Télévision: Hitler apparaissait comme le cavalier de l’Apocalypse (If you want peace, you need to know about war)

Fifth horseman of Apocalypse (Daniel Fitzpatrick, St. Louis Post-Dispatch cartoon, June 4, 1940)Minnelli's Four horsemen of the ApocalypseMinneli's Four horsemen of the Apocalypse 1962 remakeLe titre s’est imposé. L’Europe glissait vers le suicide. Dans un tel déchaînement de violences, Hitler apparaissait comme le cavalier de l’Apocalypse semant la terreur, la haine, la destruction du monde. Isabelle Clarke
Etymologiquement, apocalypse signifie “révélation” en grec, ce qui définit assez bien notre propos. Daniel Costelle
Ce qui m’épate toujours, c’est de constater qu’il y a, chaque fois, un cameraman présent. Même à Smolensk, au milieu des balles qui sifflent. Ou dans les faubourgs de Moscou, quand les chars allemands font leur entrée. Daniel Costelle
Je redonne leur couleur aux images, au plus près de la réalité. Les gens ne vivaient pas en noir et blanc ! (…) En noir et blanc, impossible de distinguer un drapeau italien d’un drapeau français. Sur des images de Monte Cassino, par exemple, c’est pourtant un « détail » qui fait toute la différence. (…) Un soldat avec un fusil en noir et blanc, c’est seulement un combattant. Si l’on distingue la couleur de ses yeux et l’éclat de son alliance, il devient un homme, un père de famille. François Montpellier
D’ordinaire, on se préoccupe de l’Europe, du nazisme et de l’arrivée des Américains. Ou alors les documentaires se fixent sur une bataille, un front, une période donnée. On ne se rend généralement pas compte que se jouait, en parallèle, dans le même temps, une autre guerre entre le Japon et les Etats-Unis. On ne réalise pas que, au cours de cette période, c’est l’ensemble du monde qui a sombré dans l’abîme… Nous avons voulu traduire le présent de l’Histoire, faire sentir l’incertitude d’alors. Par exemple, en 1942 personne n’imagine qu’Hitler va finir par perdre. Il y a une telle violence, un tel déchaînement, une telle démence, que tout paraît absolument inéluctable. Isabelle Clarke
Si tu veux la paix, connais la guerre. Gaston Bouthoul (sociologue fondateur de la polémologie)

Couple de documentaristes réputés (l’historien-écrivain Daniel Costelle et la réalisatrice Isabelle Clarke avec déjà à leur actif deux séries remarquées sur Eva Braun et la traque des nazis), plus de 2 ans et demi de travail, recolorisation bluffante de séquences d’images d’archives pour plus de la moitié inédites, sonorisation particulièrement travaillée (sons des avions, bombes et mitrailleuses recréés en studio), bande son du compositeur de dessins animés mangas et de films de science-fiction japonais Kenji Kawai, voix d’un acteur populaire auprès des jeunes (Mathieu Kassovitz) pour le commentaire (mélange poignant d’informations et d’émotions réduit à l’occasion à sa plus simple expression: « Hitler dit.. , Staline ordonne »…), titres choc des épisodes (« L’agression », « L’embrasement », « L’enfer »…), montage rapide (près de 800 plans pour un 52 minutes : autant qu’une série américaine), foison de documents inédits (près de 50%), montage intelligent, séquences bluffantes, image sidérantes, point de vue résolument panoramique et international, panorama complet et facilement intelligible du conflit, regard à hauteur d’homme de la guerre par ceux qui l’ont vécue (des chefs de guerre aux simples soldats et surtout aux civils enfants compris, pour la première fois victimes principales d’un conflit sur 40 à 50 millions de morts, soit quatre fois plus que la Première Guerre mondiale) …

France 2, on le voit, n’a pas lésiné pour la série documentaire grand public qu’elle vient de sortir pour le 70e anniversaire du déclenchement de la deuxième guerre mondiale (« Apocalypse », 3 fois 2 h à partir d’hier soir, soit les 8, 15 et 29 septembre à 20 h 35, mais déjà diffusé fin août en Belgique et en Suisse).

Même si, devant une telle débauche de moyens, on a à des moments la fâcheuse impression d’avoir quitté l’histoire et d’être dans une très habile reconstitution ou fiction (comme l’avait déjà tenté Minnelli en 1961) et que, derrière la voix faussement objective du narrateur, on aurait bien voulu en savoir plus sur tous ces opérateurs anonymes artificiellement réunis et unifiés par le montage et le traitement high tech de l’image et du son …

Episode 1 : 1933-1939 – l’agression Episode 2 l’écrasement 1939- 1940 Episode 3 le Choc 1940-1941Episode 4 : l’embrasement 1941-1942 Episode 5 : l’étau 1942-1943 Episode 6 l’Enfer 1944-1945 les Américains déclenchent le feu nucléaire. L’apocalypse.

Interview
France 2 : Isabelle Clarke, réalisatrice de « Apocalypse »
« La défaite de la raison »

Elsa Menanteau

lundi 31 août 2009

Septembre 1939. Il y a tout juste 70 ans, s’allumait le feu de ce qui deviendra très vite, la plus violente déflagration planétaire. Avec Apocalypse, France 2 montre dans un documentaire en six épisodes, les explosions simultanées et successives, les engrenages, politiques, diplomatiques, militaires sur tous les espaces, terre, mers, ciels, mais aussi le calvaire des populations civiles. Isabelle Clarke , la réalisatrice de ce document exceptionnel, éclaire sa démarche pour toutpourlesfemmes.com. Entretien.

La 2e guerre mondiale et la période noire de 39-45 ont été traitées dans des centaines voire de milliers de documentaires, de fictions. Avec Apocalypse , vous avez réalisé une œuvre monumentale. Pourquoi cette entreprise ?

Isabelle Clarke : « La paternité de ce projet revient à Daniel Costelle. Dans les années 1970 il a réalisé avec Jean-Louis Guillaud et Henri de Turenne une série devenue mythique : « Les grandes batailles » qui, d’une certain façon, est à l’origine de ce projet. Avec Apocalypse nous reprenons le principe de la série historique, tout en le modernisant. »

En quoi vous vous distinguez de tout ce qui a été fait jusqu’à présent ?

IC :« Nous racontons la guerre en six épisodes, dans lesquels plus de la moitié des images sont inédites. Dans la plupart des documentaires, ce qui est généralement présenté, c’est un zoom sur une page d’histoire : un point de vue, un lieu, une période, une bataille, un pays…Dans Apocalypse, nous avons montré la simultanéité des faits, l’embrasement total de la planète. Nous avons voulu souligner l’angoisse des populations, les prévisions sans cesse bafouées que le conflit serait de courte durée. Notre option était d’éviter la seule lecture stratégique du conflit. Nous avons cherché aussi nous mettre à la place des victimes, entrer dans la vie au quotidien des hommes et des femmes – emportés par cette folie. Le monde était alors le témoin de la défaite de la raison. »

D’où ce titre, Apocalypse ?

IC : Le titre s’est imposé. L’Europe glissait vers le suicide. Dans un tel déchaînement de violences, Hitler apparaissait comme le cavalier de l’Apocalypse semant la terreur, la haine, la destruction du monde.

En tant que femme pensez-vous porter un regard différent sur ces évènements ?

IC : « Cette guerre a fait plus de victimes civiles que militaires. Des femmes, des enfants qui sont meurtris, tués…comment ne pas être touchée ! Ma mère, alors petite fille a vécu l’exode et je ne peux m’empêcher de la voir à travers l’enfant de « Jeux interdits » jouée par Brigitte Fossey. A ma fille qui a dix-huit ans, et à toutes les jeunes générations j’avais aussi envie de dire que cette période sombre de notre passé, n’est pas une page desséchée de l’histoire, mais que c’est leur histoire. »

Comment alors pensez vous atteindre les jeunes, pour lesquels cette période peut paraître bien lointaine ?

IC : « Pour toucher le plus grand nombre nous avons utilisé des outils modernes : restauration de documents exceptionnels, colorisation des images, enregistrement d’une bande originale au diapason de leurs goûts du musicien japonais Kenji Kawai, commentaire dit par Mathieu Kassovitz très apprécié par les jeunes générations et qui sait faire passer une émotion où se mêlent pudeur et violence ».TÉLÉVISION

Voir aussi:

Apocalypse
La Seconde Guerre mondiale telle qu’on vous ne l’avez jamais vue
Marion Festraëts
L’Express
le 07/09/2009

Apocalypse raconte et montre la Seconde Guerre mondiale telle qu’on ne l’a jamais vue. Cette série documentaire en six épisodes sur France 2 foisonne d’images d’archives inédites, exhumées par Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Un film exceptionnel.

Apocalypse, de Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Les 8, 15 et 23 septembre, 20 h 35, France 2.

Staline hausse les sourcils puis esquisse une moue sous sa moustache de morse. Tout son corps traduit la surprise. Face à lui, le général Anders et le général Sikorski, Premier ministre du gouvernement polonais en exil à Londres. Ils viennent de lui remettre la liste des milliers d’officiers polonais disparus au printemps 1940. Staline secoue la tête, incrédule, semblant ignorer tout du sort de ces soldats. Ces images datent de 1942. Il faudra attendre 1990 pour que Mikhaïl Gorbatchev reconnaisse ce que Staline savait déjà, et pour cause : sur ce bout de papier figurent les noms des massacrés de Katyn, abattus sur ses ordres.

Cette scène filmée, incroyable, monstrueuse de cynisme, personne (ou presque) n’avait pu la voir. Depuis près de soixante-dix ans, elle dormait dans les archives de l’armée soviétique. Au secret. La voilà exhumée, ressuscitée, comme des milliers d’autres, présentées dans un documentaire exceptionnel diffusé sur France 2, signé Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Six épisodes pour raconter toute une guerre, de 1939 à 1945. Un projet titanesque, au titre éloquent : Apocalypse. Semblable au cataclysme dont il rend compte et à comprendre dans la signification première de son étymologie grecque : l’annonce et la révélation.

La moitié de ces films d’archives sont inédits. Et tous sont présentés comme on ne les a jamais vus. D’abord le son, d’une efficacité redoutable : pour rendre au plus juste les bruits de l’époque, Gilbert Courtois, ingénieur et musicien, a plongé dans son incroyable collection sonore et a effectué des recherches pour reconstituer fidèlement le bruit des obus ou des vitres brisées sous les rafales de mitrailleuses. Puis, la mise en couleurs, qui restitue aux personnages toute leur dimension (lire notre article). Enfin, le commentaire, dit avec pudeur et précision par Mathieu Kassovitz.

Apocalypse montre la guerre des stratèges et des militaires, les grandes batailles, la multiplication des fronts et des troupes. La série dévoile aussi, et surtout, ce qu’on ne voit jamais : la guerre à hauteur d’homme. Des voisins ou des parents, dont les yeux se plantent soudain dans ceux du téléspectateur. Il y a notamment Rose, cette toute petite gamine anglaise, amoureusement filmée par son père pendant la guerre. Et tous ces anonymes, dont les visages servent à incarner les témoignages de l’écrivain allemand August von Kageneck, du général Jean Delmas ou des femmes de Berlin, deux fois suppliciées dans leur ville bombardée, livrée aux troupes russes.

Ne rien taire du désastre

Cette dimension prophétique, pédagogique, Daniel Costelle et Isabelle Clarke l’assument pleinement. Les documentaristes prennent à leur compte la théorie du sociologue Gaston Bouthoul, spécialiste de la guerre, postulant que l’amnésie joue largement dans le processus de déclenchement des conflits. Auteur de nombreux films sur le nazisme, l’histoire de l’aviation ou la guerre du Vietnam, le couple n’a rien voulu taire du désastre : « La guerre est un mot ; sa réalité, c’est autre chose, martèle Daniel Costelle. Gloire, vainqueur, vaincu n’ont pour traduction qu’horreur, ruine et gaspillage. Cette guerre a englouti toutes les ressources du monde. Car rien n’est plus stérile qu’une arme. »

Apocalypse en chiffres

40 personnes ont travaillé sur cette série de 6 x 52 minutes.

30 mois se sont écoulés entre l’écriture du scénario, avec Jean-Louis Guillaud et Henri de Turenne, et la livraison des épisodes.

650 heures de rushes ont été collectées, et le montage a duré 16 mois.

102 jours ont été nécessaires à la restauration des images, dont la mise en couleurs a exigé 13 mois de travail.

Spécialistes des archives cinématographiques, Costelle et Clarke se sont constitué au fil du temps un réseau international de recherchistes, Morgane Barrier en tête, qui, pendant deux ans, ont fouillé sans relâche les caves et les tiroirs des cinémathèques du monde entier, des fonds militaires, des greniers de particuliers où se trouvent encore de vieilles bobines oubliées. Résultat : 650 heures de rushes. « Prenez le cas d’un soldat allemand qui a filmé la « Shoah par balles », en Ukraine, explique Costelle. Que fait-il de ses pellicules, une fois démobilisé ? Il ne crie pas sur les toits qu’il les a, alors il les planque. Et on ne les retrouve qu’après sa mort, souvent par hasard. »

Une histoire complète et poignante

Voilà d’où viennent les images de ces soldats allemands, hilares et désoeuvrés, dansant autour de leurs véhicules en attendant l’ordre de marcher vers l’Est. On les voit encore, quelques mois plus tard, pendant l’hiver russe, pauvres hères cavalant dans la neige 40 fois par jour pour soulager leurs tripes, rongées par la dysenterie. Voilà d’où vient cette séquence d’un Hitler se prélassant dans son chalet du Berghof et recevant ses vassaux de toute l’Europe occupée. « On trouve ce genre de choses dans les archives roumaines ou hongroises, car les dignitaires se sont fait filmer par leurs propres équipes de tournage », remarque Costelle.

« Ce qui m’épate toujours, c’est de constater qu’il y a, chaque fois, un cameraman présent, s’étonne le documentariste. Même à Smolensk, au milieu des balles qui sifflent. Ou dans les faubourgs de Moscou, quand les chars allemands font leur entrée. » Les archives militaires recèlent aussi leur lot de prises de vues oubliées ou interdites, enfin déclassifiées : ces marines exécutant un Japonais dans une rivière aux Philippines ou arrachant les dents en or des soldats nippons ; ces chiens russes, conditionnés à rechercher leur pitance entre les chenilles des tanks pour mieux qu’ils se lancent, ceinturés d’explosifs, contre les blindés ennemis ; ce chirurgien militaire, les deux mains fourrageant dans les viscères d’un blessé pour les remettre dans son abdomen crevé – pendant ce temps, le commentaire rapporte que les médecins déconseillaient alors aux soldats l’absorption de toute nourriture dans les six heures précédant un assaut, pour minimiser les risques d’hémorragie interne en cas de blessure.

Après seize mois de montage – « et beaucoup de larmes », reconnaît Costelle – Isabelle Clarke est parvenue à monter une histoire complète et poignante du conflit, vue de tous les fronts. Une oeuvre essentielle, déjà vendue dans le monde entier, y compris en Allemagne, aux Etats-Unis et au Japon. Le testament d’un enfer mondial.

Sur France 2 les 8, 15 et 23 septembre
Comment Apocalypse a redonné des couleurs à la guerre
Marion Festraëts

le 08/09/2009

François Monptellier a colorisé les images d’archives de la Seconde Guerre Mondiale pour le film événement Apocalypse.

Nom : François Montpellier. Profession : magicien. Reclus treize mois durant dans son studio parisien, cet homme a rendu des couleurs aux milliers d’images d’archives exhumées par les recherchistes d’Isabelle Clarke et de Daniel Costelle. Seulement 5 % des prises de vue de l’époque ont été filmées directement en couleurs. « Je redonne leur couleur aux images, au plus près de la réalité, souligne François Montpellier. Les gens ne vivaient pas en noir et blanc ! » Grâce à sa palette miraculeuse, le bourbier russe recouvre ses nuances terreuses, l’acier des casques luit de reflets durs, le ciel de Berlin s’embrase sous les bombardements alliés.

Depuis une dizaine d’années et sa première collaboration avec le couple Clarke-Costelle sur Les Ailes des héros, documentaire consacré aux pionniers de l’aviation, il perfectionne ses techniques, à base d’algorithmes permettant de retrouver le grain de la pellicule d’époque. Surtout, il se fonde sur une formidable collection de 5 000 textures : « Pour rendre les couleurs d’un champ, je ne le badigeonne pas en vert, explique-t-il. J’appose les nuances de marron et de vert extraites de clichés en couleurs pour restituer ses teintes à l’herbe. Cela n’a rien à voir avec les aplats qu’on plaquait autrefois sur la pellicule et qui donnait ces résultats si peu naturels. »

Pour restituer la teinte des textiles, il sillonne les musées de la mode du monde entier, confronte les motifs, compare les nuances de gris. Il lui faut également tenir compte de la saison, de l’heure de la journée, des conditions météorologiques du moment… Autant de paramètres qui nécessitent des recherches approfondies. « Pour retrouver l’ambiance des bombardements de Berlin, je me suis appuyé sur des récits et des témoignages. L’atmosphère de la bataille de Dunkerque, en juin 1940, c’était le ciel désespérément bleu de ces journées de printemps. »

En l’absence de couleur, certaines images peuvent se révéler ambiguës, voire trompeuses. « En noir et blanc, impossible de distinguer un drapeau italien d’un drapeau français, souligne Montpellier. Sur des images de Monte Cassino, par exemple, c’est pourtant un « détail » qui fait toute la différence. » Car voilà la justification de toute cette entreprise : rendre aux images leur lisibilité, leur vérité, la totalité des informations qu’elles recèlent. Et leur puissance émotionnelle : « Un soldat avec un fusil en noir et blanc, c’est seulement un combattant. Si l’on distingue la couleur de ses yeux et l’éclat de son alliance, il devient un homme, un père de famille. »

Voir également:

« Apocalypse » : pari réussi pour France 2
Ce soir, ne ratez pas, sur France 2, les deux premiers des six épisodes sur la Seconde Guerre mondiale
François-Guillaume Lorrain
Le Point
le 08/09/2009

« Eh bien, mon général, c’est fait.
– Je vous remercie pour la façon dont vous avez fait.
– Mon général, oui enfin, vous me comprenez ?
– Je vous comprends. »

La gorge se serre en écoutant le général Huntzinger annoncer par téléphone (mis sur écoute par les Allemands) au général Weygand qu’il vient de signer l’armistice dans le wagon de Rethondes. C’est un de ces multiples documents inédits (en couleurs, en HD et resonorisés) proposés par la série Apocalypse de France 2, qui réussit le pari de raconter la guerre en six heures. Pourquoi coloriser des images tournées en noir et blanc ? Si l’on veut intéresser les nouvelles générations à l’Histoire, ce procédé, à l’évidence, semble aujourd’hui incontournable. Les producteurs ont fait aussi le pari d’un montage rapide : près de 800 plans pour un 52 minutes, soit autant qu’une série américaine. Mais ce n’est pas la seule qualité de cette série. Montage intelligent : on passe de soldats allemands pris de diarrhées dans l’hiver russe à leurs collègues bronzés de l’Afrika Korps qui font cuire des oeufs sur la tôle brûlante de leurs chars. Séquence bluffante : des bataillons sibériens vêtus de blanc qui arrosent à la mitraillette tout en dévalant des pentes à skis comme dans un James Bond. Image sidérante : Manhattan illuminée la nuit aperçue du périscope d’un U-Boat allemand qui croise dans la baie de New York. Commentaire passionnant : on apprend (et l’on voit) que les Soviétiques affamèrent 100.000 prisonniers allemands, dont beaucoup de « Malgré-nous alsaciens », avant de leur donner de la soupe aux choux (un puissant laxatif) pour qu’ils défilent dans Moscou, pris de coliques.

Tous ces exemples disent bien le point de vue panoramique et international adopté sur un conflit éminemment mondial. Pas d’approche franco-française. Au contraire. L’équilibre est respecté aussi entre, d’une part, les dirigeants et, d’autre part, le soldat de base et les civils, qui, pour la première fois, sont les victimes principales d’un conflit. Au total, 40 à 50 millions de morts, soit quatre fois plus que lors de la Première Guerre mondiale. On a vu six heures, on aurait pu en voir douze ou dix-huit, car c’est souvent du jamais-vu. « Les cinémathèques du monde entier nous ont fourni leurs fonds émergents », expliquent les auteurs, Daniel Costelle et Isabelle Clarke, qui, avec leur équipe, ont visionné 2.000 heures durant trois ans. Un exploit dont le service public peut être fier.

France 2, les 8, 15 et 29 septembre à 20 h 35

Voir enfin:

Apocalypse
La série documentaire
RTBF

Daniel Costelle, historien et écrivain, et Isabelle Clarke, réalisatrice, ont signé quelques-uns des très grands documentaires historiques de ces dernières années « Eva Braun, dans l’intimité d’Hitler », « Les Ailes des héros », « Lindbergh, l’aigle solitaire » ou encore « La Traque des Nazis ». Pour commémorer le soixante-dixième anniversaire de la Seconde Guerre mondiale, ils repoussent les limites du documentaire pour créer un spectacle choc. Une manière de transmettre aux jeunes générations la mémoire de cette folie meurtrière généralisée. Explications.

Pourquoi ce titre, Apocalypse ?
Daniel Costelle : Etymologiquement, apocalypse signifie “révélation” en grec, ce qui définit assez bien notre propos.
Isabelle Clarke : Et le titre joue bien évidemment sur les références bibliques, avec cette idée qu’Hitler serait le cavalier de l’apocalypse, semant ruine, misère et violence sur son passage.

Quelle est l’origine d’Apocalypse ?
Isabelle Clarke : Je voudrais tout d’abord remercier du fond du coeur les auteurs, Jean-Louis Guillaud et Henri de Turenne, de m’avoir fait confiance sur une entreprise aussi importante. Leur série — mythique — Les Grandes batailles est à l’origine de ce projet.
Daniel Costelle : Patrice Duhamel voulait commémorer le soixante-dixième anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, 3 septembre 1939 – 3 septembre 2009. Mais comment s’y prendre, aujourd’hui ? Comment raconter de manière intéressante et claire un tel conflit ? Comment témoigner de cette folie meurtrière généralisée ? Et surtout comment faire comprendre l’indicible aux jeunes générations ? Très vite, nous avons senti que ce projet allait être atypique et résolument nouveau…
Isabelle Clarke : …d’une ampleur totalement inédite, même ! Pour la première fois, une série documentaire embrasse la Seconde Guerre dans sa globalité, s’intéressant aux stratégies et enjeux géopolitiques internationaux mais aussi s’attardant sur le visage des hommes et des femmes, racontant leur quotidien. Apocalypse est une série à hauteur d’homme : on pénètre à la fois dans la tête des grands chefs et dans celle des victimes, des sans-grade. Voilà la guerre telle qu’on ne l’a jamais vue : humaine, “atroce et familière”, pour reprendre l’expression employée par Fabrice Puchault qui était responsable du projet, au commencement.

Dans sa forme même, Apocalypse représente un pari novateur et audacieux…
Daniel Costelle : Je crois que le plus important est le sens du public et de la clarté que nous nous sommes imposé dès le départ, ainsi qu’ une rigueur historique et un grand sens de l’efficacité narrative. Ce que nous savons, c’est qu’il était extrêmement compliqué de faire simple. Isabelle Clarke a voulu faire d’Apocalypse une oeuvre cinématographique. Nous avons utilisé tous les moyens modernes pour aborder l’Histoire d’une façon nouvelle. La série, constituée exclusivement d’images d’archives, a été pensée et conçue avec les outils — narratifs, technologiques — du cinéma. Les archives bénéficient ainsi d’une qualité d’image (en couleur et en Haute Définition) et de son (mixage en 5.1) tout simplement époustouflante ! De quoi convaincre tout le monde !

Isabelle Clarke : Nous nous sommes emparés des images d’archives comme si nous les avions tournées nous-mêmes, pour les intégrer dans de véritables séquences, comme une fiction (il y a près de 800 plans par épisode). La série joue ainsi sur un équilibre délicat entre le récit historique et l’émotion. Nous avons fait en sorte de maintenir en permanence ces différents niveaux de lecture en étant extrêmement rigoureux historiquement (tout a été vérifié et re-vérifié par nos conseillers), tout en restant accessibles au plus grand nombre, intelligibles et captivants.

Comment gère-t-on un projet aussi titanesque ?
Isabelle Clarke : Je crois que tous ceux avec qui nous avons eu la chance de travailler se sont passionnés pour le projet, autant pour ce qu’il raconte que pour son aspect pharaonique, pour les défis qu’il demandait de relever. Cette confiance, cet enthousiasme collectif, nous ont portés tout au long des deux années et demie de préparation.
Daniel Costelle : Je tiens à remercier France 2 qui nous a donné les moyens d’aller au bout de ce projet démesuré. C’est là toute la raison d’être du service public. Nous avons vécu un petit miracle, comme un temps béni de la télévision.
Isabelle Clarke : Et Louis Vaudeville ! Notre producteur, qui a pris des risques insensés pour nous…
Daniel Costelle : Oui, un vrai producteur kamikaze ! Aujourd’hui, toute l’équipe de production, dirigée par Florence Sarrazin- Mounier, est récompensée de ses efforts. Notre distributeur international France Télévisions Distribution a vendu la série dans de nombreux pays, et notamment à des chaînes prestigieuses comme National Geographic International, NHK au Japon et NDR, WDR, MDR, SWR en Allemagne. Tout un symbole.

Pour la première fois, un film offre une vision globale du conflit. Quelle leçon en tirer ?
Isabelle Clarke : Ce qui frappe particulièrement, à mon sens, c’est la redoutable simultanéité de cette guerre. D’ordinaire, on se préoccupe de l’Europe, du nazisme et de l’arrivée des Américains. Ou alors les documentaires se fixent sur une bataille, un front, une période donnée. On ne se rend généralement pas compte que se jouait, en parallèle, dans le même temps, une autre guerre entre le Japon et les Etats-Unis. On ne réalise pas que, au cours de cette période, c’est l’ensemble du monde qui a sombré dans l’abîme… Nous avons voulu traduire le présent de l’Histoire, faire sentir l’incertitude d’alors. Par exemple, en 1942 personne n’imagine qu’Hitler va finir par perdre. Il y a une telle violence, un tel déchaînement, une telle démence, que tout paraît absolument inéluctable. Raconter ce glissement progressif vers la destruction, l’autodestruction du monde — 50 millions de morts, et majoritairement des civils ! — c’est le mouvement de notre film.

En même temps, Apocalypse semble portée par une sorte d’espoir…
Daniel Costelle : Dans le dernier épisode, sur les ruines de Berlin détruite, nous citons les paroles de l’écrivain allemand Klaus Mann : “La défaite en elle-même ne constitue pas une honte, au contraire. La honte nationale, l’avilissement, la décomposition et l’appauvrissement de la vie allemande, c’était le national-socialisme.” De même, à la capitulation du Japon, le ministre plénipotentiaire de l’empereur Hirohito dit : “Ce jour n’est pas un jour de deuil, mais le premier jour du Japon nouveau”. Une manière de montrer que, malgré tout cela, l’homme s’en sort.

UN APPEL VIBRANT

Vous sentez-vous une responsabilité morale ? L’envie de faire passer un message ?
Isabelle Clarke : Un message absolument pacifiste. Oui, c’est ce que j’ai voulu faire.
Daniel Costelle : Nous voyons cette série comme un appel vibrant. J’engage d’ailleurs tout le monde à lire ou relire Gaston Bouthoul, cet éminent sociologue qui a fondé la polémologie, discipline passionnante fondée sur l’étude de la guerre et des formes d’agressivité en société. “Si tu veux la paix, connais la guerre”, disait-il.
Notre ambition est là : montrer la guerre pour servir la paix.
Isabelle Clarke : D’autant que, aujourd’hui, il est indispensable de se souvenir, de lutter contre l’oubli. C’est l’oubli qui conduit au négationnisme. Mais plutôt que de parler de “devoir de mémoire”, je préfère l’expression de Simone Veil, “devoir d’histoire”.
Apocalypse participe pleinement de ce devoir.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :