Gaza: Leçon sur la leçon (Let me take that speck out of your eye)

Let me take that speck out of your eyePourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? Jésus (Matthieu 7: 3-5)
Il est suprêmement difficile, pour un intellectuel, d’échapper à la logique de la lutte dans laquelle chacun se fait volontiers le sociologue — au sens le plus brutalement sociologiste — de ses adversaires, en même temps que son propre idéologue, selon la loi des cécités et des lucidités croisées qui règle toutes les luttes sociales pour la vérité. Pierre Bourdieu (Leçon sur la leçon, 1982)
Soyons justes: il est plus facile d’adopter une approche critique avec un demi-siècle de sécurité derrière soi. La société israélienne peut se le permettre. Eux auront besoin d’une génération. Leur démarche est comparable à la nôtre il y a cinquante ans. Vous n’imaginez pas le triomphalisme et le nationalisme primitif des publications officielles d’alors. Tom Segev (nov. 2001)
Israël frappe les Palestiniens pour ‘leur donner une leçon’. C’est un leitmotiv qui a accompagné l’entreprise sioniste depuis ses débuts: nous sommes les représentants du progrès et des lumières, d’une rationalité distinguée et de la morale, tandis que les Arabes sont une foule primitive et violente, des enfants ignorants qu’il faut éduquer, auxquels il faut enseigner la sagesse par la méthode, bien sûr, de la carotte et du bâton. Tout comme le paysan avec son âne. Tom Segev (dec. 2008)
Le bureau de Damas du Hamas, qui fonctionne sous l’égide du régime de Bashar Al Assad, a mis son véto aux efforts des chefs du Hamas à Gaza pour prolonger le cessez-le-feu et a insisté pour une escalade des attaques de roquettes. Michael B. Oren et Yossi Klein Halevi

Implacable et tragique loi des cécités et des lucidités croisées!

Qui fait de chacun de nous le meilleur critique de nos adversaires mais semble nous faire payer chaque degré de la lucidité ainsi acquise par à chaque fois un peu plus de cécité sur notre propre position.

Mais que dire d’une certaine gauche israélienne et notamment de ceux qu’on appellent « les nouveaux historiens » dont le parti intellectuel et scientifique était justement d’inverser cette terrible loi et de réserver la plus grande lucidité à la position et aux travers de leur propre Etat …

Et qui semblent devoir payer chaque degré de lucidité ainsi acquis par un peu plus de cécité sur la position et les travers de leurs pires ennemis?

Ainsi à l’heure où, dans l’indifférence générale, les pauvres mollahs commanditaires des agressions du Hamas contre Israël viennent de se prendre coup sur coup une explosion dans une usine d’armement et, par un groupe séparatiste baloutche de Jundallah, le plus grand attentat jamais perpétré contre les Pasdaran (la destruction par camion piégé de tous les bâtiments du commandement central tuant par la même occasion plus de 150 officiers parmi lesquels pourraient figurer les commandants…

Cette particulièrement exemplaire tribune dans Libération hier du nouvel historien et féroce critique de l’histoire de son pays Tom Segev, si apprécié des Garaudy et des sites antisémites.

Qui, concernant l’actuelle opération des forces militaires de son pays à Gaza comme toutes celles qui l’ont précédée, en démonte un à un les censément fausses justifications et a priori (« leur donner une leçon », « liquider le régime du Hamas » pour « imposer une direction ‘modérée’ aux Palestiniens », « amener ceux-ci à se dresser contre leurs leaders nationaux », « nous défendre »).

Pour conclure sur ses propres propositions et a priori qui se trouvent être non seulement ceux de ses pires ennemis mais qui défient toute évidence: « le Hamas n’est pas une organisation terroriste » mais « un mouvement religieux nationaliste » soutenu par « une majorité de la population » et la solution serait de « lever le siège et permettre la liberté de mouvement entre Gaza et la Cisjordanie »!

Car, comble pour un historien, l’histoire qu’il invoque ne montre-t-elle pas justement, comme le rappelle une tribune du WSH d’hier, le contraire ?

A savoir qu’au-delà de la barrière de sécurité et des restrictions de passage israélo-égyptiennes destinées à arrêter (faut-il le rappeler?) les attentats-suicides commandités par un Hamas (qui par ailleurs – faut-il encore le rappeler ? – positionne systématiquement ses installations militaires au coeur des zones d’habitation pour à la fois dissuader l’Armée israélienne et garantir le maximum de dommages collatéraux en cas d’attaque), chaque levée de siège ou concession de la part d’Israël (départ du Liban et Accord d’Oslo en 2000, désengagement de Gaza en 2005, cessez-le-feu au Sud-Liban en 2006) ne s’est-elle pas payée par un réarmement et une détermination plus forte encore de ses ennemis pour lui refuser toute existence (5 années de terreur, plus de 6 000 roquettes sur les civils israéliens depuis Gaza, 10 morts et près de 800 blessés mais surtout la prise en otage de villes entières)?

Au point de menacer l’objet même du long travail de pédagogie que toute une gauche (celle-là même de Tom Segev et de ses amis) avait réussi à faire admettre à la majorité de la population israélienne, à savoir celui d’un Etat palestinien réunifiant la Cisjordanie et Gaza (sans parler du Golan pour la Syrie), dont le conflit actuel ne peut qu’éloigner davantage encore la perspective tant pour Israël que pour les Palestiniens eux-mêmes.

Ce qui d’ailleurs n’avait pas échappé aux chefs du Hamas à Gaza même
(mais hélas à la sagacité sélective de notre ami Tom Segev!) si l’on en croit certaines sources qui semblent indiquer que, contre l’avis des chefs locaux et via leur chef suprême installé à Damas, la décision de provoquer l’actuelle attaque israélienne aurait, comme pour celle du Hezbollah il y a deux ans,… été prise à Téhéran!

Israël-Palestine : le conflit sans fin
Libération
30 déc. 2008
Vouloir donner une leçon au Hamas est une grande erreur

Tom Segev historien israélien
Haaretz
Traduit de l’anglais par Edith Ochs.

La chaîne israélienne Channel 1 a diffusé un montage intéressant samedi matin. Ses correspondants se trouvaient à Sderot et à Ashkelon, tandis que les images sur l’écran provenaient de la bande de Gaza. Ainsi, involontairement, l’émission envoyait le bon message : un enfant à Sderot est le même qu’un enfant à Gaza, et quiconque fait du mal à l’un ou à l’autre est un individu malfaisant.

Mais l’attaque contre Gaza n’appelle pas, d’abord et avant tout, une condamnation morale. Elle exige quelques mises au point historiques. La justification qu’on en donne et les cibles choisies sont un remake des mêmes a priori fondamentaux qui se sont révélés erronés tour à tour. Cependant, Israël continue de les sortir de son chapeau encore et encore, une guerre après l’autre. Israël frappe les Palestiniens pour «leur donner une leçon». C’est un leitmotiv qui a accompagné l’entreprise sioniste depuis ses débuts : nous sommes les représentants du progrès et des lumières, d’une rationalité distinguée et de la morale, tandis que les Arabes sont une foule primitive et violente, des enfants ignorants qu’il faut éduquer, auxquels il faut enseigner la sagesse par la méthode, bien sûr, de la carotte et du bâton. Tout comme le paysan avec son âne. Le bombardement de Gaza est également censé «liquider le régime du Hamas», conformément à un autre lieu commun qui a accompagné le mouvement sioniste dès le départ. Il est possible d’imposer une direction «modérée» aux Palestiniens, une direction qui renoncera à promouvoir leurs aspirations nationales. Par ailleurs, Israël a aussi toujours cru que la souffrance des civils palestiniens amènerait nécessairement ceux-ci à se dresser contre leurs leaders nationaux. Cette supposition s’est révélée fausse à chaque fois. Toutes les guerres d’Israël reposent sur un autre a priori qui nous a accompagné, là encore, depuis le début : nous ne faisions que nous défendre. «Un demi-million d’Israéliens sont sous le feu de l’ennemi», hurle un bandeau à la une du quotidien Yedioth Ahronoth, comme si la bande de Gaza n’avait pas été soumise à un siège prolongé qui a détruit les chances de toute une génération de mener une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Il faut reconnaître qu’il est impossible de vivre sous le feu de missiles quotidiens, même s’il n’y a pratiquement aucun endroit au monde aujourd’hui où la terreur soit réduite à zéro. Mais le Hamas n’est pas une organisation terroriste qui tient les habitants de Gaza en otage : c’est un mouvement religieux nationaliste. Une majorité de Gazaouis croit à cette voie. Certes, on peut l’attaquer et avec les élections à la Knesset en perspective, cette attaque pourrait même amener une sorte de cessez-le-feu. Mais il y a une autre vérité qui vaut la peine d’être rappelée dans ce contexte : depuis l’aube de la présence sioniste sur la terre d’Israël, aucune opération militaire n’a jamais fait progresser le dialogue avec les Palestiniens.

Le plus dangereux de tout, c’est le cliché selon lequel il n’y a personne avec qui discuter. Cela n’a jamais été le cas. Il y a même des moyens pour parler avec le Hamas, et Israël a quelque chose à offrir à cette organisation. Mettre fin au siège de Gaza et permettre la liberté de mouvement entre Gaza et la Cisjordanie pourraient réhabiliter la vie dans la bande de Gaza.

En même temps, cela vaut la peine de dépoussiérer d’anciens projets élaborés au lendemain de la guerre des Six Jours, d’après lesquels des milliers de familles devaient être réimplantées de Gaza sur la Cisjordanie. Ces projets n’ont jamais été mis en œuvre parce que la Cisjordanie a été programmée pour recevoir des implantations juives. Et ce fut l’hypothèse de travail la plus préjudiciable de toutes.

Voir aussi:

Palestinians Need Israel to Win

If Hamas gets away with terror once again, the peace process will be over.
Michael B. Oren and Yossi Klein Halevi
Jerusalem
The WSJ
December 29, 2008

A quarter century has passed since Israel last claimed to go to war in the name of peace.

« Operation Peace for Galilee » — Israel’s 1982 invasion of Lebanon — failed to convince the international public and even many Israelis that its goal was to promote reconciliation between Israel and the Arab world. In fact, the war had precisely the opposite results, preparing the way for Yasser Arafat’s disastrous return to the West Bank and Gaza, and for Hezbollah’s ultimate domination of Lebanon. And yet, Israel’s current operation in Gaza is essential for creating the conditions that could eventually lead to a two-state solution.

Over the past two decades, a majority of Israelis have shifted from adamant opposition to Palestinian statehood to acknowledging the need for such a state. This transformation represented a historic victory for the Israeli left, which has long advocated Palestinian self-determination. The left’s victory, though, remained largely theoretical: The right won the practical argument that no amount of concessions would grant international legitimacy to Israel’s right to defend itself.

That was the unavoidable lesson of the failure of the Oslo peace process, which ended in the fall of 2000 with Israel’s acceptance of President Bill Clinton’s proposal for near-total withdrawal from East Jerusalem and the territories. The Palestinians responded with five years of terror.

Yet much of the international community blamed Israel for the violence and repeatedly condemned its efforts at self-defense. The experience left a deep wound in the Israeli psyche. It intimidated Israeli leaders from taking security measures liable to be denounced by the United Nations and the European Union, or worse, result in sanctions against the Jewish state.

One consequence was an Israeli reluctance to respond to periodic Hezbollah provocations following Israel’s unilateral withdrawal from Lebanon in May 2000. This hesitancy allowed the Shiite terror organization to amass a rocket arsenal with the proclaimed intent of devastating Israel’s population centers.

Finally, when Hezbollah unleashed its weapons in July 2006, Israel was widely accused of responding disproportionately. It was pressured into prematurely ending its defensive operations in Lebanon, and compelled to accept an international « peacekeeping » force that has permitted Hezbollah to rearm far beyond its prewar levels.

Israelis are now asking themselves whether their Lebanon nightmare is about to repeat itself in Gaza. The parallels are indeed striking. As in Lebanon, Israel in 2005 unilaterally withdrew to its international border with Gaza and received, instead of security, a regime dedicated to its destruction. The thousands of rockets and mortar shells subsequently fired on Israeli neighborhoods represented more than a crude attempt to kill and terrorize civilians — they were expressions of a genocidal intent.

Israelis across the political spectrum agreed that the state had the right, indeed the duty, to protect its people. But one question remained: Would the international community consent?

That question grew urgent in the days before Dec. 19, when the tenuous cease-fire between Israel and Hamas expired. Nearly 300 missiles landed in Israel, paralyzing much of the southern part of the country. Yet Israeli leaders held their fire.

Foreign Minister Tzipi Livni flew to Cairo to implore Egyptian leaders to urge restraint on Hamas, and Prime Minister Ehud Olmert told viewers of Al-Arabiyah Television that Israel had no interest in a military confrontation. If Israel was guilty of acting disproportionately, it was in its willingness to seek any means, even at the risk of its citizens’ lives, to resolve the crisis diplomatically.

Yet the U.N. Security Council abstained from condemning Hamas and convened only after Israel resolved to act. The U.N.’s hypocrisy, together with growing media criticism of Israel, is reinforcing Israeli concerns that territorial concessions, whether unilateral or negotiated, will only compromise the country’s security and curtail its ability to respond to attack. This fear is compounded when Israelis consider withdrawals from the West Bank, which is within easy rocket range of its major population and industrial centers.

Gaza is the test case. Much more is at stake than merely the military outcome of Israel’s operation. The issue, rather, is Israel’s ability to restore its deterrence power and uphold the principle that its citizens cannot be targeted with impunity.

Without the assurance that they will be allowed to protect their homes and families following withdrawal, Israelis will rightly perceive a two-state solution as an existential threat. They will continue to share the left-wing vision of coexistence with a peaceful Palestinian neighbor in theory, but in reality will heed the right’s warnings of Jewish powerlessness.

The Gaza crisis also has implications for Israeli-Syrian negotiations. Here, too, Israelis will be unwilling to cede strategically vital territories — in this case on the Golan Heights — in an international environment in which any attempt to defend themselves will be denounced as unjustified aggression. Syria’s role in triggering the Gaza conflict only deepens Israeli mistrust. The Damascus office of Hamas, which operates under the aegis of the regime of Bashar al Assad, vetoed the efforts of Hamas leaders in Gaza to extend the cease-fire and insisted on escalating rocket attacks.

In the coming days, the Gaza conflict is likely to intensify with a possible incursion of Israeli ground forces. Israel must be allowed to conclude this operation with a decisive victory over Hamas; the untenable situation of intermittent rocket fire and widespread arms smuggling must not be allowed to resume. This is an opportunity to redress Israel’s failure to humble Hezbollah in Lebanon in 2006, and to deal a substantial setback to another jihadist proxy of Iran.

It may also be the last chance to reassure Israelis of the viability of a two-state solution. Given the unfortunate historical resonance, Israel should refrain from calling its current operation, « Peace for Southern Israel. » But without Hamas’s defeat, there can be no serious progress toward a treaty that both satisfies Palestinian aspirations and allays Israel’s fears. At stake in Gaza is nothing less than the future of the peace process.

Mr. Oren is a fellow at the Shalem Center in Jerusalem and a professor at the School of Foreign Service at Georgetown University. Mr. Klein Halevi is a fellow at the Shalem Center’s Adelson Institute for Strategic Studies.

Voir enfin:

A la lecture des livres d’histoire publiés par l’armée, le nombre de morts décroît au fil des ans. Car, en 1948, l’Agence juive avait intérêt à grossir le bilan. Pour effrayer les Arabes et les inciter à fuir; et pour dépeindre ses rivaux de droite sous les traits d’affreux tueurs. Même tendance dans l’historiographie arabe: les Palestiniens, qui exaltent la résistance, quitte à reléguer les exilés au rang de couards, ont intérêt à relativiser le danger alors encouru. Voilà comment deux impératifs politiques opposés convergent vers une même inflexion narrative.

A mon sens, la démarche de vérité, saine et légitime, nous rend plus forts. Mais on peut toujours la juger préjudiciable à l’image d’Israël à l’étranger. Les controverses que suscitent nos ouvrages nous obligent à une rigueur extrême. Mes bouquins sont truffés de centaines de notes en bas de page.

Histoire
Tom Segev: «Israël aura vécu une spectaculaire success story »
propos recueillis par Vincent Hugeux
L’Express
le 01/11/2001

Il est, à sa façon, un pionnier. Figure de proue de la mouvance des «nouveaux historiens», Tom Segev irrite. Car il sort de l’ombre les tabous, décape les mythes et relit la geste de l’Etat juif à la lumière crue des archives. On lui reproche de saper l’héritage des pères fondateurs. Mauvais procès. L’exigence de vérité, le devoir de lucidité, la rigueur: voilà, à ses yeux, les meilleurs gages d’un postsionisme adulte. Segev ne souille pas la mémoire des siens, il ramène une épopée humaine à hauteur d’homme.

Ses parents ont fui l’Allemagne nazie en 1935. Tom Segev verra le jour dix ans plus tard à Jérusalem. Il avait 3 ans lorsque son père fut abattu par un tireur isolé, durant la guerre d’indépendance. Enfant, il collectionnait les lettres d’hommages que tout ministre de la Défense envoie aux familles des héros. Le goût des documents et d’un passé brûlant, déjà. Diplômé de l’Université hébraïque et de celle de Boston, il est celui dont les ouvrages (Les Premiers Israéliens, Calmann-Lévy; Les Nouveaux Sionistes, non encore traduit) attirent des bordées d’anathèmes. Tom Segev n’en a cure: il trace son sillon, placide et inébranlable.

D’où viennent les «nouveaux historiens» et qu’ont-ils de nouveau?
Voilà quinze ans qu’on nous désigne ainsi… Tout a commencé avec l’ouverture des archives de l’Etat. Jusqu’alors, l’histoire d’Israël n’était l’objet d’aucune recherche. Nous avions une idéologie, une mythologie, un endoctrinement. Mais pas d’histoire. Pour la première fois, il devint possible de confronter les mythes nationaux avec des documents d’archives. En m’y plongeant, je me disais souvent: «Waouh! Ce n’est pas du tout ce que j’ai appris à l’école!» Les prétendus «nouveaux» historiens sont en fait les «premiers» historiens. Ils ont travaillé sur un matériau inexploré. Quelle était auparavant la source principale? Les ouvrages du ministère de la Défense et les Mémoires de David Ben Gourion, qui, non content de faire l’Histoire, voulait encore l’écrire. L’axiome de base, le voici: notre passé est moins noble, moins héroïque que ne le veut la version des pères fondateurs.

En quoi la légende trahit-elle la vérité?

On ne peut plus soutenir qu’Israël a acquiescé à tous les appels au dialogue. Un exemple: dans les années 50, le fils du président syrien d’alors, Zaïm, vient quémander l’ouverture d’un dialogue avec Ben Gourion. L’offre prévoit notamment l’accueil en Syrie de 300 000 Palestiniens. Réponse: nous avons tout notre temps, la question des réfugiés se résoudra d’elle-même. Autre épisode, puisé dans les archives de l’Agence juive, dont les chefs traitent un jour d’un afflux attendu d’immigrants de Pologne. Qu’en faire? Tout le monde s’accorde pour épargner à ces Européens le sort de 100 000 juifs venus des pays arabes. «Pas question de les parquer sous la tente, soutient un participant. Eux et nous appartenons tous à la même tribu.» On louera donc des hôtels. Nous voilà bien loin du mythe de l’Etat équitable et socialiste, accueillant tous les siens à bras ouverts.

Que nous apprennent ces documents sur la face cachée de l’indépendance?

Ils fournissent des informations sur les crimes perpétrés en 1948 et prouvent que l’armée israélienne a expulsé par la force une partie des Palestiniens – la moitié environ des exilés – établis sur place. On ne peut plus désormais imputer cette fuite à la propagande palestinienne. Laquelle ne peut plus prétendre que tous furent chassés manu militari. Voilà ce qu’il advient quand on ouvre les dossiers. Prenons le cas de Wingate, cet officier britannique qui combattit pour l’indépendance aux côtés de nos pères. Une icône. Le héros. Celui que l’on appelle «l’Ami». Or des documents irréfutables prouvent qu’il a commis des crimes de guerre.

Le massacre, le 9 avril 1948, des villageois arabes de Deir Yassine prête-t-il encore à polémique?

De moins en moins. Et il peut offrir la matière à un essai. A la lecture des livres d’histoire publiés par l’armée, le nombre de morts décroît au fil des ans. Car, en 1948, l’Agence juive avait intérêt à grossir le bilan. Pour effrayer les Arabes et les inciter à fuir; et pour dépeindre ses rivaux de droite sous les traits d’affreux tueurs. Même tendance dans l’historiographie arabe: les Palestiniens, qui exaltent la résistance, quitte à reléguer les exilés au rang de couards, ont intérêt à relativiser le danger alors encouru. Voilà comment deux impératifs politiques opposés convergent vers une même inflexion narrative.

En quoi le procès d’Adolf Eichman a-t-il, en 1961, bousculé la conscience d’Israël?

Il marque une étape capitale. A la fin des années 40, l’Holocauste constitue encore le tabou absolu. Les parents n’en parlent guère aux enfants, qui hésitent à les interroger. Même s’il relève aussi du show politique, ce procès engage un processus de thérapie collective, qui aboutira à considérer la Shoah comme un facteur central de l’identité juive. Le rescapé était souvent jusqu’alors traité avec dédain. Au cours de l’année 2000, 14 000 familles ont payé 1 000 dollars pour envoyer l’un de leurs enfants en Pologne, visiter les camps. A l’occasion du Jour de l’Holocauste, j’ai été invité à plancher devant le chef d’état-major, flanqué d’une vingtaine de généraux. L’occasion d’expliquer, au risque d’une levée de boucliers, en quoi cette mémoire-là reste la source de valeurs humanistes perpétuelles, que l’armée transgresse trop souvent dans les territoires occupés. S’est alors engagée, entre ces officiers, une discussion inédite. L’un d’eux a même évoqué le souvenir des brimades subies, en Israël, par ses parents rescapés de la Shoah. Les pères fondateurs rêvaient d’un homme nouveau, un surhomme, bien différent du juif de la Diaspora. Un Hébreu tout neuf, affranchi de deux mille ans d’histoire juive, héritier direct des héros de la Bible. Ce spécimen cher à Ben Gourion reflétait d’ailleurs une vision totalitaire, combinaison de l’idéal soviétique et de l’Allemagne de Weimar, mâtinée d’Italie fasciste. Ça n’a pas marché. Beaucoup ont débarqué ici en réfugiés, et non par choix. Et, loin de se fondre dans un modèle unique, ils ont cultivé leur identité juive propre, qu’elle soit polonaise ou marocaine.

Quelle forme prend la contre-offensive qu’ont déclenchée vos écrits?

L’establishment de la vérité officielle, très puissant, doté de moyens financiers considérables, ne reste pas inerte. Ainsi, l’institut qui veille sur l’héritage de Ben Gourion publie beaucoup. L’étude du passé prend chez nous une valeur politique prodigieuse. Car la justification de l’existence de l’Etat d’Israël repose sur l’interprétation sioniste de l’Histoire juive. Et toute remise en question de cette lecture vous fait encourir un procès pour trahison.

Avez-vous gagné la bataille?

Non, ce sont les archives qui l’ont gagnée. Vous ne soupçonnez pas à quel point nos travaux ont pénétré l’université, puis l’école, par l’entremise des médias. C’est un peu comme Monsieur Jourdain et la prose: certains font de la nouvelle histoire sans le savoir. Mais notre influence nous rend, aux yeux de certains, dangereux. Limor Livnat, ministre de l’Education, a juré de combattre le postsionisme. Telle est, pour elle, la priorité. Comme s’il n’y avait rien de plus urgent dans un pays où des élèves de 12 ans ne savent ni lire ni écrire, tandis que des profs touchent moins que le salaire minimum. «Qui vous permet, nous a-t-elle lancé un jour, de toucher à mes mythes? Tout ça, je ne veux pas le savoir.» C’est un choix. Ce qui m’importe, c’est que les études fiables figurent dans les librairies et les bibliothèques. Après… A mon sens, la démarche de vérité, saine et légitime, nous rend plus forts. Mais on peut toujours la juger préjudiciable à l’image d’Israël à l’étranger. Les controverses que suscitent nos ouvrages nous obligent à une rigueur extrême. Mes bouquins sont truffés de centaines de notes en bas de page.

Les archives recèlent-elles encore des trésors?

Elles ne sont que partiellement dévoilées, même s’il reste, à mon sens, bien peu de grands secrets. S’agissant du Journal de Ben Gourion, les passages consacrés aux recherches nucléaires restent inaccessibles. Dans la liste, établie de sa main, des minerais que l’on espère alors trouver dans le désert du Néguev, une mention est occultée. Elle a la taille du mot «uranium»… Or le projet atomique s’avère essentiel à la compréhension de l’histoire politique, économique et diplomatique d’Israël. La commission compétente rechigne aussi à déclassifier ce qui éclaire notre histoire d’une lumière peu flatteuse. J’ai ainsi découvert qu’en 1948 une unité spéciale recrutée au sein de l’Université hébraïque dérobait les ouvrages dénichés dans les maisons conquises à Jérusalem. Deux institutions demeurent hors d’atteinte: le Mossad (espionnage) et le Shabak (sécurité intérieure). Il peut être légitime de maintenir le secret. Publier les noms des collaborateurs arabes pendant la guerre d’indépendance, c’est mettre leur famille en péril.

L’usage de vos travaux par la nébuleuse antisémite vous trouble-t-il?

Roger Garaudy cite sans cesse Le Septième Million. Ce qui, bien entendu, me déplaît profondément. Mais pas au point de me conduire à renoncer ou à écrire autrement. Je ne vais pas perdre mon temps à combattre les négationnistes et les néo-nazis. Sur Internet, mon nom mène à un tas de sites de ce genre. C’est inévitable, et je n’y peux rien. J’ai découvert aussi qu’un de mes livres avait été publié en arabe, à Beyrouth, par une maison d’édition liée à l’OLP. Au mépris, bien entendu, des droits d’auteur. Mais qu’importe: je suis ravi d’atteindre ainsi un public nouveau.

La nouvelle histoire a-t-elle des adeptes dans le monde arabe?

Pas encore, même si nos collègues n’ont jamais ménagé leurs leaders au pouvoir en 1948. Soyons justes: il est plus facile d’adopter une approche critique avec un demi-siècle de sécurité derrière soi. La société israélienne peut se le permettre. Eux auront besoin d’une génération. Leur démarche est comparable à la nôtre il y a cinquante ans. Vous n’imaginez pas le triomphalisme et le nationalisme primitif des publications officielles d’alors.

En quoi l’Etat d’Israël est-il entré dans l’ère du postsionisme?

L’indice le plus spectaculaire, ce fut cette volonté de tant d’Israéliens d’aller à Oslo. Invitant Itzhak Rabin à conclure un accord avec Hitler, car c’est ainsi qu’était perçu Yasser Arafat. Puis Ehud Barak, en discutant ouvertement de la division de Jérusalem, brisera un formidable tabou, sans que le ciel nous tombe sur la tête. A mes yeux, le postsionisme n’est pas une idéologie, c’est un état de fait, fondé sur une donnée nouvelle: l’existence d’Israël est garantie. Terrorisme oblige, les citoyens peuvent se sentir en danger. L’Etat, lui, ne l’est pas. Dans l’enseignement secondaire, l’élève peut rédiger son mémoire de fin d’études en amharique s’il vient d’Ethiopie, en russe s’il est né à Moscou. Ce qui dénote une plus grande confiance en soi, un sentiment accru de sécurité. Dans quinze ans, Israël abritera la première communauté juive du monde. C’est bien l’accomplissement de l’idéal sioniste. Ce pays figure parmi les 15 premiers de la planète. Il aura vécu l’une des success stories les plus spectaculaires du XXe siècle.

Quels facteurs ont récemment remodelé le visage d’Israël?

L’arrivée en une décennie de 1 million de Soviétiques non sionistes, venus ici faute de pouvoir s’établir aux Etats-Unis, a profondément transformé un pays qui ne comptait que 4,5 millions d’habitants, désormais moins nationaliste, moins idéologique, plus ouvert. En vingt ans, deux lignes de force se sont dégagées. D’abord, Israël s’avère de plus en plus juif. Le second phénomène, qui hérisse tant les Français, c’est celui de l’américanisation croissante. On a vu émerger, notamment à Tel-Aviv, une jeunesse de la now culture, affranchie de toute idéologie, qui ne vit ni dans le passé ni dans le futur, mais ici et maintenant. Ce qui ne signifie pas seulement qu’on trouve en Israël le seul MacDo kasher au monde. Mais aussi qu’y incombe le devoir de respecter les droits de l’homme. Voilà peu, la Cour suprême a banni tous les stratagèmes qui, de facto, empêchaient un Arabe israélien d’acheter un terrain n’importe où dans le pays. S’inspirant pour ce faire d’un jugement rendu jadis aux Etats-Unis au nom de la lutte contre la ségrégation raciale. Un verdict plus postsioniste, ça n’existe pas. Reste que l’idéal initial de justice sociale, lui, est toujours malmené. La discrimination n’a pas disparu. Hier, elle touchait les séfarades. Aujourd’hui, les Arabes israéliens et les travailleurs immigrés. J’ai moi-même adopté un enfant venu d’Ethiopie, il a maintenant 20 ans. Lui sera sous peu ingénieur en électronique et gagnera deux fois mieux sa vie que moi. Parfait. Mais c’est une exception. L’intégration de cette communauté constitue, à l’inverse de celle des Russes, un échec. Et les indices de racisme latent ne manquent pas.

De même que la paix, la normalité fait peur. Certains redoutent qu’Israël y perde son âme.

Certains. Ceux-là ont besoin de la tension, du frisson idéologique. Car le prix de la normalité leur semble prohibitif. Comment, par exemple, intégrer la minorité arabe sans précipiter l’effondrement d’une société divisée? On peut, bien sûr, juger confortable que les Palestiniens nous forcent à renouer avec une logique de confrontation.

La violence affecte-t-elle votre vie?

Bien moins que celle des Palestiniens. Mon expérience de la terreur repose sur un autre souvenir. D’une terrasse de la rue Ben-Yehuda, théâtre trois jours auparavant d’un épouvantable attentat-suicide, j’ai vu un jour un ultraorthodoxe juché sur une échelle, occupé à recueillir, un grattoir à la main, des restes humains collés à une façade. Au nom du respect des préceptes religieux. Il est vrai que je vais moins dans la Vieille Ville et dans les Territoires. De même, le journal auquel je collabore, Ha’aretz, a souscrit une assurance spéciale et fournit des voitures blindées. Mais tout cela me touche moins que cette impression de confusion, d’incertitude, qui embrume tout. Je l’avoue: j’ignore où nous mènera cette Intifada.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :