Jour J/65e: Le Pleurnicheur en chef débarque (Will Obama apologize for Caen and the black GI’s rapes, too?)

Apologizer in chief on DDay
La face cachée des libérateurs (Lilly)
Caen 1944
Jamais le prestige de l’Amérique n’a été aussi bas en Europe. Les gens n’arrêtent pas de se plaindre de l’ignorance et de la brutalité des troupes américaines, de notre méconnaissance des conditions en Europe. Ils nous disent que notre dénazification systématique en Allemagne produit des résultats opposés à ceux que nous avions prévus. Nous avons balayé l’hitlérisme, mais beaucoup d’Européens estiment que le remède est bien pire que le mal. John Dos Passos (Life, le 7 janvier 1946)
Le bombardement britannique de Caen à partir du Jour J en particulier fut stupide et contre-productif et surtout tout près du crime de guerre. Antony Beevor
Qu’est-ce que les Israéliens peuvent apprendre de votre visite à Buchenwald et qu’est-ce qu’ils devraient penser de leur traitement des Palestiniens? Tom Brokaw (journaliste de NBC, question au Pleurnicheur en chef après sa visite à Buchenwald)

Après les Indiens et Hiroshima et Dresde,… Caen et la Normandie?

A l’heure où la polémique fait rage parmi les historiens britanniques après l’utilisation du terme (tout près du) « crime de guerre » par l’un des leurs en campagne de promotion pour son dernier pavé sur le Jour J pour qualifier le bombardement allié de Caen …

Faut-il s’attendre, en ces temps de révisionnisme compatissant généralisé et après les Indiens et Hiroshima et Dresde hier et la mise en parallèle du génocide juif et de la souffrance palestinienne la veille, à une nouvelle demande de pardon de notre Pleurnicheur en chef alors qu’il débarquera dans quelques heures sur les plages de Normandie?

Non seulement pour les bombardements qui, selon l’historien britannique Antony Beevor, ont fait quasiment autant de victimes civiles que militaires (on pourrait en plus mettre ça en parallèle avec l’Irak et charger une fois de plus l’ex-président Bush, ce que ne se prive d’ailleurs pas de faire notre historien de service).

Mais aussi peut-être pour les fameux « viols des GI’s » qui sont devenus le fond de commerce de nombre de nos anti-américains de service?

Viols qui, comme on le sait étaient plutôt le fait de l’intendance (qui par définition passait le plus de temps sur place) et donc majoritairement dans le cas précis le fait de noirs?

Quant à nos propres « indigènes » en Italie, on pourrait demander… à notre Ségolène nationale?

Antony Beevor says D-Day bombing ‘close to a war crime’
Jamie Doward

The Observer

Sunday 24 May 2009

Antony Beevor, the bestselling historian, has controversially asserted that the British D-Day bombing of the French town of Caen was « close to a war crime ».

The claim, which comes ahead of next week’s 65th anniversary of the invasion of France, has been fiercely rejected by experts, who accuse Beevor of seeking publicity for his new book, D-Day: The Battle for Normandy.

Beevor, author of acclaimed histories including Stalingrad and Berlin: The Downfall, says in the first book for 20 years to reassess D-Day that numerous mistakes were made by the Allied forces in the Battle for Normandy.

When asked in the BBC History magazine whether the Allies could have reasonably reduced civilian deaths in Caen during the bombing of the town, Beevor replies: « Yes, I’m afraid they could. The British bombing of Caen beginning on D-Day in particular was stupid, counter-productive and above all very close to a war crime.

« There was an assumption, I think, that Caen must have been evacuated beforehand. That was wishful thinking on the part of the British. There were more than 2,000 casualties there on the first two days and in a way it was miraculous that more people weren’t killed when you think of the bombing and the shelling which carried on for days afterwards. »

In his new book, Beevor writes: « French civilians, caught in the middle of these battlefields or under Allied bombing, endured terrible suffering. Even the joys of liberation had their darker side. The war in northern France marked not just a generation, but the whole of the postwar world, profoundly influencing relations between America and Europe. »

Gary Weight, who runs Pegasus Normandy Tours, which specialises in taking Allied veterans on tours of the D-Day beaches, said he was aware of the mounting controversy over Beevor’s new book. « What more is there to say about D-Day? The only way you can see him selling this book is by coming up with controversial claims. I’m a little bit saddened by it. »

Weight, who has studied the landings extensively, said Caen was considered so important to the Allies that Sword beach was added to the list of landing sites because of its proximity to the town.

But despite weeks of heavy fighting, the Allies were unable to seize Caen and instead opted to carpet bomb it.

Weight said he knew of no one from Caen who shared Beevor’s views. « I don’t believe there was another way of doing it, » he said. « It was not good what they did, but I don’t think by any one’s estimation you could come close to branding it a war crime. »

Beevor also uses his interview in the magazine to attack Field Marshall Montgomery for his « puerile vanity ».

« He had wanted to seize Caen, advance to Falaise and then break through to Paris, » Beevor says. « That was always the stated objective and either he didn’t really plan to do that or he got it badly wrong. I think he probably got it wrong and couldn’t admit that when the British were blocked in by German panzer reinforcements. »

Voir aussi:

Si l’on considère toute la période, de 1940 à 1945, il y a eu plus de civils français tués par les bombes américaines et britanniques que de Britanniques tués par les bombes de la Luftwaffe. Pendant le Débarquement proprement dit, l’on recense à peu près le même nombre de tués chez les civils que chez les soldats alliés. (…)pendant la bataille de Normandie, les pertes au mois le mois sont le double de la moyenne des pertes essuyées sur le front de l’Est.

De nos jours, les armes sont plus précises, assurément. Par exemple, il y a toujours beaucoup d’émotion dans l’opinion publique lorsque l’on apprend qu’un ou deux soldats de l’Alliance ont été tués par leurs propres chars ou leurs propres avions. Mais si l’on compare avec la bataille de Normandie, ce n’est pas une ou deux victimes qu’il fallait déplorer à ce moment-là, mais des centaines! Pour les pertes civiles, les autorités militaires parlent aujourd’hui de «bavures» ou de «dommages collatéraux». Elles suggèrent que les tirs «chirurgicaux» permettraient de cibler des objectifs militaires, et seulement ceux-là. En vérité, il n’y a pas de guerre propre, et encore moins de guerre qui puisse être garantie «zéro mort». Cela dit, si l’on fait le compte des victimes civiles de la guerre d’Irak, elles sont de l’ordre de 5 000 tués. C’est encore et toujours beaucoup trop. Mais ne perdons pas de vue que si cette guerre était menée aujourd’hui avec les armes de la Seconde Guerre mondiale, il faudrait multiplier ce chiffre par plus de dix.

D-Day: entretien avec Antony Beevor
par Marc Riglet, Philippe Delaroche,
Lire, juin 2009

D-Day et la bataille de Normandie
Antony Beevor
CALMANN-LEVY

D-Day. The Battle for Normandy, traduit de l’anglais par Jean-François Sené, Raymond Clarinard et Isabelle Taudière.
638 pages.
Prix : 26 FF / 3 Euros.

Quoique officier britannique, il n’est pas né avec, dans la bouche, un sabre de hussard. Elevé dans l’amour des lettres où s’illustrèrent sa mère Carinthia Beevor, l’auteur d’Une enfance en Toscane, et sa bisaïeule Lucie Duff-Gordon, qui légua ses Lettres d’Egypte, Antony Beevor ne sacrifie jamais l’exactitude au plaisir de conter. Après ses livres sur la guerre d’Espagne, le siège de Stalingrad et la chute de Berlin, il renouvelle la démonstration avec D-Day. Heure par heure, mètre par mètre, homme par homme, il restitue le Jour J et la bataille de Normandie, plus longue que ne l’avaient prévu les Alliés, plus meurtrière que ne se la représente l’opinion d’aujourd’hui. Dans cet entretien recueilli au coeur de Montparnasse et qu’il a eu l’amabilité de tenir en français, l’historien s’en explique. Par-delà l’historical narrative, c’est à rapprocher et à confronter ce que, par convention, l’histoire militaire sépare ou néglige – les réalités vécues de part et d’autre: soldats du rang et officiers, Alliés et Allemands, militaires et civils, humains et animaux… – qu’Antony Beevor s’efforce. En offrant du même coup une profondeur de champ incroyable. Que de traumatismes sous le feu! Parmi les combats rapportés, celui du «régiment perdu» pendant la contre-offensive allemande du 7 août 1944 contre Mortain, cote 314. La logistique? 470 000 litres de carburant brûlés par une division blindée pour faire 100 mètres. Quant à Antony Beevor, il s’est juré d’enlever trois positions: ses trois prochains livres à écrire. D’ici son soixante-quatorzième anniversaire.

Vous n’êtes pas le premier historien à reconstituer la bataille de Normandie. Pourtant, vous mentionnez rarement les travaux antérieurs, notamment l’ouvrage de Cornelius Ryan, Le jour le plus long. Serait-ce qu’ils ne trouvent pas grâce à vos yeux?

Antony Beevor. Nullement. Simplement, je n’allais pas répéter ce que les autres historiens ont déjà trouvé ou déjà raconté. C’est pourquoi je n’abuse pas des citations empruntées à d’autres ouvrages. En revanche, et j’espère que cela n’échappera pas au lecteur, les citations issues des archives sont abondantes. Car j’ai pu en prendre la mesure: il y a encore des trésors, amplement inexploités, dans les archives. Plus de cent livres ont été publiés sur tel ou tel aspect du Jour J et de la bataille de Normandie, mais la grande majorité fait peu de place à ces archives américaines qui rassemblent ce que l’on peut appeler les «expériences de combat». Il s’agit des matériaux d’histoire orale rasemblés par de jeunes historiens. Par exemple, Forrest C. Pogue a interrogé les soldats et les officiers, tout de suite ou peu après la Bataille. Par la suite, beaucoup d’ouvrages ont été tirés à partir de témoignages des vétérans. La franchise force à admettre qu’avec le recul du temps les souvenirs des uns et des autres ont parfois été influencés ou même altérés, notamment par les livres qui, dans l’intervalle, avaient été écrits. Il me fallait donc revenir aux sources originelles.

Et puis il faut bien dire que les historiens officiels américains ont été meilleurs que les historiens officiels britanniques. Ainsi, c’est Martin Blumenson qui m’a encouragé à écrire ce livre, parce que lui aussi était fasciné par les comparaisons possibles entre le front de l’Est et la bataille de Normandie. Lui aussi, il a utilisé les rapports et témoignages recueillis au soir des combats, mais il ne les a pas cités. De même, je songe à Rick Atkinson, qui, à son tour, a étudié les archives conservées à Carlisle, en Pennsylvanie, où j’ai moi-même passé des semaines.

De plus, il reste des informations à exploiter du côté des témoignages recueillis, immédiatement après la guerre, auprès des officiers allemands. D’autant que ceux-ci, prisonniers de guerre sévèrement «sonnés» par la défaite, étaient déterminés à rapporter les choses avec exactitude. Et puis je dois mentionner le Mémorial de Caen et sa superbe collection de journaux privés tenus par des soldats allemands, américains, anglais et, surtout, par des civils français. Car, pour moi, ce qui est essentiel, c’est de tenter de restituer une histoire vécue et vue «au ras du sol» comme j’avais déjà souhaité le faire avec mes livres précédents sur les batailles de Stalingrad et de Berlin. Bien plus que la recherche de «scoops» historiques, je n’ai d’autre ambition que de faire tenir ensemble l’ «histoire d’en haut» et l’ «histoire d’en bas», de rassembler des détails personnels, humains, d’une expérience vécue par les soldats comme par les civils, chez les chefs comme chez les hommes du rang. En bref, il s’agit de nous plonger, avec les acteurs, au coeur de la bataille même. C’est ce que j’ai recherché partout où sont conservés ces papiers, et bien sûr en Allemagne, à Fribourg-en-Brisgau, à Stuttgart, à Metzingen…

Avez-vous eu parfois le sentiment d’être le premier historien à découvrir ou à déchiffrer ces correspondances et ces journaux personnels?

A.B. Je crois que l’on se fait un peu plaisir en l’imaginant. Mais oui, cela peut arriver. A dire vrai, j’ai éprouvé plus souvent ce sentiment en préparant le livre sur Stalingrad, lorsque je travaillais sur les archives russes. Dans ce cas-là, je savais que j’étais le premier historien à consulter certaines sources. Pour la bataille de Normandie, j’ai été surtout stimulé par la possibilité de trouver, au milieu d’une montagne de ressources, des informations «fraîches», des détails qui allaient me permettre d’approfondir la compréhension de la Bataille, d’en restituer la stricte réalité et d’aller bien au-delà des analyses militaires classiques qui ne sont pas mon genre.

A propos de la Bataille vue «d’en haut», vous faites les portraits de ses chefs et, le moins qu’on puisse dire, c’est que vous n’êtes pas tendre avec le maréchal Montgomery, votre compatriote. Vous le qualifiez de «vaniteux», d’ «égocentrique». Vous citez Eisenhower, qui le traite de «psychopathe». Comme personnage, Montgomery est odieux, mais il y a pire. Comme militaire, dites-vous, il est même médiocre.

A.B. J’espère que je n’ai pas été trop dur! Non, Montgomery est un vrai professionnel. Il avait un réel sens stratégique, mais ses problèmes de caractère ont pu avoir des conséquences désastreuses. C’est cela que j’évoque et que je critique, mais je ne suis pas le premier historien à le faire. Il était vraiment insupportable! Ses accoutrements! La façon dont il traitait les Américains! Il a fait des dégâts épouvantables dans l’Alliance. Son problème était bien ce que vous appelez sa «vanité». Dans le cas d’espèce, en Normandie, ce que Montgomery ne voulait pas admettre, c’est que son plan initial n’avait tout simplement pas marché. Et cet échec l’a conduit à mentir, à dissimuler la réalité de la situation, non seulement auprès des Américains, mais y compris auprès de ses propres officiers d’état-major!

Son plan initial, c’était de s’emparer de Caen dans les quarante-huit heures qui suivraient le Débarquement?

A.B. Oui, mais c’était trop ambitieux. D’autant que Montgomery a commis deux fautes énormes. D’une part, ce n’était franchement pas très raisonnable de s’assigner un tel objectif. Il avait prévu de ne mobiliser que trois bataillons d’infanterie pour prendre une ville qui était à une dizaine de kilomètres de distance des plages du Débarquement. D’autre part, c’était manquer de discernement que de s’attaquer à une ville préalablement détruite par les bombardements, et donc d’engager la Bataille sur un champ de ruines par définition beaucoup plus favorable au défenseur qu’à l’attaquant. Cela dit, il faut reconnaître que Montgomery a fait magistralement de nécessité vertu. Il a très vite perçu quel avantage indirect découlait de sa position. En fixant les panzers devant Caen, il soulageait la pression sur les forces américaines et, par voie de conséquence, cela permettrait leur percée. Mais, ayant perdu le beau rôle, il ne fera jamais l’aveu de ce concours décisif au bon résultat final.

Mais avant d’avoir à livrer la bataille de Caen, il fallait réussir le Débarquement. A propos du choix de sa date, le fameux D-Day ou Jour J, vous rappelez la chance des Alliés d’avoir disposé d’une fenêtre météo favorable. Un report de seulement quinze jours, et c’était la catastrophe?

A.B. Oui, c’est sûr. Toutefois, quinze jours après, les experts de la météo auraient averti les Alliés de la tempête qui s’abattrait sur la Manche. Mais le vrai péril était ailleurs. Compte tenu de la mobilisation et du déploiement massif des forces sur les côtes, il aurait été très difficile de conserver pendant encore quinze jours le secret sur les lieux du Débarquement. Cela dit, chacun s’accorde à penser que les considérations sur ce qui aurait pu arriver si… sont assez stériles.

Comble de déveine, cet été 44 fut un été pourri. Tempêtes, pluie, alternance de froid et chaleur: aucun désagrément n’est épargné…

A.B. Ah, oui! Et les soldats américains ont été particulièrement déçus parce que, après le mauvais temps anglais, ils s’attendaient à du beau temps en France. Or, pendant la bataille de Normandie, il n’a pas cessé de pleuvoir!

Pour en revenir aux considérations plus strictement stratégiques, vous rappelez combien Churchill était réticent à l’ouverture des fronts à l’Ouest, celui de Normandie comme celui de Provence, d’ailleurs. Or, il n’est pas entendu. Le lecteur français sera surpris d’apprendre à quel point, en 1944, l’autorité de Churchill est diminuée!

A.B. Vous me donnez l’occasion de m’expliquer à ce sujet davantage que je ne l’ai fait dans mon livre. Il est vrai que Churchill avait une conception traditionnelle de la stratégie, très répandue parmi la diplomatie britannique. Cette conception n’avait pas varié depuis le XVIIIe siècle. Ses critères? Le moins d’engagement direct possible en Europe continentale. Se trouver des alliés pour faire la guerre au mieux des intérêts de la Grande-Bretagne. D’une certaine façon, Churchill est parvenu à ses fins jusqu’en 1944, puisque les Américains et surtout Staline sont demandeurs, dès 1942, de l’ouverture d’un second front. Cela dit, Churchill avait deux fois raison. D’abord, parce qu’en 1942-1943 l’armée américaine n’était pas prête. Ensuite, parce que, en différant le débarquement en Provence, on aurait maintenu des forces suffisantes en Italie et l’on se serait donné les moyens d’arriver plus tôt que l’Armée rouge en Europe centrale, ce qui, au vu de la suite, n’était pas sans importance.

Mais les Américains n’étaient pas sensibles à ses arguments. Ils n’y voyaient que la marque des intentions hégémoniques britanniques. Et puis les Américains avaient un problème avec Churchill. Son énergie les décontenançait. Il y avait de quoi. Son chef d’état-major, Ernest Brown, en a fait lui-même l’aveu. Avec humour. Le grand problème, disait-il, c’est que Churchill n’avait pas moins de vingt-quatre idées par jour, dont deux seulement étaient bonnes, mais qu’il ne savait pas lesquelles! Au reste, les Américains ont eu raison de rejeter son projet d’un débarquement en Bretagne, comme ils ont eu raison d’opérer le débarquement en Provence.

Continuons la galerie de portraits. Devant Eisenhower, vous êtes admiratif.

A.B. Oui, parce que Eisenhower avait une responsabilité écrasante. Cette décision d’y aller, le 6 juin… quel poids sur les seules épaules d’un individu! Et puis, c’était une tâche épouvantable de conduire la bataille en s’efforçant de faire travailler ensemble tous ces généraux, Patton, Bradley, Montgomery… qui se détestaient.

Reprenons le cours des opérations. Le largage des parachutistes s’est plutôt bien passé. Mais, à Omaha Beach, on a frôlé la catastrophe absolue, notamment parce que les bombardements des positions de défense allemandes ont été un fiasco.

A.B. Malheureusement, dans les affaires militaires, il est bien rare que les événements et leur tournure soient exactement conformes au plan. Dans le cas des bombardements, la faute en revient aux responsables de l’US Air Force. Ils avaient convaincu les chefs de l’armée de terre que leur aviation touche-rait les cibles avec une précision qu’ils n’avaient pas. A Omaha, par exemple, à cause des nuages, de peur aussi de larguer les bombes sur leurs propres troupes, les avions n’ont pas suivi la ligne de côte. Ils ont bombardé les fermes environnantes, provoquant de nombreuses victimes chez les populations civiles. Sur cette question des victimes civiles en France, je fais d’ailleurs le point. Si l’on considère toute la période, de 1940 à 1945, il y a eu plus de civils français tués par les bombes américaines et britanniques que de Britanniques tués par les bombes de la Luftwaffe. Pendant le Débarquement proprement dit, l’on recense à peu près le même nombre de tués chez les civils que chez les soldats alliés.

A propos des populations civiles, vous faites état de femmes françaises, tireuses d’élite, qui feraient le coup de feu au côté de leurs amants allemands. Or, jusqu’à ce jour, il n’en a jamais été question!

A.B. Le fait est mentionné dans des rapports britanniques et américains. Est-il sans fondement? On ne peut plus aujourd’hui le vérifier. En tout cas, outre que Churchill lui-même se faisait l’écho de ces rapports, cela donne une idée de l’état d’esprit des soldats, des soldats américains notamment, qui regardent la France comme un terrain hostile – et non pas comme un pays occupé qu’ils sont venus libérer.

Cela nous conduit à rappeler la dureté des combats. L’idée qu’à l’Ouest les combats auraient été moins meurtriers qu’à l’Est est, selon vous, une idée fausse.

A.B. Oui, tout à fait! Même si des formules d’officiers allemands, telles que «Caen sera notre Stalingrad», ne sont pas pertinentes. En général, les comparaisons du genre de celles que Bush a employées – par exemple, «le 11 Septembre est un nouveau Pearl Harbor» – sont à éviter. Cela dit, la bataille dans le bocage normand a causé des pertes épouvantables. D’ailleurs, Montgomery prévient Londres qu’à ce rythme de pertes il n’aura bientôt plus les moyens d’assurer la relève. Pour prendre la mesure de l’hécatombe, souvenons-nous que, pendant la bataille de Normandie, les pertes au mois le mois sont le double de la moyenne des pertes essuyées sur le front de l’Est.

A vous lire, il y aurait eu une disproportion spectaculaire entre la puissance de feu mobilisée et l’efficacité militaire. La supériorité aérienne des Alliés est écrasante. Mais, très souvent, leur aviation manque la cible, parfois dans 40 ou 50% des cas. D’où la lenteur de la progression au sol…

A.B. Le problème remonte à la fin de la Première Guerre mondiale. Il y avait une rivalité persistante entre les différentes armes. L’aviation tenait à toujours démontrer son indépendance, sa volonté de ne pas suivre les ordres des généraux.

Vous donnez l’exemple d’une bataille gagnée. Mais à quel coût: si cent blindés allemands ont été détruits, les Alliés en ont perdu quatre cents!

A.B. Un sacrifice épouvantable, parce que, du côté allemand, la grande majorité des canons antichar de 88 mm étaient massés en face du secteur anglais. L’opération «Goodwood», la bataille pour la prise du sud de Caen et jusqu’au franchissement de l’Orne, a été pavée de désastres de ce type. Comme, par ailleurs, la prise de Saint-Lô qui a été payée cher, et qui n’était pourtant pas une position indispensable. Mais tous ces contretemps ont servi, malgré tout. Notamment lors du déclenchement de l’opération «Cobra» qui, en ouvrant la voie à l’US Army, donnera de façon déterminante l’avantage aux Alliés.

Parmi les combattants qui font le sacrifice de leur vie, il y a un jeune poète écossais qui sert dans les rangs des Sherwood Rangers…

A.B. Oui, il s’agit de Keith Douglas. C’était un homme extrêmement courageux. Il était assez myope. Imaginez le quotidien d’un officier myope à bord d’un blindé… Son oeuvre demeure très estimée en Angleterre. Ont été publiés un florilège de ses poèmes, avec une admirable préface de Norman Nicholson, et son Mémoire sur la guerre du désert, Alamein to Zem Zem.

Keith Douglas est tué le 9 juin 1944, alors qu’il progresse vers Bayeux. L’aumônier l’inhume au pied de la haie où il est tombé; depuis, sa dépouille a été transférée au cimetière de Tilly-sur-Seulles, libéré et repris vingt-trois fois! Vous dites qu’il avait eu le pressentiment de sa mort. Comment le savez-vous?

A.B. J’ai puisé cette confidence dans le journal de l’aumônier du régiment. C’est une découverte que j’ai faite quand je préparais le livre sur Stalingrad. En consultant les archives militaires allemandes, je me suis vite aperçu que les informations les plus intéressantes provenaient souvent des rapports des médecins et des aumôniers. Parce qu’ils ne font pas vraiment partie de la machine militaire, ils livrent fidèlement des observations sur la vie et sur la condition des hommes.

Vous mentionnez Philippe Kieffer et ses fusiliers marins. Ce sont les premiers combattants français à débarquer, le 6 juin, à Colleville. Puis, plus un mot. Que sont-ils devenus?

A.B. Le bataillon faisait partie de la Brigade des Forces Spéciales. Je le mentionne, en effet mais, gare à l’effet répétitif, je ne pouvais pas suivre chaque unité et m’attarder sur tous les combats. Les bérets verts de Kieffer ont enlevé des positions à Ouistreham. Puis ils ont rejoint les parachutistes britanniques à Bénouville. Il faut lire un historien comme Stéphane Simonnet, qui travaille pour le Mémorial de Caen. Il a fait en détail l’histoire du commando.

Vous décrivez le moral des troupes, en mentionnant le rapport d’un de vos collègues, Basil Liddell Hart. Ce grand historien militaire est très sévère pour l’armée britannique. Il va jusqu’à parler d’ «érosion du courage et de l’initiative».

A.B. Oui, mais je souligne en même temps qu’il est trop dur. J’estime qu’il ne comprend pas la situation et, notamment, les différences qu’il y a entre l’état d’esprit des soldats d’une armée d’un pays démocratique et celui des soldats d’une armée d’un pays totalitaire. A l’opposé, cette différence est bien soulignée dans les rapports des psychiatres américains. Ils sont frappés du fait que des prisonniers de guerre allemands, par exemple, manifestent peu de signes d’épuisement psychologique alors qu’ils viennent de subir des bombardements épouvantables. Ils mettent légitimement cette insensibilité au compte de l’endoctrinement nazi et aussi sur le fait que, dans l’armée alle-mande, il ne venait à l’idée de personne d’invoquer l’épuisement psychologique!

Un mot sur la contribution de la Résistance française à la bataille de Normandie. Vous citez Patton, qui a cette formule: «Les résistants français sont plus efficaces que prévu, mais moins qu’annoncé.» Partagez-vous ce point de vue?

A.B. C’était typique de Patton de faire des remarques comme ça. Le problème avec la Résistance, du point de vue des Alliés, c’était de ne pas vraiment savoir comment l’utiliser. Les chefs militaires, sur le terrain, entendaient bien les agents des services spéciaux. Ces derniers leur faisaient valoir l’intérêt des renseignements obtenus et des opérations de sabotage des réseaux de communication. Mais les chefs militaires n’étaient pas spontanément acquis à l’idée de conjuguer leur action avec des petits groupes agissant derrière les lignes ennemies. Il n’y avait chez eux ni théoriciens ni praticiens de la guerre de partisans. Alors, sur l’efficacité des actions de la Résistance, il y a des arguments bien connus, comme sa capacité à retarder l’avance de la deuxième division blindée, Das Reich. Et puis, il y a des débats pendants, comme celui de la part prise par les FFI dans la libération de la Bretagne. Je suis de ceux qui pensent que, dans cette affaire, ils ont considérablement aidé les Américains. Mais j’ai des amis historiens qui ne partagent pas ce point de vue. Au total, il est très difficile de mesurer la contribution de la Résistance. Assurément, elle a été utile. Cependant, il ne faut pas se le dissimuler: la Bataille aurait été gagnée sans elle.

Vous mettez beaucoup de soin à décrire minutieusement la Bataille. Le public français peut craindre de s’y perdre. Sans compter que notre école des Annales a jeté un certain discrédit sur l’ «histoire-bataille».

A.B. En effet. Sans doute les lecteurs anglais sont-ils plus habitués à ce genre d’écriture de l’histoire. Il faut remonter assez loin dans l’histoire – jusqu’à Gibbon, à la fin du XVIIIe siècle, et son histoire de l’Empire romain – pour comprendre notre goût de l’ «histoire narrative». Pour nous autres, les historiens anglais, c’est un grand avantage que cette tradition de l’histoire narrative soit acceptée, y compris dans le champ universitaire. En Allemagne, en Autriche, en France, on regarde un peu de haut cette façon d’écrire l’histoire en racontant des histoires. Pour être vraiment «sérieux», nous dit-on, il faudrait moins raconter qu’analyser. Nous sommes, en Grande-Bretagne, heureusement épargnés par cette distinction entre «histoire savante» et «histoire vulgarisée». Il se trouve que je suis journaliste et, par ailleurs, professeur à l’université de Londres. Je suis en relation amicale avec les grands historiens du monde universitaire. Tout le monde se connaît! Ce qui ne va d’ailleurs pas sans problème, car certains en déduisent que la critique est inces-tueuse!

Mais, si l’on veut comprendre plus profondément les raisons de l’intérêt que l’on porte, en Angleterre, pour notre façon d’écrire l’histoire, il faut aussi considérer les récentes transformations qu’ont connues nos sociétés contemporaines et, particulièrement, la société britannique. Dans les années 1980, et pas seulement sous l’effet des entreprises de Mme Thatcher, les loyautés collectives – syndicats, partis, régiments… – se dissolvent. Avec une vision du monde plus individualiste, le goût de l’histoire se transforme. Par exemple, encore en 1995, alors qu’on célèbre le cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les livres sur la guerre, au grand dam des éditeurs, se vendent mal. Moi-même, qui avais commencé mon livre sur Stalingrad, j’avais de quoi déprimer! Et puis, en fin de compte, les lecteurs se sont intéressés à cette façon de réintégrer l’individu dans la grande histoire. Sans doute, se sentent-ils impliqués dans ses grandes tragédies à travers des interrogations. Par exemple: «Qu’aurais-je fait dans de telles circonstances?», «Est-ce que j’aurais survécu, et à quel prix?» De plus, le public aujourd’hui intéressé par ce type d’histoire militaire s’est curieusement élargi. Par exemple, j’ai été très surpris de constater que 30% des lecteurs de mon livre sur Stalingrad étaient des… lectrices! Et pour mon livre sur la chute de Berlin, il y en a eu encore davantage. Sans doute est-ce lié à l’attention toute particulière que l’on doit réserver, dans cette bataille-là, au sort cruel des femmes et des enfants.

La poussée de l’individualisme soulève la problématique de toute armée d’un pays démocratique: pas de combativité sans acceptation de cette valeur, a priori aujourd’hui hors jeu, qu’est le dévouement jusqu’au sacrifice…

A.B. Exactement! Je rappelle que Montgomery avait été choqué d’apprendre, sur la foi du rapport d’un de ses officiers, que sur une section de trente hommes seulement une poignée prenait part au combat tandis que la majorité ne faisait rien et que quelques-uns étaient prêts à déserter.

Même déconvenue dans les rangs soviétiques. D’après un rapport de l’Armée rouge, six hommes sur dix n’ouvrent pas le feu.

A.B. Oui, et cela ouvre les yeux sur toutes les légendes: celles du guerrier et de la gloire… C’est pourquoi il faut regarder les choses sous un autre angle pour trouver des explications du comportement des hommes dans la bataille, notamment l’importance des cas d’épuisement psychologique.

Pour conclure, permettez-nous de vous interroger sur nos guerres contemporaines. Du point de vue des moyens militaires – renseignement, technologie des armements, combativité des soldats… – estimez-vous que les engagements en Irak, en Afghanistan, diffèrent profondément de ceux de la Seconde Guerre mondiale que vous avez étudiés?

A.B. De nos jours, les armes sont plus précises, assurément. Par exemple, il y a toujours beaucoup d’émotion dans l’opinion publique lorsque l’on apprend qu’un ou deux soldats de l’Alliance ont été tués par leurs propres chars ou leurs propres avions. Mais si l’on compare avec la bataille de Normandie, ce n’est pas une ou deux victimes qu’il fallait déplorer à ce moment-là, mais des centaines! Pour les pertes civiles, les autorités militaires parlent aujourd’hui de «bavures» ou de «dommages collatéraux». Elles suggèrent que les tirs «chirurgicaux» permettraient de cibler des objectifs militaires, et seulement ceux-là. En vérité, il n’y a pas de guerre propre, et encore moins de guerre qui puisse être garantie «zéro mort». Cela dit, si l’on fait le compte des victimes civiles de la guerre d’Irak, elles sont de l’ordre de 5 000 tués. C’est encore et toujours beaucoup trop. Mais ne perdons pas de vue que si cette guerre était menée aujourd’hui avec les armes de la Seconde Guerre mondiale, il faudrait multiplier ce chiffre par plus de dix.

A propos de l’Afghanistan, avez-vous le sentiment d’un dénouement possible du conflit?

A.B. Comme vous le savez, la guerre en Afghanistan n’a pas réussi à l’empire britannique, ni à l’empire russe. On ne voit pas pourquoi elle réussirait à l’empire américain. D’autant que le problème central, c’est celui du Pakistan. Sans règlement du problème au Pakistan, pas de solution en Afghanistan. L’espoir de contrôler le terrain afghan est vain. On peut bien garder des forces en situation de prévenir des entreprises terroristes, mais espérer mettre au pas les talibans, franchement, c’est une bataille, sinon perdue d’avance, à tout le moins une bataille que l’on ne peut pas gagner.

Bio-bibliographie

Antony Beevor est né en 1946. Après des études au Winchester College, il entre à l’Académie royale de Sandhurst, le Saint-Cyr britannique. Là, son goût pour l’histoire se forme à l’écoute d’un de ses professeurs, le grand historien militaire, John Keegan. Ancien officier du 11e Hussard, il quitte l’armée et embrasse une carrière de journaliste et d’historien professionnel. Il enseigne à l’université Birkbeck de Londres, mais sa grande notoriété s’établit avec la parution de deux maîtres livres de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale: La bataille de Stalingrad, en 1998, et La chute de Berlin, en 2002. Brillant représentant de l’école dite de l’ «histoire narrative», gourmand de témoignages des combattants du rang, Antony Beevor nous immerge dans la réalité des batailles, comme si nous y étions.

2 Responses to Jour J/65e: Le Pleurnicheur en chef débarque (Will Obama apologize for Caen and the black GI’s rapes, too?)

  1. […] l’auteur se livre au pire révisionnisme et à un réquisitoire en règle (et bien dans l’air du temps) contre les autorités américaines et notamment, contre toute vérité historique, le président […]

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