On pourra dans ces circonstances, préférer une ronéo à une mitrailleuse, un médecin spécialiste en pédiatrie à un spécialiste des mortiers, du ciment à des barbelés et des employés de bureau à des fantassins. David Galula
On peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle…Car il s’agit vraiment d’une pépite : tout comme De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine. Général David Petraeus (préface de la réédition française du livre de Galula, janvier 2008)
On prêche (…) au sein même d’une armée qui a déjà vaincu le terrorisme le plus féroce, « qu’il n’y a pas de solution militaire face au terrorisme ». Il en est ainsi aux États-Unis et en Europe qui comptent des victoires tout à fait documentées sur de nombreuses insurrections (en Grèce, aux Philippines, en Malaisie, au Moyen-Orient, …). En un mot, dans de nombreux milieux proches des instances de décision, sans parler des média trop souvent pitoyables, la guerre contre le terrorisme est perdue avant même d’avoir été engagée. (…) L’asymétrie, ce n’est pas tant le rapport des forces initial que le désir de l’adversaire d’échapper aux lois de la guerre, et l’attitude vis-à-vis des pertes humaines et des souffrances auxquelles le belligérant expose sa propre population civile. Yaakov Amidror
Dur dur pour les Palestiniens: le terrorisme a non seulement déjà été vaincu mais ses théoriciens victorieux sont tous les deux juifs!
A l’heure où nos pleureuses et nos apaiseurs professionnels n’ont, au moment même où les chefs-terroristes du Hamas (Qui a dit déjà que les Palestiniens ne perdaient jamais une occasion de perdre une occasion?) commencent à comprendre leur erreur, pas de mots assez durs pour dénoncer, après celui de Jénine, le prétendu génocide de Gaza …
Avant, une fois la paix revenue et comme après la guerre du Liban d’il y a deux ans contre le Hezbollah, de se précipiter pour chanter la prétendue victoire du Hamas pour avoir seulement tenu au prix, sur le dos de sa propre population, de la pire perversion de l’action militaire …
Et contre la pensée unique qui prétend, en ces temps de guerres insurrectionnelles et asymétriques (communiste puis nationaliste et à présent islamiste et terroriste, qu’il n’y a « pas de solution militaire face au terrorisme » ….
Retour sur deux grands stratèges juifs (l’un français et décédé quasiment inconnu il y a maintenant 40 ans dans son propre pays David Galula, l’autre israélien et toujours vivant Yaakov Amidror qui ont eux théorisé la guerre victorieuse de contre-insurrection.
Et qui, via l’accent sur les paramètres politiques ou la notion capitale de « victoire suffisante » (« à ne pas confondre avec la victoire totale ou la victoire temporaire »), rappellent, comme l’a bien compris le président Bush lui-même, que « la victoire contre le terrorisme ne se traduit pas par une cérémonie de capitulation et un défilé mais s’incarne dans une réduction radicale du niveau de violence et un retour des populations à une vie quasiment normale ».
Au prix cependant d’un « effort militaire et de renseignement » continu ainsi que d’une détermination gouvernementale sans faille à en assumer le « coût politique », qui peuvent et « doivent se poursuivre sur une durée indéterminée, autant que la situation l’exige ».
D’où l’impossibilité que « l’armée israélienne quitte purement et simplement les territoires à l’Est des lignes de 1967 jusqu’au Jourdain où en laisser la responsabilité à des troupes de l’OTAN, indifférentes aux enjeux et qui ne connaissent rien au renseignement au plus près des populations arabes » …
Deux grands stratèges juifs ont théorisé la guerre victorieuse de contre-insurrection
Jean-Pierre Bensimon
le 2 janvier 2009
Deux très grands stratèges juifs, le français David Galula décédé en 1968 et l’Israélien Yaakov Amidror dominent la pensée militaire contemporaine. Confrontées aux procédés de la guerre terroriste, la forme d’affrontement la plus délicate à traiter puisqu’elle instrumentalise systématiquement les populations civiles et n’obéit à aucun code moral, les démocraties pourraient se sentir désarmées, et renoncer à se défendre. L’Europe, la patrie du « soft power », est en train de faire de ce renoncement une doctrine politique et éthique. Au moment où Israël affronte le Hamas, les deux théoriciens militaires juifs montrent que la guerre anti terroriste peut être gagnée et que les solutions militaires demeurent pertinentes et praticables quand il n’y en a pas d’autres .
Interviewé par Le Figaro le 22 octobre dernier, le général américain Jeffey Schloesser, commandant les forces de l’OTAN dans l’Est de l’Afghanistan déclarait au détour d’une phrase: « le théoricien militaire français David Galula nous est bien utile ». Qui connaît en France ce Français si utile aux Américains en difficulté, quarante ans après sa mort ? Presque personne. Au point qu’il a fallu traduire de l’anglais au français l’un de ses ouvrages « Contre-insurrection, théorie et pratique », (1) qui sert de livre de chevet aux membres des états-majors américains. L’officier français qui a rédigé la présentation de l’édition française, Philippe de Montenon, a sans doute fait connaissance avec Galula uniquement parce qu’il était stagiaire au Command and Général Staff College, l’équivalent américain du Collège interarmes de Défense.
La lecture de l’ouvrage « a été recommandée, puis imposée aux quelques 1200 stagiaires qui tous les ans passent par le creuset de la pensée militaire américaine » nous apprend Philippe de Maintenon, ce que le général David Petraeus confirme : « ayant été érigé en lecture obligatoire au Command and General Staff College …Contre Insurrection … sera un jour considéré comme le plus grand des écrits militaires français du siècle dernier. » Ce général, le plus réputé des militaires américains contemporains, qui vient de renverser admirablement une situation militaire plus que compromise en Irak, ne tarit pas d’éloges sur David Galula. Il a tenu à rédiger la préface de l’édition française pour exprimer sa reconnaissance envers l’obscur lieutenant-colonel français. « .. on peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle…Car il s’agit vraiment d’une pépite : tout comme De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine ».
David Galula est né dans une famille juive de Sfax, en Tunisie, en 1919. A vingt ans il intègre Saint-Cyr. Il reçoit ses galons d’officier en mars 1940 pour prendre part au combat contre les nazis, mais voilà que le 2 septembre 1941, il est rayé des cadres « en application des lois portant statut des Juifs ». Réhabilité par Giraud en 1943 et intégré dans l’infanterie coloniale, il sera de tous les combats en France puis en Allemagne. Lors de la guerre d’Algérie, il se distinguera encore par un remarquable commandement en Grande Kabylie. Mais comme le dit Petraeus, une expérience de la guerre « non complétée par la réflexion intellectuelle n’est qu’une longue succession d’horreurs obscures ». Et l’intelligent Galula ne manquera pas de sortir des sentiers battus et de proposer des solutions entièrement nouvelles pour triompher des insurrections nationalistes et communistes de son époque, après les avoir longuement observées et disséquées. Contrairement au colonel Trinquier qui estimait qu’en recourant au terrorisme les rebelles perdaient le droit d’être traités en soldats, ce qui pouvait justifier la torture, David Galula se préoccupait des paramètres politiques. Pour lui, il fallait absolument protéger la population civile et gagner sa confiance pour disposer de l’information opérationnelle indispensable au combat. Et c’était bien plus important que « tuer ou capturer des insurgés ». Il recommandait donc de ne pas s’aligner sur leur niveau de violence. Le conflit étant politique, l’important était de mener des opérations de propagande. Le général Petraeus le cite admirativement : « On pourra dans ces circonstances, préférer une ronéo à une mitrailleuse, un médecin spécialiste en pédiatrie à un spécialiste des mortiers, du ciment à des barbelés et des employés de bureau à des fantassins. » Pour lui, les opérations militaires devaient représenter 20% du combat, le reste étant consacré à la politique. C’est ainsi que sous la conduite de Petraeus, près de 40 ans après sa mort, la doctrine de Galula a tiré les Américains d’un si mauvais pas en Irak et qu’elle inspire aujourd’hui les réorientations stratégiques à l’œuvre en Afghanistan.
Un autre officier juif, bien vivant celui-là et israélien, Yaakov Amidror, vient d’apporter à son tour une contribution tout à fait essentielle à la guerre de contre-insurrection : « Vaincre dans la guerre de contre-insurrection, l’expérience israélienne; perspectives stratégiques ». (2) Comme la pensée de Galula, la synthèse d’Amidror, une merveille de lucidité, a aussi vocation à transformer l’approche de la guerre anti terroriste qui va demeurer longtemps encore la principale préoccupation des démocraties, occidentales et au-delà.
A l’évidence, Israël a gagné sa guerre de contre-insurrection (l’Intifada II) dans les territoires des anciennes Judée et Samarie, mais Israël est un pays étrange. » Je n’aurai pas écrit cet article si je n’avais pas entendu un étudiant du Collège d’État-major et du Commandement de l’armée israélienne dire que des conférenciers s’exprimant devant des officiers israéliens avaient affirmé qu' »une armée ne peut pas vaincre le terrorisme » nous dit le général Amidror. On prêche donc au sein même d’une armée qui a déjà vaincu le terrorisme le plus féroce, « qu’il n’y a pas de solution militaire face au terrorisme ». Il en est ainsi aux États-Unis et en Europe qui comptent des victoires tout à fait documentées sur de nombreuses insurrections (en Grèce, aux Philippines, en Malaisie, au Moyen-Orient, …). En un mot, dans de nombreux milieux proches des instances de décision, sans parler des média trop souvent pitoyables, la guerre contre le terrorisme est perdue avant même d’avoir été engagée.
Pour sortir du marécage conceptuel dans lequel s’est enlisée la pensée militaire occidentale sous l’effet des doctrines du « soft power » et de l’apaisement dont l’Europe est si friande, Yaakov Amidror, est contraint de donner une substance nouvelle aux notions les plus communes. Il va donc redéfinir ce qu’est « l’armée », « l’insurrection et le terrorisme », et surtout ce qu’est la « victoire ». C’est ainsi qu’il avance une notion capitale, celle de « victoire suffisante », à ne pas confondre avec la victoire totale ou la victoire temporaire. Il ne faut pas se laisser abuser par l’issue de la guerre contre le nazisme en Europe et au Japon. La victoire contre le terrorisme ne se traduit pas par une cérémonie de capitulation et un défilé. Elle s’incarne dans une réduction radicale du niveau de violence et un retour des populations à une vie quasiment normale. L’effort militaire et de renseignement, le « profilage » global de la situation, doivent cependant se poursuivre sur une durée indéterminée, autant que la situation l’exige, car il est aisé de ranimer les braises de la guerre terroriste. C’est pour cela que l’armée israélienne ne peut en aucune façon quitter purement et simplement les territoires à l’Est des lignes de 1967 jusqu’au Jourdain où en laisser la responsabilité à des troupes de l’OTAN, indifférentes aux enjeux et qui ne connaissent rien au renseignement au plus près des populations arabes.
Yaakov Amidror se livre à une minutieuse étude pour transposer les principes généraux de la guerre à « la guerre asymétrique » qu’il prend aussi la précaution de définir par le menu. L’asymétrie, ce n’est pas tant le rapport des forces initial que le désir de l’adversaire d’échapper aux lois de la guerre, et l’attitude vis-à-vis des pertes humaines et des souffrances auxquelles le belligérant expose sa propre population civile. C’est ainsi que s’élabore, sur la base de l’expérience considérable de l’armée israélienne au cœur de laquelle l’auteur a vécu toute sa vie de soldat, un traité rigoureux et détaillé qui identifie avec force exemples les six grandes conditions qu’il faut impérativement réunir pour la victoire, conditions qui sont d’abord des conditions politiques. Par exemple, un gouvernement qui se résout à entreprendre une guerre de contre-insurrection doit prendre une décision claire et assumer le coût politique de cette guerre, être loyal avec son armée et avoir les nerfs solides.
La pensée de David Galula et celle de Yaakov Amidror s’emboitent remarquablement pour former une doctrine opérationnelle de victoire dans les guerres insurrectionnelles déclenchées au 20ème et au 21ème siècle, par le communisme, le nationalisme et l’islamisme terroriste. Que cette doctrine émane de deux très grands stratèges juifs peut étonner quand on a en mémoire la longue passivité des juifs dans l’ère de la diaspora. Mais la roue tourne ; l’émancipation a libéré des énergies que l’on croyait disparues à jamais et le sionisme a apporté avec lui l’obligation de défense de la souveraineté. David Galula et Yaakov Amidror sont d’éminentes figures de ces deux mouvements de l’histoire.
(1) Éditions Economica 2008
(2) Winning Counterinsurgency War: The Israeli Experience Jerusalem Center For Public Affairs http://www.jcpa.org/text/Amidror-perspectives-2.pdf
Voir aussi:
Afghanistan : le retour de la contre-insurrection
Isabelle Lasserre
Le Figaro
29/10/2008
Le combat contre les talibans remet en vogue la guerre antiguérilla, sur le modèle que l’armée française a connu en Algérie.
Seuls les imbéciles ne changent jamais d’avis, pourrait-on dire si l’on voulait commenter les nouvelles relations entre les talibans afghans et les responsables américains, pourtant engagés dans une guerre impitoyable depuis le 11 septembre 2001.
Ancien ministre des Affaires étrangères des talibans, Wakil Ahmed Muttawakil a clairement laissé entendre que son mouvement pourrait rompre ses liens avec al-Qaida en Afghanistan. «Al-Qaida ne sera pas autorisée à être un obstacle. Les Afghans ont le droit de négocier pour la paix», a-t-il récemment annoncé en rentrant d’Arabie saoudite, où il avait participé à des négociations sur l’avenir de son pays. Même révolution dans la bouche du secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, qui a affirmé que Washington était ouvert à la réconciliation avec les talibans si celle-ci pouvait servir la paix. Responsable des forces américaines dans l’est de l’Afghanistan, le général Jeffrey Schloesser vient à son tour d’estimer que les tribus afghanes et les chefs de province pourraient devenir un allié clé pour lutter contre al-Qaida. C’est la première fois depuis les attentats contre le World Trade Center que les États-Unis établissent une différence entre talibans et al-Qaida, reconnaissant ainsi qu’il s’agit de deux organisations distinctes dont les agendas politiques peuvent aussi différer.
La nouvelle stratégie américaine en Afghanistan, basée sur une réconciliation avec les talibans, commencerait-elle déjà à porter ses fruits ? Face à l’inquiétante dégradation de la situation, y compris à Kaboul où les talibans frappent désormais au grand jour, l’Administration américaine a été contrainte de revoir sa copie. Désormais persuadée qu’elle ne pourra vaincre sans passer un accord de compromis avec ses ennemis, elle a laissé carte blanche au général David Petraeus, le nouveau patron du Centcom, le commandement central, qui supervise les opérations militaires à l’étranger. Lorsqu’il chapeautait les forces américaines en Irak, Petraeus a en effet réussi à y stabiliser la situation en retournant les tribus sunnites contre les djihadistes d’al-Qaida. Après deux ans d’efforts, les violences ont diminué de 80 % et les perspectives d’implosion de l’Irak se sont éloignées. Les mêmes causes produisant parfois les mêmes effets, le général, devenu une star aux États-Unis, s’est vu chargé d’appliquer sa recette magique à l’Afghanistan : recruter les talibans modérés, ou pragmatiques, pour les pousser à combattre les militants d’al-Qaida et créer ainsi les conditions d’une paix durable.
«Un défi majeur pour les pays occidentaux»
Basées sur une manière classique – essentiellement militaire – de faire la guerre, les expériences irakienne et afghane ont rappelé à quel point le contexte stratégique a changé depuis la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide. «Il existe quatre missions principales pour une armée : livrer une guerre interétatique, rétablir la sécurité intérieure, participer au maintien de la paix à l’étranger et faire de la contre-insurrection. Depuis 1815, en France, on glisse de l’une à l’autre. En général, une armée change de priorité tous les dix ou quinze ans», explique le lieutenant-colonel Goya, spécialiste de la guerre d’Algérie, et qui a beaucoup travaillé sur les questions de doctrine.
La fin des années 1990, avec, notamment, les guerres dans les Balkans, était dominée par le maintien de la paix. L’Irak et l’Afghanistan ont replongé les armées occidentales dans la contre-guérilla. Et face aux actions des rebelles ou au terrorisme international, les stratégies utilisées à Sarajevo ou à Pristina, pour ne pas parler des capitales africaines où la France est si souvent intervenue pour sauver les pouvoirs en place, ne fonctionnent pas. C’est même le contraire : plutôt que de la réduire, l’augmentation des troupes étrangères sur les terrains irakien ou afghan nourrit la rébellion. «C’est un défi majeur pour les pays occidentaux : plus nous sommes puissants et plus, en fait, nous sommes vulnérables», résume le général Vincent Desportes. Pour le patron du Collège interarmées de défense (CID), il faut absolument «penser autrement» face aux «guerres hybrides» ou «irrégulières».
S’assurer du soutien de la population
Penser autrement, c’est-à-dire promouvoir une approche globale du conflit, davantage basée sur la politique et sur la population que sur l’action militaire. Dans une guerre conventionnelle, le principal enjeu est la puissance respective des adversaires. Pas dans les guerres de guérilla. «L’insurgé est dans le peuple comme le poisson dans l’eau», disait Mao. Pour le vaincre, il faut donc s’assurer du soutien de la population. La séduire en vivant parmi elle et en la protégeant pour la ramener au cœur du projet politique, promouvoir la réconciliation avec ses ennemis, soutenir et légitimer le pouvoir local, mais aussi détruire les éléments considérés comme irrécupérables. «Si l’intervention militaire reste indispensable à la résolution d’un conflit, c’est sa capacité à susciter un environnement stable qui est décisive pour conduire la paix», affirme encore le général Desportes. Voilà donc les principes de contre-insurrection, qui avaient déserté les conflits depuis la guerre d’Algérie, de retour en Afghanistan, après avoir fait leurs preuves en Irak.
Pour les avoir utilisés en Algérie, en Indochine et dans les conflits liés à la décolonisation, les militaires français les connaissent bien. Ils ont même été théorisés par l’un des leurs, David Galula, saint-cyrien atypique, dans un livre – Contre-insurrection. Théorie et pratique – paru en anglais en 1963 et préfacé par le général David Petraeus. Peu connus en France à l’époque, les travaux de Galula ont en revanche fortement influencé la communauté militaire américaine, qui considère l’officier comme le principal stratège français du XXe siècle. «Le Clausewitz de la contre-insurrection», ose même David Petraeus, qui a rendu la lecture de Galula obligatoire aux officiers en partance pour l’Irak et a appliqué scrupuleusement toutes ses recommandations dans l’ancienne Mésopotamie.
Très populaires aux États-Unis, les leçons de Galula ont été enterrées en France. «Son livre est paru au début de la Ve République, à un moment où la guerre psychologique, révolutionnaire, était très impopulaire en France et avait quasiment été i nter dite par de Gaulle», explique Michel Goya. La défaite en Indochine et la perte de l’Algérie y sont pour beaucoup. Mais aussi les débordements entraînés par la guerre subversive sur la population algérienne. «Il y a eu deux courants de pensée de la contre-insurrection : celui des maréchaux Gallieni et Lyautey, en Algérie, qui visait à conquérir la population, et celui venu d’Indochine, beaucoup plus brutal, qui a laissé de très mauvais souvenirs et a décrédibilisé pour un temps la guerre révolutionnaire», explique le lieutenant-colonel Goya.
Avec le retour des guerres de guérilla sur la scène internationale, la contre-insurrection est redevenue à la mode à Washington, mais aussi à Paris et à Londres. Outre-Atlantique, elle a très largement inspiré le nouveau manuel de doctrine de l’armée de terre et du corps des marines, paru en 2006, et qui prône l’adaptation aux contre-insurrections du XXIe siècle. Le général David Petraeus prévoit d’appliquer le modèle irakien à l’Afghanistan après l’élection américaine : légère augmentation des troupes dans un premier temps afin de provoquer «un effet psychologique», ouverture de négociations avec les talibans non liés à al-Qaida et imbrication des militaires américains avec la population locale.
Considérés, à l’instar des Britanniques, comme des spécialistes de la guerre de contre-insurrection, convaincus depuis longtemps que la solution est davantage politique que militaire en Afghanistan, les militaires français ne participeront pourtant que de loin à l’expérience américaine. «Avec 3 000 hommes seulement sur le terrain, des officiers qui tournent tous les quatre ou six mois, il est illusoire de penser qu’on puisse avoir un impact sur la population. Notre action est forcément superficielle, limitée à l’écume des choses. Pour comparer, nous avions 400 000 hommes en Algérie, pour une population de 8 millions de musulmans», regrette un officier proche du dossier. Mais cette insuffisance en effectifs ne concerne pas seulement la France.
Comme Paris en Afghanistan, Londres a participé pour la première fois en Irak à une guerre de contre-insurrection sans en être le leader. Les deux capitales des anciens empires coloniaux n’ont pas toujours aimé les contraintes imposées par cette «coalition asymétrique», au sein de laquelle un seul grand pays, les États-Unis, fait véritablement la guerre. «Les armées européennes modernes sont trop petites pour être efficaces. Elles peuvent réussir dans de petits États comme la Bosnie ou le Kosovo, mais pas dans de grands pays comme l’Irak et l’Afghanistan. Il faut le reconnaître : nous sommes hors du coup, nous resterons marginaux…»
Rien ne dit pour autant que l’armée américaine, malgré sa puissance et ses effectifs, reproduira en Afghanistan le succès irakien. La recette risque d’être plus difficilement applicable à Kaboul qu’elle ne l’était à Bagdad.
Le caractère atypique des rébellions modernes
Très puissant sous Saddam Hussein et donc plus facile à rebâtir, l’appareil étatique a toujours été très faible en Afghanistan. Autre différence : l’Irak n’a jamais bénéficié du réservoir à rébellion que constituent les zones tribales du Pakistan, véritable base arrière de l’insurrection, presque impossible à «étanchéifier». Les efforts américains risquent aussi d’être mis en échec par le caractère atypique des rébellions modernes. Depuis un demi-siècle, les insurrections sont devenues à la fois plus dures à réduire et plus dangereuses qu’avant, notamment sous l’effet de la globalisation et de l’influence des fanatiques religieux, plus compliqués à maîtriser que ne l’étaient naguère les rebelles nationalistes. Petraeus lui-même reconnaît que le succès en Irak reste «fragile». «Ce qui marche à un endroit peut ne pas marcher ailleurs et ce qui fonctionne aujourd’hui peut ne pas fonctionner demain», a-t-il prévenu lors d’une visite à Paris le mois dernier. Dans tous les cas de figure, il faudra du temps pour que la situation s’améliore en Afghanistan. «De la bataille à la paix, il s’écoule habituellement dix ans», rappelle le général Desportes.
Très intéressant, merci.
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