Environnement: Comment avons-nous pu vider la mer? (Apocalypse now?)

Apocalypse nowComment avons-nous pu vider la mer? (…) Quelles solennités expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer? Nietzsche
Jusqu’à présent, les textes de l’Apocalypse faisaient rire. Tout l’effort de la pensée moderne a été de séparer le culturel du naturel. La science consiste à montrer que les phénomènes culturels ne sont pas naturels et qu’on se trompe forcément si on mélange les tremblements de terre et les rumeurs de guerre, comme le fait le texte de l’Apocalypse. Mais, tout à coup, la science prend conscience que les activités de l’homme sont en train de détruire la nature. C’est la science qui revient à l’Apocalypse. René Girard
Longtemps, les divinités représentèrent le lieu de cette extériorité. Les sociétés modernes ont voulu s’en affranchir: mais cette désacralisation peut nous laisser sans protection aucune face à notre violence et nous mener à la catastrophe finale. Jean-Pierre Dupuy

A l’heure où les écologistes à la Gore ressemblent de plus en plus à des chefs de secte…Où des savants réputés se voient cloués au pilori pour avoir émis des doutes sur la nouvelle vulgate …

Et où le Machin se transforme à vue d’œil en succursale de l’Organisation de la Conférence Islamique …

Mais aussi où ne peuvent que s’exacerber, avec l’entrée dans la course des deux mastodontes chinois et indien pesant à eux seuls près de la moitié de la population mondiale et les conséquences qu’on imagine pour la planète, la guerre économique et la démesure technologique …

Retour, sur un auteur qui avec René Girard a le mérite de rappeler, cela même dont les chrétiens n’osent plus parler …

A savoir la dimension proprement apocalyptique et l’origine strictement humaine, tentation du retour autoritaire au sacré à la Khomeini comprise, des temps que nous vivons …

Critique
« La Marque du sacré », de Jean-Pierre Dupuy: repenser la crise écologique
Hervé Kempf
LE MONDE DES LIVRES
20.03.09

Les collectifs humains sont des machines à fabriquer des dieux. » Partant de ce constat anthropologique, Jean-Pierre Dupuy s’attache à montrer comment, au sein d’une société qui se veut rationaliste, et rationaliste seulement, le sacré investit subrepticement ses domaines d’action. Ou, inversement, comment le refoulement du sacré conduit notre société à la démesure, donc à une perspective apocalyptique.

Le sacré ? C’est-à-dire, selon la théorie de René Girard qui inspire tout ce livre, l’extériorité par laquelle les hommes trouvent le moyen d’agir sur leur société. Ou « le mécanisme d’auto-extériorisation de la violence des hommes, laquelle se projetant hors de leur prise sous forme de pratiques rituelles, de systèmes de règles, d’interdits et d’obligations, réussit à se contenir elle-même ».

« Longtemps, les divinités représentèrent le lieu de cette extériorité », rappelle Dupuy. Les sociétés modernes ont voulu s’en affranchir : mais cette désacralisation « peut nous laisser sans protection aucune face à notre violence et nous mener à la catastrophe finale ». Cette hypothèse est examinée successivement dans la science, la religion, la politique, l’économie, la dissuasion nucléaire – sans convaincre tout à fait, cependant, du fait que cette juxtaposition manque du lien qui unirait les raisonnements : par exemple, une définition plus précise de la modernité – à moins que celle-ci se réduise à la désacralisation, ce qui n’est pas explicite.

Il n’empêche : Dupuy oblige à repenser la question majeure de l’époque, celle de la crise écologique et de la démesure technologique, à la lumière de la transcendance. Une obligation dérangeante, sans aucun doute.
LA MARQUE DU SACRÉ de Jean-Pierre Dupuy. Carnets Nord, 288 p., 20 €.

Voir aussi:

Entretien
Jean-Pierre Dupuy : « Quand il y a démesure, il y a déshumanisation »
Hervé Kempf
LE MONDE DES LIVRES
20.03.09

C’est le plus ignoré des penseurs écologistes. Est-il même écologiste ? Jean-Pierre Dupuy a été très proche d’Ivan Illich, a bien connu André Gorz, a milité aux Amis de la Terre, et son ouvrage paru au Seuil en 2002, Pour un catastrophisme éclairé, a renouvelé les interrogations posées par le philosophe Hans Jonas (1903-1993).

Mais on ne saurait réduire ce polytechnicien hors norme à aucune étiquette. Dans un de ses livres, il se définit comme « extrémiste rationaliste » et avance au détour de la conversation : « Je ne suis pas un intellectuel chrétien, mais un chrétien intellectuel. Le christianisme est une science beaucoup plus qu’une religion. »

Dans son nouvel essai, La Marque du sacré, Dupuy affirme que c’est dans le retour du sacré que la société, après avoir voulu l’expulser au nom de la rationalité, peut trouver son salut face à la démesure de la modernité technologique. Provocant ? Sans doute, et on entend déjà les ricanements des athéistes de principe. Peu importe : Dupuy est de ceux qui rappellent que le monde est grave, quand la foule des commentateurs se contente de proclamer qu’il est en crise.

L’itinéraire de ce philosophe commence par des surprises : il naît en 1941, et son père – qui lit beaucoup – le pousse vers de bonnes études. Le jeune Landais se présente à Polytechnique et à Normale-Sup, croit avoir raté celle-ci, choisit l’école d’ingénieurs, avant qu’une lettre l’informe qu’il y a eu erreur et qu’il pourra séjourner rue d’Ulm. « J’étais plus fier d’avoir réussi Normale que l’X, dit-il, mais j’ai choisi celle-ci par mimétisme, c’était plus prestigieux. »

L’ENTRÉE EN PHILOSOPHIE

Très doué en mathématiques, il finit dans les dix premiers, non sans avoir été influencé par les économistes Jean Ullmo et Maurice Allais ou avoir lu Teilhard de Chardin. Le voilà brillant haut fonctionnaire, à une époque où « nous étions les gardiens de l’intérêt général – le problème est que c’est nous qui le définissions ». Au ministère de l’industrie, chargé des questions d’énergie (« à 25 ans, je pouvais convoquer comme ça le directeur d’EDF ou de GDF »), il se rend compte qu’être grand commis de l’Etat l’ennuie. Sa vraie passion est la chose intellectuelle, et, juste après 1968, il crée avec le sociologue Philippe d’Iribarne le Centre de recherche sur le bien-être, d’où ils critiquent la théorie économique néoclassique d’un point de vue anthropologique.

En 1973, la rencontre avec le penseur écologiste Ivan Illich (1926-2002) va permettre l’envol de celui qui est encore un moineau intellectuel. Le maître est alors à l’apogée de sa réputation, et électrise le jeune polytechnicien en rupture de ban moderniste : « Il m’a fait entrer en philosophie », confie Dupuy. Ils vont collaborer, notamment dans l’ouvrage Némésis médicale, où Illich développe son concept de la contre-productivité : à partir d’un certain seuil, affirme-t-il, la technique moderne devient un obstacle à la réalisation des fins qu’elle prétend atteindre. Illich anime aussi des séminaires à Cuernavaca, au Mexique, où il attire les meilleurs esprits de l’époque : Hannah Arendt, André Gorz, Erich Fromm, Heinz von Foerster… On a oublié aujourd’hui le magnétisme qu’exerçait Illich au début des années 1970. C’est que les chocs pétroliers et la crise économique, en remisant le souci écologique au magasin des accessoires, avaient ensuite fait pâlir l’étoile d’Illich. D’ailleurs, à l’époque, Dupuy s’éloigne de lui : « Je trouvais dangereux sa rhétorique – mais non sa pensée – irrationaliste. »

Dupuy vient alors de découvrir René Girard et sa théorie de la violence sacrée fondée sur la « rivalité mimétique » : selon celle-ci, les hommes désirent ce que désirent les autres, ce qui conduit au déchaînement d’une violence qu’ils ne peuvent contenir qu’en l’extériorisant par le sacrifice d’une « victime émissaire ». Maître et disciple vont bientôt faire une partie du chemin ensemble, puisque l’université californienne Stanford – où travaille Girard – propose un poste de professeur à Dupuy, un trimestre par an. Le reste de l’année, Dupuy anime jusqu’en 2000 le CREA, qu’il a créé en 1982 : ce Centre de recherche en épistémologie appliquée fait connaître en France la théorie de la justice de John Rawls, les sciences cognitives, et anime la réflexion sur les phénomènes d’auto-organisation (avec Henri Atlan et Francisco Varela). « Ç’a été une carrière banale d’intellectuel – lire, travailler, enseigner », se souvient Dupuy.

Banale ? Que d’idées, que de rencontres ! La question écologique, qu’il semblait avoir oubliée après l’éloignement d’avec Illich, revient en force dans ses préoccupations des années 1990. Notamment avec le « troisième choc intellectuel » que fut l’étude d’Hannah Arendt, Hans Jonas et Günther Anders. « Ce qui reliait Illich à Arendt, c’est la notion de condition humaine – faite de mesure. Quand il y a démesure, il y a déshumanisation. On retrouve la même idée chez Jonas, avec le concept de vie humaine digne. »

La préoccupation du danger qui monte, écologique et nucléaire, envahit la réflexion du philosophe. Dorénavant, il usera du rationalisme le plus rigoureux pour appeler ses contemporains à l’exigence de l’autolimitation : « L’humanité aura à choisir entre l’Apocalypse et la conversion, qui est le renoncement à la violence. »
Signalons aussi les actes du colloque de Cerisy consacré à Jean-Pierre Dupuy : Dans l’oeil du cyclone, Carnets Nord, 336 p., 23 €

5 Responses to Environnement: Comment avons-nous pu vider la mer? (Apocalypse now?)

  1. La difficulté principale dans les textes de Dupuy et de Girard tourne autour du sens du mot « sacré ». Ce sont des penseurs chrétiens et on a toujours l’impression qu’il y a un monopole des religions sur le « sacré ». On peut avoir pourtant une conception laïque : est « sacré » ce qui a permis à l’humanité de se constituer en tant que telle. C’est à dire la coopération et la solidarité entre les individus qui passent par la communication langagière et artistique appuyé par l’intuition de notre appartenance à une communauté qui perdure dans le temps. Ce sentiment d’appartenance dans sa partie temporelle a dû émerger suite aux transformations génétiques liées à l’apparition d’Homo sapiens sapiens (et certainement aussi de Néandertal) et se retrouve corrélé aux rites des morts et aux premières créations artistiques…Dans cette vision les religions ne sont que des instances parmi d’autres qui administre à leur manière ce sacré commun à toutes les sociétés humaines.

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  2. […] Longtemps, les divinités représentèrent le lieu de cette extériorité. Les sociétés modernes ont voulu s’en affranchir: mais cette désacralisation peut nous laisser sans protection aucune face à notre violence et nous mener à la catastrophe finale. Jean-Pierre Dupuy […]

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  3. […] à savoir tant l’extrême fragilité de ladite pacification que la possibilité proprement apocalyptique de son issue finale […]

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  4. jcdurbant dit :

    NO SEX, PLEASE, WE’RE LATIN AMERICANS (How do you tell women to not give birth for the sake of public health, while continuing to criminalize abortion under all circumstances?)

    « Woe unto them that are with child, and to them that give suck in those days! »

    Jesus (Matthew 24: 19)

    « Daughters of Jerusalem, weep not for me, but weep for yourselves, and for your children. For behold, the days are coming, in the which they shall say, Blessed are the barren, and the wombs that never bare, and the paps which never gave suck. »

    Jesus (Luke 23: 29)

    “I mean, the futility of saying something like this. Are you going to stop having sex?”

    Dr. Ernesto Selva Sutter (public health expert, El Salvador)

    “I have never seen or read of any instance of a government warning its citizens not to get pregnant. (…) Early in the AIDS epidemic, when there was no treatment and mothers frequently passed H.I.V. to their babies, there was some sotto voce debate about whether it was morally ethical for a doctor to advise a woman not to get pregnant because of the risk to her child. But no one said, ‘It’s verboten; don’t do it.’ ”

    Dr. Howard Markel (University of Michigan)

    http://www.nytimes.com/2016/01/26/world/americas/el-salvadors-advice-on-zika-dont-have-babies.html

    The surging medical reports of babies being born with unusually small heads during the Zika epidemic in Brazil are igniting a fierce debate over the country’s abortion laws, which make the procedure illegal under most circumstances. Legal scholars in Brasília, the capital, are preparing a case to go before Brazil’s highest court, saying pregnant women should be permitted to have abortions when their fetuses are found to have abnormally small heads, a condition known as microcephaly that Brazilian researchers say is linked to the virus. A judge in central Brazil has taken the rare step of publicly proclaiming that he will allow women to have legal abortions in cases of microcephaly, preparing the way for a fight over the issue in parts of the country’s labyrinthine legal system. And here in Recife, the Brazilian city hit hardest by the increase in microcephaly and the brain damage that often comes with it, abortion rights activists are seizing on the crisis to counter conservative lawmakers who have long wanted to make Brazil’s abortion laws — already among the most stringent in Latin America — more restrictive.

    http://www.nytimes.com/2016/02/04/world/americas/zika-virus-brazil-abortion-laws.html

    The rapid spread of the Zika virus across Latin America, and its suspected link to an outbreak of birth defects, has prompted governments to do something without much precedent in human history: urge people to hold off on having kids. Facing what the World Health Organization has now called an international emergency, El Salvador has asked women to avoid getting pregnant until 2018, while countries such as Brazil and Colombia have suggested waiting several months, or indefinitely. Imagine you are trying to get pregnant, or already are, and you hear that message from your government. Would you take it seriously? And if you did, and all your peers did, what would that actually look like five, or 25, years out? Classes with no or hardly any students? Baby stores forced out of business? A depleted younger generation unable to support older ones?

    What, in other words, are the social and economic consequences of a gap like that in a country’s or region’s population?

    Guzman, for his part, isn’t so sure that the Zika virus, and the dire government warnings about it, will radically reduce birth rates. In Latin America, he noted, most births are unplanned. A 2014 study by the Guttmacher Institute found that 56 percent of pregnancies in Latin America and the Caribbean are unintended—a rate that is declining, but still the highest of any region in the world.

    For that reason, it’s not enough for governments to simply encourage women to put off pregnancy, as if fertility were solely discretionary: “Those women, those couples, have to have the possibility to do so. And for that they need … quick and good access to high-quality contraceptives and modern methods. And this is something that’s still missing in Latin America.”

    http://www.theatlantic.com/international/archive/2016/02/zika-pregnancy-latin-america/433980/?utm_source=nl__link1_020516

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  5. jcdurbant dit :

    7 tonnes de pesticides pour Paris, 3 500 pour la Gironde, la Loire-Atlantique et la Marne: qui veut vivre à la campagne ?

    http://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/pesticides/enquete-cash-investigation-quels-pesticides-dangereux-sont-utilises-pres-de-chez-vous_1294797.html

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