Mafias: Corruption, j’écris ton nom (Mafiosi of the world, unite!)

Gomorra (Matteo Garrone)
Sur les images dorées, Sur les armes des guerriers, Sur la couronne des rois, J’écris ton nom… Paul Eluard
Il y a une figure qui n’apparaît jamais, c’est celle du politique. Amato Lamberti
Sans eux, nous ne pouvons rien. Les Casalesi
En 1998, le monde du crime contrôle jusqu’à 55 % du capital de la Russie et 80 % de l’ensemble du capital social. (…) La complaisance, voire la complicité de la mafia russe avec les hommes politiques et l’Église orthodoxe a contribué à banaliser le problème qu’elle pose à l’économie, à la société et à la démocratie russes. (…) L’économie au noir de la période socialiste peut être lue comme une enclave d’économie de marché dans le système socialiste soviétique. Elle a permis à la mafia d’une part de s’enrichir[…] et d’autre part d’apprendre les mécanismes de base de l’échange libre. Clotilde Champeyrache
Alors que, devant l’indifférence et la lâcheté réunies du reste du monde, les sbires de l’Etat-voyou de l’ex-kagébiste Poutine et de ses oligarques mafieux viennent de mettre leurs menaces de gangsters à exécution contre (avant la Crimée ukrainienne et les Pays baltes ?) la petite Géorgie

Retour sur un énième film sur la mafia italienne (« Gomorra » de Matteo Garrone) qui à nouveau semble oublier l’essentiel, mais peut être justement l’occasion d’éclairer d’un nouveau jour la situation russe.

A savoir, comme le rappellent un sociologue italien ou la dernière étude d’une spécialiste française, ce qui fait la spécificité même, de Naples à Rome et de Pékin à Moscou (ex-satellites compris), de tout système mafieux: « le double positionnement légal et illégal en matière d’activités exercées et la proximité indéniable avec les plus hautes sphères du pouvoir ».

Autrement dit que, comme pour la Camorra sicilienne, «  »l’essentiel de l’activité et du chiffre d’affaires provient des appels d’offres publics et d’autres affaires comme le contrôle des déchets ou la vente de terrains de construction », c’est-à-dire la “criminalité honorable”, le reste étant constitué à 10 % d’opérations financières et de 10% pour les activités purement délictueuses comme le trafic de drogue.

D’où, quand ils ne contribuent pas à la mythologie du système comme les Coppola, l’inévitable déception que procurent les films qui comme celui-ci se limitent à l’observation des petites mains de la machine mafieuse, présentant « les chefs comme de banals criminels alors que ce sont des entrepreneurs ».

Dissimulant de ce fait le principal problème qui n’est pas tant la criminalité que la corruption qui, du politique à l’administration et à la justice mais jusqu’aux services d’évacuation des ordures et aux podiums de la haute couture, gangrène l’ensemble de la société et sans les complicités desquels un tel système ne serait possible …

Cinéma
La figure manquante, celle du politique »

Amato Lamberti, sociologue et directeur de l’Observatoire sur la Camorra, analyse le film :
Recueilli par Eric Jozsef (à Rome)
Libération
13 août 2008

Professeur de sociologie à l’université Frédéric-II de Naples, Amato Lamberti est directeur de l’Observatoire sur la Camorra et l’illégalité. Il analyse Gomorra.

Peut-on parler d’une sorte de documentaire-fiction sur le phénomène de la Camorra ?

Partiellement. Le film représente assez bien les situations de marginalité où puise la criminalité organisée napolitaine. Il y a des pans entiers de la ville qui sont livrés à la Camorra et celle-ci est composée d’une centaine de familles qui se font la guerre. Cette fragmentation est une des caractéristiques de la mafia napolitaine. Dès qu’un chef est arrêté, ses subordonnés pensent que leur tour est venu, et c’est ainsi qu’éclatent d’interminables luttes intestines. Et comme toujours, la Camorra recrute parmi les plus jeunes, les plus violents, pour mener les conflits. La représentation du clan des Casalesi, en revanche, ne correspond pas à la réalité. Ils sont montrés comme de banals criminels alors que ce sont des entrepreneurs. C’est le manquement du film. Il nous parle de la criminalité comme si c’était le principal problème alors qu’en réalité, le nœud c’est la corruption.

Voulez-vous dire que Gomorra est anecdotique ?

Le conflit, la violence, la brutalité et l’homicide sont les meilleurs moyens de représenter la criminalité organisée, mais ce n’est qu’un aspect de la réalité. Gomorra reste en surface. Même le récit autour du trafic de déchets toxiques – qui est la part la plus intéressante du film, car on y voit la Camorra faire des affaires – ne va pas assez en profondeur. Il y a une figure qui n’apparaît jamais, c’est celle du politique. Le procès «Spartacus» à l’encontre du clan des Casalesi, qui s’est déroulé récemment, le prouve. Autour des chefs, il y a plus de 400 personnes inculpées, des magistrats, des administrateurs, des politiciens. Les Casalesi eux-mêmes l’ont dit : «Sans eux, nous ne pouvons rien.» Or, cette corruption monstre est presque inexistante dans le film alors qu’elle est en réalité fondamentale. Il est impossible de faire descendre illégalement des camions remplis de déchets toxiques du nord de l’Italie vers la Campanie sans des complicités multiples.

Le trafic de drogue et d’armes n’est donc pas le pilier essentiel de la Camorra ?

La drogue ne représente que 10 % du chiffre d’affaires de la Camorra. 80 % de son activité provient des appels d’offres publics et d’autres affaires comme le contrôle des déchets ou la vente de terrains de construction. Les 10 % restants se composent d’opérations financières, un secteur en plein essor.

ses petites mains : les sans-grade, les exécuteurs de basses œuvres, les nouveaux venus et ceux qui se rêvent un avenir pourtant sans lendemain dans le système.

Garrone livre une image de la Camorra identique à celle de Saviano. C’est une vision sordide, pulsionnelle et poisseuse qui émerge peu à peu. Le film évacue d’emblée la «dimension glamour lié à la mafia», souligne Matteo Garrone. Marco et Ciro se réclame de Tony Montana, le héros du Scarface réalisé par De Palma. Les chefs de clan sont eux fascinés par Tarantino et Scorsese. Mais, même en empruntant au cinéma de genre, Gomorra dépeint une toute autre réalité. Comme le révèle Le Vele, cet ensemble d’immeubles où se déroulent les trois quarts du film, qui sortirait presque d’une science-fiction (une architecture à la Blade Runner) s’il n’était d’abord le symbole de l’enfermement et d’un territoire mis en coupe réglée.

Ravages

Gomorra opère également deux détours bienvenus par les trafics de la Camorra, qui permettent de saisir son pouvoir économique (lire ci-dessous). D’abord avec le couturier Pasquale qui ouvre des ateliers clandestins en cheville avec les grands noms de la mode. Ensuite avec Roberto et Franco, investis dans le traitement des déchets toxiques.

Comment le film a été accueilli à Naples ?

Pour les Napolitains, ce que montre Gomorra n’est pas une nouveauté. Ceux qui, parmi l’élite de la ville, ont fait part de leur stupeur sont dans l’hypocrisie. Ils s’accommodent de la situation et très souvent en profitent. A leur propos, Saviano parle justement de «bourgeoisie criminelle». Quant aux procès en cours, ils n’ont pas véritablement modifié les choses. Les leaders des clans ont changé. Mais la plupart des politiques et les administrateurs complices sont restés en place.

Voir aussi:

Toutes les mafias du monde
Elise Deloraine
Valeurs actuelles
le 07-08-2008

L’encyclopédie des mafias du monde existe. On la doit à Clotilde Champeyrache, maître de conférences à Paris-VIII, dont l’ouvrage Sociétés du crime dresse un inventaire complet des mafias à travers le monde. Loin des clichés habituels, l’auteur précise ce qui caractérise une mafia, qu’elle soit italienne, russe ou chinoise: «Mythes justificateurs accréditant l’image de “criminalité honorable”, rituels, codes, double positionnement légal et illégal en matière d’activités exercées et une proximité indéniable avec les plus hautes sphères du pouvoir. »

L’ouvrage abonde en exemples étonnants, montrant que la corruption du monde politique ne concerne pas que l’Italie. Dans l’Union soviétique des années 1920, « malgré l’instauration du socialisme, une mafia existe ». En 1998, « le monde du crime contrôle jusqu’à 55 % du capital de la Russie et 80 % de l’ensemble du capital social ». « La complaisance, voire la complicité », de la mafia russe avec les hommes politiques et l’Église orthodoxe « a contribué à banaliser le problème qu’elle pose à l’économie, à la société et à la démocratie russes ».

L’auteur rappelle les deux attentats mafieux commis à Moscou, les 11 et 12 juillet 1996, pour protester contre la nomination du nouveau patron du Conseil de sécurité, lequel affirmait vouloir lutter contre le crime organisé. Quelques semaines plus tard, il était démis de ses fonctions. Sans apporter de preuves, le livre affirme que la mafia russe s’est alliée à l’État pour combattre le terrorisme tchétchène, apparaissant à certains comme « un moindre mal permettant de tenir sous contrôle les bandes les plus violentes et sans organisation ».

La chute de l’Union soviétique et l’instauration d’une économie de marché profitèrent à la mafia. « L’économie au noir de la période socialiste peut être lue comme une enclave d’économie de marché dans le système socialiste soviétique. Elle a permis à la mafia d’une part de s’enrichir[…] et d’autre part d’apprendre les mécanismes de base de l’échange libre.»Proches du pouvoir, les mafieux eurent accès à des informations importantes sur la situation économique. Ils surent in- vestir au mieux dans les entreprises les plus performantes.

Si la mafia russe participe à des activités illégales (trafic d’armes, drogue, prostitution), elle participe aussi, comme la mafia italienne en Sicile, à des activités légales. Les mafieux russes ont investi principalement dans les services (transports et commerce de consommation) et dans la banque, ses deux sources de revenus les plus importantes.

En Chine, le phénomène mafieux porte le nom de “triades”,sociétés parallèles qui «mettent sous coupe réglée l’économie et la société chinoises ». Les triadistes renvoient l’image d’une organisation patriote, vouée à la défense de l’ethnie Han, majoritaire en Chine. «À l’instar des mafias italiennes, les triades cumulent tout un faisceau d’activités déployées dans la sphère aussi bien légale qu’illégale. » Racket, prostitution, drogue… Ces activités illégales «n’ont jamais été réellement combattues » : dans les années 1970, environ 35% des officiers de police étaient affiliés aux triades.

De nouveaux “marchés” sont apparus : les migrations illégales, les fraudes aux assurances, le piratage informatique, la contrefaçon. Pour exister, les mafias chinoises doivent s’inscrire dans la légalité: « L’objectif de cette infiltration d’entreprises légales est à la fois de réinvestir l’argent de la drogue et des autres activités illégales, mais aussi de contrôler la vie économique et de légitimer la présence des triades au coeur de la société. » Les hôtels et les restaurants, les médias, le sport, la production et distribution de films ou le soja sont leurs cibles favorites.Environ 40 % des entreprises de Hong Kong compteraient des membres de triades au sein de leur direction.

Sociétés du crime, un tour du monde des mafias, de Clotilde Champeyrache, CNRS Éditions, 432 pages, 23 euros.

2 Responses to Mafias: Corruption, j’écris ton nom (Mafiosi of the world, unite!)

  1. Arseen dit :

    En chapeau vous attribuez les propos qui vont de « En 1998… » jusqu’à « … échange libre » à Elise Deloraine alors qu’il s’agit d’extraits de l’ouvrage de Clotilde Champeyrache. Merci de rendre à César ce qui est à César…

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  2. jcdurbant dit :

    Oui, merci, désolé pour l’évidente coquille …

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