Histoire: La Shoah méconnue des Einsatzgruppen (The Einsatzgruppen’s long-forgotten Holocaust)

Einsatzgruppen mapIl n’y a pas une seule action qui n’ait été filmée ou photographiée. Michaël Prazan
Qui pouvait imaginer qu’on allait mettre les gens dans des fosses et tirer sur eux par rangées? Témoin
On s’est avant tout préoccupé de l’extermination des Juifs de l’ouest de l’Europe. Les événements de l’Est sont méconnus pour des raisons géographiques et historiques. Jusqu’en 1989 — la chute du mur de Berlin — on ne pouvait accéder aux archives. Il n’y a jamais eu, même à l’Est, une vision générale sur l’extermination mise en oeuvre par les commandos Einsatzgruppen. Pourtant sans ce volet, on ne peut pas comprendre les chambres à gaz. Tout fait sens. Michaël Prazan
Notre force tient à notre rapidité et à notre brutalité. […] L’objectif de la guerre ne sera pas d’atteindre une ligne donnée, mais d’anéantir physiquement l’adversaire. C’est pourquoi j’ai disposé -pour l’instant seulement à l’Est- mes unités à tête de mort ; elles ont reçu l’ordre de mettre à mort sans merci et sans pitié beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants d’ascendance et de langue polonaise. C’est la seule manière pour nous de conquérir l’espace vital dont nous aurons besoin. Adolf Hitler (à ses généraux, 22 août 1939)
Les tentatives de nettoyage de la part des éléments anticommunistes ou antisémites dans les zones qui seront occupées ne doivent pas être gênées. Au contraire, il faut les encourager, mais sans laisser de traces, de sorte que ces milices d’autodéfense ne puissent prétendre plus tard qu’on leur a donné des ordres ou [fait] des concessions politiques. […] Pour des raisons évidentes, de telles actions ne seront possibles que pendant la phase initiale de l’occupation militaire. Reinhard Heydrich (29 juin 1941)
Tous les fonctionnaires du Komintern, la plupart de ceux-ci devant être des politiciens de carrière; les fonctionnaires de haut rang et de rangs intermédiaires ainsi que les extrémistes du parti communiste, du comité central et des comités régionaux et locaux; les commissaires du peuple; les Juifs occupant des fonctions au sein du parti communiste ou du gouvernement, ainsi que tous les autres éléments extrémistes, saboteurs, propagandistes, francs-tireurs, assassins, agitateurs… Reinhard Heydrich (17 juin 1941)
Les opérations commençaient dans la nuit, aux toutes premières heures du matin. […] Si le nombre de victimes était de, mettons, deux cents, tout était terminé pour le petit déjeuner. A d’autres occasion, ils travaillaient jusqu’à midi et plus tard. A la fin de l’opération, et parfois pendant, du schnaps et des zakouskis étaient servis. Les membres du peloton étaient toujours récompensés par de l’alcool [sur place], mais ceux qui montaient la garde ou étaient punis devaient attendre le retour au quartier général. Andrew Ezergailis (historien letton, à propos des massacres de Riga)
Au bord de la fosse, il y avait un escalier sommaire, en terre. Les Juifs se déshabillaient, tabassés par les gardes. Complètement nus, famille après famille, les pères, les méres et les enfants descendaient calmement les marches et s’allongeaient, face contre terre, sur les corps de ceux qui venaient d’être fusillés. Un policier allemand, Humpel, avançait, debout, marchait sur les morts et assassinait chaque Juif d’une balle dans la nuque. […] Régulièrement, il arrêtait les tirs, remontait, faisait une pose, buvait un petit verre d’alcool puis redescendait. Une autre famille juive, dénudée, descendait et s’allongeait dans la fosse. Le massacre a duré une journée entière. Humpel a tué tous les Juifs du village, seul. Récit de Luba (témoin visuel du massacre de la population juive du petit village de Senkivishvka en juin 1941)

Pendant que, de Faurisson à Ahmadinejad et en passant par Abbas, nos négationnistes s’escriment à contester le « détail » des chambres à gaz

« Familles attendant d’être fusillées au bord de fosses remplies de cadavres; alignements de pendus accrochés aux arbres et aux balcons des petites villes; rues jonchées de corps auxquels les passants ne semblent même pas prêter attention; femmes nues grelottant sous l’oeil indifférent ou amusé de leurs bourreaux »…

Retour, en ce 64e anniversaire de la victoire sur le nazisme et avec les monuments du documentariste Michaël Pazan (images inédites, témoins des massacres retrouvés, SS filmés en caméra cachée) tout récemment diffusés sur France 2 (les 16 et 23 avril derniers) et bientôt disponibles en DVD (à partir du 20 mai), sur la Shoah méconnue des Einsatzengruppen.

Ces escadrons de la mort et troupes de choc nazis qui, après leur « galop d’essai » polonais d’octobre 39 et dès l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’URSS en juin 1941 et donc avant les camps d’extermination, firent avec à peine 3 000 hommes (mais jouant sur la mortifère émulation entre quatre corps différents répartis sur toute la ligne de front) la terrifiante et irréfutable démonstration de l’incroyable sauvagerie à laquelle était prête l’idéologie nazie pour réaliser son rêve de solution finale du problème juif (23 600 juifs en 3 jours à Kamenets-Podolski en Ukraine fin août 1941, 33 700 juifs en 48 heures dans le ravin de Babi Yar près de Kiev un mois plus tard, pays baltes – plus de 200 000 juifs avant-guerre- déclarés « judenfrei » dès décembre 1941 pour un total de près d’1,5 millions de victimes!).

Largement méconnue parce qu’avançant dans le sillage de la Wehrmacht, elle répondait au départ à une certaine rationalité militaire (visant officiellement à l’arrestation puis à l’élimination systématique de tous les ennemis potentiels et donc en priorité les hommes en âge de combattre – il y avait même des groupes prévus pour l’invasion de la Grande-Bretagne et pour la Palestine!) mais quelques semaines plus tard, femmes, enfants et personnes âgées étaient systématiquement liquidés.

Mais aussi parce que profitant de la complicité et collaboration active ou au mieux de l’indifférence des populations locales (« rabatteurs » et « récupérateurs » compris qui revendaient les biens des suppliciés) comme bien plus tard de la chape de plomb soviétique qui a rendu hors d’atteinte la plupart des documents d’archives, elle avait impliqué, de l’Ukraine à la Lituanie, Biélorussie, Crimée, Bessarabie, Lettonie, et Estonie (mais aussi Roumanie, 350.000 juifs, soit la moitié de sa communauté), bien trop de monde pour qu’on en parle librement.

Sans compter que du côté allemand et pour une Europe occidentale qu’on avait (mis à part quelques tristement fameux déchainements de violence de rescapés du front de l’Est vers la fin de la guerre comme à Marzabotto en Italie ou à Oradour ou Maillé en France) largement tenue à l’écart de l’extermination proprement dite, elle mettait à mal l’idée que l’on pouvait se faire d’une haute civilisation et culture européenne, les chefs des commandos, jeunes et bardés de diplômes, représentant comme le démontra leur procès après la guerre la fine fleur de la société allemande.

Et surtout, nouvelle conséquence méconnue du massacre de Katyn qui fit prendre conscience aux nazis des risques qu’en cas de défaite militaire une telle découverte pouvait présenter pour eux, elle fut l’objet d’une opération délibérée pour effacer leurs traces (l’ « Opération 1005 », qui rouvrit les charniers et brûla les corps sur d’immenses bûchers).

Mais partie intégrante de la Shoah puisque placée sous les ordres du bras droit d’Himmler (Reinhard Heydrich, chef de l’Office central de sécurité du Reich), elle en servit de banc d’essai et, à travers les tâtonnements quasiment artisanaux des débuts qui montrèrent la nécessité d’éloigner les hommes du processus trop éprouvant psychologiquement (on baignait littéralement dans le sang), elle fut une étape décisive vers l’industrialisation de l’extermination des camps.

Passant ainsi de l’utilisation de petits policiers allemands puis des populations locales et des prisonniers et des « fosses boites à sardines » et camions à gaz, à l’impersonnalité de la machine, les tristement fameuses « chambres à gaz d’épouillage » de nos négationnistes.

Sauf que, comme le démontre le saisissant document de Michaël Pazan, la plupart des actions avaient été photographiées ou filmées (Babi Yar compris) par les Allemands eux-mêmes, comme des sortes de trophées de guerre « joints aux rapports écrits à Berlin ou envoyés de façon plus ou moins clandestine à leurs familles restées en Allemagne » …


Einsatzgruppen: les commandos de la mort 1941-1945

Michaël Prazan
Le Meilleur des mondes
Printemps 2009

Qui étaient les hommes qui organisèrent et pratiquèrent l’assassinat de masse des Juifs, des Tziganes et des prisonniers soviétiques ? D’où venaient-ils ? Quelles étaient leurs motivations ? Quel fut leur destin après la destruction des Juifs d’Europe et la débâcle allemande ? A travers des témoignages recueillis dans les pays Baltes, en Ukraine, en Allemagne, mais aussi en Israël et aux Etats-Unis, les témoins du crime, les rares survivants et leurs bourreaux, révèlent la réalité terrible et méconnue de l’extermination par fusillades — près de 1,5 million de Juifs assassinés — dans les pays de l’Est. Pour la première fois à l’écran, des films et des images d’archives inédites, des témoignages et des analyses des plus grands spécialistes internationaux, décrivent l’enfer qui, durant quatre ans, a établi son règne en Europe.

MICHAEL PRAZAN EINSATZGRUPPEN LES COMMANDOS DE LA MORT

Pourquoi avoir intitulé le documentaire Einsatzgruppen ?
Les Einsatzgruppen sont les “commandos mobiles de tueries” qui pratiquent et organisent l’extermination sur le terrain. Il s’agit de 3000 hommes, répartis en quatre groupes d’action rayonnant chacun sur une zone géographique prédéfinie. Leur mission, qui a quelque peu évolué au cours des premiers mois, est l’extermination des Juifs et des opposants politiques, notamment les partisans communistes. Ce sont ces hommes, et ce qu’ils ont fait, que décrit mon film.

Comment expliquer que ce volet de l’Histoire n’ait jamais été traité ?
On s’est avant tout préoccupé de l’extermination des Juifs de l’ouest de l’Europe. Les événements de l’Est sont méconnus pour des raisons géographiques et historiques. Jusqu’en 1989 — la chute du mur de Berlin — on ne pouvait accéder aux archives. Il n’y a jamais eu, même à l’Est, une vision générale sur l’extermination mise en oeuvre par les commandos Einsatzgruppen. Pourtant sans ce volet, on ne peut pas comprendre les chambres à gaz. Tout fait sens.

Qu’est-ce qui a été pour vous le déclencheur ?
Un film précédent que j’avais consacré au massacre de Nankin, perpétré en 1937 par les Japonais en Chine. J’avais rencontré d’anciens soldats. Et je me suis dit “après tout, c’était en 1937, ils sont encore là et ils parlent. Pourquoi les Allemands ne le feraient-ils pas ?”. Il y a aussi la conscience du temps qui passe, il faut faire vite. Dans cinq ans, les derniers témoins des Einsatzgruppen ne seront plus en vie.

Comment avez-vous procédé ?
J’ai fait un premier choix, épluchant toutes les archives. Ensuite j’ai travaillé d’arrache- pied avec une documentaliste, Kristine Sniedze, qui a l’avantage d’être lettone et qui parle russe et ukrainien. Elle connaît extraordinairement bien la région, les gens et les adresses. Les archives sont à Moscou, à Riga et en Allemagne… Et j’ai trouvé des images que je ne rêvais même pas d’avoir, par exemple le massacre de Babi Yar. J’ignorais totalement l’existence de ce petit bout de film absolument saisissant. J’ai eu d’énormes surprises en fouillant dans les archives de l’Est.

Et les intervenants ?
Je voulais absolument Christopher Browning et Christian Ingrao* qui est le meilleur spécialiste de la psychologie des bourreaux. Le moins difficile a été de trouver les survivants des massacres, ils avaient pour la plupart écrit ou été cités dans des livres. Mais la plus grande difficulté a été de retrouver les témoins et les bourreaux. On a énormément travaillé avec des fixeurs en Ukraine et dans les pays baltes notamment. L’Allemagne a été le dernier lieu de tournage et restait le plus délicat. J’avais réussi à récupérer une liste de nazis qui avaient été inquiétés pendant les années 60. Il a donc fallu faire une enquête sur place pour les retrouver et les appeler un par un.

Comment avez-vous réussi ?
En leur mentant. Avec un ami Allemand, nous nous sommes présentés en tant que petit-fils d’un membre de la division SS Charlemagne et le petit-fils d’un soldat des Einsatzgruppen. Ils ne se sont pas fait prier pour se confier.

Pourquoi la caméra cachée ?
Je n’avais pas le choix. Autrement, ils n’auraient jamais parlé. En Ukraine, j’ai rencontré des bourreaux, je connaissais leur histoire mais, une fois devant la caméra ils me répondaient : “Ah non c’était pas moi. Moi j’ai rien fait, j’ai sauvé des Juifs”. La confiance est instaurée dès lors qu’ils ne voient pas de caméra et c’est ainsi que les Allemands déballent tout. Il n’y a aucune culpabilité sur ce qu’ils ont fait, ils ont la nostalgie de leur jeunesse. Ils ont tout gardé : leurs albums photos, leurs écussons SS. Je n’ai pas rencontré des gens qui étaient dans la culpabilité.

Et les autres témoignages d’anciens soldats face caméra ?
Il y a le soldat lituanien qui est tout à fait particulier, c’est un cas d’exception. Il a massacré, tous les jours et pendant six mois de sa vie, des femmes et des enfants. Il a passé vingt ans dans un goulag. C’est le salaud absolu mais je lui suis redevable parce qu’il parle ouvertement. Le documentaire débute en 1941.

Que se passe-t-il entre 1939 et 1941 ?
Ces deux années sont consacrées à un genre “d’essais en laboratoire” en Pologne avec les premières ghettoïsations, les premières exterminations. Le pays est divisé en deux : une partie sous domination nazie, une autre sous domination soviétique. Les premiers commandos Einsatzgruppen sont créés dans la Pologne occupée par les nazis, c’est la préfiguration de ce qui va suivre en 1941. On essaye de trouver la bonne pratique si je puis dire, du génocide. Ensuite les Allemands procèdent simultanément, aux quatre coins de l’Europe de l’Est, à des exterminations pour que tout se déroule très vite et que l’information n’ait pas le temps de circuler. Evidemment, aujourd’hui, on réalise que ça allait arriver mais pour les gens de l’époque, c’était invraisemblable. Et l’un des intervenants dans le film le dit très bien “Qui pouvait imaginer qu’on allait mettre les gens dans des fosses et tirer sur eux par rangées ?”.

Il faut des gens pour ça, comment ont-ils été recrutés ?
Les chefs des commandos ont tous fait de hautes études. Les hommes de main viennent des classes populaires, pour beaucoup de la police et de la gendarmerie. Mais les Einsatzgruppen sont trop peu nombreux. Dans certains pays, tels qu’en Lituanie, les Allemands délèguent intégralement les tueries aux locaux. Si bien qu’à la fin 1942, on ne compte plus qu’un Allemand pour 10 auxiliaires locaux. La décision de déléguer n’est pas anodine non plus… A partir de 1942, on se rend compte des dommages psychologiques chez les chefs commandos. Il y a un effondrement psychique mais ce n’est pas pour autant qu’ils ressentent de la culpabilité. Ils étaient au service d’une machine de destruction et ils en étaient absolument convaincus. Aussi, pour y remédier, les nazis emploient des locaux et plus tard des prisonniers pour effectuer “le travail” dans les camps afin de ne plus être en contact avec les victimes.

Aucun refus, pourtant, aucune révolte que ce soit du côté des victimes ou de celui des Allemands ?
Il faut bien comprendre que les nazis sont les maîtres de la désinformation, ils mentent. Les situations sont bien contrôlées, bien encadrées, on dit aux prisonniers qu’ils vont être réinstallés ailleurs. Ils ne savent absolument pas ce qui va leur arriver, ils le réalisent une fois arrivés sur le lieu de leur extermination. Ils se révoltent, ils essaient de s’enfuir, quatre ou cinq réussissent. Il faut aussi savoir que tous les maillons industriels, politiques, individuels de la société allemande ont travaillé, à un niveau ou à un autre, à l’extermination des Juifs, des handicapés, des opposants… C’est vrai que c’est un manque dans le film de ne pas traiter de la question de la conscience allemande à ce moment-là. Mais je ne pouvais pas tout traiter.

Mais vous prenez position…
C’est une façon de trancher sur le débat historique, qui a encore cours, concernant la bascule de juillet 1941. Avant cette période, on ne tue que les hommes en âge de combattre. C’est une logique sécuritaire qu’on peut comprendre, c’est horrible mais compréhensible. A partir de juillet 1941, les nazis tuent les femmes et les enfants. Pourquoi ? Et là, deux écoles historiques s’opposent. D’un côté, on pense qu’il y a eu un ordre d’Hitler qui s’est perdu ou a été détruit. D’un autre côté, on fait remarquer que Himmler sillonne tous les fronts et partout où il passe, on extermine femmes et enfants… Mon fi lm tranche quand Wulfes, le soldat SS interviewé, dit que “Dès qu’Himmler part, on extermine”. Himmler ne donne pas d’ordre direct, plutôt des consignes, c’est plus subtil. C’est un nazi qui me permet, intellectuellement et individuellement, de trancher sur la question.

Einsatzgruppen devait, à l’origine, être un unitaire de 90 minutes…
Pour moi, il était très clair qu’il y avait deux phases, je ne pouvais pas parler d’une chose et pas de l’autre. En rentrant d’Ukraine, il m’est apparu qu’il était impossible de tout traiter en 90 minutes. Il fallait le temps de dire les choses. Sur un sujet pareil, je ne voulais pas courir, parler trop vite par manque de temps.Images inédites, témoins des massacres retrouvés, SS filmés en caméra cachée n’hésitant pas à dire le rôle qu’ils ont joué dans le génocide des juifs à l’Est. L’enfer sur terre : c’est l’autre titre qui aurait pu être choisi pour ce documentaire : à côté des camps d’extermination, une boucherie eut lieu dans les forêts et dans les plaines de l’Est. Les populations locales d’Ukraine, de Lituanie, de Biélorussie, de Crimée, de Bessarabie, de Lettonie, d’Estonie, prirent allègrement part aux réjouissances. France 2 diffusera le documentaire Einsatzgruppen en deux parties d’une heure et demie chacune : la première le jeudi 16 avril, la seconde le jeudi 23 avril. Ne le manquez pas, c’est l’événement historique de l’année, pour ne pas dire plus.

Voir aussi:

LA SHOAH COMMANDOS DE LA MORT
Thomas Wieder
Le Monde
12.04.09
DIFFUSÉ DANS « INFRAROUGE », LES 16 et 23 AVRIL À 22 h 55 SUR FRANCE 2, « EINSATZGRUPPEN », DOCUMENTAIRE EN DEUX PARTIES DE MICHAEL PRAZAN, RETRACE, À L’AIDE D’IMAGES INÉDITES ET DE TÉMOIGNAGES, LES MASSACRES DE JUIFS PERPÉTRÉS EN EUROPE DE L’EST À PARTIR DE 1941

Au Monde qui, un an avant sa mort, lui demanda de dresser le bilan des connaissances sur la Shoah, l’historien américain Raul Hilberg (1926-2007), auteur d’une somme de référence, La Destruction des juifs d’Europe (Folio, Histoire, 3 vol., 2006), répondit ceci : bien que le génocide des juifs ait fait l’objet d’une masse considérable de travaux, des pans entiers de son histoire restent encore à défricher. En particulier, expliquait-il, sur les massacres perpétrés à l’est de l’Europe, dans les territoires qui furent occupés par les nazis pendant la seconde guerre mondiale et que les Soviétiques contrôlèrent après 1945.

C’est à cet aspect de l’histoire de la Shoah qu’est consacré le terrible documentaire de Michaël Prazan. Constitué d’images et de témoignages insupportables, nourri d’interventions d’universitaires réputés (comme Christopher Browning et Christian Ingrao), ce film en deux épisodes plonge le spectateur dans l’enfer absolu que devint pour les juifs cette vaste partie de l’Europe comprise entre la mer Baltique et la mer Noire, de l’Estonie à la Roumanie en passant par la Biélorussie et l’Ukraine, et ce à partir de l’été 1941. Autrement dit, avant que les camps d’extermination comme Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Sobibor ou Treblinka ne deviennent pleinement opérationnels.

Le titre du documentaire, Einsatzgruppen (littéralement « Groupes d’intervention »), fait référence aux hommes qui furent chargés de rendre ces régions judenfrei, c’est-à-dire « libres de juifs ». Placés sous les ordres de Reinhard Heydrich, chef de l’Office central de sécurité du Reich (RSHA) et bras droit d’Heinrich Himmler, ces « groupes mobiles de tueries », selon l’expression de Raul Hilberg, représentaient un total de quelque 3 000 personnes. Des hommes jeunes, âgés de 25 à 40 ans, dont les cadres étaient pour la plupart bardés de diplômes de droit ou d’économie…

De l’odyssée sanguinaire des Einsatzgruppen, qui commirent leurs crimes dans le sillage de la Wehrmacht, le film reconstitue toutes les étapes. Il rappelle que les premiers massacres à grande échelle eurent lieu au lendemain de l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’URSS, le 22 juin 1941. Il montre également comment ce qui était au départ une extermination ciblée, visant en priorité les hommes en âge de combattre, devint en quelques semaines un génocide au plein sens du terme – les femmes, les enfants et les personnes âgées étant systématiquement liquidés dès juillet-août 1941.

« EFFICACITÉ » DES « EINSATZGRUPPEN »

Ce documentaire donne enfin, à travers quelques exemples, une idée de l’intensité des massacres : fin août 1941, trois jours suffirent ainsi pour assassiner 23 600 juifs à Kamenets-Podolski, en Ukraine ; un mois plus tard, 33 700 juifs furent tués en 48 heures dans le ravin de Babi Yar, près de Kiev. L’« efficacité » des Einsatzgruppen était telle que les pays baltes, où vivaient avant-guerre plus de 200 000 juifs, furent déclarés judenfrei dès décembre 1941…

Familles attendant d’être fusillées au bord de fosses remplies de cadavres ; alignements de pendus accrochés aux arbres et aux balcons des petites villes ; rues jonchées de corps auxquels les passants ne semblent même pas prêter attention ; femmes nues grelottant sous l’oeil indifférent ou amusé de leurs bourreaux… Le plus incroyable est que tout cela ait été filmé et photographié. « Pendant les fusillades, les soldats allemands sortaient leurs appareils photo et prenaient des clichés », raconte un témoin lituanien.

Joints aux rapports écrits qu’adressaient les Einsatzgruppen à Berlin, ou envoyés de façon plus ou moins clandestine à leurs familles restées en Allemagne, ces photos et ces films font penser à de véritables trophées de guerre. Ils en disent autant sur l’horreur des massacres que sur le sadisme de ceux qui les commirent. Ils constituent surtout la preuve irréfutable d’une extermination que les nazis eux-mêmes voulurent camoufler quand ils comprirent, à la mi-1942, qu’ils risquaient de perdre la guerre et d’être jugés pour leurs crimes. Ce que rappelle très bien le second épisode, consacré en partie à l’« Opération 1005 », au cours de laquelle les charniers furent rouverts et les corps brûlés sur d’immenses bûchers afin que disparaissent toutes les traces des tueries.

DES POPULATIONS LOCALES IMPLIQUÉES

Si le film de Michaël Prazan est aussi fort, c’est toutefois pour une autre raison, que son titre, malheureusement, ne laisse pas deviner. Car les Einsatzgruppen sont loin d’en être les seuls protagonistes. L’une des forces du documentaire est en effet de rappeler le rôle que jouèrent les populations locales dans la perpétration du génocide. Un rôle fondamental, que les historiens ont souligné depuis longtemps, que les recherches actuellement menées dans ces régions par le père Patrick Desbois ont remis en lumière, et que les témoignages rassemblés ici permettent de mieux comprendre.

Un ancien policier lituanien raconte ainsi comment il fut emmené en Biélorussie par les Einsatzgruppen pour y fusiller des juifs. « Pendant les exécutions, dit-il, les Allemands encerclaient les fosses. Ils se contentaient de surveiller. C’était les soldats lituaniens qui devaient tirer sur les juifs. Après l’exécution, [les Allemands] vérifiaient que tous étaient bien morts. S’ils en trouvaient qui étaient encore vivants, ils donnaient le coup de grâce en tirant un coup de pistolet. »

Cet homme – qui affirme aujourd’hui qu’il demanderait « pardon » aux parents dont il tua les enfants – est le seul à reconnaître ici sa participation aux massacres. Mais ceux-ci n’auraient pu avoir lieu si d’autres n’avaient pas, d’une façon ou d’une autre, prêté main-forte aux Allemands, qui n’étaient pas assez nombreux pour les accomplir.

L’un des témoignages les plus dérangeants du film est à cet égard celui d’une vieille femme lituanienne, fille d’un garde-barrière qui récupérait les biens des juifs après leur exécution pour les revendre. Elle évoque notamment – dans un grand éclat de rire – le rôle des « rabatteurs » chargés de conduire les victimes au bord des fosses. Elle habite encore aujourd’hui près de Vilnius, au coeur de la forêt de Ponary. Là même où près de 100 000 juifs ont été exécutés entre 1941 et 1944.

Voir également:

LA SHOAH COMMANDOS DE LA MORT
« C’EST FONDAMENTAL DE MONTRER LES PREUVES DU CRIME »
Le Monde
12.04.09

ENTRETIEN AVEC MICHAËL PRAZAN, RÉALISATEUR
D’où viennent les images que l’on voit dans le film ?

La plupart, je les ai d’abord visionnées au Musée de l’Holocauste, à Washington. Là, j’ai pu constater qu’il n’y avait pas eu une seule « action », comme disaient les nazis avec leur goût des euphémismes, qui n’ait été filmée ou photographiée. A Washington, toutefois, vous ne pouvez que visionner, car ils ne possèdent pas les droits. Avec une documentaliste lettone, j’ai donc poursuivi mes recherches en Europe. On trouve des images un peu partout. Elles ont souvent une histoire incroyable. Les Soviétiques, par exemple, en ont récupéré un grand nombre à partir de 1943, de sorte que beaucoup se trouvent aujourd’hui à Moscou. Et puis il y a tout ce qui a été conservé dans les familles d’anciens nazis. Sans oublier ce qui circule dans les réseaux d’« aficionados ». J’ai pu rencontrer quelqu’un qui a infiltré l’un de ces réseaux. Certains des documents qu’il m’a procurés figurent dans le film.

– Y a-t-il des images que vous n’avez pas voulu montrer ?

Au départ, non, car il est fondamental de montrer les preuves du crime, surtout quand des gens continuent de vouloir le nier. Cela dit, il reste des images qui sont plus insupportables que d’autres. Or, j ne voulais surtout pas choquer pour choquer. J’ai ainsi renoncé à montrer une scène de décapitation à la scie circulaire. J’aurais pu également utiliser davantage d’images montrant les violences sexuelles subies par les femmes, car elles sont fort nombreuses et témoignent de la dimension orgiaque de ces tueries. Je pense toutefois qu’il y en a assez pour que le spectateur prenne conscience du phénomène.

– Parler avec les témoins des massacres a-t-il été facile ?

Leur parler, oui, mais leur faire dire la vérité, non. Un seul a reconnu avoir participé aux massacres. Les autres disent qu’ils y ont assisté mais assurent qu’ils n’ont pas participé. Bref, ils essaient souvent de vous embrouiller, surtout quand la caméra est allumée. Mon choix a donc été de ne garder que des témoins qui étaient enfants ou jeunes adolescents à l’époque. Avec eux, au moins, j’étais à peu près sûr qu’ils n’avaient pas tué. Cela dit, je suis ressorti de la plupart de ces entretiens avec un sentiment très curieux, lié à l’indifférence totale avec laquelle la plupart de ces gens racontent leurs souvenirs.

– Deux anciens nazis témoignent dans le film. Ils sont filmés en caméra cachée. Pourquoi ?

Fort de mon expérience avec les « locaux », j’ai compris que, s’ils se savaient filmés, ils mentiraient. Alors j’ai pris ce parti. Nous nous sommes fait passer pour des petits-fils d’anciens SS passionnés d’histoire, et nous sommes allés les voir, en Allemagne, en planquant des minicaméras dans nos lunettes et nos boutons de chemise. Je me suis aperçu que ces gens-là parlent assez facilement. Ce sont leurs femmes, qui restent systématiquement à leurs côtés, qui les retiennent.

– Vous les montrez à visage découvert, sans les flouter. Pourquoi ?

J’assume totalement ce choix, et je suis heureux que France 2 m’ait suivi. Et tant pis si on m’attaque. Un procès qui opposerait droit à l’image et crime contre l’humanité ne me fait pas peur. La vérité est un enjeu trop important.
Propos recueillis par Thomas Wieder

Voir enfin:

La Shoah oubliée
« La paille, c’est pour les cochons, pas pour les youpins. »
François-Guillaume Lorrain
Le Point
le 19/04/2009

Cette phrase du commandant du camp de Bogdanovka, porcherie reconvertie en déchetterie pour juifs roumains, donne bien le ton de ce Cartea Neagra (Livre noir), que Denoël édite soixante ans après sa publication en Roumanie. L’extermination des juifs en Russie avait eu son Livre noir (signé Ehrenbourg et Grossman), le ghetto de Varsovie avait eu son archiviste avec Ringelblum, les juifs roumains eurent leur mémorialiste grâce à Matatias Carp, qui rassembla dès 1940 témoignages et documents. Bogdanovka, au nord d’Odessa, c’est 48.000 morts en quelques jours, début 1942, et pourtant ce lieu, comme le souligne Alexandra Laignel-Lavastine dans sa remarquable introduction, n’a laissé presque aucune trace dans l’histoire de la Shoah, où la Roumanie, fut très active. Dans des conditions qui choquèrent les Allemands eux-mêmes, la Roumanie a liquidé 350.000 juifs, soit la moitié de sa communauté. Une région symbolise ce chaos exterminateur : la Transnistrie, 40.000 kilomètres carrés de no man’s land transformés en colonie pénitentiaire où les policiers roumains multiplièrent les zigzags ferroviaires et les ravins enflammés. On croyait avoir tout lu sur la Shoah, mais cette partie-là dépasse l’entendement.

« Cartea Neagra », de Matatias Carp. Traduit du roumain et édité par Alexandra Laignel-Lavastine (Denoël, 694 pages, 27 euros).

COMPLEMENT:

Querelle autour du Père Desbois

Le prêtre se voit contesté pour ses méthodes d’enquête sur la « Shoah par balles ».

Thomas Wieder

Il est rare que Le Monde soit contraint de revenir sur un ouvrage dont le compte rendu a été publié dans ses colonnes. C’est le cas aujourd’hui, en raison de la controverse qui grossit depuis quelques semaines autour d’un livre, Porteur de mémoires (éd. Michel Lafon, 2007), et de son auteur, le Père Patrick Desbois.

Le 2 novembre 2007, sous le titre « Un prêtre montre l’exemple aux historiens », « Le Monde des livres » publie une critique élogieuse du livre du Père Desbois. Directeur du Service national pour les relations avec le judaïsme auprès de la Conférence des évêques de France, ce prêtre catholique y raconte l’enquête qu’il mène depuis 2002 en Ukraine « sur les traces de la Shoah par balles », afin d’y localiser les fosses où se trouvent les corps de plus d’un million de juifs assassinés durant la seconde guerre mondiale. L’auteur de l’article, Alexandra Laignel-Lavastine, évoque une « entreprise extraordinaire », susceptible de « bouleverser les représentations que nous avions » de cet aspect du génocide.

Presque deux ans plus tard, et après deux séjours en Ukraine avec Patrick Desbois et son équipe, en mai puis en août 2008, Alexandra Laignel-Lavastine déclare qu’elle s’est « trompée ». Elle le fait notamment savoir dans « La fabrique de l’histoire », sur France Culture, le 27 mai. Une émission à la suite de laquelle elle apprendra qu’« il est immédiatement mis fin à sa collaboration » au séminaire qu’elle anime à la Sorbonne, depuis l’automne 2008, avec l’historien Edouard Husson et le Père Desbois. Ce dernier, qui avait refusé de participer à l’émission, doit aujourd’hui faire face à plusieurs critiques.

Les unes concernent la notion de « Shoah par balles ». Vulgarisée par M. Desbois, celle-ci est contestée par la plupart des spécialistes, qui dénoncent une « expression marketing ». « C’est une niaiserie, explique ainsi Georges Bensoussan, rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah. Il n’y a pas eu, face à une Shoah par gaz », une Shoah par balles ». Mais une seule Shoah, avec des méthodes de tueries innombrables : on a aussi tué des gens à l’arme blanche, on les a jetés dans des puits, emmurés vivants, etc. »

D’autres griefs sont d’ordre méthodologique. Ils visent la tendance qu’aurait M. Desbois à se présenter comme un pionnier. Ce qu’illustre notamment le bandeau de son livre (« Un prêtre révèle la Shoah par balles ») et l’absence, dans ses textes, de référence à ceux qui ont étudié l’action des Einsatzgruppen, ces unités mobiles qui semèrent la terreur dans l’est de l’Europe après l’entrée en guerre de l’Allemagne nazie contre l’URSS, en juin 1941. « L’histoire des Einsatzgruppen est parfaitement connue depuis soixante ans, et Raul Hilberg leur a consacré de très longs passages dans La Destruction des juifs d’Europe (1961)« , rappelle ainsi Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah. Face à ce grief, Patrick Desbois se montre serein. « Je ne suis pas historien », dit-il, évoquant un « malentendu ». Un mot que reprend Anne-Marie Revcolevschi, la directrice générale de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, l’une des organisations qui soutient financièrement l’association Yahad-In Unum, que préside M. Desbois depuis 2004. « Il ne faut pas demander au Père Desbois d’être ce qu’il n’est pas. Sa démarche est celle d’un homme de foi, et il a le droit d’avoir sa propre méthodologie, qui n’est pas celle des universitaires », explique-t-elle.

Cette méthodologie, justement, fait aujourd’hui l’objet de réserves. Le photographe Guillaume Ribot, qui a effectué dix-huit voyages en Ukraine entre 2004 et 2008, se souvient d’avoir été envoyé en repérage dans la région de Vinnista, au sud-ouest de Kiev, avant l’arrivée d’une équipe de télévision venue tourner un documentaire. « Quand j’ai expliqué au Père Desbois qu’il y avait de nombreux mémoriaux autour des fosses, il m’a dit qu’on irait tourner ailleurs, raconte-t-il. Résultat, en regardant le film (diffusé sur France 3, le 12 mars 2008), on a l’impression que la grande majorité des fosses, en Ukraine, étaient jusqu’alors ignorées. Forcément, c’est plus vendeur de présenter les choses ainsi ! »

S’il ne remet pas en cause le « bien-fondé » de l’enquête, Guillaume Ribot regrette toutefois ces « petits arrangements avec la vérité » qui, selon lui, conduisent le Père Desbois à exagérer l’ampleur de ses découvertes.

De son côté, Patrick Desbois insiste sur au moins deux mérites qu’ont, à ses yeux, ses recherches : d’abord d’avoir montré que les endroits où sont érigés les mémoriaux ne correspondent pas toujours aux lieux précis des tueries ; ensuite d’avoir repéré des fosses secondaires, jusque-là inconnues. « Contrairement à ce que je croyais au début, il n’y a pas une grande fosse sur chaque lieu d’exécution. En réalité, il y a souvent plein d’autres trous autour, non marqués, eux. Cela nous oblige à renoncer à l’idée du un », et à nous forcer au contraire à envisager l’extermination comme un phénomène beaucoup plus disséminé dans l’espace », explique-t-il.

En soi, cette démarche n’est critiquée par personne. Mais certains regrettent que, à côté de ces découvertes, soit énoncé aussi ce qu’ils tiennent pour des approximations. C’est le cas à propos du massacre qui eut lieu à Busk, le 21 mai 1943. Sur son blog, l’historien Edouard Husson écrit que l’enquête du Père Desbois a « permis d’établir que plus de 1 500 juifs avaient été tués sur place ». Ce qui, selon lui, rectifierait l’histoire écrite « à partir des archives », selon laquelle « tous les juifs de Busk avaient été déportés à Belzec ». Or les spécialistes font observer que ce massacre était connu depuis soixante ans, comme le rappelle Alexander Kruglov dans un livre récent (The Losses Suffered by Ukrainian Jews. 1941-1944, 2005).

Reste une dernière critique, qui a trait à l’image générale que le Père Desbois donnerait du processus génocidaire à l’Est. Alors que de plus en plus de chercheurs s’interrogent sur le rôle précis des populations civiles dans les massacres, sur le degré de leur complicité avec les nazis et leurs supplétifs, son enquête aurait tendance à ignorer le phénomène. « N’est pas mentionnée (par le Père Desbois) la participation d’Ukrainiens aux violences exterminatrices », écrivent ainsi les historiens Christian Ingrao et Jean Solchany dans la revue Vingtième siècle (avril-juin 2009). « Quand on sait que ce sont les Ukrainiens qui ont fourni le plus gros contingent de gardiens dans les camps d’extermination, je trouve cela très gênant », ajoute Claude Lanzmann.

Le fait de poser la question, sur place, semble en tout cas tabou. « Lorsque j’ai voulu aborder la question des pillages et des pogroms, on m’a dit : « Tu n’as pas le droit de culpabiliser nos braves témoins ukrainiens et, en plus, tu risques de les faire fuir », raconte ainsi Alexandra Laignel-Lavastine. Or n’importe quel journaliste sait qu’on peut, une fois que la confiance s’est instaurée, poser aux gens des questions plus délicates en fin d’entretien. » Sur ce point, le Père Desbois concède que cette question n’est pas sa priorité, et qu’il cherche avant tout à « reconstituer les scènes de crime afin de trouver où sont les morts ».

« Tout cet argent dépensé pour ne même pas poser les questions essentielles, quel gâchis ! », déplore Alexandra Laignel-Lavastine qui, par ailleurs, s’interroge sur la « valeur scientifique » d’interviews qui se déroulent parfois dans un « climat d’intimidation », et ce en raison de la présence d’un « garde du corps en treillis et armé ». Des témoins apeurés ? Ce soupçon fait bondir le Père Desbois, qui se dit sur ce point victime d’une « calomnie ». « On ne peut pas dire, d’un côté, que je ne pose pas les questions qui fâchent et que, de l’autre, je fais peur aux gens », observe-t-il.

Les doutes qui s’expriment aujourd’hui sur l’ampleur des découvertes et l’intérêt des entretiens recueillis par l’équipe du Père Desbois – plus de 1 000 à ce jour – seront peut-être dissipés quand ses archives seront facilement accessibles. Ce qui, jusqu’à présent, n’a pas été le cas, comme nous l’ont raconté plusieurs chercheurs, qui évoquent une attitude « fuyante », des rendez-vous annulés à la dernière minute ou des coups de fil restés sans réponse. Une forme d’opacité à laquelle le Père Desbois s’engage à mettre fin. Ses archives, assure-t-il, seront ouvertes aux chercheurs dès le 15 octobre.

2 Responses to Histoire: La Shoah méconnue des Einsatzgruppen (The Einsatzgruppen’s long-forgotten Holocaust)

  1. […] l’émiettement et la monographisation de la recherche et après celle de la Shoah des Einsatzgruppen ou par balles, la (re)découverte de la véritable étendue du massacre […]

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  2. jcdurbant dit :

    The Holocaust is marked and memorialized at places like Auschwitz, Bergen Belsen, Dachau. But nearly half of the six million Jewish victims were executed in fields and forests and ravines, places that were not named and remain mostly unmarked today. They were slaughtered in mass shootings and buried in mass graves in the former Soviet Union, where until very recently, little had been done to find them.

    Our story is about a man who’s brought these crimes of the Holocaust to light. He is not a historian, or a detective or a Jew. He’s a French Catholic priest named Father Patrick Desbois. And for the past 13 years, he has been tracking down the sites where many of the victims lie and searching for witnesses who are still alive; many of whom had never been asked before to describe the horrors they had seen more than 70 years ago.

    http://www.cbsnews.com/news/hidden-holocaust-60-minutes/

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