Histoire culturelle: L’invention du bronzage (How the French became the world’s tanning masters)

Annette_Kellerman1
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Coppertone - Don't be a Paleface!Coppertone2CoppertoneBeachvolleyballBeijingOlympicsC’est ainsi que chacun entre dans le monde ; il n’y a que moi qui sois brûlée du soleil . Il faut que j’aille m’asseoir dans un coin, pour crier : Holà ! un mari ! Béatrice (Beaucoup de bruit pour rien, Shakespeare, II, 1, 1600)
Dieu se plut à pétrir d’incarnat et d’albâtre Les charmes arrondis du sein de Pompadour Tandis qu’il vous étend un noir luisant d’ébène Sur le nez aplati d’une dame africaine Qui ressemble à la nuit comme l’autre au beau jour. Voltaire (lettre au Roi de Prusse, 1751)
Elle a tellement changé depuis cet hiver. Son teint est devenu si foncé, si ordinaire. Jane Austen (Orgueil et préjugé, 1813)
Je rebronzerai une jeunesse veule et confinée. Pierre de Coubertin (1896)
Nous ne savons pas exactement quel est l’effet de l’exposition au soleil de la surface de notre corps. Jusqu’au moment où cet effet sera connu, le nudisme et le brunissement exagéré de la peau par la lumière naturelle ou les rayons ultraviolets ne devront pas être acceptés aveuglement par la race blanche. Alexis Carrel (prix Nobel de littérature, 1935)
Le look bronzé est mort. Eileen Ford (directrice d’agence de mode, 1988)
68% des Français considérent le bronzage comme LA priorité des vacances. Sondage AXA Santé (2008)
Trop blanc, le corps manifesterait morbidité, vieillesse, passivité (…) La chair tannée témoigne de l’expérience du monde, celle du baroudeur qui a vécu comme celle de la femme avenante. (…) L’idéologie du « tous bronzés » n’a fait disparaître ni le racisme, ni la discrimination à l’embauche, ni la hiérarchie esthétique. Bernard Andrieu

Après l’invention de la grammaire de l’estomac, comment les Français (avec comme d’habitude beaucoup d’aide de leurs amis allemands, suisses, anglais ou américains) devinrent les maitres à bronzer du monde …

Au lendemain de ce formidable hymne au corps (de plus en plus dénudé malgré les résistances de quelques uns) qu’ont été à nouveau les Jeux Olympiques des bouchers toujours impunis de Tienanmen …

Au moment où le président de la première puissance mondiale pourrait bien, pour la première fois (blanc munichois compris!), prendre quelques couleurs

Et en cette semaine de rentrée où tout le monde est tenu, président compris, d’arborer son teint le plus hâlé (et, comme disent les magazines, de n’avoir pas « bronzé idiot ») …

Ombrelles, voilettes, contre-voilettes, fards et onguents, gants et chapeaux, Blanche neige, lys dans la vallée, crèmes blanchissantes, oxyde de zinc, baryte, plomb, bismuth, cou de cygne, teint de rose, peau liliale et nacrée, cou, gorge, main, teint, sein d’albâtre, crinolines, corsets, sorties de bain, tenues de plage, cabines roulantes …

Gaines, cheveux coupés, jupes courtes, sportswear, vacances exotiques, rayons UV, cabines de bronzage, bikini (1946), monokini (1964), microkini ou string …

Jean Patou (parfumeur, couturier), Coco Chanel, Paul Poiret (couturier), Antoine (coiffeur), Suzanne Langlen (championne de tennis), Annette Kellermann (nageuse australienne), BB, Gauguin …

Huile de Chaldée (Jean Patou, 1927), Huile Tan (Coco Chanel, années 1930), Ambre solaire (L’Oréal, 1935), Ray Ban (1937), Gletscher Crème (crème des glaciers, Franz Greiter, 1938), huile bronzante Coppertone des paquetages des Gi’s (1944), huile de monoï, Terracotta (première poudre bronzante, Guerlain, 1984) …

Discours médical, héliothérapie, cure de soleil, sport, plage, sports d’hiver, culte du corps, naturisme, nudisme, Héliopolis, Ile du Levant, rachitisme, tuberculose, sanatoriums, préventoriums, aériums, solariums, bains de mer, bains de soleil, Sunlight league (1924), Monte Verità (Ascona, Tessin, 1905) …

Waldschule (école de forêt), Wandervögel (oiseaux migrateurs), scoutisme (Baden Powell, 1907), Club vosgien de randonnée pédestre (Alsace allemande), colonies de vacances, auberges de jeunesse, Piz Buin, Saint Tropez, Tahiti …

Vogue, Marie-Claire (1937), Elle, Thomas Mann, Montagne magique, Davos, pin ups, Playboy, Emmanuelle, Kate Moss, Kurt Cobain …

14-18, 39-45, aventure coloniale, congés payés, Trente Glorieuses, chocs pétroliers …

Retour, via cette série de termes, lieux, personnes, évènements historiques à la fois évocateurs et emblématiques et deux ouvrages sortis stratégiquement au début de l’été (« L’Invention du bronzage » de l’historien Pascal Ory et, d’ailleurs sous l’initiative de l’entreprise de cosmétiques Nivéa , « Bronzage : une petite histoire du soleil et de la peau » du philosophe Bernard Andrieu), sur la véritable révolution, qu’a pu être avec l’invention du bronzage à partir de l’entre deux guerres, le basculement des valeurs pigmentaires occidentales.

Où, par un singulier renversement des valeurs, l’une des marques les plus distinctives des élites face à l’air tanné des masses paysannes mais aussi des masses coloniales (le fameux teint de lys des femmes de distinction) fit progressivement place à son exact contraire face aux masses désormais vouées à la pâleur des petits métiers de bureau ou d’usine (le blanc des laissés-pour-compte), comme ultime signe de beauté et de santé pour les femmes et de sportivité et d’esprit d’aventure pour les hommes.

Avant certes, avec la démocratisation et massification du phénomène et comme pour une autre révolution (dite sexuelle celle-là) avec le sida, l’inévitable retour du bâton de la redécouverte, à nouveau par la science, des effets néfastes sur la peau.

D’où, ultime ironie de l’histoire et effet inévitable – comme pour le tourisme avec lequel il a le plus souvent partie liée – du désir de distinction (condamnations régulières des autorités de la mode, « addict look » des top models à la Kate Moss, punk, grunge, gothique) devant la massification, le retour… à la bonne vieille poudre (bronzante cette fois)!

Mais c’est tout le mérite du petit mais dense ouvrage Pascal Ory de montrer, contre les inévitables critiques idéologiques de gauche (nouvelle ruse du contrôle social) ou de droite (symptôme d’avachissement, anarchie et décadence) la part d’émancipation que renferme, notamment pour les femmes et de pair avec le dénudement progressif (jusqu’aux seins nus de nos plages ou les tenues pour le moins minimalistes de nos joueuses de beach volley), ledit phénomène.

Emancipation qui, sans parler des réels et inquiétants dégâts de la hausse des mélanomes et des conduites anorexiques (les anglosaxons parlent parle même et très significativement, pour l’obsession du bronzage, de… « tanorexie »!), n’est bien entendu pas sans ambiguïté et conformation au désir masculin (comme en témoigne notamment pour le dénudement qui l’accompagne, le développement des pin ups et de la pornographie).

Comme, au niveau international sur fond de hiérarchisation des cultures, l’inévitable dissymétrie entre ceux qui peuvent se permettre de jouer aussi dramatiquement avec leur pigmentation et ceux qui restent voués aux crèmes blanchissantes.

Même si, et les islamistes ne s’y sont pas trompés avec le retour en force qu’ils tentent d’imposer du recouvrement vestimentaire et de l’enfermement féminins, laisser ses femmes au soleil pour les exhiber au désir si gratifiant mais dangereux des autres mâles, c’est aussi, en même temps et au-delà du risque de se les faire prendre (ou pour elles de les perdre ou se perdre), accepter qu’elles échappent pour une part au contrôle de ceux qui s’en considèrent les propriétaires .…

Bronzer est-il un acte subversif?
Marie-Claude Martin
Femina

jullet 2008

Exposer son corps au soleil a été une révolution culturelle et un signe de l’émancipation des femmes. Mais est-ce encore un symbole de modernité? Réponse avec le sociologue Pascal Ory.

Femina Dans votre essai, vous dites que le bronzage a été une révolution culturelle. N’est-ce pas exagéré?

Pascal Ory Non, puisqu’aux alentours des années 1930, pour la première fois en Occident, les références pigmentaires basculent. De la pâleur, qui était la norme du christianisme et de la plupart des cultures, on est passé au hâle. Dans les langues latines, on utilisera le terme de «bronzer» en référence aux statues. C’est un anoblissement par l’art, contrairement aux Anglo-Saxons qui parlent de «tannage», moins glorieux.

Comment en arrive-t-on là?

Il y a plusieurs paramètres, dont le corps est l’enjeu majeur: le développement des loisirs et du plein-air, l’apparition du sport, l’apogée coloniale qui associe conquête et peau brune, mais surtout un nouveau regard médical sur le soleil, via l’héliothérapie, la guérison par le soleil. C’est particulièrement vrai dans les pays comme l’Autriche et la Suisse.

Vous parlez aussi de l’émancipation féminine…

Ce sont les femmes qui vont faire cette révolution. Après s’être libérées du corset et s’être coupé les cheveux, elles commencent à montrer leur peau. Avant, elles étaient «stockées» à l’abri, richesse exclusive du mari. La pâleur était signe de virginité. Dès les années 1930, les femmes offrent leur corps au soleil, aux regards des autres. Elles sortent de l’espace privé. C’est une vrai conquête. Les stratégies commerciales suivront. On a beaucoup parlé de Coco Chanel, mais c’est surtout à Jean Patou, l’inventeur du sportwear féminin, que l’on doit la première huile solaire, en 1927.

Le mouvement reste toutefois marginal, élitaire…

C’est L’Oréal qui le popularisera en inventant l’Ambre solaire, en 1935, soit une année avant les congés payés. La pâleur devient alors signe d’esclavage. Avant, il fallait se distinguer du paysan qui était brun, désormais, il faut se distinguer de l’employé qui est blanc parce que aliéné à son travail. En 1937, date de création du magazine Marie-Claire, on parle déjà du bronzage comme d’un fait acquis, recommandant aux femmes actives de ne pas oublier le peeling!

Acte de subversion à l’origine, le bronzage est-il devenu ringard?

Ça dépend pour qui. On est toujours le plouc de quelqu’un. Les punks ont été les premiers à refuser cette norme esthétique et commerciale. Mais il est vrai qu’à partir des années 1970, on commence à écouter les conseils médicaux et à se méfier du tout-soleil. La peau hâlée reste néanmoins très en vogue. Regardez l’explosion des solarium self-service et du marché des autobronzants. Dans un monde où il est de plus en plus difficile de tirer une tendance esthétique majoritaire, je dirais que chaque tribu fait ce qu’elle veut en fonction de son désir de distinction. Car la peau, enveloppe de ce corps devenu LE référent en Occident, reste un vrai signe de distinction.

Voir aussi:

La fable du corps bronzé
Metro
23-06-2008

Révolution culturelle, signe d’émancipation… Etalez cet été votre culture en matière de bronzage grâce à l’essai d’histoire culturelle de Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne.

Quelle « lubie » a poussé l’historien que vous êtes à s’intéresser au bronzage ?

J’ai participé il y a quelques temps à la rédaction d’une histoire du corps… Ce sont des terrains inexploités par les historiens, peut-être parce qu’à la différence des anthropologues, tout ce qui touche à la corporalité nous effraie. Concernant le bronzage, il est étonnant que l’une des principales révolutions du XX siècle, n’ait suscité l’intérêt de personne. « L’invention du bronzage » est une contribution à l’histoire de l’imaginaire.

Une révolution culturelle… le terme n’est-il pas un peu fort ?

En l’espace d’à peine dix ans, au tournant des années 1930, nous sommes passés du canon de la beauté pigmentaire de l’ordre du marbre à celui du bronze. Depuis le christianisme, au moins, la référence était la pâleur, pour des raisons religieuses qui sont aussi devenues plus tard économiques. Le teint représentait une distinction entre l’élite et la masse. Entre les paysans hâlés et l’élite préservée. Tout ça bascule au XX siècle. L’ouvrier remplace le paysan. Et lui, est blanc comme un cachet d’aspirine….

Quid de Coco Chanel et des congés payés qui dans la « mythologie » populaire seraient à l’origine de la mode du halé ?

Ils y ont participé mais il y a d’autres éléments plus structurels. D’abord un axe lié à la découverte de l’héliothérapie (« traitement par le soleil »), puis la découverte ou redécouverte de l’aspect respectable de la pratique sportive et surtout l’émancipation des femmes… Fin du corset, coupe des cheveux. Les entrepreneurs ont aussi largement accompagné cet essor. Jean Patou en tête avec la première huile à bronzer, la fameuse « huile de Chaldée ».

Vous parlez d’un « fait social total »…

Je reprends là le concept du socio-anthropologue Marcel Mauss (« Essai sur le don »). On parle d’un phénomène qui a eu lieu, qui peut être documenté. Ce phénomène marque un vrai bouleversement qui amène de passer de A à anti A. De l’absence de coup de soleil à sa quasi revendication. Suivant Marcel Mauss, un fait social peut être appréhendé selon trois plans, économique, social et culturel. Au niveau culturel pour le bronzage on trouve là, le discours médical (héliothérapie) et le développement de la beauté sportive. Au niveau économique : les entreprises qui accompagnent le mouvement et l’amplifie. Au niveau social : d’abord la distinction induite par la pâleur puis l’émancipation des femmes. On peut donc bien parler d’un fait social total.

Peut-on aussi parler d’une « fable » de la seconde peau ?

Une des finalités de l’émancipation, c’est de pouvoir jouer avec sa peau. « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau. » écrivait Valéry. La fable du corps bronzé nous parle d’un absolu de liberté. L’homme est maître de son corps auquel il offre une seconde peau. A chacun de tirer la morale de sa fable. La morale que j’en tire moi, c’est celle d’une libération.

« L’invention du bronzage », Pascal Ory, Ed. Complexe, 136p ;16

Voir enfin:

Bronzer au risque de sa vie

Le bronzage obtenu par expositions répétées et longues au rayonnement ultraviolet est dommageable pour la santé à court et à long terme. À long terme, en particulier, de telles expositions au rayonnement ultraviolet semblent favoriser la survenue, entre autres, de cancers cutanés et, principalement, de mélanome. Or, chez les sujets à peaux claires, l’incidence des mélanomes, dont le pronostic est souvent catastrophique, ne cesse d’augmenter. Le bronzage devient donc un véritable problème de santé publique. Des campagnes d’information sur les risques de l’exposition au rayonnement ultraviolet se multiplient donc auprès des populations à peaux claires et exposées à ce risque. Cependant, les conduites de ces populations se modifient peu.

parfumée, maquillée, ornée, épilée, blanchie, ou au contraire bronzée. Les manifestations, au niveau de la peau et des phanères, des exigences et des désirs plus ou moins subtiles des autres sont innombrables : depuis la coupe de cheveux imposée par les parents en signe d’allégeance à l’autorité paternelle jusqu’au bronzage qui, dans nos pays occidentaux, est dicté par les canons de la cosmétologie et devient le signe de la réussite sociale.

De nos jours, en effet, avoir une peau bronzée c’est avoir une plus jolie peau. Pourtant cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’au moins la première guerre mondiale, les élégantes occidentales (mais aussi les élégants) se devaient de rester blanches et utilisaient dans ce but ombrelles, voilettes, ainsi que fards et onguents nombreux et variés. Le bronzage avait, d’ailleurs, dans les dictionnaires comme seule définition la définition suivante : « action de recouvrir un objet d’une couleur imitant l’aspect du bronze ». On parlait donc de hâle et celui-ci était considéré comme la destruction du teint par le soleil. Il signait l’origine sociale basse et était considéré comme la conséquence fâcheuse des travaux des champs, puisque à cette époque, la grande majorité de la population occidentale était paysanne.

Jane Austen dans son roman intitulé Orgueil et préjugé met ces mots dans la bouche d’une femme jalouse de son héroïne : « Eliza Bennet n’est vraiment pas en beauté ce matin, Monsieur Darcy s’écria-t-elle. De ma vie, je n’ai rien vu de pareil, elle a tellement changé depuis cet hiver. Son teint est devenu si foncé, si ordinaire ». (1)

Mais juste avant la deuxième guerre mondiale, dans les années 1930, et dans les années qui ont suivi la guerre, c’est la révolution du bronzage : la mode bascule complètement. De même que l’on raccourcit ses jupes et ses cheveux, que l’on se dénude de plus en plus sur les plages, on se doit d’être bronzé au moins l’été. À l’origine de cette véritable révolution culturelle certains incriminent Coco Chanel, d’autres les GI’s débarquant en Europe en 1944 avec des peaux basanées et dans leur sac de « l’huile pour bronzer ». D’autres, enfin, insistent sur les influences conjuguées de la recherche de l’exotisme, de la pratique du sport, du culte du corps, de l’avènement des congés payés sur les rapports nouveaux que la femme occidentale noue avec son corps et avec le soleil et la nature.
Dans tous les cas, le facteur économique et social a aussi joué un rôle important dans la mode du bronzage. En effet, après la seconde guerre mondiale, les travaux les plus durs se faisaient de moins en moins dans les champs et de plus en plus dans les usines. Être bronzé signifiait donc qu’on avait eu assez de « loisirs » pour aller en plein air « profiter » du soleil et de ses bienfaits en prenant « des bains de soleil ».
Ces constatations montrent combien les motivations actuelles des populations s’enracinent dans l’historique de cette pratique particulièrement influencée par la culture, la mode et l’économie.
Cependant dès l’époque du surgissement de cette mode du bronzage, des voix se sont élevées pour mettre en garde contre celle-ci. Ainsi, Pascal Ory cite dans un article intitulé « L’invention du bronzage » Alexis Carrel, prix Nobel de littérature, qui a écrit en 1935 cette phrase ambiguë : « nous ne savons pas exactement quel est l’effet de l’exposition au soleil de la surface de notre corps. Jusqu’au moment où cet effet sera connu, le nudisme et le brunissement exagéré de la peau par la lumière naturelle ou les rayons ultraviolets ne devront pas être acceptés aveuglement par la race blanche ». (2)

LA BEAUTÉ

La conduite des élégants et des élégantes de notre époque à l’égard du bronzage est donc modelée par les représentations de la beauté que la société, par l’intermédiaire de la mode, leur offre dans les journaux, au cinéma, à la télévision, sur Internet. Or pour beaucoup de sujets la beauté est gage de réussite sociale et même de bonheur. Si la beauté est liée à l’idée de féminité et de séduction les hommes sont aussi concernés par la beauté même si les liens entre beauté, virilité et séduction, sont encore plus complexes que ceux noués entre beauté, féminité et séduction. En effet, un homme laid, vieux, marqué par différents événements de sa vie et le visage tanné reste viril et même séduisant : il lui suffit de montrer son intelligence et surtout sa réussite socioprofessionnelle qui est un facteur essentiel. À ce jeu, la femme n’est pas encore à égalité : pour rester féminine elle doit encore souvent masquer son intelligence, et souvent grâce au bronzage, les ravages de l’âge et les marques trop visibles des coups reçus par la vie. Cependant la beauté a des facettes plus ou moins troubles et cachées; elle est, comme le bronzage, éphémère : sa quête est un rêve qui peut devenir un cauchemar réduisant le sujet en esclavage. Au bout du compte bien souvent elle est considérée comme insaisissable et énigmatique.
Au cours d’une séance de psychothérapie analytique particulièrement importante et émouvante, Claire parvient à retrouver et à m’exprimer les violences tant physiques que verbales subies dans l’enfance, de la part de ses parents. Elle comprend mieux alors l’origine de ses fantasmes sado-masochiques qui la troublaient tant. Claire se sent très soulagée après une telle prise de conscience. Au début de la séance suivante, elle me rapporte en souriant les réflexions de trois collègues alors qu’elle revenait à son bureau après sa séance : Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? Il paraît si reposé ! Quelle crème as-tu appliquée sur ta peau ? Tiens, tu t’es fait faire un masque à l’heure du déjeuner…
Cependant notre société occidentale valorise particulièrement la beauté. En effet, dans notre société, nos regards tombent sans cesse sur des images de belles jeunes femmes et de beaux jeunes hommes. Que ces images soient ou non le support de messages publicitaires elles vont toutes dans le même sens : la réussite appartient à ceux qui sont beaux, jeunes et souvent bronzés.
De nombreuses études ont montré l’importance de l’apparence physique dans les relations avec autrui. Ces dernières sont constituées de multiples signaux dont la taille, le poids, la chevelure, la régularité des traits du visage mais aussi la voix, les odeurs, les éléments en jeu dans la communication non verbale. L’interlocuteur d’un sujet dont l’apparence physique est attractive pense, plus ou moins consciemment, que celui-ci remporte de nombreux succès professionnels et affectifs et est plein de qualités. C’est ainsi que des femmes dont on a changé l’apparence physique grâce à une prise en charge d’ordre cosmétologique ont trouvé plus facilement un emploi et se voient proposer des salaires plus élevés. Par ailleurs des thérapies visant à améliorer l’apparence physique grâce à une prise en charge d’ordre cosmétologique ont été souvent instituées avec succès chez des patientes psychiatriques, hospitalisées ou non, souffrant d’états dépressifs avec une grande atteinte de l’estime de soi.

IMAGE DE SOI, SÉDUCTION ET IDENTITÉ

Le bronzage est surtout recherché par les jeunes occidentaux entre 18 et 30 ans, des deux sexes. Il est obtenu par des activités récréatives (natation, nautisme, jeux de plage…) plutôt prisées par les jeunes hommes qui utilisent alors très peu les crèmes antisolaires. Les « bains de soleil » concernent plutôt les jeunes femmes célibataires qui, elles, utilisent alors plus souvent que les jeunes hommes les crèmes antisolaires que les laboratoires de cosmétologie ont su rendre agréables grâce à leur texture, leur odeur… Depuis une quinzaine d’années les femmes ont maintenant aussi recours, pour être bronzées toute l’année, ou pour préparer et prolonger le bronzage naturel de l’été, aux cabines d’ultraviolets. Le recours à un tel artifice, qui concerne aussi les hommes même si c’est dans une moindre mesure, constitue un nouveau bouleversement culturel concernant le bronzage. (3)
Cette industrie très lucrative a su souvent rendre attractives les cabines d’UV en mettant en avant le fait que le bronzage obtenu artificiellement était plus sûr que celui obtenu naturellement par le soleil. C’est le fameux « safer tan than sun [1] » auquel les utilisateurs de cabines adhèrent très souvent, prêts à s’illusionner sur les bienfaits de la technologie et ne se protégeant alors ni la peau, ni les yeux. D’ailleurs une étude réalisée chez un échantillon de 987 jeunes américains du Minnesota a montré que 34% d’entre eux utilisaient régulièrement des cabines d’UV et que seulement la moitié d’entre eux avaient été informée par les patrons des cabines d’UV des risques qu’ils prenaient (4). Ainsi les liens entre bronzage, industrie et argent sont de liens dangereux qui mettent la santé en péril.
Une autre étude, suédoise celle-ci, réalisée en 1993 chez 1502 élèves âgés de 14 à 19 ans illustre aussi bien ces notions : 57% des élèves ayant répondu à un questionnaire portant sur leurs habitudes concernant le bronzage avaient au moins utilisé 4 fois une cabine à UV dans l’année écoulée. 70% étaient des filles, 44% des garçons. L’utilisation des cabines à UV était significativement corrélée au tabagisme (à l’âge de 14-15 ans), au sexe (les filles le plus souvent), à l’âge (augmente avec l’âge), à un bronzage excessif au soleil, et à la perception d’une mauvaise image de soi concernant le poids, la taille, les cheveux, et le corps. Enfin, cette étude a montré que les élèves les mieux informés quant aux risques étaient ceux qui utilisaient le plus les cabines à UV. Il n’y avait donc aucun parallélisme entre degré d’information et degré de prévention. (5)
Le bronzage, naturel ou artificiel, concerne souvent des sujets jeunes, qui sortent tout juste de l’adolescence ou qui y sont encore et sont donc aux prises avec les phénomènes psychologiques spécifiques de cette période.
Or l’adolescence, est une période délicate de maturation de la sexualité mais aussi de l’affectivité où se mettent en place des processus de séparation. L’adolescent doit en effet découvrir d’autres personnes que les parents à séduire et des ressources différentes en lui-même et dans son corps de celles de son enfance pour atteindre ce but. Pendant longtemps il peut même avoir honte des transformations visibles de son corps car il aura à subir de multiples transformations invisibles et visibles. L’insécurité narcissique est donc extrême puisque sa capacité de séduire est battue en brèche voire, peut être augmentée par la moindre imperfection de la peau du visage ou du corps et combattue par une nouvelle couleur de cheveux ou un bronzage éclatant.
En outre, on sait que les adolescents tout particulièrement vivent dans l’instant, dans le moment présent (ils veulent tout, tout de suite) et éprouvent beaucoup de difficultés à supporter les contraintes. Ils subissent en effet tellement de remaniements psychiques et physiques, qu’ils ne parviennent que difficilement à se projeter dans le futur et à fortiori dans le futur lointain. Ils préfèrent les gains narcissiques obtenus immédiatement et ne se sentent donc pas concernés par des risques à long terme. C’est ainsi qu’ils sont dans le déni de ces risques ou qu’ils tendent à afficher, face à ces derniers, un optimisme inébranlable, testant ainsi leur invulnérabilité. Bien entendu un individu plus âgé peut avoir des conduites adolescentes à l’égard du bronzage et ce, je pense, d’autant plus qu’il a une mauvaise image de soi et une faible estime de soi accompagnées ou non d’un état anxio-dépressif.
La motivation la plus souvent invoquée pour être bronzé est celle liée à la recherche d’une amélioration de son apparence physique (et ceci aussi bien pour les femmes que pour les hommes) et donc de son pouvoir de séduction.
Cette recherche n’est pas une surprise puisque, comme nous l’avons constaté à plusieurs reprises, le milieu socioculturel occidental favorise l’attachement des individus aux images en général et, plus particulièrement, à celles qui représentent des individus dont l’apparence physique suggère réussite sociale, pécuniaire, et sexuelle, comme si cet ensemble était obligatoirement lié au bonheur ! (?)! Enfin, le pouvoir de ces images tout particulièrement sur les jeunes gens est considérable car ces derniers cherchent des modèles auxquels ils pourraient ressembler et sur lesquels ils pourraient se reconstruire narcissiquement après tous les bouleversements physiques et psychiques qu’ils ont traversés à l’adolescence. La constatation selon laquelle les jeunes hommes utilisent peu les crèmes solaires lors de leurs activités récréatives au soleil va dans ce sens. On retrouve là le désir de correspondre à l’image véhiculée par les médias d’un homme jeune, beau, fort, sportif, musclé et… bronzé que l’on ne voit jamais se protéger du soleil avec un chapeau ou avec des crèmes antisolaires. Les crèmes ont d’ailleurs encore chez les hommes une connotation de « crèmes de beauté pour les filles » et les appliquer peut même être considéré comme une attitude peu virile.
Quant à la motivation, pour être bronzé, de paraître en bonne santé, elle existe encore même si elle est moins souvent invoquée qu’il y a une quinzaine d’années (7). Mais il est vrai que, de nos jours encore, la dégradation physique, la vieillesse sont honteuses et cachées comme si elles dérangeaient l’ordre social.
Une motivation fréquemment retrouvée dans les études réalisées sur des échantillons de sujets questionnés à propos de leurs habitudes concernant le bronzage en cabine d’UV, est la détente. Et il est vrai qu’il peut être tentant, lors d’une journée trépidante tant au bureau qu’à la maison, de s’accorder un moment de détente, en bronzant, et donc de pouvoir ainsi s’échapper des contraintes journalières, les oublier et rêver… Dans ce but, les cabines d’UV sont très pratiques puisqu’elles sont le plus souvent disponibles immédiatement toute la journée et elles reviennent moins cher qu’un voyage dans un pays ensoleillé mais lointain qui prendra plusieurs jours ou semaines à organiser.(8)
Dans cette véritable conduite à risque que constitue le bronzage intempestif le poids de notre société occidentale moderne, industrielle, fascinée par la technologie et l’argent et soumise à la toute puissance des images et des apparences, est certainement important.
Ce poids se fait d’autant plus sentir chez les adolescents, les jeunes adultes et les sujets, jeunes ou moins jeunes, immatures affectivement et dépressifs. En effet tous ces sujets ont, en général, une mauvaise image d’eux-mêmes et une très faible estime pour eux-mêmes. Ils sont prêts à tout pour valoriser l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et celle qu’ils offrent au regard des autres pensant ainsi colmater leurs failles imaginaires et secrètes et retrouver un peu d’estime de soi. Le bronzage représente évidemment l’un des moyens relativement faciles d’accès pour valoriser l’image de soi, même si ces sujets connaissent bien, la plupart du temps, les risques à long terme qu’il comporte. Mais le gain narcissique immédiat l’emporte sur toutes les autres considérations.
Ainsi, au bout du compte, les campagnes de prévention les plus efficaces seraient celles non pas qui informeraient seulement sur le risque pour la santé à court et surtout à long terme du bronzage mais celles qui feraient prendre conscience aux médias, reflets de notre société, de la nécessité de se dégager du poids des industriels. Le fait de présenter des images attractives d’hommes et de femmes à peaux non bronzées, de cibler les messages sur les risques du bronzage sur la santé et sur l’apparence physique (le vieillissement cutané prématuré par exemple) n’entraînerait plus le mouvement inconscient qui devrait nécessairement inscrire seulement dans le corps la réparation narcissique.

CONCLUSION

Les médecins et en particulier les médecins généralistes, les gynécologues et les dermatologues, sont bien placés pour faire repérer au sujet son immaturité affective, sa dépressivité, ses carences des capacités d’identification et du fonctionnement imaginaire qui sont le lit des conduites à risques et l’encourager à les traiter. C’est seulement dans ces conditions que les sujets se dégageront au mieux des diktats de la mode qui mettent leur santé en péril.

BIBLIOGRAPHIE

· 1. AUSTEN J. Orgueil et préjugé. In : Œuvres romanesques complètes. 1. NRF, collection La pléiade. Paris, 2000.
· 2. ORY P. L’invention du bronzage. In : Fatale beauté. Dirigé par Nicole Czechowski et Véronique Nahoum-Grapp. Autrement, Paris 1987; 97 : 146-152.
· 3. SPENCER J.M., A MONETTE R.A. Indoor tanning : risks, benefits, and future trends. J. Am. Acad. Dermat. 1985; 33 (1): 288-298.
· 4. OLIPHANT J.A., FOSTER J.L., McBride C.M. The use of commercial tanning facilities by suburban Minnesota adolescents. Am. J. Public Health 1994; 81 (3): 476-478.
· 5. BOLDEMAN C., JANSSON B., N ILSSON B., U LLEN H. Sunbed use in Swedish Urban Adolescents related to behavioral characteristics. Prev. Med., 1997; 26 : 114-119.
· 6. HILLHOUSE J.J., A DLER C.M., D RINNON J., T URRISI R. Application of Azjen’s theory of planned behavior to predict sunbathing, tanning salon use, and sunscreem use intentions and behaviors. J. Behav. Med., 1997; 20(4) : 365-378.
· 7. ROBINSON J.K., R IGEL D.S., A MONETTE R.A. Trends in sun exposure knowledge, attitudes, and behaviors : 1986 to 1996. J. Am. Acad. Dermat., 1997; 37(2): 179-186.
· 8. BEASLEY T.M., K ITTEL B.S. Factors that influence health risk behaviors among tanning salon patrons. Eval. Health Prof., 1997; 20 (4) :371-388.

4 commentaires pour Histoire culturelle: L’invention du bronzage (How the French became the world’s tanning masters)

  1. […] Beyoncé Knowles? A l’heure où la plupart d’entre nous s’apprêtent à arborer fièrement la preuve pigmentaire de vacances réussies […]

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  2. gentiane dit :

    bel exposé.
    merci

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  3. […] qui, au pays de la gastronomie, de la mode et de l’art de vivre qui n’a pas cessé depuis la Révolution de donner, selon le mot de Marx, ses “maitres à […]

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  4. jcdurbant dit :

    Voir aussi:

    Les inégalités à la plage ne sont pas uniquement liées au milieu économique. La plage, c’est la mise en scène du corps public par rapport au corps privé : il y a ce que je montre, ce que je veux qu’on voit, et ce que je veux cacher. Et cela répond à des habitudes et à une perception de son corps développées avant même la plage.

    Dès l’arrivée sur la plage. C’est Jean-Didier Urbain [sociologue, auteur d’Au soleil, (Payot, 2014)] qui pose la question de l’installation de la serviette. Certains vont délimiter un véritable territoire sur la plage, d’autres pas. Là se situe la différence entre les sédentaires et les nomades de la plage, sachant que les sédentaires sont plus dans l’exposition au soleil et l’exposition aux autres.

    De même, il existe une autre différence sociale à la sortie de la plage, entre ceux qui vont se doucher à la douche publique pour se laver, pour qui cela est synonyme de propreté, et ceux qui vont simplement se rincer et qui se laveront chez eux. Pour ces derniers, la douche est davantage synonyme de bien-être. Même après la plage, il y a une inégalité entre ceux qui ont les moyens de s’acheter des produits après-solaires et les autres.

    Le pouvoir d’achat divise les vacanciers qui ont ou n’ont pas accès à des produits solaires de bonne qualité. Il détermine aussi l’accent mis, ou non, sur des maillots de bain, des serviettes et des paréos de marques plus ou moins prestigieuses. Tandis que le milieu socioprofessionnel opère une distinction entre ceux qui ont accès à l’information sur les dangers du soleil et ceux qui ne l’ont pas.

    De plus, vous pouvez aussi distinguer les vacanciers qui ont eu accès à des régimes ou à des soins particuliers pour travailler leur apparence. A contrario, les gens qui vont à la plage pour la première fois par exemple valorisent l’expérience de la mer, de la plage, avant le regard des autres.

    En fait, la question est de savoir si on a un rapport laborieux au soleil ou un rapport esthétique, et cela se voit notamment aux marques de bronzage. C’est avec elles que l’on en reconnaît la pratique, et qu’on peut éventuellement déduire une origine socioprofessionnelle du vacancier. L’ouvrier qui travaille dehors en tee-shirt toute la journée aura des marques en arrivant à la plage, contrairement à quelqu’un comme moi qui reste dans un bureau. De même, le salarié urbain qui prend des bains de soleil à la pause déjeuner n’a pas les mêmes marques, ni la même préparation de la peau qu’un habitant du sud de la France qui va à la plage tous les week-ends depuis quatre mois.

    Le bronzage constitue aussi un marqueur social entre celui qui a les moyens de partir et celui qui ne les a pas. Il y a une différence entre les gens qui ont trois jours de vacances et ceux qui ont trois semaines, entre ceux qui restent à Paris plages et ceux qui partent trois jours. Du coup, certains s’exposent de 14 heures à 18 heures en plein soleil et « consomment le soleil ». Ils veulent les bénéfices d’un bronzage immédiat et privilégient le rapport esthétique au discours sur la santé.

    Bernard Andrieu

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