point more generally, books like The Great Gatsby (and there have been a great many of them) give us a vision of our society divided into races rather than into economic classes. And this vision has proven to be extraordinarily attractive. Indeed, it has survived even though what we used to think were the races have not. In the 1920s, racial science was in its heyday; now very few scientists believe that there are any such things as races. But many of those who are quick to remind us that there are no biological entities called races are even quicker to remind us that races have not disappeared; they should just be understood as social entities instead. And these social entities have turned out to be remarkably tenacious, both in ways we know are bad and in ways we have come to think of as good. The bad ways involve racism, the inability or refusal to accept people who are different from us. The good ways involve just the opposite: embracing difference, celebrating what we have come to call diversity.

* * *

Indeed, in the United States, the commitment to appreciating diversity emerged out of the struggle against racism, and the word diversity itself began to have the importance it does for us today in 1978 when, in Bakke v. Board of Regents, the Supreme Court ruled that taking into consideration the race of an applicant to the University of California (the medical school at UC Davis, in this case) was acceptable if it served “the interest of diversity.” The Court’s point here was significant. It was not asserting that preference in admissions could be given, say, to black people because they had previously been discriminated against. It was saying instead that universities had a legitimate interest in taking race into account in exactly the same way they had a legitimate interest in taking into account what part of the country an applicant came from or what his or her nonacademic interests were. They had, in other words, a legitimate interest in having a “diverse student body,” and racial diversity, like geographic diversity, could thus be an acceptable goal for an admissions policy.

Two things happened here. First, even though the concept of diversity was not originally connected with race (universities had long sought diverse student bodies without worrying about race at all), the two now came to be firmly associated. When universities publish their diversity statistics today, they’re not talking about how many kids come from Oregon. My university — the University of Illinois at Chicago — is ranked as one of the most diverse in the country, but well over half the students in it come from Chicago. What the rankings measure is the number of African Americans and Asian Americans and Latinos we have, not the number of Chicagoans.

And, second, even though the concept of diversity was introduced as a kind of end run around the historical problem of racism (the whole point was that you could argue for the desirability of a diverse student body without appealing to the history of discrimination against blacks and so without getting accused by people like Alan Bakke of reverse discrimination against whites), the commitment to diversity became deeply associated with the struggle against racism. Indeed, the goal of overcoming racism — of creating a “color-blind” society — was now reconceived as the goal of creating a diverse, that is, a color-conscious, society. Instead of trying to treat people as if their race didn’t matter, we would not only recognize but celebrate racial identity. Indeed, race has turned out to be a gateway drug for all kinds of identities, cultural, religious, sexual, even medical. To take what may seem like an extreme case, advocates for the disabled now urge us to stop thinking of disability as a condition to be “cured” or “eliminated” and to start thinking of it instead on the model of race: We don’t think black people should want to stop being black; why do we assume the deaf want to hear?

Our commitment to diversity has thus redefined the opposition to discrimination as the appreciation (rather than the elimination) of difference. So with respect to race, the idea is not just that racism is a bad thing (which of course it is) but that race itself is a good thing.

And what makes it a good thing is that it’s not class. We love race — we love identity — because we don’t love class. We love thinking that the differences that divide us are not the differences between those of us who have money and those who don’t but are instead the differences between those of us who are black and those who are white or Asian or Latino or whatever. A world where some of us don’t have enough money is a world where the differences between us present a problem: the need to get rid of inequality or to justify it. A world where some of us are black and some of us are white — or bi-racial or Native American or transgendered — is a world where the differences between us present a solution: appreciating our diversity. So we like to talk about the differences we can appreciate, and we don’t like to talk about the ones we can’t. Indeed, we don’t even like to acknowledge that they exist. As survey after survey has shown, Americans are very reluctant to identify themselves as belonging to the lower class and even more reluctant to identify themselves as belonging to the upper class. The class we like is the middle class.

But the fact that we all like to think of ourselves as belonging to the same class doesn’t, of course, mean that we actually do belong to the same class. In reality, we obviously and increasingly don’t. “The last few decades,” as The Economist puts it, “have seen a huge increase in inequality in America.” The rich are different from you and me, and one of the ways they’re different is that they’re getting richer and we’re not. And while it’s not surprising that most of the rich and their apologists on the intellectual right are unperturbed by this development, it is at least a little surprising that the intellectual left has managed to remain almost equally unperturbed. Giving priority to issues like affirmative action and committing itself to the celebration of difference, the intellectual left has responded to the increase in economic inequality by insisting on the importance of cultural identity. So for 30 years, while the gap between the rich and the poor has grown larger, we’ve been urged to respect people’s identities — as if the problem of poverty would be solved if we just appreciated the poor. From the economic standpoint, however, what poor people want is not to contribute to diversity but to minimize their contribution to it — they want to stop being poor. Celebrating the diversity of American life has become the American left’s way of accepting their poverty, of accepting inequality.

* * *

Our current notion of cultural diversity — trumpeted as the repudiation of racism and biological essentialism — in fact grew out of and perpetuates the very concepts it congratulates itself on having escaped. The American love affair with race — especially when you can dress race up as culture — has continued and even intensified. Almost everything we say about culture (that the significant differences between us are cultural, that such differences should be respected, that our cultural heritages should be perpetuated, that there’s a value in making sure that different cultures survive) seems to me mistaken. We must shift our focus from cultural diversity to economic equality to help alter the political terrain of contemporary American intellectual life.

In the last year, it has sometimes seemed as if this terrain might in fact be starting to change, and there has been what at least looks like the beginning of a new interest in the problem of economic inequality. Various newspapers have run series noticing the growth of inequality and the decline of class mobility; it turns out, for example, that the Gatsby-style American Dream — poor boy makes good, buys beautiful, beautiful shirts — now has a better chance of coming true in Sweden than it does in America, and as good a chance of coming true in western Europe (which is to say, not very good) as it does here. People have begun to notice also that the intensity of interest in the race of students in our universities has coincided with more or less complete indifference to their wealth. We’re getting to the point where there are more black people than poor people in elite universities (even though there are still precious few black people). And Hurricane Katrina — with its televised images of the people left to fend for themselves in a drowning New Orleans — provided both a reminder that there still are poor people in America and a vision of what the consequences of that poverty can be.

At the same time, however, the understanding of these issues has proven to be more a symptom of the problem than a diagnosis. In the Class Matters series in The New York Times, for example, the differences that mattered most turned out to be the ones between the rich and the really rich and between the old rich and the new rich. Indeed, at one point, the Times started treating class not as an issue to be addressed in addition to race but as itself a version of race, as if the rich and poor really were different races and so as if the occasional marriage between them were a kind of interracial marriage.

But classes are not like races and cultures, and treating them as if they were — different but equal — is one of our strategies for managing inequality rather than minimizing or eliminating it. White is not better than black, but rich is definitely better than poor. Poor people are an endangered species in elite universities not because the universities put quotas on them (as they did with Jews in the old days) and not even because they can’t afford to go to them (Harvard will lend you or even give you the money you need to go there) but because they can’t get into them. Hence the irrelevance of most of the proposed solutions to the systematic exclusion of poor people from elite universities, which involve ideas like increased financial aid for students who can’t afford the high tuition, support systems for the few poor students who manage to end up there anyway, and, in general, an effort to increase the “cultural capital” of the poor. Today, says David Brooks, “the rich don’t exploit the poor, they just out-compete them.” And if out-competing people means tying their ankles together and loading them down with extra weight while hiring yourself the most expensive coaches and the best practice facilities, he’s right. The entire U.S. school system, from pre-K up, is structured from the very start to enable the rich to out-compete the poor, which is to say, the race is fixed. And the kinds of solutions that might actually make a difference — financing every school district equally, abolishing private schools, making high-quality child care available to every family — are treated as if they were positively un-American.

* * *

But it’s the response to Katrina that is most illuminating for our purposes, especially the response from the left, not from the right. “Let’s be honest,” Cornel West told an audience at the Paul Robeson Student Center at Rutgers University, “we live in one of the bleakest moments in the history of black people in this nation.” “Look at the Super Dome,” he went on to say. “It’s not a big move from the hull of the slave ship to the living hell of the Super Dome.” This is what we might call the “George Bush doesn’t care about black people” interpretation of the government’s failed response to the catastrophe. But nobody doubts that George Bush cares about Condoleezza Rice, who is very much a black person and who is fond of pointing out that she’s been black since birth. And there are, of course, lots of other black people — like Clarence Thomas and Thomas Sowell and Janice Rogers Brown and, at least once upon a time, Colin Powell — for whom George Bush almost certainly has warm feelings. But what American liberals want is for our conservatives to be racists. We want the black people George Bush cares about to be “some of my best friends are black” tokens. We want a fictional George Bush who doesn’t care about black people rather than the George Bush we’ve actually got, one who doesn’t care about poor people.

Although that’s not quite the right way to put it. First because, for all I know, George Bush does care about poor people; at least he cares as much about poor people as anyone else does. What he doesn’t care about — and what Bill Clinton, judging by his eight years in office, didn’t much care about, and what John Kerry, judging from his presidential campaign, doesn’t much care about, and what we on the so called left, judging by our willingness to accept Kerry as the alternative to Bush, don’t care about either — is taking any steps to get them to stop being poor. We would much rather get rid of racism than get rid of poverty. And we would much rather celebrate cultural diversity than seek to establish economic equality.

Indeed, diversity has become virtually a sacred concept in American life today. No one’s really against it; people tend instead to differ only in their degrees of enthusiasm for it and their ingenuity in pursuing it. Microsoft, for example, is very ingenious indeed. Almost every company has the standard racial and sexual “employee relations groups,” just as every college has the standard student groups: African American, Black and Latino Brotherhood, Alliance of South Asians, Chinese Adopted Sibs (this one’s pretty cutting-edge) and the standard GLBTQ (the Q is for Questioning) support center. But (as reported in a 2003 article in Workforce Management) Microsoft also includes groups for “single parents, dads, Singaporean, Malaysian, Hellenic, and Brazilian employees, and one for those with attention deficit disorder.” And the same article goes on to quote Patricia Pope, CEO of a diversity management firm in Cincinnati, describing companies that “tackle other differences” like “diversity of birth order” and, most impressive of all, “diversity of thought.” If it’s a little hard to imagine the diversity of birth order workshops (all the oldest siblings trying to take care of each other, all the youngest competing to be the baby), it’s harder still to imagine how the diversity of thought workshops go. What if the diversity of thought is about your sales plan? Are you supposed to reach agreement (but that would eliminate diversity) or celebrate disagreement (but that would eliminate the sales plan)?

* * *

Among the most enthusiastic proponents of diversity, needless to say, are the thousands of companies providing “diversity products,” from diversity training (a $10-billion-a-year industry) to diversity newsletters (I subscribe to Diversity Inc., but there are dozens of them) to diversity rankings to diversity gifts and clothing — you can “show your support for multiculturalism” and “put an end to panty lines” with a “Diversity Rocks Classic Thong” ($9.99). The “Show Me the Money Diversity Venture Capital Conference” says what needs to be said here. But it’s not all about the benjamins. There’s no money for the government in proclaiming Asian Pacific American Heritage Month (it used to be just a week, but the first President Bush upgraded it) or in Women’s History Month or National Disability Employment Awareness Month or Black History Month or American Indian Heritage Month. And there’s no money for the Asians, Indians, blacks, and women whose history gets honored.

In fact, the closest thing we have to a holiday that addresses economic inequality instead of identity is Labor Day, which is a product not of the multicultural cheerleading at the end of the 20th century but of the labor unrest at the end of the 19th. The union workers who took a day off to protest President Grover Cleveland’s deployment of 12,000 troops to break the Pullman strike weren’t campaigning to have their otherness respected. And when, in 1894, their day off was made official, the president of the American Federation of Labor, Samuel Gompers, looked forward not just to a “holiday” but to “the day for which the toilers in past centuries looked forward, when their rights and wrongs would be discussed.” The idea was not that they’d celebrate their history but that they’d figure out how to build a stronger labor movement and make the dream of economic justice a reality.

Obviously, it didn’t work out that way, either for labor (which is weaker than it’s ever been) or for Labor Day (which mainly marks the end of summer). You get bigger crowds, a lot livelier party and a much stronger sense of solidarity for Gay Pride Day. But Gay Pride Day isn’t about economic equality, and celebrating diversity shouldn’t be an acceptable alternative to seeking economic equality.

In an ideal universe we wouldn’t be celebrating diversity at all — we wouldn’t even be encouraging it — because in an ideal universe the question of who you wanted to sleep with would be a matter of concern only to you and to your loved (or unloved) ones. As would your skin color; some people might like it, some people might not, but it would have no political significance whatsoever. Diversity of skin color is something we should happily take for granted, the way we do diversity of hair color. No issue of social justice hangs on appreciating hair color diversity; no issue of social justice hangs on appreciating racial or cultural diversity.

If you’re worried about the growing economic inequality in American life, if you suspect that there may be something unjust as well as unpleasant in the spectacle of the rich getting richer and the poor getting poorer, no cause is less worth supporting, no battles are less worth fighting, than the ones we fight for diversity. While some cultural conservatives may wish that everyone should be assimilated to their fantasy of one truly American culture, and while the supposed radicals of the “tenured left” continue to struggle for what they hope will finally become a truly inclusive multiculturalism, the really radical idea of redistributing wealth becomes almost literally unthinkable. In the early 1930s, Senator Huey Long of Louisiana proposed a law making it illegal for anyone to earn more than $1 million a year and for anyone to inherit more than $5 million. Imagine the response if — even suitably adjusted for inflation — any senator were to propose such a law today, cutting off incomes at, say, $15 million a year and inheritances at $75 million. It’s not just the numbers that wouldn’t fly; it’s the whole concept. Long’s proposal never became law, but it was popular and debated with some seriousness. Today, such a restriction would seem as outrageous and unnatural as interracial — not to mention gay — marriage would have seemed then. But we don’t need to purchase our progress in civil rights at the expense of a commitment to economic justice. More fundamentally still, we should not allow — or we should not continue to allow — the phantasm of respect for difference to take the place of that commitment to economic justice. Commitment to diversity is at best a distraction and at worst an essentially reactionary position that prevents us from putting equality at the center of the national agenda.

* * *

Our identity is the least important thing about us. And yet, it is the thing we have become most committed to talking about. From the standpoint of a left politics, this is a profound mistake since what it means is that the political left — increasingly invested in the celebration of diversity and the redress of historical grievance — has converted itself into the accomplice rather than the opponent of the right. Diversity has become the left’s way of doing neoliberalism, and antiracism has become the left’s contribution to enhancing market efficiency. The old Socialist leader Eugene Debs used to be criticized for being unwilling to interest himself in any social reform that didn’t involve attacking economic inequality. The situation now is almost exactly the opposite; the left today obsessively interests itself in issues that have nothing to do with economic inequality.

And, not content with pretending that our real problem is cultural difference rather than economic difference, we have also started to treat economic difference as if it were cultural difference. So now we’re urged to be more respectful of poor people and to stop thinking of them as victims, since to treat them as victims is condescending — it denies them their “agency.” And if we can stop thinking of the poor as people who have too little money and start thinking of them instead as people who have too little respect, then it’s our attitude toward the poor, not their poverty, that becomes the problem to be solved, and we can focus our efforts of reform not on getting rid of classes but on getting rid of what we like to call classism. The trick, in other words, is to stop thinking of poverty as a disadvantage, and once you stop thinking of it as a disadvantage then, of course, you no longer need to worry about getting rid of it. More generally, the trick is to think of inequality as a consequence of our prejudices rather than as a consequence of our social system and thus to turn the project of creating a more egalitarian society into the project of getting people (ourselves and, especially, others) to stop being racist, sexist, classist homophobes. The starting point for a progressive politics should be to attack that trick.

Walter Benn Michaels is a professor of English at the University of Illinois at Chicago. This essay is adapted from the introduction to his new book, The Trouble With Diversity: How We Learned to Love Identity and Ignore Inequality, being published in early October by Metropolitan Books.

Voir enfin:

Should We Shut Up About Diversity?
A good question, with a cynical answer from Walter Benn Michaels.
Alan Wolfe
Slate Magazine
Oct. 3, 2006

Let’s stop talking so much about race, argues University of Illinois at Chicago English professor Walter Benn Michaels in The Trouble With Diversity; let’s talk about class instead. Rarely have I found myself more in agreement with a book’s conclusion. Over the past six years, Americans have barely paid attention as every mechanism of government has been mobilized to benefit those who need help the least, punishing, even if they fail to recognize the fact, those who need assistance the most. To focus so obsessively instead on questions of diversity, as if the ideal society were one in which both rich black kids and rich white kids could attend the same elite college, is, as Michaels rightly asserts, to opt for a politics of symbolism over a politics of results.

The interesting question is not whether we should talk more about class but how we should do so. And here, it has to be said, Michaels’ book is a failure. Rarely have I found myself more in disagreement about how to reach a conclusion than I did while reading The Trouble With Diversity. Walter Benn Michaels is a master of rhetoric, a dazzling wordsmith who loves to poke holes in what he takes to be conventional thinking. Yet to make his points, he makes a series of assertions that, when examined with care, simply crumble. There is nothing in this book that would help promote informed discussions of economic equality in this country. There is instead a profusion of cynicism incompatible with any serious political agenda, including the one in which Michaels professes to believe.

Here are some examples of Michaels’ rhetorical excess. Cultural differences, including those involving race, are « lovable, » whereas class differences « are not so obviously appealing. » Affirmative action is therefore « a kind of collective bribe rich people pay themselves for ignoring economic inequality. » It is absurd to focus so much on affirmative action because « there are no people of different races. » It makes more sense to talk about concrete things, such as paying African-Americans reparations for slavery, than it does to engage in symbolic politics in which nothing really is at stake: « No issue of social justice hangs on appreciating hair color diversity; no issue of social justice hangs on appreciating racial or cultural diversity. »

Michaels, as these examples illustrates, belongs to the « shock and awe » school of political argument. First, you say something wildly implausible in the hopes that its dramatic counterintuitiveness will make it seem brilliant. Yet in the United States in which I live, race is an obvious fact of life, conversations about it remain awkward and uncomfortable, and both supporters and opponents of affirmative action are sincere in their convictions. It is true that saying such things would make for a very unoriginal book. But at least it would be an accurate one.

Then, you posit false choices. For Michaels, every time we talk about race, we fail the poor. But why should discussions of racial injustice preclude taking on issues of class injustice? Lyndon Johnson’s Great Society, the high point of postwar liberalism, featured both a Civil Rights Act and a War on Poverty; one way of redressing racial discrimination, in those days, was to further economic equality. In more recent times, a concern with racial inequality has relied on the same underlying moral logic as a concern with economic inequality: Arbitrary differences are unfair, and their impact ought to be minimized. For all its problems, affirmative action has had one great benefit: It has linked questions of justice to mundane realities, such as college admissions and jobs. That is why former Harvard President Larry Summers insisted on opening up his institution to more working-class students. Without affirmative action in the past, it is hard to imagine Harvard and Princeton abolishing early decision in the present.

Once you have made absurd claims and posited false choices, you can next assume, as Michaels does, an aura of bemused superiority. Diversity advocates on the one hand and conservative activists on the other spend lots of time and money arguing about affirmative action, but Michaels knows, even if they do not, that it is all much ado about nothing: « [I]t doesn’t matter which side you’re on and it doesn’t matter who wins. Either way, economic inequality is absolutely untouched. » (But surely it matters who wins, for if conservative opponents of affirmative action are successful in turning Americans away from discussions of racial injustice, they will be emboldened to push for policies resulting in greater economic injustice.) Lots of Jews worry about anti-Semitism—Michaels spends considerable time on Philip Roth—but they are simply mistaken: When « compared to Negrophobia, anti-Semitism was never a very significant factor in American life. » (Race, according to Michaels, does not exist, but racism evidently does.) Liberals may want to believe that they won a political victory every now and then, but, at least according to Walter Benn Michaels, they « ended up playing a useful if no doubt unintended role, the role of supplying the right with just the kind of left it wants. » And then there is this repeated insistence on the idea that there is no such thing as race; Michaels shakes his head in bewilderment that so many of us just refuse to accept what he knows as true.

Michaels pictures himself as the tough guy willing to take on the hard issues of class while everyone else opts for warm and fuzzy bromides promising cultural and racial diversity. Indeed, he argues, so prevalent is this superficial desire to bring everyone together that Americans apply ideas of tolerance and acceptance to areas where they do not belong, especially the area of religion. « Only someone who doesn’t believe in any religion can take the view that all religions may plausibly be considered equal and that their differences can be appreciated, » Michaels writes. (I am one of the people he has in mind here.) Like his former colleague Stanley Fish, he insists that « if you believe that Jesus is the way and I don’t believe Jesus is the way, one of us must be wrong. »* Believers, including nonbelievers, have no choice but to fight it out. Convincing each other is futile; converting each other is our only option.

With all due respect, Michaels has no idea what he is talking about. He writes about religion without distinguishing between religions. Hence, you would never know that some religions do indeed look for converts, while others actually place barriers in front of those who would join. Nor do all religions assign the same priority to belief as evangelical Christians do; observance, for some, is more important than belief, and so long as a society allows them to keep their strict observance, they can easily live together with others of different convictions. And even those who believe that Jesus is the way have come to accept that others can find God in other ways. Since Nostra Aetate (1965), the Vatican has worked assiduously to recognize the validity of Judaism to Jews, and the great bulk of American evangelicals, for all their talk of witnessing the faith, do not routinely tell their Hindu co-workers that they will burn in hell. In a world in which intermarriage is a fact of life and switching congregations hardly worthy of notice, religious diversity is an inescapable fact, not a logical impossibility.

In the end, The Trouble With Diversity calls more attention to Walter Benn Michaels than it proposes anything of value to American society. Writing in the third person, Michaels tells us his annual salary and frankly confesses his greed (shock and awe, again). He lets us know where he lives and casually mentions that most of his book was written in the course of one summer. (It shows.) By revealing these facts about himself, Michaels hopes to demonstrate that « the validity of the arguments does not depend upon the virtue of the person making them. » Not only is his stance trite—economists down the road from him at the University of Chicago have been saying this for some time—it is also, in a way Michaels fails to recognize, much more what the right wants to hear than anything associated with the multicultural left. He winds up including himself in a world in which everyone is motivated by self-interest and everything is hypocritical. If anyone can be accused of doing what Walter Benn Michaels accuses everyone else of doing—ignoring class by talking about race—it is Walter Benn Michaels himself.

Alan Wolfe, professor and director of the Boisi Center for Religion and American Public Life at Boston College, is the author most recently of Does American Democracy Still Work?

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