Election américaine: Obama et son Machiavel du pauvre (Machiavelli for Have-Nots)

« Le Prince » a été écrit par Machiavel pour les nantis sur la façon de tenir le pouvoir. Le « Manuel du gauchiste » est écrit pour les pauvres sur la façon de le leur prendre. Saul Alinsky
L’action, le pouvoir, l’intérêt particulier. J’aimais ces concepts. Ils témoignaient d’un certain réalisme, d’un refus temporel pour le sentiment ; la politique, et non la religion. Barack Obama
Pour moi, la morale consiste à faire ce qui est le mieux pour le maximum de gens.
L’organisateur doit se faire schizophrène, politiquement parlant, afin de ne pas se laisser prendre totalement au jeu. (…) Seule une personne organisée peut à la fois se diviser et rester unifiée. (…) La trame de toutes ces qualités souhaitées chez un organisateur est un ego très fort, très solide. L’ego est la certitude absolue qu’a l’organisateur de pouvoir faire ce qu’il pense devoir faire et de réussir dans la tâche qu’il a entreprise. Un organisateur doit accepter sans crainte, ni anxiété, que les chances ne soient jamais de son bord.
Le moi de l’organizer est plus fort et plus monumental que le moi du leader. Le leader est poussé par un désir pour le pouvoir, tandis que l’organizer est poussé par un désir de créer. L’organizer essaie dans un sens profond d’atteindre le plus haut niveau qu’un homme puisse atteindre—créer, être ‘grand créateur,’ jouer à être Dieu. Saul Alinsky
Il n’y aucune discussion de la théorie qui sous-tendait son travail et qui guida ses maîtres. Alinsky est la couche absente de ce récit. Ryan Lizza

Pour ceux qui refusent toujours de voir, derrière les belles paroles, l’autre face de Saint Obama …

Ou ceux qui inversement s’étonneraient du cynisme et des côtés sans foi ni loi qui ont permis à l’ex-animateur de quartier de réussir, de Chicago à Washington, son hold up du siècle

Petit retour, avec un intéressant compte rendu de Michael C. Behrent, sur celui qui fut son maitre tacticien, le théoricien de toute une génération d’activistes américains des années 60 (du syndicaliste Cesar Chavez à… Hillary Clinton !), Saul Alinsky …

Extraits :

Ces principes ne font que traduire, dans un langage théorique, les tactiques utilisées par Alinsky et ses disciples à Chicago et ailleurs. Puisque l’organizer cherche avant tout à faire prendre conscience aux laissés-pour-compte de leur propre pouvoir, sa première tâche, lorsqu’il arrive dans une communauté, est de repérer ceux qui sont susceptibles de la mobiliser, en faisant appel aux « leaders locaux ». Alinsky travaillait ainsi beaucoup aussi avec les églises, qui constituent souvent la colonne vertébrale des quartiers défavorisés aux Etats-Unis,

La « méthode Alinsky » exerça une influence considérable sur le militantisme et les formes de contestation sociale aux Etats-Unis, tant par son propre travail (notamment à travers l’Industrial Areas Foundation et la Woodlawn Organization) que par les « organizers » qu’il a formés et les associations qui ont suivi son exemple. Parmi ceux passés par son école figure en particulier César Chávez, le militant pour les droits civiques et le fondateur des United Farm Workers, le syndicat qui a organisé la célèbre « grève des raisins » en Californie en 1965.

Saul Alinsky, la campagne présidentielle et l’histoire de la gauche américaine
Michael C. Behrent
La vie des idées
10-06-2008

Situé au croisement de la tradition du « self-made man » et de l’autogestion à l’américaine, Saul Alinsky est la figure de proue d’un mouvement qui a profondément marqué l’histoire du progressisme aux États-Unis. Michael C. Behrent dresse ici le portrait du père fondateur du community organizing, dont l’histoire a inspiré aussi bien Hillary Clinton que Barack Obama.

Les primaires démocrates viennent de se terminer aux États-Unis. Elles ont permis à l’opinion publique de mesurer la distance qui sépare les deux candidats, distance qui a tant mobilisé – au risque de la diviser – la gauche américaine. Mais au moment où cet affrontement-là cède la place à celui qui opposera Obama à McCain, revenons sur un héritage intellectuel et politique que les deux candidats démocrates partagent : l’enseignement de Saul Alinsky.

Si Alinsky est quasiment inconnu en France, c’est parce qu’il fut un militant et un penseur résolument américain – dans ses croyances, ses références et ses méthodes. Aux États-Unis, il est généralement reconnu comme le père fondateur du community organizing, terme que l’on pourrait traduire de manière approximative par « animation de quartier » [1], mais dont le sens est à la fois plus politique et plus radical : il se réfère aux activités par lesquelles un animateur aide les habitants d’un quartier défavorisé à faire valoir leurs droits, que ce soit en exigeant de l’administration des HLM de mettre les logements sociaux aux normes sanitaires en vigueur, ou en demandant aux banques implantées dans le quartier d’offrir des taux d’intérêts plus raisonnables.

Né lui-même dans un ghetto de Chicago en 1909, Alinsky est issu d’une famille juive originaire de la Russie. Après des études à l’université de Chicago, il s’intéresse à la criminologie et obtient une bourse lui permettant de suivre de près la vie des gangs urbains : il développera ainsi une grande estime pour celui d’Al Capone, qu’il considère comme un vaste service public informel. Mais surtout, à partir de 1938, il trouve sa vocation lorsqu’il décide d’« organiser » le quartier Back of the Yards, le fameux ghetto dont les conditions de vie atroces ont été portées au grand jour par le roman d’Upton Sinclair, La Jungle (1905). C’est là qu’Alinksy mettra pour la première fois en œuvre des méthodes dont il fera plus tard un système. Son idée fondamentale : pour s’attaquer aux problèmes sociaux, il faut bâtir des « organisations populaires » (« People’s Organizations ») permettant aux populations de se mobiliser. Ces méthodes s’avéreront fructueuses aussi lorsqu’il organisa – toujours à Chicago – aux débuts des années soixante « The Woodlawn Organization » (TWO), du nom d’un quartier noir menacé par les efforts dits de « rénovation urbaine » de l’université de Chicago. Il fonda aussi l’Industrial Areas Foundation (IAF), une association où de nombreux futurs organizers (« animateurs de quartier ») apprendront la « méthode Alinsky » pour l’appliquer un peu partout dans le pays.

La « méthode Alinsky »

Bien qu’il fût avant tout un homme d’action, Alinsky tenta, dans plusieurs textes, d’expliquer les principes qui guident sa démarche. Son radicalisme puise ses racines dans l’histoire américaine – une histoire traversée avant tout par l’idée de la démocratie, qui a animé les penseurs radicaux américains depuis toujours, des révolutionnaires de Boston en 1776 jusqu’aux fondateurs du mouvement syndical, en passant par les jeffersoniens et les militants œuvrant pour l’abolition de l’esclavage. Citons-en trois principes qui constituent, pour lui, autant de tabous à lever :

1) Le pouvoir. Alinsky est loin d’épouser une vision irénique de la démocratie. Le principe primordial de l’organizer est celui du pouvoir. Le pouvoir, soutient-il, est « l’essence même, la dynamo de la vie » (dans certains textes, il ira jusqu’à citer Nietzsche) [2]. « Aucun individu, aucune organisation ne peut négocier sans le pouvoir d’imposer la négociation ». Ou encore : « Vouloir agir sur la base de la bonne foi plutôt que du pouvoir, c’est de tenter quelque chose dont le monde n’a pas encore fait l’expérience—n’oubliez pas que pour être efficace, même la bonne foi doit être mobilisée en tant qu’élément de pouvoir ». Malheureusement, poursuit-il, la culture moderne tend à faire de « pouvoir » un gros mot ; dès qu’on l’évoque, « c’est comme si on ouvrait les portes de l’enfer. » [3] Surmontant ce moralisme gênant, l’organizer identifie le pouvoir dont une communauté dispose, pour ensuite lui montrer le plaisir à l’éprouver – pour ensuite, enfin, le manier à ses propres fins.

2) L’intérêt propre. Si le pouvoir est le but de l’organizer, son point d’appui est l’intérêt propre (self-interest), un autre terme considéré souvent comme tabou. Pour organiser une communauté, il doit faire appel à ses intérêts (et les convaincre qu’il n’y a pas de honte à agir sur cette base) tout en identifiant ceux des personnes qui y ont font obstacle. « Douter de la force de l’intérêt particulier, qui pénètre tous les domaines de la politique, insistera Alinsky, c’est refuser de voir l’homme tel qu’il est, de le voir seulement comme on souhaiterait qu’il soit ». [4]

3) Le conflit. Mais puisque celui qui essaie de faire valoir son intérêt particulier se heurte souvent aux intérêts de quelqu’un d’autre, l’organizer doit accepter le conflit non seulement comme inéluctable, mais même comme désirable – car rien ne mobilise autant que l’antagonisme. Sa tâche doit être « de mettre du sel dans les plaies des gens de la communauté ; d’attiser les hostilités latentes de beaucoup, jusqu’au point où ils les expriment ouvertement ; de fournir un canal dans lequel ils puissent verser leurs frustrations passées… ». [5] Loin d’être un mal nécessaire, le conflit est « le noyau essentiel d’une société libre et ouverte ». Si la démocratie était un morceau de musique, selon Alinsky, « son thème majeur serait l’harmonie de la dissonance ». [6]

Ces principes ne font que traduire, dans un langage théorique, les tactiques utilisées par Alinsky et ses disciples à Chicago et ailleurs. Puisque l’organizer cherche avant tout à faire prendre conscience aux laissés-pour-compte de leur propre pouvoir, sa première tâche, lorsqu’il arrive dans une communauté, est de repérer ceux qui sont susceptibles de la mobiliser, en faisant appel aux « leaders locaux ». Alinsky travaillait ainsi beaucoup aussi avec les églises, qui constituent souvent la colonne vertébrale des quartiers défavorisés aux Etats-Unis, et entretenait notamment d’excellentes relations avec l’Eglise catholique (dans une lettre à Jacques Maritain, Alinsky ira jusqu’à dire, avec son sens d’humour habituel, qu’il est le deuxième juif le plus influent dans l’histoire du christianisme…).

L’organizer doit, d’autre part, écouter patiemment les habitants pour pouvoir identifier leurs problèmes. Une fois une tâche identifiée, plusieurs méthodes peuvent s’imposer. Pour faire bouger une administration, les habitants peuvent rassembler des informations gênantes et menacer de les distribuer à la presse, ou inviter un responsable municipal à une réunion de quartier pour lui faire part de leur grief. Mais ils peuvent également opter pour des méthodes plus rudes. Pour dénoncer l’insuffisance de l’administration, par exemple, ils peuvent faire pression sur la municipalité en organisant une grève d’impôts, ou encore débarquer en masse dans les bureaux d’un fonctionnaire, refusant de partir avant que celui-ci ne leur accorde, sur-le-champ, la réunion tant de fois reportée (de préférence, sous le regard des caméras de télévision locale). Ou encore : faire un sit-in dans les locaux d’une banque fréquentée par un propriétaire malhonnête ou dans ceux d’une compagnie d’assurances qui pénalise les quartiers défavorisés ; déposer des sacs d’ordures devant une agence de santé dont on estime qu’elle ne remplit pas ses obligations ; manifester devant la maison du propriétaire des taudis de banlieue ; ou encore, se coucher devant les bulldozers lorsque la municipalité se lance dans la rénovation urbaine sans l’approbation des personnes concernées…

La « méthode Alinsky » exerça une influence considérable sur le militantisme et les formes de contestation sociale aux Etats-Unis, tant par son propre travail (notamment à travers l’Industrial Areas Foundation et la Woodlawn Organization) que par les « organizers » qu’il a formés et les associations qui ont suivi son exemple. Parmi ceux passés par son école figure en particulier César Chávez, le militant pour les droits civiques et le fondateur des United Farm Workers, le syndicat qui a organisé la célèbre « grève des raisins » en Californie en 1965.

Cependant, Alinsky a toujours été un personnage controversé dans l’histoire du mouvement social américain – réputation, d’ailleurs, qu’il entretenait lui-même avec enthousiasme. Certains le considéraient comme trop radical et trop diviseur, tandis que d’autres — surtout le mouvement étudiant des années soixante — étaient gênés par son réformisme et son apathie idéologique. De son côté, il ne cachait pas son mépris pour des organisations comme Students for a Democratic Society (SDS) ou le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) : de Jerry Rubin et Abbie Hoffman, les leaders des « Yippies » (Youth International Party). Il disait qu’ils n’étaient « pas fichus d’organiser un déjeuner, encore moins une révolution ». [7] Surtout, Alinsky reconnaissait que les valeurs dénoncées par cette jeunesse en colère étaient justement celles auxquelles les pauvres pour lesquels il a milité aspiraient : en 1967, il remarquera : « Les gosses du SDS me disent : ‘Alinsky, tu sais ce que tu fais ? Tu organises les pauvres au nom de valeurs décadentes, ruinées, bourgeoises, et matérialistes.’ Et je me trouve en train de répondre : ‘Vous savez ce qu’ils veulent, les pauvres, dans ce pays ? Ils veulent une part plus grande dans ces valeurs décadentes, ruinées, bourgeoises ». [8] Les associations d’inspiration alinskienne travaillaient en collaboration avec les pouvoirs publics voire les chefs d’entreprise (Marshall Field III, le millionnaire de Chicago, siégea par exemple dans le conseil de direction de l’IAF) plutôt que s’engager dans une lutte « gauchiste ». Son héritage, partagé entre ses tactiques de dissident et des instincts foncièrement réformiste, est donc complexe.

Alinsky, Clinton et la critique du welfare

A l’automne 1968, alors que l’Amérique ne s’est pas encore remise des assassinats de Marin Luther King et de Robert Kennedy, et qu’elle a encore en tête les images des émeutes qui ont éclatées lors de la convention démocrate de Chicago, portant ainsi au grand jour l’opposition à la guerre au Vietnam, une étudiante de Wellesley College, âgée de vingt-deux ans, férue de politique et de justice sociale, décide de consacrer son mémoire de fin d’études à Saul Alinksy. Elle s’appelle encore Hillary Rodham. Dans son mémoire, qu’elle intitule (en citant T. S. Eliot) There is only the fight : an analysis of the Alinsky model, la future candidate à l’investiture démocrate médite la pensée et la carrière d’Alinsky – et, en passant, égrène quelques brins de sa propre vision politique, à l’époque encore en gestation. Au moins laisse-t-elle entrevoir ses préoccupations.

Alinsky la fascine autant par sa soif insatiable de la justice que par sa critique acerbe de la morale chrétienne version middle class, dans laquelle la jeune Hillary a baigné pendant son enfance et qui fait peu de place aux notions comme le pouvoir, le conflit et l’intérêt particulier. D’autre part, Alinsky est à la fois radical et réformiste. Elle remarque que ce qu’il professe « ne sonne pas très ‘radical.’ Ses paroles sont les mêmes que l’on entend dans nos écoles, chez nos parents et leurs amis, chez nos pairs ». Mais elle souligne : « La différence, c’est qu’Alinsky y croit vraiment ». [9] La possibilité de fonder une contestation sur des principes globalement reconnus est sans doute attirant pour une jeune femme tentée par les grandes luttes des sixties, mais qui choisit de rester dans le « système ». Enfin, Hillary porte un intérêt manifeste pour la place centrale qu’Alinsky accorde à la notion de « communauté ». Le problème qui hante sa pensée est celle « de la quête d’une communauté viable ». [10] En particulier, il nous oblige à penser ce que signifie une « communauté » à l’âge de l’industrialisation et de la société de masse – si, dans ce contexte, une communauté peut encore exister. Alinsky, qu’Hillary rencontre en complétant son mémoire, est impressionné par la jeune étudiante : il lui propose de venir travailler pour son association. Elle refusera, décidant plutôt de poursuivre des études de droit à Yale (où elle fera la connaissance d’un certain Bill Clinton…).

Alinsky n’aura-t-il été qu’un intérêt passager d’une jeune étudiante passionnée par la politique ? Peut-être. On peut néanmoins considérer la carrière d’Hillary Clinton à la lumière de cet engouement estudiantin pour le community organizer. Son intérêt pour la notion de communauté et les valeurs de solidarité qu’elle véhicule se retrouveront, par exemple, dans son militantisme en faveur des droits de l’enfant [11] et de l’assurance sociale. D’autre part, le pragmatisme d’Alinksy, ainsi que son allergie aux idéologies, rejoignent curieusement les valeurs de la « troisième voie » clintonienne. Clinton remarque ainsi dans son mémoire qu’Alinsky s’intéresse à l’idée d’appliquer ses méthodes à la classe moyenne américaine qui, elle aussi, éprouve un sentiment d’impuissance (powerlessness) devant « ces guerres que l’on suit sur les écrans de télévision ». [12] Mobilier la classe moyenne – n’est-ce pas ce que tentent les époux Clinton dans les années 1990, lorsqu’ils repartent à la conquête des couches sociales que leur parti semble avoir abandonné ? D’autre part, tout en militant pour les plus pauvres, Alinsky ne cache pas sa suspicion à l’égard de l’Etat-providence, surtout à l’égard de la « guerre contre la pauvreté » menée par le Président Lyndon Johnson dans les années 1960, qu’il qualifiera de « pornographie politique ». Alinsky se vantait de n’avoir jamais rien fait pour les pauvres, comme voulaient le faire les bureaucrates bien-pensants de Washington : il n’a fait que travailler avec eux, les aidant à chercher eux-mêmes des solutions à leurs problèmes.

Situé au croisement de la tradition du « self-made man » et d’une sorte d’autogestion à l’américaine, Alinsky insiste toujours sur la nécessité des pauvres de pourvoir à leurs intérêts, mêmes « bourgeois » et « décadents », et nourrit un profond mépris pour les « libéraux » (au sens américain du terme, donc la gauche) qui, en prétendant connaître les intérêts profonds des couches sociales démunies, ne font que les infantiliser. Mais de là à rejoindre les critiques libérales (au sens européen) de l’Etat-providence ? Rappelons qu’en 1996, le président Clinton, appuyé par les Républicains, adopta la loi sur la « responsabilité personnelle » (Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act, PRWORA), qui supprima de nombreuses allocations destinées aux plus démunis (en particulier celles destinées aux enfants), en les remplaçant, au niveau des Etats fédérés, par une politique dite de « workfare », qui lie le droit aux prestations sociales à l’obligation de travailler (même dans des conditions indignes). Clinton annonça à cette occasion que « l’ère du big government » est terminée aux Etats-Unis. En dépit de son engagement profond pour les pauvres, Alinsky et sa méthode ne constituent-ils pas, par le biais de leur critique des aides gouvernementales au nom du savoir-faire spontané de la communauté, la voie détournée vers le « workfare » ?

La principale leçon que les Clinton retiendront d’Alinsky est cependant sa vision du pouvoir. L’analyse qu’ils font de l’expérience des années 1960, de l’ère Nixon et du scandale de Watergate, mais aussi du déclin du Parti démocrate à l’époque de Reagan, est précisément celle d’Alinsky : la noblesse des principes ne vaut strictement rien sans le pouvoir. Alinsky s’en prend à ceux qu’il appelle les « liberals » (et qu’il oppose aux « radicals »), c’est-à-dire ceux pour qui tous les moyens ne peuvent pas être justifiés par la noblesse du but. Railleur, Alinsky cite La Rochefoucauld : « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui ». [13] Lorsque les Clinton se défendent contre ceux qui leur reprochent de vouloir accaparer le pouvoir à tout prix, on peut imaginer que ce proverbe est leur réplique secrète. Dans son mémoire, Hillary Clinton note avec intérêt que selon Alinsky, contrairement à l’idée reçue, rien n’est plus facile en politique que d’être moral : « Il y a deux voies qui mènent à tout : la voie basse et la voie haute. La voie haute est la plus facile. Il suffit à parler des principes et de se montrer angélique à l’égard des choses que l’on ne pratique point. La voie basse est plus la rude. C’est la tâche de faire ressortir une conduite morale de son intérêt personnel ». [14] Cela aurait pu être la devise de la campagne menée par Hillary Clinton contre Obama : il ne suffit pas d’inspirer les auditeurs par des belles phrases et par son éloquence ; la politique est l’art des résultats ; s’il faut être méchant et déshonnête pour faire un peu de bien, s’il faut être un peu démagogue pour mobiliser la rage des démunis, soit.

Alinsky dans le parcours d’Obama

Le paradoxe, pourtant, c’est que celui que Clinton accuse d’être trop idéaliste est passé par la même école qu’elle. En 1985, Barack Obama, ayant tout juste reçu son diplôme de Columbia, désirant participer au changement social dans le même esprit que les luttes pour les droits civiques des années 1960, mais ne sachant trop comment, répond à une publicité publiée dans le New York Times par le Calumet Community Religious Conference (CCRC). Cette association, qui cherche à faire des églises dans le South Side de Chicago, le célèbre ghetto noir, des forces militantes, est animée par plusieurs disciples d’Alinksy (Mike Kruglik, Gregory Galluzzo et Gerald Kellman) qui veulent recruter des jeunes noirs pour gagner la confiance d’une communauté qui les regarde (ils sont blancs et pour la plupart juifs) avec méfiance. [15] Agé tout juste de vingt-quatre ans, Obama arrive dans le South Side. Aussitôt, il reçoit son baptême du feu d’organizer, aidant une communauté à obtenir un bureau de placement pour les chômeurs, ou encore portant son soutien aux efforts des résidents d’un HLM pour obtenir le désamiantage de leurs logements.

Obama consacre presque deux cents pages à cet épisode dans ses mémoires, Dreams from my father. Certes, comme l’observe le journaliste Ryan Lizza, « il n’y a aucune discussion de la théorie qui sous-tendait son travail et qui guida ses maîtres. Alinsky est la couche absente de ce récit ». [16] Mais Obama évoque le pouvoir de séduction qu’exerça sur lui le langage alinskien au cours de sa formation comme organizer : « L’action, le pouvoir, l’intérêt particulier. J’aimais ces concepts. Ils témoignaient d’un certain réalisme, d’un refus temporel pour le sentiment ; la politique, et non la religion ». [17] A son tour, Obama enseignera à d’autres la méthode que la CCRC lui a apprise.

Toutefois, même si son nom n’est jamais mentionné, les mémoires d’Obama contiennent une critique implicite d’Alinsky – partielle, sans doute, et pourtant claire. D’abord, Obama, dans le South Side, suggère qu’il arrive parfois aux organizers de surestimer l’importance de l’intérêt particulier – ou, du moins, qu’ils le conçoivent de manière trop étroite. Les motivations des résidents du South Side qu’il mobilisa dépassaient le simple intérêt matériel ; ils étaient aussi animés par un intérêt spirituel, ou plutôt un désir de sens, une capacité d’offrir un récit significatif de leur identité. Il apprend que « l’intérêt particulier que j’étais sensé chercher s’étendait bien au-delà des problèmes immédiats, qu’au delà des banalités, des biographies sommaires, et des idées reçues, les gens portent dans leur for intérieur une explication essentielle d’eux-mêmes. Des histoires pleines de terreur et de merveilles, clouées d’événements qui les hantent ou les inspirent encore. Des histoires sacrées ». [18] Ce qui commence, pour Alinsky, en politique, finit chez Obama en mystique.

La méthode d’Alinsky est mise en question par Obama à un autre niveau encore. Alinsky, nous l’avons vu, assume sans regret le fait que la politique entraîne le conflit, et que la stigmatisation de l’autre peut être une puissante force de mobilisation. Mais quel sens cette idée peut-elle avoir pour une communauté qui vit quotidiennement la conséquence d’une telle stigmatisation – en l’occurrence, la communauté noire américaine ? Une réaction tout à fait logique, qu’Obama rencontre au South Side, est le nationalisme noir, qui assume la stigmatisation, mais en la projetant sur les blancs. Obama développera plus tard un certain respect pour cette attitude, surtout lorsqu’il se rendra compte à quel point les Noirs ont intégré le racisme dont ils sont victimes. La haine des Blancs constitue, pour les Noirs, un « contre-récit enfouit profondément à l’intérieur de chacun, au centre duquel se trouvent des Blancs : certains cruels, d’autres ignorants, parfois un seul visage, parfois l’image anonyme d’un système qui prétend contrôler nos vies. J’étais forcé de me demander si les liens de communauté pouvaient être restauré sans un exorcisme collectif de la figure spectrale qui hantait les rêves noirs ». [19] Mais surtout, il finira par conclure que la haine, même justifiée, est sans issue. Il acceptera, en quelque sorte, la psychologie d’Alinsky, mais pas sa politique.
*

Ce qu’enseigne, en fin de compte, l’école d’Alinsky, est un mélange de romantisme et de rudesse, d’une soif pour la justice atteinte par des moyens impitoyables. Hillary Clinton semble y avoir puisé pour formuler sa vision non-idéologique du progrès social, tout en tenant fortement compte de sa leçon sur la centralité du pouvoir et de sa conquête, nécessaires à toute politique digne de son nom. Barack Obama, en appliquant la méthode d’Alinsky à Chicago, cherche à donner aux impuissants une preuve de leur propre puissance—tout en critiquant l’intérêt conçu en dehors de toute visée spirituelle, en même temps qu’il se méfie des conséquences de la stigmatisation d’autrui dans la poursuite du pouvoir.

Mais que se passe-t-il lorsque les enfants d’Alinsky passent à la politique politicienne ? Citons le maître : « Le moi de l’organizer est plus fort et plus monumental que le moi du leader. Le leader est poussé par un désir pour le pouvoir, tandis que l’organizer est poussé par un désir de créer. L’organizer essaie dans un sens profond d’atteindre le plus haut niveau qu’un homme puisse atteindre—créer, être ‘grand créateur,’ jouer à être Dieu ». [20] Aux supporters d’Obama et d’Hillary de reconnaître leur candidat dans cette phrase…

– L’association de Saul Alinsky : http://www.industrialareasfoundation.org/

– Le mémoire d’Hillary Rodham (Clinton) sur Alinsky
http://www.gopublius.com/HCT/HillaryClintonThesis.html

– Elections américaines 2008 (dossier)
Documents joints

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Saul Alinsky, la campagne présidentielle et l’histoire de la gauche américaine (PDF – 153.9 ko)
par Michael C. Behrent

Notes

[1] Ou « animateur social » : le seul livre d’Alinsky qui semble avoir été traduit en français s’intitule Manuel de l’animateur social : une action directe non violente (Seuil, 1976).

[2] Saul Alinksy, Rules for radicals : a practical primer for realistic radicals (Random House, 1971), 51, 50.

[3] Alinksy, Rules for radicals, 51.

[4] Idem, 54.

[5] Cité dans Hillary Rodham « There is only the fight » : an analysis of the Alinsky model, mémoire non-publiée (Wellesley College, 1969), 10. Disponible en ligne : http://www.gopublius.com/HCT/HillaryClintonThesis.html. 8-9

[6] Alinksy, Rules for radicals, 62.

[7] Donald C. Reitzes et Dietrich C. Reitzes, « Alinsky in the 1980s : two contemporary Chicago community organizations », The Sociological Quarterly, 28:2, 1986, 265.

[8] Cité dans Mike Miller, « The 60’s student movement & Saul Alinsky : an alliance that never happened », Social Policy 34 :2-3 (2003-2004), 107.

[9] Hillary Rodham, « There is only the fight », 10.

[10] Idem, 65-66.

[11] voir son livre Il faut tout un village pour élever un enfant, Denoël 1996

[12] Idem, 74.

[13] Alinksy, Rules for radicals, p. 26.

[14] Cité dans Rodham, There is only the fight, p. 14.

[15] Voir Ryan Lizza, « The agitator », The New Republic, March 19, 2007, http://www.pickensdemocrats.org/info/TheAgitator_070319.htm

[16] Idem.

[17] Barack Obama, Dreams from my father : a story of race and inheritance (Three Rivers Press, 1995, 2004), 155.

[18] Idem, 190.

[19] Idem, 195.

[20] Alinsky, Rules for radicals, 61.

Voir aussi :

http://209.85.135.104/search?q=cache:-oTA0SI7qcEJ:www.caracoleando.org/IMG/doc/Alinsky.doc+Manuel+de+l%27animateur+social&hl=fr&ct=clnk&cd=1&gl=fr&lr=lang_fr

Actions à la Alinsky

L’idée de base serait que dans leur façon de lutter, les acteurs soient eux mêmes dans des logiques coopératives, ludiques, non violentes… et arrêtent de mimer les logiques des autres….

Alinsky, lui même travailleur social aux USA, dans les années 50/60, a imaginé et développé des actions avec cette logique. Nous vous proposons ci-après une fiche de lecture de son livre « Manuel de l’animateur social » (merci aux auteurs de la fiche, et au site de la fédération des centres sociaux Rhône Alpes qui la met à disposition des internautes…. nous ne pouvons d’ailleurs que vous inciter à aller butiner sur ce site….).

Quelques grands principes

– cibler la lutte : trouver un cas précis, exemplaire, symbolique, de ce qu’on veut combattre

– enquete civique : repérer tous les points faibles de l’adversaire, mais toujours des points qui ne créent pas d’insécurité (perspective non violente)

– repérage d’une idée d’action, non violente, sur un de ces point de faiblesse. Action ludique, où l’on se fait plaisir et où on utilise l’arme du rire (qui rend difficile d’imaginer la riposte…. sous peine de ridicule)

– la menace est toujours supérieure à l’action : lorque l’action est imaginée et organisée, on peut aller prévenir de sa mise en œuvre, et ainsi déjà donner un espace de discussion et négociation.

– la radicalité imaginative de l’action est toujours au service de la tactique de la négociation (ne pas courir le risque de ne pas pouvoir répondre si l’adversaire propose de négocier…., tranformer l’ennemi en adversaire, et lui donner la possibilité de donner le meilleur de sa propre posture……)

Manuel de l’animateur social, Saul Alinsky

FICHE DE LECTURE

vendredi 25 juillet 2003, par François Vercoutère, par Fabrice Dupuis

Mise en forme des techniques de Saul Alinsky pour « organiser » des groupes pour l’action et la revendication. L’animateur social est un « organisateur ».

L’ouvrage aborde un certain nombre de problématiques :

1° le débat entre fins et moyens

La question « la fin justifie-t-elle les moyens ? » n’a pas de sens en soi. Les populations n’ont pas toujours le choix des moyens dans une lutte. La question de la moralité des moyens peut être un prétexte à ne pas agir. Le point de repère pouvant être alors de savoir si les moyens choisis servent le plus grand nombre et non pas seulement ma personne.

Série de règles se rapportant à l’éthique de la fin et des moyens :

1ère règle : l’importance que l’on attache à l’éthique de la fin et des moyens est inversement proportionnelle aux intérêts que nous avons dans l’affaire.

2ème règle : l’éthique de la fin et des moyens varie selon les positions politiques de ceux qui se posent en juges.

3ème règle : En temps de guerre la fin justifie n’importe quel moyen.
4ème règle : On ne doit jamais juger de l’éthique de la fin et des moyens en dehors du contexte dans lequel se passe l’action.

5ème règle : Le souci de la morale de la fin et des moyens augmente avec le nombre de moyens disponibles et vice versa. « Pour moi (Saul Alinsky) la morale consiste à faire ce qui est le mieux pour le maximum de gens ».

6ème règle : On aura d’autant plus tendance à évaluer les critères moraux des moyens que la fin est moins importante.

7ème règle : D’une façon générale, le succès ou l’échec constituent un facteur déterminant de la morale. C’est ce qui fait toute la différence entre le traître et le héros. Un traître qui réussit ça ne s’est jamais vu. S’il réussit ce n’est plus un traître mais un père fondateur.

8ème règle : les critères moraux des moyens varient selon que ces derniers sont utilisés à une époque de défaite ou de victoire imminente. « Le même moyen employé à un moment où la victoire semble assurée peut être considéré comme immoral, alors qu’utilisé dans des circonstances désespérées, afin d’éviter le pire, la défaite, la question de moralité ne serait pas soulevée. »

9ème règle : Tout moyen qui s’avère efficace est automatiquement jugé immoral par l’opposition.

10ème règle : Vous devez tirer le meilleur parti de ce que vous avez et habiller le tout d’un voile de moralité.

11ème règle : Les objectifs définis doivent prendre la forme de slogans très concis et généraux. L’histoire est faite d’actions qui permettent à un objectif d’en déclencher un autre.

2°. La formation de « l’organisateur  » :

Liste types de qualités pour un bon organisateur :

Curiosité : La vie pour un organisateur est la recherche d’un plan d’ensemble, la recherche de ressemblances dans les différences apparentes, de différences dans les ressemblances apparentes, la recherche d’un ordre dans le désordre, la recherche d’un sens autour de lui, la recherche d’une façon de se situer par rapport à lui même, une recherche incessante.

Irrévérence : La curiosité et l’irrévérence vont de pair. L’homme curieux en arrive vite à demander « est-ce que tout ceci est vrai ? ». Pour celui qui pose des questions rien n’est sacré. Il hait le dogme et rejette toute définition catégorique de la morale qui n’en admettrait aucune autre. Il provoque, il agite, dérange, désacralise, bouscule.

Imagination : L’imagination est inséparable de la curiosité et de l’irrévérence. Pour l’organisateur l’imagination c’est le dynamisme qui le lance et le soutient dans toute son action. L’imagination produit l’étincelle du démarrage et entretient la force qui le pousse à organiser en vue du changement. Mais ce n’est pas seulement l’énergie qui permet à l’organisateur d’organiser, c’est aussi la base de l’efficacité dans l’action et dans la tactique. Pour évaluer et anticiper de façon réaliste les réactions probables de l’ennemi, il doit être capable de se mettre dans sa peau et d’imaginer ce qu’il ferait à sa place.

Sens de l’humour : L’organisateur qui cherche avec un esprit libre et ouvert, qui ne connaît pas la certitude, qui hait le dogme, trouve dans le rire, non seulement une façon de garder l’esprit sain, mais également une clé qui lui permet de comprendre la vie. Pour un tacticien, l’humour est un élément essentiel de succès car les armes les plus puissantes du monde sont la satire et le ridicule. Le sens de l’humour permet de garder une juste perspective des choses et de prendre la réalité pour ce qu’elle est, une pincée de poussière qui brûle en l’espace d’une seconde.

Pressentiment d’un monde meilleur : Le travail d’un organisateur consiste essentiellement en menues tâches répétitives et ennuyeuses. Si on compare ce qu’il fait à l’ensemble de l’œuvre dans laquelle il est engagé, sa part est plutôt mince. Ce qui lui permet de continuer c’est qu’il entrevoit la grande « fresque » qu’avec d’autres il est en train de créer. Chaque morceau est essentiel.

Une personnalité organisée : L’organisateur doit être bien organisé lui-même pour se sentir à l’aise dans une situation désorganisée, et il doit être rationnel au milieu des irrationalités qui l’entourent. A de rares exceptions près, on s’appuie sur de mauvaises raisons pour faire le bien. C’est perdre son temps que d’exiger que l’on fasse le bien pour de bonnes raisons, c’est se battre contre des moulins à vent. Il lui faut donc chercher à utiliser les mauvaises raisons qu’on a d’agir, pour parvenir au bon résultat. Il doit pouvoir se servir de ce qui est irrationnel pour tâcher d’avancer vers un monde rationnel.

Une schizophrénie politique bien intégrée : L’organisateur doit se faire schizophrène, politiquement parlant, afin de ne pas se laisser prendre totalement au jeu. Avant de pouvoir passer à l’action, l’homme doit pouvoir se polariser sur une question. Il agira quand il sera convaincu que sa cause est à cent pour cent du côté des bons et que ses opposants sont à cent pour cent du côté des méchants. Il sait, l’organisateur, que l’on ne passera pas à l’action si les problèmes ne sont pas polarisés de cette façon. Ainsi l’organisateur doit se dédoubler. D’un côté, l’action où il s’engage prend tout son champ de vision, il a raison à cent pour cent, le reste égale zéro. Il jette toutes ses troupes dans la bataille. Mais il sait qu’au moment de négocier il lui faudra tenir compte à quatre vingt-dix pour cent du reste. Il a deux consciences en lui et elles doivent vivre en harmonie. Seule un personne organisée peut à la fois se diviser et rester unifiée.

Ego : La trame de toutes ces qualités souhaitées chez un organisateur est un ego très fort, très solide. L’ego est la certitude absolue qu’a l’organisateur de pouvoir faire ce qu’il pense devoir faire et de réussir dans la tâche qu’il a entreprise. Un organisateur doit accepter sans crainte, ni anxiété, que les chances ne soient jamais de son bord. Fort de cet ego il est un homme d’action qui agit. L’idée de se dérober ne fait jamais long feu chez lui. La vie est action.

Un esprit libre et ouvert, une relativité politique : Toutes les qualités citées auparavant donnent une souplesse. S’étant forgé une personnalité forte, l’organisateur peut se passer de la sécurité qu’apportent les idéologies ou les solutions miracles. Il sait que la vie est une quête perpétuelle d’incertitudes et la seule certitude est que la vie est incertitude. Il faut vivre avec cela. Il sait que toutes les valeurs sont relatives, dans un monde où tout est relatif, y compris la politique. Equipé de ces qualités, il a peu de chances de tourner au cynisme ou à la désillusion, car il n’a pas d’illusion. Enfin, l’organisateur est constamment en train de créer : il crée du nouveau à partir du vieux et sait que les nouvelles idées ne peuvent naître que d’un conflit. L’œuvre de création est à ses yeux ce qui donne le sens le plus profond de la vie. Sans cesse tendu vers la nouveauté, il se sent incapable de supporter ce qui se répète, ce qui est immuable. C’est la différence essentielle entre le chef et l’organisateur. Le chef aspire au pouvoir, l’organisateur cherche à créer du pouvoir pour permettre aux autres de s’en servir.

3°. Les tactiques de l’organisateur :

1° règle : le pouvoir n’est pas seulement ce que vous avez, mais également ce que l’ennemi croit que vous avez.

2° règle : ne sortez jamais du champ d’expérience de vos gens.

3° règle : sortez du champ d’expérience de l’ennemi chaque fois que c’est possible. Car chez lui c’est la crainte, la confusion, l’abandon que vous voulez provoquer.

4° règle : mettre l’ennemi au pied du mur de ses propres déclarations morales.

5° règle : le ridicule est l’arme la plus puissante dont l’homme dispose.

6° règle : une tactique est bonne si vos gens ont du plaisir à l’appliquer.

7° règle : une tactique qui traîne trop en longueur devient pesante

8° règle : maintenir la pression

9° règle : la menace effraie généralement davantage que l’action elle-même.

10° règle : le principe fondamental d’une tactique, c’est de faire en sorte que les événements évoluent de façon à maintenir, sur l’opposition, une pression permanente qui provoquera ses réactions.

11° règle : en poussant suffisamment loin un handicap on en fait finalement un atout

12° règle : une attaque ne peut réussir que si vous avez une solution de rechange toute prête et constructive. Vous ne pouvez vous laisser prendre au piège par l’ennemi qui brusquement virerait de bord et accepterait de satisfaire à vos revendications en vous disant : »nous ne savons pas comment régler ce problème dites-nous comment faire ».

13° règle : Il faut choisir sa cible, la figer, la personnaliser et polariser sur elle au maximum.

Eléments de conclusion :

La première tâche de l’organisateur c’est de raviver l’espoir c’est à dire communiquer les moyens et les tactiques qui donneront aux gens le sentiment qu’ils détiennent les instruments du pouvoir et qu’ils peuvent désormais faire quelque chose.

Les sociétés doivent désormais oublier toutes les inepties qu’elles ont pu dire sur le secteur privé. Non seulement parce que les contrats gouvernementaux et les affectations des fonds du gouvernement ont depuis longtemps franchi la ligne de démarcation entre le secteur privé et le secteur public mais également parce que tous les américains et toutes les sociétés américaines appartiennent aussi bien au secteur privé qu’au secteur public ; « public » , en ce sens que nous sommes américains et concernés par le bien-être national. Nous avons tous un double devoir, et les sociétés devraient bien le reconnaître dés maintenant si elles veulent survivre. La pauvreté, la discrimination, la maladie, la criminalité, doivent, tout autant que les profits, faire partie de leurs soucis.

Ed. Seuil Coll. Points. 247p.

Edité en 1976 en français (épuisé)

COMPLEMENT:

Saul Alinsky: A Complicated Rebel
Nicholas von Hoffman’s new book complicates a right-wing caricature.By Ronald Radosh

National Review

August 11, 2010

Radical: A Portrait of Saul Alinsky by Nicholas von Hoffman (Nation Books, 237 pp., $26.95)
Nicholas von Hoffman’s short, breezy, and informative sketch of Saul Alinsky — and of the decade he spent with him working as a community organizer — offers us a very different take on the legendary activist than the narrative we are accustomed to. This is especially the case for those conservatives who consider Alinsky close to the devil. Alinsky made the comparison himself, invoking Lucifer, along with Thomas Paine and Rabbi Hillel, in the epigraphs to his classic, bestselling 1971 guide, Rules for Radicals: A Pragmatic Primer for Realistic Radicals. As Alinsky put it, clearly facetiously, Lucifer was “the very first radical . . . who rebelled against the establishment,” and who was so effective “that he . . . won his own kingdom.” But the reality of Alinsky and his work was significantly different from what this tongue-in-cheek self-presentation — and, a fortiori, today’s conservative attacks on Alinsky — would have us believe. He was not a radical believer in Big Government, and he probably would have had serious problems with Barack Obama’s agenda.

Alinsky became famous by organizing ethnic workers in the old Chicago stockyards from 1939 to the end of the 1950s, where he created the Back of the Yards Neighborhood Council as the vehicle to organize them. Because of his work, von Hoffman notes, “what had been an area of ramshackle, near-slum housing tilting this way and that had been rebuilt into a model working-class community of neat bungalow homes.”

Candidly, von Hoffman adds that Alinsky did not challenge the neighborhood’s pattern of segregation, which had “become an impregnable fortification of whites-only exclusionism.” Back in 1919, these same workers played a part in the famous 1919 Chicago-area race riots, in which 500 people, most of them black, were wounded and 38 killed. Alinsky did manage to obtain permission for blacks to have unmolested passage through the Back of the Yards as they were on their way to other places — which seems little by today’s standards, but, as von Hoffman notes, was a major accomplishment then.

As for the Neighborhood Council’s funding, it came not from government largesse, but from — of all things — the illegal-gambling activities of Alinsky’s partner, Joe Meegan. This spoke to Alinsky’s longstanding friendly relations with gangsters, thugs, and the organized-crime syndicates. That source of funding meant that any pressure from government to end racial exclusion would come to naught. Moreover, Alinsky’s belief that the people had to determine their own destiny meant, for him, that if the people wanted an all-white community, they should not be challenged on the matter. Although he wanted integration, and hoped that he could select and induce a few middle-class black families to buy homes in the Back of the Yards neighborhood and then convince whites to accept them, his partner Meegan nixed the idea. “Even public discussion of a Negro family,” von Hoffman writes, “would have the same effect as news that the bubonic plague was loose.” Even fair-minded whites in the area believed that blacks’ moving in meant “slumification, crime, bad schools, and punishing drops in real-estate values,” and hence the simple idea of an interracial neighborhood “would destroy the community and the council.” Alinsky’s code of loyalty to the Back of the Yards Council came before his personal opposition to segregation. (As von Hoffman rationalizes it, “the leaders behind the whites-only policy were his friends.”) The people pursued a policy he abhorred; and he had no choice but to stand with the people.

An even more surprising revelation is that Alinsky admired Sen. Barry Goldwater, whose libertarian objections to the proposed 1964 civil-rights act he shared. Countervailing power from organizations, not decisions made by courts, Alinsky thought, was the only way to achieve permanent change. Thus, von Hoffman tells us, “he was less than enthusiastic about much civil-rights legislation,” and during Goldwater’s run for the presidency, he had at least one secret meeting with the conservative senator, during which they discussed Lyndon Johnson’s civil-rights proposal. “Saul,” von Hoffman writes, “shared the conservative misgivings about the mischief such laws could cause if abused,” but would not publicly oppose the bill, since he had no better idea to propose in its place.

Alinsky also opposed Martin Luther King Jr.’s attempted march in Chicago in 1965, criticizing King for not building a “stable, disciplined, mass-based power organization.” He saw King as a man without local roots, who did not know the community, and who did not have any idea about how to organize it. Von Hoffman writes that King led “a little army stranded inside a vast and hostile terrain,” whose efforts “accomplished nothing except to reinforce the perception” that King “was an outsider.”

But what did Alinsky think about the other major liberal ideas of the time — for example, Lyndon Johnson’s Great Society program, or Robert F. Kennedy’s program for the poor? According to David Horowitz, the conservative activist and author — in his very influential pamphlet “Barack Obama’s Rules for Revolution: The Alinsky Model” — Alinsky’s radical organizers had a responsibility to work “within the system.” They did not follow the path advocated by the New Left, who preferred to utter meaningless calls for “revolution.” Thus, Horowitz writes, they “infiltrated the War on Poverty, made alliances with the Kennedys and the Democratic Party, and secured funds from the federal government. Like termites, they set about to eat away at the foundations of the building in expectation that one day they could cause it to collapse.” While the New Left created riots like that at the Chicago Democratic convention in 1968, “Alinsky’s organizers were insinuating themselves into Johnson’s War on Poverty program and directing federal funds into their own organizations and causes.”

According to von Hoffman, though, Alinsky had nothing but contempt for activists who gladly took money from the government, and hence his own group did not work within or for the government’s War on Poverty programs. Writes von Hoffman:

Although Alinsky is described as some kind of liberal left-winger[,] in actuality big government worried him. He had no use for President Lyndon Johnson’s Great Society with its War on Poverty. He used to say that if Washington was going to spend that kind of dough the government might as well station people on the ghetto street corners and hand out hundred-dollar bills to the passing pedestrians. For him governmental action was the last resort, not the ideal one.
Moreover, according to von Hoffman, Alinsky also opposed putting community organizers on the government payroll, as Bobby Kennedy sought to do, since “it made an independent civil life next to impossible.” It also created the conditions by which any administration could use their work for “social and political control.” It would “stifle independent action,” and possibly turn paid organizers “into police spies.” As von Hoffman sees his mentor, Alinsky opposed not only big government, but also large corporations and big labor. What he wanted was not revolution — despite his radical rhetoric meant to appeal to the New Left — but “democratic organizations which could pose countervailing power against modern bureaucracies.” Thus, in von Hoffman’s view, Saul Alinsky was a radical, but a Tory radical or a radical conservative: a man with a libertarian sensibility who supported all the little men fighting against any large structure, whether it was the government, a corporation, or organized labor.

In today’s America, conservatives have paid a great deal of attention to what was — until its recent demise after a series of scandals — the largest and most successful community organization, ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now). Critics have accused the group of electoral fraud, of shakedowns of large banking and manufacturing firms, and of helping to create the housing bubble by fighting to have community banks grant loans to those who had no way to pay them back. Many of the critics claim that the organization, formed in 1970, was inspired by Alinsky’s methods and concepts — but Alinsky had nothing to do with its founding.

This is an important issue, because the great interest Alinsky has for commentators today stems largely from his reputed influence on Barack Obama. One often hears critics of President Obama’s policies proclaim that he is acting “straight out of the Alinsky playbook.” Because Obama was a community organizer for a brief time before going to law school, many people have assumed that, as a disciple of Saul Alinsky, he was committed thereafter to apply Alinsky’s principles as a guide for whatever position he held in life. Many therefore assume that he is now acting on them as president.

It is true that Obama’s mentors were trained by Alinsky’s organization. In re­searching a piece for The New Republic in 2007, Ryan Lizza spoke to Gregory Galluzzo, one of the three men who instructed Obama when he became a community organizer. Galluzzo told Lizza that many organizers would start as idealists, and that he urged them to become realists and not be averse to Alinsky’s candid advocacy of gaining power, since “power is good” and “powerlessness is evil.” Galluzzo taught Obama that people have to be organized according to their self-interest, and not on the basis of what Obama himself has characterized as “pie-in-the-sky idealism.”

In 1992, Obama famously worked for a voter-registration group called Project Vote, which was an ACORN partner, and helped Carol Moseley Braun defeat an incumbent U.S. senator in the 1992 Democratic primary. A few years later, Lizza reported, Obama became ACORN’s attorney, and won a decision forcing Illinois to implement the Motor Voter Law, with what the Wall Street Journal’s John Fund called “loose voter-registration requirements that would later be exploited by ACORN employees in an effort to flood voter rolls with fake names.” Obama cited ACORN first on a list he composed in 1996 of key supporters for his campaign for the state senate.

So Obama’s association with ACORN was real, and close. This, combined with the fact that Obama taught Alinsky’s methods when he worked with community organizers, has led many to assume that Alinsky himself approved of ACORN. Von Hoffman, however, challenges this notion. He writes: “[ACORN’s] cheekiness, truculence, and imaginative tactical tropes have an Alinskyan touch but the organization’s handling of money, embezzlement, and nepotism would have drawn his scorn. Nor would he have been comfortable with the large amounts of government money flowing into the organization.” (Emphasis added.) This conclusion is essentially confirmed by the activist and writer John Atlas, whose new pro-ACORN book, Seeds of Change: The Story of ACORN, explains that the group broke with the Alinsky model in a number of ways — most importantly, by applying for and receiving government contracts.

According to von Hoffman, Alinsky had nothing but disdain for the New Left with which Obama was associated. He thought Bill Ayers was wedded to “petulant ego decision making,” as well as a “comic-book leftism whose principal feature was anger at a government which did not do as they bade it. Their foot-stamping anger and humiliation at their failures . . . made them believe they were justified in taking up violence.” He saw the Weather Underground as a group prone to tantrums and “Rumpelstiltskin politics.”

Alinsky’s own approach had some major successes. In Rochester, N.Y., he got Eastman Kodak to agree to hire more blacks. In 1965, he had been approached by ministers from Rochester after Martin Luther King Jr. had turned down an overture from them. This in itself provides an interesting contrast with some of the activism of later times: Alinsky took action after he was asked to intervene by community ministers. This was quite different from the kind of shakedown associated in more recent years with Rev. Jesse Jackson and Rev. Al Sharpton, the kind in which large corporations fill an organization’s coffers with money in exchange for a hands-off agreement.

Yet, even in the Rochester fight, Alinsky’s methods often appeared rather comical, and it is rather hard to believe that they were taken seriously. According to von Hoffman, what Alinsky proposed, and scared the city’s elite with, was a scheduled “fart-in” at the Kodak-sponsored Rochester Symphony. He planned to gather black activists — for whom concert tickets had been bought — for a pre-concert dinner made up exclusively of baked beans. This would be his substitute for sit-ins and picket lines. Alinsky called it a “flatulent blitzkrieg,” and the result of this threat (along with other tactics, including the use of proxies at stockholder meetings) evidently was a settlement in which the city fathers agreed to the demands. In Chicago, he threatened a “piss-in” at O’Hare Airport, which immediately led the city to the bargaining table. That such juvenile tactics worked perhaps says more about the fears of the politicians than the genius of Alinsky.

Alinsky had some impressive backers. Among them was the old giant of the mine workers’ union, John L. Lewis, who advised him and supported him. (Like Lewis, he used Communists as orga­nizers on his staff. He disdained the Communist Party and its Marxist and pro-Soviet positions, and regarded its members as “servants of an antidemo­cratic foreign power” — but because he valued the organizing skill of individual Communists, he hired them as staffers anyway.) He also bonded with key figures in the Catholic archdiocese of Chicago. The whites he sought to organize were mainly believing Catholics, and thus Alinsky became particularly close to Fr. John O’Grady, whom von Hoffman credits with doing away with clerically dominated local charities and replacing them with charities run by professionals from social-work schools in Catholic colleges and universities. Later, Alinsky became close to the Catholic philosopher Jacques Maritain, with whom he regularly corresponded. He also befriended Cardinal Stritch and Fr. Jack Egan, who got the archdiocese to give him the money to launch organizing drives in the 1950s. This constituency is hardly what one thinks of as a force for social revolution in America.

So what were Alinsky’s goals in the end? Von Hoffman does not really answer this question, perhaps because Alinsky never did. Before people decide whether Saul Alinsky was a man with an actual revolutionary plan, they owe it to themselves to take into consideration von Hoffman’s contrary assessment of the father of community organizing.

– Ronald Radosh, an adjunct fellow at the Hudson Institute and a blogger for PajamasMedia.com, is the author of Commies: A Journey through the Old Left, the New Left and the Leftover Left.

5 commentaires pour Election américaine: Obama et son Machiavel du pauvre (Machiavelli for Have-Nots)

  1. mahsun dit :

    vallah’a bu book gibi sistimin seyi sik seyleri filan filen

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  2. […] nos gauchisants omniscients s’évertuent à tordre et […]

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  3. […] Horowitz et Michel Gurfinkiel, sur l’une des accusations qui avaient surgi pendant la campagne du disciple de Saul Alinsky, à savoir celle d’être le fameux "candidat mandchou", qui, selon le célèbre roman […]

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  4. […] publiés par un homme politique américain » et accessoirement notoire disciple d’Alisky ait pu accumuler, sans coup férir, quelque 38 contre-vérités dans une seule autobiographie […]

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