Bourdieu: Au temps où la sociologie servait aussi à faire la guerre (Back when sociology was literally a martial art)

Photo d'Algérie (Bourdieu)Comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur … Roger Caillois (Réponse à Claude Lévi-Strauss, 1974)
Il faut rappeler, pour la soumettre à l’examen, l’idéologie selon laquelle toute recherche menéee dans la situation coloniale serait affectée d’une impuerté essentielle. (…) Mais cette complicité originelle est-elle d’une autre nature que celle qu lie à sa classe le sociologue étudiant sa propre société? (…) derrière la dénonciation des compromissions dl’ethnologie se cache souvent la conviction qu’il n’est pas de science pure d’un objet impur, comme si la science et le savant « participaient » de leur objet. Mais faut-il rappeler la leçon que donnait Parménide à Socrate? il n’est pas, pour la science, de sujets nobles et de sujets indignes. (1963)
Je voulais être utile pour surmonter mon sentiment de culpabilité d’être simplement un observateur particiapant dans cette guerre consternante. (…) Je ne pouvais me contenter de lire des journaux de gauche ou de signer des pétitions, il fallait que je fasse quelque chose en tant que scientifique. (1986)
Aller voir de près les travailleurs d’Algérie, et les non-travailleurs, chômeurs, sous-prolétaires, paysans sans terre, etc., c’était rompre avec le discours à majuscule – qui refera surface un peu plus tard avec Althusser et ses normaliens – sur les Travailleurs, ou le Prolétariat et le Parti; et rompre aussi avec le rite intellectuel, politiquement nécessaire et parfois humainement admirable (je pense aux 121), de la pétition. (1993)
Parmi les effets funestes de la colonisation, on peut citer la complicité de certains intellectuels français de gauche à l’égard des intellectuels algériens, complicité qui les incitait à fermer les yeux sur l’ignorance dans laquelle se trouvaient ces derniers vis-à-vis de leur propre société. Je pense en particulir à Sartre, à Fanon … Cette complicité a eu des effets très graves quand ces intellectuels sont arrivés au pouvoir après l’indépendance de leur pays, et ont manifesté leur incompétence. Pierre Bourdieu (1997)
Retour, à l’occasion de la sortie d’un recueil des premiers articles du sociologue Pierre Bourdieu sur l’Algérie, sur ces expériences-clé et si déterminantes pour sa carrière et sa reconversion de la philosophie à la sociologie.

Notamment sa madeleine proustienne, le souvenir d’un geste de son enfance paysanne (le fait de venir à l’épicerie avec le montant exact de l’achat) retrouvé chez des paysans kabyles.

Mais aussi le refus (très forte tête) d’intégrer l’école des officiers de réserve suivi de l’acceptation (très bourgeoise) du piston familial pour obtenir un poste de bureau au cabinet militaire du Gouvernement général dans la capitale.

Où, pour le compte du gouverneur général Robert Lacoste, il « aurait rédigé le rapport déposé par la France au conseil de sécurité de l’ONU pour répondre aux critiques des pays arabes sur sa politique algérienne ».

Mais aussi, pendant que nombre de ses condisciples de Normale sup jouaient à « porter les valises » des plastiqueurs et égorgeurs du FLN, rapports et enquêtes pour assurer la gestion des villages de regroupement stratégiques et contre-insurrectionnels.

Tout en profitant de ses contacts avec l’armée, l’administration et l’évêché, pour accumuler les données et forger, face aux questions du jour sur les origines du capitalisme ou le choix entre la voie chinoise ou soviétique de développement (avec la paysannerie ou le prolétariat comme classe révolutionnaire), les concepts (théorie de la pratique, habitus) qui lanceront sa carrière.

Et ce à partir de l’analyse de ce qui était aussi la modernisation, certes forcée, de la société traditionnelle algérienne (avec, comme avant elle son Béarn natal, individualisation et décollectivisation, avant la catastrophe économique des futurs gouvernements du FLN) que, comme de bien entendu, le journaliste de Libération choisit de qualifier… d’ « archéologie de la pauvreté mondiale »!

Livres
Bourdieu la guerre et l’appelé
Algérie. De 1955 à 1960, le sociologue vit une expérience déterminante pour son œuvre.
É.Aeschiman

Libération
11 septembre 2008
Pierre Bourdieu Esquisses algériennes Edité et présenté par Tassadit Yacine. Seuil, «Liber», 411 pp., 20 euros.En octobre 1955, un jeune homme, normalien, agrégé de philosophie, préparant une thèse sur la phénoménologie de Husserl, débarque en Algérie. Il ne connaît rien de la colonie française et bien peu de choses de la sociologie. En 1958, il publie son premier livre, un «Que sais-je ?» : Sociologie de l’Algérie. Trois ans ont suffi à faire naître un ethnologue avide d’enquêtes, un analyste des pratiques sociales, un fouilleur de statistiques. Bourdieu est devenu Bourdieu : adieu Husserl, adieu la phénoménologie ! «Une conversion de toute la personne», écrira-t-il dans un article de 2003. Oui, mais pourquoi la sociologie ? Et pourquoi l’Algérie ?«Somme».

Esquisses algériennes réunit dix-sept articles publiés par Pierre Bourdieu dans diverses revues à différents moments de sa vie et devenus presque tous introuvables. Leur réunion permet de comprendre ce que la pensée du sociologue doit à cette période déterminante. Dans sa préface, Tassadit Yacine rappelle que le conflit fut pour une génération d’intellectuels le premier face-à-face avec l’exigence – et aussi les risques – de l’engagement politique. Mais la réaction de Bourdieu fut différente. Lui n’a pas de passé militant, ne devient pas «porteur de valises» (ainsi appelait-on les activistes qui aidèrent le FLN en France). Lorsqu’il est libéré des drapeaux, il reste à Alger. Prend des notes, sillonne le pays dans sa vieille Dauphine. A la rentrée 58, le voilà assistant en sociologie à l’université.

Dans un autre article de 2003 présenté ici, Bourdieu se souvient des observations qu’il réalisait quarante ans plus tôt, en Kabylie. Les habitants, note-t-il, «lorsqu’ils se rendent chez le commerçant, y vont avec, dans la main, la somme minutieusement décomptée correspondant au prix de l’objet qu’on vient acheter». L’exemple est cité comme preuve du caractère arbitraire des réflexes économiques à l’œuvre dans une société. Là est le fil conducteur de l’ouvrage : la description d’un pays déchiré entre une économie de marché développée par le colonisateur et la persistance de réflexes issus de la société traditionnelle. Et, découlant de ce contraste, l’affirmation, qui annonce le déterminisme sociologique des Héritiers ou de la Distinction, que «l’accès aux conduites économiques les plus élémentaires (travail, salaire, épargne, crédit, régulation des naissances, etc.) ne va nullement de soi et que l’agent économique dit « rationnel » est le produit de conditions historiques tout à fait particulières».

A rebours.

Quelques pages plus loin, il explique pourquoi une conduite aussi typiquement «précapitaliste» que le fait de venir avec le montant exact de l’achat l’avait marqué à ce point. Ces éléments d’enquête avaient réveillé, «par une sorte d’anamnèse, méthodiquement provoquée, des souvenirs profondément enfouis de mon enfance campagnarde». S’ouvre alors une parenthèse singulière : «J’avais ainsi été envoyé, plus d’une fois, avec la monnaie exactement comptée dans la main, chez l’épicier, qu’il fallait faire venir en criant « houhou » à l’entrée de la maison.» Cette campagne, c’est le Béarn, qui apparaît à plusieurs reprises dans ce recueil, en miroir de l’Algérie paysanne, éclairé par elle et l’éclairant en retour, l’un renvoyant à l’autre, comme un contre-chant, une harmonique qu’on redécouvre. Ici, le phrasé complexe de Bourdieu, tout en incises et en longues remarques adjacentes, se découvre une parenté inattendue avec le rythme proustien.

Bourdieu a refusé d’intégrer l’école des officiers de réserve. Il est deuxième classe, affecté à la garde d’une réserve d’explosifs, près d’Orléansville, quand il obtient, grâce à un piston (un colonel béarnais sollicité par ses parents), d’être muté à Alger, «détaché au cabinet militaire du Gouvernement général». «J’étais soumis aux obligations et aux horaires d’un deuxième classe employé aux écritures (rédaction de courrier, contribution à des rapports, etc.).» (1). Dans ses écrits, il passe rapidement sur l’épisode. Entre autres travaux d’écriture pour le gouverneur général Robert Lacoste, il y aurait rédigé le rapport déposé par la France au conseil de sécurité de l’ONU pour répondre aux critiques des pays arabes sur sa politique algérienne. Dans ses Mémoires, l’historien Pierre Vidal-Naquet, très engagé auprès du FLN, affirmera qu’en 1960 Bourdieu «ne croyait plus à l’Algérie française». Ambiguë, la formule laisse ouverte la question de savoir jusqu’où l’appelé d’Alger partageait les convictions du pouvoir politique auquel il prêta sa plume autour de 1957.

Une chose est sûre : s’il a tardé à prendre position, il a observé la réalité algérienne avec avidité depuis le premier jour. En 1958, c’est un Bourdieu convaincu des torts de la France qui se lie avec une poignée d’étudiants indépendantistes, parmi lesquels Alain Accardo et Abdelmalek Sayad. Très vite, il les associe à ses enquêtes. Car il veut comprendre. La philosophie ne lui étant d’aucun secours, il plonge dans les manuels de sociologie, les études ethnologiques, les données historiques. Profitant de ses contacts avec l’armée, en nouant d’autres avec l’administration et l’évêché, il obtient autorisations et financements et file en Kabylie, dans le Constantinois… A rebours des visions d’une société traditionnelle incapable de résister à la modernité, il insiste sur les effets délibérément destructeurs de la politique coloniale. Dans un article de 1963, il décrit les lois de 1873 et 1897 destinées à briser la propriété collective des terres agricoles en les distribuant par petits lots aux paysans. Lesquels, soudain livrés à eux-mêmes, ne tardèrent pas à les revendre aux Français, avant de se faire embaucher comme ouvriers agricoles – de quoi donner le sentiment au lecteur contemporain de lire une sorte d’archéologie de la pauvreté mondiale.

D’article en article, Bourdieu analyse les effets du colonialisme, précarité sociale, sous-emploi, dépendance, perte de l’estime de soi. L’article sur les «regroupements» – cités d’urgence bâties à la hâte où les autorités françaises déplacèrent jusqu’au quart de la population autochtone pour mieux la surveiller – dresse le tableau d’une société renouvelée de fond en comble, où l’on va au café, où l’on se serre la main, où l’on mange à la gargote, où les maisons n’ont plus de cour, où les femmes se mettent à porter le voile pour se protéger des regards extérieurs au clan. «Maintenant, tout le monde est semblable. Il n’y a plus de gens de ceci et de gens de cela ; il n’y a plus les fils de telle famille et les fils de telle autre. Nous sommes tous dans la même situation, nous vivons tous la même chose», témoigne un «regroupé». Bourdieu résume le chamboulement en une formule : «La communauté d’expérience remplace l’expérience de la communauté.»

Photos.Passionné, exalté, suractif, Bourdieu se lance dans une enquête démesurée sur les dépenses des ménages dans un regroupement kabyle. S’intéresse aux stratégies matrimoniales. Dresse des cartes. Prend des photos. Met les bouchées doubles. Avec la paysannerie déracinée de l’Algérie française, il va à la rencontre de ses propres origines, cet habitus rural auquel sa réussite scolaire lui permit de s’arracher mais dont le souvenir ne cessa de le hanter, en contrepoint de cet élitisme universitaire qui l’irritait et le fascinait. Il l’a dit dans son Auto-analyse : «Le passage de la philosophie à l’ethnologie et à la sociologie, et, à l’intérieur de celle-ci, à la sociologie rurale, située au plus bas de la hiérarchie sociale des spécialités», ne fut possible que parce qu’accompagné «du rêve confus d’une réintégration dans le monde rural».

Plusieurs livres majeurs sont nés de ce bouillonnement (2). C’est à propos de l’Algérie, dans un article datant de 1964, qu’apparaît le terme d’habitus, concept clé par lequel Bourdieu désignera l’ensemble des dispositions acquises par un individu pour agir dans une société donnée. De façon plus étonnante, émerge à cette période une virulente critique de l’économisme qui ressurgira vers la fin de sa vie, avec la dénonciation du libéralisme. Prétendre que tout homme désire naturellement consacrer sa vie à engranger des profits monétaires est, montre-t-il dès 1959, une façon pour le colonialisme d’asseoir son emprise et de disqualifier les autres formes de rapport à l’économie. Car, dans «cette sorte de situation de laboratoire» de l’Algérie française finissante, Pierre Bourdieu toucha du doigt ce que d’autres n’admettront jamais : un discours dominant, même conceptuel, ne peut se tenir pour étranger à la souffrance de ceux dont il accompagne la domination. Cela vaut aussi pour aujourd’hui.

(1) Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004. (2) Travail et travailleurs en Algérie, avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel (EHESS-Mouton, 1963) ; les Déracinés, avec Abdelmalek Sayad (Minuit, 1964) ; Esquisse d’une théorie de la pratique, précédé de Trois Etudes d’ethnologie kabyle (Droz, 1972) ; Algérie 60 (Minuit, 1977) ; Images d’Algérie (Actes Sud, 2003).

Lire aussi les Algéries de Pierre Bourdieu, d’Enrique Martín-Criado, à paraître en octobre (Editions du Croquant).

Voir aussi:

Marc Garanger: une photo vaut mille mots

Photographie.com

Encore faut-il savoir lire !

Un photographe donne à voir la violence française exportée du Tonkin en Algérie depuis quarante années. Les aveux récents de l’usage d’une torture sans nom, sur les ‘Fels’ par les militaires, montre avec une acuité multipliée la force du travail de Marc Garanger.

Marc Garanger parle encore avec émotion de son expérience algérienne, dans les années 60. Sa gorge se serre dès qu’il repense à certains moments de ces deux années vécues en Algérie, comme soldat. Il s’est servi de cette contrainte militaire pour témoigner de l’horreur calculée : torture, violence morale et physique, esprit de vengeance…le tout sur fond d’alcool et de tueries…

« Ces deux années m’ont paru interminables, toute une vie. »

Avant même de partir en Algérie pour exécuter son service militaire, Garanger a pleinement conscience de l’impact qu’il détient avec son appareil photo. Il emmène de l’autre côté de la Méditerrannée, une culture politique déjà bien établie, acquise dans les milieux intellectuels du Lyon universitaire des années 50. Avec Roger Vailland, il a décortiqué les mécanismes de cette guerre coloniale qui ne voulait pas dire son nom. A 25 ans, tous les sursis et recours épuisés, il a fallu partir. Il s’est alors juré de témoigner. Arrivé au fond du bled, à Aïn Terzine à une centaine de kilomètre au sud-est d’Alger, dans un Régiment d’Infanterie, il est affecté en tant que simple bidasse au secrétariat du commandement. Photographe depuis 10 ans, il est professionnel depuis deux. Il laisse traîner sur un bureau quelques photos qu’il avait emportées. Le stratagème fonctionne : le commandant remarque les clichés, et aussitôt demande à Garanger d’effectuer des prises de vue pour montrer la l’action de pacification. Bien qu’il n’y ait pas de service photo dans un régiment d’infanterie, Marc devient le photographe du régiment. Il installe un labo de fortune sous un escalier et pendant deux ans, réalise des dizaines de milliers d’images. Témoin d’atrocités en 1960 et en 1961, il s’efforce depuis de les présenter au plus large public en multipliant les expositions : Femmes algériennes a tourné plus de 300 fois. Il obtient le prix Niépce, est invité à Arles, et réalise tôt un important travail de mémoire sur la conscience collective, et rend un témoignage à ces hommes et ces femmes dédaignés pendant cette Guerre. Il n’a pas cessé de photographier, sur commande ou pas. Nul ne pouvait s’étonner de le voir photographier : c’était son travail. Pendant son unique permission, il a traversé la frontière clandestinement, pour aller en Suisse déposer ses photos sur le bureau de la rédaction de L’Illustré Suisse.… Charles-Henri Favrod publie les photos pour dénoncer ce qui se passait en Algérie!

Jeune Berger arrêté au lieu-dit « la fosse au lion ». Il sera relâché après « interrogatoire ». Aïn Terzine, juin 1961

 

 

De retour en Algérie, heureusement pour lui, les officiers de son régiment n’ont pas connaissance de la parution dans le magazine. En revanche, Marc a eu très peur le jour où le Lieutenant des renseignements est venu le voir, en tenant dans ses mains un exemplaire du Canard enchaîné. La chronique de « l’ami bidasse » reprenait l’histoire que Marc avait envoyé au journal : un jeune berger, accusé de trerrorisme et arrêté pour « interrogatoire », Il est relâché, après que l’officier ait réalisé qu’il n’y avait jamais eu de tentative d’attentat: le camion de la cantine avait simplement perdu une caisse de bières, laissant traîner sur la route des tessons de bouteilles…

 

Marc fait partie de ces photographes conscients de la puissance de leurs images. Grâce à elles, il apporte une meilleure lecture de l’Histoire, plus forte encore que bien des écrits. Pendant la guerre,l’armée, qui lui commandait ces photos, ne voit rien de ce que l’auteur cherchait à dénoncer.

Ils étaient très contents de cette photo…

 

Ainsi, lorsque trois sous-officiers l’interpellent pour se faire photographier devant le « mess », Marc Garanger prend une photo. Ils ont fait l’Indo, et veulent se venger de leur cuisante défaite. « On a buté du viet; on vient se faire du fehl ! « . Ils étaient très contents de cette photo.

 

Les militaires semblaient inconscients du message et de la portée des images, seul un colonel réagit sur une photo de commande. C’est celle du commandant Bencherif, de l’A.L.N. qui vient d’être arrêté en octobre 1960. Un tract annonce qu’il s’est rendu en agitant son caleçon au bout d’un fusil. L’image de Garanger doit illustrer un tract évoquant la rédition et la faiblesse du prisonnier. Le colonel français remarque que « l’image dit exactement le contraire ». Le tract est diffusé sans la photo.

 

Les aveux récents de militaires responsables d’actes de torture, commis pendant la guerre, révèlent en mots, au monde entier, toute la violence abjecte que Marc s’efforce de montrer avec ses photos depuis 1961. Ces aveux, au même titre que ces photos, apparaissent comme des morceaux manquants au puzzle de l’Histoire, qui gardait caché tous les faits jusqu’à aujourd’hui. « L’image et la parole sont dans le prolongement l’une de l’autre. Je suis heureux qu’aujourd’hui on reconnaisse les dessous de cette guerre. »

 

Le Commandant Bencherif, de l’A.L.N., fait prisonnier le 25 oct 1960.

Aumale, novembre 1960.

 

Le Mezdour, village de regroupement construit à la Vauban. Octobre 1960

 

Marc Garanger ne se qualifie pas d’historien, pourtant, grâce à ses images, il nous aide à retracer l’histoire, telle qu’on commence réellement à l’accepter. L’armée parlait de pacification, à la fin de cette guerre. Cela consistait à raser les douars isolées des fellahs, pour les obliger à reconstruire leur mechta autour des postes militaires pour faire ce que l’armée appelait des villages de « regroupement » ou « villages nouveaux », le tout, cerclé de barbelés. Ce qui n’était qu’une opération militaire pour couper la rébellion de ses bases populaires.

 

Dans les derniers mois, le commandement demande le port de la carte d’identité française, pour contrôler les déplacements. Il est demandé à Garanger de faire les photos d’identité. Ainsi, en 10 jours, il est contraint de photographier 2000 personnes, surtout des femmes, car les hommes étaient au maquis… Il a du tirer le portrait de ces femmes algériennes, qui sont dévoilées/violées à chaque prise de vue. Marc Garanger qui connaissait le travail de Curtis du début du siècle sur les indiens d’Amérique, décide de faire des portraits posés, en 6×6, cadrés jusqu’à la taille, et non de simples identités. Il recadre, au laboratoire, les photos resserrées sur les visages, pour livrer sa commande. Sa première exposition, c’est lorsqu’ il les a alignées sur le bureau du Capitaine, celui-ci ameute l’état-major en hurlant : « venez voir comme elles sont laides, venez voir ces macaques, on dirait des singes! » Marc s’est dit alors qu’il ferait voir un jour ces photos pour leur faire dire le contraire de ce qu’il entendait sur l’heure!

 

Femmes Algériennes 1960

Marc Garanger – Cahier d’images

 

Jeune fille Qahatika

E.S.Curtis – « L’indien d’Amérique du nord »

 

 

Face à ces portraits de femmes algériennes, présentés lors d’une soirée spéciale Algérie pendant les Rencontres d’Arles en 1981, Claude Nori s’est enthousiasmé pour le travail de Marc. Aussitôt, ils mettaient en route le livre « Femmes Algériennes 1960 », paru aux éditions Contrejour en 1982. Marc y a écrit: « J’ai reçu leur regard à bout portant, premier témoin de leur protestation muette, violente. Je veux leur rendre témoignage. »

 

En 1984, Marc a publié un deuxième ouvrage, aux Editions du Seuil: « La Guerre d’Algérie vue par un appelé du contingent ». La guerre vue par le petit bout de la lorgnette. Il écrit au dos du livre: « Je lance ces images pour tous ceux qui ont vécu cette guerre, pour libérer la parole, pour lever la chape de silence qui la recouvre. » Cet ouvrage s’est vendu à dose homéopathique, mais le Seuil l’a courageusement gardé à son catalogue, et il est toujours en vente actuellement.

 

L’Histoire se répète toujours: lorsqu’il est parti faire ses photos en Sibérie, il s’est heurté à l’incompréhension des soviétiques. En 1984, il s’est retrouvé dans les réserves d’un musée, dans une ancienne église, en Bouriatie. Confronté à la statue en cire d’un chaman, dans une vitrine, comme au Musée Grévin, harnaché du superbe costume en fer, du XVIII° siècle, le vice-ministre de la culture, un géant Russe, lui a tapé sur l’épaule pour l’arrêter: « Ne photographiez pas ça. Cela n’a aucun intérêt, ça n’existe plus. » Et c’est exactement ce qu’il ne fallait pas lui dire. De la génération de 1968, Marc fait partie de ceux à qui il est interdit d’interdire… Il est donc parti dans la Taïga pour nous montrer l’univers et la vision des chamans. Six ans plus tard, il en a fait un livre, une expo et un film: « Taïga, terre des Chamans ».

 

L’histoire se répète toujours, et Marc Garanger fait toujours la même photo…

 

François-Marie d’Andrimont

Paris-Sentier, le 26 décembre 2000

 

Femmes des Hauts-Plateaux – Algérie 1960

Marc Garanger – La Boite à Documents

(tirage épuisé)

 

Femmes Algériennes 1960

Marc Garanger – Cahier d’images

(tirage épuisé)

Une exposition des photos de Marc Garanger vient de se terminer le 23 décembre 00, exposition photographique ALGERIE 1960-1961 « Femmes Algériennes » « La Guerre d’Algérie vue par un appelé du contingent » à la Galerie du Théâtre de l’Agora, Scène nationale d’Evry et de l’Essonne, Place de l’Agora, 91000 EVRY

3 Responses to Bourdieu: Au temps où la sociologie servait aussi à faire la guerre (Back when sociology was literally a martial art)

  1. temps dit :

    Quand la science échappe à l’homme,
    il possède cette étrange capacité à pouvoir s’en inventer une issue de ses chimères.
    En exemple j’ai rencontré un agent peintre que la politique a du propulsé ingénieur aujourd’hui qui m’avait présenté un circulateur d’eau consommant 100watts comme chaudière alimentant un batiment de plusieurs millier de mètres carrés.
    Cordialement

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