Identité nationale: Je trouve cette France-là monstrueuse (With elections looming Sarkozy finally gets back to national identity debate)

Niqab FranceLa seule façon dont un musulman peut justifier auprès de l’islam de servir dans l’armée américaine est si ses intentions suivent celles d’hommes comme Nidal. Imam Aulaqui
D’ailleurs, à propos de l’exode rural, les Aveyronnais qui ont conquis les cafés de Paris continuaient à vivre en symbiose avec leurs terres d’origine, sur lesquelles ils ont construit des maisons pour leur retraite. Il en est de même aujourd’hui à l’aune de la globalisation. On sait aussi que les phénomènes d’appartenance ne sont pas nécessairement exclusifs les uns par rapport aux autres. On peut se sentir parfaitement Français et en symbiose avec son terroir d’origine. N’oublions pas qu’hier c’étaient les Juifs que l’on accusait d’être apatrides ou d’avoir d’autres allégeances que celle de la nation. (…) si 500 femmes menacent la République, c’est qu’elle est décidément bien malade! (…) Ce danger est d’autant plus grand qu’une nation repose souvent sur l’oubli, voire le mensonge, comme le disait Renan. En France, nous n’avons jamais vraiment voulu voir que notre République est ethno-confessionnelle. Même à l’époque de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les Français catholiques étaient un peu plus français que les autres, pourvu qu’ils ne fussent pas ultramontains. La République n’a pas eu de peine à coopter ses protestants. La République française a eu beaucoup de peine à admettre sa part juive, au point qu’elle l’a livrée à l’Holocauste lors de la seconde guerre mondiale. Et aujourd’hui nous entendons le ministre de l’intérieur parler de « prototype » de l’Arabe, pardon de l’Auvergnat! Il y a des démons d’exclusion dans l’histoire française. Jean-François Bayart (CNRS)
Il nous appartient tous ensemble de veiller à ce que cette société reste une société dont nous pouvons être fiers, c’est à dire pas une société où on expulse les sans-papiers … Stéphane Hessel (ancien ambassadeur, membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine)
L’indignation, c’est ce qui reste du rêve quand on a tout oublié, et de la révolution quand on a perdu les soviets, l’Armée rouge et le Parti fer de lance de la classe ouvrière, c’est un extrémisme qui n’a pas les moyens. Jean-Louis Bourlanges
Toutes nos bonnes soeurs portent le voile! Et n’oublions pas que, jusque dans les années 60, on ne mettait pas un pied dans une église sans se couvrir! Cinquantenaire catholique
Il y a tellement de façons d’être français qu’il serait triste que le gouvernement nous dicte ce qu’est être français. Pap Ndiaye (Ecole des hautes études en sciences sociales)
Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je me souviens d’une phrase de Marguerite Duras, qui est au fond un peu bête, mais que j’aime même si je ne la reprendrais pas à mon compte, elle avait dit : « La droite, c’est la mort ». Pour moi, ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy: elle a une morale que la droite française n’a plus. Marie Ndiaye (prix Goncourt 2009, soeur du chercheur Pap NDiaye)
La seule chose qui ne me convienne pas, c’est le modèle de l’école publique. C’est incompatible avec nombre de mes principes religieux. Pour ma fille, j’ai déjà commencé l’école à la maison quelques heures par jour et l’apprentissage des quelques sourates de base. Plus tard, elle ira dans une école privée musulmane. Jeune mère de famille malienne voilée intégrale
Je ne tiens à vous dire qu’une chose. Nous sommes dirigés dans ce pays par des gens qui travaillent pour Satan. Jeune français de souche converti au salafisme
Nous sommes de plus en plus nombreux et bientôt nous vous laverons le cerveau! Musulman (« sortant » d’une mosquée en plein air, Paris XVIIIe)
Depuis trois ans, tout a basculé ici. L’atmosphère devient très pesante pour les riverains et les passants. Tous les vendredis, la rue est fermée pour permettre aux fidèles de prier jusque sur le trottoir à cause du manque de place à l’intérieur. Je n’ai rien contre l’islam et les croyants, mais là, il s’agit d’autre chose, les comportements sont excessifs. Certains vont même jusqu’à empêcher les femmes de circuler dans la rue parce qu’il y a une mosquée et que l’espace doit être réservé à la seule gent masculine. Habitante du quartier parisien du XVIIIe
L’identité nationale n’est pas en définitive un état de chose biologique – qui d’entre nous a pour ançêtre un Gaulois? – mais culturel : on est français par le fait qu’on s’exprime dans une certaine langue, qu’on intériorise une certaine culture, et qu’on participe à une vie politique et économique. Dominique Schnapper
Nous sommes dans une période de transition où le visage de la France change. D’importants transferts démographiques vont se produire avec l’arrivée de nouveaux immigrés extra-européens. Le problème est de savoir si nous pourrons, avec eux, faire évoluer la nation française, en conservant un certain nombre d’éléments décisifs pour son identité. Max Gallo

10 personnes en trois semaines à l’automne 2002 à Washington par un ancien tireur d’élite musulman converti, 12 morts et 42 blessés par un psychiatre de l’armée d’origine palestinienne de la base militaire de Fort Hood aujourd’hui …

Alors que l’Amérique bien-pensante d’un président qui n’a même pas daigné se déplacer pour fêter la victoire du monde libre sur le totalitarisme se réveille avec le pire attentat islamiste sur son propre territoire depuis le 11/9

Retour, en cette fête patriotique du 11 novembre où l’on va encore entonner le « Qu’un sang impur » et où on a faillir entendre le « Deutschland über alles » (« avant tout » en fait et non « avant tous », comme voulaient le faire croire les nazis), sur la dernière lauréate de la principale récompense littéraire de France (franco-sénégalaise actuellement « exilée » en Allemagne – aux frais quand même de la princesse! – et donc multiculturelle à souhait en cette nouvelle ère Obama) qui, du haut de ses privilèges et sous prétexte de débat sur l’identité nationale chez nous, laisse éclater sa rage contre la société qui vient de la récompenser …

Et, dans certains de nos quartiers, sur d’autres qui, entre voile intégral et imprécations salafistes mais aussi « cités de la drogue », bus sous escorte policière et agressions de médecins, s’emmurent chaque jour un peu plus …

L’écrivain Marie Ndiaye aux prises avec le monde
Nelly Kaprielian
Les Inrockuptibles
Le 30 août 2009

Dans Trois femmes puissantes, Marie NDiaye raconte des vies déchirées entre l’Afrique et la France. Une interrogation sur la condition humaine la plus contemporaine : les migrations et les questions d’appartenance. Le livre le plus dérangeant et obsédant de cette rentrée. Decryptage et interview.

Pourquoi vous intéressez-vous autant à la cruauté ?

La cruauté est souvent source de souffrance, de difficultés… J’aime bien l’idée de faire dire à certains personnages tout ce qu’ils ont en tête, les personnages qui n’ont aucune sorte d’inhibition, qui disent leurs pensées, leurs arrière pensées, bref tout ce qui est normalement indicible car cruel et qui relèverait du trop profondément enfoui ou impoli pour qu’on puisse oser le dire. Ça déstabilise les autres autour d’eux et c’est cette déstabilisation qui est intéressante littérairement.

Pour chaque récit, c’est comme si vous posiez les bases de la complexité d’une situation. Développer ne vous intéresse plus ?

Il y a sans doute de ça, même si j’ai conscience que si on peut un peu frustrer le lecteur, on ne peut pas le frustrer indéfiniment. Il y a des limites, il y a une sorte de jeu que l’on doit jouer avec lui car il risque de laisser tomber le livre, et ce n’est pas ce que je souhaite. J’essaie davantage aujourd’hui de ne pas être radicalement et systématiquement déceptive : c’est trop cruel et facile pour un écrivain de tenir le lecteur puis de le laisser tomber sans apporter de réponse à une question. J’essaie de me tenir sur cette frange-là, c’est-à-dire de lancer toutes sortes de questions et de répondre peut-être pas à toutes mais à quelques-unes quand même, tout en ménageant un espace suffisamment narratif pour que demeure un plaisir très basique de lecture. Ce qui fait qu’on lâche un livre ou pas… L’idée, bien sûr, n’est pas de répondre à des attentes précises du lecteur, d’une part parce que je les ignore, d’autre part parce que sinon on fait du Marc Levy. Disons que j’essaie de produire un bel objet, littérairement esthétique, harmonieux, mais aussi accessible. C’est accessible, mais rien n’est donné. On doit se débrouiller avec ces trois histoires.

Vous avez cette volonté, quand vous écrivez, de ne pas trop en dire ?

En tant que lectrice, il me semble qu’on revient d’autant plus souvent vers un livre, soit réellement, soit en pensée, lorsqu’il reste après lecture une certaine incompréhension… Sinon ce serait trop simple. Et puis en écrivant j’ai moi aussi l’impression de ne pas avoir toutes les réponses. Je ne prémédite pas tout. Les personnages et même l’histoire se font un peu à mesure que je les écris, donc à la fin je suis moi-même surprise de ce qui est arrivé. Même si je n’aime pas trop les écrivains qui disent que les personnages les ont entraînés, surpris, etc. Il ne faut quand même pas exagérer, il y a un travail intellectuel dans l’écriture. Mais parfois, d’une certaine façon, c’est un peu vrai.

Dans les trois histoires, la seule que vous menez à une résolution c’est la dernière, et c’est une résolution radicale : la mort.

Je n’avais pas envie que chaque fin soit lugubre. Cela peut vous paraître curieux mais pour moi c’est un livre gai, joyeux. Si à la fin de la troisième histoire il y a la mort, cela ne jette pas un voile de tristesse sur l’histoire. Elle meurt certes, mais elle meurt dans la “gloire” – même si je me méfie de ce mot, trop empreint de catholicisme, et je ne suis pas du tout mystique. L’histoire malheureuse de cette femme n’est pas désespérée car c’est quelqu’un qui ne s’oublie jamais, qui n’oublie jamais qui elle est même si c’est un être assez simple, et même si cela ne tient qu’à un nom, son nom propre, Kadhy Demba, qu’elle se répète, mais un nom c’est beaucoup. Dans la situation que je décris – et qui est assez douce par rapport à la réalité que subissent ces gens –, le nom est ce qui la personnifie encore : ces gens sont considérés comme une grosse masse même plus humaine, même pas une masse de bétail car le bétail on en prend soin car il rapporte… Ils sont traités comme des êtres qui n’ont plus leur unicité, leur valeur, leurs sentiments, leur vie, tout ce qui fait qu’un être humain est unique. Et ici, on a le plus grand mal à voir ces gens comme nos semblables…

Pourquoi votre héroïne n’abandonne-telle jamais, ne décide-t-elle pas de rester finalement en Afrique ?

D’après ce que je sais maintenant, une fois qu’on est parti, il est quasiment impossible de revenir en arrière. On serait dans une position d’échec absolu, on rentre chez soi en ayant honte et pour beaucoup de gens mieux vaut prendre le risque de mourir que de rentrer honteux, misérable et rejeté. Le seul intérêt de revenir serait certes de rester en vie, mais pour beaucoup de ces gens ça n’est pas le plus important. Donc une fois que le grand départ a eu lieu avec ce que cela implique de frais engagés, le retour est impossible… J’ai lu beaucoup de choses, d’articles, de récits de gens enfermés dans les centres de détention en Italie ou à Malte, dont le livre du journaliste italien Fabrizio Gatti, qui a fait un périple en suivant le trajet de réfugiés du Sénégal jusqu’en Italie (Bilal sur la route des clandestins – ndlr). Ce n’était pas extrêmement important de lire tout ça, mais je l’ai fait pour ne pas risquer d’introduire des détails absurdes ou incongrus…

Qu’est-ce que la littérature apporte par rapport aux reportages de presse ?

Précisément la personnification. Si la matière littéraire est assez intéressante ou prenante, ces trajectoires restent mieux en mémoire que ce qu’on peut lire dans les articles ou voir en images. Les articles peuvent dépersonnifier, on lit vite – un article, ça passe, ça reste comme anonyme. Pas la littérature.

Vos personnages sont africains. Votre père est sénégalais. Vous revendiquez-vous d’une culture africaine ?

Je m’en revendiquerais, m’en sentirais proche, si j’avais effectivement eu une culture double. Je me sentirais différente, mais aussi différente que si j’avais eu un père allemand et une mère italienne. La seule chose qui change quand on a une origine africaine, c’est qu’on est noir, c’est visible. Mais c’est tout. J’ai été élevé uniquement par ma mère, avec mon frère, en France. Pas par mon père, avec qui je n’ai jamais vécu, et que je ne suis pas allée voir en Afrique avant l’âge de 22 ans. J’ai été élevée dans un univers 100 % français. Dans ma vie, l’origine africaine n’a pas vraiment de sens – sinon qu’on le sait à cause de mon nom et de la couleur de ma peau. Bien sûr, le fait d’avoir écrit des histoires où l’Afrique est présente peut paraître contradictoire. Je suis allée deux ou trois fois en Afrique, c’est un lieu qui m’intrigue, me fascine aussi, car je sens que j’y suis radicalement étrangère. Quand j’y suis et que les gens voient mon nom et la couleur de ma peau, ils pensent que je suis des leurs. Or, par mon histoire, c’est faux. J’ai souvent rencontré des Français qui ont été élevés en Afrique et qui sont plus africains que moi. Alors qu’eux, en Afrique, dans le regard des autres, ils restent étrangers… Ironiquement, c’est en France que je peux paraître étrangère.

Le fait de vous sentir étrangère en Afrique et française en France où vous pouvez être perçue comme étrangère, est-ce que cela a apporté quelque chose à votre écriture ?

Oui, ça apporte le sentiment d’être en décalage. C’est propice à l’écriture, cette impression d’être toujours légèrement à côté. On a l’impression alors de mieux voir les choses, de les voir sous un autre angle.

Vous souvenez-vous de votre premier voyage en Afrique ?

Je ne reconnaissais rien, vraiment rien. Il n’y a strictement aucune transmission dans les gènes qui fait que quand on se retrouve dans le pays d’où vient son père, on se dise “ah, oui, bien sûr, c’est chez moi !”. C’était au contraire profondément étrange, très autre, mais autre dans le sens attirant, pas déplaisant.

Vous êtes la soeur du chercheur Pap NDiaye. Vous sentez-vous proche de ses travaux comme La Condition noire, de 2008, et de la question de la place des Noirs dans la société française ?

Je ne m’étais jamais posée cette question avant de le lire et qu’il m’en parle. Oui, je m’y intéresse de plus en plus et en même temps je me sens un peu étrangère à cette problématique car je suis dans une situation tellement originale que je ne peux absolument pas me plaindre de quoi que ce soit. Jamais je n’ai eu à faire une demande d’emploi ou une recherche d’appartement à louer seule, donc jamais je n’ai pu ressentir la moindre méfiance. Je ne me sens pas du tout visée par les problèmes que de nombreux Noirs rencontrent, même si ces problèmes sont réels. Ce que je trouve intéressant dans cette question, c’est que c’est une communauté visible qui réclame l’invisibilité. Du coup, je me suis rendu compte que beaucoup de Noirs, antillais donc français, ou étrangers, ont l’impression d’être exclus, surtout à Paris où ils sont sans cesse contrôlés. Ils sentent que dès qu’ils vont dans un endroit où il n’y a pas forcément que des Noirs on les voit comme Noirs avec tout ce que ça peut impliquer dans l’esprit de certains comme méfiance…

Vous en parlez avec votre frère ?

Oui. Lui aussi a pris conscience de tout ça récemment. Quand il avait 20 ou 30 ans – il a deux ans de plus que moi –, c’était une question qui ne lui était pas proche, exactement comme pour moi. La couleur de la peau n’importait pas, ce qui comptait c’était l’école, les diplômes, une égalité entre tous les citoyens dès lors qu’ils sont à un même niveau d’études… En fait, ça ne marche pas tout à fait comme ça. Il a fini par s’en apercevoir. Il habite depuis quelque temps porte de la Chapelle et prend tous les jours le RER gare du Nord, et même s’il est toujours absolument correct dans sa mise, avec costume, etc., il est sans arrêt contrôlé par la police, qui le tutoie d’emblée. Ce qui n’arriverait jamais avec le même genre d’homme s’il était blanc. Lui il est agrégé, peut réfléchir à ça, prendre de la distance, mais qu’est-ce que ça doit être dans la tête d’un jeune de 20 ans ? Quelle violence cela doit être, quelle haine ça doit développer… C’est très troublant.

Vous sentez-vous bien dans la France de Sarkozy ?

Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous (avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey, et leurs trois enfants – ndlr) ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je me souviens d’une phrase de Marguerite Duras, qui est au fond un peu bête, mais que j’aime même si je ne la reprendrais pas à mon compte, elle avait dit : “La droite, c’est la mort.” Pour moi, ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus.

Vous avez publié votre premier roman à l’âge de 18 ans. En vingt-quatre ans d’écriture, qu’avez-vous appris ?

Quand on est jeune, c’est plus facile d’écrire des histoires systématiquement horribles pour dramatiser. Maintenant je me sens suffisamment mûre pour ne pas être systématiquement décourageante. C’est ce que j’ai appris en plus de vingt ans d’écriture, qui sont indissociables de vingt ans de vie. Tout naturellement, la façon dont je ressens les choses a changé. Heureusement ! Je suis contente de ne plus être jeune. Les choses me semblent moins terribles dans la manière que j’ai de les transcrire : je peux le faire de façon plus joyeuse. Avant, il n’y avait qu’une seule facette qui m’apparaissait, la terrible. Maintenant je vois qu’il y en a d’autres, et je me sens davantage capable de les décrire. Le champ s’est ouvert. D’ailleurs, ce que je montre dans le livre n’est pas forcément la façon dont je vois les choses. Je suis d’une nature plutôt optimiste… malgré les apparences (rires).

Enfant, vous avez longtemps bégayé. Est-ce qu’il y a une connexion avec l’écriture ?

Je pense qu’il y a un lien. C’est plus facile à l’écrit. En même temps, enfant, j’étais très bavarde, pas du tout renfermée. Ce qui est curieux c’est que d’une façon il y a un lien avec l’Afrique. Ce qui m’a frappée au Sénégal, c’est que plein d’hommes sont bègues… Je ne sais pas à quoi c’est dû. Du reste, je crois que mon père est plus ou moins bègue. Et chez les filles c’est rare. Peut-être le fait d’avoir vécu un an avec mon père m’a laissé ça. Quand on parle, il faut être lent, sinon la nervosité empêche de parler. Dans le récit, on a d’ailleurs l’impression d’un ralentissement comme si vous preniez plaisir à faire durer l’écriture. Mon maître en la matière est William Faulkner. Surtout dans Lumière d’août, qui est un très gros livre qu’on peut résumer en trois phrases puisqu’il s’y passe très peu de choses. On est dans l’intériorité assez brute de gens frustres dans une région écrasée de chaleur. Ou aussi Au-dessous du volcan, de Malcom Lowry, l’histoire d’un homme qu’on suit sur moins d’une journée, et sur ce temps bref on a l’idée de son existence entière.

Dans votre livre, chaque histoire est problématique. Est-ce dû à la mixité entre Africains et Français, ou tout simplement à la famille ?

Dans la vie des gens en général, ce qui pose le plus gravement problème, ce sont les gens qui nous sont le plus proches, enfants, parents, maris ou femmes. Ce sont nécessairement des histoires de famille, mais pas seulement parce que ces familles ou ces couples seraient franco-africains. Je ne fais pas d’histoires vraiment liées à la société, je n’en ai pas la puissance. J’aime l’idée de fresques, qui donne l’idée d’une société, mais malheureusement je n’ai pas ce sens de l’histoire. J’aimerais, mais ce n’est pas ma main. Après vingt ans d’écriture, on connaît ses limites. Il y a des renoncements. Souvent, un écrivain fait ce qu’il fait parce qu’il ne peut pas faire autre chose. C’est difficile d’avoir à la fois le sens de l’intime et le sens de l’histoire. Tolstoï l’avait.

Vous venez d’écrire un scénario pour le film de Claire Denis, White Material, qui se déroule en Afrique. Comment avez-vous travaillé ?

Claire ne me l’a pas demandé du fait de mes origines africaines, elle n’a pas besoin de cela et elle est bien plus africaine que je ne le serai jamais car c’est elle qui a passé sa jeunesse en Afrique et pas moi. Elle avait une idée assez précise de l’histoire (une plantation de café, une guerre civile) et je me suis donc coulée dans cette idée. Nous avons fait un voyage de repérage ensemble au Ghana, il y a trois ans. Cette rencontre avec Claire et tout ce qu’elle m’a appris de l’Afrique ont eu une importance considérable pour moi, elle m’a apporté, entre autres, ce que je n’ai pas : peut-être une culture africaine, mais surtout un mode de penser.

On a l’impression que vous menez une vie paisible, que vous vivez une situation familiale heureuse contrairement à celles que vous décrivez dans vos textes, que certaines choses que vous auriez pu voir comme difficiles dans votre vie ont glissé sur vous. Où puisez-vous la monstruosité de vos livres ?

C’est vrai que je n’ai pas du tout une vie romanesque… J’ai lu récemment le journal de Joyce Carol Oates, et elle a la vie la plus régulière, régulière, simple, normale, bourgeoise qui soit, et elle écrit des livres de monstre. Il y a cette chose qu’on appelle l’imagination, et ce n’est pas rien. Une imagination qui se construit aussi sur le réel de faits ou de rencontres, d’histoires que j’ai lues dans la presse ou qu’on m’a racontées. Le lieu où je vis m’influence aussi. Il y aura Berlin dans mon prochain livre, car c’est mon nouveau lieu géographique, donc mon nouvel univers mental. En Angleterre ou aux Etats-Unis, beaucoup d’écrivains sont issus d’origines ethniques différentes comme Zadie Smith, Monica Ali, Hari Kunzru, etc.

En France, nous n’avons pas ce type d’écrivains. Comment l’expliquez-vous ?

Je crois que c’est une question d’éducation. En général, les écrivains sont des gens qui ont fait des études, savent manier la langue et peut-être que ça n’est pas encore le cas pour nos minorités, qui se sentent peut-être exclues d’un certain savoir. Lorsqu’on voit d’où viennent les écrivains en France, pour une grande majorité d’entre eux, ils viennent de milieux bourgeois et/ou intellectuels, alors qu’aux Etats-Unis, par exemple, c’est moins le cas, Russell Banks ou Joyce Carol Oates n’ont pas été élevés au milieu de livres. Les parents d’Oates étaient fermiers, le père de Banks était plombier. Bref, il semblerait que les écrivains français viennent tous d’une bourgeoisie éclairée, cultivée, qui est un milieu assez restreint. Ce n’est pas complètement mon milieu : ma mère était prof de sciences naturelles dans un collège, ma famille n’était pas un lieu de livres. Jusqu’à l’âge de 13 ans, j’ai vécu à Fresnes et ensuite ma mère a déménagé à Bourg-la-Reine. C’était une banlieue très modeste, je vivais dans une barre HLM et les HLM dans les années 70 c’était autre chose qu’aujourd’hui. C’était plutôt pas mal, on a eu une enfance dans la rue, d’une liberté totale, sans crainte, ce que les enfants d’aujourd’hui n’ont pas. Quant à mon père, je crois que c’est un homme qui n’a jamais lu un roman de sa vie. Il a fait des études mais il venait d’un milieu misérable au Sénégal. Ma mère lit mes livres. Mon père, je n’en ai aucune idée. J’ai arrêté mes études très jeune pour écrire. Parfois, en interviews, je sens que je n’ai pas les outils pour parler de littérature, n’ayant pas fait Normale sup ou de longues études. Alors je réponds le plus simplement possible.

Trois femmes puissantes (Gallimard), 316 pages, 19 €, parution le 20 août

Voir aussi:

Le débat sur l’identité nationale au miroir de la presse étrangère
Le Monde
03.11.09

Qu’est-ce qu’être français ? C’est la question posée par le site Internet dédié au « grand débat sur l’identité nationale » voulu par le gouvernement. Un sujet qui intéresse les médias étrangers, qui n’hésitent pas à donner leur propre définition de l’identité française. Prensa latina, agence d’information latino-américaine, ébauche ainsi un portrait des Français : « Fiers de leur nationalité, ils portent aux nues les apports de leur pays à l’humanité et se disent inégalables en matière d’art culinaire, de vins, de mode et de parfums. Mais ils sont pleins de contradictions, enclins à la grève, aiment le verbe polémique. L’intégration des immigrés a radicalement changé leurs goûts ; l’insatisfaction les caractérise. »

NOSTALGIE

Le Times ironise sur la vision passéiste proposée par le gouvernement, qui veut remettre au goût du jour la « douce France ». La référence à cette chanson de Charles Trenet vient du porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre (« La défense de notre modèle culturel et de la « douce France » chantée par Charles Trenet passe par la redéfinition de notre identité nationale »). The Times constate qu' »il n’y a clairement aucune place dans cette vision du pays pour les banlieues violentes, pour les conflits raciaux et pour les manifestations virulentes devant des usines décrépies ».

Mais c’est surtout la manœuvre électoraliste du gouvernement, à quelques mois d’un scrutin régional, que retiennent les médias étrangers, notamment le Guardian et La Vanguardia. « Les élections riment, selon le sarkozisme, avec identité nationale », souligne cette dernière. Le quotidien catalan rappelle qu’à la veille des municipales de 2008, le ministre de l’éducation avait annoncé l’introduction dans les programmes scolaires de la connaissance de l’hymne national. « Ce thème était réapparu peu avant les européennes de 2009, lorsque Nicolas Sarkozy avait envoyé sa feuille de route au ministre de l’immigration et de l’identité nationale, dans laquelle figurait clairement le lancement d’un tel débat. Cette mission se traduit dans les faits aujourd’hui, à quatre mois des régionales… », constate le quotidien.

LES RISQUES D’UNE DÉFINITION

Plusieurs journaux dénoncent l’objectif même d’un tel questionnement sur l’identité nationale. Le Christian Science Monitor cite ainsi le chercheur Pap NDiaye, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, qui craint une dérive « autoritariste » du débat : « Il y a tellement de façons d’être français qu’il serait triste que le gouvernement nous dicte ce qu’est être français. » Coïncidence relevée par le CSM : le jour même où était lancé le débat, la sœur de l’historien, la romancière Marie NDiaye, symbole de l’identité multiple française, obtenait le prix Goncourt, principale récompense littéraire en France. Un pied de nez aux tentatives de figer l’identité nationale dans une définition.

L’Observateur paalga (Ouagadougou) se demande s’il ne vaudrait pas mieux « laisser dormir » le débat car « il va être difficile de prouver qu’il n’y a pas de soupçon d’exclusion derrière cette [tentative de définition de la] ‘francité' ». Et le quotidien burkinabé de rappeler les dérives d’un autre débat sur l’identité nationale, en Côte d’Ivoire cette fois, où le concept d' »ivoirité » avait conduit à écarter le candidat musulman du nord du pays, Alassane Ouattara, de la présidentielle de 1995. La France « a mieux à faire que d’emprunter cette voie », conclut L’Observateur.

Le débat dépasse en tout cas les clivages droite-gauche, note Charles Bremner, le correspondant à Paris du Times, sur son blog. Il divise particulièrement le Parti socialiste, tiraillé entre la « gauche traditionnelle », qui invoque un argument moral et dénonce un retour au « pétainisme », et la « gauche populiste, incarnée par Ségolène Royal, qui demande que les politiques s’adressent aux peurs publiques ». Autre élément de trouble pour la gauche française, relevé par Charles Bremner : l’initiateur de ce débat n’est autre que l’ancien socialiste Eric Besson.

Mathilde Gérard

Voir enfin:

Enquête sur l’islam radical en France
Dossier coordonné par Cyril Drouhet – Reportage Nadjet Cherigui (texte) et Axelle de Russé
Le Figaro Magazine
06/11/2009

La vision de ces silhouettes fantomatiques dans les rues dérange, surprend et effraie parfois. En France, le voile intégral est objet de polémiques. Pourtant, ces femmes ne sont que la partie la plus visible et la plus frappante de l’iceberg d’une mouvance appelée salafiste. Nous avons rencontré ces «puristes» de l’islam, pour qui les règles du quotidien ne peuvent se calquer que sur celles du prophète Mahomet. Quitte à faire fi des lois de la République…

Ce reportage est un document. Un témoignage exceptionnel. Pour la première fois, en plein débat sur l’identité française, au moment même où le port du voile divise l’ensemble de la communauté musulmane, des femmes salafistes ont accepté de s’expliquer. De se livrer comme jamais et d’ouvrir leurs portes à des journalistes. Pour aller aussi loin, pour plonger ainsi au cœur de l’islam radical de France et gagner la confiance de ces femmes qui ne sortent que très rarement de chez elles, Nadjet Cherigui et Axelle de Russé ont négocié des semaines. Pas à pas. Puis, elles se sont immergées en profondeur, enquêtant comme personne n’avait réussi à le faire avant elles, en se plongeant dans un monde, semble-t-il, irrationnel, mais totalement codifié. Si certains salafistes ont accepté de jouer le jeu de la transparence, les accueillant chez eux, d’autres, notamment à proximité des mosquées les plus dures, les ont reçues avec des injures et parfois des menaces, leur interdisant même de prendre des photos dans des rues où la liberté de mouvement se restreint lentement. Pour approfondir ce voyage en terre inconnue, Le Figaro Magazine s’est aussi adressé au journaliste et écrivain Mohamed Sifaoui, spécialiste des mouvements intégristes. L’occasion de comprendre la nature réelle du salafisme, ce mouvement en plein essor qui attire à lui chaque année toujours plus de «convertis».

Tout commence simplement par un rendez- vous à quelques kilomètres de Paris, dans une petite ville de banlieue de l’Essonne. La cité, certes, est populaire, mais proprette. Aucun pitbull ni rottweiller à l’horizon. Ceux qui «tiennent» les halls sont de gentils retraités discutant pétanque bien au chaud. Fatima * nous reçoit chez elle. La jeune femme a fait le choix du minhaj (le chemin) salafi. Elle porte le jilbab (voir encadré p. 53), mais se voile intégralement lorsqu’elle est maquillée ou pour ne pas laisser apparaître son visage en photo. Derrière la porte, point de voile ni d’austérité, mais un accueil chaleureux et le sourire d’une beauté d’ébène au corps de liane. Elégante et féminine, la jeune femme a pris le soin d’accorder la couleur de ses boucles d’oreilles au bleu de son piercing au nez. Fatima, 23 ans, mère d’un bébé de six mois, nous invite gentiment à nous déchausser avant d’entrer. L’intérieur est impeccablement tenu, la décoration, ultraminimaliste. Pas de photo ni de tableau, aucune référence à l’islam si ce n’est quelques livres religieux reliés de dorures et soigneusement rangés dans un meuble du salon. Un épais rideau beige sépare la pièce principale du reste de l’appartement. « Cela nous permet de diviser l’espace lorsque je reçois mes amies. La mixité nous est interdite. Quand mes copines viennent prendre le thé ici, je baisse les rideaux et mon mari s’éclipse toujours dans une autre pièce.»

«L’école publique est incompatible avec mes principes religieux»

Fatima, d’origine malienne, est née et a grandi en France dans une famille musulmane de huit enfants. Son cheminement vers plus de religion s’est fait naturellement, explique-t-elle. «Je suis la seule de la famille à avoir fait le choix du voile. J’ai lu le Coran, étudié la vie du Prophète et de ses femmes, qui sont pour moi des modèles à suivre. C’est ainsi qu’elles se couvraient, je fais de même. J’ai trouvé en l’islam les réponses à mes questions, le din (la religion) est simple et les interdictions sont claires. Il n’y a qu’à suivre ce que disent les textes.» Pour le reste, Fatima raconte une vie de jeune femme comme les autres. Elle surfe sur le net, apprécie le shopping et les sorties au resto avec les copines. « Mes amies sont de toutes origines et confessions. On parle de tout et n’importe quoi, même de sexe ! Tant que cela se passe entre filles, il n’y a pas de tabou », précise-t-elle. Convaincue de son choix, Fatima n’émet aucun doute. Sa voie est certaine, c’est celle des salafis et de la sunna (la tradition du Prophète). Elle n’osera exprimer qu’un regret : l’exclusion du monde du travail. Mais aussi une douleur : les regards pesants, les sarcasmes cruels et les insultes blessantes. « Je ne comprends pas un tel déferlement de haine, je ne suis en aucun cas en dehors des lois de la République, se persuade-t- elle. Chaque fois que je suis sortie en sitar (voir encadré), j’ai accepté de me dévoiler pour les contrôles. La seule chose qui ne me convienne pas, c’est le modèle de l’école publique. C’est incompatible avec nombre de mes principes religieux. Pour ma fille, j’ai déjà commencé l’école à la maison quelques heures par jour et l’apprentissage des quelques sourates de base. Plus tard, elle ira dans une école privée musulmane. » Dans la République, point de salut !

La règle est claire : on baisse les yeux quand on s’adresse à son mari

Un bruit de serrure. Sur le pas de la porte, Yvon (son époux), accompagné de Bertrand, son frère jumeau, rentrent du travail. Aujourd’hui, Yvon a consenti une entorse à l’interdiction de la mixité afin d’échanger avec nous. Son épouse accepte également, mais rappelle que si la parole est libre, les règles, elles, sont claires : on doit baisser les yeux lorsque l’on s’adresse à son mari.

Rapidement, Yvon, en tenue de boulanger (c’est son métier), se retire pour réapparaître en kamis. Ce grand gaillard athlétique porte le cheveu court, la barbe longue et fournie comme il est de rigueur chez les « salafs ». Les deux frères «Français de souche, avec quelques origines juives», tiennent- ils à préciser se sont tous deux convertis à l’islam il y a huit ans. Une enfance difficile, le chômage, l’alcoolisme des parents, et puis très vite la délinquance. Vulnérables économiquement autant que socialement et psychologiquement, les jumeaux ont trouvé refuge dans les écrits salafs. Si eux s’en défendent, nombre de nouveaux convertis peuvent être la proie de ceux qui cherchent à attirer les plus égarés. «Nous étions des cas sociaux, l’islam nous a sauvés. Aujourd’hui, je ne me dégoûte plus. Si Dieu accueille le repenti et pardonne, je peux aussi me pardonner à moi-même.»

Yvon et Fatima sont mariés depuis quatre ans, après une seule et unique rencontre bien codifiée et surveillée. La moukabala, «un genre de speed dating à la musulmane », confie Fatima en souriant. Dans le milieu, pas question de se fréquenter hors mariage. Ceux qui sont désireux de convoler en justes noces le font savoir à l’entourage. Le réseau s’active et les propositions arrivent. «Il s’agit d’être précis quant aux critères physiques, d’âge, de couleur de peau, etc., explique Fatima. Ensuite on se rencontre, toujours en présence d’un tuteur pour la femme (un père, un oncle, un frère…).»

Loin d’être un rendez-vous galant romantique, la moukabala est un moment important. Pas de place au coup de foudre ! La priorité : partager les mêmes valeurs. On parle donc éducation des futurs enfants, vie de couple, pratique de la religion. Chacun prend alors «librement» nous dit-on la décision de poursuivre ou non et peut renouveler l’expérience tant que l’âme soeur n’est pas trouvée. Beaucoup plus au sud, à quelques centaines de kilomètres, dans les rues d’un quartier populaire d’Avignon, Kenza, 29 ans, s’avance entièrement couverte de noir. Son niqab ne laisse apparaître que des yeux que l’on devine rieurs. Babouches aux pieds, la jeune femme marche d’un pas énergique. Drapée de noir, elle surprend par son enthousiasme et sa spontanéité. «Je n’ai aucun problème avec mon niqab dans la rue, s’exclame- t-elle. Moi, j’ai le voile dans la peau !» Kenza presse le pas, elle est attendue chez sa meilleure amie, Marie-France, pour une leçon culinaire autour du couscous. Marie-France est une quinqua coquette, dynamique et enjouée, mais aussi une très fervente catholique. «C’est notre amour de Dieu qui nous a réunies. La seule différence, c’est que je mange du porc contrairement à Kenza. Pour le reste nous avons les mêmes valeurs et la même façon de pratiquer : ils ont le ramadan, nous avons le carême… Quarante jours, en plus ! J’ai un bon coup de fourchette et je peux vous dire que j’en souffre !» s’exclame-t-elle avec l’accent parfumé de la Provence. Dans le salon, Sainte-Thérèse, la Vierge Marie, Jésus, les flacons d’eau bénite et autres crucifix partagent très naturellement l’espace avec le poster d’une bimbo à moitié nue. «Cela ne vous choque pas tout de même… ? se moque Marie-France. Je la trouve belle tout simplement…»

La polémique autour du voile intégral, elle la refuse et défend son amie. «Toutes nos bonnes soeurs portent le voile ! Et n’oublions pas que, jusque dans les années 60, on ne mettait pas un pied dans une église sans se couvrir !» Etrange alliance de ces deux religions que bien des points opposent.

Le temps passe. Kenza doit aller chercher ses enfants à la sortie de l’école. Puis c’est la prière en famille avec Allal, le père, sur le tapis du salon. Sereinement, Allal et Kenza racontent leur choix de vie. « Je n’ai jamais forcé ma femme à porter le voile. C’est en lisant les textes qu’elle a pris seule sa décision.» La jeune femme acquiesce : «D’ailleurs, quand on s’est connus je ne portais rien… ; ah si, une culotte ! lâche-t-elle dans un éclat de rire. En tant que musulmans, nous sommes tous salafs. Notre devoir est de suivre les pratiques du Prophète à la lettre et c’est ce que je fais.» L’heure tourne et les enfants se pressent autour de leur mère pour le jeu du soir. Près d’une heure de questions-réponses autour de l’islam, du Coran et du prophète Mahomet. « Il n’y a pas pire péché que d’obéir par obligation, explique Allal. Il est essentiel pour nous d’éduquer nos enfants à la religion et cela peut être aussi ludique, la preuve !»

Quelques semaines plus tard en banlieue parisienne, à Gennevilliers. Le ton change. C’est jour de fête pour la communauté musulmane. La sublime mosquée tant attendue est enfin inaugurée. Dans la foule, Nadia, 40 ans. Cette mère de quatre enfants ne cache pas son émotion. « Cela fait près de dix ans que l’on attendait une mosquée plutôt que ces salles de prière aussi obscures que douteuses qui sont devenus des nids à salafs. Mes enfants viendront y suivre les cours de Coran donnés par l’association El Nour (La Lumière). Les éduquer, c’est le seul moyen de les protéger de toute manipulation idéologique.» Derrière l’inquiétude de cette mère de famille, il y a la colère d’une femme blessée. Mariée pendant près de quinze ans, Nadia a vu l’homme qu’elle aimait se transformer au point de ne plus le reconnaître. «Mon mari aimait la vie et sa famille jusqu’à ce qu’il commence à fréquenter des groupes de prière suspects et des forums de discussions salafistes. Très vite, il m’a reproché de travailler et d’être en contact avec d’autres hommes à l’extérieur. J’étais devenue sheitan (le diable). Il m’a quittée pour épouser le salafisme.»

Sur ses conseils, nous nous rendons dans l’une de ces mosquées qu’elle qualifie d’obscures. Au rez-de-chaussée, l’accueil des hommes est tout juste poli. L’étage réservé aux femmes est un espace exigu. L’atmosphère âpre, presque irrespirable, n’a rien à envier à l’ambiance. Au fond de la pièce, une femme voilée de noir fait les cent pas, récitant frénétiquement des versets du Coran. Trois jeunes filles, respectivement en niqab, sitar et jilbab (voir encadré) étudient à voix haute des passages du livre saint. Elles expriment des doutes quant à notre identité : «Vous pourriez être envoyées par les renseignements généraux», explique très sérieusement Salima du haut de ses 20 ans. Avec le même sérieux et un sourire glacial, elle dit ses certitudes quant à notre destinée de mécréants ou de catholiques (peu importe). L’issue sera forcément cruelle, douloureuse et inéluctable. «Vous brûlerez en enfer… à moins de vous convertir.» La jeune fille se ferme. L’échange s’arrête net. En sortant, quelques jeunes de la cité voisine nous interpellent, nous provoquent mais se ravisent très vite lorsque l’un d’entre eux lâche : «Laisse-les tranquilles, elles sortent de la mosquée !»

Un petit peu plus loin, aux abords de cette même mosquée, un très jeune couple s’avance. Lui est français et converti. Quant à son épouse, nous ne verrons d’elle que des mains délicates et soigneusement manucurées. Les échanges sont vifs, il n’est pas question «d’avoir à se justifier», «nous ne sommes pas des animaux», «laissez-nous vivre en paix». Bien plus virulente que son mari, la jeune femme n’a de cesse de répéter «excuse-moi, chéri», chaque fois qu’elle hausse le ton (les femmes n’ont pas le droit d’élever la voix). L’homme insiste sur un point : «Je ne tiens à vous dire qu’une chose. Nous sommes dirigés dans ce pays par des gens qui travaillent pour Satan.» Là encore, impossible de poursuivre, ils se sont déjà éloignés. Quand la doctrine est extrême, le dialogue devient impossible. Dans une librairie accolée à la mosquée, Thomas, derrière son comptoir, ne lève les yeux de son Coran que pour répondre à une cliente en quête d’un jilbab à sa taille. «J’ai un gros arrivage en provenance d’Arabie saoudite prévu la semaine prochaine, il y aura plus de choix.» Tenues islamiques et onguents au parfum d’Orient côtoient nombre de livres. Beaucoup de Coran de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Pour le reste, l’essentiel des ouvrages proposés sont signés par les références de la pensée salafiste. Dans les rayons, des jeunes hommes barbus s’installent, plus pour lire qu’acheter. Thomas, le gérant, 26 ans, est né et a grandi dans un presbytère. Elevé dans une famille aux valeurs très catholiques (son frère a fait le séminaire), il a lu la Bible, la Torah, puis le Coran. Aucun doute pour lui : la vérité ne se trouve que dans ce dernier. Un choix et une conversion qu’il a payés le prix fort. Sa famille n’accepte pas et a rompu tout lien avec lui. «Je ne suis pas en colère, mon coeur ne leur sera jamais fermé s’ils veulent m’accepter comme je suis. Mais jamais je ne renoncerai à ma foi.» Thomas s’arrête, fait évacuer le magasin et baisse les rideaux pour quelques minutes. C’est l’heure de la prière.

Après la banlieue, retour à Paris dans une mosquée du XVIIIe arrondissement. Le lieu est un fief ostensiblement salafiste. Notre seule présence et nos questions provoquent une réaction en chaîne. D’abord quelques protestations, des invectives, et très vite viennent les menaces. L’argument ? La rue appartient aux fidèles et la loi, c’est eux. Francine n’est pas musulmane. Habitante du quartier, elle ne cache pas son exaspération et son inquiétude. «Depuis trois ans, tout a basculé ici. L’atmosphère devient très pesante pour les riverains et les passants. Tous les vendredis, la rue est fermée pour permettre aux fidèles de prier jusque sur le trottoir à cause du manque de place à l’intérieur. Je n’ai rien contre l’islam et les croyants, mais là, il s’agit d’autre chose, les comportements sont excessifs. Certains vont même jusqu’à empêcher les femmes de circuler dans la rue parce qu’il y a une mosquée et que l’espace doit être réservé à la seule gent masculine.» Dehors, l’ambiance est électrique. Sortant de la salle de prière, un homme nous interpelle. Complètement exalté, il confirme. «Nous sommes de plus en plus nombreux et bientôt nous vous laverons le cerveau !»

Le salafisme en dix questions
Mohamed Sifaoui *
Le Figaro magazine
06/11/2009

Dans Paris et dans toute la France, de nombreuses échoppes communautaires fleurissent et offrent la possibilité de se fournir en vêtements islamiques autant qu’en produits de beauté orientaux et livres saints. Crédits photo : (Axelle de Russé/Le Figaro Magazine)
Au moment où l’on parle du voile intégral, du salafisme, des religions et de l’identité nationale, faut-il s’inquiéter de la présence en France d’un mouvement fondamentaliste musulman que beaucoup qualifient d’extrémiste ? Décryptage…

1. Qui sont les salafistes ?

Le salafisme puise sa racine dans le mot arabe salaf, qui veut littéralement dire « les prédécesseurs ». On parle d’essalaf essalah, ou des « pieux prédécesseurs », pour désigner les premiers compagnons du prophète Mahomet. Aujourd’hui, les salafistes les prennent pour exemple et appellent à un retour à « l’islam des origines », expurgé de la bidaa ou des « innovations blâmables » qui, de leur point de vue, pervertissent la religion. Ainsi, toutes les influences occidentales, toutes les idées humanistes et les principes philosophiques, comme la démocratie ou la laïcité, sont-ils rejetés. C’est l’école de pensée hanbalite, fondée par l’imam Ahmed ibn Hanbal (780-855) au IXe siècle, qui a forgé les racines de l’idéologie salafiste. Deux disciples de cette doctrine, l’imam ibn Taymiya (1263-1328) et Mohamed ibn Abdelwahab (1703-1792), en deviendront ensuite les deux principales références idéologiques. Abdelwahab, fondateur du dogme wahhabite et néanmoins cofondateur de la monarchie saoudienne, donnera naissance à ce « salafisme missionnaire » (sujet de notre enquête) véhiculé de nos jours : inégalité entre les hommes et les femmes ; droit pénal reposant sur les châtiments corporels ; rigorisme dans les rapports sociaux ; rejet des droits de l’homme. Dopé à coups de pétrodollars, ce salafisme s’est progressivement propagé à travers le monde.

Au XXe siècle, cette pensée salafiste se politise également en se « réformant » sous l’impulsion des Frères musulmans, une confrérie intégriste fondée en Egypte, en 1928, par Hasan al-Banna (1906-1949). Les Frères n’hésitent pas à créer des partis et à s’engager dans la vie politique et associative. Néanmoins, leurs divergences doctrinales avec les tenants du wahhabisme ne font pas d’eux pour autant des « progressistes » : eux aussi prônent l’application de la charia (la loi coranique) et l’instauration de républiques islamistes. Les Frères musulmans, qu’on affuble parfois du qualificatif de « salafistes en costard-cravate », sont représentés en France par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Partisans d’une réislamisation « en douceur », ils sont en apparence plus « ouverts » que les « salafistes en barbe et djellaba ».

D’autres salafistes, dits djihadistes, préfèrent la confrontation. Leur doctrine est suivie aujourd’hui par une nébuleuse comme al-Qaida. Qualifiés également de takfiris (ceux qui pratiquent l’excommunication), ces adeptes de la guerre sainte ont les mêmes références idéologiques que les autres.

2. Que veulent-ils ?

Bien que minoritaires dans le monde musulman, les salafistes occupent le devant de la scène grâce à l’activisme effréné de leurs militants et autres idéologues. La pensée salafiste contrôle aujourd’hui plusieurs mosquées et une grande partie de la littérature musulmane. S’agissant de l’Occident, ils appellent aussi au communautarisme, espérant réislamiser les membres de la communauté musulmane et convertir autant que faire se peut des personnes séduites par une idéologie politico-religieuse incompatible avec les valeurs universelles. Pour autant, contrairement à certains fantasmes entretenus par des milieux d’extrême droite, l’objectif principal des salafistes n’est pas l’islamisation de l’Europe, mais la mise en place de conditions qui leur permettraient de pratiquer leur vision de l’islam comme ils l’entendent, même si celle-ci est contradictoire avec l’esprit des Lumières. De leur côté, les Frères musulmans souhaitent ériger un groupe de pression à même de peser sur les débats nationaux et internationaux, et veulent constituer une force lobbyiste susceptible de faire naître un « vote musulman ».

3. Combien sont-ils en France ?

Il est difficile de connaître avec exactitude le nombre de salafistes présents en France (et en Europe). Il serait possible néanmoins d’avoir une estimation quand on sait que seuls 10 % des 5 millions de musulmans de France sont des pratiquants réguliers qui fréquentent les 1 900 mosquées et salles de prière avec assiduité. Ayant centré leur vie autour du lieu de culte et de la pratique, ils représentent une forte minorité de ces pratiquants. Mais ils donnent l’impression d’être majoritaires grâce à leur activisme, leur excitation militante, leur présence sur le net, leur accoutrement ostensiblement prosélyte, et à travers leur engagement dans l’action sociale au sein des quartiers. Les salafistes ont ainsi montré leur poids réel lors des manifestations contre la loi interdisant les signes religieux à l’école. A analyser également, les rencontres annuelles du Bourget qu’organise l’UOIF, cette filiale française de la pensée des Frères musulmans, qui peine à rassembler plus de 20 000 personnes, même si elle prétend le contraire.

Il existerait une cinquantaine de mosquées ou de lieux de prière tenus par les partisans du wahhabisme saoudien et de la pensée salafiste prosélyte, et beaucoup plus dirigés par l’UOIF, qui ne représente cependant qu’un tiers des musulmans pratiquants dans les instances du Conseil français du culte musulman (CFCM).

Les mosquées salafistes wahhabites sont souvent implantées au cœur des cités populaires. Il en existe en région parisienne – à Sartrouville, Argenteuil ou Gennevilliers notamment -, dans la région lyonnaise, dans le Nord, ainsi qu’à Marseille ou Besançon. Mais on en trouve aussi dans Paris intra-muros, au cœur des quartiers de Belleville et de Barbès.

4. Qui finance la propagation du salafisme ?

Outre l’Etat saoudien qui, au travers de la Ligue islamique mondiale, a longtemps financé cette idéologie, de nombreux mécènes arabes du golfe Persique accordent des millions d’euros par an pour faire rayonner à travers le monde le « vrai islam », comme ils aiment qualifier le salafisme. En France, plusieurs mosquées ont été construites grâce à des fonds provenant des monarchies arabes et de la Ligue islamique mondiale : les mosquées d’Evry et de Mantes-la-Jolie, par exemple. L’Arabie saoudite propage le salafisme en formant dans ses universités de Riyad, de La Mecque et de Médine des milliers d’étudiants saoudiens ou étrangers. Ce salafisme « missionnaire » a été véhiculé aussi par les écoles coraniques pakistanaises, notamment celle de Karachi, qui enseigne la pensée dite deobandie, une version indo-pakistanaise du salafisme ayant donné naissance aux fameux talibans. Les Frères musulmans ont, quant à eux, longtemps bénéficié de l’aide des Saoudiens, qui ont permis l’ouverture en Europe du Centre islamique de Genève, fondé par Saïd Ramadan (père de Tariq Ramadan et gendre de Hasan al-Banna). Et, lorsque l’UOIF est créée, au début des années 80, par des islamistes tunisiens et par l’activiste libanais Fayçal Mawlawi, l’organisation profitera de nombreux soutiens émanant des Emirats arabes unis. Aujourd’hui, l’UOIF recevrait, selon les différentes estimations, entre 30 et 60 % de son financement de pays ou de personnalités arabes. Les associations qui sont liées à l’UOIF tirent également une partie de leur argent de la certification halal, un commerce communautaire qu’ils ne cessent de promouvoir tant il est lucratif.

5. Qui sont leurs idéologues ?

Parmi les contemporains, on peut compter des Egyptiens issus des Frères musulmans comme Sayyid Qutb (1906-1966) ou Youssouf al-Qaradawi, qui ne cesse de justifier les attentats suicides et l’instauration de la charia. Bien qu’il s’en défende, Tariq Ramadan, qui se laisse complaisamment affubler parfois du titre de théologien, est en réalité un idéologue de la pensée salafiste des Frères musulmans. Il n’hésite pas à fustiger le wahhabisme saoudien, mais cela ne fait pas de lui un progressiste ou un libéral ni un réformateur. Ses références idéologiques demeurent les fondateurs de la pensée des Frères et les théoriciens qui l’ont sophistiquée pour en faire un instrument de lutte politico-idéologique, en l’occurrence son propre grand-père Hasan al-Banna, auquel il voue une admiration sans pareille, ou encore le Pakistanais Abu al-Ala al-Mawdoudi (1903-1979). Tariq Ramadan s’est singularisé en utilisant des codes de langage et d’écriture occidentaux pour propager une pensée frériste qui a su adapter son discours aux opinions publiques européennes. Il ne propose qu’une version d’un salafisme en apparence plus « doux ».

D’autres « penseurs », des Saoudiens, ont assuré le rayonnement du salafisme wahhabite à travers le monde. C’est le cas du cheikh Ibn Baz (1909-1999), qui a toujours prêché un islam pur et dur. Salih bin Fawzan al-Fawzan, un Saoudien, est « apprécié » par les salafistes européens : il recommande à ses adeptes de ne pas «ressembler aux mécréants dans ce qui leur est spécifique». Il est de ceux qui incitent les femmes à porter le voile intégral, refusant même le voile classique qui permet de laisser le visage des femmes visible. Autre gourou très écouté par les salafistes : le cheikh Mohamed ibn Saleh al-Otheimine. Il interdit, entre autres, de «féliciter les mécréants [juifs et chrétiens notamment] durant leurs fêtes religieuses». Enfin le cheikh Nacereddine al-Albani (1914-1999), un idéologue albano-syrien, a produit une floraison de fatwas (édits religieux) tout aussi intégristes les unes que les autres et a notamment prohibé l’usage de la télévision et de la radio.

6. Quels sont leurs relais médiatiques ?

Bien que certains idéologues interdisent la télévision, d’autres appellent à ce que l’utilisation de ce média soit exclusivement réservée à la propagation de l’islam. C’est le cas par exemple de plusieurs chaînes satellitaires arabes, qui accordent une large place à ces salafiste prêchant « la bonne parole » tant en direction des sociétés musulmanes que de l’Occident. Les prêcheurs se succèdent sur des chaînes qui, du Qatar à l’Egypte en passant par les Emirats, font de la surenchère en jouant sur les notions du licite et de l’illicite très chères à Youssouf al-Qaradawi. Une fois par semaine, celui-ci anime l’émission phare « Al-Sharia oua Al-Hayat » (la charia et la vie) sur les plateaux de la chaîne al-Jezira, au cours de laquelle il traite de toutes les questions d’actualité, parfois avec une violence inouïe. Cela dit, internet est devenu le moyen principal pour véhiculer les idées salafistes, que ce soient celles des Frères musulmans ou celles des wahhabites et même celles des djihadistes. Les sites et les forums se comptent par centaines et, là aussi, tous les sujets sont abordés. Actuellement, plusieurs salafistes tentent de se mobiliser sur le net contre une éventuelle loi sur le voile intégral. Mobilisation qui voit son prolongement sur le web 2.0 et notamment sur des réseaux sociaux tels que Facebook, qui recèle des dizaines de profils se revendiquant clairement de cette idéologie. Enfin, les nombreuses librairies dites musulmanes propagent en réalité l’idéologie salafiste. C’est le cas d’al-Tawhid à Lyon, qui diffuse la littérature des frères Ramadan et celle des penseurs fréristes, ou d’autres échoppes qui proposent, quant à elles, les ouvrages des idéologues saoudiens.

7. Le salafisme est-il compatible avec la République ?

Les salafistes sont contre la mixité, ils rejettent les minorités religieuses et sexuelles, encouragent le communautarisme, ne reconnaissent pas les valeurs de fraternité en dehors de l’oumma (la nation islamique) et refusent toutes les notions de liberté qui contredisent leur vision de l’islam. Les textes salafistes montrent l’étendue qui sépare cette idéologie totalitaire des principes républicains. Ainsi, le cheikh Otheimine, par exemple, appelle-t-il les femmes musulmanes à ne quitter leur domicile qu’en cas de nécessité et qu’avec «l’autorisation du mari ou du tuteur». Il précise : «La femme est libre chez elle, elle se rend dans toutes les pièces de la maison et travaille en accomplissant les tâches ménagères.» Et d’ajouter à leur intention : «Que ces femmes craignent Allah et délaissent les propagandes occidentales corruptrices!» Un autre cheikh, Salih bin Fawzan al-Fawzan, défenseur du voile intégral, affirmait dans l’une de ses fatwas que «le visage de la femme est une awrah (partie à dissimuler) et qu’il est obligatoire de le couvrir». Pour lui, «c’est la partie la plus forte en tentation». Et il en va de même pour d’autres principes fondamentaux qui forgent l’identité républicaine et laïque de la France. Le salafisme, par exemple, n’accepte pas la liberté de conscience. S’il cherche à endoctriner et à convertir des non-musulmans, il refuse catégoriquement qu’un musulman puisse renier l’islam pour une autre religion. L’auteur d’une telle apostasie doit être, selon eux, condamné à mort. De même que la liberté d’expression et d’opinion, la critique des dogmes et des religions est prohibée.

8. Le salafisme est-il violent ?

Les multiples courants salafistes représentent différents niveaux de dangerosité. Les djihadistes ou les takfiris prônent le djihad et donc les actions terroristes. Durant ces dernières années, plusieurs d’entre eux ont été arrêtés et condamnés dans des affaires «d’associations de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste».

Le courant objet de notre enquête se veut, lui, beaucoup plus réservé sur la question de la violence. Ces fondamentalistes missionnaires préfèrent généralement raffermir leur foi et considèrent parfois qu’étant donné les divergences qui existent entre les « théologiens » au sujet du djihad, il n’est pas permis de s’engager dans cette voie. Néanmoins, ils représentent un danger pour le vivre ensemble, et leur vision de l’islam est incompatible avec les règles d’une société laïque et démocratique. En effet, tous les salafistes, y compris ceux qui prétendent le contraire, rejettent la laïcité. Il ne peut y avoir, selon leurs idéologues, de séparation entre les Eglises et l’Etat puisque, pour eux, «l’islam est un englobant qui doit régir toute la vie du musulman». Idem pour la démocratie, qu’ils considèrent comme une mécréance dans la mesure où celle-ci consacre le principe de la souveraineté du peuple alors qu’ils estiment que «la souveraineté ne doit revenir qu’à Dieu et à Dieu seul».

Les Frères musulmans prétendent officiellement accepter ces deux valeurs. Le salafisme dit réformiste qu’ils incarnent prend part, en effet, au jeu démocratique lorsqu’il s’agit d’élections. C’est le cas des Frères musulmans égyptiens ou du Hamas palestinien. Cela étant dit, ils instrumentalisent la démocratie dans l’espoir de s’approprier le pouvoir et ne la considèrent certainement pas comme un système consacrant toutes les égalités et toutes les libertés.

9. Le voile est-il une obligation de l’islam ?

Au lendemain de la révolution iranienne en 1979, le voile est devenu, dans l’imaginaire collectif, le signe de l’oppression de la femme et notamment du militantisme politique. D’un point de vue théologique, les salafistes en font une véritable obsession, bien qu’il n’existe que deux versets coraniques qui évoquent, de manière peu explicite, le voile sans en déterminer sa forme exacte : «Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Dieu est Pardonneur et Miséricordieux.» (sourate 33, verset 59) ; et «Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l’on sache ce qu’elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Dieu, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès.» (sourate 24, verset 31).

Pour les littéralistes, ces versets seraient « clairs » et exigeraient le port du voile voire du niqab, mais pour beaucoup de penseurs et de rationalistes musulmans, le port du voile n’est pas une obligation. Gamal al-Banna, frère du fondateur des Frères musulmans, pense, lui, que le voile n’est plus valable de nos jours étant donné que ces versets s’adressaient à des femmes qui vivaient à une période précise où, de Médine à Athènes, toutes les femmes étaient voilées. D’ailleurs, nombre de musulmanes, en Tunisie ou en Turquie, y compris de ferventes pratiquantes, ne le mettent que lors de l’accomplissement des prières ; d’autres, plus âgées, le portent par tradition ou par pudeur. Récemment, le cheikh d’al-Azhar, le grand institut de théologie du Caire, a déclaré que le port du voile intégral relevait d’une «tradition et non pas du culte». Le cheikh Khaled Bentounès, guide spirituel du soufisme maghrébin, a affirmé pour sa part qu’«on a fait du voile un instrument idéologique pour avoir un stéréotype de femme modèle», dénonçant ainsi cet uniforme de l’idéologie salafiste. En tout état de cause, le retour du voile, sous ses différents aspects, coïncide avec l’avènement du salafisme contemporain.

10. Une loi contre le voile intégral est-elle applicable?

La question est actuellement en débat. La commission d’enquête parlementaire rendra son avis en janvier 2010. Pour l’heure, de nombreuses associations et des personnalités de la société civile sont auditionnées par les députés. Il aurait sans doute été préférable de créer une véritable commission d’enquête pour mieux connaître l’idéologie salafiste et son ancrage dans la société française.

Dans le cas de la mise en place d’une loi, il faudrait réfléchir dès à présent à son application. Nous sommes là devant une situation sensiblement différente de celle qui avait prévalu durant la polémique sur le voile à l’école, puisque l’interdiction de cet autre « signe » de l’islamisme fut appliquée par les responsables des établissements scolaires. Le respect d’une mesure visant à interdire le voile intégral devra cette fois être assuré par la force publique, qui devra verbaliser ou emmener au poste les éventuelles récalcitrantes. Et il y en aura ! Il faudrait en outre avoir l’assurance que cette loi, si elle venait à être promulguée, s’appliquera également l’été, lorsque les femmes et les filles ainsi que les servantes des riches princes saoudiens ou qataris déambuleront sur les Champs-Elysées.

* Journaliste, Mohamed Sifaoui est le coauteur avec Philippe Bercovici de «Ben Laden
dévoilé, la BD-attentat contre Al-Qaïda», Editions 12 Bis. Il est aussi l’auteur de «Pourquoi l’islamisme séduit-il ?», Editions Armand Colin, à paraître le 27 janvier 2010.

Voir par ailleurs:

Politique

Misère de l’indignation

Jean-Louis Bourlanges, professeur à l’IEP de Paris

L’Expansion

01/09/2011 à 18:0

Tout vient, on le sait, d’un maigre opuscule de Stéphane Hessel, vieil homme en colère et jeune génie de la communication postmoderne : une trentaine de pages qu’on peut acheter sans s’appauvrir et lire sans s’enrichir. De la véhémence moralisatrice à l’état pur, une virulence gagée sur une indigence, une incantation nostalgique qui s’étrangle dans un hoquet courroucé. Le succès est prodigieux, celui du livre, d’abord, inattendu, monumental, qui scelle l’alliance d’un retraité de la diplomatie et d’une jeunesse déboussolée ; succès du mot, plus encore, qui passe les frontières et les mers, enflamme les places publiques, fait miroiter les infortunes jumelles des deux rives de la Méditerranée.

Et pourtant, que la prière est pauvre au regard de la ferveur qu’elle suscite ! La bombe est désespérément artisanale : quelques combats à la mode, les sans-papiers, les retraites, l’insoumission enseignante, amalgamés dans une dénonciation générale de la mondialisation, des banques, d’Israël et des Américains. Le cocktail est pauvre mais explosif dès lors que vous en secouez les ingrédients dans un shaker en acier inoxydable, estampillé Conseil national de la Résistance. Car tout est là, dans le déroulement complaisant d’un horizon régressif. L’art des grands indignés, c’est la conduite au rétroviseur. Ce bricolage idéologique n’aurait guère de sens s’il ne permettait l’érection hâtive d’une statue du commandeur, un gouvernement de la Libération peint en rose, la franche convivialité de l’après-guerre, tendant la main, par-delà les Trente Glorieuses, aux éclopés des Quarante Piteuses que nous sommes devenus. Ce qui soutient le combat des indignés, non de ceux qui luttent hors d’Europe pour la démocratie mais de ceux qui doutent en Europe de celle-ci, c’est la certitude de voir le monde de demain ne pas tenir les promesses de celui d’hier. C’est, derrière la posture tiers-mondiste, la piqûre de rappel d’un entre-soi européen si confortable. L’effort rhétorique, misérable de grossièreté mais remarquable d’efficacité, vise à offrir une causalité diabolique à cette cruelle déconvenue.

L’anathème est une garantie contre l’analyse, le déni bloque le débat et paralyse l’action démocratique.

L’indignation n’est ici qu’une récusation sublimée de l’avenir. Aussi bien l’impuissance de la démarche n’est-elle pas le problème, mais la solution. L’échec fait partie du programme. Le vieil homme parle mais il se garde de rien dire. C’est la dérobade qui fait la force du mouvement. L’anathème est une garantie contre l’analyse, le déni bloque le débat et paralyse l’action démocratique. Ce qui soutient le combat, c’est le refus de prendre congé d’un monde où la rigueur budgétaire fait figure d’obscénité, la crise, de conspiration ploutocratique, la mondialisation, d’option récusable, et la solidarité européenne, de mystification répressive.

L’indignation, c’est ce qui reste du rêve quand on a tout oublié, et de la révolution quand on a perdu les soviets, l’Armée rouge et le Parti fer de lance de la classe ouvrière, c’est un extrémisme qui n’a pas les moyens. Le grand Marx opposait le « processus » du socialisme réel au « modèle » du socialisme utopique. L’indignation met tout le monde d’accord : ni modèle ni processus, un bouillonnement outragé devant le monde qui vient, pas d’analyse, pas de proposition, pas de stratégie, une négativité rageuse et impuissante, toutes les parades du coeur et de l’esprit pour esquiver un réel qui a une allure de glaçon fatal déchirant le Titanic.

Indignation de la misère ou misère de l’indignation. Notre adaptation aux temps nouveaux exige imagination, courage et humilité. N’avons-nous donc rien d’autre à proposer que la transformation de l’espérance révolutionnaire en aliment pour autruche ?

6 Responses to Identité nationale: Je trouve cette France-là monstrueuse (With elections looming Sarkozy finally gets back to national identity debate)

  1. SD dit :

    L’article du social-démocrate Figaro est de la propagande, qui présente les femmes salafistes comme tout à fait normales (resto), tolérantes (amies de toutes confessions), l’esprit ouvert (parle de tout même de sexe et naturellement victimes de l’intolérance des sales français (regards haineux), et de l’exclusion puisque l’article nous explique bien qu’elles sont exclues du monde du travail (des fascistes diront qu’elles s’en sont exclues toutes seules). Bien que la fin de l’article soit en contradiction avec le début, ce n’est pas grave.
    Ces jeunes femmes sont vives, intelligentes, souriantes, rieuses, l’oeil pétillant, très mignonnes avec des corps de rêve… En marketing, on dirait donc : si vous voulez être vives, intelligentes, souriantes, rieuses, l’oeil pétillant, très mignonnes avec un corps de rêve…devenez musulmane !
    Et le voile est tout a fait naturelle, explique une catholique rencontrée par un heureux hasard (pourtant, un accident statistique si l’on en croit les études sociologiques sur les catholiques), la preuve, le voile des religieuses… La brave dame catholique ignore complètement la raison du voile des religieuses (un bon début d’explication dans St Paul), de même qu’elle ignore pourquoi les laïques catholiques n’en portent pas en dehors de la messe, nos saints évêques ne le lui en ayant jamais parlé. Pas plus que d’autres choses d’ailleurs : les catholiques pratiquants sont des gens quasiment tous incultes par la volonté des évêques, qui suivent en cela les habitudes en pratique dans l’éducation nationale.
    Et donc le Figaro justifie le bien-fondé du foulard islamique à travers son journaliste Nadjet Cherigui, « mécréant » sous-entend l’article, mais en réalité très probablement disciple du beau modèle.
    Pas un mot sur ce que pensent les mêmes d’Israël, des USA, des homos, de la liberté religieuse et des apostats de l’Islam. Pas un mot non plus sur les lois inspirées par l’Islam en pays musulman : comme la prison pour les Marocains qui rompent le jeûne du ramadan en plein jour au Maroc, au nom de la tolérance bien entendu : notre ancien président de la république Jacques Chirac n’est-il pas un grand admirateur de ce pays ? Comme tous les bobos qui y passent leurs vacances quand ils n’y possèdent pas un ryad ?

    Marie Ndiaye : « Bref, il semblerait que les écrivains français viennent tous d’une bourgeoisie éclairée, cultivée, qui est un milieu assez restreint » : c’est assez vrai, mais pas totalement : Léo Malet, Frédéric Dard, Picouly, Dantec… Mais apparemment notre nouveau Goncourt est fascinée par les d’Ormesson et autres Amélie Nothomb.
    « Ce n’est pas complètement mon milieu : ma mère était prof de sciences naturelles dans un collège » : les professeurs de collège seraient donc des damnés de la Terre ? À moins que Marie Ndiaye ne confonde bourgeoisie (la petite bourgeoisie de Marx) et grande bourgeoisie, les torchons avec les serviettes en dentelle

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  2. jcdurbant dit :

    Il y a effectivement une part de complaisance dans le discours des journalistes du Fig comme probablement également une part de (sur)jeu des femmes visitées, mais n’est-ce pas aussi, signe de la tyrannie du politiquement correct ambiant, les inévitables gages à payer pour faire passer le fond du dossier au titre (« Enquête sur l’islam radical ») et aux conclusions plutôt inhabituellement forts dans des organes de presse bien-pensants?

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  3. […] de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus. » Marie Ndiaye (dans un entretien pour les Inrockuptibles, en août […]

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  4. SD dit :

    ils sont obligés d’en parler puisque tout le monde s’en aperçoit dans la rue. Sur la manière de faire, je reste mi-figue mi-raisin…

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  5. alain jund dit :

    Identité Nationale Française

    Qu’est-ce que l’identité Nationale pour un pied-noir ?

    Qu’attend notre communauté ?
    L’histoire de l’Algérie Française est une histoire ancienne. Vilipendée par les uns, défendue avec acharnement et passion par les autres, elle a une chance historique d’être entendue aujourd’hui, écoutée par tous, alors que s’ouvre un débat sur l’identité nationale.
    Qu’elle est notre vérité ?
    L’identité résulte de la conscience de soi, du sentiment de constituer une entité individuelle ou collective dont les caractéristiques particulières fondent la distinction entre un « moi » et un « toi », un « nous » et un « eux ».
    Nous parlons d’un pays qui n’existe plus, de mémoires brouillées par les folies et aveuglements de nombreux acteurs, films, écrivains, historiens et journalistes.
    Ils étaient les pionniers ou descendants de pionniers, partis des provinces françaises à cause de la pauvreté, et dans l’espoir de construire une vie meilleure.
    L’identité concerne à la fois les individus et les groupes. Les identités sont dans leur grande majorité des constructions imaginaires. Chaque individu possède plusieurs identités de nature attributive, territoriale, économique, culturelle, politique, sociale ou nationale, et l’importance de l’une par rapport à l’autre varie dans le temps. Enfin, l’identité est souvent le produit de l’interaction entre le sujet et les autres, ce qui signifie que la manière dont les autres perçoivent un individu ou un groupe affecte la manière dont un individu ou un groupe se définit. Les identités dépendent des situations, et la mondialisation récente peut avoir pour effet d’augmenter l’importance que les individus et les peuples, attachent aux identités de portée plus vaste.
    Nos familles venaient d’Alsace, des Hautes-Alpes, du Sud de la France, d’Espagne, d’Italie, de Malte, de tous les horizons.
    L’identité repose aussi sur un besoin d’estime de soi qui pousse les individus à penser que le groupe auquel ils appartiennent est meilleur que d’autres groupes. De même que l’homme possède des instincts, notamment l’instinct de reproduction et celui d’agressivité, de même l’homme a besoin d’avoir des ennemis et des alliés. C’est une caractéristique de la psychologie et de la condition humaine.
    Estime de nos familles qui avaient construit un magnifique pays, une forte identité nationale sous le drapeau Français. Honneur pour tous les combattants des 2 grandes guerres. Mon grand-père est mort à la suite des tranchées de Verdun, mon père, mes oncles, ceux dans ma nouvelle famille par alliance ont libéré la France métropolitaine dans les unités combattantes. Je dis bien libéré : les unités de la 2° DB n’étaient pas en promenade de santé. Dans mes oreilles résonnent encore les voix de mes oncles, de mes frères d’armes. Ils me content encore les batailles du désert Lybien, de la destruction de la flotte de Mers-el-Kébir, du débarquement en Provence, de Monté Cassino, des Vosges, de la traversée de l’Allemagne.
    Quelle était notre identité, ou plutôt nos identités ?
    Nous avions plusieurs identités d’inégale importance.
    L’identité nationale était la plus forte, mais en concurrence avec d’autres identités :

    – les identités alter-nationales, c’est-à-dire celles d’un autre pays : les habitants de l’Algérie de l’époque pouvaient s’identifier aux pays dont ils étaient originaires. Notre identité, nos spécificités, nos forces étaient d’abord alter-nationales.
    – les identités infranationales, c’est-à-dire celles liées à la race, l’appartenance ethnique ou le sexe. Mes meilleurs copains en classe, ou dans les jeux étaient juifs, espagnols, italiens et maltais. J’étais l’Alsacien parpaillot. A la campagne c’était avec les cousins, et les arabes qui m’auront appris le « stack », la fronde, le couteau, la patience de jouer avec rien, avec tout. Notre identité était aussi infranationale.
    – les identités transnationales, c’est-à-dire celles de certains membres des élites françaises dans les milieux d’affaires, des finances, des idées, des professions libérales et même de gouvernement qui ont le sentiment d’appartenir à une superclasse mondiale, faisant ainsi apparaître une fracture entre la majorité des citoyens et ceux qui contrôlent le pouvoir, les richesses et le savoir. Les élites de l’époque ont menti, nous ont trompés et livrés à la barbarie. Mais aujourd’hui leurs amis transforment, déforment l’histoire. Notre identité était aussi transnationale.
    La force de l’identité nationale peut varier avec l’importance des difficultés intérieures et des menaces extérieures. Nous étions d’abord Français.
    Qu’avions-nous en commun ?
    Nous avions en commun la terre, les odeurs, la vie de tous les jours : ce que chaque l’individu ou les groupes possédaient en propre ou en commun les différenciait des autres individus. Par exemple il y avait les catholiques, les protestants, les musulmans et les juifs : chacun avait sa propre identité.
    La nature de l’identité nationale est constituée par des éléments objectifs. Quand nous disons : « Nous, les Français », de qui parlons-nous ? D’un peuple, d’une race, d’une religion, d’une appartenance ethnique, de valeurs, d’une culture, de la richesse, de la politique ou d’autre chose encore ?
    Dans les années 1950/1960, la société française a été confrontée à de nombreuses questions qui ont suscité de vifs débats : les guerres et la décolonisation, le multiculturalisme et la diversité, les rapports entre les races, la place de la religion dans la sphère publique, l’éducation et les programmes scolaires, mais pas de la question de la signification de la citoyenneté et de la nationalité : elle ne se posait pas en ces termes. La question qui sous-tend tous ces problèmes est celle de l’identité nationale. Presque toutes les positions envisageables sur les sujets qui précèdent impliquent des présupposés précis à propos de cette identité.
    Sur un plan pratique, la réponse à cette question est évidemment essentielle puisqu’elle va déterminer les intérêts nationaux et la politique « étrangère » correspondante.

    Quelles étaient les sources de notre identité ?
    Multiples bien sûr :
    – attributive, comme l’âge, l’ascendance, le sexe, la famille (issue des liens du sang), l’ethnie (en tant qu’extension de la famille) et la race ; nous avions tout cela.
    – culturelle, comme le clan, la tribu, l’ethnie (en tant qu’elle représente un mode de vie), la langue, la nationalité, la religion et la civilisation ; nous étions le monde en tout petit.
    – territoriale, comme le voisinage, le village, la ville, la province, l’Etat, la région, le pays, la zone géographique, le continent, l’hémisphère ; nous regardions le monde.
    – politique, comme la faction, la clique, le leader, le groupement d’intérêt, le mouvement, la cause, le parti, l’idéologie, l’Etat ; tout était représenté.
    – économique, comme le travail, l’occupation, la profession, le groupe de travail, l’employeur, l’entreprise, le secteur économique, le syndicat, la classe sociale ; c’était nous.
    – sociale, comme les amis, le club, les équipes sportives, les collègues, le groupe de loisir, le statut social ; qui d’entre-nous ne se souvient pas du Sporting Club de Bel-Abbés, de Marcel Cerdan ?
    L’individu était lié à plusieurs sources d’identité, avec des liens plus ou moins étroits. Elles sont donc hiérarchisées et leur classement varie dans le temps. Il est important de signaler à ce sujet l’attachement aux centres d’intérêts locaux, qui constitue le principe originel des attachements publics et qui ne supplante pas l’amour pour l’ensemble de la communauté. Par exemple, j’étais et je suis protestant réformé, fortement impliqué, fils de la terre par ma mère, enfant d’alsace et de la légion étrangère par mon père.
    Aujourd’hui l’identité nationale comporte en règle générale un élément territorial, un ou plusieurs éléments attributifs (la race ou l’appartenance ethnique), culturels (la religion ou la langue) et politiques (l’Etat et l’idéologie), ainsi qu’occasionnellement des éléments économiques (l’agriculture) ou sociaux (milieux et réseaux). La nation, en tant que telle, n’est pas une source d’identité, même si elle a été à certaines époques la forme d’identité la plus répandue en Occident.
    Pour nous en Algérie il y a 50 ans, la Nation était « LA » référence d’identité.
    Je tremblais, nous pleurions en chantant la marseillaise, en voyant monter les couleurs. Aujourd’hui ?
    Pour mes enfants ou petits-enfants, cela peut-être l’Europe, un autre pays, mais aussi leur communauté de vie.
    Il existe, en réalité, deux conceptions de l’identité nationale : ethnico-raciale d’une part, culturelle ou cultuelle d’autre part. C’est une identité dérivée, qui tire sa force d’autres sources que la nation.
    Les nations sont le produit de l’histoire européenne du XVe au XIXe siècle. C’est la guerre qui a donné naissance à l’Etat, c’est elle qui a créé les nations. L’Europe doit apporter la Paix, même et surtout si l’Otan fait la guerre.
    Notre nation repose ainsi aujourd’hui sur une association d’éléments de nature ethnique et d’éléments de nature culturelle. Les identités de nature ethnique sont relativement permanentes dans la mesure où l’héritage ethnique est une donnée irréductible.
    En revanche il est possible de changer de culture.
    Nombreux sont ceux qui changent de religion, apprennent de nouvelles langues, adoptent de nouvelles valeurs et de nouvelles croyances, s’adaptent à de nouveaux modes de vie.
    L’identité culturelle peut évoluer et changer ; l’identité ethnique-ancestrale ne le peut pas. Mais ces différentes composantes culturelles évoluent selon les époques.
    Nous avions un respect inconditionnel de la dignité humaine : les jeux n’étaient pas différenciés, la femme avait une place première dans notre société. Notre identité culturelle était plus ouverte que celle de la métropole.

    Le mot de racisme n’était pas utilisé de la même façon que nos jours. Il était plutôt réservé à cette entité que représentait l’état Français et son attitude avec nous, nous étions victimes de leur racisme, du coup la fracture avec la métropole allait grandissant.

    Notre histoire est ignorée, bafouée, transformée. Nous n’avons pas su transmettre ou nous l’avons fait maladroitement, aidés en cela par des jeunes générations de journalistes, puisque leurs écoles leur ont appris le contraire de notre réalité d’alors.

    Aujourd’hui donc se propagent de fausses idées, celle d’une fausse histoire, comme si on me volait ma mémoire. Pourtant je n’ai pas changé de culture, et tenté d’accompagner les changements de la culture environnante. Mon, notre identité ?

    Qu’attend donc ce peuple descendant de pieds-noirs ?

    J’hésite entre le rien du renoncement, et le tout petit rien qui peut tout changer.

    Je n’oublie rien.
    Ni ma famille de petits commerçants ou employés, ni les fermiers (ils n’avaient pas de terre en propre), qui attendent silencieusement dans une tombe saccagée.
    Je me tais et je m’agenouille pour prier.

    Je n’oublie rien.
    Ni mes amis disparus (Prés de 3000 noms sur le Mur des Disparus de Perpignan), assassinés et émasculés, toutes ces luttes et ces combats pour rien, ni les attentas (Milk-Bar avec des enfants broyés), ni les victimes de la fusillade de la rue d’Isly (Plusieurs centaines de morts) avec les hurlements impuissants du Lieutenant criant « Cessez le feu », ou des hommes tentant de protéger leurs femmes, ni les cris des fermiers égorgés de nuit dans des bleds improbables, livrés à l’interminable silence.
    Le souvenir des victimes du massacre du 5 juillet 1962 à Oran ne peut s’effacer : ce jour là, alors que l’Algérie se réveille libre et indépendante, l’horreur va s’abattre sur la ville portuaire du nord-ouest de l’Algérie. La foule qui vient du quartier arabe et qui se dirige sur celui des européens, va enlever, égorger, tuer au revolver et à la mitraillette toutes les personnes qui croisent son chemin. (Plus de 300 morts ou blessés).
    Au bout de quelques heures, les cadavres jonchent la ville, on en trouve pendus aux crochets des bouchers, dans des poubelles.
    Un massacre perpétré sous le nez et à la barbe de l’armée française qui, tenue informée de la tournure désastreuse que prenaient les événements, n’interviendra jamais. Mon père en a échappé de peu, ce n’était pas son heure : je n’aurais pas pu le défendre puisque le Plan Simoun et l’injuste loi dite « Katz » nous avait enlevé nos sursis et mis sous les drapeaux en caserne trois jours avant.
    Pouvons-nous évacuer de notre mémoire collective les plus de 100000 harkis –mes frères-abandonnés et tués –le plus souvent éventrés et les couilles dans la gorge- pour avoir été abandonnés sans armes ?

    Nous attendons la paix.
    A l’encontre de beaucoup d’idées préconçues nous ne demandons que l’apaisement, le travail de l’histoire, la reconnaissance de la valeur travail de nos aïeux, la reconnaissance du drame et génocide des harkis, du drame identitaire des descendants, et que le droit d’honorer nos morts et leurs tombeaux nous soit reconnu.
    Pourquoi ? Parce que chacun d’entre-nous a payé le droit d’être Français, fier de l’être est Français par sa famille et ses ancêtres, par le sang versé.

    Qu’est-ce que l’Identité Nationale ?

    Nous allons tout entendre en cette période de novembre 2009.
    L’identité ancrée sur des valeurs personnelles forte, se développe dans l’effort, dans la souffrance, et se poursuit par le travail, la persistance due à la volonté.

    Les enfants des pieds-noirs ont adopté ou refusé l’héritage.
    J’en ai peu parlé à mes enfants-du moins je le crois- parce que notre vie était à construire et qu’il était nécessaire pour notre survie de nous fondre dans le pays.
    Identité Nationale ? Laquelle ?

    Nombreux sont ceux d’entre-nous qui ont masqué leur histoire et sont soumis aux questions de leur descendance à leur grande surprise. Mais avec une réelle difficulté de raconter au-delà du folklore.
    Les descendants des pieds-noirs ont envahit le monde, ils sont restés pionniers et construisent encore et toujours un nouveau territoire : celui de la compétence, de la modernité, du savoir faire, du courage, de l’opiniâtreté. Ils sont devenus multipolaires, luttent pour installer des valeurs, participent à la construction d’un monde meilleur, d’une identité dont ils sont les héritiers.
    C’est à eux que la nation doit le respect.

    Chacun doit reconnaître individuellement et en société le devoir de mémoire.
    Nous sommes fiers de notre passé, heureux d’avoir été Français, d’être Français, d’avoir une famille qui a su lutter contre les vicissitudes de l’histoire.

    Nous avons tout fait pour la France, avec nos valeurs : travail et persistance de l’effort, soif de justice, respect de soi et des autres, priorité à la famille, amour du drapeau et des symboles, tolérance des religions, droiture personnelle.

    Je souhaite au pays de se souvenir de ces valeurs, de les identifier, les comprendre, et que tout le corps social les adopte pour une nouvelle naissance.

    Notre, votre identité est plurielle, et nous devons, voulons être reconnus par ce pluriel.

    Mais que peut faire la France pour nous dans ce débat national?

    Aujourd’hui, dans le débat, nous réclamons juste le droit que chaque individu est en droit de réclamer de son pays : la reconnaissance pour les vivants et les morts, le droit de pleurer, le droit de rire, de prier pour la paix, d’exister tout simplement.

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  6. […] en ces temps où les questions d’identité nationale redeviennent plus que jamais à l’ordre du jour et avec l’historien Maurice Sartre, sur le […]

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