Assiste-t-on, avec les plans de sauvetage bancaires, à une revanche de l’Etat sur les marchés? On serait tout prêt à s’en persuader si les Etats eux-mêmes n’étaient pas les principaux acteurs des marchés financiers. Leur stock d’emprunts (28 927 milliards de dollars) représente la moitié du montant global de tout le marché obligataire mondial. C’est en levant chaque mois des fonds auprès d’investisseurs professionnels – parmi lesquels les fameux hedge funds – que la France, par exemple, finance ses déficits. En d’autres termes, ce sont les affreux spéculateurs qui paient pour partie le salaire de nos infirmières et de nos professeurs. Même s’ils se chamaillent, l’Etat et les marchés financiers ne sont pas prêts à divorcer, ils ont trop besoin l’un de l’autre.
Le meilleur défenseur du système capitaliste financier anglo-saxon, le plus farouche défenseur du libéralisme et du libre-échangisme n’est autre aujourd’hui que la Chine communiste. Pas seulement parce que la Banque centrale chinoise détient plusieurs centaines de milliards de dollars d’emprunts d’Etat américain. Mais surtout parce que la Chine a un besoin vital que les économies occidentales ne sombrent pas. Il lui faut à tout prix que les Américains et les Européens continuent à acheter les produits made in China pour maintenir chez elle une croissance suffisante et assurer la paix sociale. Pierre-Antoine Delhommais
Et où, de notre Sarkozy national au petit postier troskyste de Neuilly, tout le monde annonce le grand soir et la fin du capitalisme …
Petit retour sur quelques lumineux articles du chroniqueur économique du Monde et spécialiste des problèmes monétaires et des marchés financiers Pierre-Antoine Delhommais qui remet au passage quelques pendules à l’heure.
Notamment sur les fameux Fannie et Freddie dont les noms « sonnent de façon si joyeuse, presque comme des noms de héros de bande dessinée » et par qui le scandale est arrivé.
Cet « assemblage de bric politique et de broc financier » « au statut abracadabrantesque d’entreprise privée d’Etat » « qui faisait le bonheur de tous ».
Mais aussi « ces affreux spéculateurs qui paient pour partie le salaire de nos infirmières et de nos professeurs » …
Extraits:
Comment dénoncer un système ayant permis en dix ans à neuf millions d’Américains de devenir propriétaires, c’est-à-dire ayant fabriqué neuf millions d’électeurs reconnaissants ? Comment s’attaquer à une mécanique semblant capable d’alimenter indéfiniment la hausse du marché immobilier, donc de stimuler la consommation des ménages et la croissance ?
Si l’on ajoute à cela le fait que les patrons de Freddie et Fannie gagnaient 70 millions de dollars par an et surtout que les deux établissements étaient le plus gros financier des partis républicain et démocrate, on aura tout dit et tout compris. Personne, à Washington, n’avait intérêt à remettre en cause cet assemblage de bric politique et de broc financier, qui faisait le bonheur de tous. Pierre-Antoine Delhommais
Sur les nationalisations, il faut être prudent. Le fait qu’une banque soit nationalisée – nous sommes bien placés en France pour le savoir avec le Crédit lyonnais – ne protège pas de mauvaise gestion.
Pour l’instant, le dollar a de façon tout à fait étonnante résisté à la tempête financière qui a secoué Wall Street. Il a même gagné du terrain face à l’euro, ce qui a tendance à prouver que les investisseurs font plus confiance aux Etats-Unis pour surmonter la crise qu’aux Européens. Pierre-Antoine Delhommais
Freddie et Fannie, mortelle randonnée
Pierre-Antoine Delhommais
LE MONDE
13.09.08
Les crises financières ont un grand mérite : elles permettent aux Français d’améliorer leur anglais. A chacune d’entre elles, ils apprennent un nouveau mot : program trading, lors du krach de 1987, hedge fund, avec la faillite du Long Term Capital Management en 1998, rogue trader, avec Jérôme Kerviel.
Depuis un an, ils se sont familiarisés avec les subprimes, mentionnés six fois seulement dans la presse francophone en 2006, 8 400 fois au deuxième semestre 2007. Enfin, au cours des dernières semaines, ils ont fait connaissance avec Freddie Mac et Fannie Mae, qui sonnent de façon si joyeuse, presque comme des noms de héros de bande dessinée, mais qui se retrouvent aujourd’hui au coeur d’un des plus grands sauvetages financiers de l’histoire.
Dimanche 7 septembre, le Trésor américain a annoncé le renflouement de Federal National Mortgage Association (Fannie) et Federal Home Loan Mortgage Corporation (Freddie), les deux piliers du financement du marché immobilier américain. Comme on est aux Etats-Unis, on n’a pas parlé de nationalisation, mais c’est bien de cela qu’il s’agit.
Beaucoup, en Europe, ont applaudi à ce retour en force de l’Etat, sauveur d’un système financier devenu fou, incapable de s’autoréguler, avec ses banquiers irresponsables, aveugles ou inconscients, en tous les cas avides. La mise sous tutelle de Freddie et Fannie a été perçue comme une sorte de grand soir financier, mettant fin à trois décennies de dérégulation et de libéralisation à tout-va.
Cette vision radicale et très rassurante n’a qu’un défaut, mais il est de taille. Elle oublie que l’orbite dans laquelle gravitaient Fannie Mae et Freddie Mac était précisément celle de l’Etat et que les deux établissements étaient plus régis par des intérêts politiciens que par la loi du profit.
Mais on comprend mieux la dérive fatale de Fannie et Freddie en connaissant leur vie. Fannie, l’aînée, était à sa naissance entièrement publique, une enfant du New Deal, créée en 1938 par Roosevelt pour aider le pays à sortir de la Grande Dépression, à doper le secteur de la construction en aidant les Américains à devenir propriétaires. Grâce à son label « Etat américain », Fannie pouvait se financer à des taux beaucoup plus bas que des banques privées, rendant du même coup moins coûteux le crédit hypothécaire pour les citoyens.
A trente ans, Fannie changea de statut, le président Johnson jugeant que ses emprunts faisaient une concurrence déloyale à ceux du Trésor, lui-même très sollicité pour financer la guerre du Vietnam. Fannie fut privatisée, enfin – et c’est là tout le problème -, privatisée de façon très particulière. Elle fut dotée, comme Freddie deux ans plus tard, du statut abracadabrantesque de government sponsored enterprise, autrement dit, d’entreprise privée d’Etat. Détenue par des actionnaires privés, certes, mais bénéficiant d’une ligne de crédit garantie par le Trésor – pour rassurer les investisseurs -, dispensée de pas mal d’obligations comptables et prudentielles. Et avec toujours pour mission, imposée par Washington, d’assurer le refinancement des prêts immobiliers, notamment aux ménages les plus modestes. En un mot, d’aider tout Américain à réaliser son rêve le plus cher, celui de posséder sa propre maison.
Fannie et Freddie s’y sont employés avec zèle et succès, le montant de leurs portefeuilles de prêts s’envolant, passant de 740 milliards de dollars en 1990 à 5 400 milliards de dollars, le tiers du PIB américain. Avec beaucoup d’inventivité, aussi, les deux établissements se révélant des pionniers en matière de titrisation, cette technique qui consiste à transformer des prêts bancaires en obligations et qui a largement contribué à diffuser la crise des subprimes à tout le système financier mondial.
Cette créativité a également favorisé une grande opacité – Fannie Mae fut condamnée à plusieurs reprises pour des manipulations comptables -, sans que la classe politique américaine s’en émeuve. Comment la Maison Blanche et le Congrès auraient-ils pu s’offusquer de pratiques certes très douteuses mais qui leur profitaient indirectement ? Comment dénoncer un système ayant permis en dix ans à neuf millions d’Américains de devenir propriétaires, c’est-à-dire ayant fabriqué neuf millions d’électeurs reconnaissants ? Comment s’attaquer à une mécanique semblant capable d’alimenter indéfiniment la hausse du marché immobilier, donc de stimuler la consommation des ménages et la croissance ?
Si l’on ajoute à cela le fait que les patrons de Freddie et Fannie gagnaient 70 millions de dollars par an et surtout que les deux établissements étaient le plus gros financier des partis républicain et démocrate, on aura tout dit et tout compris. Personne, à Washington, n’avait intérêt à remettre en cause cet assemblage de bric politique et de broc financier, qui faisait le bonheur de tous. Jusqu’à ce que la bulle de l’immobilier finisse par éclater. Jusqu’à ce que le marché finisse par prendre sa revanche sur l’Etat, obligé de payer au prix fort (peut-être plusieurs centaines de milliards de dollars) son incompétence.
Voir aussi:
Un épais brouillard idéologique
Pierre-Antoine Delhommais
18.10.08
Le Monde
L’ancien patron de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, avait un jour dénoncé « l’exubérance irrationnelle » des marchés financiers conduisant à la formation des bulles spéculatives. Alors que celle des subprimes vient d’éclater, on assiste à une autre forme « d’exubérance irrationnelle » : idéologique, cette fois, sur les leçons qu’il faut tirer de la crise financière. Pour les uns, « le libéralisme n’est pas la cause, mais la solution à la crise du capitalisme mondialisé » (Nicolas Baverez), « c’est une crise de la réglementation, pas de la dérégulation » (Alain Madelin). Pour les autres, au contraire, « le capitalisme touche à sa fin » (Immanuel Wallerstein), « le système est en train de se noyer dans son propre sang » (Olivier Besancenot). Bref, la débâcle des banques et des Bourses conforte chacun dans ses convictions et dans ses certitudes.
Il faut envier et admirer ces esprits lucides et puissants qui réussissent à voir clair dans l’obscurité la plus complète et qui parviennent à ordonner leur pensée au milieu du chaos. Capables de décrire avec précision la future architecture économique mondiale, alors que nul ne sait si demain tout ne se sera pas écroulé.
En matière de vérités, il n’en est qu’une aujourd’hui parfaitement démontrée: c’est l’inaptitude des banquiers, qu’ils soient mutualistes ou d’affaires, de Wall Street ou des Länder allemands, à mesurer les risques financiers – le coeur de leur métier. Capables de vous refuser un crédit à la consommation de quelques centaines d’euros parce que vos revenus sont jugés un peu justes, mais incapables de voir qu’ils s’exposent à des pertes de plusieurs milliards d’euros à travers leurs investissements sur les marchés dérivés de crédit.
Trop heureux de jouer entre eux avec des produits financiers hautement sophistiqués censés gérer les risques de manière très fine, sans s’apercevoir que ces jongleries étaient précisément en train d’engendrer le plus grand risque financier de l’histoire. La bulle que l’intelligence supérieure des banquiers a entièrement et artificiellement créée vient de leur éclater à la figure. Cela les condamne pour longtemps à prendre des leçons d’humilité et des cours de gestion des risques.
Pour le reste, la confusion des idées est grande, sinon totale. Assiste-t-on, avec les plans de sauvetage bancaires, à une revanche de l’Etat sur les marchés ? On serait tout prêt à s’en persuader si les Etats eux-mêmes n’étaient pas les principaux acteurs des marchés financiers. Leur stock d’emprunts (28 927 milliards de dollars) représente la moitié du montant global de tout le marché obligataire mondial. C’est en levant chaque mois des fonds auprès d’investisseurs professionnels – parmi lesquels les fameux hedge funds – que la France, par exemple, finance ses déficits. En d’autres termes, ce sont les affreux spéculateurs qui paient pour partie le salaire de nos infirmières et de nos professeurs. Même s’ils se chamaillent, l’Etat et les marchés financiers ne sont pas prêts à divorcer, ils ont trop besoin l’un de l’autre.
L’injection de fonds publics dans les banques et la garantie des prêts interbancaires par les Etats marquent-elles un virage idéologique ? Un virage certainement, à 180 degrés même. Il faut d’ailleurs pour le prendre être bien accrochés à son siège et ne pas être éjectés en apprenant que l’Etat américain devient un actionnaire de référence de Goldman Sachs.
Mais un tournant idéologique, probablement pas. Car les gouvernements américain, britannique ou suisse ne se sont résolus à entrer au capital des banques privées qu’en se pinçant le nez. Après avoir envisagé toutes les autres solutions, ils ont considéré qu’il n’y avait plus d’autre choix pour garantir la solvabilité des banques en difficulté et tenter de rétablir la liquidité de marchés interbancaires totalement asséchés. Ils ont agi pour sauver ces établissements de la faillite, pas pour améliorer leur gestion, et ils ont pris soin de préciser qu’ils s’en retireraient dès qu’ils le pourraient, dès que la tempête serait passée. Le Capital n’est pas devenu le livre de chevet d’Henry Paulson et de Gordon Brown.
On est loin des nationalisations mitterrandiennes ou des privatisations thatchériennes des années 1980, qui étaient, elles, purement idéologiques. Ce à quoi on assiste ferait plutôt penser à la nationalisation des voies ferrées décidée en 1917 par la Maison Blanche pour assurer le bon acheminement des troupes et des armements – et qui furent reprivatisées dès 1920. Des actions de guerre, en quelque sorte, où tous les coups sont permis pour remporter la victoire.
Le brouillard idéologique s’épaissit un peu plus encore lorsqu’on constate que le meilleur défenseur du système capitaliste financier anglo-saxon, le plus farouche défenseur du libéralisme et du libre-échangisme n’est autre aujourd’hui que la Chine communiste. Pas seulement parce que la Banque centrale chinoise détient plusieurs centaines de milliards de dollars d’emprunts d’Etat américain. Mais surtout parce que la Chine a un besoin vital que les économies occidentales ne sombrent pas. Il lui faut à tout prix que les Américains et les Européens continuent à acheter les produits made in China pour maintenir chez elle une croissance suffisante et assurer la paix sociale. Dans la bibliothèque de la première crise financière globale, Le Petit Livre rouge de Mao et les ouvrages d’Hayek et Friedman sont rangés côte à côte.
[…] Tout comme notre « sang-mêlé » national, Obama a réussi par son bagout à totalement faire oublier un manque d’expérience et un bilan bien plus insuffisants encore que ceux de Nicolas Sarkozy. Tout comme notre président, il a même réussi à occulter la coresponsabilité de son camp dans la situation du pays, récente majorité démocrate au congrès oblige, et plus particulièrement dans la crise économique actuelle. […]
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