Médias: Un aveuglement dont Le Monde ne fut pas exempt (The rare day Le Monde apologized… for its support of future genociders!)

cambodge2cambodge3cambodge5cambodge4cambodge7cambodgeLa plupart d’entre nous, après l’avoir souhaitée, saluaient cette victoire des forces révolutionnaires dont les programmes, notamment celui de leur congrès de février 1975, disaient qu’ils avaient pour objectif de purger leurs pays de la corruption qui en était la plaie purulente, de rétablir la justice et l’égalité et d’affirmer l’indépendance nationale. Qui, n’étant ni Mgr Lefèvre, ni Richard Nixon, n’aurait soutenu un tel programme? Jean Lacouture (Survive le peuple cambodgien!, 1978)
‘Le Nouvel Observateur’ et ‘Le Monde’ exercent une influence considérable sur les intellectuels du tiers monde. En prenant position comme collaborateur du Monde, je ne pense pas avoir poussé beaucoup de paysans cambodgiens à la révolte, mais j’ai pu lancer des intellectuels khmers sur une piste sanglante. Si j’ai écrit ce livre, ce n’est pas pour me faire pardonner mais pour appliquer un contre-poison à ce peuple empoisonné et lui faire prendre une tasse de lait après l’arsenic que j’ai contribué à lui administrer (…). Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien (…) Je subissais l’influence écrasante de Sartre qui voyait dans toute critique de fond de la Russie soviétique une arme offerte aux réactionnaires et aux Américains. « Il ne fallait pas désespérer Billancourt ». Pendant vingt ans, j’ai participé à cette scandaleuse timidité à l’égard de la Russie communiste, que je considérais comme la capitale de la gauche et de la révolution mondiale. Jean Lacouture (Valeurs Actuelles », 13 novembre 1978)
Le premier moment, c’est en 75-76, au moment où j’ai rompu définitivement avec toute idéologie communiste. En 76, au Bénin, j’ai lu Cambodge année zéro de François Ponceau (sic), qui est le livre qui raconte le désastre khmer rouge, l’horreur de ce régime. Moi qui avais été pro-khmer rouge, cela m’a fait un choc. Pas si énorme que cela: j’avais commencé à comprendre. Mais ça été la purge. Il y avait eu Moscou, Pékin et la révolution culturelle, j’avais commencé à comprendre la grande saloperie que cela avait été, et le superbe maquillage qu’on en avait fait. Avec les khmers rouges, la boucle était bouclée. Rony Brauman (cofondateur avec Bernard Kouchner de l’association humanitaire MSF)
Une société nouvelle sera créée; elle sera débarrassée de toutes les tares qui empêchent un rapide épanouissement : suppression des moeurs dépravantes, de la corruption, des trafics de toutes sortes, des contrebandes, des moyens d’exploitation inhumaine du peuple(…). « Le Cambodge sera démocratique, toutes les libertés seront respectées, le bouddhisme restera religion d’Etat, l’économie sera indépendante, l’usage de la langue nationale sera généralisé dans les services publics.  Jacques Ducornoy (Le Monde, 16 avril 1975)
Une telle volonté [de ménager au maximum les civils et de ne pas détruire trop d’habitations et d’objectifs économiques], qui cadre avec les déclarations politiques des responsables khmers rouges, montre qu’ils ont bien compris les sentiments d’une population conditionnée par la crainte d’un « bain de sang ». […] La réconciliation nationale qu’ils préconisent et la reconstruction d’un pays ravagé par une guerre suscitée par Washington en dépendent. Patrice De Beer (Le Monde 17 avril 1975)
La ville est libérée. (…) Il n’y a pas eu de résistance républicaine. On entend encore des coups de feu dans le centre de la ville, mais l’enthousiasme populaire est évident. Des groupes se forment autour des maquisards souvent porteurs d’artillerie américaine, jeunes, heureux, surpris par leur succès facile. Patrice De Beer (Enthousiasme populaire, Le Monde, 18 avril 1975)
Ce communisme tire son inspiration du modèle chinois, a un caractère original. (…) Pour la première fois, une révolution a remis en cause radicalement la société. Pour la première fois, la victoire a été uniquement l’œuvre des paysans. (…) Personne ne peut se permettre de juger une expérience aussi nouvelle, aussi révolutionnaire. Patrice De Beer (Qui gouverne le Cambodge? », Le Monde, 10 mai 1975)
Ce peuple est à l’ouvrage jour et nuit, si l’on en croit Radio-Phnom-Pen – qu’il n’y a aucune raison de ne pas croire en ce domaine – tout le monde vit de la même façon, transporte, pioche, reconstruit, repique, ensemence, récolte, irrigue, depuis les enfants jusqu’aux vieillards. L’allégresse révolutionnaire a, parait- il, transformé le paysage humain […] Une société nouvelle est assurément en gestation dans le royaume révolutionnaire Il est toujours possible, compte tenu d’informations peu sûres, de déceler des invraisemblances de dates ou de mentalités (…) Faut-il ajouter sans être soupçonné d’être une « belle âme », que seraient plus qualifiés, pour dénoncer hâtivement des exactions, ceux qui n’auront pas omis, au cours de la guerre, d’accorder autant de place aux atrocités de l’ »autre camp » et aux boucheries provoquées par l’aviation américaine? Jacques Decornoy (Une ombrageuse volonté d’indépendance guide l’action du pouvoir révolutionnaire au Cambodge, Le Monde, 18 juillet 1975)
Quelle qu’en soit l’ampleur, il paraît bien s’agir d’une tragédie. Le pays a été transformé en un vaste camp de concentration, d’où toute trace de liberté individuelle, toute référence aux cultures importées et même à la tradition bouddhiste, ont été bannies. (…) L’économie est purement redistributive : il n’y a plus de monnaie et le troc lui-même est prohibé. André Fontaine (L’indignation collective,Le Monde, 29 avril 1976)
L’aveuglement – un aveuglement dont Le Monde ne fut pas exempt – prévalut jusqu’à ce que l’armée vietnamienne, pour des raisons propres à Hanoï, mette fin au régime de Pol Pot, en janvier 1979, et que les témoignages commencent à se faire jour sur la violence inouïe et la froide démence qui s’étaient emparées du Cambodge. (…) Plus encore qu’aux Cambodgiens, dont le traumatisme s’explique, cette réflexion s’impose à la communauté internationale, qui n’a pas su, à l’époque, discerner l’horreur. C’est-à-dire à nous tous, individuellement comme collectivement, dans la mesure où, ailleurs, tortionnaires et illuminés poursuivent leurs basses oeuvres, tandis que, trop souvent, nous regardons dans une autre direction. (…) Il est trop facile d’invoquer le contexte de la guerre froide, qui opposait deux camps à travers l’Asie du Sud-Est, pour passer le drame khmer rouge aux profits et pertes de l’Histoire. Le Monde (19.04.2005)

Dans la suite de notre petit début de recensement des fautes professionnelles de nos journalistes nationaux …

Retour sur une rareté dans le journalisme à la française, un demi (et quelque peu tardif: 30 ans après !) mea culpa du Monde pour son support indirect, via ses correspondants Patrice De Beer et JC Pomonti, d’un génocide, celui du Cambodge en 1975 (voir la très complète récension d’articles sur un site hélas par ailleurs notoirement antisémite Fonjallaz)

A quand celui du Nouvel Observateur pour son soutien de la Révolution islamique de Khomeny avec notamment son philosophe-reporter de choc Foucault?

ÉDITORIAL
Khmers rouges, le crime
Le Monde
19.04.05

VOICI TRENTE ANS, le 17 avril 1975, les « Khmers rouges », ainsi que le prince Norodom Sihanouk avait surnommé les communistes du Cambodge, instauraient à Phnom Penh une des plus meurtrières dictatures du XXe siècle. Un régime dont l’Histoire retiendra, plus que l’ironie involontaire de son nom, le « Kampuchéa démocratique », le génocide qu’il perpétra, éliminant physiquement, en quatre petites années, entre un quart et un tiers de la population du pays.

Venant dans le contexte des luttes d’émancipation « anticoloniales » et « anti-impérialistes », la tragédie frappant le peuple khmer se déroula dans une indifférence générale autour d’un pays dont les nouveaux maîtres avaient hermétiquement scellé les frontières. L’aveuglement – un aveuglement dont Le Monde ne fut pas exempt – prévalut jusqu’à ce que l’armée vietnamienne, pour des raisons propres à Hanoï, mette fin au régime de Pol Pot, en janvier 1979, et que les témoignages commencent à se faire jour sur la violence inouïe et la froide démence qui s’étaient emparées du Cambodge.

Cette tragédie est aujourd’hui reconnue, amplement documentée, par des historiens mais aussi par de courageux militants khmers des droits de l’homme et des artistes, tel le cinéaste Rithy Panh, auteur du documentaire S21. Mais elle est restée impunie. Si Pol Pot lui-même est mort dans un règlement de comptes entre anciens « camarades », les autres ex-dirigeants khmers rouges ne sont toujours pas passés devant un tribunal, qu’il soit national ou international.

Le procès que se sont engagés à organiser conjointement l’actuel gouvernement de Phnom Penh et les Nations unies, qui, à ce titre, engagent la responsabilité morale de la communauté mondiale, n’a toujours pas commencé. Son financement vient tout juste d’être assuré. Il est possible qu’il se tienne en 2005 ou qu’il soit encore différé à 2006. N’y figureront même pas, en principe, deux des plus visibles assassins patentés de ce régime de bourreaux. Khieu Samphan, alors chef de l’Etat en titre, et Ieng Sary, beau-frère de Pol Pot, coulent des jours paisibles dans une retraite politique que nul n’inquiète.

A la veille de cet anniversaire, l’ethnologue français François Bizot, qui fut lui-même prisonnier des Khmers rouges avant 1975, insistait dans les pages de ce journal sur le profond travail de réflexion qui s’impose toujours à propos de ce drame. Plus encore qu’aux Cambodgiens, dont le traumatisme s’explique, cette réflexion s’impose à la communauté internationale, qui n’a pas su, à l’époque, discerner l’horreur. C’est-à-dire à nous tous, individuellement comme collectivement, dans la mesure où, ailleurs, tortionnaires et illuminés poursuivent leurs basses oeuvres, tandis que, trop souvent, nous regardons dans une autre direction.

Il est trop facile d’invoquer le contexte de la guerre froide, qui opposait deux camps à travers l’Asie du Sud-Est, pour passer le drame khmer rouge aux profits et pertes de l’Histoire.

COMPLEMENT:

Phnom Penh, le 28 avril 1975. Nous, soussignés, correspondants, pigistes de presse,radios et télévisions, et photographes actuellement à Phnom Penh, nous engageons à ne rien publier dans un quelconque organe d’information et à ne faire aucune déclaration ni témoignage de quelque sorte que ce soit avant d’avoir obtenu confirmation que le dernier passager du dernier convoi a franchi la frontière thaïlandaise. Nous nous engageons d’autre part à user de toute notre influence pour empêcher les autres organes d’information à publier des informations et témoignages sur ce qui s’est passé à Phnom Penh depuis le 17 avril avant que l’évacuation des personnes réfugiées dans l’ambassade de France soit terminée. L’embargo sur la diffusion d’informations, articles, films, photos, bandes magnétiques s’entend à partir de Bangkok. Pacte du silence (signés par 18 journalistes français, 28 avril 1975)
Mais ce qui est sûr, c’est que le gouvernement et la presse française se sont entrepris d’exploiter au maximum l’affaire. […] Sauvagnarde n’hésitait pas à déclarer que leur vie était mise en danger par le voyage en camion Phnom Penh – frontière thailandaise (350Km, trajet que j’ai personnellement fait en pleine guerre en 1973 en 8 heures, sans en souffrir.) […] Sur place c’est le grand jeu : 200 diplomates et journalistes attendent les réfugiés à la frontière et font le siège des sentinelles khmères. […] Une dernière remarque : on ne nous aura rien épargné sur la « situation dramatique » de ces réfugiés: on aurait aimé en entendre autant quand 700 000 Cambodgiens étaient massacrés par la guerre américaine. Il est vrai que pour nos humanistes la peau d’un jaune n’a jamais valu le confort d’un blanc. Libération (Les tribulations des Français, 2 mai 1975)
Calomniez,calomniez,il en restera toujours quelque chose. Les ennemis de la résistance khmère le savent. La « grande presse » et les radios n’hésitent pas à se faire le haut parleur des services de guerre psychologique américaine pour discréditer et isoler le pouvoir populaire qui se met en place à Phnom Penh. Depuis la libération de la capitale chaque matin amène sa dose de rumeurs : panique dans la population,massacre des journalistes, exécutions sommaires des dirigeants de l’ancien régime, déportation de la population de la capitale remplacée par des paysans, destruction systématique des symboles de la civilisation occidentale… Tout y est : sur fond de racisme anti-jaune c’est la mise à sac de Rome par les hordes barbares : le spectre de Gengis Khan plane sur les chaumières. Libération (Vérité et mensonge, 28 avril 1975)
Après Hitler, Staline, Suharto, Nixon, l’Organisation révolutionnaire du Cambodge est en train de réaliser un des meilleurs « scores » de notre barbarie moderne. Serge Thion (Le Cambodge, l’organisation et la barbarie, Libération, 7 mars 1977)
La révolution khmère, même si on fait la part (et il faut la faire) des exagérations et déformations volontaires ou non, est certes terrifiante. On ne fait pas la révolution sur des charniers, on ne construit pas un pays sous la menace des fusils. C’est pourtant la réalité qui apparaît à travers les récits de ceux (environ 60 000) qui ont fui le pays. Patrick Ruel (Ni tragédie, ni démence », Libération, 7 mars 1977)
A trop avoir voulu « avoir raison » de cette guerre, on s’est laissé aveugler, on n’a rien vu, rien compris- ou presque. Nombreux sont aujourd’hui les imbéciles qui peuvent ricaner de tous ceux, journalistes en premier lieu, qui ont applaudi en 1975, à la victoire des Khmers rouges. Rares sont ceux qui, à l’époque, avaient imaginé, ne fut-ce qu’une partie de ce que serait la révolution khmère rouge. Rares aussi ceux qui, dès les premiers récits de réfugiés échappés du Cambodge, ont accepté ce qui devait rapidement s’imposer -l’existence d’un auto-génocide par la combinaison de la famine, du dogmatisme imbécile et des massacres. (…) Les spectateurs du film apprécieront la stupidité de l’auteur de ces lignes. Il a fallu la mort d’un ami aux mains des Khmers rouges, la rencontre avec un Pin Yathai (auteur de l’Utopie meurtrière), puis la visite des champs de la mort Khmers rouges et des camps de réfugiés en Thaïlande, au lendemain de l’invasion vietnamienne, pour que je regarde en face la vérité de l’aveuglement qui avait été le mien comme celui d’autres. Un aveuglement qui a ses raisons, mais n’a pas d’excuse. Cette déchirure-là ne s’est pas cicatrisée, et elle ne le sera jamais. Patrick Ruel  (alias Partick Sabatier, « La déchirure », Libération, 13 février 1985)

 Libé, les maos et les Khmers rouges
« Que Libé s’excuse! » « Libération a la mémoire sélective. » « Les anciens maos font tout pour oublier leur soutien passé aux Khmers rouges. » « Libé n’a jamais fait son aggiornamento. »
Arnaud Vaulerin
Carnets de Phnom Pen

Depuis des années, systématiquement, des lecteurs, des internautes ou des personnes rencontrés lors de reportages ou d’interviews ne cessent de rappeler la Une de Libération, le 17 avril 1975 (voir ci-contre). « Le drapeau de la résistance flotte sur Phnom Penh », titrait le quotidien créé deux ans plus tôt par des militants maoïstes et la Gauche prolétarienne.

En fait, c’est surtout la Une du lendemain (voir ci-dessous) qui témoigne de la satisfaction de Libération et, rétrospectivement, fait mal. 24 heures après la prise de la capitale par les Khmers rouges, le journal titre sur les « sept jours de fête pour une libération ».

Sans être présent au Cambodge, le journal rapporte que « par dizaines de milliers, les habitants de Phnom Penh sont descendus jeudi dans les avenues de la capitale pour accueillir les premières unités des forces de libération ».

L’agence japonaise Kyodo, l’AFP et le correspondant du Monde, P. de Beer, sont cités pour sourcer cet article non signé en une de Libération. En ce mois d’avril 1975, le journal met surtout en exergue la colère des Etats-Unis et de Henry Kissinger, l’échec de la « doctrine Nixon » et des « mercenaires américains ». Et salue, surtout, les Khmers rouges campés en « trouble-fête ».
« Une guerre révolutionnaire à l’heure de la détente. Cette formule résume l’originalité et le sens profond de la lutte de libération nationale menée depuis cinq ans par le peuple camgodgien (sic) contre l’agression américaine », écrit Patrick Ruel le 17 avril.

Quelques jours plus tard, il parlera de « calomnies » pour qualifier les premières informations rapportant des cas d’exécutions et d’évacuations massives commises par les troupes de Pol Pot.

Depuis, Libération n’aurait donc rien dit sur les atrocités commises par les Khmers rouges, aurait jeté dans les poubelles de l’oubli sa sympathie passée pour les communistes radicaux du Kampuchea démocratique. Et n’aurait pas renié ses errements gauchistes et ses aveuglements sur ce chapitre très douloureux du Cambodge.

C’est peut-être séduisant aux yeux de certains, mais c’est inexact. Tardivement (sûrement), le journal a fait part  de ses erreurs et de ses égarements. C’était le 13 février 1985.

Dans un long commentaire, Patrick Sabatier revenait sur sa « déchirure ». Cette année-là, le journal consacrait plusieurs pages au très beau film de Roland Joffé, la déchirure, qui sortait en salles. « A trop avoir voulu « avoir raison » de cette guerre, on s’est laissé aveugler, on n’a rien vu, rien compris- ou presque », écrivait Patrick Sabatier.

Il poursuivait. « Nombreux sont aujourd’hui les imbéciles qui peuvent ricaner de tous ceux, journalistes en premier lieu, qui ont applaudi en 1975, à la victoire des Khmers rouges. Rares sont ceux qui, à l’époque, avaient imaginé, ne fut-ce qu’une partie de ce que serait la révolution khmère rouge. Rares aussi ceux qui, dès les premiers récits de réfugiés échappés du Cambodge, ont accepté ce qui devait rapidement s’imposer -l’existence d’un auto-génocide par la combinaison de la famine, du dogmatisme imbécile et des massacres. »

Ils sont peu nombreux effectivement à avoir pu témoigner de la folie exterminatrice des Khmers rouges. Comme nous l’avons indiqué à plusieurs reprises, François Ponchaud fut l’un de ceux-là.

« Les révolutionnaires ont sans doute des choses autrement importantes à faire en ce moment que de permettre aux journalistes de faire leur travail », rapporte Sabatier en citant une de ses phrases extraites d’un article de 1975.

Dix ans plus tard, il analyse: « Les spectateurs du film (la Déchirure, ndlr) apprécieront la stupidité de l’auteur de ces lignes. Il a fallu la mort d’un ami aux mains des Khmers rouges, la rencontre avec un Pin Yathai (auteur de l’Utopie meurtrière), puis la visite des champs de la mort Khmers rouges et des camps de réfugiés en Thaïlande, au lendemain de l’invasion vietnamienne (en janvier 1979, ndlr), pour que je regarde en face la vérité de l’aveuglement qui avait été le mien comme celui d’autres. Un aveuglement qui a ses raisons, mais n’a pas d’excuse », écrivait le journaliste de Libération. Qui concluait: « Cette déchirure-là ne s’est pas cicatrisée, et elle ne le sera jamais. »

Jean Lacouture, qui a également couvert les événements cambodgiens, a confié lui aussi (et il n’est bien sûr pas le seul) « avoir trop longtemps ignoré la réalité des camps des Khmers rouges », comme il l’a confié à Gilbert et Nicole Balavoine dans un livre d’entretiens publié en février par les éditions Confluences (Jean Lacouture ou le goût des autres).

Il conclut le chapitre sur le Cambodge, intitulé « Un trop long silence », par ces phrases: « Etre journaliste, c’est d’abord écrire l’histoire immédiate. L’exercice est périlleux et comporte beaucoup de risques d’erreur. La pratique responsable de ce métier implique la correction de ces erreurs et la révision des points de vue. Cela peut se faire le lendemain, la semaine ou le mois suivant. Pour moi, cela a pris parfois beaucoup plus de temps, mais je l’ai fait. Il y a eu faute professionnelle. La confession n’absout par le journaliste. »

Voir encore pour l’Unité (journal du PS):

L’aventure américaine au Cambodge restera exemplaire dans l’Histoire: la plus grande puissance mondiale, utilisant toutes les armes de son arsenal, n’a pas réussi à mettre à genoux un pays très petit, en termes de population, et très arriéré, en termes de développement économique. Wilfred, Burchett (La chute des « dominos, L’Unité, 18 avril 1975)
Inutile d’en chercher : il n’y a pas d’excuses. Ni dans les drames du passé, coups d’Etat, oppression, répression, ni dans ceux du présent propres à l’avènement d’un régime lui-même issu d’une révolution. Non, il n’y a pas d’excuse pour le gouvernement, pour le système, pour les méthodes des Khmers rouges au Cambodge. Je comprends et j’admets certains des arguments qu’on m’objecte. D’abord, que les rares informations dont nous disposons en Europe contiennent une forte dose de fausses nouvelles, de photographies truquées, bref de provocation. Ensuite, qu’on ne peut, d’un revers de main, effacer l’Histoire et surtout l’Histoire vécue, écrite et subie dans le sang. (…)Le devoir d’éduquer, de former les esprits aux obligations et aux choix que suppose toute rupture de société ne peut être confondu sans dommage majeur, aux conséquences infinies, avec cette épouvantable machinerie mise en place un peu partout pour broyer les consciences en brisant au besoin les corps. A Phnom-Penh on en est là. François Mitterrand (Ma part de vérité, L’Unité, 30 avril 1976)
Quand, en avril dernier, j’ai demandé des explications au gouvernement du Cambodge sur les informations tragiques que diffusait la presse au lendemain  de l’évacuation de Phnom-Penh, certains m’ont accusé de joindre ma voix aux revanchards de l’impérialisme vaincu. Je ne néglige pas l’objection. Mais je crains trop qu’un Dogme socialiste ne se substitue à la Raison d’Etat, tout aussi détestable, tout aussi redoutable, pour accepter cet argument. Le socialisme ne représente pas une valeur supérieure à l’humble vérité des faits. Il ne constitue pas davantage la vérité en soi. Il est débat, recherche, approche. François Mitterrand (Ma part de vérité, L’Unité, 21 janvier 1977)
Il faut souhaiter à ce peuple, qui depuis plus de trois ans a subi le délire paranoïaque des dirigeants de Phnom Penh, d’éviter d’avoir à fuir dans quelques mois leur pays, comme le font chaque jour des Vietnamiens. L’histoire a parfois un goût de regret. Espérons que pour les Cambodgiens elle cessera d’être amère. Antoine Violet (Paix en Indochine, L’Unité, 12 janvier 1979)
Quoi qu’il en soit, le peuple khmer, qui comptait dix millions d’hommes, en a perdu deux millions du fait de la guerre américaine. Deux millions auraient été anéantis par le régime de Pol Pot et, dans les mois qui viennent, si la situation internationale reste la même, des centaines de milliers de Cambodgiens vont mourir de faim. L’Unité (juin 1979)
Une chose est désormais à peu près acquise : les épreuves subies par le peuple cambodgien, depuis la chute du gouvernement Lon Nol et l’arrivée des Khmers rouges de Pol Pot au pouvoir, en 1975, sont comparables à celles subies par le peuple juif durant la Seconde Guerre mondiale ou le peuple arménien au cours de la Première Guerre mondiale. Les choses sont même plus graves dans le cas du Cambodge. Ce petit peuple risque bel et bien de disparaître pour de bon, soit de mort brutale, soit de l’exode, soit de la faim. Il y avait huit millions de Cambodgiens en 1975 ; il en subsiste quatre aujourd’hui… Il faut rappeler que le fanatisme et le délire du régime de Pol Pot ont coûté la vie à près de deux millions et demi de Cambodgiens ! Des hommes, des femmes et des enfants sont morts exécutés et exténués dans les rizières et dans les fossés.La déportation des populations des villes a fait disparaître presque toute l’élite intellectuelle, commerçante et artisanale du pays. Ceux qui ont pu s’aventurer en territoire cambodgien ces derniers temps ont vu dans la jungle les charniers où se décomposaient les cadavres entassés par les militants khmers rouges, lorsque ces derniers battaient retraite devant les forces vietnamiennes mais faisaient encore régner leur terreur dans les villages ou les campagnes. De ce point de vue, il faut le dire, l’invasion vietnamienne de janvier 1979 a été la fin d’un cauchemar pour le peuple khmer. L’Unité (« Cambodge : au coeur des ténèbres », 9 novembre 1979)
Alix Morel
Quatrième année
Histoire politique des dix-neuvième et vingtième siècles.
Sous la direction de Gilles Vergnon
Sciences Po Lyon
Conclusion
L’analyse de la couverture médiatique des crimes de masse perpétrés au Cambodge sous le régime Khmer rouge a permis d’étudier la manière dont les médias traitent l’information. Lors de la prise de la capitale, les maquisards semblent avoir d’emblée conquis les milieux politiques de gauche dans la mesure où ils proposent un projet communiste abouti et radical. Seulement, alors qu’ils souhaitent relever leur pays de l’impérialisme américain et de l’emprise coloniale, ils mettent en place un véritable système génocidaire. Le manque d’information liée au repli du pays sur lui-même et au refus de la présence de journalistes impose aux médias de couvrir l’événement à partir de sources restreintes. Ainsi, chaque journal doit trouver ses informations dans les témoignages, dans les publications officielles ou dans les rares interventions des Khmers rouges à la radio de Phnom Penh (qui est captée en Thaïlande).
L’étude des articles publiés sur la période fait ressortir une forte disparité quantitative et qualitative des informations. Tout d’abord, Le Monde est le journal qui publie le plus d’articles sur la période, mais assez vite, un réel fossé se crée entre les rédactions des différents médias. Sur la période allant de la prise de pouvoir par le PCK, en 1975, jusqu’au mois d’avril 1976, seule La Croix émet des doutes sur les mesures politiques adoptées par le nouveau régime et crédite les témoignages des réfugiés. A l’opposé, le Monde, Libération, l’Unité, l’Humanité et Rouge affichent de façon plus ou moins explicite leur soutien aux Khmers rouges dès leur victoire et par là même, viennent contredire les propos de certains de leurs confrères qui exposent leurs inquiétudes à leurs lecteurs. Même si Le Monde n’est pas un journal de droite mais se classerait plutôt comme un journal du centre, relativement modéré dans ses opinions politiques, ses journalistes de l’époque : Patrice De Beer et Jacques Decornoy, apparaissent clairement maoïstophiles.
Après avoir étudié les techniques discursives utilisées par les rédactions des journaux qui soutiennent le PCK, il est apparu que les journalistes ont eu recours à des processus permettant de reprendre des « vérités officielles », de dissimuler l’origine des sources des dépêches, et de nier ou manipuler des témoignages. Par ailleurs, le choix de certaines rédactions, (et en particulier celles de Libération, L’Humanité, Rouge et L’unité), de dénoncer une vaste campagne d’intoxication médiatique menée par les journaux de droite, a été le plus marquant. En effet, une vraie guerre médiatique a été menée par ces journaux contre les professionnels de l’information qui critiquaient les Khmers rouges et alarmaient l’opinion publique grâce à des témoignages accablants, faisant état de nombreux massacres. Finalement les atrocités des Khmers rouges ont été dévoilées progressivement par les journaux qui les niaient depuis de nombreux mois. Le tableau ci-dessous reprend les différentes dates et le nom des journalistes qui ont écrit les premiers articles que nous considérons être les points de départ de la reconnaissance des crimes de masse
Nom du journal – Début de la reconnaissance des atrocités des Khmers rouges:
Le Monde Février – Avril 1976 (André Fontaine)
L’Unité – Avril 1976 – Janvier 1977 (François Mitterrand)
Libération Mars 1977 (Serge Thion – Patrick Ruel)
Rouge Mars – Avril 1977 ( Pierre Rousset)
L’Humanité Septembre 1977 (Jean-Émile Vidal)
Le premier à revenir sur ses propos est Le Monde, en avril 1976. Alors que les articles que publie le journal pourraient avoir un effet immédiat sur les autres parutions, presque un an s’écoule avant que ses confrères de L’Unité, Libération et de Rouge informent également leurs lecteurs de l’horreur de la réalité au Cambodge en mars 1977. Finalement, L’humanité suit en septembre de la même année. De leur côté, les journaux télévisés semblent être dans une position qu’on peut qualifier de modérée. En effet, alors que La Croix et les autres journaux de droite critiquent rapidement le régime, affirmant ainsi leur position anticommuniste, les médias télévisés émettent des doutes dès le mois d’avril 1976 sur la vie imposée aux cambodgiens par les Khmers rouges, à peu près à la même période que Le Monde. Malgré tout, leurs prises de position ne semblent pas éveiller leurs confrères journalistes quant aux atrocités en cours au Cambodge.
Dans notre dernier chapitre, nous avons essayé d’éclaircir les raisons pour lesquelles les journalistes de gauche et ceux de droite se sont autant confrontés sur la question de l’existence des massacres. Les positions affichées par les professionnels sympathisants de la gauche semblent avoir été surtout biaisées par le contexte géopolitique de l’époque et par l’attrait qu’offrait la révolution radicale des Khmers rouges. En effet, dans la mesure où pro
et anticommunistes s’affrontaient sur la scène internationale, il semble que les journalistes aient rapidement choisi de défendre l’un des deux camps. Par ailleurs, on ne peut nier l’influence qu’a pu avoir le manque d’information sur les publications des premières semaines après l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir, mais celle-ci ne justifie pas la négation des nombreux témoignages de réfugiés qui apparaissent rapidement. En effet, il apparaît que les journaux (de gauche et de droite) se sont tous empressés, dès la chute de Phnom Penh, d’appliquer leurs grilles de lecture idéologiques pour couvrir l’événement, en discréditant systématiquement les récits des témoins. Face à cette rapide prise de position des rédactions, les reportages diffusés sur Antenne 2 et IT1 sont donc plus modérés dans le sens où des doutes apparaissent dès le début de l’année 1976. C’est enfin au printemps 1977 que la condamnation d’Antenne 2 et d’IT1 sera claire : les deux chaînes invitent sur leurs plateaux des témoins français qui ont vu de leurs propres yeux les atrocités du régime.
Cette étude tend donc à condamner la manière dont les journalistes sympathisants de la gauche ont couvert l’événement. La prise en compte des facteurs qui ont influencé celle-ci est indispensable pour éclairer au mieux ce qui s’est passé. Les journalistes n’ont pas seulement été biaisés par le manque d’information initiale et les mauvaises interprétations qui en ont découlé : le contexte de la guerre froide et les lignes éditoriales sont des éléments à prendre en compte.

Néanmoins, notre travail de recherche nous a confronté à la difficulté de justifier ou du moins de comprendre l’ensemble des rouages qui ont pu conduire à un tel déni des crimes de masse. En effet, si le manque d’information et le contexte géopolitique de l’époque sont relativement compréhensibles, le rôle des penchants idéologiques de chaque organe d’information est bien plus délicat à appréhender. Dans ce paramètre qui a influencé la couverture médiatique des crimes de masse, les stratégies électorales de l’époque, les positions personnelles des rédacteurs en chef ou de certains journalistes dépendent peut-être même d’autres facteurs de nature notamment professionnelle.

Finalement, si ce mémoire nous montre de quelle façon les médias sont dépendants de leur ligne éditoriale et à quel point le contexte géopolitique influence leur position, il est bien compliqué de comprendre l’ensemble des facteurs qui peuvent les amener à déformer la réalité de manière consciente ou inconsciente. Parler de l’objectivité des médias apparaît donc délicat, surtout dans le contexte de la guerre froide, à l’heure où l’objectif de la « nouvelle presse » dans les années 1970, était de se libérer des carcans de la politique.
Enfin, malgré les erreurs de chacun, tout le monde était loin d’imaginer à quel point le régime des Khmers rouges était loin d’imaginer à quel point le régime des Khmers rouges était violent et radical. En effet, environ deux millions de morts soit un quart de la population cambodgienne ont perdu la vie en l’espace de quatre ans.

2 commentaires pour Médias: Un aveuglement dont Le Monde ne fut pas exempt (The rare day Le Monde apologized… for its support of future genociders!)

  1. […] communiste, que je considérais comme la capitale de la gauche et de la révolution mondiale. Jean Lacouture (novembre […]

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  2. jcdurbant dit :

    Il confessera cependant avoir « à trois ou quatre reprises (…) tu certaines choses pour ne pas nuire à un certain camp », et notamment avoir minimisé les divergences au sein du FLN algérien, pour ne pas faire le jeu des adversaires de l’indépendance : « Une faute professionnelle », insistera-t-il. Sur la Révolution culturelle — imposée par Mao Zedong de 1966 à 1976 —, il fut banalement aveugle, déclarant : « Il me semble qu’à long terme, ce sera une action positive. » Cécité également très partagée à l’époque, il salue en 1975 l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges cambodgiens, puis tarde à constater leur dérive génocidaire, pour lui inimaginable venant d’intellectuels qu’il avait côtoyés. Reconnaissant dès 1976 ses torts sur le sujet, il s’efforce de les réparer, publiant Survive le peuple cambodgien ! (Seuil, 1978).

    Le Monde

    DISPARITIONS
    Mort de Jean Lacouture, journaliste et biographe, vorace et humaniste
    Luc Cédelle
    Le Monde
    17.07.15

    Il avait une allure de mousquetaire, un profil en lame de couteau, les sourcils fournis et les yeux plissés par un éternel sourire. Bluffant jusqu’aux plus brillants de ses collègues, c’est debout et en un quart d’heure que Jean Lacouture tapait à la machine l’éditorial de politique étrangère du Monde au début des années 1960. « C’est tellement amusant d’écrire », se plaisait-il encore à dire, élégant et svelte nonagénaire, lorsqu’il était interrogé ces dernières années sur son exceptionnelle facilité.

    Mort le 16 juillet à l’âge de 94 ans à Roussillon (Vaucluse), selon sa famille, Jean Lacouture ne pourra donc plus « s’amuser ». Mais il laisse une œuvre : pas moins de 71 livres, dont une quinzaine écrits avec des cosignataires. Et une belle trace dans les annales du métier. Eminent journaliste et biographe, homme de gauche issu d’horizons conservateurs, c’est en témoin engagé qu’il avait embrassé la cause de la décolonisation dans l’immédiat après-guerre, à l’heure où celle-ci ne relevait d’aucune évidence.

    Frisson rebelle

    Né le 9 juin 1921 à Bordeaux, fils de bonne famille — son père est un chirurgien réputé — Jean Lacouture fait ses études secondaires à Saint-Joseph-de-Tivoli, chez les Jésuites. Sa mère, catholique intransigeante, est férue de récits historiques qui contribuent à forger son goût pour les grands personnages. Il a 14 ans en 1936 au moment du Front populaire, très mal vu dans son milieu.

    Adolescent sportif et peu politisé, il est néanmoins un grand lecteur, notamment, non sans un frisson rebelle, de Bernanos puis de Malraux. En novembre 1939, le brillant jeune homme, qui vise la diplomatie, entre à Sciences Po à Paris. Dès l’appel du 18 juin 1940 ses parents sont de fervents partisans du général de Gaulle. Lui, bien que sympathisant, ne se sent pas vraiment concerné : il observe sans réagir les clivages qui, entre étudiants, séparent pétainistes et gaullistes. En 1942, son diplôme en poche, inscrit en lettres et en droit à l’université de Bordeaux, il ne s’engage toujours pas. Tout au plus, pour échapper au travail obligatoire en Allemagne, se cache-t-il dans une ferme. Et c’est en avril 1944, peu avant le Débarquement, qu’il rejoint un maquis. Résistance « tardive », se reprochera-t-il toute sa vie. En septembre, voulant compléter ce rattrapage patriotique, il rejoint en région parisienne la 2e division blindée du général Leclerc, dont certaines unités sont encore en attente d’un départ pour l’Est. C’est en Allemagne qu’il apprendra, le 8 mai 1945, la capitulation des nazis.

    L’expérience indochinoise

    La guerre à peine terminée en Europe, la question coloniale se pose partout. Leclerc recrute pour le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient. Motif : libérer l’Indochine des Japonais qui s’y sont installés. Le jeune homme se porte volontaire. Mais en fait de combat, son arme sera la machine à écrire : membre du service de presse du général, il rejoint la petite équipe de jeunes gradés qui réalise Caravelle, un journal pour les troupes. En octobre 45, il embarque à Marseille pour Saïgon : vingt-trois jours de mer.

    A l’arrivée, l’adversaire n’est plus le Japon mais le Viet Minh, qui, dans le nord, à Hanoï, a proclamé l’indépendance le 2 septembre par la voix de Hô Chi Minh. Lacouture commence par exalter « la France libératrice » mais ne tarde pas à douter. Le camp français est divisé. Conseillé par le grand asiatisant Paul Mus, Leclerc penche pour une autodétermination négociée. Les rédacteurs de Caravelle aussi, et en 1946, tout en continuant leur journal militaire, lancent avec un mécène Paris-Saïgon, hebdomadaire civil et pacifiste. La ligne de Leclerc semble l’emporter : des discussions s’ouvrent avec les nationalistes. Et c’est en service commandé que le jeune Lacouture part rencontrer, à Hanoï, Hô Chi Minh et son stratège militaire Vô Nguyen Giap. Il en ressort définitivement impressionné et certain que la paix est à portée de main.

    Le 6 mars 1946, un accord est signé : la France reconnaît le Vietnam comme un « Etat libre » bien qu’ayant vocation à rester « au sein de l’Union française ». Illusion ! Sapé par les durs des deux camps, l’accord finit par capoter : en décembre, commence la guerre d’Indochine qui va durer huit ans et se terminer par une déroute française. Après quatorze mois de séjour, c’est dans l’amertume que Jean Lacouture regagne la métropole.

    De « Combat » au « Monde »

    En 1982.
    Au début de 1947, de retour d’Indochine, où il s’était rendu avec l’armée, le futur général Georges Buis, proche de Leclerc, lui propose un poste au service de presse de l’administration française au Maroc. Là, il se lie avec un grand orientaliste, Jacques Berque, futur professeur au Collège de France, alors fonctionnaire colonial en disgrâce pour cause de réformisme. Se sentant « dans le mauvais camp », il rentre en France en 1949, mais pas seul : au Maroc, il a rencontré son épouse, Simonne Miollan, journaliste à l’AFP, militante CGT et farouche anticolonialiste. De celle-ci, après sa mort survenue en 2011, il dira : « J’ai eu une veine incroyable dans la vie. Mes voiles ont été bien manœuvrées par Simonne. Elle était mon amiral. »

    De retour à Paris, Jean Lacouture veut devenir journaliste à part entière. Il brûle d’entrer au Monde, créé cinq ans plus tôt par Hubert Beuve-Méry, mais c’est au quotidien Combat, plus à gauche, qu’une porte s’ouvre : il y passe deux ans, vécus comme « un enchantement ». Pour autant, il n’a pas renoncé au quotidien du soir qui, en novembre 1951, l’embauche pour traiter des « questions d’outre-mer ». Une fois dans la place, ce presque débutant de 30 ans n’a aucun mal à s’y affirmer. Il suit les crises de la Tunisie et du Maroc, effectue un nouveau séjour en Indochine… Sa stature professionnelle précoce ainsi que l’âge d’or que vit en ces années la presse écrite vont lui ouvrir une carrière faite de collaborations multiples et d’allers-retours, à son gré, entre différents titres.

    En 1957, après avoir quitté Le Monde pour l’Egypte, il revient au quotidien du soir diriger le « service outre-mer ». Il reste à ce poste jusqu’en 1964, aussi brillant professionnel que, avouera-t-il plus tard, « médiocre chef de service ». La quarantaine venue, il accède à des sommets de reconnaissance et de notoriété. Il lance en 1961, au Seuil, sa collection « L’Histoire immédiate » (elle comptait 284 titres en 2013). A partir de 1964, il est à la fois une signature du Monde où, de chef de service, il est passé reporter, et du Nouvel Observateur, dirigé par son ami Jean Daniel.

    Opéra, rugby, tauromachie

    A l’hebdomadaire, il livre ses articles les plus engagés. Pour le quotidien, il touche à tout : aussi bien envoyé spécial en Ethiopie que couvrant un récital de Brassens à Paris ou les Jeux olympiques d’hiver de 1968 à Grenoble. Sans négliger ses trois passions — opéra, rugby, tauromachie — sur lesquelles sa plume séduit jusqu’aux lecteurs les plus profanes. A partir de 1976, ses collaborations au Monde se feront moins fréquentes. Son ultime article au quotidien, en septembre 2008, est consacré à un personnage de journaliste dans la littérature : Lucien de Rubempré dans Illusions perdues, de Balzac.

    Journaliste et auteur vedette, Lacouture se démultiplie. De 1966 à 1972, il enseigne à Sciences Po ; de 1969 à 1971 à la « fac de Vincennes », future université Paris-VIII. En 1966, le voici research fellow (« chercheur ») à Harvard pour une thèse qu’il n’écrira jamais, son séjour se transformant en une succession d’interviews et de conférences contre la guerre du Vietnam. De 1969 à 1972, il collabore à des émissions de télévision avec Pierre Desgraupes et Joseph Pasteur, jusqu’à leur éviction par un pouvoir qu’il ne se prive pas de railler. Avec De Gaulle, estime t-il, les Français « suivaient le grand druide dans la forêt pour aller couper le gui avec lui ». Avec Pompidou, « nous avons un conseil d’administration qui nous annonce le cours des valeurs mobilières ».

    Le reportage, une menace « pour les idées qu’on s’était faites auparavant »

    Un tel succès, incarné avec une joyeuse voracité, ne pouvait faire l’unanimité. Son style d’écriture imagé, sensible à l’émotion et au détail, parfois emporté par son talent, exaspère les sobres. Ses scrupules humanistes énervent les tiers-mondistes. Son parti pris incommode les défenseurs de la neutralité, notion qu’il juge « absurde », car « toute enquête part d’un point de vue ». Pour autant, il a toujours nié être un journaliste militant et souligné que le reportage est par essence une menace « pour les idées qu’on s’était faites auparavant »…

    Il confessera cependant avoir « à trois ou quatre reprises (…) tu certaines choses pour ne pas nuire à un certain camp », et notamment avoir minimisé les divergences au sein du FLN algérien, pour ne pas faire le jeu des adversaires de l’indépendance : « Une faute professionnelle », insistera-t-il. Sur la Révolution culturelle — imposée par Mao Zedong de 1966 à 1976 —, il fut banalement aveugle, déclarant : « Il me semble qu’à long terme, ce sera une action positive. » Cécité également très partagée à l’époque, il salue en 1975 l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges cambodgiens, puis tarde à constater leur dérive génocidaire, pour lui inimaginable venant d’intellectuels qu’il avait côtoyés. Reconnaissant dès 1976 ses torts sur le sujet, il s’efforce de les réparer, publiant Survive le peuple cambodgien ! (Seuil, 1978). Ses livres de souvenirs — sa longévité fait qu’il en publia à différentes époques — sont émaillés de références à ses interlocuteurs célèbres, de Nikita Khrouchtchev à Henry Kissinger, du prince Sihanouk à Robert Kennedy…

    Sur un plan plus intime, la liste de ses fréquentations donne l’impression de tourner les pages d’un dictionnaire culturel et politique de la deuxième moitié du XXe siècle. Mais Jean Lacouture n’avait pas, si l’on ose dire, « que » du talent et des relations. Il incarnait aussi un journalisme fort, capable de peser sur les situations. Un journalisme qu’il jugeait ces dernières années en voie de disparition face au « pouvoir de l’argent ».

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